Révolutions de France et de Brabant, n
Aulard, Études. — IV. 7
à la Bibliothèque nationale un pamphlet apologétique, qu'on n'a pas encore remarqué, et dont l'ironie forte et saine, quoique un peu grosse, porte l'empreinte dû génie de Danton. Je demande la permission de le citer intégralement : il est court et intéressant au plus haut degré pour tout dantoni&ant :
Grande motion sur le grand forfait du grand M. Danton, perpétré dans le grand district des grands Gordeliers, et sur les grandes suites d'icelui.
( Quis talia fando
Myrmidonum, Dolopumve, aut duii miles Ulyssis Temperet a lacrymis?...) .
Citoyens,
Je prends difficilement la plume: j'attends les occasions périlleuses pour me montrer, et les grands dangers pour écrire. Les crimes qui jusqu'à ce jour ont été produits ne m'ont paru que des bagatelles, et j'ai souri de pitié de voir prendre Favras pour une misère. Mais le forfait de M. Danton me laisse sans repos, je frémis. citoyens ! frémissez avec moi.
Le jour de la capture de Marat, Danton a dit, en Assemblée générale : « Quoi ! pour prendre un homme, on fait investir le district par 3.000 hommes! Ne craint-on pas que, justement alarmés, nous n'appelions nos- frères à notfe secours? Mais à Dieu ne plaise que nous soyons assez bêtes pour cela I Nous ne mettrons pas un homme de plus sous les armes. » Eh bien, citoyens? Qu'en dites-vous? Ou toutes les règles de l'incendie sont fausses, ou voilà qui est incendiaire i . Appeler le secours de ses frères î Le district des
1. Le Chàtelet avait, paraît-il, décrété Danton à cause de ses propos incendiaires.
Gordeïiers a donc des frères ? Les frères des coupables sont complices : il y avait donc un complot ? Bénissons l'Etre suprême d'avoir échappé aux machinations qui se formaient contre nous dans le district des Cordeliers. C'est en vain qu'avec son à Dieu ne plaise! Danton prétend avoir trouvé un correctif à son incendie. Ne voyez-vous pas que par ce correctif il voulait faire entendre que l'on n'avait envoyé tant de monde pour prendre Marat que pour exciter le district a faire quelque étourderie ? C'est un trait de méchanceté sans exemple, dans un siècle si fécond en vertus. Qu'importe a Danton que Ton envoie une armée de cavalerie et d'infanterie pour prendre le petit Marat? On a bien fait. Il n'y a jamais assez de gens et de bétes pour saisir au corps un incendiaire, car Marat est aussi un incendiaire. Ne voyez-vous pas que, lorsqu'on crie au feu, tout le monde y court ? Un incendiaire est-il autre chose qu'un homme qui met le feu quelque part? On a donc bien fait d'envoyer une armée pour arrêter un incendiaire. On agira mieux encore, si pour exécuter le décret du Châtelet lancé contre Danton pour cause d'incendie, on fait marcher douze ou quinze mille hommes, et c'est là, citoyens, le but de l'arrêté que je vous propose.
Projet d'arrêté :
« Rapport fait du criminel propos du sieur Danton, la nation française, considérant que l'État est perdu si ce forfait abominable n'entraîne pas un châtiment qui puisse effrayer tous les citoyens qui ont la langue dans la bouche, et qui, par conséquent, sont toujours exposés à la malheureuse tentation de parler ;
« Considérant qu'il n'est rien de meilleur, pour établir la liberté, que de forcer les citoyens au silence, parce qu'il est évident qu'alors les agents du pouvoir exécutif, n'étant pas gênés dans leurs opérations, appuieront plus promptement et avec plus d'efficacité le système de liberté publique et individuelle, projet et devoir essentiels dont ces agents sont uniquement occupés, car ils ne cessent de le dire, et
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nous devons les en croire, parce que c'est plus tôt fait que d'y voir;
« Considérant que le Châtelet, qui vient de décréter Danton, est le plus ferme appui de la liberté, comme il l'était précédemment; qu'il est très à propos d'encourager dans leurs œuvres les jeunes magistrats qui composent les deux tiers de ces Pères du peuple, a arrêté :
« 1° Que les représentants de la Commune, qui n'ont plus rien à faire, passeront leur temps à faire des discours académiques pour louer les vertus du Châtelet, à l'exception de M. l'abbé Fauchet, qui se taira sous peine d'être répudié incendiaire ;
« 2° 11 sera nommé soixante barbiers par les soixante districts, pour aller raser, deux fois par jour, les imberbes du Châtelet, afin qu'avec un nouvel accroissement de barbe ce tribunal obtienne la confiance de l'État.
