LA SIBÉRIE
ET
LES CLIMATS DU NORD w.
Pour désigner unë conversation ennuyeuse , wTàit souvent qu'il n'y a été question que de la pluie et du beau temps. En France, où l'instinct, le génie de ciabilité a pris un si noble développement , d'ofTvient cette espèce d'anathème contre la météorologie , cette physique de la nature dont les lois régissent en définitive les productions duifcol , la multiplication'des animaux utiles, enfin dont les influences reconnues ou occultes apportent à l'homme ou via souffrance ou la santé, sans compter l'agrément ou la tristesse? C'est le climat de chaque contrée qui permet ou qui arrête le développement de la race humaine , qui , joint à l'industrie des populations , pose les limites à la force numérique des habitants de chaque district météorologique, et qui fait subsister quatre millions d'hommes dans la riche Belgique , dont le territoire n'est qu'une
(i) Travels in Siberia; by S.-S. Hill , esq. a vol. in-8°. LoDgman. LoBcton, i854-
petite fraction du territoire de la France, tandis que la Sibérie peut à peine nourrir la moitié de ce nombre avec une étendue qui est vingt-sk fois celle de notre pays. En suivant M. Hill dans sa traversée de Saint- Pétersbourg au Kamtchatka , nous ferons une étude de physique terrestre qui nous présentera le climat dominant l'homme , et la géographie forcément liée à la météorologie.
Le domaine de ces deux sciences s'est prodigieusement étendu depuis quelques années , grâce à l'initiative prise par M. de Humboldt, qui a su voir et enseigne?T4 voir. La lecture des voyages exécutés par des cfewtateûrs compétents fournit un grand nombre de résultat» que la théorie se propose ensuite d'expUepar,
sorte qu'on y étudie avec agrément les grandes lois delfc-fiàture dans leurs applications aux diverses contrées, en évitant l'aridité de la science abstraite. Je ne orains pas d'affirmer que de toutes les sciences descriptives la plus attrayante est la géographie , quand on y joint comme aujourd'hui des notions sur la population, l'industrie, la vie civile, les mœurs, les langues, les religions , les progrès ou le dépérissement des peuples. Il va sans dire que la climatologie de chaque contrée , — ainsi que sa constitution géologique , ses terrains , ses rivières , ses montagnes , — fait partie de sa description en y comprenant même les restes fossiles des animaux qui ont précédé l'ère actuelle. Si l'on joint à ces données les cartes géographiques , les voyages , la discussion des relations diverses , l'histoire des découvertes des Européens, qui n'ont point encore aujourd'hui exploré le globe entier , on trouvera un champ
aussi vaste qu'attrayant pour cette science , que plusieurs personnes semblent regarâer comme un jeu de mémoire pour les enfants, *et qui embrasse au contraire dans leurs applications presque toutes les lois qufe le génie de l'hommesa pu arracher au secret de la nature.
Tandis que dans les contrées équatoriales la vie abonde sous les feux d'un soleil sans ombre et avec les pluies périodiques, les climats du nord sont , suivant l'expression romaine, privés du feu et de Peau par la faiblesse des rayons d'un soleil oblique et par la congélation prescpie constante du fluide qui est la séve de la nature. Cependant ces hivers presque permanents ne rendent point tout à fait désertes ces régions moins favorisées , et sans parler des phoques et des morses de la mer Glaciale qui entoure le pôle nord d'une étroite bande maritime, les deux grands océans, dans leur partie septentrionale, sont peuplés par la race gigantesque des baleines et des cachalots, dont la vie, suivant l'opinion de Buffon , doit être de dix siècles et au delà , tandis que d'après l'image pittoresque de Lacépède , si l'on dressait une grande baleine à côté des tours de Notre-Dame de Paris, il faudrait hausser ces tours de cent pieds pour atteindre à l'extrémité supérieure de l'immense habitant des mers polaires.
Les nombreuses expéditions, envoyées par le commerce à la pèche de la baleineret la découverte récente du passage au nord nous ont fait connaître assez bien toute la mer Glaciale. De toutes les terres arctiques, la Sibérie , — quoique soumise au gouvernement régulier d'une nation européenne , la Russie , — est celle
que les voyageurs visitent le moins souvent et dont il nous arrive les relations les moins fréquentes. M. Hill est probablement le dernier des rares voyageurs que l'instinct irrésistible de voir ce qu'on ne voit pas ordinairement a poussés au traversée tout le continent asiatique du nord , en partant de Saint-Pétersbourg et de Moscou pour arriver de l'autre côté, à Okhotsk et à Pétropaulosk , sur les rivages de l'océan Pacifique. En même temps qu'il a vu ce pays autrement que dans les hôtelleries, il a noté plusieurs circonstances importantes relatives aux espèces végétales et animales qui peuplent la Sibérie, et aux influences des saisons qui se réduisent à peu près à un dégel de quelques mois , même dans les parties qui , comparées à l'Europe et situées à pareille latitude, sembleraient nourrir de nombreuses populations. Le nord de la Sibérie est trop voisin du pôle, le sud est perdu dans des montagnes qui en excluent les vents du midi , tandis que les vents chauds de l'ouest sont arrêtés par la chaîne de l'Oural. Tout contribue ainsi à détériorer le climat de cette triste région , dont la plus grande partie n'admet que des hordes errantes , aussi misérables que clair-semées sur un si vaste territoire. A mesure qu'en Sibérie on marche vers le nord , les subsistances végétales «deviennent plus rares , et avec elles les maigres troupeaux abandonnent l'homme ; c'est le cheval qui les remplace, puis vient le renne; enfin il ne lui reste que le chien , devenu animal de trait, et qui partage avec l'homme les produits de la pèche et de la chasse , auxquelles il n'a pas l'instinct de participer.
Pour embrasser l'ensemble des climats du nord , énu-
mérons les diverses contrées de l'ancien et du nouveau monde qui viennent aboutir vers le pôle arctique, en quittant Paris ou Londres , on marche toujours rectement au nord , on arrive bientôt aux rivagêsjc mer dite mer du Nord , et de là jusqu'au pôlëftl trouve plus aucune terre. Cette partie de l'Europe est la seule qui ait autant de mer au-dessus d'elle. Au nord et à droite s'étendent la Norwége, la Suède , la Laponie et. l'extrême Russie d'Europe, limitée aujourd'hui à, la chaîne des monts Ourals, anciennement monts Riphées , qui se dirigent du sud au nord de la mer Caspienne à la mer Glaciale. Sur cette même mer Glaciale, une immense région , la Sibérie , ou RussiÇtasiatique , verse par de vastes embouchures des fleuve* nombreux qui vont prendre leur source à- des latituàes moins élevées que celle de la Belgique. Une chaîne continue de montagnes , celle de l'Altaï et de ses prolongements vers l'est, borne la Sibérie au Sud et la sépare du territoire chinois; enfin cette terre atteint à l'orient le détroit et la mer de Behring en se repliant par la grande presqu'île du Kamtchatka. Pour terminer le contour du monde arctique, on suivra l' Amérique russe, qui a aussi la mer Glaciale au-dessus d'elle, le Canada anglais, situé de même, enfin le Groenland , séparé de l'Amérique par un large bras de mer, et que souvent on a compris dans la liste des contrées européennes^! peut remarquer que l'empire russe occupe bien plWde* la moitié du contour entier de la terré, et que, comme on l'avait dit autrefois de l'empire espagnol,. le soleil ne se couche jamais pour lui. L'empire hritanniquepeut prétendre aujourd'hui à la mé^ d^i|tocJ^;;D4fai8 ce
qui est particulier à l'empire russe , c'est la continuité de soû. territoire,
. ^j3^S^.mflieu du jour arrive d'un côté,
que minuit sonne à l'autre extrémité,
«iw^Onl'écrivait récemment. La Sibérie, à peu près auSsi vaste que l'Europe entière , fait à elle seule au moins la moitié de la portion nord des continents de l'ancien monde et du nouveau, situés à la même latitude qu'elle; mais pour toutes ces régions également boréales , les influences météorologiques établissent des climats bien divers , et dont l'étude offre de curieuses particularités.
