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LA DAUPHINE

Marie-Anne-Christine de Bavière, fille de Ferdinand de Bavière, épousa en 1680, à Ghàlons en Champagne, le Dauphin, fils unique de Louis XIV: elle avait 20 ans, elle é-ait d'une remarquable laideur, et dans cette cour si brillante, son rôle fut effacé et sa vie malheureuse.

Cette pauvre princesse, peu favorisée de la nature, triste, maladive, devint insociable; elle fut jugée sévèrement par les personnes mondaines, et avec indulgence par les gens sérieux, qui comprirent ses peines et estimèrent ses vertus. Voici le portrait que fait d'elle madame de Caylus, nièce de madame de Maintenon.

« Madame la Dauphine était non -seulement laide, mais si choquante que Sanguin, envoyé par le roi en Bavière, pendant qu'on traitait ce mariage, ne peut s'empêcher de dire au roi au retour : Sire, sauvez le premier coup dœil ! Cependant Monseigneur (1) l'aima, et peut-être n'aurait aimé qu'elle, si la mauvaise humeur et l'ennui qu'elle lui causa, ne l'avaient forcé à chercher des consolations ailleurs, n

Voilà, il faut l'avouer, une piètre morale. Continuons :

« Le roi, par une condescendance dont il se repentit, avait laissé auprès de madame la Dauphine, une femme de chambre allemande, élevée avec elle et à peu près du même âge ; cette fille, nommée Bessola, sans avoir rien de mauvais, fit beaucoup de mal à sa maîtresse et beaucoup de peine au roi. Elle fut cause que madame la Dauphine, par la liberté qu'elle eut

(1) Le Dauphin.

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du reûlretenir et de parler allemand avec elle, se dégoûta de toute autre conversation et ne s'accoutuma jamais à ce pays-ci. Peut-être que les bonnes qualités de cette princesse y contribuèrent : ennemie de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle n'en entendait pas la finesse. Enfin les bonnes et les mauvaises qualités de madame la Daupbine, mais surtout son attachement pour Bessola, lui donnèrent un goût pour la retraite, peu convenable aux premiers rangs.

« Le roi fit de vains efforts pour l'en retirer. Il lui proposa de marier cette fille à un homme de qualité, mais la Dauphine, par une délicatesse ridicule, répondit qu'elle ne pouvait y consentir, parce que le cœur de Bessola serait partagé.

a Cependant le roi ne se rebuta point ; il crut à force de bons traitements, par le tour galant et noble dont il accompagnait ses bontés, ramener l'esprit de madame la Dauphine, et l'obliger à tenir une cour.Je me souviens de l'avoir ouï raconter, et de l'avoir encore vu, qu il allait chez elle, suivi de tout ce qu'il y avait de plus rare en bijoux et en étoffes, dont elle prenait ce qu'elle voulait, le reste était donné aux filles d'honneur. Des façons d'agir si aimables, et dont toute autre belle^fille eût été enchantée, furent inutiles pour madame la Dauphine, elle y répondit si mal, que le roi, rebuté, la laissa dans sa solitude, et toute la cour l'abandonna avec lui.

« Elle passait sa vie, enfermée dans de petits cabinets derrière son appartement, sans vue et sans air.

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ce qui, joint à son humeur naturellement mélancolique, lui donna des vapeurs...; il est aisé de comprendre qu'un jeune prince, tel que Tétait Monseigneur, avait dû s'ennuyer infiniment entre Madame sa femme et la Bessola, d'autant plus qu'elles se parlaient toujours allemand, langue qu'il n'entendait pas. n

On trouve dans ce portrait toute la malignité de la cour, cette malignité qui faisait dire plus tard à la duchesse de Bourgogne. — On se moque de tout ici. La faible santé de la Dauphine, ses disgrâces extérieures, son regret du pays natal, son isolement au milieu de cette cour fastueus,e, expliquent sa sauvagerie ; elle ne put répondre aux désirs du roi, en tenant la cour avec cette grâce qu'avait eue Anne d'Autriche, elle ne sut pas préserver son mari des entraînements de la jeunesse, mais l'histoire doit lui rendre ce témoignage, elle aima Dieu, elle aima ses enfants...

La Dauphine donna .trois fils à son mari : elle est l'aïeule du comte de Chambord et de la maison royale d'Espagne : avant la naissance du duc de Berry, son troisième flls, elle se sentait malade et on la plaisantait sur ses maux : elle répondit tristement: Il faudra que je meure pour me justifier. Elle mourut en effet (lo90); on lui apporta son dernier-né; elle l'embrassa, le bénit en disant: -*- C'est de bien bon cœur, quoique tu me coûtes cherl Elle appela son flls aîné, le duc de Bourgogne : N^oubliez jamais, mon fils, l'état où vous me voyez^ que cela vous eœciteà la crainte de Dieu, à qui je vais rendre compte de mes actions. Aimez et respectez votre aïeul et votre père^ chérissez vos frères et ne m*oubliez pas.

Louis XIV, affligé de ce spectacle, dit à son fils : Voilà donc ce que deviennent nos grandeurs !

Fiéchier prononça à Notre-Dame Toraison funèbre de la Dauphine ; son discours, plein de douceur et de sensibilité, exalte les bumbles vertus de cette princesse, à qui la terre avait donné si peu de bonbeur.

ADÉLAÏDE DE SAVOIE (duchesse de bourgogne).

Louis XIV écrivait en ces termes à madame de Maintenon, de Montargis, le 4 novembre 1696 :

« Je suis arrivé ici devant cinq heures, la princesse « n'est venue qu'à près de six. Je l'ai été recevoir au (( carrosse. Elle m'a laissé parler le premier, et après « m'a fort bien répondu, mais avec un petit embarras « qui vous aurait plu. Je Tai menée dans sa chambre « au travers de la foule, la faisant voir de temps en « temps en approchant les flambeaux de son visage. « Elle a soutenu cette marche et ces lumières avec « grâce et modestie. Je l'ai montrée de temps en « temps à tous ceux qui s'approchaient, et je l'ai con- « sidérée de toutes les manières pour vous mander ce « qu'il m'en semble.

« Elle a la meilleure grâce et la plus belle taille que « j'ai jamais vue, habillée à peindre et coiffée de « même, des yeux vifs et très-beaux, des paupières « noires et admirables, le teint fort uni, blanc et « rouge, comme on le peut désirer, les plus beaux » cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande « quantité. Elle est maigre comme il convient à son

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« âge ; la bouche fort vermeille, les lèvres grosses, « dents blanches, longues et très-mal rangées ; les (( mains bien faites, mais de la couleur de son âge. « Elle parle peu, au moins à ce que j'ai vu, n'est « point embarrassée qu'on la regarde, comme une « personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révé- « rence et d'un air un peu italien ; elle a quelque « chose d'une italienne dans le visage, mais elle plaît, « je l'ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, « j'en suis tout à fait content. »

Et le lendemain, il écrivait encore :

« Je suis tout à fait content. Rien que de bien à « propos en répondant aux questions qu'on lui faisait. « Nous avons soupe, elle n'a manqué à rien, et est « d'une politesse surprenante à toutes choses; elle « n'a manqué à rien et s'est conduite comme vous « pourriez faire. L'air est noble et les manières polies « et agréables. Quand il faudra un jour qu'elle repré- « sente, elle sera d'un air et d'une grâce à charmer, « et avec une grande dignité et un grand sérieux. »

L'enfant dont Louis XIV parlait ainsi avec une tendresse émue, et qui venait occuper le premier rang à sa cour, était Adélaïde de Savoie, fille de Victor- Amédée, duc de Savoie ; elle n'avait que onze ans lorsqu'elle fut mariée au duc de Bourgogne, petit- fils de Louis XIV, et envoyée en France, loin de sa patrie et de sa famille qu'elle ne dilait pas revoir. Pauvres filles des rois 1 mais la jeune princesse trouva dans le roi de France un père affectueux et dans madame de Maintenon une tante, comme elle la nommait, pleine de sagesse, et qui la dirigea avec une sollicitude éclai-

rée pendant les années de son adolescence et de son éducation. Dès les premiers jours de son arrivée, elle la conduisit à Saint-Cyr ; la princesse s'y plût et elle y passait plusieurs jours chaque semaine, en suivant les exercices et les instructions des demoiselles.

