Jounutl tte Pam du \2 août
déclamer de longs morceaux des auteurs latins : et je neparlenideDelacroix,nideBasire,nidePhilippeaux, tous humanistes. Quant à Danton, que l'histoire a longtemps représen té comme un ignorant sans goût, on sait aujourd'hui ce qu'il faut penser de cette légende royaliste ; on a les détails les plus abondants et les plus précis sur les études de celui qui, après le 10 Août, devait tenter de réorganiser la France *.
Sa première éducation toute physique à la Jean- Jacques, le prépara mal à la discipline hypocrite et brutale qui était alors de mise dans les écoles de province. Ainsi à huit ans, il aimait mieux aller barboter dans l'Aube que de recevoir le fouet à l'école. On le mit alors nu petit séminaire de Troyes ; mais il disait à sa mère : « Il y a là des habitudes qui ne me vont pas et que je ne pourrai jamais comprendre. » Il passa dans une institution laïque de la môme ville dont les élèves suivaient les cours du collège, tenu par lesOratoriens. Il y finit ses classes sans s'habituer à une discipline surannée. Un jour, en rhétorique, le régent donna Tordre à un élève daller en sixième chercher la férule, afin d'en être frappé. La férule eu rhétorique ! Ces jeunesgens furent indignés. L'un d'eux raconta depuis que Danton fut le premier à faire entendre sa voix, déjà sonore, contre l'absurde exigence du maître qui dut y
1. Voir les livres de M. le Docteur Robinet : Mémoire sur la vie privée de Danton, 1S63, in-8° ; et Le Procès des Dantonisles, 4879, in-8*.
Par d'irréfutables documents, M. Robinet a détruit les accusations de vénalité, d'ignorance et de cruauté intentées par la passion politique à Danton.
renoncer. Cependant le jeune tribun travaillait ; ses études, passables en troisième, furent bonnes en seconde, brillantes en rhétorique, où il obtint le prix d'amplification latine, d'amplification française, et de vers ïatius. Il lisait avec passion Tite-Live et Salluste. Son style était déjà original : « 11 s'exerçait (dit un de ses camarades, celui auquel nous empruntons tous ces détails) a chercher des mots énergiques, des tournures hardies, des expressions nouvelles. » Quand il lisait ses discours français, maîtres et élèves ne pouvaient s'empêcher d'applaudir 1 .
On va juger si sa culture classique était profonde : Quand il fut reçu avocat aux Conseils du Roi, en 1787, ses confrères, dit un contemporain, sous prétexte de bienvenue et sans l'avoir averti à l'avance, l'obligèrent d'Improviser un discours sur la situation politique et morale du pays, dans ses rapports avec la justice, et de l'improviser*- en latin! — C'était, comme Danton Ta dit depuis, lui proposer de marcher sur des rasoirs. Maïs il ne recula point, et il vivifia, de son souffle déjà puissant, les vieilles formes mortes qu'on lui imposait, et 11 dit que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d'une corporation consacrée à la défense des intérêts privés et publics de la société, il
1. Les détails et les suivants sont empruntés à ùno notice sur Danton, par L.-Â. Béon, son compatriote et son condisciple et, à tin fragment de la biographie de Danton par son ami Rousselin de Saint-Albin. Voir l'appendice du Mémoire du Docteur Robinet. — Pius loin, p< 75, dans l'étude sur l'enfance et la jeunesse de Danton, nous avons été amené à rectifier, comme on le verra, quelques-unes des assertions do Béon.
L EDUCATION DBS HOMMES DE LA REVOLUTION il
désirait que le gouvernement sentît assez la gravité de la situation pour y porter remède par des moyens simples, naturels, tirés de son autorité ; que, quant à lui, il ne pouvait voir, dans la lutte du Parlement qui éclatait alors, que l'intérêt de quelques particuliers, mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il déclarait qu'à ses yeux l'horizon apparaissait sinistre, et qu'il sentait venir une révolution terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente années, elle se ferait aimablement par la force des choses et le progrès des lumières. Il répéta dans ce discours qui ressemblait au cri prophétique de Gassandre : Malheur à ceux qui provoquent tes révolutions, malheur à ceux qui les font!»
