L'ASTRONOMIE
EN
Si l'on considère l'immense étendue du domaine des sciences, tant théoriques que pratiques, et Tactivité avec laquelle le génie de Thomme, aujourd'hui débarrassé des subtilités métaphysiques, féconde le champ entier des sciences d'observation, on croit au premier aperçu que le tableau des nouvelles découvertes doit embrasser un nombre considérable d'objets divers, et que la quantité d'admiration que peut contenir l'esprit le plus optimiste sera insuffisante pour payer tous les mérites qui se sont fait jour depuis un petit nombre de mois. Pour bien des raisons, il n'en est pas ainsi. D'abord le nombre des inventions de premier ordre est nécessairement fort limité; ensuite, comme l'a trèsbien remarqué Laplace, ce grand mathématicien qui fut si célèbre sans l'être autrement que par la science, les œuvres scientifiques ne peuvent jamais atteindre à une renommée comparable à celle des œuvres littéraires. Quelle que soit la valeur des travaux mathématiques, il leur manque toujours un public, il leur manque ce qu'on
i!i6 l'astbonomib en i855.
appelle le marché, autrement les consommateurs. Copernic, dans la dédicace de son fameux Traiié des Révoitt' tions au pape, s'indigne des critiques que des gens, qui parlent à tort et à travers, se mêlent de faire des conceptions qui leur sont inaccessibles. « Les œuvres mathématiques, ajoute-t-il, sont écrites pour des mathématiciens; » mathematica mathematicis scribunttcr. Mais où trouver assez de mathématiciens pour faire un public à ces génies dédaigneux? Qu'ils nous permettent d'avoir une haute opinion de leur capacité et des calculs transcendants qui les ont mis en possession des brillants résultats qui fotit leur gloire, mais qu'ils nous permettent aussi de connaître, d'admirer principalement les fruits de leurs travaux, à peu près comme en fkce d'un tableau, d'une statue, d'un monument d'ar* chitecture on oublie le pinceau, le ciseau, les échafaudages et tout ce qui est du métier, pour jouir de l'œuvre du génie.
Un autre aviintage des CBUvres d'imagination est encore la perfection individuelle de l'osuvre elle-même, qui, comme Minerve, sorte toute complète du génie qni l'enfante, tandis que, comme le remarque encore lîiplace, tout livre de science sera infailliblement surpassé en perfection par ceux qui partiront du point où l'auteur s'est arrêté. Les chants d'Homère et de Virgile, les tragédies de Racine, les compositions de Molière et de Shakespeare sont aussi peu susceptibles d'être retouchées et perfectionnées que l'Apollon du Belvédère ou la Vénus de Milo» On ne peut pas appliquer aux œuvres de l'imaginatioB ce que Bacon disait si bien des sciences : les générations passent et le domaine de la science
l'astronomie en 1 855. 127
^agrandit. Aussi Tadmiration n'est point ici pour celui qai sait le plus, mais pour celui qui a su le premier. Newton a su /e premier pourquoi les planètes voya* gent autour du soleil sans être retenues et guidées dans le vide des cieux autrement que par leur pesanteur vers cet astre, de même que la lune escorte fidèlement notre globe sans autre lien et sans autre support que sa pesanteur, pesanteur identique avec celle qui précipite un corps lourd quelconque vers le centre de la terre. Il a vu la lune et le soleil soulevant les plaines océaniques pour amener deux fois par jour vers les rivages les flots des marées et les faire ensuite reculer par les mêmes périodes. Il a vu la cause du déplacement des équinoxes , qui fait tourner en deux cent soixante siècles tout le ciel étoile au travers de nos saisons. Il a trouvé la cause de plusieurs des irrégularités du mouvement de la lune, le plus capricieux et le plus indiscipliné de tous les corps célestes. Depuis Newton, Clairaut, d*Alembert, Euler et toute Técole de Lagrange et de Laplace ont été plus loin que lui. Ils ont plus fait et mieux fait que Newton; mais il était le premier! Pour prendre un autre exemple, compare-t-on pour Thonneur les voyages transatlantiques des steamers américains et anglais, qui mènent au nouveau monde en une semaine et demie, avec le pauvre voyage de Cristophe Colomb qui lui fil découprir ce nouveau monde !
