Lucas-Montigny, pass., et Lettres à Sophie
voulu réaliser la pensée intime. Lui qui aimait à parler latin, il se libéra de toute scolastique et prit l'attitude d'un homme moderne, franchement tourné vers l'avenir, non sans tradition, mais sans pédantisme, qui se sert du passé et en profite sans en subir l'étreinte rétrograde. Ce sont les tendances de Rabelais, dont, .presque seul de son temps, Danton savait goûter la substantijique moelle. Il aimait aussi les langues étrangères. Il parlait familièrement l'italien, et surtout l'anglais, cette langue de la politique, qui, d'ailleurs, était familière aussi à Robespierre, à Brissot, à Buzot, à presque tous les orateurs marquants de la Convention. Danton lisait dans le texte Shakespeare, Robertson, Adam Smith l . Il représente, dans la politique et l'éloquence révolutionnaire, l'esprit moderne.
Vous savez maintenant, chers élèves, quelle était l'instruction des orateurs de la Révolution. Tous avaient reçu l'enseignement universitaire : mais cet enseignement alors tronqué, systématiquement latin, ne cultivait qu'incomplètement les esprits et, en leur proposant sans cesse les déclamations latines, leur donnait un goût excessif du grandiose, une image fausse de la vie, une chimérique affectation. Les uns passèrent leur vie dans ce cercle étroit : leur éloquence et leur politique s'en ressentirent. Les autres eurent la volonté et la force de se donner, après coup, une instruction large et moderne : ce furent les plus
1. Voir le catalogue de sa bibliothèque, dans le Mémoire du docteur Robinet.
l'éducation des hommes de la révolution 19
éloquents orateurs, les vrais politiques. Et que firentils après tout, ces élèves de Diderot, ces philosophes encyclopédistes qui tentèrent d'organiser la France ? Ce que fait l'Université actuelle, qui, tout en laissant à la base de l'enseignement la culture grecque et latine donne aux autres études leur place, et prépare, non pas seulement des savants à la science ou des amateurs à la vie mondaine, mais des citoyens à la République 1 .
1. Ce discours de distribution de prix parut subversif à l'administration. Quand il l'eut vu en manuscrit, le vice-recteur de l'Académie de Paris chargea un inspecteur d'académie de me gronder pour le choix d'un sujet aussi dangereux et d'exiger de moi des corrections. J'avais parlé avec quelque détail de l'éducation scolaire de Marat: je dus supprimer ce passage et le remplacer par la courte phrase qu'on a lue plus haut, p. 5. On m'imposa aussi d'autres changements, que j'ai oubliés. Et, après ces ratures, mon discours effrayait encore M. le vice-recteur, qui me trouvait indiscret et entêté, moi qui m'obstinais à parler ainsi des hommes de la Révolution à des élèves de lycée. Cela se passait en 1885. Il me semble que depuis nous avons fait quelques progrès.
Il semble bien que le mot socialisme ne date que du commencement du règne de Louis-Philippe, et il n'y a aucune raison de contester l'assertion de Pierre Leroux, qui déclara avoir inventé et imprimé le premier ce mot en 1832, dans son Discours aux politiques sxw la situation actuelle de l'esprit humain. Le vocable nouveau dont il avait enrichi la langue fut accepté assez vite par le public, puisque, dès 1836, la Revue des Deux Mondes publia un article (de Louis Reybaud) intitulé : Socialistes modernes. Mais si le mot date de 1835 3 la chose n'existait-elle pas depuis longtemps î N'eu fut-il pas du socialisme comme de certains systèmes et de certaines institutions, le suffrage universel et la séparation de l'Église et de l'État par exemple, qui oe furent nommés que longtemps après leur apparition?
