‹ Études et notices historiquesChapitre 5 sur 20 · IS.ABEL DE CASTILLE · texte numérisé non relu

IS.ABEL DE CASTILLE

Grande entre les reines, pure et sainte entre les femmes telle apparaît dans Thistoire la fille de Juan II, la femme de Ferdinand d'Aragon. Deux faits éclatants dominent sa vie : la découverte du Nouveau-Monde et la conquête de Grenade, comme des étoiles, sur un ciel d'azur, resplendissent au milieu de cette existence, si haute, si sereine, et vouée, quoiqu'elle se passât sur un trône, aux plus humbles devoirs d'une femme, d'une mère et d'une servante des pauvres.

Sa jeunesse s'était écoulée dans la retraite et l'abandon ; son frère Henri la négligeait, et lorsqu'il mourut d'une mort prématurée, une de ses nièces, Jeanne, prétendit au trône : Isabelle, forte de ses droits, les revendiqua par les armes, et la bataille de Toro, eji 1476, la mit en pleine possession du royaume de Castille. Elle avait alors vingt-six ans; elle était mariée depuis si^ ans à Ferdinand d'Aragon, et leurs Etats étant unis, ils prirent le titre deroi^ d'Espagne. Son époux ne régnait pas à sa place ; elle régnait avec son époux; elle assistait toujours au conseil et elle était nommée dans tous les actes publics.

Son œil pénétrant qui comprit les desseins de Christophe Colomb, qui discerna en Gonzalve de Cordoue le valeureux capitaine, qui distingua Fernand

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Gortez, devina sous la bure de saint François un homme éminent, un de ceux devant lesquels^ selon l'expression de Shakspeare, la terre entière peut se lever et dire : C'était un homme. Ximénès, prêtre franciscain, fut présenté à Isabelle par le cardinal de Mendoza : elle Tétudia et elle vit en cet homme obscur l'intelligence qui pouvait comprendre ses grands projets, et l'aider à les accomplir.

« Ximénès, dit le P. Ventura, toujours pauvre « religieux de Saint-François alors même qu'il occupa « le plus riche siège de la chrétienté ; grand théolo- « gien et homme d*État de premier rang ;' possédant « toutes les langues anciennes et très-versé dans la « littérature moderne ; réformateur des ordres relief gieux et habile régisseur du royaume ; homme de « conciliation et de piété et conquérant redoutable ; (( la terreur des Maures, qu'il subjugua par ses armes, <( et l'apôtre des Maures, qu'il convertit par ses prédi- « cations -, cardinal de la Sainte Église et ministre du « plus grand empire du monde ; réunissant en sa per- « sonne toutes les grandeurs et toutes les dignités, et « assez modeste pour en redouter les charges, assez « habile pour en exercer toutes les fonctions, assez (( consciencieux pour en accomplir tous les devoirs ; (( génie vaste dans lequel les plus grands projets se « succédaient avec la rapidité de la pensée et se réali- « saient avec la perfection de Tordre ; âme grande et « supérieure à toutes les misères de l'amour-propre ; « sachant tempérer la sévérité par la douceur, la har- « diesse par la prudence, l'autorité par la bonté ; tresse habile à déjouer toutes les cabales, et assez généreux

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<( pour ne jamais tirer vengeance de ses plus cruels « ennemis, tel futXiménès, tel fut Thomme auquel Isa- « belle et Ferdinand donnèrent toute leur confiance. »

La reine obtint pour lui, du Souverain-Pontife, rarchevêché de Tolède ; elle disait dans sa lettre : « Je supplie Sa Sainteté d'obliger le frère Ximénès à « accepter cette dignité; car Tunique chose que je « craigne, c'est de le voir refuser cette charge, précise sèment parce qu*il en est digne. » Le bref du pape arriva, conforme aux desseins de la reine; un jour que Ximénès, après avoir travaillé avec elle, allait se retirer, elle lui dit :

