‹ Études et notices historiquesChapitre 2 sur 20 · RUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RUE BONAPARTE

Droits de traduction et de reproduction réserrôs.

JlMV

; i.:; ,R, î.ZNtX ANO i T-: ::ti\ Rj'..'NLaTiG.>IS.

I u UM L

EDDOCIE ET EUDOXIE.

Ledoiihle empire qiiele grand Conslaiilinélendiljus»

ux lives du Bosphore avait atteiDt sous Tbéodosel"

•sommet de sa gloire : la valeur, la clémence, la

« justice se réunissaient en lui, et il fut peut 6lre le seul

^ gran<l homme de cette longue suite d'empereurs qui

*SN)k de ConsVantin jusqu'à Augustule sur le trftne d'Oc-

~ aident, ds Constantin jusqu'à Constantin Dracoïiës sur

le IrAne de Byiiaace ; on le sait, il partagea cet im-

domaine, il dogna l'Occident à son fils Hono>

ius, Arcadius eut Byzance et tout l'Orient. Après un

•règne troublé, Arcadius mourut (408), et laissa deux

.enfants, une fille, Pnlchérie, que l'Église a placée sur

les autels, et un fils qui fut Tbéodose IL Pulcherie, dit

■J'e bréviaire Fomaiu, très-noble en tant que /iile, petite-

H "^Ite, acEur et épouse d'empereurs, a été bien plut

^B cxioble principalement par ses travaux, ayant terrassé

H <Jes erreurs des hérétiques et affermi le dogme cathO'

■ 'Qique, touchant le système de l'Incarnation.

■ g Pulcherie n'avait que seize ans lorsqu'elle prit les I ^gCoes de ce vaste empire, mais l'esprit dô saî.6ï4.% *ç«>

6 EUDOCIE ET EUDOXIÈ.

Salomon avait demandé, de préférence à tous les biens terrestres, cet esprit d'intelligence était avec elle : elle gouverna avec une prudence et une force que le monde ne connaissait plus depuis le grand Théodose,; elle gouvernait au nom de son frère, qu'elle élevait en môme temps. Savante dans les connaissances humaines, elle traça le plan des études du jeune empereur, elle le guida, le dirigea, elle parvint à faire de ce prince, d'une intelligence médiocre, un bon chrétien et un homme habile dans la science militaire. Il était rempli d humanité , et si son règne fût marqué par quelques actes injustes et cruels, c'est aux flatteurs, aux adroits courtisans de la cour de Byzance qu'il en faut faire remonter la faute.

Hélas I ils ont des rois égaré le plus sage !

Lorsque Théodose fut à Tâge de régner, il voulut que son admirable sœur régnât avec lui, et aussi longtemps que Pulchérie partagea lé pouvoir, l'empire fut prospère, les hérésies^ ce fléau de la monarchie grecque^ furent maintenues dans le silence et l'obéissance, et les Barbares respectèrent les frontières. Elle désirait marier son frère : le hasard amena-devant elle une jeune flUe, nommée Athénaïs, qui venait réclamer la justice des empereurs dans un procès qu'elle soutenait contre ses frères. Pulchérie fut vivement frappée de la beauté et de l'éloquence de cette jeune fille : on lui dit qu'elle était fille du philosophe Léontius ; elle était née à ^ Athènes, et son père l'avait élevée dans l'amour de la philosophie et des lettres ; elle était païenne. La princesse crut que nulle n'était plus digne d'occuper le

EObOCIE ET EtTDOXiË, 7

tr6ne, à conditioa toutefois que Teaa du baptême tomberait sur cette belle tôte. Athéuaïs, sollicitée par Théodose et par sa sœur^ se soumit : elle devint chrétienne, elle reçut le nomd'Eadocie et elle épousa Théodose.

Les premières années de son règne furent très-brillantes : elle protégeait les sciences, sa course composait d'hommes instruits avec lesquels elle aimait à disputer selon les lois de la philosophie ; un d'eux surtout, Paulinus, homme aimable et d'un esprit ingénieux, était en faveur auprès d'elle. Théodose prit quelque ombrage de cette amitié, et dès ce moment, le bonheur d'Eudocie déclina, l'éclat de sa vie pâlit. Les questions théologiques mêlèrent leur venin aux motifs de plainte que l'empereur croyait avoir contre elle, et Pulchérie, si douce et si charitable, ne put cependant approuver sa belle-sœur. La fille de Léontius, en abjurant le paganisme, n'avait pas apporté au Dieu des chrétiens l'hommage d'une foi humble et sincère ; son esprit exercé à la dispute, se trouvait disposé à admettre toutes les erreurs que l'orgueil humain enfante.

On le sait, les Barbares au dehors, les hérétiques au dedans ruinèrent ce magnifique empire qui s'étendait en Europe, en Asie et en Afrique ; l'hérésie semblait propre au génie subtil de ces peuples orientaux, et à chaque instant, sortait du désert, des contrées reculées de la Palestine ou de l'Egypte, quelque moine, quelque ascète qui opposait ses idées personnelles au grand concile de Nicée, à la croyance de quatre siècles, à la foi ferme dont Rom^iXfôûsàî^^^

8 EtJDOClË ET EUDOlUE*

drapeau. Au temps où Théodose II régnait, Nestorius était patriarche de Coastantinople ; son éloquence, alimentée par une imagination vive, avait charmé le peuple^ et quoiqu'il parût bien doux, il persécuta cruellement les Ariens, les Marcionites, les Yalentiniens, les hérétiques multiples qui se pressaient dans les villes de son patriarchat. Cassien disait de lui ironiquement : « Nestorius prenait les devants pour qu'il « ne restât au monde d'autre hérésie que la sienne. »

Elle éclata enfin dans un discours qu'il prononça le jour de Noël et dans lequel il attaquait la n^aternité divine de Marie, proclamant qu'elle n'avait enfanté que rhomme et non le Dieu, et lorsqu'on se reporte à ces temps de profonde conviction religieuse, on conçoit le trouble que cette proposition dut porter dans les esprits. Les uns, et parmi eux, Pulchérie, la combattirent avec l'énergie de la foi, les autres, et parmi eux, l'impératrice Eudocie, y adhérèrent. De longs débats aboutirent au concile d'Ëphèse, et plus tard, à celui de Ghalcédoine, lorsque Eutychès eût joint ses propres erreurs à celles de Nestorius : doubles hérésies qui furent condamnées et rejetées par les évêques et par l'autorité magistrale du Saint-Siège.

