‹ Études et portraits d'autrefoisChapitre 19 sur 20 · I. A. M K\ NAIS · texte numérisé non relu

I. A. M K\ NAIS

il demeure dans « la partie la plus élevée du quartier Saint- Georg-es » ; à la fin de cette année, le voilà rue de la Michodière et fort malheureux : « Notre ami est bien aussi un peu original ; mais il en a le droit, écrit Déranger à M°* Clément. Savez-vous qu'il habite au cinquième, rue de la Michodière, et qu'il s'est logé sous les toits pour n'avoir aucun bruit au-dessus de la tête, chose qui l'importune terriblement. Or, en prenant là son gîte, il ne s'est pas aperçu qu'une trappe donnait passage dans un long et bas grenier qui couronne la partie qu'il habite. Tous les soirs, vingt-sept m.armitons (le gourmand s'est logé chez un pâtissier fameux) se glissent là comme des rats et Dieu sait quel bruit commence que le sommeil n'interrompt pas toujours et qui fait le tourment de notre ami, réduit à penser qu'il n'y a repos à avoir qu'au séjour des anges et des séraphins. )) 11 ne demeura pas longtemps dans cette rue et on le rencontra successivement rue Tronchet, près de la Madeleine ; dans le quartier Beaujon, près de la Barrière de l'Etoile, et, lorsqu'il fut député, au « Palais national », d'où les punaises le chassèrent.

En i838, des revers de fortune les ayant atteints, les Clément vendirent leur terre d'Ardissart et allèrent s'établir dans une de leurs propriétés, à Richemont, près de Cognac. « Nous n'étions venus dans la Charente, écrit Peyrat, qu'avec l'espoir de retourner en automne à Paris. L'automne arriva et il fut décidé que nous passerions l'hiver à Richemont. » C'est avec l'hiver que commencent les lettres inédites de Lamennais à M^^^ Clément dont voici le texte :

Paris, 26 février 1889.

Je ne suis nullement surpris, madame, que les gens de Cognac nous renvoient leur député (i). Le pouvoir a tellement travaillé le corps électoral, il y a semé et cultivé avec tant de soin la corruption, qu'il est parvenu à y détruire presque partout jusqu'au dernier germe de tout sentiment honnête et d'esprit national. Cette aristocratie du cens, gouvernée uniquement par la peur et par l'intérêt, forme bien la plus ignoble corporation de canailles qui puisse déshonorer un pays. Elle verrait la France morcelée, démembrée, dépecée par les Cosaques, sans en être plus émue; elle s'en réjouira même, si elle y voyait matière à quelque bon trafic. Fort heureusement la vraie nation commence à ouvrir les yeux, et, quand le moment sera venu, elle saura bien se sauver elle-même.

M. M. (2) est parti pour Baune (sic); il y sera certainement réélu, mais sa présence était peut-être nécessaire pour cela.

A son retour d'un voyage qu'il fit il y a trois mois,

(i)Il s'agit ici de. M Hcnnessy, député rninislérierque le baron Lemercier remplaça aux élections de 1842.

(2) M. Mauguin, député de Beaune, dont il est souvent parlé dans la correspondance de Lamennais.

Didier (i) s'est trouvé confiné chez lui par un mal d'yeux, qui est peu de chose en soi, espère le médecin, mais qui exige qu'il ne s'expose point à l'air et à la lumière. Il est sur le point de se marier avec une très bonne personne, de vingt-six à vingt-huit ans, je crois, nommée mademoiselle Hanonnet. Son grandpère, de qui dépend la fortune future de toute la famille, habite dans les Ardennes, où il ades usines considérables. On ne sait pas encore comment il prendra, lui homme d'argent et rien que cela, le mariage de sa petite-fille. Cependant, on espère beaucoup qu'il se résignera à une chose que, après tout, il ne saurait empêcher. On le dit fort riche; les millions qu'il laissera seront partagés en neuf lots. La part de Didier et de sa femme sera encore fort belle, mais il faudra l'attendre, et peut-être longtemps, car le grand-père porte sans ployer ses soixante-treize ou quatorze ans. Je suis charmé que Didier voie désormais son avenir assuré, il le mérite.

Nous ne pouvons sortir de la pluie, ce qui fait que je ne sors pas de chez moi, où, grâce à Dieu, on me laisse assez tranquille. Le propriétaire a donné congé pour le terme de juillet à la femme qui loge au-dessus de moi. Il est bien probable qu'à cette époque je pren-

(i) Charles Didier, dont les instances décidèrent Lamennais à prendre la direction du journal le Monde avec George Sand et Liszt, était un homme de lettres, « brasseur d'afFaircs », voyageur infatigable, l'auteur de Rome souterraine.

284 ÉTUDES rx PORTRAITS u'aUTREFOIS

drai son appartement, afin de n'avoir personne sur ma tête.

Je vous remercie du mandat que vous m'avez envoyé. Il est venu à propos pour m'aider à soulager, une famille bien malheureuse. C'est une chose quibrise l'âme que de voir à Paris tant demisère à côté de tant de luxe, et qui m'étonne c'est la patience du pauvre. Mille amitiés à Charles (i). Je pense que sa santé se fortifie par l'exercice. Croyez, madame, à mon attachement bien sincère et bien respectueux.

F. Lamennais.

Madame Z. Clément,

au château de Richemond (2) par Cog^nac,

Charente.

Paris, 10 avril 1889.

Je VOUS remercie beaucoup, madame, de l'offre que vous me faites de me céder l'un de vos domestiques. On m'en a ici recommandé un que je vais essayer avec quelque espoir qu'il me conviendra. Quant à ma cuisinière, j'en suis on ne peut pas plus satisfait. Elle

(1) Charles Clémenl.

(a) Le châleau de Richemond, « habitable quoiqu'en ruine », dit Peyrat, avait été construit sous Louis XIIL C'était « un vaste corps de logis flanqué de deux larges tours carrées àpavilions aigus d'ardoise ».

est parfaitement sûre pour la probité, économe, attentive et point gênante. Je suis heureux d'avoir rencontré une personne qui est si bien, sous tous les rapports, ce qu'il me faut.

L'Atlas de Lesage est un livre utile, où l'on voit d'un coup d'oeil la suite chronologique des princes et des grands événements, ainsi que les rapports des divers Etats entre eux. Mais il est difficile de lire un ouvrage aussi sec. L'histoire vit de détails, et ce sont ces détails qui fixent dans la mémoire les choses principales, Lesage me parait plutôt à consulter comme une carte géographique qu'à étudier avec une apphcation suivie.

Nous sommes toujours dans l'attente d'un ministère que le roi ne paraît pas pressé de former, parce qu'il voudrait d'une façon et la Chambre d'une autre. Le public est en général très irrité de ces retards auxquels il attribue la prolongation d'une crise commerciale. Le roi perd chaque jour dans l'opinion et il ne semble pas s'en douter; cela peut le mener loin. On parlait de l'entêtement de Charles X, ce n'était rien près de celui de Louis-Philippe. Ses engagements avec les puissances y sont, je crois, pour beaucoup, et puis l'humiliation de céder (i). Le château a voulu

(i) Après la chute du ministère MoIé et la dissolution de la Chambre (mars iSSg), le maréchal Soult fut chargé de former un ministère ; il essaya d'un cabinet de coalition, mais il échoua ; il essaya ensuite d'un ministère centre gauche, il échoua encore. Le 3i mars, le roi constitua le ministère transitoire Gasparin.