Les jeunes avocats, frais émoulus du collège, comprenaient et se réjouissaient. Les vieux avaient saisi au passage des mots inquiétants, tels que motus populorum, ira gentium, salus populorum suprema lex. Méfiants, ils demandèrent à Danton d'écrire et de déposer cette harangue aussi séditieuse que cicéronienne. Mais Danton s'y refusa : il proposa de répéter sa harangue pour qu'on pût mieux la juger. « Le remède, dit un témoin, eût été pire que le mal. L'aréopage trouva que c'était déjà bien assez de ce qu'on avait entendu, et la majorité s'opposa avec vivacité à la récidive. »
Vous voyez, chersélèves, que ces prétendus ignorants avaient fait des études. Ils les avaient môme faites, à mon avis, trop classiques, je veux dire trop étroites, trop exclusivement latines. L'Université d'alors, re-
cueillant l'héritage et la tendance des Jésuites, voyait dans le^aLiu l'unique fondement dune éducation honnête. Le grec avait presque disparu de la plupart des écoles et presque tout le clergé enseignant l'ignorait. Les sciences exactes, l'histoire, l'étude de la langue française étaient choses accessoires, sacriQées . L'agréable anthologie de discours fictifs, extraits des historieus latins, qu'avait éditée jadis Henri Estienne, étaiUlevenuedauslesclassessupérieures, le fond même de l'instruction littéraire, historique, morale et même civique. Eu 1G49, l'éditeur du Conciones elzévirien voyait dans ces jolies déclamations le bréviaire de l'avocat, du prédicateur et surtout de l'orateur politique. Studieux lecteur, disait-il, tu trouveras tout dans ce manuel : il n'y a aucun sujet oratoire dont il ne te duuue la formule. — Mais les temps, les choses, les hommes août changés?— Qu'importe ! il n'y a, il n'y eut jamais qu'une rhétorique : ars dicendi est una. Maïs ces oriiUonculse sont concises à l'excès, plus resserrées que nature. — Qu'importe ! répondait l'éditeur ; Fart éclate dans les petites montres plus que dans les grandes horloges 1 . Et, vers 1775, les jeunes Fran ç a is q u i d e raient fonder une tribune politique dans leur pays* prenaient pour de vrais discours les prestigieuses siiasDiks que Tite-Live prête à Valérius Publicola et a Cincinnatus. Jetés dans la vie parle-
1. CQncfonvs et orationes ex historicis latinis excerptœ. opus ncognitum recunsitumque in usum scholarum Hollandiœ et WestfdsiiÉ. Lugd. Batav.,ex officina elzeviriana, 1649, in-12.
I/apoIogie que nous avons citée est la préface de Jobus Vira*
mentai re, ils se souvinrent de ces modèles brillants, de cet art d'école, où il y a de la grandeur, du nerl, de " la couleur, tout, excepté la vie. Ceux dont les études latines avaient été le plus exclusives, ceux qui en étaient restés à cette culture toute spéciale, montrèrent dans leur éloquence les qualités et les défauts du Conciones. Une mâle et sombre énergie, des mots frappés, un éclat séduisant furent alors admirés dans leurs discours, qui étonnent aujourd'hui par des tours épigrammatiques, des antithèses subtiles, toute cette affectation, où s'égare parfois l'incontestable talent de Saint- Just. Celui-ci, notamment, reste dans la vie un admirable élève de rhétorique à la mode d'alors, un amplificateur éraérite. Qu'une matière s'offre à lui, que Robespierre lui fournisse des notes calomnieuses * contre les Dantonistes : il développe aussitôt, en un style étincelant et nerveux comme celui des déclamations latines, les paragraphes meurtriers de son célèbre rapport du 11 germinal.
D'autres ne voient plus la réalité présente qu'à travers les réminiscences gréco-latines, et ils évoquent à tout propos les figures et les noms antiques. Robespierre veut-il exprimer cette idée qu'une condition modeste et pauvre est préférable à la richesse et au despotisme? « La chaumière de Fabricius, dit-il, n'a rien à envier au palais de Crassus. J'aimerais autant, pour mon compte, être l'un des fils d'Aristide, élevé dans le prytanée aux dépens de la République