‹ Études et notices historiquesChapitre 9 sur 20 · LE CARDINAL DE XIMENÈS · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE XIMENÈS

inférieur comme homme, comme prêtre, comme homme d'État, à ce grand Ximénès, qui n'eut jamais d'autre ambition que d agrandir le domaine de Dieu sur la terre et de rendre son Espagne illustre par la foi, par la science et par les mœurs.

Que faut-il penser du caractère deLouisXI? Redouté pendant sa yie, décrié après sa mort, il a laissé une mémoire sombre et flétrie; pourtant, depuis quelques années, les historiens^ creusant plus avant dans les actes de son règne, lui sont moins sévères etTun d'eux remarque que la seconde branche des Valois, qui succéda à Charles VllI, fut bien peu favorable à la première ; les historiens de Louis XII ont accablé de reproches le nom et le règne deLouis XI, qui, lui-même, n'avait pas vu d'un œil favorable ce parent si proche, héritier désigné de la couronne. Louis XI n'avait pas hérité de la bonté et de l'aménité de son père, mais il n'avait pas non plus l'insouciante mollesse dans laquelle s'endormait le roi à Bourges, et s'il se permit des faiblesses, il ne les afficha jamais : on ne lui connut pas d'Agnès Sorel.Lesépreuves de sa première jeunesse ravalent rendu défiant ; entouré d'ennemis cachés, il était devenu cauteleux; plein d'activité, de prudence, il ne négligeait aucune de ses affaires de roi, mais Tesprit profond qu'il avait reçu en partage, lui faisait mépriser les honneurs, le faste, l'apprêt, et du rang suprême, il n'appréciait que l'autorité. Il fut l'implacable adversaire de ces grands vassaux dont la puissance menaçait lepouvoir royal et Jean et Jacques d'Àr. magnac, le connétable de Saint-Pol, et bien d'aut res portèrent leur tête sur Téchafaud et virent le pouvoir

de leur race à jamais détruit. Par sa patiente politique, Louis abattit Torgueil des grands seigneurs ; il émancipa les bourgeois, contint dans l'obéissance les gens de guerre; il rendit au royaume de France le comté de Provence, séparé de la couronne depuis les GarIovingiens,enlevarArLoisà l'héritière deBourgogne; il acquit le Roussiilon; il fit, comme le dit un historien, de grandes choses avec de petites gens, il encouragea les manufactures, créa les postes, rendit permanents les offices de judicature, fortifia le royaume par lapolitiqueet les armes; il ne descendit au tombeau qu'après ses rivaux et ses ennemis, et il fut un meilleur roi, plus en souci du bien de son peuple et de la grandeur de son pays, que Charles VII, son père, et que Louis XII et François 1", ses brillants successeurs. Ajoutons que sa religion fut vive et sincère.

De sa seconde femme, Charlotte de Savoie, Louis avait eu trois enfants, Anne, qui devint dame de Beau* jeu, Jeanne y que l'Église a placée sur les autels, et Charles, qui régna quelques années après son père. De ces trois enfants, Louis parut chérir surtout sa fille aînée, qui par son esprit, son adresse, ses talents, flattait son orgueil paternel ; Jeanne dont la naissance fut une déception pour son père, qui désirait un fils, se vit toujours rebutée . elle était faible, délicate et sans beauté, et Louis, la voyant un jour descendre de litière, s'écria à haute voix : — Pasques Dieu I je ne l'aurais pas crue si laide ! — Un portrait authentique de Jeanne montre qu'elle avait les traits de son père.

Il lui parlait à peine, Tenfant intimidée tremblait en sa présence et n*avait pour consolation que les

soins de sa ipère et raffeciion de quelques vieux sèr^ viteurs ; seuls, ces amis fidèles connaissent Tintelligence et les vertus de cette enfant prédestinée, qui fut malheureuse depuis le berceau jusqu*à la tombe ; s^ mère,qui craignait aussi l'humeur ombrageuse du roi, la consolait ; elles se soutenaient Tune l'autre, comme deux plantes sur une cime élevée, et exposées à toutes les tempêtes. Le jour de sa naissance Jeanne avait été fiancée à son cousin, Louis d^Orléans, qui fut depuis Louis XII, brillante alliance approuvée par la sagesse humaine, et qui réservait à Jeanne les plus cruelles épines que puisse cacher une couronne.

Jeanne n'avait que douze ans lors de son mariage, et ce ne fut que quatre ans après qu'elle habita la maison de son mari ; elle n'y fut pas reçue comme une épouse attendue et désirée, Louis d'Orléans n'aimait pas cette compagne que la politique lui avait imposée dès le berceau, et, sans garder de ménagements, il laissa voir à Jeanne l'antipathie qu'elle lui inspirait. Elle Taimait, et elle sut ce qu'il y a d'amertume dans les dédains d'une créature tendrement chérie; elle vécut seule, abandonnée, et n'ayant d'autre soutien que sa piété si profonde et si touchante ; son âme pure se purifia encore dans ce creuset; elle y laissa toutes les vanités de la femme, toutes les vaines sensibilités du cœur; elle continua à aimer, mais avec un détachement complet d'elle-même, à ce point que voyant que sa présence était importune à Louis, elle se retira au château de Linières, où elle avait été élevée, et elle ne revint auprès de lui qu'après la mort de Louis XI (1483).

L'avénement du jeune roi, Charles VIII, avait éveillé toutes les ambitions de Louis d'Orléans. Anne, dame de Beaujeu, fille aînée du roi défunt, avait reçu de son père la mission de gouverner TÉtat pendant la minorité de Charles ; elle s'acquittait de sa charge avec habileté et fermeté, et les prétentions du duc d'Orléans à la régence la trouvèrent inflexible ; il ne pouvait supporter l'idée qu'une femme eût plus de pouvoir que lui dans ce royaume, qui, peut-être, lui appartiendrait dans un prochain avenir, car la santé du roi ne lui promettait pas une longue vie ; Louis s'appuyait sur les sympathies populaires, il mettait en avant son titre d'époux de Jeanne, et il entra en lutte ouverte avec la régente. Les États du royaume s'assemblèrent à Tours, le 5 janvier 1484, et votèrent des remerciements publics à la dame de Beaujeu, dont la conduite justifiait pleinement le choix de son royal père ; cette démarche irrita l'orgueil du duc d'Orléans, il s'en plaignit hautement ; le parlement de Paris rejeta ses remontrances, et la régente résolut de faire arrêter son beau-frère. Averti à temps, il prit la fuite et alla se jeter dans l'armée de Bretagne, alors en armes contre la France. Cette déplorable démarche eut le plus cruel retentissement ; le jeune roi tint un lit de justice auquel assistaient les pairs du royaume ; le duc, accusé de haute trahison fut cité devant la cour pour répondre de sa félonie.

On peut juger de la situation de Jeanne de Valois pendant que se déroulaient ces cruels événements ! Elle alla se jeter aux pieds de son jeune frère, demandant grâce pour l'époux qui les avait tant offensés

tous les deux ; Charles VIII la consola et la comtesse ' de Beaujeu lui dit avec tendresse : — Ghère sœur, vous ne serez jamais suspecte à personne ; vous nous êtes très-chère, et plût à Dieu que le duc n'eût jamais écouté d'autres avis que les vôtres !

Ces témoignages d'amitié étaient impuissants pour ranimer un cœur blessé ; toutes les nouvelles qui arrivaient de Bretagne désolaient la duchesse : Louis portait les armes contre son pays et Ton disait que pour mieux s'attacher le duc François II, il voulait faire annuler son mariage avec Jeanne de Valois, et épouser l'héritière de Bretagne, dont la beauté l'avait charmé. Les événements se succédaient : on apprit bientôt que l'armée française, commandée par la Trémouille, avait vaincu à Saint-Aubin-du-Cormier, l'armée bretonne (28 juillet 1488) et que le duc d'Orléans, après des prodiges de courage, avait dû rendre son épée. La Trémouille l'avait traité avec respect, tout en le faisant garder étroitement dans le château de Saint- Aubin.

— Ma sœur, vous êtes vengée I dit Charles VIII en apprenant ces nouvelles à Jeanne,

Elle tomba à genoux, fondant en larmes, s'écriant : — Pardon, pardon mille fois pour mon mari, pour votre frère, pour le gendre de notre père I Si vous n'avez miséricorde pour lui, prenez pitié de moi I — Jour de Dieu I répondit Charles, vous demandez la grâce d'un criminel d'État I — Hélas ! je le sais, ditelle humblement, mais il est mon mari et votre frère, et volontiers raourrais-je pour lui, si vous l'ordonuiez...

Elle arracha à son frère cette grâce tant désirée : Louis fut mis en liberté, mais l'ambition et Tamour s'unirent pour faire de lui le modèle des ingrats. Au lieu de revenir vers la femme dévouée à laquelle il devait la vie, il entretint des relations avec le vieux duc de Bretagne et l'on surprit des lettres écrites par le mari de Jeanne de Valois à Anne de Bretagne. Le roi Charles, indigné, fît aussitôt arrêter le duc d'Orléans. Il fut conduit à la tour de Bourges, enfermé dans la cage de fer et traité en criminel d*État. Le roi avait pu oublier ses propres injures, il ne put pardonner les offenses faites à sa sœur. Mais Jeanne montra dans ces douloureuses circonstances, quelle âme noble elle avait reçue du Ciel. Tous les jours, par lettres et par paroles, elle suppliait le roi et la comtesse de Beaujea en faveur de ce coupable qui l'avait dédaignée, offensée, abandonnée ; elle- avait oublié toutes les injures, elle ne se souvenait que de son amour et de son devoir. Elle obtint enfin la permission d'aller visiter le malheureux captif ; elle arriva à Bourges, elle descendit dans un cachot affreux, elle arriva près de cette cage lugubre, isolée sur un pilier de granit, et élevant vers son mari des yeux noyés de larmes, elle lui dit : — Ah I Monsieur, en quel état êtes-vous 1

Peut-être s'attendait-elle à trouver enfin un peu de tendresse et de reconnaissance, juste prix de son dévouement ; mais Dieu ne le permit pas ; le duc la regarda avec froideur, et lui répondit :

— Madame, laissez-moi mourir tranquillement, haïssez- moi ; mais n'insultez pas à ma misère.

Il croyait que la flUe outragea de Louis XI avait provoqué sa captivité et rien ne put le détromper ; elle se défendit avec>mour, avec force, avec dignité ; il ne voulut pas se laisser convaincre, elle le supplia de lui permettre de rester auprès de lui, pour le soigner, il refusa ; elle revint le Ipu^emain et ne fut pas mieux accueillie. Sa présence à Bourges dévaluait inutile^ elle résolut de retourner à 1^ cour, où du moins elle pourrait plaider la c^use de celui qui la repoussait, mais avant de partir, elle vendit ses bijoux et en fît parvenir ea secret le produitau prince, afin qu'il pût alléger un peu sa terrible situation.