Vers le milieu du siècle dernier, les auteurs de V Encyclopédie, pour ramener à des études sérieuses la société française, qu'ils jugeaient trop adonnée à des occupations purement littéraires, imaginèrent d'appeler
128 l'astbonoxib kn i855.
les bons esprits à chercher dans la nature, dans les arts, dans les ateliers, ce que la méditation , activée par la nécessité de surmonter des difficultés matérielles, avait pu créer d*ingénieuz, d'utile, de poétique même. Ce fut encore par millions que le livre de Tabbé Pluche sur le Spectacle de la Nature eut des lecteurs. Tout le monde sait que dans le plan nouveau des études françaises une part plus large est faite aux notions positives; mais où placerons-nous la limite de ce qu'il faut nécessairement savoir et de ce qu'on peut ignorer sans honte?
Je crois qu'il faut ici , comme partout ailleurs, consulter l'expérience, et voir ce qu'en général dan^ la société tout le monde désire connaître, et aussi voir ce qui parait indifférent ou peu attrayant au plus grand nombre des esprits. La Bruyère a très-justement dit qu'un homme bien élevé n'est pas humilié de ne pas comprendre dans tous ses détails Je mécanisme d'une montre, parce qu'il sait que les ouvriers qui la font ne sont bien souvent que des manœuvres peu intelligents* Cependant, si à l'exposition universelle on voit une petite pièce de notre célèbre Froment, l'artiste français par excellence, régler, au moyen de l'électricité de la pile, l'échappement des horloges avec une supériorité de précision inconnue jusqu'à lui, on veut pénétrer la cause physique de cet effet admirable, comprendre tous les inconvénients auxquels ce système remédie, et enfin vérifier par des observations astronomiques le résultat annoncé. Le lecteur me permettra de lui dire ou de lui rappeler que, dans les montres et les horloges, le mouvement du balancier ou celui du ressort
l'ast&onomib en i855. ^ 1:19
q[>iral règle réchappement successif des dents qui vont ensuite porter aux aiguilles par des renvois les indications de l'heure, de la minute et de la seconde. De la perfection de cet échappement dépend la régularité de la marche de la pendule ou de la montre. Souvent à cette marche est attachée la perte ou la sécurité du navigateur. Aussi les constructeurs de montres marines et autres ont*iIs épuisé tout ce que le génie, stimalé par la difficulté à vaincre, peut enfanter de plus merveilleux. De toutes les denrées qui ont un prix commercial, je crois me souvenir que le petit morceau d'acier qui fait un ressort de montre est celle qai , proportionnellement à son poids, a la plus haute valeur. Un kilogramme d'acier travaillé en bons ressorts de montres marines vaudrait incomparablement plus qu'un kilogramme d'or, lequel cependant se paye plus de 3qoo francs. L'étude de tous .les systèpaes d'échappement imaginés, proposés, employés depuis Huygens, le premier inventeur, cette étude, disonsnous, occuperait une vie entière. Le fameux Berthoud, célèbre horloger du siècle dernier et membre de l'Académie des Sciences, faisait demander grâce à ses confrères lorsqu'il entamait cet interminable su^et de ses méditations chronométriques, malgré l'Importance du sujet pour l'astronomie, la navigation, la géographie et tous les arts de la paix et de la guerre. Peut-être ce qui précède sur l'échappement a-t-il fait sur le lecteur l'efiEBt des Mémoires de Berthoud sur les membres de l'Académie des Sciences. Qu'il me soit permis d'ajouter, pour égayer ce sujet austère, qu'à l'une des longues séances de Berthoud sur l'échappement,
i3o l'astbonoxib bn i855.