Le 4 avril, à l'ouverture de la session, « une foule houleuse... se

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org-aniser une petite émeute, qui serait venue très à point pour ses intérêts. Il a échoué. Le peuple a eu le bon sens de ne pas se laisser prendre à cet abominable piège. Et ce sont ces provocateurs de désordres, ces ordonnateurs de massacres qui accusent leurs adversaires de voir l'anarchie et de la préparer! Je ne sache pas de race plus perverse, plus odieuse, plus infâme, que cette canaille de cour, que cesmamelucs (sic) du juste-milieu et de la pensée immuable. Bugeaud en est un des types. Quand la nation de qui l'on se joue avec tant d'impudence se réveillera-t-elle donc une bonne fois? Je dînai hier avec lord Brougham. Il a quelque chose deDupin, mais il vaut mieux pour le caractère et lui est certainement très supérieur pour le talent.

M. de Potter n'est pas le seul qui emprunte aujourd'hui beaucoup de choses à F Avenir. M. Cormenin dans quelques-uns de ses pamphlets et plusieurs journaux reproduisent ses idées insérées dans ce journal. Apparemment qu'elles n'étaient pas si absurdes qu'on le disait alors. Quelques-unes ne me semblent pas

pressait autour du Palais-Bourbon, contenue par des troupes à pied et à cheval... mais poursuivant de ses huées et de ses sifflets les personnages politiques, insultant et même arrêtant les équipag^es. Le soir, bandes circulant dans les rues, au chant delà xl/arseiV/a/se, rassemblement sur le boulevard Saint-Denis, bris de réverbères, tentatives aussitôt réprimées par les patrouilles, contre les boutiques des armuriers. L'agitation se prolongea pendant plusieursjours et amena deux ou trois cents arrestations ». (Thureau-Dangin, Histoire de la monarchie de juillet, t. III, p. 377.)

LAMENNAIS ET M^ie CLEMENT 287

applicables aux circonstances présentes, d'autres le savent {sic), selon moi, dans tous les temps.

Je désire beaucoup que M. Clément soit enfin débarrassé de toutes les tracasseries qui le fatiguent. Le repos est une si bonne chose et si douce ! Je vous en souhaite autant que j'en ai peu et en espère peu. Nous avons ici un vrai temps d'hiver. Tout le monde s'en plaint, ce qui ne le change pas. Mes respects les plus affectueux.

F. Lamennais.

Paris, 7 mai 1889.

Il est impossible que la santé de madame votre sœur n'ait pas souffert de l'événement cruel qui l'a frappée (i); mais j'espère que ce contre-coup ne sera que momentané, et qu'elle puisera des forces dans le sentiment même du besoin que ses fils ont d'elle. La présence de M. Clément lui aura été de toutes manières bien utile dans ces tristes instants.

Vous vous plaignez du chaud, madame, et ici nous avons eu, pendant presque tout le mois, la température de mars. Depuis quelques jours, elle s'est adoucie,

(i) La sœur de M'^'^ Clément venait de perdre son mari.

mais nous n'y gagnons guère, car l'orage est venu avec la chaleur, et ce sont des pluies continuelles. On se console un peu en pensant qu'au moins cette humidité est bonne pour la campagne.

Je regrette que vous ayez perdu votre cuisinier provençal. Est-ce qu'il n'aurait pas pu, avec ses petites économies et ce que vous lui auriez avancé sur ses gages futurs, se procurer un remplaçant? Ils ne sont pas très chers aujourd'hui. J'ai un petit domestique très honnête et très doux. Nous verrons ce qu'il deviendra. Jusqu'ici j'ai lieu d'en être satisfait.

Je ne vois, quant à présent, nulle apparence de guerre. Il est vrai que les affaires d'Orient s'embrouillent de plus en plus. D'ici à peu de temps une collision paraît inévitable avec Méhémet Ali et Mahmoud. Ce sera un moment critique. Cependant les puissances craignent tellement tout ce qui ébranlerait le moins du monde l'Europe ; elles ont une peur si grande des peuples, qu'on peut croire qu'en ce cas même la paix entre elles ne serait point troublée. Toutefois un événement imprévu et imprévoyable, une circonstance fortuite peut déconcerter tout à coup leur politique pacifique.

Notre nouveau ministère est déjà tombé au-dessous même de l'ancien. La Chambre est restée ce qu'elle était, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus plat, de plus lâche, de plus nul, de plus vil et de plus ridicule dans ce monde. La nation commence à le sentir et aussi sa

propre humiliation ; mais son énergie dort. Espérons qu'elle se réveillera.

J'embrasse Charles et vous réitère l'assurance de mon respectueux et bien sincère attachement.

F. Lamennais.

Paris, 18 mal 1889.

Les journaux, madame, vous auront appris ce qui s'est passé à Paris, il y a quelques jours. Dès le lundi soir (i), tout était tranquille, et maintenant on ne s'occupe plus que de fournir au tribunal exceptionnel de la Pairie une grande quantité de pauvres malheureux dont elle peuplera les cachots du représentatif, pour amuser ses nobles loisirs. Au reste, le gouvernement a pu voir quel est le degré d'affection qu'on lui porte dans toutes les classes de la population, et si cette connaissance ne lui profite pas, je ne sais ce qu'il faudrait pour l'éclairer efficacement. Mais les pouvoirs ne s'éclairent jamais.

Après quelques jours de forte chaleur, nous sommes retombés dans l'hiver. Ce que vous désirez pour moi, une pelite maison de campagne près de Marly, serait sans doute très agréable, mais cela n'est pas possible,

1) Lamennais parle de l'émeute du 12 mai.

Au reste, j'ai des persiennes pour me défendre du soleil, et l'été se passera ici comme ailleurs. Au mois d'octobre; je changerai de logement, la maison que j'habite ayant de nombreux inconvénients et le quartier étant trop loin de tout. Je voudrais trouver un petit appartement, soit sur les boulevards, soit dans le voisinage des Champs-Elysées. Ce sera peut-être difficile, car, quoique l'on bâtisse beaucoup, les loyers augmentent tous les jours de prix.

Vous me parlez de M. Mignet ; il a lu dernièrement à son académie une sorte de notice sur Talleyrand. Le blâme y est, à ce qu'il paraît, imprimé très timidement; c'est du juste milieu historique, de la recherche d'esprit et de l'indifférence morale. On ne rencontre guère aujourd'hui de

...ces haines vigoureuses.

Qu'inspirent les méchants aux âmes vertueuses.

Je ne sais ce que devient madame Sand. Elle a, m'a t-on dit, fait à Gènes une excursion de quelques jours. Il ne paraît pas qu'elle ait le dessein de pousser plus avant en Italie .

Je ne saurais guère espérer la parfaite guérison de madame votre sœur, mais j'aime à croire que vous la conserverez longtemps encore quoique souffrante. Chaque année, elle vous donne de pareilles inquiétudes, et chaque année, elle éprouve dans la belle saison un mieux qui la relève.

J'embrasse Charles et vous réitère l'assurance de mon affectueux dévouement.