Elle recommença ses pieuses démarches, elle s'associa un ami particulier de Charles VIII, le sire de Myolan, elle lui p^rla ^vec tant d'4p[ie et de cœi^r qu'il usa de son crédit si^r le roi, et le supplia en de tels termes, que le roi s'émut, et dit : — Le duc, mis en liberté, fera encore des chagrins à sa femme. — Mais, Sire, on fait mourir la duchesse en le ^ ete^ant prisoi^nier I

Le roi était ébranlé, la comtesse de Beaujeu résistait encore, elle avait des motifs particuliers de ressenti-r ment contre le duc d'Orléans ; Jeanne, accompagnée de son vieil ami, parut en habits de deuil devant le roi, et l'histoire a conservé le souvenir des nçihlôs paroles avec lesquelles elle plaida la cause de sqq ^poux :

a — Sire, lui dit-elle, je u'ignore pas que les larmes des femmes font peu d'impressiou sur le cœur des hommes, je n'emploierai pas ce moyen auprès 4e vous, quoique je sois plongée dans la plus amère douleur au souvenir des malheurs de mon mari. Que puis-je dire

en sa faveur ? Ou l'acpuse du crime de haute trahison pour s*être retiré en Bretagne, pour avoir combattu contre vous et î^voir traité avec vos ennerpis, pour avoir voulu me répudier aûn de prendre une autre épouse dans la m?iison de Bretagne, Voici ce que j'oppose à ces accusations :

(c D*abord, il n'a pas voulu vous offens9r en sortant de vos États, il ne se croyait pas en sûreté ; en se retirant chez le duc en pretagne, il avait l'intention d y vivre tranquille, si vous aviez voulu le lui permettre, Vous lui faites un crime de sa fuite, mais ce crime n'est qu'un effet de ses alarmes, iin manque de con*

fiance en votre bonté I

« Il a pris les armes, il a combattu contre vous^ m^is il a agi par hasard et sans réflexion ; vos troupes se sont avancées, les Bretons ont voulu répondre, mon seigneur a été entraîné avec eux au combat. Supposez encore qu'il ait été coupable dans cette occasion, n'at-il pas bien expié sa fantô par une prison si rigoureuse?

« A regard de ce projet de mariage, j'ai toujours pru que c'était une feinte pour s'attacher de plus en plus le duc de Bretagne et les Bretons. Je ne l'ai jarnafs soupçonné devouloir m'abandonner. Mais eût-il formé ce projet, ce serait moi qu'il aurait le plus ofTensée, et permettez, Sire, que je lui fasse merci 1 Accordez à votre beau*frèrp une grâce qui vous fera honneur et vous gagnera le cœur de ce prétendu ennemi^ U vous sera plus glorieux de pardonnera un prince malheureux que de l'avoir vaincu sur les champs de bataille* Et considérez que les haines entre parents sont d'abord

très-vives, mais qu'elles ne doivent pas être durables. » Ce discours, rendu plus touchant par les larmes, émut le jeune roi, il releva sa sœur prosternée devant lui, et lui dit : — Vous aurez, chère sœur, celui que vous aimez si fort. Plaise au ciel que vous ne soyiez pas un jour victime de votre tendresse'!

Le duc d'Orléans fut délivré aussitôt, il témoigna sa reconnaissance à sa femme par de bons procédés, et à son beau-frère par une démarche loyale, faite pour les rassurer tous deux. Il offrit à Charles VIII de solliciter pour lui la main d'Anne de Bretagne, il réussit dans son ambassade, et Anne devint reine de France (1491). Son union avec Charles devait être de courte durée ; sept ans s'écoulèrent remplis par la campagne de Naples,par Téclatante victoire de Fornoue, par des projets de conquête en Italie et en Grèce, et le roi mourut subitement et accidentellement, au château d'Amboise (1498).

Le duc d'Orléans devenait roi de France sous le nom de Louis XII, Jeanne montait sur le trône de son père, mais dès les premiers moments de règne, elle se sentit menacée dans cette union qui formait son seul bonheur sur la terre. Louis, qui pardonnait à ses ennemis, le roi qui ne vengeait pas les injures du duc d'Orléans, accabla de douleur la femme généreuse qui lui avait sauvé la vie. Les raisons politiques appuyaient ses désirs secrets : il n'avait pas d'enfants de son union de vingt ans avec Jeanne ; Anne de Bretagne pouvait porter à un nouvel époux son riche apanage, et devenir pour la France une cause funeste de guerre ; le mariage de Louis avec Anne levait ces

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difficultés. Jeanne de Valois devait être immolée à ces raisons d'État, et quoique Louis XII ait lutté un peu contre l'avis de ses conseillers, il céda, et la procédure en nullité de mariage fut commencée et poursuivie avec activité.

Jeanne y fît opposition et défendit ses droits avec fermeté ; toutes les réponses aux interrogatoires sont pleines de pudeur et de dignité. Elle s'entoura de conseils ^ elle fit plaider sa cause, mais les vues politiques l'emportèrent sur Timprescriptible sainteté du mariage, le mariage de Louis et de Jeanne fut annulé; pâle, vêtue de deuil, accompagnée de saint François de Paule, qui avait assisté Louis XI à ses derniers moments, Jeanne entendit cette sentence, avouant depuis qu'elle avait failli en mourir sur l'heure. Mais, se surmontant, elle dit avec calme à son confesseur : — Dieu soit béni I sans doute, il me rend ma liberté afin que je le serve mieux que je ne l'ai fait jusqu'à ce jour I

Elle revit Louis XII, et lui demanda pardon des torts qu'elle aurait pu avoir envers lui ; ému enfin, il s'accusa, la plaignit, la supplia de prier pour lui et ils se séparèrent pour toujours.

Jeanne se retira à Bourges, et cette âme méconnue et délaissée, se jeta dans le sein du Dieu qui ne trompe et n'abandonne jamais. Elle vécut solitaire, ne cherchant que les pauvres, son revenu ne suffisait pas à ses aumône s, elle vendit sa vaisselle et ses meubles pour donner des secours aux malades et des dots aux jeunes filles qui voulaient se marier. Mais la prière habituelle, sa charité ardente ne suffisaient pas aux

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élans de soti ftoie ; elle t^oulat hotlorôr Dieu et Marie par la fondation d'dn ordre nouveau, consacré à honorer d'une manière spéciale les vertus de la Très- Saintô Vierge.

Après deux ans de réflexion, elle rassembla dix jeuiies fl[lles,qui avaient la vocation religièiise,et vécut avec elles, sous la même règle. Cet institut nouveau s'appela VAnnonciade, parce que les religieuses faisaient profession d'un culte particulier pour le saint mystère de T Annonciation.

Ces œuvres de piété et de charité remplirent les dernières années de la vie de Jeanne de Yalois^ mais cette vie, usée par tant de chagrins, fut courte, et six ans après l'annulation de son mariage, Jeanne expira au milieu de ses jeunes compagnes : Tamour de Dieu embrasa son âme jusqu'au dernier moment, mais lors(}u'on rengageait à prier pour sa gùérison, elle répondait avec vivacité : — Que je demande à Dieu de vivre I c'est ce que je ne ferai jamais I

La première femme de son père, Marguerite d'Écôsse, avait dit à peu près la môme chose en mourant.

Après la niort de Jeanne (23 janvier 1504), les religieuses trouvèrent sur son cœur un instrument de pénitence, renipli de pointes d'argent. C'étaient les débris d'un luth dont elle avait joué autrefois.

Là douleur publique honora ses funérailles, et trente miracles, constatés j jprermiïient âù Saint-Siège de la placer sur les autels.

Anne de Beaujeu ne ressembla en rien à sa sainte sœur. Louis XI l'aimait dé prédilection, il lui trouvait son propre esprit, politique> habile et entrepiienant ;

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il iie Voulut pas Téloigner de lui en la mariant à un duc souverain oU à Unrdii il lui fit épouser son propre parent, le comte de Beaujeu, fils du duc de Bourbon, Jean îî, dit le Bon^ et qui, après la mort de son père» se trouva le plus riche et le plus puissant des princes du sang. Lduis XI prévoyant sa mort prochaine, e^ considérant Tettrêmé jeunesse de Charles son fils, la nomma Régente, et elle justifia ces choix en s'appuyant sur les États et en déployant la plus active fermeté. Mais les historiens ont cru qUe, dans la rigueur dont elle usait au nom de so^ frère, contré le duc d'Orléans, se mêlait le courroux d'une femme jalouse : elle aurait aimé le duc, et rebutée par lui, elle Taurait poursuivi d'une haine implacable. On ne saurait affirmer ni contester absolument cette assertion, mais le go().t du pouvoir, l'ambition paraissent avoir occupé la grande place dans la vie d'Anne de Beaujeu, et Ton peut attribuer son opposition aux complots du duc d'Orléans, bien plus à sa fidélité envers le roi, son frère et son pupille, qu'à une passion toute féminine.

De son mariage avec Pierre de Beaujeu, elle n'eut qu'une fille, Suzanne, la plus noble et la plus riche héritière de France. Louis XII la maria à son cousin, Charles de Bourbon-Montpensier, qui devint depuis connétable de France, et qui eut le malheur de trahir son pays et son roi. On a attribué à Anne de Beaujeu les premières divisions qui s'élevèrent entre le roi et le connétable, mais il est plus juste de les attribuer à Louise de Savoie, mère de François I", dont le connétable avait refusé la main. Elle essaya de proté-

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ger son gendre contre la colère du roi, mais on ne voit pas qu'elle ait le moins du monde approuvé sa félonie.

La fille de Louis Xï mourut au château de Chantrelle, en 1522 âgée, de soixante ans ; elle avait eu autant d'honneurs et de pouvoir que Jeanne, sa sœur, endura d^humiliations et de mécomptes, mais on peut croire que, dans son union intime avec Dieu, et dans sa résignation sublime, Jeanne trouva plus de joie que la dame de Beaujeu n'en avait eu dans l'exercice de la souveraine puissance.

Par un singulier contraste, le livre le plus gai qui soit sorti d'un encrier, est dû à un homme constamment malheureux, depuis sa jeunesse jusqu'à ses ses derniers instants, dont le courage militaire demeura sans gloire, le mérite littéraire sans récompense et le caractère généreux et noble sans amis et sans

protecteurs.

Miguôl Cervantes Saavedra naquit en 1547, à Alcara de Henarez dans la Nouvelle-Gastille, d'une famille pauvre, mais noble. On a peu de détails sur ses premières années, on sait seulement qu'il étudia quelques années à Madrid, et qu'il montra de bonne heure, une vraie passion pour la poésie. Mais ses romans, ses sonnets, ses poésies pastorales n'avançaient pas sa fortune ; il passa en Italie et il devint page au service du cardinal Acqua-Viva.