« 3° Danton sera déclaré incendiaire, et on lui donnera le surnom d'Erostrate, lequel sera gravé sur tous les monuments de la liberté dont les places nous sont offertes, et desquels on raisonne si doctement à l'Hôtel de Ville.
a 4° Le décret contre Danton sera exécuté nonobstant toute appellation quelconque, et pour cet effet il sera commandé vingt mille hommes, dont la conduite sera donnée à. M. Dières, Y irréprochable.
« 5° Ces vingt mille hommes occuperont le territoire des Cordèliers et ne laisseront passer, ni dîner, ni souper, ni parler aucun citoyen de ce district, que Y incendiaire ne soit pris.
t 6° 11 sera amené quatre-vingts pièces de canon, pour être placées à l'entrée de toutes les rues du district, et trente mortiers seront appointés de manière que la parabole vienne descendre directement au milieu de la salle de l'Assemblée générale de ce district.
« 1° Les sapeurs des douze districts qui sont contre la permanence seront placés sur les toits des maisons qui environ-
lient le logis de l'incendiaire, afin que, s'il tentait de s'enfuir dans un ballon, ces sapeurs puissent couper a coup de hache la nacelle ou la galerie dudit ballon.
« 8° En cas que ledit ballon échappât aux sapeurs, l'astronome le plus subtil de l'Hôtel de Ville sera consulté pour savoir en quelle planète pourrait s'être réfugié l'Incendiaire, et il sera envoyé un détachement de cavalerie dans ladite planète pour arrêter ledit incendiaire, avec partie des susdits canons, pour y être braqués en équerre.
« 9° L'incendiaire pris, il sera chanté un Te Deum à Notre- Dame, auquel assisteront toutes les jolies femmes de Paris, ainsi que tous les plus jolis garçons de Tannée, en uniforme et en guêtres blanches, et surtout bien frisés, attendu que de tels vis-à-vis forment les vrais patriotes.
« 10° Le présent arrêté sera imprimé et affiché sur couleur de rose, à la satisfaction des jeunes Parisiens, les meilleurs politiques que je connaisse.
« Signé : Monsieur Jourdain »
Quel est l'auteur de ce pamphlet si original, à l'ironie éloquente, encore qu'un peu laborieuse? Ce n'est certes pas là le style précieux et contourné de Fabre d'Églantine; ce n'est pas non plus la grâce attique de Camille Desmoulins, qui d'ailleurs, dans son journal, ne donna pas à cette affaire toute l'attention qu'elle aurait dû inspirer à un Cordelier. Il loua vaguement Danton, l'illustre président {sic), attaqua le Châtelet, mais ne mit pas au service de la gloire du tribun cette verve mordante et pénétrante, cette exquise précision de dialectique dont Robespierre, l'ingrat Robespierre, bénéficia trop souvent. En tout cas, Camille n'est pas l'auteur du pamphlet Je l'attribuerais volontiers, pour ma part, à Danton lui-même:
j'y retrouve le style des rares morceaux écrits que le grand tribun nous a laissés, toute la gaucherie lourde de l'orateur inhabile à manier la plume, mais aussi toute la force de pensée de l'homme d'Etat : chaque phrase de ce décret ironique est comme un argument politique, comme le résumé ou plutôt le thème d'une harangue de tribune. Il me semble que, si on faisait un jour une édition des œuvres complètes de Danton, on pourrait y inscrire ce factum.