Remarquons d'abord que pour toutes les latitudes égales à celles de l'Europe et même un peu plus méridionales, le vent dominant est le vent d'ouest, qui apporte à l'Europe l'air chaud de l'Atlantique du nord. Tout le monde sait aujourd'hui que les courants des mers équatoriales, qui poussent incessamment les eaux chaudes des tropiques contre les rives du Mexique, occasionnent un contre-courant dirigé des États-Unis vers l'Europe , qui remplit d'eau tiède toute cette partie de l'Océan que traversent maintenant en peu de jours les puissants navires à vapeur de l'Union américaine, de l'Angleterre et de la France. L'air qui nous arrive constamment de l'ouest est donc exceptionnellement **ch4ud, et il donne à notre Europe ce climat unique qui permet de cultiver l'orge et quelques céréales jusqu'au cap Nord , tandis que le Groenland, privé de ces haleines r bienfaisantes , ne dégèle jamais , quoiqu'il atteigne presque les latitudes du nord de l'Écosse. Veut-on un ajjtrô
belle , riche et savante ville de Boston , nis, est à la même latitude où les oliviers en Espagne. Elle éprouve cependant des , sur les étangs et les petits lacs d'alentour, er la glace à i mètre de profondeur. Plus à que dans le voisinage, les cinq grands lacs I, véritables mers d'eau douce, gèlent pro- |t et portent l'hiver des chemins de fer impropime ils portent des vaisseaux pendant Tété, liste production que la glace auprès des vins liles d'olive que le beau climat de Bordeaux et gne fournit aux cultivateurs indolents I Eh bien, intelligente du citoyen des États-Unis a transite glace même en une vraie récolte qui s'ex- $ l'Inde et dans les régions tropicales à un 3 doute bien supérieur à ce que les Asturies le leurs oliviers. Que ne peut l'industrie amé- Un homme d'État du temps de l'Empire disait lent des habitants de Genève : « Quand vous Genevois se jeter par la fenêtre , jetez-vous-y uite après lui , il y a encore cent pour cent à • La république de trente millions d'âmes a- 18 le rapport utilitaire beaucoup à envier à la fb de trente mille âmes (défalcation faite des
Eliques)? Tout en admirant ce» prodiges et de commerce , il va sans dire que je t comparer ces articles (F r.rpnrutthn em- '4bhs la sciure de bois , les feuilles de maïs t ir sucre, et des planches artistmnmt joint & de nos vignobles, de nos mûriers , de
ailiers et de nos marais salants , que le :
entier du pôle à l'équateur recherche et consomme-, sans songer aux circonstances météorologiques auxquelles ils doivent leur existence. En faisant connaître à mes lecteurs mes cartes homalographiques, je mettrai sous leurs yeux le tableau des lignes d'égale chaleur et pour ainsi dire d'égal climat que M. de Humboldt a tracées sur le globe, en y joignant les limites des cultures qui en sont la suite. J'emprunte aux travaux de cet illustre savant cette remarque intéressante pour la France: c'est que vers le milieu de notre pays se trouve le point de plus beau climat du monde entier, en sorte que si vers l'orient du méridien de Paris, on choisit uné localité déterminée , toute autre localité quelconque dans le monde entier, à pareille latitude, aura un climat-moins favorable. La nature a donc fait beaucoup pour la France ; il reste à la France à faire beaucoup pour elle-même! Aide-toi y le ciel t'aidera. Marchons sous les auspices encourageants de la science et de l'industrie , mais surtout sous les auspices de l'activité ! Tout le monde connaît les anathèmes de Napoléon contre le maladetto far niente.
Le courant atlantique d'eau chaude qui revient de Terre-Neuve à l'Angleterre pour redescendre versJes côtes d'Afrique, et reprendre ensuite le chemin des côtes du Mexique et revenir encore vers les côtes d'Europe (circuit qu'il accomplit environ en trois ans et demi), ce courant, disons-nous, envoie une branche dérivée qui longe la Norwége , et , dépassant le cap Nord , va se perdre dans la mer Glaciale. Ce courant que la carte de M. Duperrey, qui fait loi en cette matière, prolonge au-dessus de la Laponie, de la Russie d'Europe et de la
Sibérie jusqu'au détroit de Behring , que devient-il plus loin? Continue-t-il son circuit par les mers glaciales audessus de l'Amérique russe, du Canada anglais, que depuis quelques mois nous savons être séparé de toute terre polaire, ou bien descend-il vers le sud par le détroit de Behring? C'est peut-être partiellement l'un et l'autre. Avànt la découverte des Anglais sur la communication entre les eaux de la mer arctique américaiatf^fcÇj'est et les eaux de la mer à l'ouest, j'avais prié M. lifcôïri de Saint-Pétersbourg , l'inventeur de la galvanoplastie , et que l'Institut de France regrette de ne pas encore compter parmi ses membres , d'obtenir de son souverain que des tronçons d'arbres marqués convenablement fussent^ jetés à l'oues*t de la communication cherchée pour être transportés à l'est au travers des glaces et même sous les glaces, et établir l'existence de cette communication , ce que ne peuvent faire les bouteilles flottantes ordinaires, beaucoup trop fragiles pour se frayer un^phemin au tpavers des glaces ou au-dessous des champsjJfe glaces polaires. L'essai reste à faire , et sans doutçî il sera mis en pratique maintenant par la marine anglaise ou par celle des États-Unis , devenues l'une et l'autre depuis quelques années hautement scientifiques [highly scientific). Nous dirons en passant que la Russie semblait désignée pour cette tâche par des antécédents que la France ni l'Angleterre ne sauraient oublier, car il n'est pas un homme de science dans ces deux pays qui , tout en combattant nationalement de tout son pouvoir l'empereur Nicolas, ne regrette devoir un ennemi dans le fondateur de l'observatoire de Poulkova et dans le protecteur scientifique de Struve, de Kuppfer et de Jacobi 1
go LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS DU NORD.