En ce temps-là régnait le pape Pie V, ce grand serviteur de Dieu et de l'Église, qui portait avec tant de douleur les calamités amassées alors sur l'Europe entière. La France était enchaînée par les guerres civiles et décimée par les querelles religieuses ; l'Angleterre se courbait sous le sceptre de . fer de la fille bâtarde de Henri VIII, l'empire germanique luttait contre les éléments mortels que l'hérésie avait amassés dans son sein, et les Infidèles qui, depuis un siècle

avaient arrêté leur course errante, et échangé les tentes du désert contre les palais de Constantin, menaçaient de près l'Europe orientale et les îles de la Méditerranée. Chypre était en leur pouvoir, Rhodes n'appartenait plus aux chef allers, le sultan Sélim ne cachait pas) ses projets contre Venise et l'Italie ; en d'autres siècles le pontife romain aurait appelé les rois et les peuples aux armes, mais le cri : Dieu le veut^ n'aurait pas eu d'échos en Europe; Pie Y agit par Ini-mème ; il équipa douze galères qui furent confiées à Mare-Antoine Golonna ; Tordre de Malte fournit trois galères, le duc de Savoie quatre» et don Juan d'Autriche prit le commandement des forces espagnoles.

Cervantes avait l'âme et l'ardeur d'un chevalier, quoiqu'il ait cruellement raillé la chevalerie ; il ne résista ^s à ce généreux appel de la foi et de l'honneur, il servit dans Tescadre de doti Juan, et il assista, dans le golfe de Lépante, près du cap d'Actiùm, où Octave avait jadis remporté l'empire du monde, à cet admirable combat^navalj qui terrassa l'orgueil musulman et affranchit la chrétienté de son joug insolent. Il combattit vaillamment, il tua quinze ennemis de sa main, arracha un étendard égyptien et il fut blessé d'un coup d'arquebuse à la poitrine et à la main gauche qui demeura estropiée. Ni son courage ni son malheur n'attirèrent les yeux : guéri, il revenait en Espagne, mais le vaisseau qui le portait fut saisi par les corsaires barbaresques, et Cervantes, emmené à Alger, y fût vendu comme esclave. Il a dit lui-même dans Le captif et là Vie d'Alger y 1b« rigueur de cette captivité i

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la faim, lea fers, les coiips, les tortures, le eacbot la nuit, le travail le jour sous un soleil de fèu, rieQ n*ér tait épargné aux misérables esclaves, mais rien ne put abattre le courage de Cervantes. Il chercha à recouvrer sa liberté par toutes les ressources de son génie et 4^ son intrépidité, il prganfsa un vaste coiqplot pour soulever tous les captifs renfermés à Algpr et les rendre le même jour à la liberté. Ses projets furent trahis par un renégat : il en assuma seul la responsabilité, quoiqu'il fût menacé de U mort la plus affreuse, Sa fierté inspira un sentiment de respecta son maître, le çprsaire Arnaut-Macus ; il épargna Cervantes. Celuiroi, loin d'être abattu, renoua de nouveaux pians de délivrance. Trahi encore vin§ fois, épargné encore une fois, signalé au dey, comme le plus ingénieux et le plus dangereux des prisonniers, celui-ci Tacheta au corsaire Arnaut et le garda avec soin dans son propre bagne. Cervantes y aurait langui longtemps, sans le zèle charitable des Pères delà Merci ; ils le ra? chetèrent et le ramenèrent en Espagne (1584). Cervantes avait alors trente-quatre ans : il n'avait ni fortune, ni réputation, ni protecteurs ; il*véout de ses talents, il composa des pièces de théâtre, il publia son roman de Galathée, et toujours pauvre, il épousa une femme presque aussi pauvre que lui, Catherine de Salazar ; elle parait avoir été pour lui une épouse tendre et dévouée. Pressé par le besoin, il chercha des ressources dans une autre carrière que celle des lettres ; le duc d'Albe le chargea de constater ce que devaient à leur seigneur les habitants d'Argamatilla de Alba ; les paysans irrités jetèrent Cervantes en

prison, et ce fut là, dit-on, qu'il conçut l'idée de son Don i)uichoUe, auquel il donna pour patrie ce môme village de la Manche, dont il ne se souciait pas de se rappeler le nom. Sa captivité, on peut le comprendre, fut longue : il en sortit enfin quitta les affaires et retourna vers les travaux intellectuels, qui l'avaient consolé, s'ils ne l'avaient nourri, et ce fut à Valladolid qu'il acheva la première partie de son roman immortel (1605).

Il le publia, mais le chef-d'œuvre passa inaperçu ; les patrons insouciants et dédaigneux auxquels il le dédia n'en connurent pas la valeur ; l'Espagne le reçut sans être émue, et Cervantes fut obligé d'éveiller l'attention publique par une brochure, dans laquelle sous un nom supposé, il donne à entendre que le Don Quichotte renferme les portraits satiriques des principaux personnages de la cour. On lut la brochure ; elle fit lire le livre, et alors, un cri d'admiration s'éleva en Espagne ; l'ouvrage fut traduit dans presque toutes les langues, et un jour, Philippe III, à l'aspect d'un homme qui lit et se pâme de rire, dit aux courtisans qui l'entourent : Ou cet homme est fou, ou il lit Don Quichotte.

Mais la fortune de l'ouvrage n'influa point sur celle de l'auteur, le roi mélancolique qui avait apprécié son esprit ne paya d'aucun secours les heures de gaîté qu'il lui a dues ; les grands seigneurs, le public, les libraires ne le tirèrent pas de sa pauvreté ; il languit encore onze ans, travaillant toujours, et recevant de l'Archevêque de Tolède et du comte de Lemos quelques faibles subsides, et il mourut à l'âge de soixante-

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neuf ans, le 23 avril 1616, après avoir reçu toutes les consolations de la religion. Cervantes, très pauvre, était entré dans le Tiers-Ordre du pauvre d'Assise.

Telle fut la vie du plus beau génie que TEspagne ait enfanté ; poète ignoré, soldat malheureux, esclave d'un corsaire impitoyable, il consuma dans de grandes infortunes, les années de sa jeunesse. Son âge mûr ne fut pas plus favorisé: plus heureux que Milton, il connut la gloire de son vivant, mais aussi à plaindre que Gamo6QS,il n'eut pas de pain et mourut délaissé.

C'est pourtant à cet homme si malheureux et envers qui la patrie fut si ingrate, que Ton doit l'ouvrage le plus réellement comique qui ait existé ; mais pour le dire, ce livre n'est gai qu'à la superficie : le fond en est profondément triste ; c'est l'histoire des âmes nobles, élevées, poétiques, toujours vaincues par la prose, les sentiments généreuxet désintéressés étouffés par la réalité grossière : et n'est-ce pas l'histoire de Cervantes lui-môme? Ahl certainement, il chérissait le fils de ses rêves, ce chevalier dont il se moque si doucement; il l'orne de vertus héroïques, mais poussées jusqu'à l'excès ; il le nourrit de rêves enchantés, il le montre jusque dans ces aventures ridicules où sa folie chevaleresque le conduit, toujours désintéressé, tendre, généreux ; il le fait aimer, et lorsque don Quichotte, tristement désabusé meurt parce qu'il a perdu ses rêves, on le regrette et on le pleure.

Voilà le triomphe du génie de Cervantes, et la preuve que lui-même sympathisait avec ces déceptions qu'il savait rendre bouffonnes : celui qui regardait stoïquement

sa main mutilée à Lépante, celui qui, captif dans un

bague d'Alger, ne songeait qu'à provoquer le soulèvement de tous ses compagnons d'infortune, celui-là était généreux et dévoué comme le chevalier de la Manche; il rencontra Sancho Panza sur sa route, il rit de ses réflexions positives et grossières^ et convaincu que le monde appartenait définitivement à la prose, il montra la prose triomphante, il glorifia le gros bon sens, il couronna les réalités pratiques, mais il garda la poésie et son culte dans le recoin voilé de son âme. Il avait vu à Lépante, le dernier éclair de la chevalerie. On trouve dans Don Quichotte, une source de rire, mais aussi une source de réflexion ; on admire aussi retendue de cette œuvre, vaste et variée comme la vie, où Cervantes nous montre son Espagne tout entière, avec ses coutumes, sa religion, sa littérature, les professions diverses de ses habitants; Cervantes est le véritable créateur des romans de mœurs et des romans philosophiques mais nul ne Ta égalé, ni pour la vérité descaractères,nipour la peinture d'une civilisation, ni pour la grâce et la plaisanterie, ni pour l'intérêt dont il a coloré les récits épisodiques. Nul ne l'a égalé en Espagne, et la verve comique de Molière même, n'est pas aussi communicative que la sienne. Remarquons que la satire de Cervantes est plus inoffensive que celle de Molière. Il fait rire sans attaquer jamais ni les mœurs, ni la religion, ni les lois ; sa raillerie est toujours ûne,raisonnable et modérée, et lui qui avait tant à se plaindre des hommes, les ménage toujours. Il n'a pas voulu peindre les méchants, le fiel n'empoisonna jamais sa plume, et pourtant peu d'hommes eurent moins à se louer de leurs contemporains, et s'il

fat blessé de voir ses services méconnus, ses infortunes délaissées, son génie dédaigné, il ne se vengea point ; il laissa les traits acérés dans son carquois. La religion le soutint, la foi Téleva au-dessus des misères terrestres, et il put tracer avec fierté, à la fin du roman qui devait le rendre immortel: Ici Cid Hamet Ben Engeli déposa sa plume, mais il VaHacha si haut que personne ne se risque à la reprendre.

La France était en feu : Henri IV, Tépée à la main, revendiquait l'héritage auquel rappelait sa naissance ; la Ligue le lui refusait, et voulait conquérir le roi à la religion, avant de lui rendre le royaume de ses pères. Cette lutte durait depuis Tépoque de la mort de Henri III (1589), on était en 1592; les États généraux furent convoqués à Paris pour délibérer sur les affaires du royaume ; les députés des trois ordres s'y rendirent à grand'peine, parce que les routes étaient embarrassées par les gens de guerre, et quand l'assemblée fut réunie, on y vit apparaître le duc de Feria, ambassadeur du roi d'Espagne Philippe II, qui, au nom de son maître et au mépris de la loi salique, réclama la couronne de France pour Tinfante Isabelle-Glaire- Eugénie, petite -fille de Henri II, fille de Philippe II et d'Elisabeth de France. Quoique les Espagnols eussent un fort parti au sein de la Ligue, quoique le duc de Parme eût rendu à la Ligue les plus éminents services en obligeant Henri IV à lever le siège de Paris, la proposition de Feria fut unanimement rejetée, tant la loi salique, qui éloignait les femmes de la couronne, était reconnue comme loi fondamentale et constitutive du royaume. Mayenne dit à l'ambassadeur : « Prenezvous les Français pour de malheureux Indiens? jamais vous ne les déterminerez à se soumettre au joug de l'étranger; c'est un morceau trop amer ! » Cette proposition parut d'autant plus malsonnante, que l'am-

claiiCe-isabelle. 73

bassadeur déclara nettement que Tinfante épouserait, non un prince de la maison de Guise, mais son cousin, Tarchiduc Ernest, ce qui aurait dévolu la couronne de France à deux étrangers. L'évêque de Senlis, Roze, se distingua par son opposition toute française. Cette malencontreuse ambassade avança les affaires de Henri IV ; on vit qu'il fallait se rallier autour du roi légitime, et quand le Béarnais eut abjuré à Saint-Denis, dans l'antique église où reposaient ses ancêtres, tous les cœurs le reconnurent, toutes les voix l'acclamèrent. La Ligue tomba d'elle-même, Mayenne se soumit, les pertes du royaume furent réparées en peu de temps, car, ainsi que le disait le bon roi lui-même, le père de famille était revenu et prenait soin de ses enfants.