Ces discussions théologiques ne furent pas favorables à la paix de l'empire, elles troublèrent la famille impériale; toutes ces forces vives de TÉtat se consumaient en luttes religieuses. L'empereur passait son temps à composer des symboles et à organiser des synodes : on ne veillait plus aux frontières I Attila était sur le Danube, et Genséric à Garthagel On payait tribut aux Barbares plutôt que de les combattre. Les bons et les

EUDOCIE ET EUDOXIB. 9

mauvais ministres se succédaient à courts intervalles d'après les révolutions domestiques. Quand Eudocie ou Pulchérie triomphaient, une ère de justice et de calme arrivait avec elles ; quand c'étaient les chambellans, les flatteurs, les favoris de Théodose, les impôts, la misère, les exactions s'appesantissaient sur le peuple. Les favoris le comprirent, et, afin d'affermir leur règne, ils éloignèrent les deux princesses. Pour arriver à leur fin, ils excitèrent Torgueil de Théodose contre celle qui lui avait servi de mère et de tutrice ; il ne recourut plus à cette admirable conseillère qui les avait si bien guidés, lui et l'empire, pendant dix ans ; ellemême s'effaça et se retira dans la solitude monastique de son palais.

L'éloignement d'Eudocieeut des motifs plus cruels. Un incident ranima les soupçons jaloux que Théodose avait conçus jadis contre Paulinus, Tami de l'impératrice ; lacolère del'empereur ne connut plusdebornes, et quoique Eudocie protestât de son innocence, protestation qu'elle renouvela au moment de mourir, il fit décapiter Paulinus. Eudocie, affligée et offensée, déclara à son mari qu'elle le quittait pour jamais, elle lui demanda l'autorisation de se retirer à Jérusalem. Il l'accorda et elle partit (440).

Installée à Jérusalem dans un appareil convenable à son rang, entourée d'une petite cour, elle entreprit de se concilier l'amitié des habitants ; elle reconstruisit les murailles de la ville, à demi ruinées, elle bâtit et répara des églises et surtout des monastères, et elle «'acquit par ses libéralités, par sa grâce affable, une telle popularité, que le gouverneur de la Judée ea

10 EUDOCIE ET EUDOXÏE.

prit ombrage. Il dénonça Eudocîe à Théodose, il l'î^ccusa de menées dangereuses et de révolte contre la volonté impériale : il n'en fallait pas tant pour éveiller les susceptibilités jalouses de l'empereur. Il fit mettre à mort lés serviteurs d'Eudocie, parmi lesquels se trouvaient un diacre et un prêtre ; elle se vengea et fit égorger l'émissaire de son mari, le comte Saturninus. Un ordre de l'empereur supprima son palais, sa pension impériale, et la réduisit à la condition privée. Elle accepta son sort avec une calme fierté, et elle continua à faire autour d'elle, dans la mesure de sa pauvreté, le bien qu'elle ne pouvait plus faire avec une magnificence souveraine.

Tout à coup, une révolution de palais ramena Eudocie à Gonstantinople, auprès de son époux, et avec toute Tardeur de son imagination, elle se rejeta dans les querelles religieuses et adopta les erreurs d'Eutychès qui enchérissaient encore sur celles de Nestorius. La mort de Théodose la ramena à Jérusalem : l'empire fut gouverné de nouveau par Pulchérie (450), et elle appela à ses côtés le général Marcien, dont la justice et la valeur rendirent quelque gloire à l'empire d'Orient. Il répondait à Attila, qui lui demandait le tribut :

« J'ai du fer et non de l'or à ton service. » Eudocie reprit à Jérusalem sa vie de bonnes œuvres ; ses libéralités allaient chercher les ermites jusqu'au fond des déserts ; elle élevait de ses deniers une splendide église à saint Etienne, elle était la mère des pauvres, la reine de la province où on ne la connaissait que par ses innombrables bienfaits ; et pourtant son

EUDOCIE ET EUDOXIE. 11

esprit restait livré à Terreur ; les décisions du concile de Ghalcédoine et l'autorité du pape Léon le Grand ne la trouvèrent pas soumise, et il fallut les leçons de la vieillesse, l'approche de la mort, les malheurs dont fut frappée la race du grand Tbéodose pour éclairer enfin son âme.

En ce temps-là, les vertus et les austérités de saint Siméon Stylite frappaient les peuples d'une religieuse admiration ; les fidèles accouraient au pied de celte colonne sur laquelle il passait sa vie. Eudocie le fit consulter : il lui répondit simplement :

« Tu as dans ton voisinage un homme divin, Euthymius, consulte-le, fais ce qu'il t'ordonnera, et tu seras sauvée. »

Euthymius vivait dans une solitude, près de la mer Morte ; on eut peine à le trouver, et lorsqu'il consentit enfin à venir vers Eudocie, elle se jeta à ses pieds et lui dit :

« Mon père, je vois que, malgré mon indignité, Dieu daigne me visiter par voire présence ! »

Quel tableau que celui de cette femme puissante, spirituelle, adorée, prosternée dans la poussière devant cet ermite qui fuyait la société des humains, et vivait seul, sous le ciel et près de la mer ! Il lui dit avec douceur :

« Ma fille, prenez garde à vous I Vous vous êtes laissé séduire à la malice de Timpie, et le malheur vous a frappée. Quittez donc votre obstination, acceptez les conseils et suivez la communion de Juvénal, votre évoque. »

