Rousselin, ap. Robinet, p
3. « Il s'obstina à lire Y Encyclopédie tout entière, et il avait achevé ce labeur si considérable avant que la convalescence fû„ terminée. » Rousselin, ibid.. p. 1fifi
L'Encyclopédie tout entière ! Elle forme dix-sept volumes in-folio, plus onze de planches. En lisant dix heures par jour, il me semble difficile qu'on en puisse achever un de ces volumes en moins de quatre jours : total pour toute cette lecture, soixante-huit jours ; ou plutôt le malade serait mort de ce régime au bout d'une semaine. 11 y a évidement ici encore une exagération amicale. Nous serons sans doute dans le vrai en disant que Danton, qui d'ordinaire n'aimait pas s'enfermer à lire, fut amené par sa convalescence à parcourir plus d'un article de l'Encyclopédie et qu'ainsi les idées et la méthode de Diderot pénétrèrent dans son esprit.
Ce n'est pas un lettré pédant comme Robespierre, un amoureux de la forme comme Vergniaud. Mais ce n'est pas non plus un ignorant. Il se fit à lui-même, un peu au hasard, une culture variée, personnelle, surtout moderne et française. Nous avons vu qu'il sortit du collège de Troyes aussi libre de scolastique que l'élève fabuleux de Rabelais. Il est le seul homme de la Révolution dont l'esprit ne soit pas dominé par l'antiquité gréco-latine, comme l'indique le catalogue de sa bibliothèque, publié par M. Robinet. Voici deux Virgiles, l'un italien, par Caro, l'autre anglais par Dryden. Voici un Plutarque en anglais, un Démosthène en français. Le hasard n'a sans doute pas présidé à ce choix de livres, d'ailleurs peu nombreux : on sent des préférences humoristiques, une fantaisie personnelle et antipédante, surtout un vif sentiment de la modernité française et étrangère.
Il savait et parlait l'anglais et l'italien. Il possède, dans le texte original, Shakspeare, Pope,Richardson, Robertson, Johnson, Adam Smith, le Tasse, Arioste, Dante.
Comme tous ses contemporains, il aime et cite Corneille, mais je remarque qu'il lisait aussi Rabelais, et ce goût était assez rare au xvin e siècle.
> Telle était la variété originale que ce prétendu ignorant avait su mettre dans son savoir, avec la visible préoccupation de se préparer plutôt à l'action qu'à la littérature.
Il termina son droit, alla prendre ses grades à Reims, revint à Paris exercer la profession d'avocat, et, selon Rousselin, gagna le procès d'un berger contre son seigneur, devant le Parlement. Son factum fut imprimé ; mais je ne l'ai pas retrouvé. Rousselin dit que, dès lors, en 1785, il osait y parler de l'égalité devant la loi et obtint des éloges de Gerbier, Debonnière, Hardouin et Linguet.
Bientôt il acheta une charge d'avocat aux Conseils du roi.
Le 29 mars 1787, M e Huet de Paisy lui vendit soa « état et office héréditaire d'avocat des Conseils du roi » . Ses provisions lui furent délivrées le 12 juin 1787 '. -
1. J'en ai publié le texte dans la revue la Révolution française % t. XLI, p. 270.
Qu'était un avocat aux Conseils du roi ?
« C'est, dit Guyot dans son Répertoire, un avocat établi pour instruire, discuter et plaider toutes les affaires qui se portent dans les différents Conseils du roi ou devant les différentes commissions du Conseil, et pour présenter et suivre toutes les demandes qui sont de nature à y être portées 1 . »
La multiplicité et la variété de ces objets fait dire à Guyot que « la science du droit public du royaume est surtout nécessaire à l'avocat aux Conseils ».
C'était là une excellente école pour Danton.