Et qu'advint-il des poursuites intentées contre Danton?
Le 18 mars, le district des Cordeliers, présidé par Fabre, prit un arrêté de protestation. La Commune protesta à son tour le 28 mars. Le ministère n'osa pas presser des poursuites dont l'échec aurait été grave pour lui. L'affaire vint devant l'Assemblée nationale, qui entendit, le 18 mai, un rapport d'Anthoine à ce sujet 1 . Au nom du Comité des rapports, Anthoine conclut contre le Châtelet, en faveur de Danton. L'Assemblée n'osa pas admettre ces conclusions, et voici l'extrait de son procès-verbal sur cet incident :
Il s'agissait d'un décret de prise de corps décerné contre le sieur Danthon (sic) par les officiers du Châtelet d'après des propos tenus dans une assemblée du district des Cordeliers de la ville de Paris, et le fait de la résistance apportée à l'exécution d'un autre décret émané du même tribunal, contre le sieur Marat.
1. M. Robinet, Danton homme d'Etat, p. 261, en a donné le " texte, mais sans nommer l'auteur de ce rapport, dont le nom nous est appris par le journal de Le Hodey, t. XII, p. 416.
La question préalable a été proposée d'une part; mais, l'ajournement ayant été demandé d'autre part, l'ajournement a été mis aux voix et décrété...
11 ne fut plus question d'arrêter Danton, mais ce décret de prise de corps servira d'argument pour le faire exclure, en septembre 1790, de la Commune constitutionnelle.
Tel fut exactement le rôle que Danton, nullement maratiste, joua dans cette affaire de l'arrestation de Marat. C'est ainsi qu'il gouvernait le district des Cordeliers en 1790, comme il gouvernera la France en août et en septembre 1792, à la fois hardi et avisé, cœur chaud et tête froide, cachant sous son verbe ardent toutes les habitudes d'un praticien consommé, et, sous sa bonhomie exubérante, sous sa brusquerie d'enthousiaste, une finesse champenoise, une prudence diplomatique, une ingéniosité d'homme de loi.
C'est au mois de janvier 1790, et non pas, comme l'ont cru ses biographes, en novembre 1789, que Danton entra à la Commune de Paris comme représentant du district des Cordeliers. L'erreur où sont tombés nos devanciers provient peut-être de ce qu'ils n'ont pas lu d'assez près les procès- verbaux de la Com • m une. La question de savoir comment les Cordeliers furent représentés à l'Hôtel de Ville en 1789 et en 1790
n'est pa9 d'ailleurs des plus simples, comme on va en juger.
On sait que, le 13 juillet 1789, l'Assemblée des électeurs, réunie à l'Hôtel de Ville, avait pris en main l'administration de Paris et formé un comité permanent. C'est cette municipalité révolutionnaire qui consacra l'insurrection, nomma Bailly maire de Paris et La Fayette commandant de la garde nationale.
Le 23 juillet, les électeurs invitèrent les districts à nommer chacun deux députés, pour constituer une municipalité nouvelle. Ceux-ci élaborèrent un plan d'organisation communale, conformément auquel ils invitèrent, le 30 août, les 60 districts à élire chacun 5 députés. Ces 300 se réunirent le 18 septembre 1789 et formèrent ce qu'on appelle la Commune provisoire, qui siégea jusqu'au 8 octobre 1790.
Le plan de réorganisation communale était en même temps soumis par l'Hôtel de Ville aux districts. Mais plusieurs de ces districts se plaignirent que ce fût là, pour ainsi dire, une carte forcée, puisqu'on les invitait à discuter ce plan au moment môme où on l'exécutait dans une de ses parties, c'est-à-dire en nommant 5 députés. Le district des Cordeliers protesta, par un arrêté du 3 septembre, nomma des commissaires pour examiner le projet, et, sur leur rapport, déclara, le 12, « que n'ayant point à examiner la totalité du plan, il lui était impossible d'en adopter la moindre partie * ». Mais, comme les autres districts