Avant de nous engager dans cette recherche historique, disons d'abord dans quel sens nous allons prendre le mot socialisme. Pierre Leroux dit: «Je forgeai ce mnt par opposition à individualisme, qui
commençait à avoir cours ». Socialisme serait donc synonyme A'étatisme. Mais comme je n'ai rencontré, dans l'histoire de la Révolution, auca» Français qui fût soit étatiste, soit individualiste, je laisserai de côté ces abstractions d'école, qui ne peuvent me servir à rien. Je ne vois pas non plus à quoi pourrait me servir la définition de l'Académie française : « Doctrine politique tendant à des réformes sociales », ou celle de Littré : « Système qui, subordonnant les réformes politiques, offre un plan de réformes sociales. » Les définitions qu'ont, proposées, de nos jours, les divers socialistes français sont trop particulières à chaque secte du socialisme pour offrir à l'historien un moyen général de distinguer, dans la Révolution française, les idées et les actes à caractère socialiste. Je serais plutôt tenté d'emprunter à un socialiste éclectique, M. Georges Renard, cette définition, à la fois large et précise, et qui ne me semble laisser de côté aucun des éléments communs aux diverses doctrines socialistes : « Est socialiste quiconque veut, comme but, diminuer l'inégalité sociale, et, comme moyen, assurer à chaque membre de la société une part de richesse totale, en associant les hommes ou en socialisant les choses. Si on voulait condenser dans une courte formule la quintessence du socialisme, on pourrait dire: il tend à l'égalité par la solidarité des hommes et des intérêts." » Or, la diminution de l'inégalité sociale ne peut être obtenue si on ne touche au droit de propriété, à l'organisation actuelle de ce droit. Est donc socialiste
quiconque ne se contente pas du statu quo quant au droit de propriété, et veut réformer ce droit en vu( d'amener une égalité plus grande. j
Cette définition donnée, peut-on dire que les hom j mes de la Révolution aient été socialistes ? Oui, si oui entend par là que la Révolution a été sociale, et elle Ta été, puisqu'elle a modifié la société d'alors quant à l'organisation de la propriété. En supprimant la féodalité, elle a supprimé des modes de posséder qui semblaient alors aussi sacrés que ceux d'aujourd'hui, et, s'il a fallu quatre années pour opérer complètement cette suppression, ce n'en a pas [moins été une dépossession violente et brutale. La Révolution a encore été sociale, non seulement parce qu'en général elle a changé les rapports des Français entre eux et leurs mœurs, mais aussi et en particulier parce qu'elle a modifié le droit successoral, établi, ou peu s'en faut, l'égalité des partages dans les successions en ligne directe, et divisé davantage, par la vente des biens nationaux, la possession du sol.
D'une façon générale, la Révolution a donc été sociale en ce qu'elle a réformé la société d'avant 1789. Mais cette période close, et cette réforme accomplie, une autre période s'ouvre, et la question se pose d'une réforme de la société française telle que la Révolution l'a établie.
A quelle date s'ouvre cette période ? Quand se pose cette question ? Tout le monde sait qu'en l'an III et en l'an IV, lorsqu'une partie des ouvriers parisiens souffrit de la famine, alors parut le babouvisme, la
«Doctrine des égaux ». Mais cette apparition du socialisme nouveau, à la fin delà Convention et au début du Directoire, n'est pas un fait brusque par lequel se trouverait inaugurée l'histoire du socialisme moderne. Le babouvisme est l'aboutissant d'un mouvement antérieur d'idées et d'un ensemble de principes et de circonstances. Avant le 9 thermidor, l'idée qu'un supplément de révolution sociale était nécessaire avait été exprimée par des écrivains, des orateurs ; elle avait apparu ou même elle avait été partiellement réalisée dans des lois ou dans des institutions provisoires. Et en cela, en cela même, se trouvent à mon sens, les origines historiques du socialisme français, que la présente étude, toute historique, nullement polémique, a pour objet de mettre en lumière.
Nous laissons donc de côté la révolution sociale effectuée, soit par l'abolition de la féodalité (4 août 1789, 18 juin et 25 août 1792, 17 juillet 1793), soit par les lois successorales (8 brumaire, 17 nivôse an II), soit par la vente des biens du clergé et des émigrés. Nous ne parlons que des idées ou des tentatives en vue de pousser plus loin cette révolution sociale.
Le principe de ce supplément de révolution, le principe du socialisme français peut être trouvé dans cet article 1 er de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, voté le 20 août 1789 : « Les hommes
naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité cpmmune. »
A considérer cet article en soi, indépendamment des intentions de ceux qui le rédigèrent et des circonstances où il fut rédigé, une des interprétations les plus naturelles et les plus logiques qu'il suggère n'est-elle pas celle-ci, à savoir qu'aux inégalités naturelles il n'est pas équitable que les institutions ajoutent des inégalités artificielles 4 ? Un homme naît plus vigoureux ou plus intelligent qu'un autre. Est-il juste qu'il trouve en outre dans son berceau une somme d'argent ou une propriété foncière, qui double, triple sa force d'attaque ou de défense dans le combat pour la vie? Est-il juste qu'un homme né sot ou méchant hérite de moyens qui rendront sa bêtise ou sa méchanceté plus malfaisantes? Est-il juste qu'il y ait, par le fait des lois, des riches de naissance, des pauvres de naissance? Et l'article 2 de la Déclaration, en établissant le droit à la propriété, ne disait pas que les propriétés seraient inégalement réparties.