' La charge d'avocat aux Conseils du roi était très honorifique. Un règlement de 1738, émané de d'Aguesseau, disait : « Les avocats aux Conseils sont considérés comme étant toujours à la suite de Sa Majesté ; en conséquence, ils jouissent de tous les privilèges, franchises, prérogatives, exemptions et immunités des communaux, tant qu'ils exercent les fonctions de leur office, et lorsqu'après vingt ans d'exercice ils ont obtenu des lettres de vétérance. »
C'est probablement l'importance de ces prérogatives qui tourna la tète à Danton et le porta à séparer par une apostrophe la première lettre de son nom des "suivantes.
Danton acheta sa charge pour la somme de 78.000
"livres, dont il emprunta la plus grande partie à une
demoiselle Duhaultois et à son futur beau-père,
1. L'Almanach royal de 1788 énumère 72 avocats aux Conseils. Le nombre en avait été fixé & 73 par les lettres patentes du 20 septembre 1783.
M. Charpentier. Il semble s'être libéré vis-à-vis de ses créanciers par des économies sur ce que lui rapporta son cabinet. Sa charge fut liquidée en septembre 1791, au prix de 69.031 livres, 4 sols, dont il donna quittance à l'Etat le 8 octobre suivant. Il fut donc avocat aux Conseils pendant près de deux ans et demi.
Comment exerça-t-il ses fonctions ?
Le récipiendaire devait, lors de son admission dans la Compagnie, prononcer un discours latin.
Cette obligation n'était pas pour gêner Danton : il savait le latin et, comme beaucoup de ses contemporains, il aimait à le parler. Ce ne fut pas le sujet du discours qui l'embarrassa. On lui demandait de pérorer « sur la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la justice ». C'était, dit-il depuis, lui proposer de marcher sur des rasoirs. Mais il ne recula point, et il vivifia de son souffle déjà puissant les vieilles formes qu'on lui imposait. Il improvisa un discours très hardi sur la révolution qu'il voyait venir et sur les moyens de la prévenir aimablement par la force des choses et le progrès des lumières. Il parait qu'il s'écria : « Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à ceux qui les font ! »
Les jeunes avocats, frais émoulus du collège, comprenaient et se gaudissaient. Les vieux avaient saisi au passage des mots inquiétants, tels que motus populorum, ira gentium, sains populorum suprema lex. Méfiants, ils demandèrent à Danton d'écrire et de
déposer cette déclaration aussi séditieuse que cicéronienne. Mais, déjà, Danton n'écrivait pas, ne voulait pas écrire : il proposa de répéter sa harangue, pour qu'on pût mieux la juger. « Le remède, dit Roussel in , eût été pire que le mal. L'aréopage trouva que c'était déjà bien assez de ce qu'on avait entendu, et la majorité s'opposa avec vivacité à la récidive 1 . »
Quant à l'activité de Danton comme avocat aux Conseils, un juge compétent, M. Emile Bos, l'a déjà appréciée favorablement et en a signalé les traces dans trois affaires 2 . D'autre part, j'ai retrouvé aux Archives nationales des pièces relatives à deux autres affaires dont Danton eut à s'occuper. On sait doue quelque chose de cinq des procès dont il fut chargé, et voici ce qu'on en sait :
1° Requête de Danton en 1789, pour Jacques Ambélineau, laboureur aux Sables-d'Olonne, qui demandait l'annulation d'un arrêt du Parlement de Paris, du 12 avril 1788. Rapporté le 8 juin 1789. Danton gagne sa cause 3 .
2° Requête pour Benjamin Dubois, négociant à Saint-Malo, qui demande l'annulation d'un arrêt du Parlement de Rennes, rendu contre lui le 15 juillet 1789*.
1. Le lecteur nous excusera, si nous répétons ici ce que nous avons déjà dit dans l'élude sur l'éducation scolaire des hommes de la Révolution. Voir plus haut, p. 14.
2. Les Avocats aux Conseils du Roi, par Emile Bos, Paris, 1881, in-8«, p. 520.