Ibid., p
4. A la veille de la Révolution, un des futurs montagnards, le violent Amar, acheta, dit-on, au prix de 200 000 francs, une charge qui conférait la noblesse.
L ENFANCE ET LA JEUXEiSE DE DANTON 73
donna d'abord à la surveillance de quelque servante, selon l'usage du temps. Son camarade Béon nous apprend qu'il « reçut les premières leçons d'une maitresse d'école, qui, pour tout talent, possédait on bras vigoureux et des verges dont elle frappait les marmots à tort et à travers. » Le petit Danton était très indiscipliné. « Jusqu'à l'âge de huit ans, il passa la majeure partie de son temps à jouer à la cachette ou à barboter dans l'Aube. »
Rousselin ajouta quelques traits à ce ré oit de Béon. Nourri par une vache, il reçut un jour un coup de corne qui lui arracha la lèvre supérieure : d'où sa difformité, qui lui donnait un air si rude. Plus tard un second coup de corne lui écrasa le nez.
A huit ans, il entra à Arcis dans une classe de grammaire. Mais il préférait l'école buissonnière, il allait se cacher pour jouer aux cartes, au brelan ; il adorait les exercices physiques, surtout la natation. Vers douze ans, à la suite d'un bain pris à contretemps, il fut gravement malade, d'après Rousselin, d'une petite vérole accompagnée du pourpre, et resta très grêlé, comme Mirabeau, Robespierre, Camille Desmoulins et Verguiaud.
A quatorze ans, on le met au collège des oratorieus de Troyes, où il fit sa seconde et sa rhétorique, de 1773 à 1775.
Aul.viu), Eludes. — IV. 5
, Sur son séjour au collège de Troyes, voici ce que dit M. Babeau, qui a eu entre les mains les papiers de ce collège et qui a pu écrire ainsi d'après les documents authentiques :
« Danton suivit les cours de seconde et de rhétorique, 1773 à 1775. Il y eut pour professeur le père Laurent Bérenger, l'auteur du livre populaire de la Morale en actions, qui plus tard adhéra aux principes de la Révolution et fut correspondant de l'Institut. Georges Danton-Camut remporta des succès dans la classe d'humanités : il eut le prix de fable et les accessits de discours latin, d'amplification française et de vers latins 1 . Il ne figure pas cependant parmi les premiers de sa classe, inter insignes, qui sont au nombre de cinq, dont les noms sont restés complètement obscurs ; mais il a son rang parmi les bons, inter bonos ; ceux-ci sont au nombre de vingt et un 2 , parmi lesquels se trouvent un autre Danton, Joseph Danton, Louis-Robert Béon, qui fut le biographe de la jeunesse du conventionnel, et le futur ministre de l'intérieur de la Convention, Jiiles Paré, qui devait jouer un rôle politique subalterne et n'en remporta pas moins sur Danton les prix de discours latin et de discours français. Georges Danton resta l'année suivante en rhétorique parmi les bons élèves, inter kqnos; mais, contrairement
1. Georgius Danton-Camut fabules praemium meritus, ad prœrhia solutae orationis/comp. ternaculse et strie tse orationis accessit. Man. .357, vol. III, p. 355. (Note de M. Babeau.)
S. Il y a en outre 9 médiocres et 2 douteux.
aux assertions de Béon, il n'y obtint aucune nomination 1 . »
Ce récit un peu sec, mais sûr, nous force à renoncer à quelques-unes des historiettes agréables dont nous avaient amusés les mémoires des deux amis de Danton, Béon et Roussel in 2 .
Ce dernier, qui s'inspire du récit de Béon en y ajoutant quelques traits de son cru, raconte qu'en juin 1775 les rhétoriciens de Troyes avaient à traiter, comme sujet d'amplification, le sacre de Louis XVI.
« Pour bien se pénétrer de son sujet, dit Danton d'un ton décidé, il faut se servir de ses yeux. Je suis curieux de voir comment se fait un roi. — Son projet, continue Rousselin, n'est confié qu'à quelques fidèles camarades qui lui prêtent de l'argent pour sa route. Il part sans prévenir son maître ; il traverse son pays d'Arcis sans voir ses parents, dans la crainte de les trouver opposés à son pèlerinage. Après avoir franchi 28 lieues sans encombre, il arrive à Reims, se glisse partout ; il suit attentivement toutes les cérémonies du sacre, et il entend le jeune monarque, la main sur l'Évangile, prononcer le serment de régner par les lois et pour le bonheur de la nation. Que de réflexions fait
1. Le Théâtre de F ancien collège de Troyes, par Albert Babeau, Troyes, 4881, in-8», p. 34. Nous rectifions ici quelques-unes des assertions que, sur la foi de Béon, nous avions cru devoir émettre dans une précédente étude. Voir plus haut, p. 10.