Quant à ce qui regarde ce courant norwégien et son issue par le détroit de Behring ou par la baie de Baffin, nous saurons un jour, et sans doute ce jour n'est pas loin. Quoi qu'il en soit, le vent d'ouest, si favorable à l'Europe , vient expirer contre le mur infranchissable des monts Ourals, et, d'après plusieurs données, ce courant d'air semble tourner vers le sud , et aborder ensuite comme vent de nord les rives de la mer Caspienne et la Tartarie , par un effet semblable à ce qui se produit déjà à Gonstantinople et même un peu sur les côtes de l'Illyrie et à Marseille. La Sibérie , isolée ainsi à l'ouest par les monts Ourals, au sud par la chaîne de l'Altaï et des montagnes de la Daourie , qui la séparent météorologiquement des climats du sud, et à l'est par plusieurs rameaux de montagnes courant du sud au nord , comme la chaîne de l'Oural , offre donc un type unique , existant par lui-même sans rien emprunter ou fournir aux contrées voisines. Or cet isolement ne lui est guère favorable. Tandis que l'Europe compte par dizaines de millions les habitants des zones d'égale latitude , la Sibérie , d'après l'estime de M. Hill , n'en contient que quatre millions. Un autre géographe anglais, dont l'autorité est très-grande, M. Wyld , auteur du grand modèle de la terre, que tant de Français ont admiré en i85i, dans Leicester-Square, à l'exposition de Londres, porte à près de cinq millions la population sibérienne ; mais où trouver tant de millions d'hommes dans les infertiles vallées de l'Obi, du Ienisséï et de la Léna? Entre les parties basses de ces vallées , qui sont noyées par les débordements de l'été et dévastées par les froids de l'hiver, et les parties hautes, situées près
des sources des mille affluents de ces immenses fleuves qui rivalisent avec le Mississipi/rAmaifibne, l'Orénoqpa ou le Saint-Laurent, lesquelles parties hautes sont stérilisées par leur configuration montueuse et leur grande élévation , où se trouve la lisière fertile qui pourrait nourrir tant d'habitants? Je ne la vois ni chez les populations urbaines ni chez les minces peuplades de cultivateurs russes , tartares ou mongols. On ne peut guère compter la population des districts des mines, qui font la principale richesse de la Sibérie, et sans lesquelles on a dit que la Russie en abandonnerait bientôt la souveraineté. En réduisant donc à deux millions au plusja population de la Sibérie avec les géographes français , on sert encore , je pense , plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité; encore faudra-t-il admettre, depuis l'exploration de Gmelin et de ses compagnons, un progrès que rien n'indique avoir eu lieu , surtout depuis la diminution des produits de la chasse aux fourrures, qui , comme au Canada, a coïncidé avec l'activité destructive des chasseurs modernes.
Il est donc bien établi que les vents d'ouest, qui sont les vents dominants pour toute l'Europe, apportent sur cette partie du monde la chaleur et l'humidité de l'Atlantique du nord. La chaleur nous donne le climat favorable dont nous venons de parler, et l'humidité, qui se dépose à chaque barrière élevée que franchit le vent , produit l'arrosement européen, l'un des plus avantageux du globe après celui du bassin du Mississipi et du Missouri , qu'on estime pouvoir nourrir aisément deux cents millions d'habitants. L'Europe en compte à peu près deux cent cinquante millions.
Le même contre-courant d'eau chaude qui remplit le bassin de l'Atlantique du nord se produit également dans le Pacifique septentrional , mais il remonte beaucoup moins haut, d'après la configuration des côtes d'Asie et d'Amérique. Cependant, à la faveur du vent d'ouest, il donne à l'Orégon et à la Californie un climat qui rivalise avec celui de l'Europe, et il entretient dans la Colombie une végétation forestière sans pareille dans le monde entier. Ce vent d'ouest verse sur l'Amérique anglaise ces prodigieuses masses d'eau qui alimentent les fleuves- qui vont à la mer Glaciale et les lacs sans nombre et presque sans limites qui couvrent cette partie du globe. Ce courant d'air, passant au-dessous de l'Amérique et de la Sibérie orientale, laisse ces deux régions sous l'influence prédominante du vent de nordest, qui est d'une froideur désastreuse, et, pendant le oaime, sous l'influence non moins sévère du rayonnement vers les espaces célestes. D'après une remarque de M. Hill , dans les froids intenses de 4<> à 5o degrés Réaumur, c'est le vent de la mer Glaciale qui tempère un peu cet épouvantable climat.
Au début du voyage de M. Hill , nous sommes à Nijney-Novogorod , entre Moscou et la frontière de Sibérie, sur le Volga, cette grande artère de la Russie, comme le Danube est celle de l'Europe au sud-est. Nous pouvons ainsi faire connaissance non- seulement avec les populations sibériennes qu'attire la foire de Nijney, mais avec la plupart des races de l'Europe et de l'Asie. Chaque année , au milieu d'août , Nijney devient un point de réunion pour trois cent mille étrangers, arrivant par dés bateaux, par des bêtes de trait, par des caravanes
LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS ét NORD. 93
de chameaux , — de l'ouest avec les produits manufacturiers de l'Europe , — du nord avec les produits des mines et des chasses de la Sibérie , — de l'est avec le thé et la soie de la Chine, — du sud avec les bestiaux , les chevaux et les produits de l'Asie centrale", comme atrssi avec les riches étoffes et tapis de l'Arménie et de la Perse. Tous les peuples, hors les Chinois, qui ne sortent jamais du Céleste-Empire , sont représentés à Nijney. Les vaisseaux persans de la mer Caspienne , les chameaux de la Tartarie, les chevaux turcomans, les voitures ou plutôt les charrettes sibériennes , avec leurs chevaux- à poil polaire qui apportent les produits déposés l'hiver par les traîneaux daife les magasins des localités voisines , tout concourt à représenter un congrès de toutes les races européennes et asiatiques pour des transactions pacifiques dont le chiffre s'élève à 110 millions de francs. Dans toute cette foule de chrétiens de toutes les sectes, de musulmans, de bouddhistes, d'idolâtres chamanistes , c'est-à-dire ayant pour directeurs religieux des sorciers reconnus dans chaque localité , en était-il beaucoup qui se demandaient d'où vient le Volga?
Sans doute il vient de ces cent mille sources dans le vaste bassin récemment adjugé à l'Europe par 1er géographes modernes, tandis que les anciens limitaient l'Europe au Don ou Tanaïs , ■ . A
Eùropûm ex Asia Ta nais dis terminât amnis. ■ • * . *'
Mais ces sources elles-mêmes, qui les entretient? C'est le vent d'^est apportant les exhalaisons de l'Atlantique pendant huit ou neuf mois de l'année, le Dniéper, le
g4 LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS DU NORD.
Don, le Volga, l'Oural au sud , avec la Néva, la Dwina et la Petchora au nord , représentent à peu près tout ce que l'échange entre Patmosphère de la mer et l'atmosphère de la terre fournit d'eau excédante à cette partie du continent. Dans les produits commerciaux que reçoit la navigation du Volga, nous avons oublié ceux de la mer Noire , qui passent par un petit trajet du Don au Volga. Aussi les Grecs et les Turcs sont à la foire de Novogorod en aussi grande quantité que les autres nations limitrophes de la Russie.
Je ferai grâce au lecteur de la petite pointe de satire que l'auteur se permet sur l'eau bénite de l'église russe et sur la bénédiction des eaux du Volga et de l'Oka. Le poisson des rivières bénies , le thé fait avec leurs eaux, le bol même de punch qui admettait l'eau sacrée, étaient, suivant cet hérétique, tout à fait sanctifiés. Suivant lui , les agriculteurs et les marchands russes comptent un peu trop sur les bénédictions cléricales pour remplir leur bourse. J'avoue que j'aime mieux les voir fonder leurs espérances sur ces bénédictions que sur le brigandage. La foire a lieu vers la fin d'août, évidemment pour laisser s'établir toutes les communications d'été des contrées septentrionales. Voici une autre remarque critique du voyageur qui pourra faire réfléchir nos Européens , habitués sans contrôle à mépriser au physique et au moral tout ce qui n'est pas civilisé à notre manière :
« Ayant traversé le canal , nous arrivâmes à ce qu'on peut appeler un des faubourgs de la grande citadelle commerciale occupée momentanément par tant de milliers d'étrangers. Nous y trouvâmes des promenades et
LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS SU NOBD. g5
des cafés (l'auteur emploie le mot fcMigàisf , lesquels pouvaient presque rappeler les établissements et les promenades du même genre des Champs -Élysées de Paris , et nous entrâmes dans un de ces cafés , où nous fûmes attirés par la musique. Nous trouvâmes au premier étage une immense salle élégamment approvisionnée de tout ce qui peut être attrayant pour un étranger. Contrairement à l'usage de pareils établissements, où l'on voit un grand nombre de petites tables disposées autour de la pièce , il régnait ici tout autour une seule et même table étroite et longue avec des bancs des deux côtés. Il y avait de plus deux rangs de bancs en étages , contigus au mur, l'un plus élevé que l'autre. Sur le banc supérieur étaient assis plusieurs petits groupes de belles musiciennes (i). Ces groupes séparés jouaient de la harpe et d'autres instruments à cordes; toutes ces artistes portaient le costume de leurs nombreuses contrées natales. Ainsi sous le même toit étaient réunis la beauté et le talent de la Grèce, de l'Italie, de l'Allema-' gne, de la Hollande, de la Russie méridionale et des autres parties de l'Europe (l'auteur évite de nommer la France et l'Angleterre), .en un mot de toutes les Contrées de la chrétienté, car le privilège dont jouissent les hommes de transformer leurs filles en mécaniques portatives destinées à amuser le monde entier e6t réservé exclusivement aux seuls pays chrétiens. Par suite , tous les étrangers qui étaient dans ce café étaient des hommes non-seulement d'Europe, mais en grand nom-
(i) En anglais, le mot galant de belles (Jair) ne désigne que le sexe féminin, sans préjudice pour ou contre la beauté.