On la traitait sans cérémonie, elle priait, étudiait et jouait avec les élèves, et, pour mieux se faire aimer, elle se faisait appeler mademoiselle de Lartic, c'était le nom d'une ancienne élève, qui avait joué Assuérus dans Esther et qui avait quitté récemment la maison, où elle laissait de vifs regrets, pour entrer aux Carmélites ; en prenant ce nom, la duchesse de Bourgogne montrait qu'elle voulait se faire chérir comme celle qui le portait légitimement.

« Elle était, disent les Mémoires des Dames de Saintce Cyr, bonne, affectueuse, gracieuse à tout le monde, « s'occupant avec les Dames des différents offices, « avec les Demoiselles de tous leurs ouvrages, de tous « leurs travaux, s'assujétissant avec candeur aux pra- « tiques de la maison, môme au silence ; courant et « se récréant avec les Rouges dans les grandes allées « du jardin, allant avec elles au chœur, à confesse, au « catéchisme, paraissant même au noviciat, dont elle CI suivait les austères exercices.... »

Cette éducation simple, forte, pieuse, préparait bien la duchesse à ses destinées futures , elle apprenait à connaître la nobipso du royaume, elle apprenait aussi à connaître les pauvres, dont les dames de Saint-Cyr s'occupaient avec zèle ; elle vivait avec des enfants de son âge, qui lui résistaient parfois, qui ne lui ménageaient pas ses vérités, et Ton ne peut que

louer la haute raison de madame de Maintenon, qui avait préféré pour la princesse cette éducation à celle que les gouvernantes de cour lui auraient donnée à Versailles. La cérémonie de son mariage n'interrompît pas ses visites à Saint- Gyr ; elle n'était mariée que par procuration : le roi, qui semblait craindre qu'on la lui reprit, ne perdit pas un jour de ses douze ans pour lé faire célébrer solennellement, parmi des fêtes magnifiques, où la jeune duchesse parut ornée de tous les diamants de la couronne, en diadème, en collier, et semés sur sa robe de brocart d'argent.

Après les fêtes, elle revint à Saint-Cyr, et pendant deux ans encore, elle continua à se mêler aux élèves, et on ne voit pas qu'elle ait reçu d'autre instruction que celle donnée par les religieuses à ces jeunes filles pauvres et nobles. Sa quatorzième année arriva, et quittant Saint-Cyr et les occupations de son enfance, elle vint habiter avec le duc de Bourgogne et présider aux réunions de la cour. Madame de Maintenon écrivit pour elle un code d'admirables conseils qui devaient la guider dans son mariage et dans cette position si difficile où elle se trouvait, au milieu des plaisirs, de l'oisiveté et des écueils que la vertu la plus solide ne peut toujours éviter.Cette princesse si brillante, si enviée, n'avait à la cour de véritable ami que son jeune mari, qui l'aimait avec passion, et ses deux beauxfrères, le duc d'Anjou et le duc de Berry, tous deux très-bons et très-attachés à leur frère aîné. Son beau* père. Monseigneur, lui montrait une grande indifférence, les princesses d'Orléans, de Conti, lui étaient hostiles, Louis XIV et madame de Maintenon l'ai-

maient comme les vieillards aiment ce qui les distrait, avec un certain égoïsme.

Le ducné violent, terrible, était, au sortir des mains de Fénelon et du duc de Beauvillier, un chrétien accompli, un homme vertueux dans l'expression la plus élevée de ce mot; austère pour lui-môme, juste et bienveillant pour les autres, d'une instruction étendue et profonde et d'une intelligence ouverte à toutes les grandes pensées. Sevré jusqu'alors d'affections intimes et tendres, il s'attacha passionnément à sa jeune femme : elle fut l'unique amour de sa vie, et Adélaïde n'eut pas à mettre en pratique la recommandation de madame de Maintenon, dans ses mélancoliques et sages avis : N'exigez pas autant d* amitié que vous en avez. Les hommes^ pour V ordinaire, sont moins tendres que les femmes. Vous serez malheureuse si vou^ êtes délicate en amitié.

Elle reçut plus qu'elle ne donnait ; le duc Taimait avec passion, elle Taimait par devoir, mais le devoir a aussi sa chaleur, et le duc, dans les moments critiques de sa vie, sut combien il pouvait compter sur le cœur et le dévouement de sa compagne.

Le ^ juin 1704, la duchesse mit au monde son premier enfant, qui fut nommé duc de Bretagne. Ce fut une joie immense dans tous le royaume, les fêtes furent magnifiques, et quoique Louis XIV et le duc de Savoie fussent de nouveau en guerre, le roi écrivit de sa main au duc pour lui annoncer Theureuse délivrance de sa fille. La princesse avait alors dix-huit ans ; elle était charmante, avec un teint éblouissant, des yeux bruns^ les plus beaux du monde, une taille

de nymphe et une majesté royale. Elle faisait les délices du roi ; Saint-Simon la décrit ainsi, à l'apogée de sa vie et de ses triomphes.

« Elle s'était emparée du cœur et des volontés du « roi, de madame de Maintenon et de Mgr le duc a de Bourgogne. Le mécontentement trop juste- « ment conçu contre son père, le duc de Savoie, « n'avait pas apporté la plus légère altération à leur « tendresse pour elle. Le roi, qui ne lui cachait rien, « qui travaillait avec les ministres, en sa présence, « toutes les fois qu'elle voulait entrer dans son cabi- « net et y demeurèrent toujours l'attention de ne lui « ouvrir jamais la bouche de ce qui pouvait regarder le tt duc son père ou avoir trait à lui. En particulier, elle « sautait au cou du roi à toute heure, se mettait sur « ses genoux, le tourmentait de toutes sortes de badi- « nages, visitait ses papiers, ouvrait et lisait ses lettres « en sa présence, quelquefois malgré lui, et en usait (( de même avec madame de Maintenon. Dans cette « extrême liberté, jamais rien ne lui échappa contre « personne ; gracieuse à tous, et parant même les « coups toutes les fois qu'elle pouvait, attentive aux « domestiques intérieurs du roi, n'en dédaignant pas <( les moindres, bonne aux siens et vivant avec ses « dames comme une amie, et en toute liberté, vieilles « et jeunes, elle était l'âme de la cour, elle en était « adorée ; tous, grands et petits, s'empressaient à lui « plaire; tout manquait à chacun en son absence, tout « était rempli par sa présence.»