2. La notice de Béon a été publiée dans l'appendice du Mémoire du D r Robinet sur Danton, i r « éd., et celle de Rousselin dans l'ouvrage intitulé : Documents relatifs à la Révolution française, extraits des œuvres inédites de A. R. G. de St-Albin ; Paris, 1873, in-8«.
naître un pareil spectacle dans un cerveau ardent, déjà prompt à concevoir des rapprochements ! »
A son retour, Danton se fait pardonner son escapade en remettant une excellente narration sur le sacre. « L'époque des compositions pour les prix annuels approchait; se fiant à sa facilité, Danton ne semble pas se préparer au concours. Mais, dès que les sujets de composition sont donnés, il rassemble tous les eflorts de son intelligence et obtient toutes les couronnes. Il déploie d'admirables moyens dans le discours français, la narration latine et la poésie. Imagination, jugement, exactitude, saillie dans la pensée, force, élégance, originalité dans l'expression, rien ne lui manque, et le 18 août 1775 fut peut être le plus beau jour de sa vie. Le nom de Danton-Camut (qui était celui de sa mère pour le distinguer d'un homonyme, son condisciple) fut répété au bruit des fanfares 1 .»
Il est fort possible que le jeune Danton ait été à Reims voir le sacre. Mais c'est une légende qu'il ait pu y entendre Louis XVI jurer de régner par les lois et pour le bonheur de la nation. Louis XVI ne prononça pas d'autre serment que les quatre consacrés par l'usage: 1° serment dit du royaume; 2° serment comme grand maître de l'ordre du Saint-Esprit ; 3° serment comme grand maître de Tordre de Saint Louis; 4° serment sur l'observation de l'édit contre les duels, tous serments de soumission à l'Église catholique.
4. Rousselin, ap. Robinet, Danton, Mémoire sur sa vie privée, 1" éd., p. 162-168.
Voici le texte du serment du royaume, tel qu'il le prononça, en latin :
Haec populo christiand et mihi subdito in Ghristi promitto nomine : in primis ut Ecclesiae Dei omnis populus christianus veram pacem, nostro arbitrio, in omni te m pore servet;
Item, ut omnes rapacitates et omnes iniquitates omnibus gradibus interdicam;
Item, ut in omnibus judiciis œquitatem et misericordiam praecipiam ; ut mini et vobis indulgeat suam misericordiam clemens et misericors Deus ;
Item, de terra mea ac juridictione mihi subdita universos hereticos ab Ecclesia denotatos pro viribus bona Gde exterminare studebo.
Haec omnia supra dicta fîrmo juramento: sic me Deus adjuvetet haec sancta Dei Evangelia.
Il y a loin de cet engagement d'exterminer les hérétiques au serment civique imaginé par Rousselin. Et Louis XVI ne se soumit pas à cette obligation comme à une antique formalité vide de sens. Turgot l'avait supplié, dans un mémoire, de supprimer du sacre cet odieux serment : le roi s'y refusa obstinément. Il prêta ce serment en connaissance de cause et le voulant bien. Il tint à ce que son sacre fût bien celui d'un monarque absolu, et même l'archevêque de Reims se dispensa de demander au peuple, selon l'usage, s'il voulait Louis XVI pour roi : cette omission calculée « fit murmurer dans la capitale 1 ».
Louis XVI ne se dispensa pas davantage de toucher
i. Droz, Mstoire du règne de Louis XVI, t. I, p. 129.
les écrouelles, défaire acte de thaumaturge royal au temps de Voltaire, et ou lit dans le procès-verbal de son sacre :
Ensuite le roi fut conduit dans le parc de Y Abbaye pour y toucher les malades des écrouelles, qui se trouvèrent rangés dans les allées de ce parc, au nombre de 2.400....
Le Koi, la tête découverte, les touchait en étendant la main droite, du front au menton et d'une joue à l'autre, formant le signe de la croix et prononçant ces paroles : Dieu te guérisse, le roi te touche...
Trois chefs de gobelet se trouvaient à l'endroit où finissait le dernier rang des malades que Sa Majesté avait touchés, 'ayant trois serviettes fraisées et mouillées différemment, qu'ils tenaient entre deux assiettes d'or et dont le Roi se lavait les mains. Là première serviette, imbibée de vinaigre, lui était présentée par Monsieur; la seconde, mouillée d'eau commune, par Monseigneur le comte d'Artois ; et la troisième, trempée de fleurs d'oranger, par M. le duc d'Orléans *.
Louis XIV, lors de son sacre, avait aussi touché les écrouelles, et au même nombre de malades, mais avec plus de simplicité et sans ce cérémonial de serviettes 5 . Toutefois le succès du miracle avait paru visible en 1654 : « ... Ceux qui ont été touchés ont déjà pour la plupart vu tarir la source de leur mal, sans autre marque que celle qui est nécessaire pour rendre témoignage à la grandeur du miracle, et du miracle presque aussi général et aussi étendu que le nombre
1. Sawe et couronnement de Louis XVI, Paris, 1775, in-4°, p. 78-