Je vous remercie mille fois de ce que vous m'envoyez pour les pauvres.

Paris, 1 1 juillet 1889.

Je suis heureux de savoir, madame, que vous avez près de vous M . Clément. Ce vous sera une douce société et sa santé à lui-même achèvera de se remettre dans l'excellent air que vous respirez. Quant à moi, je ne saurais songer à aller à la campagne, ni même la prochaine (sic). Une interruption dans mon travail m'éloignerait trop du terme, et il faut que j'en finisse avant de penser à prendre du repos. Je vais m'occuper de chercher un appartement pour le mois d'octobre. Mon neveu devant venir demeurer avec moi, j'aurai besoin de deux pièces de plus. J'aimerais le voisinage des Champs-Elysées, mais je crains de ne trouver que bien difficilement dans ce quartier quelque chose qui me convienne, dans les prix que je ne peux pas dépasser. Les fortunes diminuent et les loyers augmentent.

M. Mauguin est de retour d'Angleterre ; on dit

qu'il va fonder un nouveau journal et que ce journal sera bonapartiste. Je ne sais s'il réussira, car ce parti en a déjà un qui a pour titre le Capitale. Celui-ci est, de plus, vendu aux intérêts de la Russie. De quelque manière qu'on s'y prenne, on aura, je crois, beaucoup de peine à ressusciter l'impérialisme en France. Ce ne sera toujours pas moi qui y aiderai, très certainement, et je m'étonne que des gens sensés et amis de leur pays tournent leur vue de ce côté-là. Je m'en étonne d'autant plus que, même à part le fond des choses, leur empereur est un sot. Peut-être est-ce pour eux une raison de penser qu'il ne manquera pas de sujets.

Quoique les jugeurs (i) {sic) du Luxembourg- eussent annoncé dès le premier moment l'intention arrêtée de faire couler le sang, on espère que le pouvoir n'osera pas relever l'échafaud politique en présence des protestations de la Chambre des députés, ou au moins d'un grand nombre de ses membres. Ce serait prendre sur soi une responsabilité trop grande. Si l'on faisait tomber des têtes, inévitablement on tomberait dans un système de représailles dont on ne saurait prévoir les conséquences sans frémir d'horreur. C'est déjà certes bien assez que d'avoir violé toutes les formes légales, tous les principes de jurisprudence et de justice éternelle, pour frapper plus sùrementles enne-

(i^ Les émeutiers du 12 mai avaient été déférés à la Cour des pairs le 2T iuin. L'arrêt du 12 juillet condamna ^Barbes à mort.

mis vaincus. Mais la peur rend atroce et on l'a bien vu. Les brillants salons que peuple la classe qui s'est crue attaquée parl'insurrection ont rassemblé pendant quelque temps à des cavernes de septembriseurs.

Mille choses affectueuses à M. Clément, à Charles et à M. Peyrat. Je pense qu'en revenant à Paris vous verrez Déranger qui a bien de la peine à se débarrasser de sa fièvre. Il va habiter une nouvelle maison où il aura un petit jardin. Je souhaite vivement qu'il s'y plaise et surtout qu'il y retrouve la santé. Soignez bien la vôtre, madame, et fortifiez-la pour l'hiver. Votre tout dévoué

F. Lamennais.

Paris, 5 septembre 1889.

La résolution que vous avez prise, madame, de pas ser encore l'hiver prochain à la campagne me paraît très sage. Tout ce qui hâtera et facilitera l'arrangement des affaires de M. Clément (i) vous ofTre une garantie de plus de cet avenir qu'il vous promet avec raison, et dont vous ne jouirez bien que lorsqu'il ne s'y

(1) « Cet hiver mit insensiblement à découvert la déconfiture de mon patron et notre exil indéfini à Richemond. .. Pour sauver mes intérêts compromis, je dus rester sur cette nef à demi submergée. » (Peyrat, op. cit., p. 107. )

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mêlera aucune espèce d'inquiétude. Passer ici quelques mois en l'air, sans y avoir d'établissement un peu durable, vous causerait plus de fatiçue que vous n'y trouveriez d'agrément. Vous pouvez au moins disposer selon vos g-oûts la maison que vous allez habiter, vous y faire une chambre bien tranquille et bien chaude, et cela ce n'est pas peu dans cette vie de tous les jours qui est pourtant la vie véritable. Je suis bien aise que Charles soug^e à aiderM. Clément. Il ne trouvera guère d'occupation plus douce en soi que celle-là et plus profitable. C'est le 20 que j'irai occuper mon nouveau logement. Il n'a rien d'agréable que le quartier qui est très central. Après avoir monté cent marches, on rencontre une espèce d'entrée de grenier, et puis quelques pièces de moins de sept pieds de hauteur, entre des carreaux et des ardoises. Voilà mon palais et bien heureux de l'avoir. A moins d'être riche, il n'y a plus moyen de se loger à Paris.

Je ne savais pas que la fièvre eût repris Béranger. En supposant qu'elle n'ait rien de grave, je m'en réjouirais presque, si cette circonstance pouvait le décider à revenir ici. Je l'espère un peu d'après ce que vous me dites.

Le Commerce (i) gagnera peu, je crois, à s'être prononcé pour l'Empire. Cette opinion-là est usée et ne prendra pas dans le peuple . Nous avons eu assez de

(i) C'était le journal de Mauguin.

despotisme depuis quarante ans. Je ne sais commenl ]M. Mauguin a pu se fourvoyer de cette manière. Il en aura du regret plus tard, ou je suis bien trompé. Lord Brougham a publié un pamphlet sur la France qu'il s'imagine connaître et qu'il connaît mal. Il y parle de tous les partis et il les jug-e à sa façon. Les napoléonisans y sont bien traités. Aussi ont-ils fait grand bruit de cet écrit sans valeur par luimême. L'auteur est un esprit mobile, vaniteux, une espèce de Dupin, avec seulement un talent plus élevé de parole, et, comme le Dupin français, ses variations et son égoïsme le déconsidèrent davantage chaque jour.

Nous avons aussi de la pluie froide qui annonce l'automne si court chez nous et si voisin de l'hiver. L'année, en somme, n'a pas été belle, mais c'est notre climat, quoi qu'on en dise. A peine avons-nous, en douze mois, deux ou trois semaines du temps qu'on voudrait avoir toujours. Je vous en souhaite un plus doux pendant votre voyage à Royan, car sans cela vous n'auriez que l'ennui et la fatigue du déplacement. Mille choses affectueuses à M. Clément et à Charles.

Votre bien dévoué

F. Lamennais.

Paris, 9 octobre 1889.

Après bien des contrariétés et des embarras et des fatigues, me voici enfin, madame, dans mon nouvel appartement. J'espère m'y plaire assez. Le quartier est commode, et si, comme on me l'a promis, on éloig-ne de moi le bruit qui se fait au-dessus de ma tête, je passerai aisément sur les autres inconvénients. Je vois avec plaisir que vous paraissez satisfaite de vos arrangements pour l'hiver. Prémunissez-vous bien contre cette rude saison. Le froid est le plus grand ennemi des santés délicates, surtout le froid humide de notre triste climat. Je voudrais que le château dont vous me parlez vous pût convenir. Il vaut mieux acheter que bâtir; on jouit plus tôt, et l'on ne court pas risque d'être entraîné à des dépen ses toujours impossibles à calculer exactement d'avance. De tout ce qui ruine, c'est ce qui ruine le plus. Il n'est pas vrai que madame Sand soit à Paris; elle ne tardera pas, dit-on, à y venir ; mais on a pris pour son arrivée l'arrivée du drame qu'elle va faire jouer au Théâtre-Français. 11 n'a point été reçu sans contradictions. Le public jugera de leur valeur, et je souhaite que son jugement justifie ceux qui se sont montrés moins sévères.