La fière Athénaïs obéit avec simplicité. Elle fit la

12 EUDOCIB BT EUDOXIE.

paix avec s.on évêqae, et sa soumission à TÊglise y ramena une foule d'ardents fauteurs du schisme. Elle se livra avec un redoublement de zèle à ses œuvres de charité et elle construisit une église, dédiée à saint Pierre, non loin de Tendroit oîi habitait Euthymius. Une profonde paix régnait en elle et la préparait à la mort ; elle voulut donner des trésors au pieux solitaire qui l'avait ramenée à Dieu, il refusa tout et lui fit dire :

« P.ourquoi vous occuper de tant de soins ? Préparez-vous au terrible passage, et quand vous serez allée au Seigneur, souvenez-vous de moi I »

Elle mourut tranquillement, en demandant qu'on déposât ses restes à Jérusalem et en protestant que son affection pour Paulinus avait été innocente. Personne, dans sa vie, ne présenta plus de contrastes que cette élégante Athénienne, ce poète, cette fille de rhéteur élevée sur le trône de Constantin, etqui porta dans la théologie la fougue de son imagination, mais qui, après tant de fortunes diverses, demanda son salut à un anachorète ignorant des sciences de la terre, et ne voulut d'autre asile, pour ses restes, que la ville sainte. Elle mourut Tan 460.

Elle avait une fille, nommée Eadoxie, qui devint la femme de Valentinien III, empereur d'Occident. Maxime, usurpateur de l'empire, le fit assassiner, et il força Eudoxie d'accepter sa main. Cette malheureuse veuve, victime d'une passion sanglante, voulut se venger ; vengeance fatale qui retomba sur ellemême et sur l'Italie tout entière. Elle appela à son secours Genséric et les Vandales, et promit de lui pu* yrir les portes de ïloi^e,

fiUDOGIB ET EUDOXIE. 13

Il ne refusa pas la proie offerte, ses vaisseaux jetèrent Tancre à Ostie : Maxime veut échapper, la fureur du peuple le poursuit, il est égorgé : Genséric approche, une seconde fois saint Léon veut ?»iuver son troupeau, mais il n'obtient pas du chef vandale ce qu'il avait obtenu d'Attila : la ville reine est livrée au pillage pendant quinze jours et quinze nuits. La flotte se rembarque, emportant à Carthage les dépouilles de Rome, ainsi qu'autrefois les vaisseaux de Scipion avaient amené à Rome les richesses de Carthage. Parmi cet immense butin se trouvaient les ornements du temple de Jérusalem, jadis apportés par Titus, et parmi les captifs, la malheureuse Eudoxie.

Depuis les temps antiques, depuis les princesses troyennes, depuis les nobles filles de Jérusalem, Zénobie, traînées en esclavage, on n'avait pas vu de fille et de femme d'empereur portant des fers et servant dans le palais du vainqueur. Elle y passa sept années. Revenue à Gonstantinople, elle y mourut dans la pénitence, pleurant ses malheurs etexpiant cette vengeance si cruellement retombée sur sa propre tête.

S'il fut une question souvent débattue, s'il fut une renommée ballottée tour à tour de l'apothéose aux gémonies, c'est à coup sûr celle de Jeanne de Gonstantinople, comtesse de Flandre et de Hainaut, qui, inscrite parmi les bienheureuses de Tordre de Cîteaux, s'est vue pourtant accusée par les chroniqueurs et par la voix et les traditions du peuple du plus affreux de tous les crimes, — le parricide — et demeure encore après six siècles une énigme dont le mot s'est perdu dans les ombres mystérieuses du passé.

Jeanne naquit vers Tannée 1186 ; elle était fille de Baudouin IX, comte de Flandre et de Marie de Champagne. Les souffrances de l'enfantement furent, diton, adoucies pour sa liière par les prières d'un fervent serviteur de Dieu, Jean, abbé de Gantimpré; et la petite enfant, née au milieu des prières et des larmes, reçut au baptême le nom du prêtre dont les supplications lui avaient ouvert les portes de ce monde.

Ses premières années se passèrent auprès de sa mère, pieuse et savante princesse dont la mémoire fut longtemps révérée et dont le nom s'est même attaché à plusieurs lois, à plusieurs ordonnances favorables au peuple, et qu'elle avait sollicitées de son époux* La

ISÀITRE DE GONSTÂNTUIOPLE. 15

Flandre était alors tranquille et florissante. Baudouin, jeune encore, voyait devant lui des jours nombreux, quand Texaltation religieuse et guerrière qui domine toute cette époque vint l'arracher à son peuple, à son pays, et à sa paisible et brillante destinée. Innocent III venait de prêcher une quatrième croisade ; la guerre sainte fut annoncée en France par Foulques, curé de Neuilly, et le cri : Dieu le veut ! retentit de nouveau dans les villes et les baronnies des Gaules. Thibault IV, comtedeChampagne, Louis, comte de Chartres, Jean de Brienne , Hugues de Boves , comte d'Amiens , Geoffroy de Villehardouin prirent la croix. Baudouin les imita, et le mercredi des cendres de Tan 1201, il prononça dans Téglise de Saint Donat à Bruges, rengagement de combattre pour la délivrance des saints lieux. Suivi de sa femme, Marie, escorté d'une chevalerie brillante, il partit laissant derrière lui deux jeunes filles, seules héritières du nom de Baudouin Bras-de-Per. On connaît les résultats de cette entreprise : les croisés, montés sur les navires vénitiens et accompagnés du vieux doge, Henri Dandolo, se dirigèrent vers Gonstantinople, afin de délivrer l'empereur Isaac, captif de son propre frère. Ils y réussirent ; Isaac fut replacé sur le trône, et les Latins régnèrent en maîtres dans Tantique-ville des Césars.