Il semblerait que, si puissante et si aimée, la ducbesse n'aurait dû connaître que des jours heureux;

mais elle n*échâppa nullement au sort commun, et les croix d'or ne sont pas les moins pesantes des croiic. Son premier enfant lui fut enlevé par une maladie foudroyante, et elle reconnaissait, dans ce coup qui brisait son cœur de mère, la main divine qui la voulait attirer à lui ; elle écrivait en ces termes à son aïeule, Madame Royale de Savoie :

« Je ne puis, ma obère grand'mère, être plus long- <( temps sans me consoler avec vous du malheur qui « m'est arrivé. Je suis bien persuadée que vous y aurez «été sensible, car je sais l'amitié que vous avez « toujours eue pour moi. Si on ne prenait les malheurs « de cette vie en Dieu, je ne sais ce que l'on deviendrait. « Je crois qu'il me veut attirer à lui en m'accablant de (( toutes sortes de chagrins. Ma santé en souffre « beaucoup, mais c'est le moindre que j'aie.»

Les épreuves commençaient, elles venaient d'une source qui n'aurait dû lui apporter que des consolations. Le fils de Louis XIV, Monseigneur, prit de l'ombrage contre son fils, dont le mérite et les talents contrastaient avec la médiocrité de ce prince. Monseigneur vivait, à Meudon, au milieu d'une petite cour qui l'excitait, et qui ne recula devant aucune perfidie pour nuire au duc de Bourgogne. Monseigneur avait un esprit indolent qui subissait les influences d'autrui : les femmes, les courtisans, les serviteurs dont il était entouré redoutaient la vertu et l'austérité du duc de Bourgogne, et voulaient d'avance lui ôter tout crédit pour l'époque oîiil serait le premier du royaume, après le roi. La campagne de Flandre, de 1708, si malheureuse, seconda leurs vuesj le duc de Bourgogne avait nomi^

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nalement le commandement de Tarmée, mais le duc de Vendôme commandait en réalité sous Textérieur de la subordination, et sa misérable tactique consista à entraver toutes les opérations pour faire retomber le blâme de Tinsuccès sur le prince ; « il ne faut pas perdre « de vue^ dit Saint-Simon, Tintérôt de Vendôme et de « tous ces personnages de perdre et de déshonorer à « fond le duc de Bourgogne, pour n*avoir pas à tt compter avec lui du vivant, et à sa mort s'en trouver débarrassés pour gouverner Monseigneur sur le trône.» Le roi se taisait, les amis du duc étaient pénétrés de douleur ; la duchesse montra dans ce moment critique une fermeté de caractère au dessus de son âge et un attachement conjugal qui toucha même ses ennemis : elle se sentait utile à son mari ; et elle s'attacha passionnément à la défense de son honneur. Triomphant du peu de goût qu'elle avait pour la plume, elle écrivait chaque jour au duc des lettres de seize pages et était tenue au courant par lui des opérations de la campagne. Quoi qu elle fût fort douce et fort timide, elle prit en toutes circonstances le parti 4e son mari auprès du roi et de madame de Maintenon ; elle le défendit, preuves en main, des calomnies du duc de Vendôme; elle exigea et elle obtint que celui-ci ftt au duc des excuses publiques, et quand après cette campagne malheureuse, le duc de Bourgogne revint à Versailles, elle lui ménagea un accueil favorable du roi, et elle le reçut elle-même, avec une tendresse qui dut le consoler de ses propres chagrins. «Vendôme, dit « Saint-Simon, arriva à Versailles le matin du 15 dé- « cembre \ il lalua le roi commo il sortait de son

« cabinet pour se mettre à table. Le roi le reçut assez « bien ; il alla faire la révérence au duc de Bourgogne « qui l'accueillit bien, il ne mit pas les pieds chez la « duchesse de Bourgogne. La piété de M. le duc de « Bourgogne lui faisait supporter sa présence et ses « manières comme s'il ne se fût rien passé à son égard. « Ses serviteurs particuliers en souffraient, et la <( princesse fort impatiemment, mais sans en rien dire, « épiant les occasions. Il s'en présenta une. Le brelan « étaitàlamode; Monseigneur yjouaitsouvent, d'assez « bonne heure, dans le salon avec madame la duchesse <c de Bourgogne. Manquant d'un cinquième, il vit M. « de Vendôme à un bout du salon; il le fît appeler « pour faire sa partie. ATinstant, madame la duchesse « de Bourgogne dit modestement mais intelligemment « à Monseigneur que la présence de M. de Vendôme « lui était déjà bien assez pénible sans l'avoir encore a au jeu avec elle, et qu'elle le suppliait de Ten dis- <c penser. Monseigneur, qui n'y avait pas fait la « moindre réflexion, ne put le trouver mauvais ; il ic regarda par le salon et en fit appeler un autre. « Vendôme cependant arrivait, et il en eut le dégoût « en face, devant tout le monde. On peut juger jusqu'à « quel point cet homme superbe fut piqué de l'affront, a La jeune princesse voulut battre le fer pendant qu'il « était chaud ; elle courut chez madame de Maintenon, <c qui parla le soir même au roi de cette affaire, lui fit « valoir les raisons de la princesse, sa douceur, sa c< modération d'avoir été si longtemps sans en rien « dire, et combien ces sentiments étaient louables par « rapport à son mari. Le propos réussit sur l'heure^

« Avant de se coucher, le roi chargea Blain (son valet- « de-chambre) de dire de sa part à M. de Vendôme de « s'abstenir désormais des voyages de Marly. »

Voilà les petits grands événements des cours ; celui-ci fit voir le dévoilement de la duchesse à son mari, et tous ceux qui attendaient le bonheur de la France du règne de ce jeune prince, voyaient avec joie l'entente des deux époux. L'époque présente était troublée et terrible ; la France vaincue ne pouvait obtenir une paix honorable, la misère publique était affreuse ; le duc au milieu des vains plaisirs que rien ne fît cesser, ressentait profondément la douleur de la nation ; sa femme en souffrait avec lui. Madame de Maintenon, qui, elle aussi, en éprouvait la plus vive compassion, écrivait en ces termes :

« Je vois l'Espagne presque perdue, la paix qui s'é- « loigne de plus en plus, les misères que j'apprends « de tous côtés, mille gens qui souffrent sous mes « yeux et que je ne puis soulager : je ne sais pas dis- « simuler avec vous, et mes lettres ne peuvent plus « vous donner que de la douleur »

A toutes ces peines, la duchesse de Bourgogne voyait se joindre des chagrins personnels, d'autant plus amers qu'ils lui venaient d'une personne qu'elle avait tendrement aimée. Le mariage du duc de Berry, son beau- frère, avec la princesse d'Orléans, était son œuvre; elle avait aplani les obstacles, elle avait usé de aen empire sur l'esprit de Louis XIV pour le décider à cette union ; elle aimait la princesse comme si elle eût été sa mère, et elle ne recueillit que la plus noire ingratitude, et quand la mort de Monseigneur

rapprocha le duo et la duohesse de Bourgogne du trône et leur donna le premier rang après le roi, la jeune duchesse deBerry fut saisie d'une haine et d'une envie qu'elle ne put dissimuler. Elle entraîna son mari dans sa cabale, le brouilla avec son frère, et tous les mauvais procédés abondèrent contre le duc de Bourgogne, si sincère dans son affection fraternelle et contre sa femme : « De l'aveu de la jeune Dau^ « phine, dit Saint-Simon, rien de si sensible ne lui est « jamais arrivé que cet éloignement et cette aigreur « sans cause ni raison, d'un prince avec qui elle avait « toujours vécu dans Tintelligence la plus intime et la <( plus entière. » Tous les deux ne cessèrent de don* ner au duc et à la duchesse de Berry les marques de l'amitié la plus vive ; ils ne voulurent pas voir cette mauvaise volonté, et le désir extrême de l'union dans la famille royale les fit passer par dessus les plus mauvais procédés. Quand la duchesse de Berry, contrainte par l'usage, l'étiquette, et plus encore, par la volonté du roi, assistait à la toilette de la Dauphine^ lui pré* sentait la chemise ou le collier, ouïes gants, la princesse l'embrassait, lui faisait mille caresses, et le Dauphin, en toute occasion, montrait à son jeune frère la plus vive et la plus confiante amitié.