bre de tontes les nations du moade, la Chine exceptée. » '
Un peu plus haut, M. Hill mentionne un directeur français qui avait amené cinq cents belles artistes de l'Europe occidentale ( probablement de France et d'Angleterre) , habiles dans tous les arts qui servent à la récréation des hommes entre les heures des affaires et celles du sommeil.
Le thé , ce thé supérieur de Russie connu à Paris, où il est rare , sous le nom de thé de caravane, est un immerfse objet de commerce à Nijney-Novogorod, où il est apporté par les Tartares qui le prennent dans la Chine. M. Hill pense que ce n'est point l'air de la mer qui, comme on le croit communément, ôte au thé une partie de sa qualité, ainsi que cela a lieu pour le thé que les Anglais et les" Américains vont chercher en Chine au moyen d'une immense navigation. C'est, selon M. Hill, à la qualité vraiment supérieure du thé des provinces du nord de la Chine, où les Tartares s'approvisionnent, qu'il faut attribuer l'excellence du thé russe. Au reste, le thé des caravanes est enveloppé avec un soin extrême dans des feuilles d'étain et recouvert de peaux de bc&uf. Je ne trouve dans M. Hill aucune mention de l'opinion bien connue et corroborée par le témoignage de l'expédition scientifique envoyée en Sibérie par le gouvernement russe dans le siècle dernier : à savoir que le thé fait avec l'eau provenant de la glace fondue jouit d'un arôme supérieur. Si le fait est vrai, comme il n est guère permis d'en douter, les gourmets de Paris , hommes et femmes , qui ont facilemént de la glace en tout temps, peuvent se procurer ce précieux avantage,
à moins que le thé anglais ne soit pas, comme le thé russe, susceptible de cette notable amélioration (i).
Le séjour de Nijney nous offre une bonne occasion pour énumérer les diverses races qui composent l'empire de Russie. M. Hill reproduit sur ces races quelques notions familières à tout le monde ; nous préférons à ce que dit là-dessus M. Hill en i854 ce qu'écrivait en i85r, c'est-à-dire en dehors de toute influence actuelle, un savant géographe anglais, M. Wyld : « La Russie (d'après M. Wyld ) est un des deux empires du monde qui ont un peu plus tïe superficie que l'empire anglais ; mais l'empire russe est beaucoup au-dessous de celui-ci et de l'empire chinois pour la population , comme pour la
(1) Voici ce qu'on lit dans Gmelin , traduction de Kéralio : « La rivière de Léna passe à quelque distance de Iakoutsk, et les eaux du voisinage gèlent en hiver. Ainsi, lorsqu'on ▼eut avoir de l'eau , il faut l'envoyer chercher très-loin. Les officiers delà flotte (à Iakoutsk la Léna a 12 kilomètres, c'est-à-dire la moitié de la largeur du pas de Calais) qui firent usage d'eau commune et de glace fondue s'aperçurent que celle-ci communiquait au thé un goût et une couleur plug agréables : nous répétâmes leur expérience, et le résultat fut le même. Il faut observer de ne pas fondre la glace sur un feu qui fume; elle prend le goût de fumée plus facilement que l'eau commune (c'est parce qu'elle est prifée d'air). On la préfère aussi pour faire du punch, et quelques-uns prétendent qu'elle cuit mieux les aliment*. »,(£eltedernière particularité pourrait provenir de ce que l!ean>^n se congelant, abandonne certains sels nuisibles à la cuisson des légumes, et en général se purifie de plusieurs corps étrangers, comme on le remarque dans la cristallisation du salpêtre et de plusieurs sels en dissolution.)
puissance il est bien inférieur à l'Angleterre. La Russie, dans le siècle dernier, s'est emparée de la plus grande partie de la Pologne et a enlevé à la Suède ses provinces orientales; dans ce siècle, elle est arrivée au démembrement de la Turquie et de la Perse, et dans la Circassie elle soutient contre le peuple une guerre nationale; de la Sibérie, elle s'est avancée en Amérique, et a occupé une vaste étendue de pays sur la côte nordouest , mais sans aucun pouvoir réel. Une circonstance arrête le développement de la puissance navale de la Russie , c'est qu'elle n'a de sortie que sur des mers sujettes à geler ou fermées par des terres , comme la Baltique et la mer Noire.... C'est la Russie européenne qui fait la force de l'empire ; là l'élément slave domine. La Grande-Russie comprend vingt-huit millions d'habitants , et la Russie-Blanche douze millions; les Polonais et les Lithuaniens forment quatre millions, sans compter la Finlande et quelques autres races. La race dominante, celle de la Grande-Russie , n'est guère aimée par les autres parties de la population , et notamment par lés Polonais et les Lithuaniens.... Plusieurs des rivières qui coulent au nord et au sud entre-croisent leurs sources et sont unies par des canaux ; une vaste voie de communications intérieures est ainsi ouverte et rappelle la ligne commerciale des fleuves des États-Unis , mais avec la navigation à vapeur sur une bien moindre échelle. »
La force de l'empire russe résidant surtout, comme le remarque M. Hill , dans la Grande-Russie et dans la Russie-Blanche , il s'ensuit que les provinces moins favorisées , — la Sibérie par exemple , — ont dans cette
infériorité même un titre particulier à la sollicitude du gouvernement impérial. Malheureusement ce grand empire ne parait pas , comme les États-Unis , savoir coloniser à l'intérieur et conquérir ptfr une augmentation utile de population, sans sortir de son territoire, plus de millions de sujets que n'en peuvent donner les empiétements de territoire sur les contrées mal peuplées de l'Asie centrale. Quelques petites localités de la Sibérie ont été pourvues d'habitants à grands frais ; mais, passé la ville d'Irkoutsk , capitale de la Sibérie orientale avec une population de dix-huit mille âmes , et celle d'Iakoutsk, bien plus au nord, sur l'immense fleuve de la Léna , avec cinq mille âmes ,. les Russes sont à l'orient du continent asiatique à peu près aussi rares que les Anglais^et les Français. Dix mille exilés environ, la plupart malfaiteurs et malfaisants, sont envoyés annuellement en Sibérie , mais ils n'ont encore , -pfltoplé que de rares villages dans un pays d'ailleurs trwrebelle à la culture, et ils n'ont pas la permission d'exercer des métiers ou de faire le commerce. Les exOés politiques sont traités avec quelques égards. Les Samoïèdes et les Koriacks sur la mer Glaciale , les Tongouses, les Iakoutes et les Tchoutchis, joints à quelques Tartares, composent des populations nomades vivant de quelques bestiaux, de chasse et de pêche. Dans leurs croyances superstitieuses , soumis à leurs chamans ou sorciers, ils ne s'élèvent pas même jusqu'à l'idolâtrie. Quelques-uns sont cependant chrétiens , au moins nominalement; mais toutes les relations modernes s'accordent à confirmer les rapports de Gmelin , savoir que c'est par politique pure qu'ils se laissent associer à la religion h. 5.