Le peuple irrité de leurs déprédations se révolta et mit à sa tète Murzufle, prince Ducas. Le fils d'Isaac lût empoisonné^ et le triste eaipereur mourut de désespoir. Une seconde fois les croisés se rendirent maîtres de la ville et sous les voûtes magnifiques de Sainte-Sophie ils élurent empereur Baudouin, comte

16 JRAîivE DE CONSTANTmOPLTÎ.

de Flandre. 11 réuna un moment ; moment de trouble, de dis<"ordes, et il perdit la vie à la suite d'une malheueuse expéd;tion contre le roi des Bulgares, Joannice. Sa mort, arrivée dans ces contrées lointaines, resta enveloppée d'un voile, et le peuple qui n'avait pas vu son cercueil revenir au caveau de ses pères, y réclamer une place auprès d'eux, refusa longtemps de croire à sa perte. Marie de Champagne était morte aussi ; la peste l'avait frappée sur la plage de Saint- Jean d'Acre au moment où elle allait rejoindre son mari, et Jeanne de Flaudre re4a à quinze ans, seule, orpheline, et destinée au gouvernement d'un Etat plus riche que vaste, entouré d ennemis puissants, et rempli d'une noblesse indocile et d'une bourgeoisie plus onobrageuse encore. Jeanne et Marguerite, sa sœur, avaient pour tuteur Philippe, comte de Namur ; gardien infidèle d'un dépôt sacré, il livra ses pupilles aux mains de Philippe-Auguste» roi de France, qui désirait les avoir sous son autorité; afin d*éviter que Jeanne, en épousant le roi d'Angleterre, n'augmentât la puissance d'une nation rivale. Les orphelines vécurent donc au Louvre, prisonnières sous une apparence de liberté, jusqu'au moment où les habitants de la Flandre et du Hainaut réclamèrent énergiquement leur jeune suzeraine. Le roi n'osa résister à leurs instances : les deux princesses revinrent à Bruges, et peu de temps après son retour dans la patrie, Jeanne épousa Fernand de-Portugal, fils de don Sanche I*'. Elle avait alors vin^-trois ans. Ce mariage avec un étranger inquiéta les honnes villes ; plusieurs même fermèrent leurs portes au nouveau venu qui n'avait de

JEANNR DE GONSTANTIHOPLE. 17

titres et de droits que ceux quMl tenait de sa femme, et Jeanne trouva dans la bouche même de ses barons le langage le plus sévère.

« Dame, lui dit le sire do Tournay, vous nous avez laidement servis : vostre mari est serf du roi de France, et s'en vanta le roy en nostre présence. Prenés vostre serf, qu'il soit mausdit de Dieu, et vous en allés en Portugal où sont les serves gens; car jamais serf n'aura sur les Flamands aucune mestrie, et veuilles bien sçavoir que si ce Fernand est encore quinze jours par deçà, nous lui ferons couper la teste, d Fernand alors pour conjurer l'orage ne trouva rien de mieux que de rompre un traité qu'il avait en effet conclu avec le roi de France, et par lequel il s'engageait à lui livrer les villes d'Aire et de Saint-Omer. De longues divisions suivirent cette rupture, et deux fois en deux ans la Flandre se vit envahie par les armées de Philippe-Auguste. Gassel, Douai, furent saccagés et Guillaume le Breton dans, sa Philippide a raconté les horreurs de l'assaut de Lille (1).

Fernand, au désespoir, échappé à grand'peine de Lille embrasée, entra dans la vaste conspiration qui se formait contre le roi de France. Un môme intérêt réunissait l'Angleterre, laFlandre,le Brabant, le Saint- Empire qui avait alors pour chef Othon IV, et déjà ces

(1) « Les nôtres poursuivirent les fuyards tant qu'ils

purent s'avancer à la clarté de rincendie de la ville, car le soleil ne pouvait luire à travers les brouillards. Ils tuèrent cependant un grand nombre d'hommes et firent encore plus de prisonniers quelea roi vendusàtoutacheteurpourôtreàjamais esclaves; les marquant pour toujours du fer brûlant de la servitude. Ainsi périt la ville tout entière. »

Philippide^ par Guill&ume-le-Breton, chapelain de Philippe- Auguste.

18 JBANNB DB CONSTANTINOPLE.

alliés, réanis auprès de Yalenciennes, se partageaient en imagination les provinces françaises laborieusement rassemblées par les héritiers successifs de la monarchie, lorsque Philippe-Auguste à la tête de quarante mille hommes s^avança vers eux.

Peu de jours après, le 27 juillet 1214, trente-cinq mille bourgeois appelés aux armes par le son de leurs beffrois vinrent se ranger 'sous la bannière royale, et les deux armées se trouvèrent en présence dans une vaste plaine près d'un petit village nommé Bouvines, à mi-chemin de Lille à Tournay.

L'armée impériale comptait dans ses rangs les ducs de Brabant, de Mecklembourg , de Luxembourg, les comtes de Hollande, de Flandre et de Namur» six mille Anglais commandés par Salisbury et Bigot de Glifford, et au centre des lignes l'empereur Othon se tenait assis comme un monarque d'Orient, sur un char traîné par quatre chevaux et qui portait la bannière de l'empire» Philippe-Auguste, à cheval au milieu de sa noblesse, Tencourageait par des paroles de confiance et de gaieté ; un gentilhomme du Yermandois portait auprès de lui le pennon aux fleurs de lis. A une heure de l'après-midi, le roi donna le signal de l'attaque, les trompettes retenlirent, les chapelains entonnèrentdes psaumes, et les deux armées marchèrent Tune sur l'autre. Pendant six heures, une mêlée effroyable,une mêlée homérique vit succomber les chevaliers et les manants, les bourgeois et les princes ; enfin, l'armée impériale plia. Olhon échappé par miracle à répée d'un chevalier français, nommé Guillaume des BarreS; prit le galop à travers champs. Fer-*

JEAmVB DE CONSTANTIirOPLE. 19

nand de Portagal, couvert de sang, épuisé de blessures, se rendit prisonnier à Hugues de Mareuil, et quand le soleil se coucha, Guillaume le Breton et les deux autres chapelains chantaientencorele Te Deum sur ce champ de carnage, témoin d'une des plus grandes scènesde l'histoire nationale(l). Peu de jours aprè8,Fernand,chargé de liens, couché sur une petite charrette,Ût son entrée à Paris,à la suite du yainqueur,et La sombre tour du Louvre lui servit de prison.