« Trouvez bon, écrivait madame de Maintenon à « madame des Ursins, que je m'épanche sur madame « la Dauphine, après avoir bien souffert des discours « sur les mauvaises mesures que je prenais pour son « éducation ; après avoir été blâmée de tout le monde a des libertés qu'elle prenait de courir du matin jus* n qu'au loir ; après l'avoir tae accuséa d'une dissimu^

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(( lation horrible dans raltachement qu'elle avait pour « le roi et dans la bonté dont elle m'honorait ; je « vois aujourd'hui tout le monde chanter ses ce louanges, lui croire un bon cœur, lui trouver un « grand esprit. Je la vois adorée de M, le Dauphin, a tendrement aimée du roi ; je vous fais part de ma tt joie là-dessus, Madame, persuadée que vous en serez « bien aise, car vous avez démêlé plus tôt les mérites (( de notre princesse. Rien n'est si vif, si brillant, si a gai, si plaisant que ce qu'elle dit et que ce qu'elle « fait ; rien de plus solide que son cœur, son esprit et a sa manière de se conduire. Elle fait les délices delà < cour. Le peuple l'aime fort, parce qu'elle se laisse a voir très-aisément; elle a les plus aimables enfants « qu'on puisse désirer. »

L'aimable princesse était à l'apogée de sa vie ; elle n'eut pas le temps de descendre le versant : la mort la frappa au sommet.

Ce fut le 7 février de l'an 1712, que la Dauphine éprouva les premiers symptômes du mal qui devait si promptement la conduire au cercueil. « La nuit du « lundi au mardi 9 février, dit Saint-Simon, l'assou* « pissement fut grand toute la journée, pendant lace quelle le roi s'approcha du lit bien des fois, la fièvre « forte, les réveils courts avec la tête engagée, et « quelques marques sur la peau qui firent espérer « que ce serait la rougeole, — cet espoir disparut, — « le mal augmenta sur le soir, et à onze heures, il y « eut un redoublement de fièvre considérable. La

« nuit fut très-mauvaise Le 11 février, la prin-

<( cesse était si mal qu'on résolut de lui parler de re«

« cevoir les sacrements. Quelqu'accablée qu'elle fût, Q elle s'en trouva surprise ; elle fit des questions sur w son état, on lui fit les réponses les moins effrayantes « qu'on pût, mais sans se départir de la proposition. « Elle remercia de la sincérité de l'avis, et dit qu'elle

<c allait se disposer Elle témoigna qu'elle serait

« bien aise de se confesser à M. Bailly, prêtre de la pa- « roisse de Versailles. C'était un homme estimé, qui « confessait ce qu'il y avait de plus régulier à la cour.

« La confession fut longue ; l'extrême-onction fut « administrée incontinent après, et le saint viatique « que le roi fut recevoir au pied du grand escalier. « Une heure après, la Dauphine demanda qu'on fît « les prières des agonisants... La nuit fut cruelle. Le « roi vint de fort bonne heure chez la Dauphine. La a journée se passa en symptômes plus fâcheux les uns « que les autres : une connaissance par rares inter- « valles. Tout à fait sur le soir, la tête tourna dans la « chambre où on laissa entrer beaucoup de gens, « quoique le roi y fût, qui peu avant qu'elle expirât « en sortit, et monta en carosse avec madame de « Maintenon, et s'en alla à Marly. Ils étaient l'un et « l'autre dans la plus amère douleur, et n'eurent pas « le courage d'entrer chez le Dauphin. »

Celui-ci avait dû quitter sa femme mourante, afin de s'aliter lui-même, il ne se releva plus ; sa douleur était déchirante, et bien qu'il conservât son empire sur lui-même, sa vue seule arrachait des larmes à ceux qui l'entouraient. On le sait, il ne survécut pas à sa femme bien-aimée, il mourut de la même maladie, inexplicable; le 18 février 1712, après une communion

fervente et deux heures d'oraison, Louis, Dauphin, rendit son âme à Dieu. La France fut privée de ce roi, dont la sagesse et les vertus auraient entravé la Révolution. Deux des princes, ses fils, succombèrent éga< lement : un seul fut sauvé, qui fut Louis XV.

Saint-Simon parle en termes admirables de la mort duDauphin,à laquelle il avait assisté: « Quelle imitation « de Jésus en croix I quel surcroît de détachement ! « quels vifs élans d'actions de grâces d'être préservé « du sceptre et du compte qu'il en faut rendre ! quelle « soumission et combien parfaite ! quel ardent amour « de Dieu I quel perçant regard sur son néant et ses c( péchés ! quelle magnifique idée de Tinfinie miséri- « corde I quelle prière continuelle 1 quel ardent désir « des derniers sacrements 1 quelle invincible patience ! « quelle douceur, quelle constante bonté pour tous « ceux qui Tentouraient I quelle charité pure le pres- « sait d'aller à Dieu I La France tomba enfin sous ce « dernier châtiment : Dieu lui montra un prince « qu'elle ne méritait pas. La terre n en était pas digne ; « il était déjà mûr pour la bienheureuse éternité. »

Une parole de Saint-Simon est effrayante : Quelle « épouvantable conviction, ajoute-t-il, delà fin de son « épouse et de la sienne 1 » Ce mot d'un témoin oculaire est récho de l'opinion générale en France et en Europe, que ces mort^si promptes, si mystérieuses n'étaient pas naturelles. On soupçonnait le poison, on accusait le duc d'Orléans, le seul prince, en effet, qui eût intérêt à ce que la famille royale disparût: il s'occupait de chimie, il avait travaillé souvent l'arsenic et r^intimoine, et de là vint l'idée que le prince ne s'oc-

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cupait de cette science, alors mystérieuse, que pour en faire usage à son profit. Mais ceux qui le connaissaient mieux ne crurent pas à cette accusation, Louis XIV, qui ne Taimait pas, ne l'accusa jamais, et la suite le justifia. Le régent soigna de près la personne et la santé de Louis XY, il le fit déclarer majeur et le fit couronner.

Une autre personne fut soupçonnée : la méchanceté de la duchesse de Berry, sa haine contre la Dauphine, la jalousie dont elle était transportée, donna à penser à quelques-uns qu elle aurait pu ne pas s'arrêter devant un pareil crime. Un récent historien de la duchesse de Bourgogne l'a pensé, mais qui peut soulever ce voile épais,étendu sur certains événements, énigmes du passé, qui trompent tous les OSdipes de l'histoire ?