de leurs maîtres : « Tous ces gens-là , dit-il , n'ont pas les premiers principes de la religion chrétienne; ils pensent qu'elle consiste à porter une croix , à faire le signe de la croix , à ne pas manquer de chair de cheval et à observer les jeûnes prescrits. Lorsque l'archevêque vint dans ce canton , il fit assembler les habitants. Quelques-uns vinrent à lui de bonne volonté, mais la plupart y répugnaient, et il fallut que les dragons qui accompagnaient l'archevêque les fissent sortir de leurs huttes. Ces Tartares habitent le long de la Tchoulima; le lieu était commode pour les baptiser. Ceux qui refusaient le baptême étaient jetés dans l'eau. Lorsqu'ils revenaient à bord , on leur attachait une croix au cou, et ils étaient chrétiens. » On sait que dans l'église grecque le baptême s'administre par immersion totale : ainsi rien ne manquait aux néophytes sibériens. Ce? - pendant on ne peut s'empêcher de penser avec le grave Gmelin que c'était un sacrement conféré singutièrçmcnt. Les guides iakoutes de M. Hill s'échappaient aussi parfois la nuit pour aller faire leurs offrandes au diable.
En fait de produits minéralogiques , la Sibérie a cependant tout ce qu'il faudrait pour attirer et retenir des populations plus nombreuses et moins misérables. L'or et le platine se trouvent, comme on sait, à l'état natif en Sibérie , le long de l'Oural et dans la partie la plus élevée des montagnes et des collines du midi , c'est-àdire dans l'Altaï et la Daourie. En voyant les échantillons de ces minerais , M. de Humboldt déclara qu'on y devait trouver des diamants comme aux Indes et au Brésil. C'était donc une troisième localité diamantifère^La pro-
phétie s'est fidèlement réalisée , quoique Ton n'ait pas encore découvert de gisement industriellement important de ce" précieux minéral. On a aussi mis récemment en circulation quelques diamants provenant , disait-on , de l'Algérie; mais, pour moi du moins, l'existence de cette gemme dans nos possessions musulmanes n'est pas encore complètement hors de doute : c'est, comme on sait , une espèce de ciment naturel rougeàtre qui indique la présence du diamant, et je n'ai point encore vu de ce ciment, dit cascalfio, provenant des provinces françaises de l'Afrique.
L'aspect de la Sibérie est parfaitement régulier : ce sont des terrains élevés et montagneux dans le sud , qui ont une pente uniforme vers le nord et versent d'abondantes eaux dans la mer Glaciale. Ces eaux y arrivent par l'air, comme partout ailleurs ; mais on ne sait pas bien encore d'où viennent les courants d'air qui les amènent sous forme de neige et rarement de pluie , à moins que Ton ne soitMans la courte saison chaude de ce pays. Tout lè monde s'accorde à exclure les vents du sud, venant de l'Asie centrale , les vents d'ouest, arrêtés par les contre-forts de l'Oural , et enfin les vents d'est , qui seraient en opposition avec le courant général , qui^ dans ces latitudes, marche en sens contraire, c'est-àdire venant de l'ouest et allant vers l'est. En admettant le courant chaud de M. Duperrey, qui court dans la mer Glaciale tout le long et au nord de la Sibérie , ce seraient les vents polaires remontant vers le sud qui déposeraient l'eau de l'Obi, du Ienisseï, de la Léna, de la Kolyma. M. Hill établit très-bien que presque toujours le vent dû nord en Sibérie élève la température , que la pureté
du ciel et son état de calme ordinaire font descendre à des degrés désastreux. Ce problème de l'approvisionnement d'eau des grandes rivières sibériennes m'a longtemps occupé sans succès. En voici , je pense , la solution : c'est le degré très-faible d'évaporation que subit la neige , qui tombe pendant une saison froide de huit à neuf mois environ, le dégel n'arrivant pour la Léna, par exemple , que vers le commencement de mai. Toute l'eau qui tombe se conserve donc presque entièrement saus déperdition , tandis que , dans nos climats , presque toute l'eau tombée se réévapore et retourne dans l'atmosphère par un jeu continuel de précipitation et de réabsorption. De plus , cette eau tombée ne sert à entretenir les courants immenses des rivières de Sibérie que dans les premiers mois de la fonte des neiges , où le sol dégèle seulement à une médiocre profondeur. D'épouvantables inondations et la formation d'immenses fondrièros signalent la saison de la fonte des neiges. A l'automne, plusieurs grands cours d'eau tarissent, et tous éprouvent une notable diminution. On peut dire qu'en Sibérie le régime torrentiel domine. C'est ce qu'ont bien constaté les rares navigateurs russes qui ont exploré, par ordre de leur gouvernement, la mer Glaciale de Sibérie. La cause et l'effet sont donc ici parfaitement en rapport : — peu de perte par l'évaporation et emploi de presque toute la neige tombée pour entretenir, seulement pendant quelques mois, les grandes rivières, lesquelles,,vu le peu de pente qu'elles ont en arrivant dans le voisinage de la mer, débitent ou dépensent très-peu d'eau. Elles paraissent donc d'une étendue immense, comme le Rhin et la Meuse dans les Pays-Bas. Tout le
monde sait que , si l'on donnait à la Saône la vitesse du Rhône, elle se réduirait presque à un ruisseau, et la Seine entière à Paris ne suffirait pas à la dépense d'un jet d'eau de 3oo pieds de hauteur, jaillissant par une ouverture de i pied de^iamèfre, d'après les calculs infaillibles de Mariotte , si légèrement critiqués par Voltaire , qui s'extasie en plusieurs endroits sur la vanité de la science, qui s'occupe de savoir combien il passe a*eau sous un pont. Ces notions cependant sont celleS qui servent de fondement à la théorie de l'arrosement naturel et de l'irrigation artificielle des diverses contrées. Partout on peut dire comme dans le midi de la France et dans l'Espagne : Tant vaut Peau, tant vaut la terre. Heureuses les contrées que la nature arrose ellemême sans exiger le travail de l'homme ! Sous ce rapport, l'admirable vallée du Mississipi et du Missouri, qui , du temps de nos pères , appartenait encore à la France , est celle qui présente sur le globe entier la plus universelle et la plus énergique fertilité , et cela est dû à l'eau qui passe sous les ponts (quand il y en a) , en dépit de Voltaire et de toutes ses plaisanteries sur les gens qui semblent avoir pour mission de calculer cette eau , très-peu poétique et encore moins dramatique.
Nous ne ferons qu'indiquer l'itinéraire de M. Hill ; notre but est surtout de nous arrêter avec lui aux stations les plus favorablement situées pour étudier le climat de la Sibérie. Sauf un petit nombre d'accidents de traîneaux accrochés ou même retournés sens dessus dessous, d'officiers de police de mauvaise humeur ou ivres , le voyage de M. Hill a été très-heureux. Ayant conçu le désir et l'espoir de traverser, la Sibérie de
transparence qui permettent le rayonnement de la cha leur dans l'espace, et produisent un froid intense qui n'est point mitigé par le contact réitéré de l'air avôcles corps terrestres. L'auteur observe très-bien qu'on soufre plus d'un froid de 20 degrés , quand il y a du vent , qu'on ne soufre d'un froid de 35 degrés dans le calme; en effet , dans le premier cas , le renouvellement continuel du contact de l'air avec le corps enlève bien plus de chaleur que ne le fait l'air en repos, même quand le froid est plus intense. C'est ce qu'on éprouve à Paris comme en Sibérie. Le calme de l'air pendant l'hiver qui vient de finir a singulièrement diminué les souffrances du froid. Le peuple dit, surtout hors des villes : Peu de vent, pas de froid.