Le professeur Strauss ne nie pas l'existence réelle de Jésus-Christ, mais il n'en renverse pas moins l'histoire évangélique, qui n'est, à ses yeux, qu'un mythe ou une sorte de légende poétique. Quant au Commerce, je trouve comme vous qu'il devient ennuieux (sic) depuis qu'il s'est fait napoléoniste. Je regrette toujours plus que M. Mauguin se soit jeté dans ce parti qui ne peut qu'entraver toute tentative de bien et dont le succès, s'il était possible qu'il eût en effet du succès, serait à jamais déplorable. Il semble que, de tous côtés, on prenne à tâche de faire ce qu'il y a de pis pour la France et de plus heureux pour ses oppresseurs.

Je ne sais pas encore si Déranger pourra se décider à quitter Tours. Je lui ai écrit à ce sujet, mais je n'ai point encore de réponse, ce qui ne m'étonne pas, ayant appris qu'il était allé passerquelque temps chez Dupont de l'Eure, en Normandie. Vous avez vu qu'il s'est formé, sous la présidence de M. Laffitte, un comité de réforme électorale. Est-ce que les habitants de la Charente n'enverront point aussi à la Chambre leurs pétitions? Il est très à désirer que l'opinion se prononce sur ce point avec ensemble et avec force.

Jusqu'ici l'expérience que j'ai faite des restaurateurs ne m'a pas trop bien réussi. Ils sont ou très chers ou très mauvais. De sorte que je prends le parti, les jours où je ne dîne pas en ville, de faire acheter un morceau de viande froide chez le charcutier du

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coin. Cela me suffit et j'ai l'avantage d'être tranquille chez moi. Adieu, madame, croyez quil n'est pas nécessaire du tout que votre retour à Paris coïncide avec celui de Béranger pour être attendu avec impatience par beaucoup de personnes et surtout par moi.

F. Lamennais.

Madame Z. Clément

au Grand Parc, par Cognac (i).

Paris, 7 décembre 1889.

Je comprends à merveille, madame, que vous n'ayez voulu, ni vous ni Charles, laisser M. Clément seul à la campagne pendant l'hiver. Il vaut bien mieux revenir plus tard à Paris et y revenir ensemble. D'ailleurs si vous n'y étiez, en quelque sorte, qu'en passant, votre séjour y serait peu agréable. Il faut être arrangé chez soi pour se trouver à l'aise et pour ne pas souffrir, surtout dans la mauvaise saison. N'y eût-il que le désagrément de quitter un lieu où l'on

(i) Le Grand Parc, ancien domaine royal, près de Coiçnac, qu'avait possédé Marguerite de Navarre. Séparé par la Charente du Pelit Parc, où naquit François I". il avait été vendu sous le règne de Louis-Philippe. « Le père de mon élevé en était encore le propriétaire nominal. C'est là que précipitamment e.xpulsés de Richemont, nous nous réfugiâmes, dans l'âpre saison.» (Peyral, p. 168.)

est établi, je concevrais que Béranger se décidât difficilement à renoncer à Tours. Son médecin l'y retient encore. Ce n'est pas moi, ce qui me retiendrait, car de médecins je n'en use çuère. Mais M. Brelonneau n'est pas seulement un médecin pour Béranger, c'est aussi un ami, et cela chang-e bien l'affaire.

Je ne néglig'e point la précaution de mettre un vase plein d'eau sur mon poêle, et malgré cela l'air est encore quelquefois trop sec. Mais, comme j'ai plus de chaleur qu'il ne m'en faut, j'ouvre la porte de mon cabinet et l'air se renouvelle bien vite.

Vous avez dû recevoir par la poste une petite brochure que je viens de publier (i). Le Commerce ne parlera pas de celle-là plus que des autres ; outre que ce n'est probablement pas l'opinion actuelle de M. M., le journal craindrait d'effrayer une partie de ses lecteurs. C'est une bien triste chose, à mon gré, que d'être ou de se croire obligé de dire, non ce qu'on pense, mais ce que pensent des abonnés dont on se moque en soi-même. Cependant, tous les journaux presque en sont là. Qu'on s'étonne après cela du discrédit où ils sont tombés!

M. de Chateaubriand est né la même année que Bonaparte et que Canning-. J'espère qu'il leur survivra longtemps encore. Il vieillit toutefois, ses forces s'en vont, les jambes faiblissent. La tète seule reste et c'est le principal. Tous les jours je forme le projet de

(\) Le Pays el le Gouvernement.

l'aller voir, mais on ne le trouve qu'à des heures si incommodes pour moi que je retarde toujours. Et puis le temps est si mauvais! Toujours du brouillard, toujours de la pluie : comment quitter la chambre?

Les procédés de vos voisins à l'égard de votre gardechasse sont tout à fait dans les habitudes de cette sorte de gens-là. Vous seriez par trop bonne de leur donner de l'argent, pour les remercier de leur manière d'en user avec vous. J'aime encore mieux votre Espagnol. Celui-ci est du moins franchement ce qu'il est, un pauvre fanatique imbécile.

Je mange maintenant chez moi, ayant un domestique qui sait faire un petit pot-au-feu. C'est à très peu près toute sa science de cuisine, mais cela me suffit, et il ne s'est pas donné, en entrant, pour plus habile. Il est honnête, actif et intelligent. Que pourrait-on demander de plus ? J'ai été, et plus d'une fois, certes, forcé de me contenter de moins.

Mille choses affectueuses à M. Clément et à Charles. Votre bien dévoué

Paris, 19 décembre 1889.

J'ai reçu presque en même temps, madame, votre lettre du i3 et la terrine que vous avez eu la bonté

LAMENNAIS ET M"'^ CLEMENT 3o I

de m'envoyer. Je vous remercie de ce double souvenir et aussi de celui dont les pauvres ont été l'objet. Le nombre de ceux-ci s'accroît tous les jours. Quant au pâté, il ne le cède en aucune manière à ceux de Ruffec.

On ne m'a point tracassé pour ma brochure et on ne le pouvait pas, du moins raisonnablement. Il est vrai que la raison, la loi, n'est pas ce dont on s'inquiète le plus. Quoi qu'il en soit, ce petit livre voyag^e tranquillement dans toute la France, où j'espère qu'il fera quelque bien. Il ne faudrait pas que les habitants de Cog-nac tardassent à sig-ner leur pétition, car voilà la Chambre qui va s'assembler. Ils pourraient prendre pour modèle celle du comité Laffitte, avec quelques mots de réserve en faveur des droits que celle-ci laisse de côté pour le moment. Le mouvement se propage rapidement, et je ne serais pas surpris que l'an prochain on eût un million de signatures : du reste, le pouvoir paraît inquiet : il a peur des lég-itimistes, peur des bonapartistes, peur des républicains. Il se défie du peuple et des soldats mêmes. On chang-e la garnison de Paris et l'on multiplie à tel point les précautions de défense, qu'il n'est pas un édifice public, si mince qu'il soit, qui ne ressemble à une petite forteresse ou à un blockhaus. Un gouvernement qui en est là me semble bien malade.