Un regret amer et douloureux, de funestes augures, les craintes que donnait une longue régence, accompagnèrent au tombeau le Dauphin et la Dauphine ; le deuil universel honora leurs funérailles , et à l'heure qu'il est encore, après tant de tragédies sanglantes et tant de révolutions, une douce et mélancolique auréole entoure le nom de l'élève de Fénelon et d'Adélaïde de Savoie.

MADAME (HENRIETTE d' ANGLETERRE) .

La courte vie de cette princesse ressembla à un roman : fille de Charles !•', et d'Henriette de France, petite-fille de Henri IV, elle naquit au milieu d'un camp (1644) pendant que son père se défendait contre ses sujets rebelles et que sa mère était entourée d'en-, nemis implacables; la reine obligée de fuir et de dé-

laisser son enfant, âgée à peine de quinze jours, la pauvre petite princesse demeura captive pendant deux ans, elle fut-sauvée et ramenée à sa mère par la fidélité et les soins de sa gouvernante, lady Morton, qui avait gardé et soigné ce précieux dépôt avec cet amour et ce courage que les Stuarts ont trouvé chez leurs partisans. Lady Norton s'était habillée en mendiante, elle, avait vêtue deshaillons d'unpetilpauvre,elle rappelait Pierre, et l'enfant protestait, dans son jargon enfantin, qu'elle n'était pas Pierre, qu'elle était la petite princesse, mais la Providence qui veillait sur elle, permit qu'elle arrivât en France saine et sauve. Sa mère avait fait vœu d'en faire une catholique si elle la recouvrait. Elles ne se quittèrent plus, et Henriette fut témoin des angoisses de sa mère, de ses larmes inconsolables lorsque la tôte de Charles pr fut tombée à Whitehall, et de ses inquiétudes continuelles sur le sort de ses autres enfants. Elle était l'unique consolation de leur solitude et de leur pauvreté, car la fille et la petitefille de Henri IV en subissaient toutes les rigueurs dans cette ville de Paris qu'il avait nourrie, dans ce palais du Louvre où il avait régné. L'enfant recevait une éducation religieuse et austère, elle avait beaucoup de foi, elle s'efforçait de convertir au catholicisme sa gouvernante, la bonne lady Norton; sa bonté, sa grâce et son intelligence se développaient chaque jour : Anne d'Autriche pensa môme à la donner en mariage à Louis XIV, mais épris de la belle Marie de Mancini, il ne fit alors aucune attention à sa cousine. Mazarin rompit de haute main ces amours et conclut le mariage du roi avec l'Infante.

La fortune revenait aux Stuarts ; Charles II remontait sur le trône paternel, la main d'Henriette fut alors accordée à Monsieur, frère de Louis XIV. Elle avait dix-sept ans ; madame de Motteville fait son portrait en ces termes : « La princesse d'Angleterre était assez « grande, elle avait bonne grâce, et sa taille, qui n'é- « tait pas sans défaut, ne paraissait pas alors si gâtée « qu'elle Tétait en effet. Sa beauté n'était pas des plus (( parfaites ; toute sa personne était, par ses manières (( et ses agréments, tout-à-fait aimable. Elle avait le « teint fort délicat et fort blanc, il était mêlé d'un « incarnat naturel, comparable à la rose. Ses yeux « étaient petits, mais doux et brillants; sonnez n'était (( pas laid, sa bouche était vermeille, ses dents avaient « toute la blancheur et la finesse qu'on leur pouvait « souhaiter, mais son visage trop long et sa maigreur « semblaient menacer sa beauté d'une prompte fin. (( On voyait déjà en elle beaucoup de lumières et de « raison, et à travers sa jeunesse, il était aisé déjuger « que lorsqu'elle se verrait sur le théâtre *de la cour <( de France, elle y ferait un des principaux rôles. »

Madame de Motteville était prophète : la nouvelle duchesse d'Orléans devint Tâme de cette cour, tous les hommages étaient à ses pieds, et Louis XIV fût un des chevaliers les plus empressés auprès de sa bellesœur. La reine Marie- Thérèse s'affligeait, la reine-mère, Anne d'Autriche, s'inquiétait, la bonne Motteville sermonait un peu, mais le tourbillon qui entraînait la jeune princesse était trop bruyant pour qu'elle pût écouter les avis ; elle ne faisait rien qui fût digne d'un blâme réel, son mari et sa mère lui laissaient toute li-

berté, elle continua avec Louis XIV un commerce d'esprit et elle ne cessa point de jouir des fêles et des agréments de la cour. Bossuet a rendu de son intelligence un brillant témoignage : Je pourrais ajouter que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant qui embrassait sans peine les plus grandes affaires et qui pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts Rendez témoignage à ce que je dis, vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé? mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile?... ainsi sous un visage rianty sous cet air de jeunesse qui semblait ne promettre que des jeux, elle cachait un sens et un sérieux dont ceux qui traitaient avec elle étaient surpris. »

Peut-être aussi ce visage riant cachait- il de profonds chagrins. Henriette ne trouva pas dans son époux Taffection dont son âme aurait eu besoin, elle n'eut pas d'enfants, elle chercha l'oubli de ses peines dans les plaisirs et même dans les affaires. Le roi, qui avait reconnu son tact et sa prudence, la chargea d'une négociation auprès de Charles II, son frère, dans le but de détacher ce prince d'une alliance avec la Hollande. Elle obtint un plein succès, mais quelquesjours après, le cri : Madame se meurtl Madame est morte I retentit dans le palais de Saint- Cloud.

Le pessimisme de Saint-Simon a vu un crime dans cette mort frappante et soudaine,^mais il est de l'équité historique de ne pas oublier les témoignages respectables qui donnent à cette mort une origine toute naturelle. La princesse avait une santé débile.

134 PRINCESSES DE LA COUR DE LOUIS XlY.

elle vivait par miracle^ disait Valot, le premier médecin du roi; ces médecins attribuèrent à une colique de choléra^morbus la perte de cette jeune princesse. Citons la lettre que Bossuet a écrite au sujet de ce triste événement.

« Je crois que vous avez su que je fus éveillé, la « nuit de dimanche à lundi, par ordre de Monsieur, « pour aller assister Madame^ qui était à toute extré- « mité, à Saint- Gloud, et qui me demandait avec em- « pressement. Je la trouvai avec une pleine connais- « sance, parlant et faisant toutes choses sans trouble, <c sans ostentation, sans effort et sans violence, mais « si bien et si à propos, avec tant de courage et de « piété, que j'en suis encore hors de moi. Elle avait « déjà reçu tous les sacrements, même Textrôme- « Onction, qu'elle avait demandée au curé qui lui avait « apporté le Saint Viatique, et qu'elle pressait toujours, « afin de les recevoir en pleine connaissance. Je fus « une heure auprès d'elle, et lui vis rendre ses derniers « soupirs en baisant le crucifix^ qu'elle tint à la main, « attaché à sa bouche, tant qu'il lui resta de force. « Elle ne fut qu'un moment sans connaissance. Tout « ce quelle a dit au roi, à Monsieur, et à tous ceux « qui l'environnaient était court, précis et d'un sens <c admirable. Jamais* princesse n'a été plus regrettée, « ni plus admirée, et ce qui est plus merveilleux, est « que se sentant frappée, d*abord elle ne parla que « de Dieu, sans témoigner le moindre regret. Quoi- « qu elle sût que sa mort allait être très agréable à Dieu, comme sa vie avait été très-glorieuse par l'ait mitié et la confiance de deux grands rois^ elle s'aida

t>RlNGK8SBS DE LA COUR DE LOUIS XIV. 135

« autant qu'elle le put, en prenant tous les remèdes « avec cœur; mais elle n'a jamais dit un mot de plainte (c de ce qu'ils n'opéraient pas, disant seulement qu'il « fallait mourir dans les formes. » Ce que Bossuet ne dit pas, c'est que prière pathétique qu'il prononça tout haut, à genoux près de ce lit de mort, et qui tira des larmes de tous les assistants. Cette mort soudaine et qui excita si vivement Timagination des courtisans et du peuple, arriva le 29 juillet 1670.