« Père, voici une lettre du pape pour vous ; lisez-la et voyez ce qu'il y a à répondre. »

Ximénès baisa la lettre et en lut la suscription : Au cardinal XiménèSy archevêque de Tolède. Il demeura interdit et reprocha à Isabelle sa trahison. Elle lui répondit :

« Père, ne vous effrayez pas ; rien ne vous oblige à renoncer à vos vœux; Dieu a mis en vous de quoi faire plusieurs grands hommes. Le premier ministre de la couronne d*Espagne ne nuira en rien à Tarchevèque de Tolède, ni celui-ci au parfait religieux de Saint- François. »

Il fut ministre, il fut archevêque et il a mérité cet éloge de Fléchier : « Sa sévérité était accompagnée (( d'une probité constante, égale, incorruptible, d'un (( amour tendre pour le peuple et de cette qualité si « rare, et pourtant si nécessaire à tous ceux qui gou- « vement, que l'Écriture a appelée la faim et la soif « de la justice. »

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Nous Tenons d'insister sur les yertus et le génie de Ximénès, parce qu'il fut le cœui» et le brafe du règne d'Isabelle : elle l'avait sorti de l'humilité de sa vie cachée, elle l'avait associé aujt labeurs de la couronne, et tant qu'elle vécut, tant qu'elle étendit §ur lui son bras tutélaire, lés grandes entreprises réussirent avec un éclat admirable. Après sa mort, Ximénès vit son zèle, ses ardentes pensées, seà rares talents, entravés par là basse jalousie de Ferdinand. Le génie demeurait le même, mais le puissant moteur qui lui permettait de réaliser ses admirables pensées n'était plus.

Le premier acte du règne d'Isabelle, après une brillante campagne en Portugal, où elle chevauc'hà ellemême au milieu de Tarmée, réalisa sans doute le rêve de sa vie. Depuis sept cents ans, les Maiires occupaient en Espagne une position incontestée. Saiiit Ferdinand leur avait tavi Cordoue, mais Grenade leur restait, Grenade et son vaste territoire : une civilisation étrange, élégante et barbare, romanesque comme la chevalerie, terrible et sahglânte côttitûe le Coran, s'était Implantée au Sein de cette EiSpagnè, guignée jadis à Jésus-Christ par le sang dlnnoftlbtâbles ittàrtyrs. Les Sciences naturelles, professées avec éclat à Grenade par des professeurs arabes, attiraient autour de leurs chaires lés jeunes Espagnols; dans les carrousels, on Voyait lutter, de vaillance, et souvent de courtoisie, les chrétiens et les musulmans ; des captives chrétiennes, amenées à Grenade, étaient entrées dans lés harems des rois et des émirs, et de ce mélange des deux races ennemies naissaient, pour les catholiques, des défaillances dans la foi qui inquiétaient

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isàbelle* Elle rtàôlul dé prèndrè Vépéé dô Pélagè et de {"êrdih&nd et de chÀsser de la péniiisule ibérique les dernières tribus venues dfe l'Afrique et de l'Asie à là requête du comte Julien.

Les Maures lui fournirent îè înollF dô cette guer^é qu'elle souhaitait entreprendre : ils enlevèrent, par trahison, la place de Zahara; les chi'é tiens prirent Alhama, la ville aui bains tnagnifiqUes; Isabelle revêtit de nouveau là tUîrasse, et se mit, avec le roi Ferdinand et le cardinal Ximénès, à la tête d'une puissante armée, que conduisait le grand capitaine Gonzalve de tlordoue. La campagne dura plusieurs années; Isabelle èlposa sa vie et donna ses joyaux et sa vaisselle d'argent pour la subsistance des soldats ; toutes les Villes du Royaume de Q^bade, successivemeM assiégées, tombèrent au pouvoir des chrétiens : la grenade se maflgvait graîn à grain, selon le dicton vulgaire. Les rois iilafchaient à la tête des troupes et campaient avecelles ; ofa voyait, pendant la nuit, la lente d'Isabelle illuminée par la lampe qui éclairait sa pieuse veille, car jamais elle n'omettait ses dévotions et ses prières aôcoutumées ; uiie iiuit, le feu prit à celle tente et ettibrasaloutle câtop. Isabelle, le lendemain, ôi*d6nna de rebâtir le camp en forme de ville, d'élever des maisons èl non dés tentes, et elle donna à cette cité improvisée, et qui dure encore, le nom de Santa-Fé.