Louis-Napoléon déclare enlin nettement sa prétention, qui est d'être empereur, ni plus ni moins que son

oncle. Cette espèce de mariag^e qu'il voudrait faire avec la France n'est pas du goût de celle-ci ; elle ne veut ni du prétendant, ni du prétendu. Le Commerce s'entremet pour négocier cette affaire, qui est pour lui une affaire d'argent. On lui paye, dit-on, son courtage d'avance et j'ai de fortes raisons de croire que ce qu'on dit est vrai. Charles Durand, du Capitole, et le marquis Crouy-Chanel ne sont pas seulement de vils intrigants, mais deux des plus grands misérables qu'ait produits la nature humaine.

Ce que Déranger vous écrit à mon sujet m'a fort touché. On se sent heureux d'être aimé un peu de ceux qu'on aime beaucoup.

Il n'est guère probable que M. Guizot revienne en ce moment au pouvoir. 11 fait tout ce qu'il peut pour y arriver, mais qu'y apporterait-il d'influence et de force réelle? Voilà ce qu'on se demande au château, où l'on trouve cet homme bien usé et où l'on conserve en outre contre lui des souvenirs pleins de rancune. Thiers aurait, je crois, plus de chances. Quant à savoir lequel des deux est moralement le meilleur ou le pire, j'aurais eu en vérité bien de la peine à me décider.

Ce que vous me racontez de Charles m'a fait un extrême plaisir. Cultivez avec soin ces sentiments en lui. C'est par là qu'on est vraiment homme. Je l'embrasse de cœur.

Boulé a cédé son fonds à un autre pâtissier non moins habile, nommé M.Auberl.ll fait sûrement des

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choses meilleures, mais il les vend en proportion. On ne doit pas se plaindre en ce monde, quand on a le strict nécessaire ; tant d'autres ne l'ont pas ! Si vos prêtres se disaient cela, si, au lieu d'acheter des châteaux et d'y faire des dépenses énormes, ils se contentaient d'une cabane, se faisoient (sic) pauvres avec le pauvre, le peuple ne renonceroit pas à se marier à l'ég-lise et à faire baptiser ses enfants. Mais que voulezvous? Il faut que ce qui doit arriver arrive, et que les desseins de Dieu s'accomplissent sur le monde. Nous avons un grand avenir devant nous.

Mille tendres respects.

(Non signé.)

Paris, 3i décembre i83i.

Encore une année qui s'en va. Les autres la suivront de près. Puisse au moins celle qui va s'ouvrir être heureuse et douce pour vous, madame, et pour tous ceux qui vous sont chers. J'espère qu'elle ne s'écoulera point sans que je vous aie revue et Charles aussi et M. Clément. Dites-leur, je vous prie, ainsi qu'à M. Peyrat, combien je suis sensible à leur souvenir et combien sont vrais les vœux que je forme pour leur bonheur à tous, si ce mot de bonheur a un sens sur

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la terre. Une sanlé tolérable, l'exemption de trop grands soucis, une paix rarement et peu troublée, voilà tout ce qu'on peut espérer de mieux et, pour ma part, je me contenterais de moins. L'expérience de la vie ne m'a pas rendu difficile ni exigeant sur ces conditions; c'est toujours cela.

On a partout, comme à Cognac, essayé d'agir par la peur sur ceux que leur situation place dans une sorte de dépendance pour les empêcher de signer les pétitions en faveur de la réforme électorale. Il n'est pas douteux que, par ce moyen, on ne réussisse à diminuer le nombre des signatures. Cependant il sera dès cette année plus que double de celui obtenu l'année dernière, et, si l'on ne se rebute pas, si l'on y met de la persistance, le mouvement se propagera et, dans un temps peu éloigné, deviendra presque universel. Le pouvoir compte sur l'inconstance du caractère français; il s'efforcera de lasser le pays, et si le pays se lasse en effet, le résultat définitif sera qu'à la place d'une réforme pacifique nous aurons une révolution violente. C'est ce que devraient prévoir les véritables amis de l'ordre. Il dépend d'eux de prévenir beaucoup (le maux, des maux incalculables. Le voudront-ils? Le comprendront-ils ?

Je voudrais avoir à ma disposition des exemplaires de ma brochure pour vous les envoyer; car c'est principalement par le peuple que je désire qu'elle soit lue. On ne lui parlera utilement de ses devoirs que quand

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il connaîtra ses droits et saura les défendre, les réclamer, les conquérir par les votes lég-itimes. Certaines doctrines mauvaises et folles n'ont de danger, ne se répandent dans quelqu e esprit qu'à cause de la résistance que le pouvoir oppose à ce qui est juste et bon, résistance coupable et bien sotte, car elle ne peut avoir d'autre effet que de le perdre plus sûrement, en tournant contre lui la conscience publique.

Les bonapartistes voudraient faire croire à la puissance de leur parti. Le fait est qu'ils s'agitent dans le vide, qu'à part quelques intriguants ils n'inspirent que de l'indifférence et de la pitié. L'empire sans l'empereur est une des plus étrang-es folies qui ait pu monter dans des têtes humaines. Les hommes d'ailleurs qu'on met en avant appartiennent tous à la plus vile canaille de ce temps-ci; un Crouy-Chanel, un Durand, voilà, certes, une cause bien servie et honorablement représentée! M. M... doit être assez embarrassé de pareils auxiliaires.

Je m'aftlig^e, comme vous, qu'il se soit engag-é dans cette triste voie. Il avait mieux à faire. On ne sait pas encore ce que sera la session. Un changement de ministère, ou dans le ministère, paraît inévitable. Il règne dans la Chambre une indi(ïérence et une apathie qui passent tout ce qu'on peut imaginer. On ne peut rien attendre de là; c'est au pays à se sauver lui-même.

Mille respects affectueux.

F. Lamennais.

3o6 ÉTUDES ET PORTRAITS d'aUTUEFOIS

Paris, 2 février i84o.

Nous avons ici, madame, mie température de priatemps, mais une pluie continuelle, en somme un assez mauvais temps et dont beaucoup de gens souffrent. Cependant les grands froids sont plus encore pour le pauvre peuple. Des épis de seigle ont mûri dans le Languedoc. Si cela continue on moissonnera en mars. Vos arbres fruitiers doivent être en pleine fleur, et la verdure doit poindre de tous côtés dans vos jardins, Cette précocité est-elle bonne, est-elle mauvaise? Je n'en sais rien. L'avenir nous le dira. Je crains les gelées tardives; je n'aimerais pas les gelées présentes: ainsi l'on n'est jamais content. Le mieux serait d'être satisfait de tout.