L'infante Isabelle ne fut point reine de France. En vertu d'une double dispense du pape, elle épousa son cousin, le cardinal arcbiduc Albert, fils de Maximilien II, et elle régna sur les Pays-Bas, dont son père lui avait abandonné la souveraineté. Trente ans de guerres civiles, la domination étrangère, avaient porté la désolation sur cette terre fertile, dans ces villes si ricbes et si laborieuses. Isabelle ne trouvait autour d'elle que des ruines, une société chancelante, des institutions menacées; au foyer de ses sujets, la misère ; dans leurs cœurS, la défiance. Elle sut tout réparer. Sa douceur, sa prudence, sa justice la rendaient chère aux peuples ; elle rétablit les édits des anciens princes, avantageux au pays, et, secondée par son mari, qui partageait ses vues bienfaisantes, elle effaça les vestiges laissés par de si longues années de troubles. Son esprit était élevé, et elle pénétrait sans

74 GLAIRE-ISABEILB.

effort les affaires les plus difficiles; à cette capacité naturelle, elle joignait une docilité judicieuse qui s'appropriait Tesprit et les talents des ministres dont elle était assistée. En Espagne, elle profita de la science politique dei son père ; plus t^rd, çn Flandre, elle ajouta à sa prudence celle du cardinal de la Gueya, ^\\ frère survivant de Tamiral Spinola le marquis Ambroi^e aussi I^abile aux conseils que valeureux aux combats.

Elle parlait avec uue éloquence naturelle, et elle écrivait bien, soit qu'il fallût employer le ton de Tautorité, soit qu'elle dût emprunter up langage plus gracieux et plus familier : sa plume lui a gagué des cœurs. Les lauriers de la guerre ne lui ont pas manqué, la prise d'Ostende en fait foi. Elle animait les troupes par sa présence, ses libéralités et par cette résolution guerrière qui faisait d'elle une seconde Isabelle de Castille. Aussi bonne que courageuse, elle prenait un soin par^ ticulier des blessés, les pansait de ses uiains, et pllp a vendu jusqu'à ses pierreries pour fournir aujç ambulances des secours plus abondants. Sa vigilance faisait subsister l'armée, sa présence lui assurait la yictoire,

Les vertus de cette princesse étaient soutenues pap la piété la plus solid§; et nièiue, ftprès la uiort de TarçhiduPf ell^ ppi^ Tbal^it du tiers^ordre de gaint- FranQQig, qu'elle porta §n public et qu'ellp ne quitta plus, JÇlle se retirait souvent avec ses ferouies dans nu ermit4g§, ?itué ftu ÎqH 4e U forêt de Soignes, oti elle se liv|*ait à I4 pénitpnpe pt 4 la prière. ï^es arU et les lettres fleurirent en Belgique, sous ce règne paisible et glorieux; Rubens, Van Dypk, Jor4aens, Juste- Lipse, les poôtes latins Heinsius, Voisins, sont les coU'

temporains d'Isabelle et d'Albert, et furent honorés de l'amitié et de la faveur de ces souverains.

Lorsque Marie de Médicis fut exilée de France par la dure politique de Richôliçii et \h faiblesse de Louis XIII, elle vint, pauvre, délaissée, demander un asile à Isabelle : celle-tîi raccueillit à Bruxelles, et témoigna à son malheur une compassion respectueuse. Utt instant rivale de Henri lY aii trône de France, elle ofiVait) quarante ans plus tard, un asile à sa veuve.

Ceci se passait en d633, peu de temps avant la mort d'Isabelle; elle régnait seule depuis douze ans. Elle mourut dans la soixante-septième année de son âge* Elle avait reçu les derniers sacrements, et se disposait à partir pour la patrie éternelle, lorsqu'elle se souvint qu'on lui avait transmis plusieurs requêtes qu'on fii'avait pas expédiées. Elle demanda ces requêtes, et se faisant soutenir la tête et la main, elle employa ce qui lui restait de forces à les signer ; ses derniers instants de Vie servirent encore à faire du bien. Le norti de cette princesse est resté populaire en Belgique, et l'on voit dater de son règne une véritable renaissance de la religion, des arts et des lettres, qui justiûe le renom doux et glorieux attaché à la mémoire de celle que le sévère Philippe II appelait le miroir et la lumière de seè yeuœ. Isabelle n'avait pas de beauté; la satire Ménippéey par allusion à la couleur de son teint, la nommait Brunette ; Roze, l'évêque de Senlis, l'accusait d'être notre comme poivre, mais en considérant la piété, la charité et la douceur de cette princesse, ne pourraiton pas lui appliquer les paroles de la sainte Écriture i La beauté de la fille du roi est tout intérieure î

MAfilE FÉLIGB DES URSINS

DUCHESSE DlE MONTMORENCY.

Les parisiens qui, les jours de congé, parcourent le bois de Montmorency, gravissent les hauteurs d'Andilly, se font promener en gondole sur le lac d'Enghien, ou vont à Chantilly, assister aux courses de chevaux, ne pensent guère aux premiers possesseurs de ces beaux domaines, si divisés aujourd'hui, à ces premiers barons chrétiens, race illustre qui donna à la France six connétables, onze maréchaux, six amiraux, tous grands serviteurs du roi et de rÉtat, ni au dernier héritier de tant de biens et de dignités, à cet Henry de Montmorency, dont une mort tragique arrêta la brillante et courte destinée.

Plus d'une fois sans doute, avec sa jeune femme, il visita ce charmant pays, son héritage, ne se doutant pas, lui, que sa tête tomberait sous la hache; elle, qu'elle finirait sa vie, humble et cachée, dans un cloître. Quand ils parcouraient ces riants paysages, ils étaient jeunes et l'avenir semblait leur appartenir, mais l'avenir est au Seigneur, et l'antique Isis, dont nulle main n'a levé le voile, est bien l'emblème de nos jours futurs. C'était la reine Marie de Médicis qui avait négocié le mariage de Henry II, duc de Montmorency, avec Marie-Félice des Ursins, issue d'une des plus anciennes familles d'Italie ; elle n'avait que

MARIE FéUCE DES URSINS. 77

treize ans lorsqu'elle quitta sans retour son pays et sa famille ; son jeune mari en avait vingt à peine : ils se plurent et s'aimèrent dès le premier jour de leur union. Marie-Félice était belle : ses portraits nous montrent des traits réguliers, de grands yeux surmontés de longs sourcils noirs, une bouche petite et sérieuse, et une physionomie à la fois grave et sereine, où la bonté règne, mais dont la fierté n'est pas absente. Dès sa jeunesse, elle montra les plus heureuses inclinations : elle était très- modeste, très-généreuse, très-humaine, et sa vive piété s'accordait avec la tendresse passionnée qu'elle avait vouée à son mari. Elle vivait pour Dieu et pour lui ; elle honorait le haut rang où elle était placée par une libéralité, une charité sans mesure; à la cour, dans ses terres, dans son gouvernement du Languedoc, elle était l'asile de toutes les infortunes, et Ton cite de cette bonté d'âme des traits vraiment touchants, tels que celui du pauvre enfant, transi par le froid, et recueilli dans le carrosse, réchauffé sur les genoux et sous les caresses de la duchesse de Montmorency. Il semblait qu'elle voulût acheter ainsi du Ciel le droit d'être heureuse avec son mari, pour lequel son amour croissait de jour en jour; elle ne pouvait supporter de le voir loin d'elle, comme sfelle eût pressenti le coup funeste qui devait les séparer à jamais.

Montmorency était comblé des grâces de la cour ; il était arrivé au point culminant de son existence, il s'était distingué dans la guerre contre les huguenots du Midi, il avait remporté de grands succès dans la guerre de la France contre l'Italie, et, rassasié de pou-

78 MARIE FÉLTCE DES URSÏNS.

voir, d'iionneuis et de jouissances, il ne pensait plus qu'à goûter paisiblement la vie et à la consacrer à sa femme, qu'il voulait ne plus quitter» Il faisait arranger somptueusement le château de Chantilly, et il se promettait d'y passer de longs et heureux jours avec Marie-Félicc... Ce fut dans ce moment de repos, parmi ces projets d'avenir, qu'un acte insensé, un acte de haute légèreté, si ce n'est de haute trahison, précipita le duc de Montmorency dans cette voie rapide et funeste qui devait aboutir à réchafatid.

Gaston d*Orléans s'était brouillé une fois de plus avec son frère Louis XIII, oU, pour mîeui dire, âvèc le grand Richelieu : il lui avait déclaré la guerre (1632). Il rentrait en France, par le Midi, avèC un corps de troupes relativement considérable ; ses adhérents cherchèrent à entraîner dans son parti Henri de Montmorency, gouverneur du Languedoc, êl ils y réussirent, en dépit des larmes et des prières de la duchesse : elle le suppliait à genoux, au nom de l'amour qu'elle avait pour lui, au nom dt sèà devoirs envers l'Ëtat, de ne pas se liguer avec un prince rebelle, mais ses adjurations furent inutiles. Gastôû ôiilra en Languedoc avec son corps de troupes espagnoles, et Montmoï^eûcy S6 joignit à lui. « Il paraît, dit Sîs- (t monde de Sismondi, que Montmorency accueillit «. l'appel de Gaston, comme il aurait accueilli sa dece mande de lui servir de second dans un dueï , tt sans se soucier de la justice de la Cause pour la- « quelle il allait se battre, sans consulter Tintérôt pu- « blic, celui de la province qu'il gouvernait ni le sien

« propre, et seulement comme exercice de bravoure. »

MARIE KÈLtCE DÈS UflSlNÎ. 79

Ce jugement paraît fbndé, mais combien cette étourderie avfeugle ftil pîotnptemenl punie ! Le 23 àoûl 1632, Montmorency fut déclaré coupable de lèse-majesté, déchu de tous ses honneurs, grades et dignités ; ses biens furent confisqués, et ordre fut envoyé au parlement de Toulouse de lui faire son procès. Le caractère de Montmorency ne devait pas le faire reculer devant les promptes conséquences de sa rébellion. Il marcha e& avant : le i®' septembre^ les troupes de Gaston, commandées par le duc, rencontrèrent» près de Gastelnaudary, celles du roi, commandées par le maréchal de Schomberg. L'action ne dura qu'une demi-heure et ne coula pas la vie à cent hommes : Montmorency s'y comporta avec une valeur sans pareille. Couvert de blessures, il fut fait prisonnier; son procfes îùt rapidement instruit et il se vit condamné à être décapité. Cette tragédie se passa dans l'espace de deux mois : complot, réalisation, châtiment.

tQue Toû juge de la douleur de Marie-Pélice ! elle ne put revoir son malheureux mari, et Louis XÏII sô refusa obstinément à toutes les supplications qu'elle lui fit adresser ; il ne voulut môme pas la recevoir, alors qu'elle le conjurait de permettre qu'à ses pieds, elle implorât sa miséricorde ; il la soupçonnait de cooiiivence «ivec le duc et c'en était assez pour qu*elte fût comprise dabs ces extrêmes rigueurs.