Enfin, après dix ans, Grenade fut investie par les Espagnols, les sorties désespérées des Maures firent fcoUlei^ beaucoup de sang, mais né purent sauver l'hétitàgé de Ëoûbdii. Neuf mois de siège rédlisirent la ville : elle se rendit ; le roi Boabdil obtint de ^e t^^Vt^^

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dans les montagnes des Alpuxares, dans un domaine que les rois lui concédaient. Au moment oii il quittait la Tille de ses ancêtres, le canon tonnait, l'étendard de Castille et d'Aragon flottait sur les tours de TAlhambra ; il vit venir à lui le cardinal Ximénès, et lui dit avec douceur :

« Occupez, seigneur, cette ville au nom de vos puissants souverains, à qui Dieu livre Grenade, à raison de leurs mérites et des péchés des Maures. »

Ximénès donna à ce roi infortuné toutes les marques de respect qu'une âme généreuse peut accorder au malheur ; il reçut le môme accueil de Ferdinand et d'Isabelle, et dit, en offrant les clefs de Grenade au roi d'Aragon :

« Prends les clefs de ce paradis, vaillant prince, puisque Dieu l'a voulu ainsi, »

Isabelle le reçut avec une noble et généreuse sympathie, mais elle levait sans cesse les yeux vers les tours de l'Alcazar : enfin elle vit la croix s'élever sur cette tour, entre les châteaux et les lions de Castille ; une clameur enthousiaste salua le signe du salut, et Isabelle tomba à genoux. Le vœu de toute sa vie était accompli, et, des Pyrénées jusqu'à la mer, le Christ vivait, le Christ avait l'empire.

Ceci se passait en l'année 1492. Deux ou trois ans auparavant, un religieux du couvent franciscain de Ribada, avait présenté à la reine un marin- génois, qui se nommait Christophe Colomb. Cet homme pauvre, obscur, affirmait qu'au delà de 1 Océan existaient des terres et des îles, et il demandait quelques secours d'hommes et d'argent pour aller à la découverte de

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ces pays inconnus, qu'il voulait gagner à Jésus-Christ. Depuis huit ans, ses sollicitations étaient restées infructueuses : il avait imploré tour à tour les princes et lés républiques de l'Italie, les rois de France, d'Angleterre, Ferdinand d'Aragon lui-môme ; tous ne virent dans ses projets qu'une rêverie gigantesque et une témérité qui ne mériterait pas de réponse. Il allait retourner en Italie et abandonner à jamais l'espoir de découvrir un monde nouveau; mais le moment de Dieu était venu, et il rencontra enfin des âmes capables de comprendre la sienne.

Ce fut d'abord un saint religieux, le Père Juan Perez, qui l'exhorta à la patience et le supplia de différer son départ pour Tltalie jusqu'à ce qu'il eût parlé à la reine. Isabelle écouta Christophe Colomb, et un ardent enthousiasme s'éveilla en son âme. Elle mit à la disposition du navigateur l'argent dont il avait besoin pour équiper trois vaisseaux; elle lui donna, avec une confiance pleine de foi, tous les objets nécessaires pour le culte qu'on célébrerait bientôt sur ces rivages inconnus, et elle lui fit expédier des lettres-patentes par lesquelles il éidiii déclaLvé grand amiral de VOcéan et vice-roi de la terre ferme et des îles quil allait découvrir. Le premier vendredi d'août de l'année 1492, le signe de la croix arboré au mât du vaisseau amiral, Colomb mit à la voile pour aller conquérir un royaume au Christ et des domaines à l'Espagne, dont la noble souveraine l'avait protégé.