un savant atrabilaire écrivit sur un papier ie qvatiain
que voici :
Berthoud, quand de Téchappement Tu Dous traces la théorie, Heureux qui peut adroitement S'écbapper de rAcadémie!
puis il sortit. Son voisin, excédé comme lui, lut le papier et profita du conseil , en sorte que de proche en proche la désertion fut complète. Il ne resta que le lecteur avec le président et les secrétaires, qae îeur grandeur attachait à ieurs fauteuils, comme celle de Louis XIV rattachait au rivage du Rhin. Il n'y a donc pas moyen d'exiger d'un homme non spécial des études aussi étendues d'une des mille inventions qui font la gloire et le bonheur matériel de notre eivilisatioii moderne.
De tous les hommes supérieurs, Arago a été de beaucoup le premier dans l'art de voir en une machine ou une invention le mérite principal, dégagé de tout accessoire parasite. Ses leçons sur les échappements principaux, à l'École Polytechnique et à l'Observatoire, étaient des modèles de clarté et de profondeur. S'il eût pu ou voulu travailler à une encyclopédie de toutes les connaissances scientifiques qu'à tout homme ayant reçu une éducation libérale il n'est pas permis d'ignorer, nous aurions certes le plus précieux trésor de science indispensable qu'il soit possible d'imaginer. Qui entreprendra après lui de créer une œuvre si difficile, où il faudra faire la juste part des exigences du sujet, de la science de l'auteur, et surtout du public^ On reprochait
l'astronomie en i855. i3r
à un fsdsear tle systèmes politiques que ses lois ne cou* viendraient guère qu'à des hommes parfaits, et non aux hommes de nos sociétés actuelles. H répondit : « Oh 1 pour les hommes tels qu'ils sont , qui est-ce qui voudrait les gouverner? » Beaucoup de nos écrivains de science semblent avoir désespéré d'instruire le public et s'être retranchés dans l'assertion de Copernic* On peut lire comme exemple le Système du Monde de Laplace, ouvrage tout mathématique, aux formules algébriques près, mais par compensation on pensera aux écrits de Fontenelle, de Bufibn et d'Ârago.
En général on peut dire, relativement aux découvertes scientifiques, que la société ne remerde pas deux fois d'un présent qu*on lui fait. Il n'y a pas deux admirations successives pour un m^ne ordre de travaux , même d'un grand mérite : tout est pour le premier. Ainsi , sans rappeler Cristophe Colomb, lorsque Jacob Brett eut le premier (ait passer des dépêches au travers du détroit qui sépare la France de l'Angle^ terre, on ne donna plus qu'une attention secondaire à des travaux bien plus étonnants. Notez bien que je dis que M. Jacob Brett fut le premier qui fit passer et non pas le premier qui imagina de faire passer des dépêches. Depuis lors, que de menreiltes dans ce genre 1 Un câble sous-marin de 600 kilomètres (i5o lieues) a traversé et traverse encore la mer Noire, et nous apporte en trois ou quatre heures des nouvelles de la Crimée. Avec des communications électriques ncm interrompaes, les dépêches ne mettraient pas plus d'une seconde pour foire ce trajet, l'ai en ce moment sous les yeux le beau sondage feit par la marine française entre
i3!i l'astbonomie en i855.