Ces conséquences logiques qui découlent ou semblent découler du principe égalitaire, les auteurs de la Déclaration ne les tirèrent pas. Tout au contraire :
1. On a prétendu, de nos jours, que les auteurs de la Déclaration avaient cru que les hommes naissaient égaux en force physique et morale. On voit qu'ils ont dit seulement que les hommes naissaient égaux en droits. Ont-ils voulu dire, d'autre part, qu'il est souhaitable que les institutions corrigent autant que possible les inégalités naturelles, c'est-à-dire tendent à ramener tous les hommes à un type moyen de force physique et intellectuelle? Non : ce serait abaisser le niveau, comprimer l'évolution.
divisant en deux classes la spciété nouvelle qu'ils établirent, la Masse des citoyens actifs et la classe des citoyens passifs, la classe de ceux à qui ils accordaient le droit de vote et la classe de ceux à qui ils le refusaient, non seulement ils maintinrent ce que nous appellerions le privilège économique de la bourgeoisie, mais c'est sur ce privilège que, dans leur régime censitaire, ils fondèrent le privilège politique de cette bourgeoisie.
Ce système bourgeois ne tarda pas à être battu en brèche en tant que politique : un mouvement d'opinion se forma, qui, aidé par les circonstances, aboutit à la journée du 10 août 1792, qui déposséda la bourgeoisie de son privilège politique et établit le suffrage universel, la démocratie.
Mais, contre le privilège économique de la bourgeoisie, se forma-t-il un mouvement d'opinion aussi fort ?
Au début de la Révolution, l'idée, soit d'un partage égal des terres entre tous les bommes, soit de la socialisation générale ou partielle des propriétés foncières, des capitaux, des instruments du travail, cette idée n'est soutenue par aucun homme politique, et, si elle est formulée par quelque pamphlétaire isolé S c'est sans conséquence. Si on veut voir à quel point les esprits les plus hardis répugnaient, en général, dans lespremiers temps delaRévolution, au socialisme
1. Par [exemple par Boissel dans son Catéchisme du genre humain. Voir A. Lichtenberger, Le Socialisme et la Révoluton française, p. 52. (Paris, F. Alcan.)
Aulard, Études. — IV. 2
tel que nous l'entendons, il faut lire, dans la France libre de Camille Desmoulins, un dialogue supposé entre la noblesse et les Communes. La Noblesse y critique ridée de faire tout décider par la pluralité. Quoi I dit-elle, si le gros de la nation voulait une loi agraire, il faudrait donc s'y soumettre ! Cette objection embarrasse les Communes ; elles répondentque les propriétés sont dans le pacte social primitif, qui est au-dessus de la volonté générale, et elles ajoutent qu'en fait, les non-propriétaires ne devant pas être électeurs, il est impossible que la loi agraire passe.
La loi agraire ! c'est l'épouvantail dont la Droite, à la Constituante, se sert pour essayer de dégoûter l'opinion de la politique révolutionnaire. Ainsi, le 43 octobre 1789, l'abbé Maury s'écrie que la spoliation du clergé pourrait légitimer «toutes les insurrections de la loi agraire ».
On peut dire qu'il y a alors, en 1789, et qu'il y aura quelque temps encore un accord presque unanime pour écarter tout supplément de révolution sociale.
C'est quand il se forma un parti démocratique, en 1790, quand commença la campagne contre le privilège politique de la bourgeoisie, qu'il y eut çà et là quelques menaces isolées contre le privilège économique. Et encore la première en date de ces menaces a-t-elle un caractère hypothétique. C'est seulement si la bourgeoisie s'obstine à refuser le droit de vote aux prolétaires, que Marat la menace d'une nouvelle révolution sociale : « Pères de la patrie, écrit-il 30juinl790), vous êtes les favoris de la fortune; nous
ne vous demandons pas aujourd'hui à partager vos possessions, ces biens que le ciel a donnés en commun aux hommes ; connaissez toute retendue de notre modération, et, pour votre propre intérêt, oubliez quelques moments le soin de votre dignité, dérobez-vous quelques moments aux douces rêveries de votre importance, et calculez un instant les suites terribles que peut avoir votre irréflexion. Tremblez qu'en nous refusant le droit de citoyen, à raison de notre pauvreté, nous ne le recouvrions en vous enlevant votre superflu... Cette révolution qu'amènerait infailliblement notre désespoir, vous pouvez la prévenir encore. »
Marat ne voulait qu'effrayer les riches pour obtenir la suppression du cens. Mais on commençait à parler çà et là de loi agraire, et soit imprudence, soit malveillance, ce mot fut prononcé jusque dans les campagnes, où des voies de fait s'ensuivirent '. Nous n'avons que des indices vagues, et, d'autre part, quand les contre-révolutionnaires accusaient les patriotes en bloc de vouloir la loi agraire, ils mentaient pour les discréditer. Il semble cependant probable qu'il y avait dès lors des socialistes dans le parti démocratique.
C'est au début de l'année 1791, alors que le parti démocratique sst devenu puissant et actif, que je