Jeanne n*apprit que tardivement ces funestes nouvelles, grâce à la délicate pitié de ses peuples dont ses malheurs avaient réveillé l'alTection. On s'entretenait par les chemins, dans les tavernes, de la grande bataille deBouvines, et la souveraine du pays l'ignorait. Enfin un concile d'hommes vénérés, de prêtres,des seigneurs blanchis sousle harnais lui révélèrent ladésespérante vérité. La jeune femme s'abandonna aux larmes. Quoiqu'elle n'eût trouvé dans son mariage avec Fernand qu'amerlume et déceptions, elle résolut néanmoins de tout tenter pour sa délivrance. Vêtue d'habits de deuil elle alla se jeter aux pieds du roi de France, et le supplia de lui rendre son époux. Philippe-Auguste y consentit, mais à des conditions si dures qu'elles ne furent point ratifiées par les États de Flandre, qui, pour la rançon d'un prince étranger et haï de

(1) Bouvines est aujourd'hui un des plus tristes et des plus pauvres villa^'es de France. Sur une pierre, une inscription y rappelle le souvenir de cette v.ctoire libératrice ; elle est de date récente. Mais à deux pas, la piété d'un moine a conservé de loDgue date déjà la mémoire d'un autre événement glorieux A un auart de lieue de Bouvines, sur les terres qui appartenaient à l'abbajre de Cysoing on trouve une pyramide av<c ces mots : Roch seigneur abbé de Cysoing à la gloire de Louis XV, et en mémoire de la bataille de Fontenoy.

ses nouveaux sujets, devaient consentir à l'abandon de toute nationalité. Fernand resta donc captif à Paris, et Jeanne, veuve du vivant de son mari vit commencer alors une vie d'isolement et d'activité, de labeur et d'abandon, fardeau bien pesant pour une si jeune tête fléchie déjà sous tant d'orages.

Elle revint dans ses États, souffrante encore des suites de la guerre, et s'efforça de relever les ruines que la victoire avait laissées sur son passage. La sagesse et le courage de la femme forte de TEcriture semblèrent alors animer cettejeune suzeraine de vingtquatre ans ; en peu de temps les désastres furent réparés ; les châteaux, les monastères et les villages sortirent de leurs cendres, l'industrie vivifia les villes, et la comtesse, ouvrant ses bras à l'indigent, étendant sa main vers le pauvre « passa honorablement, dit un chroniqueur, sa jeunesse au milieu des tribulations et des angoisses. » Aux inquiétudes du pouvoir se joignaient les peines de l'âme. Sa sœur, Marguerite,belle jeune fille de seize ans, avait été donnée en mariage à un illustre seigneur nommé Bouchard d'Avesnes fils de Jacques d'Avesnes, qui, en H91, à la bataille d*Acre gagnée par les croisés sur les troupes de Saladin, se trouvant haché de blessures, criblé de coups, se tourna, vers Richard d'Angleterre en lui criant : Brave roiy viens venger ma mort I Bouchard semblait le digne héritier de cette race vaillante, et aux talents d'un gentilhomme il joignait le savoir d'un clerc. Élève de l'antique université de Paris, il avait puisé à sa source la science théologique, fameuse alors entre toutes et à laquelle les récentes disputes d'Abeilard et

JEANNE DE G0N8TANTIN0FLI. 21

du savant abbé de Glairvaux avaient donné un nouvel éclat. Riche, beau, brave, savant, de noble lignage, que manquait-il à Bouchard pour être le digne époux de la fillle d'un prince ? Bt pourtant il ne semblait pas heureux, et déjà circulait une sourde et sinistre rumeur où se mêlait son nom ; Torage éclata, les mille voix de la multitude proclamèrent le secret si longtemps enseveli, le secret fatal. Bouchard, mari et père, avait reçu autrefois, dans une église d'Orléans, le cinquième des ordres sacrés, le sous-diaconat, qui donne un caractère indélébile à l'homme qui en est revêtu. Bouchard était un prêtre apostat. Les foudres de Rome ne se firent pas attendre : Innocent III excommunia le comte d'Avesnes, lui commanda de rendre Marguerite à la liberté, et de satisfaire au Saint-Siège, en rentrant dans une vie hon^ nête et dans Vobservance de l'ordre c/^ica/. Bouchard tint tête à l'orage ; excommunié une seconde fois en i217 par Honorius III successeur d'Innocent, il résista encore ; mais enfin Marguerite, mieux éclairée sur sa position, le quitta et vint se réfugier auprès de sa sœur, dont les larmes la redemandaient depuis longtemps. Elle épousa plus tard le comte Gui de Dampierre, et Bouchard rentré en grâce devant Dieu et devant les hommes mourut obscurément au château d'Estreungt, vers Tan 1240, oublié de tous, après avoir .été tour à tour un objet d'admiration et d'horreur.

Jeanne poursuivait la tâche pénible qui lui était échue. Souvent en guerre avec ses hauts barons, elle s'efforçait d'affranchir les villes et les bourgs du despotisme dç leurs châtelains et de contrebalancer partout

22 JEANNE DE CORSTANTINOPLÉ.

rinfluence féodale par raccroissement des libertés municipales. Des chartes furent octroyées sous son règne à plusieurs villes dont elle fonda ainsi la pros* périté ; les novateurs d'une industrie utile furent affranchis de taille et d*imp6t, elle encouragea partout le commerce et créa dans les nombreuses villes de ses États des établissements debienfaisance qui existent encore aujourd'hui. Une paix durable semblait devoir être le prix de ses efforts, quand une nouvelle tempête éclata plus menaçante que tous les flots que Jeanne avait déjà vus mourir à ses pieds. Voici comment les chroniques racontent cette étrange aventure qui serait encore empreinte aujourd'hui de doute et de mystère, si les vertus de Jeanne, l'austérité de sa vie, n'avaient fait à la fin triompher sa cause. Les recherches des historiens qui ont voulu récemment encore étudier à fond cette question la tranchent désormais et en définitive en sa faveur.