Bossuet prononça son oraison funèbre, un des morceaux les plus touchants qui soient sortis de sa bouche et de son âme. Dix mois auparavant, il avait rendu le même devoir à Henriette de France, veuve de Charles V. Il se souvient de ce spectacle de mort dont il Alt témoin ; lorsqu'il s'écrie : a Quoi donc I elle (c devait périr si tôt! Dans la plupart des hommes, les a changements se font peu à peu, et la mort les préce pare ordinairement à son dernier coup : Madame « cependant a passé du matin au soir, ainsi que « l'herbe des champs : le matin, elle fleurissait, avec « quelles grâce I vous le savez : le soir, nous la vîmes a séchée ; et ces fortes expressions par lesquelles l'É- « criture sainte exagère l'inconstance des choses hu- « maines devaient être pour cette princesse si précises « et si littérales I.., à la vérité, Messieurs, rien n'a « jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage « paisible qui, sans faire effort pour s'élever, s'est « trouvé par sa naturelle situation au dessus des acci- « dents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce « envers la mort comme elle l'élait envers tout le « monde ; son grand cœur ni ne s'aigrit ni ne s'em-

« porte contre elle ; elle ne la brave pas non plus avec « fierté, contente de l'envisager sans émotion et de la <c recevoir sans trouble.... Et la voilà, malgré ce <c grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie I « la voilà telle que la mort nous Tafaitel Encore ce reste « tel quel, va-t-il disparaître, cette ombre de gloire va « s'évanouir et nous Talions voir dépouillée môme de « cette triste décoration. Elle va descendre à ces « sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y (( dormir dans la poussière avec les grands de la terre, « comme parle Job, avec ces rois et ces princes « anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, « tant la mort est prompte à remplir les places 1 »

Qui ne connaît cet admirable discours qu'on aurait cependant envie de citer tout entier 1 La plus noble imagination est secondée ici par les tableaux les plus touchants et par des oppositions de fortune, telles que rhistoire des rois en offre parfois ; il peint la princesse enfant captive, fugitive, il la peint dans la situation la plus brillante, il la peint dans les bras de de la mort. Ce fut là le digne hommage rendu à Madame ; son amie intime, madame de la Fayette, lui consacra un écrit plein de charme ; elle fut longtemps regrettée à la cour, quoique, une année à peine écoulée, une autre épouse vînt occuper sa place.

MADAME (eusabeth-charlotte PRINCESSE palatine).

Cette princesse a fait d'elle-même un portrait peu flatté et peu flatteur : « Je n'ai point de traits, de pe- « tits yeux, un nez court et gros, des lèvres longues et

« plates, tout cela ne peut former une physionomie;j*ai « des grandes joues pendantes et un grand visage; ce- « pendant,je suis très-petite de taille, courte et grosse. « Pour savoir si mes yeux annoncent de l'esprit, il « faudrait les examiner au microscope. On ne trou- « verait probablement pas sur la terre de si vilaines « mains que les miennes. Somme totale, je suis vraice ment un petit laideron. Si je n'avais pas bon cœur, <c on ne me supporterait nulle part.

La femme qui faisait si philosophiquement les honneurs d*elle-même avait autant d'esprit que de cœur quoique cachés sous des formes rudes. Elle était fille du palatin du Rhin, Charles-Louis, et de la princesse de Hesse, femme douce, irréprochable, et à laquelle son mari, injuste et brutal, rendit la vie pénible ; elle n'avait vu qu'un intérieur triste, elle avait vécu dans le vieux burg d'Heidelberg, où les élégances françaises n'avaient pas pénétré, et elle arriva tout à coup, à l'âge de dix-neuf ans, à la cour de Versailles, au milieu des fêtes et des magnificences dont elle n'avait nulle idée. Pourtant, elle ne fut pas éblouie, et Louis XIV remarqua, dès le début, le grand sens de sa nouvelle belle-sœur. Celle-ci, n ayant aucune prétention du côté de la figure et des grâces avait cultivé son intelligence ; elle aimait l'étude et la lecture, elle appréciait les beaux-arts, et elle devait à son éducation allemande des goûts virils en parfaite opposition avec les inclinations de Monsieur. Sa femme montait à cheval, suivait les chasses et tirait volontiers un coup de fusil ; lui quoique brave à la guerre, et il l'avait prouvé, ne recherchait pas plus les

138 PRINCESSES D« tA COUft DE tOÛIS XIV.

exercices violents que l'étude ; il n'aimait que le repos, la parure, et il se couvrait de bijoux et de parfums comme une femme, des rubans partout où il en pouvait mettre^ dit Saint-Simon.

La princesse ût de son mieux pour plaire à un époux auquel elle ressemblait si peu ; elle n'y réussit que très-lentement, et par sa droiture et sa bonté, elle finit par gagner sa confiance à défaut de son amour ; ils vécurent, aux yeux du public en bonne intelligence, mais sans intimité. Elle s'était fait une existence à part, que Saint-Simon écrira avec son ftpreté habituelle : « Madame dînait et soupait avec les a dames et Monsieur, se promenait quelquefois en « calèche avec quelques-unes,boudait souvent la com- « pagnîe, s'en faisait craindre par son humeur dure « et farouche, et par ses propos, et passait toute la « journée dans un cabinet qu elle s'était choisi, à con- « sidérer les portraits des palatins et autres princes a allemands dont elle l'avait tapissé, et à écrire des ce volumes de lettres tous les jours de sa vie, et de sa « main, dont elle faisait elle-même les copies qu'elle <( gardait. »

Madame a donné elle-môme, sans le vouloir, l'explication de cette humeur dure et farouche: elle dit dans ses mémoires : (c Je ne crois pas que mon époux ait « été amoureux de la vie, et, au bout de quelque « temps,il se trouva si fort importuné de ce que jel'ai- « mais, qu'il me pria pour l'amour de Dieu, de ne plus « l'aimer, parce que cela lui était trop à charge. » Ces mots jetés en passant, disent pourquoi elle vivait solitaire et pourquoi elle s'épanchait sur le papier,

PRIMCIS8E8 W LA COUR DS LOUIS UV« 139

avec ses parents et ses amis d'enfance. Les guerres de Louis XIV ayec rAllcmagne lui causèrent le cha* grin le plus sensible ; elle écrivait longtemps après : « Quand je songe aux incendies, il me vient des fris- « sons, je sais comme on a sévi dans le Palatinat. « Pendant plus de trois mois, toutes les fois que je « voulais m'endormir, je voyais Heidelberg tout en (( feu ; cela me faisait lever en sursaut, de sorte que je « faillis en tomber malade. »

La maternité fut une consolation pour elle, mais ses filles furent mariées au loin, Taînée au duc de Lorraine, la seconde, au roi d'Espagne, la troisième au roi de Naples, la quatrième au duc de Savoie, et son fils, le duc de Chartres, qu'elle aimait passionnément, lui causa par son irréligion et ses mauvaises mœurs, de violents chagrins. Elle Taima toujours en souffrant toujours de ses désordres, qui révoltaient tous ses sentiments d'honneur et de vertu.