Une invisible main poussa cette petite flotte chargée d'une si grande mission : les tempêtes, les vents contraires, les révoltes de l'équipage ne purent l'arrêter,

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et, hait mois après son départ, Colomb traversa en triomphateur cette Espagne qui l'avait vu pauvre, mendiant à la porte des couvents et rebuté de tous ceux à qui il exposait ses plans, si admirablement réalisés ! Dans toutes les villes qu'il traversait, on sonnait les cloches à son arrivée et les peuples contemplaient avec admiration les trophées de sa conquête, les Indiens qu'il amenait et qui étaient chargés d'or, de fleurs (it de fruits étrangers, Il arriva ainsi h Barcelone, aux pieds du trône d'Isabelle ; elle l'attendait, assise auprès du roi Ferdinand, entourée de la noblesse espagnole, et lorsque l'amiral parut, les rois vinrent au-devant de lui ; Isabelle avait les larmes aux yeux, elle tendit ses mains à Colomb qui se proster-? nait devant ellC;, le releva et le ût asseoir près du trône. Les Indiens, chargés de trésors, étalent 1^, présents, comme des trophées vivants : Cl^ristophe fit le récit de son voyage et de ses glorieuses découvertes, n'attribuant son succès qu'à Dieu el aux rois catholiques. Ce récit fini, Isabelle se prosteruî^, le visage contre terre, adorant et remerciant le Seigneur ; puis le Te Deum éclata, célébrant dans son magnifique langage la plus grande découverte que les hommes aient faite, et qui n'est due qu'à I4 pénétration d'un seul et à la noble confiance qu'Uabel|§ avait eue ^n lui,

La vie d'Isabelle ne fut pas très-longue : l'ardeur de son âme la consuma et elle usa vUe une trame qu'elle n'avait jamais ménagée. Elle n'avait que cinquante ans lorsqu'elle mourut en 13ÇI3,àMediua del Campo, d'une maladie qui résultait dps fatigues qu'elle p'était imposées. « Jamais, s'écria Ximénès, jamais l'univers ne

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a verra une souveraine d'une telle grandeur d*âme, « d'une telle pureté de cœur, d'une telle ferveur de « piété, d'une telle sollicitude pour la justice ! » Ainsi parlait celui à qui elle avait tant de fois ouvert son âme ; les contemporains sont unanimes dans leur admiration. Cette reine, brave comme un chevalier sur le champ de bataiUe, intègre, prudente, avisée dans ses conseils co mme le plus éclairé des magistrats, fervente et austère comme une religieuse, était, dans sa vie domestique, la plus tendre épouse et la mère la plus vigilante. Elle supportait les torts de son volage époux avec une patience silencieuse, d'autant plus louable qu'elle aimait celui qui la délaissait ;elle surveillait avec le plus grand soin l'éducation de ses filles ; elle réunissait autour d'elle Ips femmes et les jeunes filles nobles qui avaient une réputation pure, et, au n^ilieu de ce cercle d'élite, elle travaillait à l'aiguille comme une humble femme, et l'histoire dit qu'elle se plaisait à coudre les chemises du roi Ferdinand, de cette môme main qui tenait l'épée et le sceptre. La pureté de son âme, qui se reflétait dans la beauté de son visage, se trahissait encore dans les habitudes scrupuleuses et délicates de sa vie intérieure: elle n'avait ni camarer a-major ni dames d'atours, et elle ne souffrait pas qu'une main étrangère l'aidât à sa toilette. Elle réunissait en elle, comme l'ont remarqué les historiens, les vertus les plus opposées, mais toutes prenaient naissance dans sa foi vive et dans son extraordinaire piété. La conquête de Grenade fut une œuvre de son zèle, la découverte de l'Amérique est due à sa foi ardente : elle voulait la propagation de l'Évan-

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