Le maréchal de GhàUUon montmnt à Louis Xltl les physionomies affligées de toutes les dames et de tous les seigneur)») qui pteuraient le «ort de Montmorency, lui disait :

*<UiiïaotdeVotreMajeslè ûous wtidtail 5t\Ck>^&V!^Vi\A-

80 MARIE FÉLICB DES URSTNS.

— Monsieur le maréchal, fut-il répondu, je ne serais pas roi si mes sentiments étaient semblables à ceux des autres hommes. »

Un plus grand roi, son père, Henri IV, n'avait pas pensé de même.

La sentence du duc fut exécutée : il mourut dans des sentiments admirables, plein de repentir pour ses fautes, de pardon pour ses ennemis, de confiance

en son Dieu. Sa femme l'occupa jusqu'au dernier instant : il lui écrivait, avant de monter à Téchafaud :

« Mon cher cœur,

« Je vous dis le dernier adieu avec une affection « semblable à celle qui a toujours été parmi nous. Je i< vous conjure, pour le repos de mon âme, que j'es- « père être bientôt au ciel, de modérer vos sentitt ments et de recevoir de la main de notre doux Sau- « veur cette affliction. J'obtiens tant de grâces de la « bonté divine, que vous devez avoir tout sujet de (( consolation. »

« Adieu, encore une fois, mon cher cœur,

« Montmorency. »

Ce coup de hache qui trancha la vie de Montmorency, sépara à jamais sa femme du monde et des plaisirs terrestres. Jamais il n'y eut de douleur plus grande et plus persévérante que la sienne ; elle pleura toute sa vie avec amertume Tépouxqui lui avait tenu lieu de tout ici-bas ; elle ne prit plus plaisir à rien, elle fut la vraie veuve de saint Paul, morte à toute joie humaine et ne respirant plus que du côté de Dieu. Car, si sa douleur fut immense, sa résigna-

UARIE FÉLIGE DES DRSINS. 81

tîon régala presque, et à mesure que le temps s'écoulait, que les liens dont elle était captive (car la cour la retint longtemps prisonnière) se desserraient, elle s'appliqua de plus en plus aux œuvres de charité et de piété qu'elle avait toujours aimées.

Elle résida pendant plusieurs années au château de Moulins, gardée par un exempt et deux soldats ; elle y vécut malade, solitaire, privée de consolations, et n'en trouvant qu'auprès de son crucifix, ou dans la vue du portrait de son mari, qui ne la quittait jamais. Lorsque ses amis eurent obtenu sa liberté, elle résolut de se retirer dans le monastère de la Visitation de Moulins, et de ne plus vivre que pour Dieu et pour les œuvres de miséricorde.

Nous voudrions écrire le récit touchant de ces années si bien employées et où Marie-Félice ne cessa de répandre autour d'elle des bienfaits intarissables ; toute safortune appartenait aux pauvres, mais elle se plaisait surtout à secourir les anciens serviteurs, les anciens soldats du Duc, ou bien ses ennemis, et cette grande et rare vertu, le pardon des offenses, trouva en elle bien des occasions de s'exercer. Nous n'en citerons qu'une seule, mais qui montra la grandeur et la douceur de cette âme. Gaston d'Orléans et Richelieu vinrent tour à tour lui faire visite. Elle dut recevoir ce prince étourdi et lâche, qui avait entraîné et puis abandonné l'infortuné Montmorency, elle le reçut avec tranquillité et sans témoigner de rancune ni de mépris. — Mes larmes, dit-elle au serviteur de Richelieu qui venait la saluer de sa part, parlent pour moi : vous le direz à votre maître ; vous ajouterez que je suis sa

82 MARIS FÊUCE ItEiS UUStlXS.

très-humble ^ervaute. C'était U répousoi doi U veuves et de la chrétienne,

La Tue de ses saintes amies de la Visitation, TamUiô intime qu'elle contracta avec la bienheureuse Jeanne-* Françoise de Chantai» ranimèrent en Marie-Félice le désir de la ^ie religieuse qu'elle avait ressenti dans sa première jeunesse ; elle régla avec le plus grand soin toutes ses affaires temporelles, elle éleva h la mémoire de son mari un magnifique monument sous lequel son corps fut déposé, elle combla de bienfaits ses amis et ses ennemis» elle consacra aux saints autels jusqu'aux moindres restes de ses parures mondaines, et, dépouillée de tout, en pais avec tous, elle se consacra h Dieu dans l'ordre fondé par saint François de Sales^ Elle fut la plus humble des religieuses, et elle passa dix ans sous ce voile qui était comme la couronne de sa vie éprouvée. Les fêtes de la béatification de sain^ François furent sa dernière joie ; Marie*Félice des Ursins mourut, en odeur de sainteté, le 5 juin 1666, à Tâge de soixante-six ans. Elle avait passé trente-quati'e ans dans un veuvage que Dieu seul consola, et elle laissa avec la mémoire de son admirable amour con^ jugal, celles de sa piété, de sa mansuétude et de son touchant amour pour les pauvres.

LE P. JUAN m BRITTO,

Nous ne jettefons qu'un coup d*œil rapide sur la yie de ce glorieux apôtre, de ce généreux martyr, que l'Église se dispose à placer sur ses autels; cette vie, commencée au milieu des pompes de la cour de Braganee, terminée au Malabar sur un échafaud, a passé par trop de phases diverses, a été trop remplie de faits héroïques, pour que nous puissions prétendre à autre chose qu'à en donner- une courte analyse : heureux si nous pouvions inspirer à nos lecteurs le désir d*en savoir davantage ; car s'instruire de la vie des saints, c^est s'instruire de la science de Jésus- Christ î

Dans cette partie des Indes orientales qui est bornée d'un côté par la mer de Perse, de l'autre par la mer du Bengale, s'étend une presqu'île, parsemée d'une multitude de petits royaumes indépendants les uns des autres, animée par une grande quantité de villes commerçantes, telles que Pondichéry, Porto-Nuovo, Madras, et terminée enfin à son extrémité méridionale par deux États plus considérables, le Malabar et le Maduré. D'après une ancienne tradition acceptée par l'Église, l'apôtre saint Thomas a porté la foi dans ces contrées lointaines ; et, quoique durant bien des siècles il n'ait pas eu de successeurs, les traces du christianisme s'étaient conservées parmi ces peuples.

84 LB p. DE BRITTO.

comme une liqueur exquise embaume longtemps le vase qui l'avait renfermée ; et le nouveau saint Paul, François Xavier, retrouva ses vestiges, lorsqu'il vint à son tour prêcher la foi dans les Indes orientales. Depuis trois siècles, les héritiers du zèle de saint François Xavier n*ont cessé de donner à ces contrées les sueurs des missionnaires et le sang des martyrs ; ils ont réussi à réveiller dans un grand nombre de familles la croyance de leurs pères ; ils ont fondé des chrétientés florissantes ; mais ils n'ont pu détruire la religion solennelle et mystérieuse qui, par la pompe des cérémonies, Téclat extérieur du culte, règne tyranniquement sur l'esprit de ces peuples abusés. La Compagnie de Jésus a, dès son origine, fait les plus nobles efforts pour restituer à l'extrême Orient les lumières dont on prétend que cette contrée est le berceau ; c'était le champ de bataille que préféraient les généreux soldats de cette milice sainte ; et trois cents ans de luttes, de souffrances, de martyres, n'ont pu ralentir cette ardeur.

Le père Juan de Britto aurait choisi cette mission difficile et dangereuse, alors môme que l'obéissance ne lui en aurait pas confié le soin. Elle couvenait à la vivacité de son zèle, à son courage héroïque,à cette abnégation entière que rien ne pouvait faire reculer. Le père Juan était de noble race : il était fils de don Salvador de Britto , vice-roi du Brésil, et de dona Béatrice Pereira ; il fut élevé à la cour de Juan IV de Bragance, et partagea les études et les plaisirs des infants, qui vivaient avec lui dans une noble et confiante intimité. Une carrière brillante s'ouvrait devant lui ;

LE P. DE BRITTO. 85

mais la voix secrète qui parle au cœur des élus s'était fait entendre, et Britto ne fut ni militaire, ni diplomate, ni administrateur : il fut Jésuite, et après avoir reçu les saints ordres, il partit pour les Missions des Indes, en dépit de l'opposition et des larmes de sa famille. Il partit pour ces lieux qui ont illustré les navigateurs portugais, et qu'a célébrés l'immortel poète des Lusiades. Mais il n'était pas attiré par l'attrait d'une fortune passagère ou par les rêves décevants de la poésie ; il était poussé par cette parole qui retentit au cœur des apôtres, comme elle a retenti au cœur de saint Paul à la vue des peuples assis à l'ombre de la mort : Malheur! malheur à moi si je n'évangélisel

Le champ qui s'ouvrait à l'Évangile était vaste. Les Européens avaient apporté dans les villes oîi ils avaient établi leurs comptoirs un grand dérèglement de mœurs, que la religion s'efforçait de combattre ; et, durant trois années, le père de Britto à Goa fut employé à la prédication et au ministère des âmes avant que de se rendre aux Missions. Cet heureux moment arriva : il partit pour le Malabar.

Cet Etat était voisin de Maduré, oîi depuis quelques années les Jésuites prêchaient la foi de Jésus-Christ ; mais ce n'était pas chose facile que de faire pénétrer les saintes doctrines de la charité, de Tégalité, de l'humilité chrétiennes, parmi ces hommes divisés en castes, et retranchés, les uns dans l'orgueil de leur naissance, les autres dans Tabaissemeut de leur condition, comme dans une île aux bords infranchissables. Comment faire pénétrer la vérité à l'oreille du brahme, épris de sa propre sagesse, attaché à sa croyance par

86 LE I. DE BlUTTO.

tous les liens derintérêt et de la vanité? Commentlui dire qu'il est le frère et Tégal de ce paria méprisé, et comment élever celui-ci, à qui ses aïeux ont légué Thabitude de Tignominie, jusqu'à la dignité suprême du chrétien?

