Bûchez, t. XXX, p
antifédéraliste, et, le 22 septembre 1792, en même temps qu'elle établissait la République, la Convention changea de nouveau le sceau de l'État : il eut pour type une femme qui tenait aussi une pique surmontée du bonnet de la liberté, mais qui, de l'autre main, s'appuyait sur un faisceau, en signe d'union de tous les départements.
Si on compare les antécédents et le caractère de Danton à ceux des autres ministres, ses collègues, il semble qu'il dût être isolé et peu influent dans le Conseil exécutif provisoire, comme il l'avait été à la commune et au département. C'était un démocrate exalté au milieu de modérés, c'était aussi un homme d'action parmi des gens de lettres ou de plume. Le ministre des affaires étrangères, Le Brun, est un journaliste ; le ministre des contributions, Clavière, s'est signalé surtout comme publiciste ; le ministre de la marine, Monge, est un mathématicien ; le ministre de la guerre, Servan, est plus connu comme écrivain militaire que comme soldat; enfin, le ministre de l'intérieur, Roland, c'est M me Roland, et M me Roland est le type de la femme de lettres. Mais c'est précisément parce que Danton est le seul homme d'action de ce ministère qu'il le domine. A ces théoriciens irrésolus, scrupuleux, timides de corps, nés pour la vie académique, et dont l'assiduité à un bureau semble
être la vraie posture, ce brutal actif, sans cesse debout, né pour le geste et la marche, impose sans discuter, et par le lait même qu'il ne discute pas, ses impérieuses volontés de victorieux. Il ne leur propose pas des systèmes, il leur donne des ordres. Il se garde bien de leur dire : Délibérons; il leur crie, de sa voix rude : Il faut faire cela, et ils le font, et ils suivent Danton, bon gré mal gré, quittes à le calomnier plus tard quand ils ne seront plus sous le charme de son énergie, quand la besogne sera accomplie et la patrie sauvée.
C'est par cet ascendant presque physique que Danton amena ces indécis et ces discoureurs à suivre une politique décidée, positive, réaliste, qui chassa les Prussiensde France, en évitant l'extension de la guerre civile, en faisant concourir les opérations diplomatiques avec les opérations militaires, en sacrifiant jusqu'à leur renommée pour maintenir à tout prix l'unité du gouvernement et de la défense nationale.
Valmy et septembre, voilà les deux mots où se résume, dans l'imagination populaire, l'histoire du ministère de Danton.
On veut qu'il soit étranger à la victoire de Valmy et complice des massacres de septembre.
C'est tout le contraire.
Après les beaux travaux de MM. Chuquet et Sorel, il n'est plus douteux que Danton n'ait eu une part prépondérante dans le succès de la défense nationale, dans l'expulsion des envahisseurs hors de France.
Quant aux massacres de septembre, sa politique, à
mon avis, n'eut pas d'autre but que de les prévenir, quand c'était encore possible, et d'en empêcher la continuation et l'extension quand le sang eut commencé à couler. Si le premier résultat fut manqué, l'énergie habile de Danton fit en sorte que ce tragique mouvement parisien ne dégénérât pas en guerre civile l .
Mai-juin 1893.
1. Voir, dans la seconde série do ces Études et Leçons, l'étude sur Danton et les massacres de septembre.
Dans ces études sur Danton, je laisse de côté les parties de sa biographie politique qui me semblent traitées définitivement. C'est ainsi que, pour son rôle diplomatique et militaire dans la défense nationale en août et en septembre 1792, je me borne à renvoyer le lecteur aux travaux de MM. Chuquet, Robinet et Sorel. Je voudrais aujourd'hui parler de l'élection de Danton à la Convention nationale et de ses premiers actes dans cette Assemblée.
On sait que les députés à la Convention furent nommés par le suffrage universel à deux degrés. L'Assemblée électorale de Paris, c'est-à-dire la réunion des électeurs parisiens du second degré, opéra du 2 au 25 septembre 1792. Elle nomma les députés du 5 au 19 S c'est-à-dire après les massacres, contre lesquels
1. Les suppléants furent nommés du 20 au 25 septembre. Ce furent Lulier, Boursault, Pachc, Fourcroy, Bourgain, H ou s seau,
elle ne protesta pa6, puisqu'elle élut trois membres du Comité de surveillance, Marat, Panis et Sergent.
Robespierre fut élu en tête de la liste, le 5 septembre, par 338 voix sur 525.
Danton ne fut élu que le second, 6 septembre, mais par 638 voix sur 700, c'est-à-dire par un nombre de suffrages qui ne fut atteint par aucun élu ; cette majorité considérable fut la constatation et la récompense des éclatants services qu'il avait rendus comme membre du Conseil exécutif provisoire '. I
Les 24 députés du département de Paris furent, par |
ordre de nomination, Robespierre, Danton, Collot i
d'Herbois, Manuel, Billaud-Varenne, Camille Des- !
moulins, Marat, Lavicomterie, Legendre, Rafïron du I
Trouillet, Panis, Sergent, Robert, Dusaulx, Fréron, I
Beauvais, Fabre d'Églantine, Osselin, Robespierre |
jeune, David, Boucher Saint-Sauveur, Laignelot, Thomas, Philippe-Égalité 2 .
Vaugeois, Desrues. Boursault, directeur du théâtre Molière, fut révoqué comme banqueroutier par l'Assemblée électorale, le 23 janvier 1793. (Bibl. nat., Lk'/1366, in-8.) Cela ne l'empêcha pas de siéger à. la Convention.