‹ Études et portraits d'autrefoisChapitre 6 sur 20 · L. Hoche · texte numérisé non relu

L. Hoche

Ici se posentune série d'interrogations? Hoche connaissait donc Lauraguais et celui-ci avait donc sur le

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Directoire un certain « crédit » ou une certaine influence? Les termes de sa lettre ne supposent pas qu'il y ait eu entre le duc et le général de relations antérieures. Brancas, qui ne faisait point mystère de ses origines et de sa naissance, a dû, tant son désir d'avancer était grand, pousser Hoche à le recommander à son propre père. La lettre du g-énéral en chef n'est, en effet, qu'une simple lettre de recommandation d'une tournure tout à fait cérémonieuse. La rencontre entre ce père qui est sollicitée en faveur de son fils par un étranger et ce fils venant trouver son père, une lettre d'introduction de son général à la main, ne dut certes pas manquer de piquant. Le récit de l'entrevue ne nous a pas été conservé.

Pourquoi réveiller à cette époque — an V, neuf mois après l'entrée en fonctions du Directoire — les sentiments paternels d'un grand seigneur qui avait échappé aux persécutions de la Terreur et qui, semble-t-il,ne devait pas avoir des relations étroites avec un gouvernement issu d'une constitution républicaine ? C'est qu'au nombre des directeurs se trouvait Barras et que le vicomte Paul de Barras, noble provençal, était le cousin de Brancas, duc de Lauraguais, issu lui aussi d'une famille de Provence.

Les deux cousins, qui avaient eu, à Paris, sous l'ancien régime, des relations amicales et suivies, ne les perdirent pas sous la Révolution. Barras note, en effet, dans ses Mémoires, qu'après le coup d'Etat du t8 fruc-

tidor, lorsqu'il song-eait à reviser la constitution de l'an III, incomplète à ses yeux, une foule de réformateurs, dont Lauraguais, vinrent lui apporter des idées et lui soumettre des plans. « Mon cousin, écrit le Directeur, M. de Lauraguais, personnage très original, mais qui a eu souvent des idées assez avancées en philosophie et en liberté, m'apporta son tribut. Je range ses idées parmi celles qui ont mérité de n'être pas reléguées dans l'oubli, du moins en raison de la générosité des intentions de l'auteur. »

Lauraguais, à en croire Thibaudeau dans ses Mémoires, joua un certain rôle au moment du i8 fructidor. On parlait, avant ce coup de force, de déporter tous les nobles. Lauraguais combattit la proposition en publiant une dissertation sur l'ostracisme. « La mesure, écrivait-il, est principalement dirigée contre le directeur et le vainqueur de l'Italie. Sans prétendre partager les destins de Bonaparte et de Barras, je suivrai leur sort. Mais on ne souffrira pas cette injustice et cette ingratitude, nous aiguisons nos sabres. »

Dans le très curieux opuscule intitulé Lettres de L. B. Lauraguais à Madame X... (i), se trouve, de la main même de l'intéressé, la contîrmation du récit de Thibaudeau. « Ce fut là (au Cercle constitutionnel), dit-il, que je défendis les principes sacrés et libéraux, que je m'élevai fortement contre le 19 fructidor, que je m'élevai fortement contre l'ostracisme proposé par

(1) Paris, an X, pp. 7 à la.

Sieyès, annoncé aux Cinq Cents par Boulay de la Meurlhe... et non seulement je fus soutenu par Daunou, Chénier, Benjamin Constant, mais tellement applaudi par une majorité énergique que le Directoire ferma ses portes. » Le Directoire faillit faire emprisonner Lauraguais, qui, le 9 floréal an VI, écrivait à Barras une lettre d'une souveraine ironie qui débute ainsi :

Citoven Directeur,

Si je vous ai déplu, ainsi qu'au Directoire, en vous disant mon opinion sur voire système d'équilibre et que vous pensiez que je ferai mieux d'aller à Manicamp que de rester à Paris, je vous rappellerai que vous m'avez souvent dit que j'étais le Jacobin de la famille; et si la mienne a l'honneur d'appartenir à la vôtre, je pense pourtant que nous sommes encore plus liés comme jacobins que comme cousins. Aussi ne vous dissimuleral-je pas que je me trouverais beaucoup mieux chez moi qu'ailleurs si les imbéciles et les fripons qui sont partout en place n'y rendoient le u;-ouvernement encore plus insupportable qu'à Paris...

« Si cette lettre, ajoute Laurag'uais, est sans réplique, elle ne fut pas sans réponse, et Barras me la fit en m'embrassant. »

A cette époque, c'était, dit Thibaudeau, « un bon homme, il avait de l'esprit, quoique le genre du sien eût un peu vieilli. Il affectait de dissimuler son âge sous le costume bizarre des jeunes gens qu'on appelait incroyables ; il imitait leurs rires, leurs manières et leur

g-azouillement». Lorsque Bonaparte commença à percer et qu'on parlait déjà de la dissolution des conseils, Lauraguais fut encore mis en avant. Il colporta un mémoire qu'il avait composé pour prouver la nécessité d'une revision. « Il me le communiqua, ajoute Thil)audeau ; j'étais d'avance tout converti; mais j'avais des idées plus favorables à la liberté que celles des faiseurs, quoiqu'ils eussent soin de les envelopper d'obscurité. Saint-Simon, plus franc, me dit que c'était pour amuser le tapis... Ils me dirent l'un et l'autre avoir communiqué leurs vues à Barras et à Bonaparte, qui les avaient adoptées. »

Si l'on songe à la part prise par Hoche dans les préliminaires du coup d'Etat de fructidor, si l'on remarque qu'il fut nommé ministre de la Guerre dans la fameuse séance du 28 messidor et remplacé le lendemain parScherer parce qu'il n'avait pas l'âg-e lég-al pour être ministre, on se demande dans quelle mesure la mission de Brancas, en prairial, c'est-à-dire deux mois avant la scission directoriale, n'aida pas aux projets secrets alors de Barras et de Hoche.