La mort presque subite de Monsieur (4781) lui fut cruelle; il s'était beaucoup rapproché d'elle, et elle écrit dans ses Mémoires : « J'étais justement en train « d'être heureuse quand le Ciel m'a ôté mon pauvre « mari. Pendant trente ans, j'avais travaillé pour le « gagner, et lorsque j'atteignais mon but, il mourut. »

Sa situation à la cour ne changea point ; le roi Taimait, elle était pour lui une ancienne amie, et il disait parfois, avec un sentiment de tristesse : — H n'y a que Madame qui ne s'ennuie pas avec moi. Madame de Maintenon n'avait pas à se louer de Madame, qui, dans ses fréquentes et longues lettres, la traitait avec une antipathie et un mépris indignes du caractère

noble et de la distinction de celle qui écrivait. Une de ces lettres, à FElectrice en Hanovre, fut saisie à la poste et envoyée à madame de Maintenon. La femme de Louis XIV se montra à la fois sévère et clémente : elle fit venir Madame, lui lut sa lettre, lui en fît honte et finit par l'embrasser cordialement. Ce dut être une dure épreuve pour Torgueil de la princesse, qui expia ainsi la dangereuse intempérance de sa plume.

Les années s'écoulaient, elle survivait à toute la famille royale, excepté à cet enfant précieux, objet de tant de vœux, de tant de soins, de tant de prières, qui devint Louis XV. Madame vit son fils régent, elle vit aussi les souillures et les corruptions de cette époque malheureuse, prélude d'un règne qui ne fut pas moins corrompu; elle en gémit dans ses lettres, elle s'en ouvrait à l'évêque de Clermont, qui, dans le Petit Carême^ prêché devant le roi enfant, fait des allusions fortes et terribles à ces scandales. Elle voit avec horreur les vices, elle apprécie avec justice les désastres financiers causés par le système de Law; elle dit avec sa rudesse allemande : a Je dois convenir que «je suis étonnée que Paris soit encore debout et n'ait « pas été englouti ; car tout ce qu'il s'y fait d'afifreux « fait dresser les cheveux sur la tête. Toutes les fois « qu'il tonne, j'ai peur pour cette ville. )>

Cette pensée esta l'état fixedans l'esprit de Madame, elle y revient sans cesse, et les désordres de sa propre famille ajoutaieiit de poignantes épines à sa douleur. Elle craignait à la fois pour l'âme et pour le corps de son fils ; on Taccablait de lettres anonymes qui menaçaient la vie du Régent : « Il n'y a pas, écrit-elle, de

semaine où je ne reçoive au moina trois ou quatre de ces lettres affreuses. »

Ce fils bien- aimé, qui Tavait toujours respectée et jamais écoutée, lui survécut pourtant. Madame mourut le 8 décembre 1722, à Saint-Gloud. Elle était âgée de soixante-dix ans. Elle ne vit pas la mort lamentable de son fils, cette mort subite, sans Dieu et sans prière, que Ton pouvait regarder comme le châtiment d'une vie abandonnée à tous les vices. Sa mort fut très-chrétienne ; Massillon fit son oraison funèbre, et il put louer avec justice la droiture, la bonté, la bienfaisance de Madame, et sa tendresse maternelle. Elle vécut en dehors du plaisir, du faste, et des passions, et elle fut comme VAlceste de ce monde, auprès duquel elle se trouvait sans s'y mêler et qu'elle a toujours jugé avec une rude vérité.

MADEMOISELLE (louise de bourbon-montpensier).

Elle était fille de Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, et de Marie de Bourbon Montpensier ; elle était née le 29 mai 1627. Sa place auprès du trône et sa fortune immense faisaient d'elle le plus grand parti de France : elle pensa beaucoup au jeune roi, son cousin, malgré les onze ans qu'elle avait de plus que lui, elle avait de l'ambition ; c'est, dit-on, le faible des âmes fortes, mais le jugement ne guidait pas ses désirs et ne réglait pas ses passions ; elle le prouva dès le début de sa vie.

Louis XIII n'était plus ; Anne d*Autriche était régente, Mazarin premier ministre; quelques mesures

maladroites le rendaient impopulaire; les imp6ts faisaient murmurer le peuple, le Parlement était mécontent, la jeune noblesse frondait le ministre étranger; Condé, pendant quelque temps fidèle à la reine et k son gouvernement, se tourna contre elle; il entraîna une partie de la noblesse ; son nom, son génie et sa valeur expliquent le prestige qu'il exerça, mais cet illustre capitaine n*était pas un grand chef de parti. Ses hauteurs mécontentèrent le Parlement, le coadjuteur de Retz fomenta ces dispositions ; la cour qui s'était jetée sous la protection de Turenne, rejeta les avances que Condé lui fit faire : on en vint à une guerre sérieuse.

Les deux petites armées, commandées par les deux grands généraux, battaient la campagne aux environs

de Paris ; Turenne espérait acculer Condé contre les murs de la ^ran^le ville ; les deux troupes se rencontrèrent, et la bataille, quoique formée d'éléments peu nombreux, fut longue et terrible. Jamais lutte ne fut soutenue de part et d'autre avec une obstination plus acharnée. Les offlci^^rs plus nombreux que les simples soldats montraient la valeur des anciens chevaliers : le grand Turenne et le grand Condé, à portée de pistolet l'un de Vautre, faisaient admirer le contraste de la fureur martiale et du sansf-froid le plus intrépide. Pourtant, le parti de Condé fléchissait, et ne trouvait plus d'issue devant lui, les portes de Paris, seul lieu de refuge que les vaincus pussent espérer étaient fermées ; Gaston d'Orléans ne voulait pas qu'on les ouvrît, espérant ainsi se raccommoder avec la reine et le cardinal. Mademoiielte, toute dévouée au parti des princes^

fut indignée ; elle courut à l'Hôtel de Ville, elle obtint des magistrats Tordre de faire ouvrir les portes ; pour annoncer à ses amis le salut qui arrivait, elle fit tirer sur les troupes de Turenne, du haut de la Bastille, une volée de coups de canon ; on dit qu'elle-même mit le feu à une des pièces. Au même instant, elle fit aver« tir le prince de Gondé qu'elle l'attendait dans une maison voisine des remparts. 11 arriva près d'elle, le visage couvert de sang, l'épée nue; elle lui dit qu'elle apportait Tordre d'ouvrir Paris à ses troupes et de faire marcher les compagnies de garde bourgeoise à son aide. Condé la remercia, énuméra avec douleur les amis qu'il avait perdus, et courut protéger la retraite de son armée ; il n'entra que le dernier dans Paris, comme un capitaine quitte le dernier son navire en perdition (2 juillet i6o2).