Un chapitre spécial des Travels in Siberia est consacré à des spéculations relatives au climat de la Sibérie. L'auteur est à Iakoutsk , presque sous le cercle polaire. Pendant l'été, le thermomètre de Réaumur monte à 16 et 17 degrés. Il y règne une chaleur intense, due à la présence continuelle du soleil sur l'horizon. Même à cette époque de l'année , le sol ne peut , dans certaines parties , dégeler qu'à une petite profondeur. M. Hill a vu cependant un puits , profond de 55 pieds anglais , dans lequel l'eau ne gelait jamais; mais le terrain d'Iakoutsk est tellement bas et tellement imbibé d'eau par sa propre nature et par les débordements de la Léna , que le froid ne peut y pénétrer et s'y maintenir. Le voyageur anglais indique le froid de 5o degrés Réaumur comme un terme atteint à Iakoutsk , et c'est beaucoup plus que l'extrôme froid qu'ont éprouvé les navigateurs qui ont hiverné dans les mers au nord de l'Amérique. Au lieu
de chercher l'explication naturelle de ce fait dans la position non maritime d'Iakoutsk, position qui, comme on sait, exagère toujours le climat et tend à le rendre excessif y c'est-à-dire sujjt à de plus grandes variations de chaud et de froid , M. Hill admet une théorie beaucoup plus savante , où il fait intervenir l'épaisseur de la croûte solide de la terre , qui , suivant lui , pourrait être moindre dans certaines localités. Il y a longtemps qu'il e6t prouvé que l'épaisseur des continents est telle, qu'il ne peut passer annuellement au travers qu'une très-petite fraction de degré de chaleur, tandis qu'ici il s'agit de renére Taison d'une anomalie de plusieurs degrés. Cette cause ne peut donc être invoquée.
Puisqu'il vient d'être question des terrains en perpétuelle congélation à une petite profondeur, je dirai que tout flanc de montagne abrité du soleil, où la neige peut s'accumuler l'hiver pour ne fondre que tard dans l'été ou l'automne , me semble réunir toutes les conditions pour être constamment gelé à quelques centimètres de la surface. En effet , la glace et la neige accumulées sur le terrain ne laisseront pénétrer la chaleur dans le sol qu'après la fusion totale de la couche solide, tandis qu'en hiver rien n'empêchera le froid de pénétrer au travers de la neige, dont la température peut s'abaisser indéfiniment. Des localités placées dans ces conditions ne doivent pas être rares dans les pays de montagnes, et je pense en avoir. découvert une dans l'Auvergne, sur le chemin du mont Dore au lac Pavin, près d'un petit village appelé, je crois, Vassivière. La température trèsbasse des sources indiquait qu'elles coulaient au travers d'un sable volcanique ou granitique en glissant sujr un
fond glacé. Jo n'eus pas le temps de faire creuser dans le voisinage. Un explorateur muni d'un fleuret ou sonde do mineur forait sans peine cette curieuse découverte. Il est du reste évident ici que toute la question repose sur le temps plus ou moins long où la neige ne couvrira pas le sol , car tant que celle-ci existera , le sol qu'elle défend de la chaleur de l'air et du soleil restera gelé, et s'il ne s'écoule que peu de jours entre le moment où l'ancienne neige aura disparu et le moment où il en tombera de nouvelle , le sol , qui n'aura pas eu le temps de dégeler à une grande profondeur, sera nécessairement , à une profondeur un peu plus grande ,-^dans un état de perpétuelle congélation. Pour imiter expérimentalement cet effet naturel , je plaçai un thermomètre habillé d'une épaisse couche de glace, pendant des temps égaux , tantôt dans une enceinte chaude , tantôt dans une enceinte froide , et je trouvai que la moyenne des températures du thermomètre était au-dessous de la moyenne des deux températures des enceintes qu'il avait occupées successivement , parce que , pendant son séjour dans l'enceinte chaude , la fusion de la glace empêchait la pénétration de la chaleur. Si cette moyenne eût été au-dessous de zéro, le thermomètre fût resté lui-même au-dessous du terme de la congélation. Dans la nature , la succession de l'hiver et de l'été représente l'effet des deux enceintes , Tune chaude , l'autre froide, de mon expérience.
Après Iakoutsk, il est un autre point de la Sibérie bien digne de fixer l'attention des voyageurs : c'est la région qui avoisine le lac Baïkal. M. Hill a trouvé ce lac gelé, et il Ta traversé sur une couche de glace si transparente,
LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS DU NORD. IOg
qu'il était impossible de ne pas croire qu'on glissait sur l'eau elle-même. Cette observation curieuse, mit déjà été faite. La surface supérieure de la glace était en même temps d'un poli parfait, et avec des chaiwfaréB^ordinaires il était impossible de s'y tenir debout, CetJtfbeftç pièce d'eau pure est située dans l'extrême sud de la Sibérie , à la latitude de l'Angleterre. Ce lac a 600 kilomètres de long et 90 dans sa plus grande largeur. Il est à 5oo mètres au-dessus du niveau de la mer, et, suivant les naturels du pays , c'est une vraie mer qui communique avec l'Océan par des conduits souterrains. On y trouve des phoques et une sorte d'esturgeon , comme dans la mer Glaciale, et même des éponges. M. Hill parle aussi de coraux et d'autres productions marines que le Baïkal rejette sur ses rives pendant de violentes tempêtes. Ce lac, comme tous les lacs d'eau douce , est traversé par une ou plutôt par plusieurftrvières. Les deux principales sont l'Angara , qui conserve son nom à la sortie du lac , et la Selenga , beaucoup plus forte , qui arrive au travers des montagnes, et en franchissant une immense distance, de l'intérieur du territoire de la Chine. L'Angara , au sortir du Baïkal , est une rivière très-rapide et qui ne gèle jamais. On prétend qu'on y péchait autrefois des coquilles perlières. Comme beaucoup de personnes se demandent , en voyant d'énormes moules f de rivières à une grande distance de la mer, comityiSul ces coquillages ont pu y naître ou y être apportéty^Py vais indiquer comment la nature a fait, pour les épongé; et pour les phoques du Baïkal , ces curieuses acclimatations. La pisciculture ou l'acclimatation des poissons n'eUt-eile pas maintenant à l'ordre du jour?
de communication officielle entre les deux grandes nations. Par là, la Russie reçoit le thé du Céleste-Empire, on grains et#en briques , le sucre chinois , le coton de Nankin, le tabac (i) et une sorte de soie épaisse. A la fête de la pleine lune de février, M. Hill eut le bonheur d'assister aux réjouissances chinoises avec le commandant russe de la frontière, mais il n'était pas moins curieux de faire connaissance avec la population mongole soumise à l'empire de la Russie et professant la religion de Bouddha, dont on sait que le Dalaï-Lama, résidant au Tibet, à Llassa, est le représentant immortel. C'est un des plus curieux épisodes du voyage de M. Hill que sa visite à un khomba-lama ou grand prêtre bouddhiste, qui, sur le territoire russe, dans les environs du lac Baïkal, est le chef de la religion de deux cent mille bouriats de race mongole , sur lesquels Us missionnaires protestants et les Bibles n'ont rien gagné du tout. Ce khomba-lama et les autres de même rang, quoique inférieurs au grand lama du Tibet, jouissent comme leur supérieur du privilège de l'immortalité. A la vérité, on les voit mourir comme les autres hommes; mais c'est une complète illusion, une étrange erreur! Leur Ame passe dans le corps d'un nouveau-né, et leur existence continue. Le seul embarras est de trouver l'enfant qui est pourvu de l'âme du défunt lama. C'est le collège des lamas qui procède à cette reconnaissance et qui, pendant la minorité du jeune enfant, administre
(i) Plusieurs autorites sibériennes semblent établir que l'usage du tabac en poudre, dit en France tabac à priser, est d'origine chinoise.
LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS DU NORD. Il3
la, lamaserie. N'allez pas croire au moins que cet enfant possède une âme toute développée , comme il semblerait convenable de l'admettre : cette âme, en prenant un corps d'enfant , s'est rapetissée au niveau de sa nouvelle demeure. On jurerait , à voir le petit grand lama, que c'est un enfant au moral comme au physique. Quelquefois aussi , quand il y a un lama puissant , on reconnaît que l'âme du khomba-lama a passé dans son corps , tandis que l'âme de ce lama devenu tout à coup grand lama, délogée brusquement, est 'allée se caser dans le corps d'un nouveau-né quelconque dont on ne s'inquiète aucunement. Tout le monde , du reste , s'accorde à rendre justice à la pureté de mœurs , à la dou- *: ceur des lamas ; il n'y a dans leur religion aucune trace de férocité. Ceux de Russie , outre le service des temples, sont employés comme médecins. Ils réussissent bien dans les soins qu'ils prennent des malades, et sans doute leur ascendant moral vient en aide aux médicaments.
Les missionnaires protestants ayant complètement échoué auprès des adorateurs de Bouddha , on craignit naturellement de voir surgir en M. Hill un nouvel apôtre. Le voyageur rassura tout le monde et prit congé de l'immortel, avec lequel il avait tant bien que mal échangé quelques phrases. L'opinion de M. Hill est que le bouddhisme est une religion en rapport avec les intelligences qui la pratiquent, et qui ne concevraient pas l'esprit des religions de l'Europe. Sans vouloir faire ici du prosélytisme , je ne puis adopter ni cette opinion , ni les chiffres qu'on cite à l'appui. Le bouddhisme, suivant Hassell, cité par M. Hill , est la religion qui compte
Il4 LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS DU NORD.
le plus de croyants : il en porte le nombre à trois cent seize millions en comprenant toutes les sectes. Le même auteur admet deux cent cinquante-deux millions de chrétiens de toutes les communions, cent vingt millions de musulmans, cent onze millions de bramines avec quatre millions de juifs. Les autres hommes sont idolâtres ou sans religion régulière , au nombre de cent trente-quatre millions. J'ai sous les yeux les nombres peu concordants de Malte-Brun, de Pinkerton, de Balbi. Ce dernier admet deux cent soixante millions de chrétiens : c'est la plus forte évaluation; mais comment peut-on restreindre à ce nombre les chrétiens de toutes les sectes, puisque l'Europe seule donne deux cent cinquante millions d'âmes, dont bien peu professent une religion autre que le christianisme, et que de pins la race anglaise réunit vingt-huit millions d'âmes dans l'Amérique du Nord, et la race espagnole vingt-deux millions dans l'Amérique du Sud , lesquels sont presque tous chrétiens? Il y a encore près de deux millions de chrétiens en Sibérie. L'Australie fait de rapides progrès entre les mains de la race anglaise, et dans l'Arménie, l'Asie Mineure , la Syrie, la Palestine et l'Abyssinie, que do millions encore de chrétiens ! Voilà donc une croyance et une direction de civilisation qui ont réuni sous leur bannière un tiers de la race humaine. Il n'y a pas à rechercher si le christianisme est ou n'est pas en rapport avec le génie de l'humanité ; il ne s'agit pas ici de théologie, il s'agit de la science des faits et d'une forte organisation pour les sociétés modernes : or l'expérience a prononcé en faveur du christianisme , soit catholique, soit grec, soit protestant.
Pour ne pas être injuste envers les musulmans, dont la Sibérie contient un assez grand nombre dans sa partie occidentale et méridionale , où elle confine à la Tartario et au Turkestan , il faut convenir que l'abstinence des vins et des liqueurs fermentées et enivrantes donne aux peuplades musulmanes une grande supériorité sur toutes les autres races sibériennes ,* qui sont non moins adonnées à l'ivrognerie que les sauvages de l'Amérique , et pour lesquelles l'abus des boissons alcooliques est une cause de dépeuplement tout aussi efficace. On se ferait difficilement une idée de toutes les substances dont les Sibériens retirent de l'alcool; le blé, les racines des plantes, le lait aigri, le pain fermenté dans l'eau, la bière , les fruits sauvages , tout se change pour eux en alcool et aboutit à une ivresse continue et abrutissante. Quand un Sibérien musulman veut se faire chrétien , ses coreligionnaires lui disent : C'est par servilité que tn apostasies ou par amour de l'ivrognerie. — La plupart du temps c'est pour ces deux motifs à la fois. Les progrès du christianisme en Sibérie s'expliquent moins d'ailleurs par les efforts des missionnaires que par le mélange de la race russe avec les indigènes. Les missions et les ukases n'ont rien produit sur les tribus errantes; les alliances ont tout fait. H y a bien là de quoi faire réfléchir les hommes d'État, rois et philosophes, qui ont la prétention de conduire le genre humain : Erudimini qui judicatis terrain !
Intéressante par son climat et ses populations, la Sibérie mérite aussi d'être étudiée à un autre point de vue qu'il nous suffira d'indiquer en finissant : nous voulons parler des ressources qu'elle pourrait offrir à l'in-
Il6 LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS DU NORD.
duetrie et au commerce. Si Ton en croit M. Hill , les deux ports russes de Test de la Sibérie, Okhotsk et Pétropaulosk , n'ont aucune importance commerciale, et cependant la pêche de la baleine , celle des morses ou chevaux marins à dents d'ivoire pourraient enrichir plusieurs villes marchandes. Maintenant que les citoyens des État-Unis sont établis sur le Pacifique, il est probable qu'ils ne laisseront pas longtemps improductive cette branche d'industrie maritime. Tous les baleiniers que vit M. Hill étaient Américains ou Français. En général , on peut dire que l'occupation de la Sibérie orientale, en y comprenant surtout le Kamtchatka, est purement nominale , d'une part à cause du petit nombre de Russes qui s'y trouvent disséminés, et de l'autre par le peu d'autorité que le gouvernement exerce sur les populations nomades , dont même plusieurs sont encore insoumises. Un petit monument envoyé de Saint-Pétersbourg a été érigé à Pétropaulosk en l'honneur de notre compatriote La Pérouse , le hardi et habile explorateur de ces côtes sauvages. L'érection de ce monument a eu lieu peu de temps après le passage de l'expédition de M. l'amiral du Petit-Thours. Les équipages des baleiniers sont parfois obligés de prolonger d'un an leur station dans ces lointains parages pour compléter leur chargement. Les baleiniers que vit M. Hill parlaient de ces retards d'une année , comme dans la baie de Baffin on parle d'un retard d'une semaine ou d'un mois. Tout le monde sait de quelle grande importance sont les navigations lointaines pour former de bons matelots; ainsi la pêche de la baleine , dans les mers qui baignent à la fois l'Asie et l'Amérique, n'est pas sans importance
potir la France , indépendamment de la question commerciale. Dans aucune mer, les baleines ne sont aussi nombreuses , et le bâtiment de l'État qui fait le service entre Okhotsk et Pétropaulosk avait le continuel spectacle de ces grands souffleurs, qui lançaient des jet's d'eau comme ceux des bassins de Versailles ou de nos places publiques.