la Sardaigne et l'Afrique, et avant peu M. John Brett, le frère de celui que j'ai nommé plus haut, fera communiquer la France et rAlgérie par la Corse et la Sardaigne. La plus grande distance n'est que le tiers de la distance qui sépare dans la mer Noire Balaclava de Varna. Quand les Américains voudront bien faire passer leurs câbles télégraphiques par le Labrador, le Groenland et les tles nord de l'Angleterre, ainsi que je l'ai demandé depuis longtemps dans ces Études, ils rattacheront in^illiblement le nouveau monde à l'ancien, et de Paris à New-York, ville aujourd'hui d'un million deux cent mille habitants, on se parlera aussi vite qu'un astronome de Paris parle à un astronome de Londres, ou bien que deux interlocuteurs échangeant leurs idées dans un même salon. Eh bien, essayez de faire admirer aujourd'hui au public le câble électrique de Balaclava, vous ne trouverez que des oreilles distraites. Un peu plus, un peu moins, c'est connu. Non bis in idem. Les inventeurs pourraient répéter, par rapport à la société actuelle, le mot prétendu d'Alexandre sur les dispensateurs de la gloire : « 0 Athéniens! que de travaux je m'impose pour être loué par vous 1 »
Je ne puis m'empécher de faire ici un rapprochement de contraste entre les idées des anciens et les nôtres sur le rôle que les mers doivent jouer dans la civilisation du monde. Horace nous dit que Dieu, dans sa prudence, a séparé les terres par des océans qui les isolent, et que c'est une impiété que de monter sur des vaisseaux qui vont contre cette intention de la Divinité. Il en est autrement aujourd'hui, et c'est la
L'ASTEONOMIB BN l855. l33
mer et les ports qui reDdent une contrée accessible à tout l'univers. Chose étonnante, pas un des auteurs du xviu* siècle n'a parlé du motif qui avait porté Pierre I^ à fonder Pétersbourg dans une situation maritime I Le câble électrique de l'Algérie nous fournit une nouvelle preuve que la mer est faite pour la communication des peuples civilisés. En partant de la Sar* daigne et en voguant vers les côtes de l'Afrique, on trouve, à peu de distance des extrêmes limites des possessions françaises, la petite tle de Galite, qui servira de station au câble électrique d'Algérie; mais ensuite, si l'on abordait la terre au plus près, on passerait par le territoire de populations incomplètement soumises, qui mettraient en péril le conducteur électrique dès qu'il aurait quitté la mer. On a donc changé de plan, et maintenant le câble électrique, après avoir fait une station à l'île de Galite, continuera sa route sous-marine directement jusqu'à Bone. Ce sera par mer que se fera la communication en toute sécurité.
Ce que j'ai dit de l'admiration refusée aux secondes merveilles de la télégraphie électrique, j'aurais pu le dire également pour la photographie. Après les noms de Daguerre, de Niepce, de Talbot, qui connaît les autres plus modernes qui ont cependant laissé bien loin derrière eux ces trois inventeurs? Par une fâcheuse exception, on refuse ici au talent la renommée qu'on lui accorde partout ailleurs, car la renommée est au talent ce que la gloire est au génie. Dans les sciences, le talent, quant â sa récompense, est complètement et injustement sacrifié.
S'il n'y a pas beaucoup de nouveau sous le soleil^ sui-
l34 L* ASTRONOMIE EN l855.
vant Tassertion de Pytbagore, voyons ce qu'il y a de nouveau au-dessus éUi soleil, dans les régions astronomiques. Les planètes, comme on peut le penser, contH nuent leurs évolutions périodiques autour de leur axe central. Les étoiles persistent, soit dans leur fixité, soit dans les légers mouvements que les astronomes leur ont reconnus. Les étoiles doubles continuent à tourner Tune à Tentour de Tautre et à marquer les siècles. Les observatoires ne laissent passer aucun phénomène non étudié. Plusieurs ont adopté une étendue limitée de travaux pour les approfondir plus complètement. Le nombre des petites planètes qui sont au milieu de l'espace qu'occupent les grandes s'augmente continudle^ ment, et il est maintenant de trente -sept. Quelle masse de veilles pour les astronomes, «t surtout avec l'obligation de faire usage maintenant de télescopes beaucoup plus forts pour observer ces petits objets ! Je me bornerai à donner la liste de ces minimes planètes découvertes en i853, i854 et i85S, pour compléter les listes précédentes que j'ai déjà mises dans ces Études.
N*d'ordr«. Nom deU planète. Nom de l'Mtranome. Date de la dfteo«T«rle.