Il serait difficile de l'clre du jugement que vient de rendre la Cour des pairs (i). Il n'existait de preuves péremptoires contre aucun des accusés et ces mêmes hommes que tout tribunal, jugeant selon les lois et les règles ordinaires, eût acquittés, ont été condamnés à des peines énormes. Telle est la justice politique. Pour Blanqui, il est impossible que l'on exé-

(i) La seconde fournée des cmeutiers du 12 mai fut jugée par la Cour des pairs six mois après la première. lîlaïKjui fut condamné h mort.

cute la sentence et ainsi la sentence est une sottise en même temps qu'une atrocité. M. Pasquier a eu la haute main dans cette affaire. Il a reçu en payement une place de juge à la Cour royale pour son neveu. Ce n'est pas vendre cher la vie des hommes et leur liberté.

Pourquoi Bér(anger) ne dit-il pas tout simplement : votre livre, à mon avis, ne réussirait pas ; si vous voulez être imprimé, refaites-le ou faites-en un autre? Il me semble que, de sa part, ce conseil ne pourrait être que bien reçu.

Malgré le plaisir très grand que j'aurais à vous revoir, je ne prévois pas qu'il me soit possible de voyager cette année. Outre la fatigue que je redoute, cela me détournerait de mon travail- Ce n'est pas que j'avance beaucoup, mais quelques lignes aujourd'hui, quelques lignes demain, cela vaut toujours mieux qu'une interruption complète.

Je ne crois pas que les eaux d'Aix aient fait un bien sensible à madame Champy. Pour presque tout le monde, ces promenades au loin me paraissent plutôt des amusements dispendieux que des remèdes réels. On s'en va dans ces lieux agités et bruyants, parce qu'on s'ennuie chez soi à la campagne ; et la santé qu'il est convenu que l'on doit y trouver, on revient, l'hiver, la dépensera Paris dans les soirées, les bals, les plaisirs de toute sorte. Je préfère ma mansarde.

Vous avez vu ce qu'on nous demande pour M. le

3o8 ÉTUDES ET POHTHAITS d'aUTHEFOIS

duc (le Nemours, pour ce pauvre jeune homme qui n'aura guère, de patrimoine, que quatre millions de revenus. Il faudrait être bien dur pour lui refuser le million de plus qu'on sollicite pour le tirer de misère. Soyons tranquilles, il n'en sera rien ; la Chambre est trop compatissante. Après M. de Nemours, viendront le duc d'Aumale, le duc de Montpensier, le comte de Paris, les frères et les sœurs de celui-ci, pour les enfants de ces bons petits princes et les enfants de leurs enfants, car, grâce à Dieu, la race est prolifique. Cela promet pour l'avenir, et le pays ne court pas le risque de ne savoir un jour que faire de son argent. Je n'ai pas besoin de vous redire, madame, avec combien de respect et d'attachement je vous suis dévoué.

F. Lamkn.nais.

Paris, i5 février i84o.

Vous avez fait, madame, une triste expérience des régisseurs. A moins de rencontrer des hommes comme il n'y en a guère aujourd'hui, il faut ou louer des terres ou les exploiter soi-même, ce qui, certes, n'exige pas peu de soins et de travail. J'accepte avec beaucoup de joie l'espérance que vous me donnez de

LAMENNAIS ET M'"« CLEMENT SoQ

VOUS voir accompagnée de Charles à Paris l'hiver prochain. Vous trouverez aisément un appartement dans le quartier que j'habite. C'est maintenant le plus central, et je crois que vous vous y trouverez bien.

Vous connaissez mal le juste milieu en pensant qu'au moins il commuterait la peine des condamnés par la Chambre des pairs : on s'est hâté de les envoyer dans les cachots qui les attendaient et où l'on accumule sur eux, contrairement à toute loi, des rig-ueurs tout exceptionnelles. Les voleurs et les assassins sont beaucoup mieux traités : on ne craint pas ceux-ci. Les pétitions pour la réforme électorale arrivent de toutes parts. Le mouvement est plus g-rand et plus général qu'on ne pouvait l'espérer. Mais il faut qu'on sache bien que le succès dépend de la persévérance, qu'on n'obtiendra rien cette année ni peut-être la suivante; qu'ainsi l'on doit songer de bonne heure à former des centres d'action, à org'aniser des comités qui préparent de nouvelles pétitions et s'occupent de recueillir des signatures toujours plus nombreuses. Si l'on n'y met pas cette constance et cette activité, on échouera. Il suffît, en chaque lieu, de quelques hommes zélés, pour que tout cela marche, et la France serait bien à plaindre, il y aurait bien à rougir d'elle, si ces hommes ne se trouvaient pas.

On m'a envoyé de Fontainebleau une espèce de médaillon qui représente Bérang-er en pied. La ressemblance est très grande et on le reconnaîtrait presque à

sa pose seule. Ce médaillon carré a dix pouces de hauteur. Je ne sais s'il se vendra. On a fait aussi mon buste en plâtre, d'après celui de David. L'auteur m'a fait présent de ce dernier; il est fort beau.

D'après la description que vous m'en faites, votre maison me paraît très agréable à habiter. Vous n'avez pas de jardin, me dites-vous, mais vous avez du moins un coin de terre pour y cultiver des légumes, pourquoi n'y pas mêler quelques fleurs?

On croit généralement que la dotation du duc de Nemours sera votée, tant cette Chambre est servile ! Toutefois c'est une g-rande faute que de l'avoir demandée. Hors de la cour et de ce qui y tient, l'indignation est universelle.

J'espère que la belle saison et l'exercice que vous ferez sans doute rétabliront vos forces. Nous avons ici une température de printemps, et toujours un peu de pluie. Il est à craindre que mars ne nous rejette en hiver.

Mille affectueux respects.

F. Lamennais.

>:iii

Paris, 28 février i84o.

M. Clément sort de chez moi et je m'empresse de vous annoncer qu'il ne se ressent plus du tout de la

chute qui vous inquiétait. Le voyage a achevé de le rétablir, quoique le froid a dû le rendre un peu pénible. Nous avons depuis quelques jours un temps sec, mais rude ; le thermomètre descend toutes les nuits à plusieurs degrés au-dessous de zéro, et c'est à peine si, vers midi, il dégèle un peu au soleil. Gela met ma paresse à l'aise. Je ne quitte ma chambre que très rarement, lorsque j'ai à dîner en ville, ce qui ne m'arrive guère que dans mon dernier (sic). Il vaudrait mieux prendre l'air extérieur et faire quelque exercice, mais je n'en ai pas le courage. A la campagne, on vit plus dehors et ce n'est pas un petit avantage. On n'a point à s'habiller, on rentre quand on veut, pour ressortir encore, si quelques rayons du soleil vous attirent. Pour moi, je ne le vois que de loin ; à peine se montre-t-il quelques instants dans mon cabinet, exposé au nord et au nord-est. Un poêle m'en tient lieu. Ce n'est pourtant pas la même chose. Je conçois que vous préfériez une promenade de plain-pied aux pentes de Richemond ; et puis vous avez autour de vous mille petites occupations agréables qui manquent à la ville, le potager, le parterre. Il n'est pas jusqu'à la bassecour qui ne distraie.

Vous recevrez par la diligence le buste qu'on a fait de moi d'après celui de David, et qui est bien loin de le valoir. Tel qu'il est, veuillez l'accepter comme un faible témoignage de mon attachement aussi sincère qu'inaltérable.