Une des plus étonnante's branches de^ commercfldu monde est celle de l'ivoire fossile de Sibérie , que nous avons omise jusqu'ici à dessein. Iakoutsk est le centre de ce commerce Cette ville r située sur la Léna , non loin du cercle polaire , communique avec les côtes de la mer Glaciale. C'est là, comm^dans les îles que forme la Léna à son embouchure et encore dans celles qui sont situées au nord-est , que se trouvent en abondance des restes d'animaux dont l'ivoire est aussi frais que celui des éléphants actuels de l'Inde. Nos billes de billard sont souvent faites avec les défenses d'animaux non contemporains de l'homme, et si, par les prestiges de Faust, on ranimait les objets, la bille d'ivoire des cercles et des clubs modernes reproduirait non un éléphant, mais bien un mammouth ou un mastodonte, a Longtemps avant notre arrivée à Iakoutsk , dit M. Hill, plusieurs gens, montés sur des canaux, vinrent à bord
(i) Ceux qui trouveraient peu harmonieux les noms des vilîfcs sibériennes devront reconnaître que je n'ai .pas abusé des noms russes. J'aurais pu effrayer le lecteur avec Tchernoretschineschaya , Bolschekemtschougskaya , Mabokemtschougskaya et autres stations que M. Hill a scrupuleusement orthographiées.
Il8 LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS DU NORD.
pour nous offrir de nous vendre de grandes défenses de mammouth : c'étaient les premiers restes que nous rencontrions de ce puissant habitant de l'ancien monde. Si le squelette qui est à Saint-Pétersbourg Tenait à périr, et que tout l'ivoire eût été consommé à faire des étuis, des éventails et d'autres objets de fantaisie pour les dames, l'histoire de ces animaux paraîtrait fabuleuse, et serait mise au rang des fables créées par l'imagination la plus déréglée. » — « Nous apprîmes ici , dit encore M. Hill , cette circonstance peut-être déjà connue en Europe par les naturalistes,, savoir, que toutes les dents et toutes les défenses de mammouth qu'on découvre sont dans la position de l'animal debout. Quelque idée que puisse nous donner ce fait de la cause qui a détruit ces animaux, il semble au moins indiquer qu'il y a eu un changement soudain dans la condition des substances matérielles au milieu desquelles leurs dépouilles se rencontrent. Quelques-uns des indigènes nous informèrent que la partie impérissable de leurs corps existe en telle abondance dans les îles de l'océan Arctique, au large de la côte de Sibérie, que le sol semble en être entièrement composé. »
Tous les renseignements sont d'accord là-dessus. Déjà Pierre le Grand avait demandé qu'on réunît autant que possible les os d'un squelette entier de cet animal , et de temps en temps on avait entendu dire que des pécheurs avaient trouvé dans les terrains d'alluvion gelés, non pas seulement des squelettes , mais des cadavres entiers de divers animaux, tels que des rhinocéros, des éléphants , des pachydermes , lorsqu'on 1 8o5 un Anglais, M. Adams, apprenant qu'un pêcheur avait trouvé entier
LA SIBÉRIE ET LES CLIMATS ^HtJj^ftV . II9
un de ces cadavres dont il avait T^j^^fti^Jéfenges , courut vers l'embouchure de la Lena, et èèM^ara des restes mutilés de l'immense animal. Les gens du voisinage en avaient pris la chair pour nourrir leurs chiens. Les ours, les loups, les renards en avaient dispersé les débris sanglants sur le sol glacé, et, suivant l'expression d'un géologue (M. Buckland), semblaient s'être régalés de cette friandise antédiluvienne. Ce mammouth avait une longue crinière ; on n'a retrouvé ni la trompe ni la queue. Il avait 9 pieds 4 pouces anglais de hauteur et 16 pieds 4 pouces de longueur, sans compter les défenses, qui, mesurées dans leur courbure, avaient une longueur de 9! pieds. Ces deux défenses pesaient ensemble 36© livres anglaises , et la tête seule pesait plus de 400 livres; la peau faisait la charge de dix hommes, et on a ramassé 36 livres de poil que les bêtes carnassières avaient dispersé en dévorant l'animal. Ces précieux restes sont maintenant au Musée impérial de Saint- Pétersbourg.
Depuis cette époque , on a , dit-on , fait de nouvelles découvertes du même genre, et il est bien à regretter qu'à tout prix on n'ait pas sauvé ces objets uniques et que la nature ne peut reproduire. Je me souviens Ravoir ea^ndu dire dans le salon de M. Cuvier que l'on avait quelques soupçons que certains blocs de glace contenaient de pareils animaux , et qu'ils étaient surveillés par les pécheurs et les chasseurs iakoutes , tongouses et koriacks , qui fréquentent les bords de la mer Glaciale voisins des îles Liachov. Il y a quelque temps, M. Démidof , correspondant de l'Académie des Sciences, qui a déjà exécuté un si brillant voyage dans la Russie
120 LÀ JIB^Eil ET LES CLIMATS DU NORD.
méridion^/kvaiJt aiànoncé l'intention de faire une excursion en Sibérie, où il possède de riches mines entre l'Oural et l'Obi. Il s'était mèmê assuré pour collaborateurs plusieurs jeunes gens également recommandables par leur aptitude scientifique et leur activité. Cet utile projet paraît ajourné. En attendant, on ne peut trop recommander la conservation des débris antédiluviens, car chaque perte de ce genre , on ne saurait trop le redire , est irréparable. Si les autorités de la ville de Iakoutsk avaient en dépôt une somme destinée à celui qui découvrirait une de ces précieuses dépouilles mortelles d'animaux antédiluviens, cette récompense promise stimulerait le zèle pour la recherche et pour la conservation de ces débris. -Or aucune somme destinée à des prix académiques ne pourrait être mieux employée pour la science. L'organisation intérieure de ces animaux nous dévoilerait peut-être la nature de l'atmosphère où ils vivaient , de même que les plantes et les arbustes trouvés dans leur estomac ont appris quelque chose de la flore de ces temps reculés , fort différente du reste de ce qu'elle est maintenant dans ces contrées. Le voyage de M. Démidof nous eût sans doute appris tout cela , et son activité , son amour de la science nous permettent encore d'espérer qu'il réalisera en temps utile se& projets d'exploration en Sibérie. L'exemple de cette région lointaine nous a servi à prouver combien, malgré de récentes recherches, les climats du Nord soulèvent encore de questions imparfaitement étudiées. C'est à résoudre ces questions , à les éclairer du moins, que l'activité des voyageurs scientifiques doit s'employer de plus en plus.
La conclusion générale à laquelle nous sommes conduit, c'est que l'échange continuel de chaleur qui se fait entre les régions équatoriales et les régions polaires améliore grandement les climats du Nord. Cet échange est produit non-seulement par les courants chauds de la mer qui remontent vers le nord tant dans l'océan Atlantique que dans l'océan Pacifique , mais aussi par la direction des vents généraux , qui reportent sur les continents la chaleur et l'humidité provenant des régions plus favorisées. Le secret du climat de la Sibérie est tout entier dans ce fait : qu'elle ne participe pas aux échanges établis par la nature pour tempérer le froid du Nord et la chaleur du Midi. Entre la zone torride et la zone glaciale , il y a un véritable commerce bien autrement efficace que les marchés des peuples. Or, dans ce commerce de chaleur et de froid, d'arrosement et de fertilité , la Sibérie ne prend aucune part , et l'on peut en conclure que si toutes les régions du globe étaient isolées, comme l'est le nord de l'Asie, il y en aurait une grande partie incapable de nourrir les nombreuses populations modernes à cause des alternatives de «haleur excessive et de froid intolérable qui seraient la suite de cet isolement.