A quelques lieues de Valenciennes, près de la ville de Mortagne existait un bois, nommé le bois de Glançon. Là vivait im ermite que nourrissait la charité publique. Un jour qu'il parcourait les rues de Mortagne, en tendant la main aux passants, un chevalier le regarde avec une attention mêlée de surprise, s'approche de lui, et se jette à ses pieds en s'écriant : « Vous êtes véritablement mon seigneur, l'empereur Baudouin. » L'ermite proteste longtemps du contraire se défend avec vivacité ; mais enfin, il consent à suivre le baron en son hôtel. Peu à peu le bruit de la résurrection de l'empereur, si longtemps pleuré, se répand.' Les principales villes du comté voient arriver devant

tenrs murailles un homme d'un aspect yénérable, couvert des ornements impériaux, précédé d'un chapelain qui portait la croix devant lui, et suivi d*une chevalerie nombreuse. Gand, Bruges, Tournay, Valenciennes, Lille lui ouvrent leurs portes, et le reçoivent avec des transports d'attendrissement et d'amour. Jamais le peuple n^avait eu une foi entière en la mort de l'empereur Baudouin; on attendait son retour comme les Gallois ont attendu longtemps celui d'Arthur, et la venue de cet homme entouré de toute la pompe royale, flattait les imaginations crédules. Le peuple seul, remarquons-le, ne s'empressait pas autour de lui; des chevaliers, des compagnons de guerre de Baudouin, des serviteurs de l'empereur, croyaient re^ connaître les traits de leur maître dans ceux de l'ermite de Glançon. Partout la foule se portait sur son passage, et Jeanne vit en péril son pouvoir, et môme sa vie. Elle s'efforça alors de rassembler les preuves de la mort de son père. Elles ne lui manquèrent pas. Louis YIII, roi de France, qui avait succédé à son père Philippe-Auguste, prit en main les intérêts de sa vassale, et manda à Péronne, Termite, qui s'y rendit. Là, en présence d'une nombreuse assemblée, l'évoque de Beauvais lui posa diverses questions auxquelles il ne put répondre d'une manière satisfaisante. Il quitta Beauvais et se retira en Bourgogne, mais là, il fut arrêté, et mis à la torture. Il avoua, dit-on, dans les tourments qu'il avait nom Bertrand de Rains, qu'il n'était pas l'empereur Baudouin. Sa sentence suivit cet aveu. Ramené à Lille, il fut livré aux mains du bourreau, et étranglé devant les halles. Ses restes furent

exposés dans un champ qui s'appelle encore de nos jours le Champ de dure mort.

Tel est le sombre événement qui plana sur le règne et sur la mémoire de Jeanne. Parmi les chroniqueurs qui ont raconté sa vie, les uns considérant ses œuvres de justice et de charité, l'exaltent comme une sainte et une martyre ; d'autres ne voyant dans ces vertus mêmes et dans l'austérité de sa pénitence que l'expression d'un remords immense ont inscrit sur les pierres et les murs des hospices qu'elle a fondés le mot parricide, que le peuple répéta si longtemps autour d'elle, Nous ne pouvons, disons-le hardiment, nous représenter une vie aussi pure, aussi sévère, aussi utile, souillée par la tache d'une ambition homicide, et passant sans transition, des idées bienfaisantes et pieuses qui en ont marqué le cours à un meurtre, et quel meurtre, grand Dieu (1)1 Le vainqueur de Bouvines était mort en 1223 ; son fills, Louis YIII, lui ayant succédé, Jeanne renouvela ses efforts pour mettre un terme à la j)rison de Fernand. Des négociations longues et difficiles furent entamées, la mort de Louis VIII y met un terme, et Louis IX, son noble et doux successeur, modifiant les conditions de la rançon, mit le prince portugais en liberté, après une captivité de douze ans. Alors des jours plus heureux parurent se lever pour Jeanne; son mari dont l'esprit avait acquis de la maturité, gou-

(1) Voyez sur le Faux Baudouin. Albéric de Trois-Fontaines : page 79». tojme 18 des Historiens de France. La Porte du Theil; 1209, lettres du pape Innocent III. La Bibliographie catholiqtie, année 1857 page :s9^, et les éditions sixième et suivantes, du Diotionnaire de Bouillet II faudrait plusieurs pages pour indiquer pleinement la bibliographie du sujet. Les auteurs cités ici Bu(- 4sent, Ils parattro4t décisif^,

verna ses Etats avec prudence, et, fidèle au serment d'allégeance qu'il avait fait au roi de France, il le secourut plusieurs fois dans ses guerres contre ses grands vassaux.

Jeanne devint mère d'une fille qui fut nommée Marie, mais le bonheur qu'elle avait acheté par de longues infortunes ne fil à ses foyers qu'une courte apparition. Femand mourut le 27 juillet 1233 (anniversaire de la bataille de Bouvines) après avoir testé en faveur des pauvres. Son corps fut déposé dans l'abbaye de Marquette, fondée par Jeanne et où elle vint plus tard retrouver Tépoux dont elle avait été séparée sur la terre. Le débile fruit de cette union ne survécut que d'un an à son père ; Jeanne resta seule encore une. fois chargée du fardeau des affaires et de la responsabilité du gouvernement. Ses actes de charité déjà si nombreux s'accrurent encore durant l'époque de son veuvage ; poursuivant de son amour l'âme de son époux, même au delà du tombeau, elle semblait Tassocier à toutes ses bonnes œuvres. La religion fut honorée dans ses temples, et toutes les mi.>ères secourues par les soins de son ingénieuse bienfaisance; sans cesse elle recommandait avec larmes aux prières des prêtres et des malheureux le salut de l'empereur Baudouin et du comte Fernand. Ainsi se passèrent plusieurs années. Cédant enfin aux prières de ses États, et au désir de laisser un héritier à la couronne comtale, Jeanne épousa, en secondes noces, Thomas de Savoie, oncle de la jeune reine de France, Marguerite de Provence. Cette union fut stérile, mais Jeanne ne pouvant léguer son nom à la postérité l'immortalisa au moins