Comment arriver à ces hommes protégés contre le contact des autres, les uns par les honneurs dont ils sont Fobjetyles autres par leshumiliations auxquelles ils sont en butte? Les Jésuites avaient essayé de résoudre ce problème. Le père Robert deNobili, jésuite romaii), neveu du souverain pontife Marcel II et du cardinal Bellarmin, envoyé à la Mission des Indes orientales, après de vains efforts pour arriver jusqu'aux brahmes, prit une résolution étrange, et que le xèle le plus ardent et le plus soutenu pouvait seule inspirer. Il s'instruisit à fond des mœurs et des coutumes de la caste des brabmes, se dépouilla de tout ce qui, à rextérieur,pouvait déceler son origine européenne, et adopta la manière de vivre des Saniassis ou brabmes pénitents, respectés singulièrement parmi les Indiens de ces contrées. Prêtre et religieux, fidèle à toutes les obligations que lui imposaient son ministère et ses vœux,il embrassa cependant à l'extérieur la vie austère et pénitente de ces sectaires, vêtu comme Tun d'eux, comme eux vivant d'un peu de riz cuit h Teau, marchant pieds nus, couchant sur la terre ; et, grâce à ces dehors, il se lia étroitement avec un grand nombre de Saniassis, et eut le bonheur de les gagner à l'Évangile. Il consuma sa vie dans ces travaux, accrut parmi les idolâtres le royaume de Jésus- Christ et mourut aveugle à Santo-Thomé.D'autres Jésuite8,ayant choisi

LE F. DC BRITTO. 87

la caste la plus méprisée pour Tobjet de leurs efforts, s'étaient enrôlés parmi les parias, partageant leur ab* jection, essuyant avec eux le mépris dont ils étaient Tobjet, heureux d'être regardés comme les balayures du monde, pourvu qu'au prix de leurs affronts ils pussent ramener quelques âmes au céleste pasteur I

Le Père de Britto, à son tour, partagea ces travaux ; il prit rhabillement des Pandaristes, secte très-austère et qui trouve accès auprès de toutes les classes de la nation : il ajouta aux rigueurs de la vie religieuse, aux plus pénibles travaux sous un ciel brûlant, toutes les privations auxquelles s astreignent ces pénitents de rinde ; comme eux, s'abstenantdetout ce qui avait eu vie, se nourrissant d*un peu de riz, de quelques herbes sauvages, portant un vêtement de toile, marchant pieds nus, n'ayant d'autre lit que la terre recouverte d'une peau de lion ou de tigre, adoptant enfin toutes les rigueurs que pratiquaient cette secte illustre et austère, mais les adoptant non pas pour servir de muettes idoles, non pas pour capter les suffrages d'un peuple crédule, mais afin de parvenir par cette voie dans l'intimité des idolâtres et de gagner & Jésus-Christ tant d'âmes qui semblaient enchaînées pour jamais au culte des esprits de ténèbres. C'était une méthode aussi étrange que rigoureuse, mais Dieu y attacha d'abondantes bénédictions, et, Rome, ayant entendu les raisons justificatives du père de Nobili, daigna approuver sa conduite et celle de ses succès* seurs,

Ce fut donc sous le vêtement commun aux missionnaires de rinde que le Père de Britto commença ses

88 LE p. DE BBITTO.

courses apostoliques dans le Maduré. Il y trouva quelques chrétientés, formées par ceux qui avaient été avant lui, sur cette terre lointaine, les ambassadeurs de Jésus-Christ ; il les augmenta et les fortifia : vingt mille idolâtres convertis et baptisés par ses soins rendirent témoignage de la sainteté d*une mission confirmée d'ailleurs par d'éclatants et nombreux miracles. Son zèle embrassait toutes les castes, et, par sa parfaite connaissance des usages de l'Inde, il parvint à former des relations dans des familles appartenant aux conditions les plus diverses, et à propager dans tous les rangs la doctrine de l'Évangile. Il s'appliqua surtout à inspirer aux nouveaux chrétiens appartenant aux classes élevées les égards de la charité pour les classes subalternes, il les réunissait dans une même enceinte et sous un même pasteur, et^ à force de douceur, de persévérance et de raison, il faisait pénétrer dans ces esprits égarés et superbes les idées d'égalité devant Dieu, qui nous paraissent à nous si naturelles et si simples, et dont Tesprit de mensonge et d'orgueil avait éloigné ceux qui se dévouaient à ses autels. Brahmes, rajas-chustres (ou bourgeois), parias, eurent la môme part aux soins, aux fatigues, aux travaux du saint missionnaire, et il réunit dans ses trophées évangéliques des hommes de toutes ces conditions diverses, et qui semblaient éternellement séparés les uns des autres par les lois de leur patrie et de leur première religion.

Mais on le comprend, ce n'était qu'au prix des plus rudes labeurs qu'un seul homme pouvait opérer ces miracles de conversion, qui rappelaient les jours bénis

lE p. DE BRITTO. 89

des Paul et des Xavier. Les fatigues et les souffrances qu'endurait le père de Britto dans ses seuls voyages demandaient le zèle et toute Tintrépidité d'un apôtre qui sait à quel haut prix furent achetées ces âmes qu'il s'efforce de gagner à son maître. Le bienheureux missionnaire faisait à pied toutes ses visites dans ce vaste diocèse, dont une chrétienté, celle de Trichirapali, comptait elle seule plus de trente mille habitants. Il n'était rebuté ni par les chaleurs dévorantes, ni par la solitude des forêts peuplées de bêtes féroces et d'animaux venimeux, ni par les rencontres de troupes de brigands qui infestaient ces malheureuses contrées, ni par le dénuement absolu des choses les plus nécessaires. Il allait seul, sous l'œil de Dieu, sans autre arme et sans autre ami que son crucifix, ne se délassant des fatigues du voyage que par les fatigues plus douces de l'apostolat. A peine arrivé dans les chrétientés, il visitait les malades et les disposait à recevoir les sacrements ; la nuit se passait à entendre les nombreuses confessions. Dès le point du jour, avant que de célébrer le saint sacrifice, il exposait dans la langue du pays les vérités du salut à ces fidèles, avides d'instruction et de lumière, après la messe il baptisait les catéchumènes, et retournait visiter leç pauvres et les infirmes, auxquels il distribuait les secours spirituels et temporels que leur état réclamait. Le soir, la prière, la prédication, rassemblaient de nouveau le troupeau fidèle autour du pasteur, et les travaux de ces saintes journées ne se terminaient qu'avec la course du soleil. Cette vie de privations, de labeurs, de fatigues, accablante pour la

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nature» éUit pleine de douceur pour l'àme du missionnaire; il oubliait, en recueillant les fruits de la fer* ^eur et de la sainteté de ses enfants, ce qu'il lui en coûtait pour les faire naître dans ces âmes si longtemps ignorantes. Il consumait ses jours ; mais en les consumant, il goûtait la joie de les immoler à son Dieu ; et, dans son exil yolontaire, dans ses travaux, dans ses mortifications, il ne regrettait pas les splendeurs qui ayaient environné sa jeunesse. La parole du Sauveur aux apôtres se réalisait : — «r Vous a-t-il manqué quelque chose lorsque je vous ai envoyés ? »

Mais bientôt, aux difficultés de la prédication évangélique, dans un pays à demi barbare, vint se joindre la persécution avec ses rigueurs et ses incessants pé-1 rils. Le royaume de Marava était gouverné par un'' usurpateur, qui, après avoir détrôné les princes légi« times^ se tourna vers les chrétiens, dont le nombre et les progrès efirayaient sa tyrannie. Il fit arrêter le Père de Mello, jésuite portugais, et le fit mettre à la torture. Le Père confessa héroïquement la foi, et mourut en prison de la suite de ses tourments. Le Père de Britto le pleura, avec ces larmes jalouses qu^in spire la vue d'un triomphe qu'on voudrait goûter, et, dans son impatience du martyre, il répétait sans cesse, ou qu'il porterait la foi aux peuples du Marava, ou qu'il verserait pour eux son sang. Cependant, pour ménager son troupeau, il ne le réunit plus en assemblées publiques ; mais, peu soucieux de se ménager lui-même, il accepta une dispute que lui proposèrent quelques ministres des idoles. Ils avaient choisi pour thème le dieu Brahma, auquel ils attribuent tout ce qui

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existe ; conservant ainsi au milieu des erreurs du polythéisme, quelques vagues notions de l'existence d'un Dieu unique et suprême, qui leur furent communes avec tous les hommes, et qu'ils ont confondues dans les fables puériles enfantées par leurs terreurs ou par leurs passions. Le Père de Britto parut au milieu du collège des prêtres brahmines, et les confondit par réloquence et là force avec lesquelles il prêcha l'existence d'un seul Dieu, esprit pur, invisible, et parfait. Us ne purent répondre à ses propositions, mais ils Taccablèrent d'outrages,et la persécution recommença avec plus de violence. Les nouveaux chrétiens se voyaient repoussés par leurs castes et par leurs familles, déclarés incapables d'exercer leurs professions, humi* liés, couverts d'opprobres : mais, parmi les enfants du Père de Britto, aucun ne démentit sa foi ; tous s'estimèrent heureux d'être méprisés pour l'amour de Jésus- Christ et de souffrir pour lui l'abandon et la pauvreté. Us ne pouvaient plus s'adonner en public à aucune des professions qui sont propres aux castes honorables ; ils ne trouvaient aucun secours dans leurs familles : dégradés, honnis, les brahmes et les rajahs convertis se voyaient réduits au sort des parias ; et c"eût été pour eux un crime punissable, d'après les lois du pays, que de prétendre à leurs anciennes prérogatives. Le Père de Britto les soutenait dans ces rudes épreuves ; et, avec l'autorité de la foi, il leur montrait les éternelles grandeurs succédant à des humiliations passagères et il leur dévoilait la splendeur de ce royaume qui ne s'achète ni par l'or, ni par l'argent, mai» par l'épreuve et par la patience.

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Errant de royaume en royaume, pour étendre les conquêtes de la religion, il annonçait TÉvangile, tantôt dans le Tranjavar, tantôt dans le Giugi ; d'autres fois il passait au Maduré, qu'il quittait pour le royaume de Golconde ; sa vie était sans cesse menacée; il mourait tous les jours, mais l'entier sacrifice était réservé à la cruauté des Maravas. De toutes les Missions, le Marava était la plus dangereuse et le père de Britto crut devoir s'y consacrer plus exclusivement. Les fruits répondaient à sei travaux : deux mille sept cents idolâtres avaient reçu le baptême de sa main, lorsqu'il tomba dans un piège que lui avait tendu le chef des troupes de l'usurpateur. Six néophytes accompagnaient le Père de Britto au moment de son arrestation et les premiers, sous les yeux de leur père, ils eurent le bonheur de confesser la foi. Flagellés, déchirés de coups, réduits à l'agonie par l'excès des tourments, ils déclarèrent qu'ils aimaient mieux donner mille fois leur vie que de trahir la religion de Jésus-Christ. Le juge et les bourreaux, découragés, se tournèrent vers Britto, espérant séduire le troupeau après avoir perverti le pasteur. Le général le fit approcher, et, après l'avoir fait dépouiller ignominieusement, il lui ordonna de répandre sur son front de la cendre offerte aux faux dieux, comme un témoignage de respect pour Brahma, Vichnou, Xiven. Le Père refusa avec horreur. Le commandant le menaça aussitôt de lui faire déchirer tous les membres et de le faire expirer sous les coups.

« Quand aurai-je ce bonheur? » s'écrie Britto. Un parent de l'officier lui donna un soufflet, Britto

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lui tendit Tautre joue ; mais cet exemple de douceur angélique ne servit qu'à irriter le tyran. Il fit jeter le missionnaire dans un cachot, où il fut chargé de lourdes chaînes, et attaché, les mains derrière le dos, à une grosse poutre. Les néophytes, blessés, mourants, furent mis aux entraves et exposés à toute Tardeur du soleil. Le quatrième jour, les sept confesseurs delà foi furent conduits au bord d*un étang. On passa à chacun d'eux une corde sous les bras ; ensuite on les plongea au fond de Teau, et on les retira à diverses reprises, les y laissant assez pour souffrir tout ce que Ton peut endurer jusqu'au moment oîi Ton meurt suffoqué. Le Père de Britto était l'objet d'une plus grande cruauté, et il n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsqu'on le retira de l'étang pour le traîner à la suite du chef idolâtre, qui voulait triompher de ce noble butin.