ÔI2 ETUDES ET PORTKAITS D AUTREFOIS

La Cour a été et est encore furieuse du rejet de la dotation Nernours. En apprenant le vote de la Chambre la reine s'évanouit, le roi pleura; c'était une touchante désolation de famille. Il est vrai que cette famille voit très tranquillement mourir de faim des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, privés de travail depuis plusieurs mois, et qui, au train des choses, ne paraissent pas devoir en retrouver de sitôt. Que voulezvous? Lorsque l'on n'a qu'une trentaine de millions à dépenser par an et qu'il faut là-dessus doter fils et filles, qu'on en est menacé au moins, il est bien naturel de songer d'abord à sa propre misère. D'ailleurs, n'a-t-il pas fallu payer quarante mille francs à une danseuse de l'Opéra, entretenue par M. de Nemours, pour la décider à quitter Paris, du moins pendant les noces du prince ? Ainsi, pertes de tous côtés, ce serait à se pendre, si une femme ne coûtait rien.

Mille amitiés à Charles. J'espère le revoir ici avec vous l'hiver prochain. Ce me sera un grand plaisir, après une si longue absence. Votre bien dévoué.

F. Lamennais.

Paris, 3 mars i84o.

Je suis charmé d'apprendre, madame, que le busic vous est arrivé sain et sauf, et que vous en avez été

LAMENNAIS ET M""' CLEMENT 3l3

satisfaite; ce que vous médites à ce sujet me touche beaucoup. Croyez bien, vous et Charles, à l'attachement inaltérable que je vous ai voué.

Lorsque M. Clément m'a fait le plaisir de me venir voir, j'ai oublié de lui demander son adresse à Paris, de sorte qu'à mon grand reg-ret je ne sais où le trouver. J'ignore même s'il est encore ici, car, selon ce qu'il me dit, il ne devait y passer que peu de jours. Veuillez excuser près de lui mon inadvertance. Il me parla de M. Dussart et de l'arrangement projeté avec lui pour mettre Ardissart en culture. Cette affaire peut, je crois, être avantag-euse. Cela dépendra beaucoup des qualités personnelles de M. Dussart, que je ne connais, au reste, que de nom.

Vous avez été à Cog'nac plus favorisés que nous pour le temps. Ce n'est pas que nous n'ayons eu aussi un assez beau soleil, mais le fond de l'air est constamment froid. Il n'y a pas trop à s'en plaindre. Si les arbres fleurissaient trop vite, des gelées tardives pourraient ruiner toutes les espérances du printemps. Votre climat plus méridional vous exempte de celte crainte.

Un appartement sur le boulevard, tel que vous le désirez, n'est pas introuvable, mais on n'y/peut guère compter cependant. Ils sont si recherchés qu'il s'en trouve rarement de disponibles, et puis le prix en est très élevé. Il s'en trouve du côté que j'habite qui ont, sur les derrières, une exposition au midi. Ceux-ci

3l4 ÉTUDES ET PORTUAITS d'aUTREFOIS

valent bien, ou à peu près, ceux de l'autre côté. Lorsque vous serez ici, vous verrez par vous-même. Il y a quelquefois une sorte de hasard qui vous fait rencontrer tout de suite ce que vous auriez longtemps et vainement cherché dans un autre moment.

Ce que j'ai dit de la souveraineté du peuple dérive d'une doctrine toute différente de celle de Rousseau, qui n'a fait que répéter ce qu'avait dit Jurieu et quel- (}ues autres, d'après plusieurs théologiens du xiv^ et du xve siècle. Cette question a depuis changé de face, et parmi ceux mêmes qui emploient aujourd'hui les mêmes mots, il règne souvent dans le fond de la pensée un grand désaccord.

Il paraît qu'à la Cour on est fort inquiet de l'avenir et que c'est à cause de cela qu'on s'est résigné à prendre M. Tliiers et à le soutenir provisoirement, bien qu'on l'y ait en détestalion. Personne ne croit cependant à la durée de son ministère ni d'aucun autre ministère désormais. La Chambre est en pleine dissolution. Tous les vieux partis sont décomposés et, dans cette confusion générale, chacun, songeant d'abord à soi, est toujours prêt à porter son vote du côté où il croit découvrir, pour le moment, le plus de chances en faveur de son ambition et de ses intérêts purement individuels, de sorte que l'on ne peut compter sur aucune majorité stable. Pour sortir de cet état d'im- })uissance absolue et d'anarchie flagrante, on pourrait essayer d'une dissolution, mais le pouvoir craint, non

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sans motifs, qu'à la place des députés corrompus qui le g-ênent les électeurs n'en envoyassent de très (directement hostiles. Au fond, le g-ouvernement est usé. Combien de temps vivra-t-il encore ? Oui est-ce qui lui succédera ? Nul ne le sait, Ce qui paraît clair, c'est qu'il serait extrêmement difficile pour le moins d'avoir rien de pire que ce que nous avons.

Votre bien dévoué.

Dans notre manuscritse trouve une interruption à laquelle le recueil publié par M. Maréchal me permet, en partie, de suppléer.

Lamennais est malade d'une inflammation d'entrailles, — son mal habituel, — dans les premiers jours d'avril ; malgré cela, il écrit de courts billets à madame Clément ; le 8, il est pris d'un éblouissement et tombe sans connaissance sur le carreau. Puis, rétabli le 17, la correspondance reprend. Lamennais, sur une question de sa cori-espondante qui lui demande s'il était bon que son fils Charles fît sa première communion, lui répondit le 20 avril : « Il est très certain que l'absence de religion laisse dans l'homme un vide immense et que la survie ne se conçoit pas sans cette sanction nécessaire... Mais à l'époque où nous vivons, lorsque la vieille foi affaiblie, presque éteinte, tend à se modifier profondément, il y a une grande (difficulté) pour suppléer à ce que la société ne nous offre plus, je veux dire une croyance en harmonie avec les instincts impérissables de l'homme, et l'étatgénéral des esprits qui cherchent, sans l'avoir encore trouvée, la doctrine qui les satisfera, et dont

3lG ÉTUDES ET PORTRAITS u'aUTREFOIS

ils sentent chaque jour plus vivement le besoin. Elle aura, je n'en doute nullement, sa racine dans le christianisme, dont elle marquera une nouvelle phase. Mais jusqu'à ce qu'elle se soit produite, le catholicisme étant, comme je le crois, la communion chrétienne, qui, sans aucune comparaison, a le mieux conservé l'esprit essentiel de l'institution de Jésus-Christ, je ne vois aucune solide raison de se priver de la satisfaction intérieure et de l'appui que l'on peut trouver dans l'accomplissement des rites relig-ieux établis. »

Puis, après le 25 avril, dans la publication de M. Maréchal, une lacune qui va jusqu'en janvier i84i. La lettre suivante la comble en partie.

Paris, 28 juillet i84o.