26 JlilANNâ DB COMSTANTINOnE.

par ses œuvres. Des ordonnai^ces, des lois, des chartes où respire Tesprît de liberté et de sagesse datent de cette époque de son règne ; elle affranchit les villes de Bourbourg, de Fumes, de Bergues Saint- Vinox, et confirma les règlements municipaux auxquels les cités de Gand, de Bruges, et d'Ypres durent plus tard une si grande splendeur; mais vers Tan 1244, elle sentit ses forces défaillir, et quoique son esprit énergique demeurât debout, ses organes, serviteurs lassés, lui refusaient leur appui. Alors avec l'approbation de son mari, elle se retira à l'abbaye de Marquette, et y prit rhabit de novice. Humble et pénitente, la fille des princes soumettait sa vie à la règle et n'agissait plus sans la permission de son abbesse; elle goûta, nonvelle Esther, le bonheur de se faire oublier, à Tombre placide du cloître, dans la comtemplation des vérités éternelles; elle bannit de sa mémoire le fatigant labeur de sa vie, et regarda sans peur la mort qui venait vers elle. Le second dimanche de TAvent, i244, elle dicta son testament en présence de Thomas de Savoie, de Marguerite sa sœur et son héritière, et de plusieurs prêtres, religieux, et seigneurs. Cette pièce renferme des dispositions remarquables. Elle ordonne l'entier payement de ses dettes, la restitution des biens injustement acquis par elle ou par ses prédécesseurs, des legs considérables aux gens de sa maison. Le lendemain, lundi, elle rendit son âme à Dieu, et fut ensevelie dans les caveaux de l'abbaye. Son nom est inscrit dans le menologe de l'ordre de Citeaux à la date du 5 décembre. L'abbaye de Marquette, fidèle dépositaire, garda les restes de sa fondatrice jus-

JEAICNE DE COIfSTANTlNOPLE. 27

qu'en 1792 ; alors le cloître fut livré aux flammes, les sépultures furent violées, et les pierres du saint lieu servirent d'auges aux fontaines et de bornes aux chemins. Mais d'autres monuments de la piété de Jeanne sont restés debout ; l'hôpital Comtesse, à Lille, nous montre encore le portait de sa fondatrice ; il orne une salle immense, d'une architecture noble et hardie, et qui sert aujourd'hui de réfectoire. L'image de la bienfaitrice semble jeter un regard tutélaire sur les malheureux à qui, six siècles écoulés, sa sollicitude donne encore le pain et l'abri de chaque jour. La miséricorde a gravé son nom sur les pierres, et tant que ses dons feront subsister les pauvres, la mémoire de Jeanne ne saurait périr.

Il était Tennemi de la France, mais quel nobli. ennemi ! et d'où vient que de semblables caraclèrai semblent disparus àjamais de l'horizon de ce monde? Bouillant dans le combat, humble dans la victoire, modèle de courtoisie chevaleresque et de déférence '. filiale, chaste dans ses mœurs, fidèle à une affectioa unique, toutes ces vertus étaient couronnées par una^ piété profonde, ou, pour mieux dire, c'est de la source vive de la religion que jaillirent les qualités de cette âme si pure et si haute. Ceux qui sont aimés du cid meurent de bonne heure, et le Prince Noir disparut avant que le souverain pouvoir eût altéré la droiture de son cœur et l'intégrité de ses mœurs.

Il était fils d'Edouard III, roi d'Angleterre et de . l'aimable Philippine de Hainaut ; sa vie, qui devait . être courte, commença de bonne heure ;à quinze ani| à l'âge où les enfants du dix-neuvième siècle font dai thèmes et des versions, le jeune prince se battait, conquérait, à la pointe du glaive, les éperons de chevaliaf et montrait le caractère belliqueux et bon tout à là . fois qui entoure son nom d'une si pure auréole. *

On sait les tristes commencements de celte guertt ^ funeste pour la France et qui dura cent ans. PhtI?

ti lippe VI de Valois occupait le trône ; à la mort de r-;: Charles le Bel, dernier rejeton de la branche aînée des ff Capétiens, deux compétiteurs se trouvaient en pré- ^ ■; sence : Edouard III, roi d'Angleterre, petit-fils de Phi- , I lippe le Bel par sa mère Isabelle et cousin germain du :' i dernier roi, et Philippe, comte de Valois, petit-fils du .■ roi Philippe le Hardi, arrière-petit-fîls de saint Louis : la descendance par ordre de primogéniture donnait la couronne à Edouard III, mais la descendance par les mâles rendait Tavantage à Philippe ; les prétentions du roi d'Angleterre furent rejetées, il parut n'y pas attacher une grande importance ; il prêta hommage au roi de France pour le duché de Guyenne, mais on remarqua dès lors à quel point son orgueil sembla froissé, lorsque les mains dans les mains du roi de France, il se déclara son homme-lige et jura de lui garder loi et loyauté. Cette cérémonie l'avait humilié, il jura de s'en venger.