Ce voyage fut un long martyre pour Britto et pour ses compagnons. Arrivés au but, qui était une célèbre pagode, on les jeta dans une fosse, où les chaînes, la faim, la soif, vinrent encore éprouver leur constance, et après douze jours de la plus rigoureuse captivité, ils furent ramenés en présence du tyran et des bourreaux, et on offrit à leurs regards les instruments de torture inventés par la cruauté la plus ingénieuse. Tous euvisagèrent les tourments avec un calme intrépide; le Père de Britto seulement se plaignait de ce que l'on retardait trop son supplice et sa gloire. A ce mot, un soldat s'approche et veut couvrir le front du Jésuite de la cendre prise aux autels des idoles ; mais ne pouvant y réussir par la forte

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résistance avec laquelle le Père $ie (}6fei^(}H, il k jeta par terre et la meurtrit de coups. Lorique sion eai^ fut couvert da plaies, ou le fil rouler le loug d'une pente hérissée de eaiUQu^, et on le laissa pendant tout le jour ei^posé à la plus grande af deur du soleil, déchiré de bte&sures et inondé de sang. Ramené le soir dans son cachot, il y trouva ses compagnonai de supplice, qu'il exhorta avec tendresse à confesser leur foi jusqu'à la fin. Le lendemain, on leur lut leur sentence : ils étaient condamnés à être empalés. A oette nouvelle, le^ soldats de Jésus-Christ furent transport tés d'une sainte joie ) ils se félicitaient mutuellement du honheur qu'ils allaient gotiter^ ; impatients de se devancer l'un l'autre au lieu du supplice, ils semblaient se disputer la gloi^ de ravir la première couronne. Mais Vheure de ce sacrifice tant désiré n'était pas venue. Lorsque les oonfesseurs de la foi parurent au lieu du tourment, la peuple s'émut : le cri de grâce et de liberté s'éleva de toutes parts, et le tyran, intimidé, crut devoir accorder quelque chose à l'émotion populaire. La sentence ne fut pas exécutée et le Père de Britto et ses compagnons furent envoyés à Ramhanda-Rourahm, capitale du royaume de Marava. Le peuple, compatissant, se réjouissait, et les confesseurs du Ghrist s'affligeaient en voyant s'éloigner pour eux le jour de la véritable grâce et de la suprême liberté. Arrivé à la capitale, Britto fut conduit devant le roi, qui lui fit un accueil presque respectueux, et l'interrogea sur sa doctrine : « Je prêche la religion du vrai Dieu, répondit le Père ; de ce Dieu tout-puissant qui mérite seul Padoration de tous les hommes. C'est à

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ce mattre éternel que Fou doit offrir le culte du cœur et des oeuvres, et pou pas à ces dieux qui ne sont que l'ouvrage des préventions et de la crédulité des créa» tur^s. n

Le prince parut frappé de cette réponse ; il continua à interroger Britto, et les beautés de la religion véritable semblaient faire une vive impression sur son esprit. Il termina l'entretien en comblant le jésuite de témoignages d'estime qui auraient pu le consoler du long retard apporté à son martyre, s'ils eussent élé le présage de la conversion de cet idolâtre. Mais le Père de Britto fut privé et de la consolation de verser l'eau du baptême sur la tête du prince indien, et de la joie de verser son propre sang pour la gloire du divin Maître. Sur l'ordre du roi, il fut mis en liberté, ainsi que ses compagnons de captivité, mais avec défense expresse de prêcher la foi dans le royaume de Marava.

Rappelé dans le Gocbin par Tordre de ses supérieurs, Brilto obéit ; et la même obéissance le ramena en Europe, où il fut nommé procureur de la mission des Indes auprès de la cour de Rome. Les marques tou* chantes de respect et de vénération dont il fut entouré ne purent le fixer dans sa patrie ; aussitôt que son temps fut rempli, il repartit pour les Indes, comme ai un secret pressentiment lui eût révélé que la gloire quUl avait tant désirée l'attendait au^ lieux de ses premiers travaux.

Dès son arrivée, il fut revêtu de la charge de visiteur de la province de Maduré ; il commença aussitôt sa tournée apostolique, et plus que jamais elle fut féconde en résultats. Dans l'espace de six mois, il

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baptisa huit mille catéchumènes, et ne cessa d'instruire les peuples soumis à sa garde, avec un zèle que les infirmités d'une vieillesse précoce ne pouvaient ralentir. Mais le royaume de Marava, sanctifié par le sang du père de Mello, et où lui-môme avait vu de si près le martyre, attirait toujours son attention. Une circonstance favorable à la religion le détermina à y pénétrer. L'héritier légitime du royaume, le prince Tériadeven, témoignait des sentiments favorables au christianisme, et il exprima le désir de voir le Père de Britto, qui se rendit aussitôt à ses vœux.

Le prince, instruit par un catéchiste, désirait le baptême ; mais le Père de Britto lui déclara qu'il ne pouvait lui conférer un sacrement, source et principe de sainteté, s'il ne renonçait aux habitudes de la polygamie pour se contenter d'une seule et légitime épouse. Le néophyte consentit aussitôt ; mais une de ses femmes, alarmée, s'échappa du harem, et courut porter ses plaintes jalouses à l'usurpateur de Marava dont elle était parente, et aux prêtres des idoles, les suppliant de venger sur le Père de Britto la religion et les anciennes mœurs de la patrie. Elle ne fut que trop écoutée : la môme nuit (8 janvier 1693), les maisons des chrétiens furent livrées au pillage et à l'incendie, et leurs possesseurs réduits à la plus profonde misère, Britto fut arrêté, battu de verges, et jeté dans une prison, d'oîi on le tira pour l'attacher derrière le char d'une idole dont on célébrait la fête. Le lendemain, on traîna le Père et ses compagnons de captivité à la capitale du royaume, et la sentence de mort fut rendue, en dépit des généreux efforts de Tériadeven, qui

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s'exposa à tous les dangers pour sauver son père dans la foi. Mais laissons le Père de Britto raconter luimôme avec une mâle et louchante simplicité, ce qui précéda sa glorieuse mort :

« Mon cher Père supérieur et tous mes chers frères en Jésus-Christ, la paix du Seigneur I

« Le catéchiste Canajeus a pu déjà vous informer de tout ce qui m'est arrivé depuis mon arrestation ; le 28 janvier je comparus au tribunal du Regulo (I) et j'y fus condamné à mort. La sentence portait que je passerais par les armes ; on me conduisit au lieu du supplice ; et tous les soldats étaient disposés à faire l'exécution, lorsque le Regulo, craignant une émeute, me renvoya dans ma prison ; trois jours après, il m'a séparé de mes compagnons, les glorieux confesseurs de Jésus-Christ, et il m'a envoyé chez son frère Tériadeven, pour qu'il me fasse mourir. Je suis arrivé à son palais, le dernier jour de janvier. J'ai extrêmement souffert durant la route ; on m'a présenté au tribunal du prince, et à chaque instant j'attends la mort pour mon Dieu et mon Sauveur; elle a toujours été l'unique objet de mes désirs dans ma vocation aux Indes. Que je suis heureux de la trouver enfin, après bien des vœux et des travaux I Quelle gloire ne va-telle pas me procurer! Tout le crime dont on m'accuse, c'est d'enseigner la loi de Jésus-Christ et de combattre le culte des idoles ; comme ce crime est une vertu, la punition ne saurait être pour moi qu'infiniment honorable : voilà ce qui fait ma consolation dans les fers

(l) Le gouverneur.

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dont je suis chargé. Dieu me lient lieu de tout* Je suis sous les yeux d*une troupe de soldats ; c'est ce qui m'empêche de vous écrire plus au long.

«Adieu, mes chers Pères, je vous demande à tous votre bénédiction et vos prières.

<( Votre indigne serviteur en Jésus-Christ,

Jean de Britto, de la Compagnie de Jésus.

De la prison d'Oréjour, 3 février 1693. »

Le lendemain 4 février^ le père fut abandonné à ses bourreaux, qui, après Tavoir cruellement frappé, le conduisirent au lieu du supplice. Britto s'agenouilla près du billot qui allait recevoir sa tête ; il pria pour ses juges et pour ses bourreaux ; il pria pour la Mission de rinde, pour les chrétiens et pour les gentils, et il offrit enfin sa vie en union avec Jésus mourant sur la croix. « Faites votre devoir,dit-il alors auxboureaux, je suis prêt. • 11 courba la tête ; l'exécuteur frappa; mais le premier coup ne fut pas mortel, et ce ne fut qu'après des efforts réitérés que la tête du martyr fut détachée du corps. Les pieds, les mains, furent également coupés, et le tronc fut empalé et environné de gardes; car les chrétiens, animés par la mort héroïque de leur père, s'empressaient autour de ses précieuses reliques, que les brahmes finirent par jeter dans le feu pour les arracher aux respects des fidèles.

Telles furent la sainte vie et la noble mort du Père de Britto ; la mission pour laquelle il a tant souffert est

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encore livrée aux persécutions. Mais, espérons-le, un jour elle sera libre d'être chrétienne et catholique : la terre des martyrs ne peut pas demeurer stérile ; car, devant le trône de l'Agneau, ceux qui ont été immolés s'écrient : Seigneufjjusquesà quand différéireÉ-vous de venger notre sang sur ceux qui habitent la terre I Et quelle vengeance désirent les martyrs du Christ, si ce n'est la conversion de leurs persécuteurs ?

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Après la mort tragique de Charles P', sa veuve Henriette-Marie, se réfugia en France; elle aurait voulu y rassembler tous ses enfants auprès d'elle, mais le traité de paix qui intervint en 1654, entre la France et l'Angleterre, entre Louis XIV encore mineur, il est vrai, et Crorawell, interdit aux princes anglais la patrie de leur mère, la patrie de leur aïeul Henri IV. Les trois fils d'Henriette-Marie cherchèrent un asile dans les Pays-Bas, de tout temps si hospitaliers à l'infortune. Leur sœur aînée avait épousé, presque enfant encore, le jeune prince d'Orange, Guillaume II, et ce fut près d'elle, à la Haye, que les ducs d*York et de Glocester se retirèrent.