Ce fut la dernière journée de la Fronde, ce fut la journée culminante de la vie de Mademoiselle. Elle avait pu une fois montrer son courage, sa fidélité à ses amis et les vertus un peu romanesques dont son âme était remplie. Louis XIV ne fut clément envers aucun des partisans de la Fronde, il se souvint toujours des humiliations que sa mère avait subies et du danger que sa puissance avait couru. Mademoiselle ne parut pas à la cour pendant cinq ans, elle habita sa terre de Saint-Fargeau, oîi elle écrivit ses Mémoires, tout pleins de ses projets matrimoniaux, toujours formés, toujours rompus : — Le coup de canon de la Bastille a tué son mari, disait Mazarin en faisait allusion à Louis XIV, elle fut recherchée par le prince royal d'Angleterre, depuis Charles 11} elle le refusa^ elle en

144 PRfNCESSES DE LA COUR DE LOUIS XÎY.

refusa beaucoup d'autres, et enfin, déjà arrivée à Tâge mûr, elle devint follement éprise du comte de Lauzun. On connaît la lettre de madame de Sévigné à l'occasion de ce mariage, auquel Louis XIV avait consenti. C'était en effet une extraordinaire nouvelle. Les deux fiancés s'arrêtèrent aux préparatifs; tous les deux les voulaiQut somptueux; pendant ce temps, la volonté du roi changea, il défendit cette union, Lauzun fut enfermé à Pignerol, et Mademoiselle le regretta amèrement; elle demeura fidèle à ce souvenir, elle ne cessa de faire des démarches pour obtenir sa délivrance, elle alla jusqu'à offrir au roi ses biens immenses, le duché d'Aumale, le comté d'Eu, la principauté de Dombes, en échange de son fiancé : ces négociations se prolongèrent pendant très-longtemps; on avait besoin du consentement de Lauzun à qui Mademoiselle avait donné les comtés d'Eu et d'Aumale; il ne l'accorda pas volontiers, ce ne fut qu'après treize ans d'absence que les deux futurs se revirent. On a pensé, et non sans raison, qu'un mariage secret les unit alors ; Mademoiselle n'eut pas à se louer des procédés de cet homme qu'elle avait constamment et tendrement aimé. Il la maltraita de paroles et d'actions ; il était dur et jaloux de ses droits; Saint-Simon qui l'a bien connu, décrit son caractère en ces termes : « Plein « d'ambition, de caprices, de fantaisies, jaloux de « tout, voulant toujours passer le but, jamais content « de rien, sans lettres, sans aucun ornement dans « l'esprit ; naturellement sauvage, chagrin, solitaire, « fort noble dans toutes ses façons, méchant et « malin par nature encore plus que par ambition,..,

« cruel à trouver les défauts, extrêmement brave, et « aussi dangereusement hardi ; courtisan également

«insolent, moqueur et bas jusqu'au val étage »

Voilà rhomme que la plus noble fille de France avait aimé et à qui elle avait tout sacrifié : Timagination, les obstacles, l'absence, avaient paré cet idéal des plus belles couleurs; elles disparurent devant l'épreuve de la réalité. Mademoiselle se sépara en silence de Lauzun ; elle ne vécut plus à la cour^ où Lauzun eut encore de grands succès ; elle se retira à la campagne, et elle se livra à la piété et aux bonnes œuvres. Elle mourut le 5 mars 1693, laissant un nouvel exemple de l'inanité des grandeurs et de leur impuissance à satisfaire le cœur humain.

LA DUCHESSE D'ORLÉANS (mademoiselle de blois) .

La duchesse, femme du Régent, était fille illégitime de Louis XIV. Rien n'est plus triste que la constatation des fautes de ce grand roi, si heureusement né, dont Mazarin disait :ll y a en lui de quoi faire plu^ sieurs grands rois et un honnête homme. Mais les passions et les flatteurs égarèrent son jugement et son cœur.

On ne peut pas dire grand'chose de la duchesse d'Orléans ; elle fut honnête femme, elle ne manqua à aucun devoir essentiel, mais saparesse incomparable paralysa toujours ce que l'intelligence et le cœur auraient pu produire en elle. Elle avait de la dignité dans les manières, de la grâce dans la parole, on peut croire qu'elle n'était pas méchante, mais elle ne fit aucun

146 ' PVNGEI8SS8 DE U COUR DE INOUÏS XiV.

bien, elle survécut longtemps à son mari, et mourut presque oubliée, le 1*' février 1749, laissant de son mariage un flls et plusieurs filles.

LA DUCHESSE DE BERRY (Elisabeth d'orleans).

Rien ne fut plus éhonté que la vie de cette malheureuse princesse, fille du Régent, épouse et puis veuve du petit-fils de Louis XIV, rien ne paraît mieux dé« montré que sa conversion, fruit admirable de la foi qui était restée au fond de son âme. Au milieu de ses funestes plaisirs, le remords perçait sa conscience; elle courait s'enfermer aux Carmélites, elle prenait part à leurs oraisons et à leurs pénitences, elle édifiait ces saintes filles qui ne savaient pas, qu'à peine franchi le seuil de sainte Thérèse, la duchesse reprendra ses folies, ses bals masqués, ses soupers, où les excès de vin s'accordaient avec les excès de parole. Sa vie devait être courte, et un secret pressentiment l'avertissait, dernière grâce duSeigneur à laquelle cette âme emportée obéit. Massillon faisait entendre à la duchesse des paroles sévères, le carême de 1717 réveilla de plus en plus cette conscienoe alarmée, elle fit une longue retraite aux Carmélites, et communia avec la plus vive ferveur; elle se rapprocha de sa mère, avec laquelle elle vivait fort mal, et lui rendit des soins attentifs, et pendant une maladie grave que fit la duchesse d'Orléans, sa fille la soigna avec tout le zèle d'une sœur grise. Ce sont les expressions de Madame, qui, pendant longtemps,n' avait pas voulu recevoir la duchesse de Berry ; elle ajoute : « Ma petite-fille, la duchesse de Berry,

PRINCESSES DE LA CQtR DK LOUIS ItIV. 147

« se conduit fort bien avec moi; elle n'oublie rien « pour me témoigner son affection. Aussi, je Taime « sincèremeut... Elle manifeste un retour vers la re- « ligion et du dégoût pour la vice. J'espère que Dieu « aura pitié d'elle et lui fera la grâce d'une conversion « sincère. »

Cette conversion était véritable et durable, âînsî quô Tadéctiontré une femme du plus haut mérite, madame de Marceny (1). La duchesse se réconcilia, en fai*sant des avances, avec toutes les personnes qui avaient eu à se plaindre d'elle, disant qu*elle ne voulait plus avoir au cœur de haine contre personne (2). Cette réconciliation, vraiment généreuse, persuadait madame de Maintenon, très-incrédule jusqu'alors lorsqu'on lui parlait de la piété croissante de la duchesse. Et pourtant, cette âme était si profondément gâtée, qu'elle retomba encore et reprit la voie des plaisirs, mais il demeura des lueurs de repentir qui devinrent à la dernière heure des flammes où la pécheresse se purifia. Cette dernière heure était bien proche. Au mois de mai 1718 la duchesse se rendit au château de la Muette, elle y tomba gravement malade. Des douleurs aiguës exerçaient son courage, elle reçut deux fois le saint viatique avec de vifs sentiments de foi, elle répétait au témoignage de Madame : qu'elle mourait sans regret, puisqu'elle était réconciliée avec Dieu, que si sa vie se prolongeait encore^ elle pourrait bien Voffensèr de nouveau. Dieu lui accorda la grâce de mourir dans ces sentiments, et d'échapper aux dangers qu'elle

(1) Massillon, dans le Contemporain.

(2) Dangeau.

appréciait si bien. Elle était âgée de trente ans. Un mariage secret Tavait unie au chevalier de Riom.

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