Le comte d'Artois, à qui Philippe VI. avait enlevé • son comté, passa en Angleterre, et poussé par la haine que lui inspirait le roi, il excita Thumeur belliqueuse d'Edouard, et il l'amena, sans grande difficulté à déclarer la guerre à la France, (21 août 1337). Les premiers efforts de Philippe furent heureux, mais ' ses faibles succès ne compensèrent pas la perte de la bataille navale de l'Écluse. Sa flotte, composée de cent vingt gros navires, croisait sur les côtes de Flandre, pour arrêter Edouard, qui se disposait à passer de son île sur le continent; la flotte française, prise entre ' les vaisseaux anglais et les vaisseaux flamands, fut vaincue et dispersée,ce fut le premier désastre en cette

32 LE PRINCB IfOIB.

de Galles, son cousin. Le prince le traita en roi et en chevalier : il lui fit servir un souper magnifique, et le servit comme un page aurait pu le faire, s'excusant de prendre place à ses côtés, sur le respect qu'il devait à la majesté royale, (c Cher Sire, disait-il, la journée est vôtre, parles prouesses que vous avez faites ici I » Jean II fut mené à Londres; il entra dans la ville, monté sur un magnifique destrier, tandis que son vainqueur chevauchait sur un petit cheval, mais les acclamations enthousiastes du peuple raccompagnèrent jusqu'à Westminster.

Plus tard, à la bataille de Navarette, où le grand Duguesclin fut son prisonnier, le Prince Noir épargna la vie des prisonniers que Pierre le Cruel voulait faire égorger. Il eut beaucoup de difficulté à gouverner la Guyenne, qui voulait retourner sous le sceptre des rois de France, et le chagrin qu'il éprouvait de voir les conquêtes de son père retourner à la France, grâce à

la sagesse de Charles le Sage, usa rapidement sa vie.

11 s'était marié tard, fidèle à son premier et unique amour pour la belle Jeanne de Kent. La reine Philippine s'était opposée à ce mariage, son fils lui obéit, et demeura Bachelor; Jeanne se maria à Sir Thomas Holland, et devenue veuve, la reine touchée de la oonstaueo de son fils, ne s'opposa plus à leur union. lio co mariage naquit l'infortuné Richard IL

Ias Prtnce Noir mourut à Cantorbéry, en 1369 ; U mourut de la mort la pins chréUenne, et sa perte fut r^mim comme un deuil public. S?a mère l'avait précoilé «u louiboau, son père ne lui survécut que d'une

IB PBIMCE NOIR. 33

année, et son fils orphelin régna, sous la tutelle de ses oncles.

Dans la cathédrale de Gantorbéry, on voit encore le tombeau du généreux vainqueur de Grécy, de Poitiers, de Navarette ; il est représenté, yètu de son armure, le casque en tète, les mains jointes, et cette figure de pierre rappelle encore les traits superbes des Plantagenets. Un lévrier est couché à ses pieds, et sur son écu sont gravés les lys de France et les léopards d'Angleterre. Son épée était suspendue sur le tombeau ; on dit que Gromwell la prit et la garda. Audessus de la tombe est peinte une représentation des trois personnes divines, auxquelles le prince avait une grande dévotion. L'épitaphe qui se lit encore, fut composée par lui-même : nous en citerons un fragment :

En terre avoy grande richesse Dont je fis grande noblesse, Terre, maisons et grand trésor Draps, chevaux, argent et or; Mais aujourd'hui suis povre et chétif, Profond en la terre gis...

Pour Dieu, priez au céleste Roi Que merci ait de Tâme de moi I

Gette touchante épitaphe couronne bien cette vie si humble et si grande, et quoiqu'il fût le vainqueur de nos pères, on doit prier pour ïâme de lui.

de Galles, son cousin. Le prince le traita en roi et en chevalier : il lui fit servir un souper magnifique, et le servit comme un page aurait pu le faire, s'excusant de prendre place à ses côtés, sur le respect qu'il devait à la majesté royale, (c Cher Sire, disait-il, la journée est vôtre, par les prouesses que vous avez faites ici I » Jean II fut mené à Londres; il entra dans la ville, monté sur un magnifique destrier, tandis que son vainqueur chevauchait sur un petit cheval, mais les acclamations enthousiastes du peuple raccompagnèrent jusqu'à Westminster.

Plus tard, à la bataille de Navarette, où le grand Duguesclin fut son prisonnier, le Prince Noir épargna la vie des prisonniers que Pierre le Cruel voulait faire égorger. Il eut beaucoup de difficulté à gouverner la Guyenne, qui voulait retourner sous le sceptre des rois de France, et le chagrin qu'il éprouvait de voir les conquêtes de son père retourner à la France, grâce à la sagesse de Charles le Sage, usa rapidement sa vie.

Il s'était marié tard, fidèle à son premier et unique amour pour la belle Jeanne de Kent. La reine Philippine s'était opposée à ce mariage, son fils lui obéit, et demeura Bachelor ; Jeanne se maria à Sir Thomas Holland, et devenue veuve, la reine touchée de la constance de son fils, ne s'opposa plus à leur union. De ce mariage naquit l'infortuné Richard IL

Le Prtnce Noir mourut à Cantorbéry, en 1369 ; il mourut de la mort la pins chrétienne, et sa perte fut regardée comme un deuil public. Sa mère l'avait précédé au tombeau, son père ne lui survécut que d'un©

IB PBINCE NOIR. 33

année, et son fils orphelin régnai sous la tutelle de ses oncles.

Dans la cathédrale de Gantorbéry, on voit encore le tombeau du généreux vainqueur de Grécy, de Poitiers, de Navarette ; il est représenté, yètu de son armure, le casque en tète, les mains jointes, et cette figure de pierre rappelle encore les traits superbes des Plantagenets. Un lévrier est couché à ses pieds, et sur âon écu sont gravés les lys de France et les léopards d'Angleterre. Son épée était suspendue sur le tombeau ; on dit que Gromwell la prit et la garda. Audessus de la tombe est peinte une représentation des trois personnes divines, auxquelles le prince avait une grande dévotion. L*épitaphe qui se lit encore, fut composée par lui-même : nous en citerons un fragment :

En terre avoy grande richesse Dont je fis grande noblesse, Terre, maisons et grand trésor Draps, chevaux, argent et or; Mais aujourd'hui suis povre et chétif, Profond en la terre gis...

Pour Dieu, priez au céleste Roi Que merci ait de Fâme de moi I

Cette touchante épitaphe couronne bien cette vie si humble et si grande, et quoiqu'il fût le vainqueur de nos pères, on doit prier pour l'âme de lui.

Page 1