La princesse d'Orange avait pour fille d'honneur et pour amie intim elady Anne Hyde, fille du lord chancelier d'Angleterre ; elle avait quinze ans à peine, elle était belle et charmante, et le duc dTork, qui fut depuis Jacques II, éprouva pour elle la plus ardente passion. Il a dit lui-même, dans ses Mémoires autO' graphes^ en parlant d'elle et de lui : « Outre les grâces « de sa personne, elle possédait toutes les qualités « propres à enflammer un cœur moins disposé à s'al- « lumer que celui de Jacques, et la passion qu'il * avait conçue pour elle en arriva à ce point, qu'entre « le premier jour où il la vit et l'hiver qui précéda

t la restauration du roi, il résolut de n'épouser qu'elle <( et il le lui promit. »

Il tint sa promesse et il épousa secrètement la fille du chancelier. La fortune cependant redevint favorable aux Stuarts; Çromwell venait de mourir à l'apogée de sa puissance (1658); son fils Richard succédait au Protectorat, mais il ne succédait pas à la grandeur, ni au génie de son père ; il rentra dans la vie privée ; le général Monk prépara habilement le terrain, et les trois royaumes rappelèrent les Stuarts. Le 29 mai 1660, Charles II fit son entrée dans Londres, au milieu de l'enthousiasme populaire, si ardent et si versatile. Le duc d'York l'accompagnait; sa jeune femme était encore cachée dans Tombre, mais la nouvelle du mariage s'était répandu ; elle avait excité la plus violente colère dans Tâme d'Henriette-Marie, et la princesse d'Orange ne pouvait pardonner à son frère d'être venu prendre femme parmi les filles de sa maison. Les courtisans ne manquèrent pas de répandre les plus odieuses calomnies sur le compte d'Anne Hyde, et son mari lui-même en ressentit la triste influence; il renia sa jeune épouse devant sa mère, et, abandonnée de son unique protecteur, cette malheureuse femme mit au monde un fils qui fut accueilli avec froideur et avec défiance. Suspendue entre la vie et la mort» elle épuisait ses forces pour protester de sa fidélité elle pouvait répéter avec la Cymbeline de Shakespeare : « Qu'est-ce être infidèle ? Est-ce de veiller et de penser à lui? de pleurer au son de chaque heure? »

Personne n'avait plus accueilli et propagé ces

102 LGS FB8SES ET LISS PItt.8S DE UOQt!el$ ît.

rumeurs calomnieuses que la princesse d'Orauge, qui haïssait ce qu'elle avait aimé, et son amour passionné pour sa famille avait égaré sa concience naturellement droite. La mort la rappela à elle-même : elle tomba très-grièvement malade^ et^ sur le point d'expirer, pour décharger son âme, elle reconnut, en présence de «ou frère, la parfaite innocence d'Anne Hyde* Réconciliée avec son mari, il lui restait à obtenir le pardon de sa beUe-mère, qui avait dit dans sa colère : « Si cette femme entre à Whitehallparuneporté, je sortirai par l'autre ! » Forte de son innocence^ fière de sa maternité, la duchesse d'York attendit la reine douairière, un jour où elle venait dîner en cérémonie à Whitehall, et au moment où Hensiette^Marie passait au milieu d'un brillant cortège, elle vint s'agenouiller devant elle, Henriette fut touchée, elle embrassa la jeune femme^ la prit par la main, et la conduisit à sa table. Elle dit le fioir au chancelier : <r Je reçois votre fille comme ma (( fille I je lui pardonne du fond du cœur, ainsi qu'à « mon fill, et je leur témoignerai dorénavant l'affection « d'une mère» »

La réconciliation fut, en effet, complète et durable; Anne Hyde eut plusieurs enfants ; deux seulement vécurent et régnèrent : ce dirent Marie et Anne. Elle mourut jeune encore et sans avoir pris place sur le ti-ône ;elle ne vit ni l'élévation ni la chute de son époux. Les dernières années de sa vie furent très-sérieuses: elle étudia à fond la religion catholique et Tembrassa secrètement. Elle a écrit elle-^mème les motifs de sa conversion.

Charles I! n'avait pas d*enfant de Catherine de Bra-

us IWfES BT iKS FILLES BE lACOUBS U. 103

ganee ; Jaoques se remaria^ et il ohoislt pour femme uneprineesse de la noble maison d'Esté, Marie-Béatrice, Elle était très-jeune, Jacques avait dépassé Tige mftr; mais la vertu et le devoir lui attachèrent cette sage épouse ; elle partagea sa courte puissance et ses longs malheurs ; elle ennoblit le trène par la pureté de sa Yie, et la grandeur de son âme égala celle de son in^ fortune.

La iport de Charles II (1683) plaça sur le front de Jacques la couronne d'Angleterre : il était aimé des Anglais^ son eourage et sa simplicité leur étaient sympathiques, mais un cruel ennemi, nourri dans sa propre famille, détourna de lui rafiTeetion publique et le fit bientôt descendre du trône. Jacques avait marié sa fille aînée, Marie, fille d'Anne Hyde, à Guillaume d'Orange, prince plein d'intelligence, d'énergie et d'ar« deur, et qui avait une ambition égale à sa force de volonté, ce qui n'était pas peu dire. Il fut pour Jacques un fidèle allié, aussi longtemps que Jacques n'eut pas de fils, mais lorsque Marie-Béatrice mit au monde ce prince Jacques destiné h une vie ai malheureuse, Guillaume changea, et les mécontentements des Anglais trouvèrent en lui un trop habile champion*

Jacques était catholique de cœur, et sa nouvelle épouse, qui avait une piété ardente, Tencourageait à soutenir la vieille foi, persécutée depuis Henri VIIL Toutes les sectes d'Angleterre étaient alarmées; elles réunirent leurs eiforts pour arrêter le rétablissement du catholicisme : Guillaume d*Orange arma une*flotte des* tinéeà envahir l'Angleterre; Jacques, vainement averti par Louis XIY» ne put croire à la défection de son

gendre, à la trahison parricide de sa fille. On le lui fit bien voir: abandonné de l'armée, abandonné des courtisans, abandonné de sa seconde fille Anne, il se résolut à fuir son royaume ; il confia la reine Marie-Béatrice et son enfant au duc de Lauzun qui les amena en France, à travers mille périls, et il quitta le palais de Whitehall, au moment où les soldats de Guillaume allaient y entrer : Marie et Guillaume foulèrent en triomphateurs le sol que leur père infortuné quittait pour ne jamais le revoir.

Louis XIY accueillit le roi et la reine d'Angleterre avec une bonté et une grandeur indicibles ; on sait qu'une dame d'honneur de Marie-Béatrice voulant dire en peu de mots à une de ses amies quel avait été l'accueil du roi de France envers un souverain malheureux, lui envoya un feuillet de ses Heures, à Vêpres :

Dixit Bominus Domino meo ; Sede a dextris meis^ Bonec ponam inimicos scabellum pedum tuorum.

Le roi fournit à tous les besoins de ses hôtes et il leur donna une flotte pour reconquérir leurs États ; mais la bataille de la Hogue, perdue le 11 juillet 1690, ruina les dernières espérances de Jacques. Et pourtant, tout vaincu et désespéré qu'il fût, il applaudissait au courage des Anglais, et il disait aux officiers de marine français qui l'entouraient : « Voyez comme mes braves Anglais se battent I » Parole digne d'un petit-fils de Henri IV. Depuis ce moment, Jacques et Marie-Béatrice passèrent leur vie à Saint-Germain, occupés de Dieu, de leur fils, des pauvres Jacobites

qui les avaient suivis et dont ils soulageaient la misère au prix de leurs propres privations. Jacques mourut en 1701, heureux de la foi qu'il avait achetée au prix de trois royaumes, mais le cœur brisé par Fingratitude de ses deux filles. Béatrice lui survécut dix-sept ans, et toute sa vie ne fut qu'un enchaînement de bonnes œuvres : la foi fut la note dominante de son âme^ elle lui sacrifia ce que le langage humain appelle la gloire et le bonheur, et ce fut sans regret.

« Sa vie, dit Saint-Simon, n*a été qu'une suite de « malheurs héroïquement portés jusqu'à la fin, dans « l'oblation à Dieu, le détachement, la pénitence, les « prières et les bonnes œuvres continuelles, et toutes « les vertus qui consomment les saints ; parmi la plus « grande sensibilité naturelle, beaucoup d'esprit et de « hauteur naturelle, qu'elle sut captiver étroitement « et humilier constamment, avec le plus grand air du « monde, le plus majestueux, le plus imposant, avec « cela doux et modeste. Sa mort fut aussi sainte « qu'avait été sa vie. Sur les 600,000 livres que le roi « lui donnait par an, elle s'épargnait tout pour faire u subsister les pauvres anglais dont Saint-Germain « était rempli. Son corps fut enseveli à la Visitation « Sainte-Marie de Chaillot. »

Marie, femme de Guillaume III, avait été la plus chère affection de son père : elle était née de son premier mariage et de son premier amour, il la chérissait d'une tendresse de préférence. Élevée dans la religion de sa mère, elle était aussi ardente protestante que Jacques était fidèle catholique, et quoiqu'elle n'eût pas un grand goût pour le mari froid et sévère

qu'on lai avait donné, elle unit sa politique et ses vues religieuses aux siennes. Quand elle apprit la chute de son père et la victoire, victoire, facile, de Guillaume, elle éclata en transports do joie ; son entrée fastueuse dans Londres indigna même ses partisans; elle fit aussitôt demander la bénédiction de l'archevêque de Canterbury ; il fit répondre : — Qu'elle obtienne la bénédiction de son père, et je lui donnerai la mienne. Les Jacobites l'appelaient TuUie, se sou^ venant de la cruelle fille qui avait fait passer son char de triomphe sur le cadavre de son père, et Dieu se chargea de la punition de celle qui avait violé, sans scrupule et sans remords, le quatrième commandement. Elle mourut jieune, en 1695, sans laisser d'enfants, en léguant à la postérité une mémoire odieuse, et un prédicateur, montant en chaire le lendemain de sa mort, prêcha sur ce texte tiré des rois, sur ces paroles de Jéhu appliquées à Jézabel : Allez, et donnez la sépulture à cette malheureuse^ parce qu'elle est fille de roi.

Le Parlement ayant exclu du trône la postérité catholique de Jacques II, sa fille Anne fut appelée à recueillir la succession de Guillaume, en i702. Son règne, grâce au fameux duc de Marlborough, fut brillant ; les victoires sur la France ont été toujours si populaires en Angleterre I Elle eut la gloire de réunir définitivement l'Ecosse à l'Angleterre; la paix régnait autour d'elle, les lettres florissaient, mais au milieu de ses succès, Anne n'était pas heureuse. Le dernier pardon de son père, le malheur de son frère la préoccupaient constamment; elle savait que Jacques l'avait

bénie et nommée à son dernier moment, en lui recommandant le prince Jacques, mais elle était cruellement liée par les lois que le Parlement avait imposées à la nation, et son bon vouloir demeurait stérile. Elle avait perdu Aeuf enfants, et elle voyait avec douleur que la couronne de saint Edouard et de Bruce allait passer, après elle, à la famille de Hanovre : son impuissance à dominer les événements empoisonna son règne et sa vie. Elle n'avait que cinquante ans lorsque la mort vint la chercher : dans les luttes de son agonie» elle répétait sans cesse avec un accent déchirant : « mon frère 1 ô mon frère ! que deviendrez-vous ? » Elle expira le !•' avril 1714, laissant le souvenir d'une âme douce et faible ; elle n'eut pas assez d'énergie pour être juste, mais si elle était née dans une condition médiocre, on aurait loué ses vertus et sa simplicité.

Georges I", son neveu, recueillit son héritage, et par lui, quelques gouttes du sang des Stuarts coulent dans les veines de la reine Victoria.

Tout est vanité, rien que vanité.

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