Publiées par le libraire France, Paris, 1841, in
que l'héritier présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours 1 ... » Cet archaïsme ne déplaisait pas aux contemporains, quoiqu'il soit poussé au grotesque dans les orateurs secondaires et dans les clubs de province. Écoutez les Jacobins de Limoges félicitant ceux de Paris de leur énergie' révolutionnaire. Ils ont, disent -ils, « toujours reconnu dans le peuple de Paris le môme Hercule qui, natif de la ville aux cent portes, étant encore au berceau, déchira, le 14 Juillet, les deux serpents que Junon avait envoyés pour l'étrangler ; qui, le 6 Octobre, nettoya les écuries d'Augias ; qui, le 20 Juin, terrassa le sanglier d'Erymanthe ; qui, le 10 Août, subjugua les Centaures, enfants des nues et d'ixion, demi-hommes et demi-chevaux...., qui, le 21 Janvier, tua Diomède et les chevaux qu'il nourrissait de chair humaine; qui, les 31 Mai, 1 er et 2 Juin, vient d'assommer l'hydre aux sept têtes du marais de Lerne. . . et qui est capable de pénétrer, s'il le faut, jusqu'aux enfers, pour enchaîner le chien à trois tètes \.. » Voilà comment s'exprimait M. de Pourceaugnac en 1793.
Ce fanatisme pour l'antiquité, telle qu'elle leur apparaissait à travers leurs souvenirs grecs et latins, n'eut pas moins d'influence sur la conduite de certains orateurs jacobins que sur leur goût. En 1790, dans le petit bourg de Blérancourt, on brûlait un libelle contre-révolutionnaire. Le procès-verbal offi-
J, Discours sur la propriété, 24 avril 1793.
2* Journal de la Montagne du 23 juillet 1793.
ciel de cette cérémonie nous montre Saint-Just, encore obscur, âgé de moins de vingt-trois ans, étendant comme Scévola, la main sur la flamme, jurant de mourir pour la patrie, et de périr par le feu plutôt que d'oublier ce serment 1 .
Cette raideur stoïcienne, que les déclamations de Tite-Live prêtait aux anciens Romains, Saint-Just la porta à la tribune, dans ses missions, devant le feu de l'ennemi. Il réalisa l'héroïsme des Brutus, des Horace, et il envoya, sans frémir, Curiace-Danton à la guillotine. Les héros du Conciones font bon marché de la vie humaine : les tètes suspectes, dans ce monde légendaire de la Rome primitive, tombent sur un signe, et . les farouches patriotes marchent précédés de verges et de haches toutes prêtes : Saint-Just et d'autres plagient ces types de l'école, quand ils croient sacrifier à la patrie les citoyens qu'ils ne sacrifient qu'à leur politique. Lui-même sut mourir, l'heure venue, avec un dédain vraiment sublime, vraiment romain. J, lietor, deliga ad palum : ce mot farouche inspire à ces impassibles plus d'une résolution inexpiable ; il arriva même, tant les souvenirs du collège étaient présents à tous, que cette phrase, dans cette forme latine, fut jetée du haut de la tribune de la Convention, comme l'arrêt de mort d'un homme qui avait trahi la défense nationale.
Il y a une éloquence dans ces plagiats. Mais il n'y a nulle vérité dans cette conception d'une république
1. Bulletin de la société archéologique de Soissom, année 18S2, tome VIII, p. 194.
romaine ou Spartiate qui germa dans la tête de Saint- Just et du puritain Billaud-Varennes. Oui, ils voulurent ramener la France à je ne sais quel âge de fer entrevu jadis dans leurs rêves scolaires, où la cité idéale leur apparaissait présidée à la fois par Lycurgue et par Brutus, où ils voyaient un peuple sans art et sans commerce durement régenté par une éloquence concise. Beaucoup de leurs erreurs politiques leur vinrent des chimères puisées aux décevantes et grandioses déclamations latines.
Placez en regard de ces Romains, comme ils aimaient à s'appeler, non pas encore un homme élevé en citoyen, mais un esprit dont l'horizon ne fut pas uniquement latin. Voyez Camille Desmoulins: pres-^ que seul parmi ses camarades de collège il approfondit la langue et la littérature grecques : il s'imprégna de Xénophon et d'Aristophane ; comme André Chénier, il pensa en. grec, et il mêla à ses notes intimes des mots et des titres grecs l . Aussi quelle verve hellénique circule dans les pages gracieuses ou véhémentes, toujours harmonieuses, qu'a laissé échapper son imagination si mesurée et si brillante ! Il sait être sublime à l'occasion : mais son goût est toujours pur. Si sa conduite fut versatile, en revanche il s'arracha à cet idéal pseudo-romain qui obsédait ses fanatiques amis* Son esprit et son cœur larges lui inspirèrent de
4. Il intitulait a7ro<J7ia<jfxaTta et numérotait avec des lettres grecques les petits fragments que M. Claretie a publiés pour la première fois dans l'appendice de son Camille Desmoulins, 1875, in-8°.
L'ÉDUCATION DES tfOMMES DE LA RÉVOLUTION 17
douces paroles, assurément grecques et humaines, et il eut la gloire de mourir pour avoir fait appel à la clémence et à la fraternité.
Mais il y a plus : tous ceux qui, dans notre révolulion, furent autre chose que des destructeurs, les vrais hommes d'État qui cherchèrent à créer, à organiser, avaient corrigé, élargi leur éducation première, et tout en aimant les lettres latines, avaient su étendre le cercle de leurs connaissances. Mirabeau, enfermé au donjon de Vincennes, refait ses classes selon un plan vaste et moderne. Toutes sortes de livres affluent dans sa cellule: histoire, journaux, pamphlets, traités de géométrie, de physique et de mathématiques '. C'est toute une encyclopédie qu'il emmagasine dans sa prodigieuse mémoire. Ainsi armé à la moderne et appuyé sur un solide fond latin, il aurait peut-être donné à la Révolution une méthode politique, si ses vices ne l'eussent vendu au parti qu'il feignait de combattre. Sans parler du plus organisateur des Girondins, du savant Brissot, Danton aussi, qui tenta de fonder chez nous un gouvernement républicain, avait réparé les lacunes de son instruction classique, qui était pourtant solide. Sur cette base latine, il se procura une culture large, française, actuelle. Il rattacha sa science sociale, non pas aux négations de Voltaire ou à la religiosité de Rousseau, mais à ces encyclopédistes qui songèrent autant à édifier qu'à détruire/ à Diderot dont il semble avoir pénétré et