Je suis charmé que M. Clément soit à peu près débarrassé des ennuis que lui causait sa terre d'Ardissart. Il pourra, de concert avec Charles, donner plus de soins à celle que vous habitez, et y jouir de ce repos qui est le plus grand bien qu'on puisse désirer sur la terre. La France est menacée de perdre le sien, j'entends son repos, sa paix. L'espèce de coalition qui vient de se former contre elle entre les quatre puissances doit amener naturellement une g-uerre ou une révolution, et peut-être l'une et l'autre. Louis-Philippe est furieux d'avoir été joué par Lord Palmerslon. Si ce n'était que sa fureur, on en rirait, car il n'a, certes, que ce qu'il mérite; mais les intérêts

du pays, son honneur, son existence même sont gravement compromis : ceci est bien autrement sérieux. Il se pourrait que les prophéties eussent raison cette fois et que l'année i84o fût marquée par de g-rands événements. C'est ce que nous ne tarderons probablement pas beaucoup à savoir.

Aujourd'hui, translation des cendres sous la colonne de Juillet. Excepté les boulevards, il y a défense, même pour les piétons, d'approcher des lieux où le cortèg-e passera. Et cela s'appelle une fête populaire. Les cercueils seront placés sur un énorne corbillard, qui est bien tout ce que l'on peut voir de plus monstrueusement laid. Fig-urez-vous un coffre immense, avec une queue de soixante pieds, c'est-à-dire un gros câble que plusieurs douzaines d'hommes tirent à droite et à g-auche pour diriger le char. Cela ressemble tout à fait à notre pauvre France et à son gouvernement.

Vous avez vu dans les journaux le départ de M. Maug-uin pour Saint-Pétersbourg-. Il paraît qu'il s'y rend pour je ne sais quel procès. Son ancien journal vient encore de changer, non pas de main, mais de rédaction. 11 restera bonapartiste comme devant, mais il sera moins sottement fait. On m'envoie aussi le Capitole. Ce serait une terrible charg-e, si cela m'obligeait à le lire, car on ne saurait rien imaginer de plus ennuieux {sic). Heureusement qu'on peut le laisser, là, sans même déchirer la bande.

3l8 ETUDES tï POHTKA.1TS ]D 'AUTREFOIS

Nous avons eu un mois de juillet affreux, des pluies continuelles, et, depuis quelques jours, la température d'octobre. J'espère que vous êtes plus favorisés dans le pays de Cognac. On se plaint que les saisons sont renversées; mais chaque année j'entends répéter la même plainte. Le fait est que notre climat est si variable qu'on peut dire tout ce que l'on veut. En quelques jours, il justifie les éloges ou les reproches les plus contraires.

Mille respects affectueux.

En décembre i84o, Lamennais, poursuivi pour sa brochure le Pays et le Gouvernement, fut condamné à un an de prison et à deux mille francs d'amende. Pendant ce temps, la ruine des Clément se révéla complète; Pevrat est très explicite sur ce point, mais ce n'est que le 3i juillet i84i que, répondant à une lettre de madame Clément, Lamennais fait allusion aux revers de fortune qu'elle a subis. On comprend, sur une pareille matière, la discrétion de sa correspondante, mais on s'explique plus difficilement que, par leurs amis communs, Lamennais n'en ait jamais été averti.

Au sortir de prison, il écrit ce billet, dont l'orig-inal est sans date et sans nom de destinataire, mais qui est visiblement destiné à madame Clément :

LAMENNAIS ET M™S CLEMENT SlQ

Une lettre que je vous ai dernièrement écrite a déjà dû vous rassurer. Je ne sais ce qu'on a pu vous dire. Sauf de petites misères sans conséquences, ma santé est bonne. Je ne comprends rien aux inquiétudes qu'on vous a données. J'en aurais sur vous de mieux fondées, si je ne savais que vos indispositions, si fatigantes d'ailleurs, viennent uniquement des nerfs. Ménagez-les beaucoup, et ne faites point d'imprudences. Je travaille assez peu, mais un peu cependant tous les jours. Je voudrais finir pour l'automne un ouvrag-e commencé en prison, et qui ne m'y fera point remettre. J'ajoute ceci pour tranquilliser votre amitié sur ce qui me concerne. L'heure de la poste me presse. Adieu, tout à vous de cœur.

Ce billet est suivi de cette lettre, la dernière :

Paris, 28 octobre 1842.

Nous avons un temps humide, mais assez doux depuis deux jours. Cependant je ne sors guère, ou plutôt point du tout. Une sorte de paresse que je ne

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justifie pas, que je n'excuse pas, me relient dans ma chambre. Il est vrai que mes forces ont bien diminué, à raison je crois du délabrement de l'estomac, suite de ce long- séjour que j'ai fait en prison. Je ne m'en remettrai jamais.

M. Peyrat m'a fait envoyer son histoire des pasteurs du désert. Veuillez l'en remercier de ma part, car je ne saurais où lui adresser ma lettre. Je n'ai pu jusqu'ici lire son livre, en ayant d'autres qu'il faut que j'achève pour les rendre. Mais, une fois libre, ce qui ne tardera pas, je ferai, avec un vrai plaisir, le voyage des Ce venues. Par la faute des libraires sûrement. Déranger n'a pas reçu encore l'ouvrage de M. Peyrat. Je vous prie de l'en avertir, afin que cet oubli soit réparé le plus tôt possible. Je crois aussi qu'il serait convenable qu'une lettre de M. Peyrat accompag'nât, ou annonçât cet envoi. Si, par hasard, il n'avait pas l'adresse de Déranger, la y oïci, à Pass y, rue Vineuse, i5.

La politique dort. Elle ne se réveillera qu'à la rentrée des Chambres, où se posera de nouveau l'éternelle question de savoir qui tuera la France, de M. Guizot, de M. Thiers, ou de M. Mole. Ls. Ph. (i) est pour nous ce qu'était Charles II pour l'Ang^leterre. Il nous vend, nous livre à celle-ci, comme Charles II vendait, livrait son pays à la France. La seule dilférence est que Charles II se faisait payer par Louis XIV

(i) Louis-Philippe.

et que Ls. Ph., s'estimant à son juste prix, s'est donné pour rien. Il vient, contre les eng-agements pris en face des Chambres, d'achever le désarmement de notre flotte. Ne vous étonnez pas si, l'un de ces jours, vous entendez dire qu'on vient de la remettre entre les mains du commissaire anglais.

Je vous remercie, vous savez de quoi. Mille hommages aff"ectueux.

En août 18^3, la déconfiture de la famille Clément est irrémédiable. «Je ne sais, écrit Lamennais, si je dois me réjouir de la vente de votre terre, en voyant combien peu de chose il vous restera. M. Clément que fera-t-il ? Sa rare intelligence et son expérience des affaires, jointes à tant d'honnêteté, doivent, ce me semble, lui procurer plus d'un moyen de refaire sa fortune. »

De très bonne fols, il cherche à les aider, souhaitant une position pour M . Clément, s'offrant de trouver une recommandation pour le maréchal Bug-eaud, plaignant M°i« Clément de la dureté de son père et mettant mille francs à sa disposition. En septembre i846, M™*^ Clément est à Paris; elle habite successivement rue de Dunkerque, rue des Petits-Hôtels, et Lamennais l'aida sûrement dans les démarches qu'elle fit pour obtenir une place pour son fils Charles qui entre enfin au chemin de fer de l'Ouest. La dernière lettre de l'ami quinteux mais fidèle est du 24 septembre iSoa et elle est adressée à M^"® Z. Clément, à la gare des marchandises, chemin de fer de l'Ouest, chaussée du Maine. Dix-sept mois plus tard, Lamennais mourait.

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