Quoi qu'il en soit. Barras, ainsi que le prouve une apostille de sa main, mise sur la demande de Brancas, s'occupa du fils de Laurag-uais, qui fut nommé chef d'escadrons au 9* hussards, le 21 vendémiaire an VI.

Si la nature des démarches du père en faveur de son

fils nous demeure inconnue, ce que nous savons bien par sa correspondance, c'est la profonde et dithyrambique affection que Sophie Arnould avait vouée à son Constant.

Elle aussi, elle écrivit à Barras, qu'elle avait reçu chez elle, autrefois, au temps de ses succès d'Opéra^ une lettre pressante. Elle lui dit, le 27 ventôse an VI:

Citoyen Directeur,

Vous parlez des sentiments de vénération, d'estime, de considération dont je suis pénétrée, et que vous ont mérité vos vertus dans le cœur de tous les bons Français, ce n'est que joindre ma voix à celle de la multitude qui compose la grande et superbe nation qui vous a choisi pour être un de ses chefs et veiller à son bonheur, comme aux lois par lesquelles elle veut être g-ouvernée : vous en sçavez dignement remplir la tâche et tout Rome ici/ vous parle par ma bouche.

Mais ! Permettez, citoyen Directeur, à la plus tendre des mères do porter jusqu'à votre cœur les sentiments du sien et de vous témoigner, autant quelle peut l'exprimer, les sentiments inexprimables de sa reconnaissance pour la bienfaisance amitié et les bontés dont vous comblez son hls (il se nomme Antoine-Constant, fils de Brancas-Lauraguais) : Cecy comme vous voyez, citoyen directeur, est un secret de famille ; et je le confie à votre cœur, qui me semble bien parent du mien : car j'en ai lu les titres aux articles Bienfaisance et Bonté; ceux-là ne trompent pas.

Enfin, citoyen Directeur, et le fils et la mère, je range tout sous votre loi : je ne veux pas abuser de temps si précieux que le vôtre et que vous sçavez si dignement employer; mais,promcttez-moi de dire à votre cœur, que tous

les sentiments d'estime, de respects, de reconnaissance pour vous sera la dette éternelle du cœur de Sophie Arnould.

De sa main, Barras a griffonné, au coin de cette lettre : « répondre une lettre amicale » ; un scribe a noté, « répondu le 3 jo-erminal » et a mis le numéro d'ordre i3 421.

Sophie Arnould fut par tempérament et par nécessité une grande quémandeuse ; ses lettres aux puissants du jour ne sont pas rares ; on en a à François de Neufchâteau, à Chaptal, à M""® Leclerc (Pauline Bonaparte ), « une des victoires Buonaparte » ; toutes sont du même style : elle crie misère, elle crie famine; elle crie à l'injustice et à l'oubli. Celle qu'elle adressa à Barras, ampoulée, alambiquée, voulant être aimable et flatteuse, sonne diff'éremment des autres. Décidément, lorsque Sophie ne peut plus parler librement, elle sait faire bien mal sa cour.

Poussé par ses mérites ou par des protections, Constant fit son chemin ; le 6 brumaire an VII, il est major au 7® hussards.

Entre temps, il continue à se couvrir de gloire, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion. Ses états de de services portent : « A commandé le g*" régiment de hussards à la bataille de Zurich contre les Russes, le 23 vendémiairean VII, où le régiment s'est distingué par différentes charges faites sur la cavalerie et l'in-

70 ÉTUDES KT POUTHAITS d'aUTUEFOIS

fanterie qu'il a mis en déroute. » Il prit quatre pièces de canon à l'ennemi et lui enleva un immense butin. A ralFaire de Salzbourg-, le 28 frimaire an IX, il commandait aussi le même régiment qui a « exécuté plusieurs charges vigoureuses ».

La mère ne perd pas de vue son avancement et c'est peut-être pour cela qu'elle se rapproche de Lauraguais. Le 18 nivôse an VIII, de Paris, après l'avoir complimenté d'une lecture faite à l'Institut (il appartenait à l'Académie des sciences), elle écrit :

Quand vous ne serez plus tant occupé, venez donc voir votre Sophie, votre vieille amie. Venez, votre présence chez moi me rappellera la souvenance du bon temps passé. Eh ! tenez, mon ami, l'on est quelquefois bien heureux par les souvenirs. Quant à moi, j'ai usé ma vie de manière à ce que les miens soient doux. Et ! ils le sont I... Ah ! mon cher François, vous pourriez peut-être avoir encore envie de faire quelques couplets sur les genoux de Sophie. Eh bien, mou pauvre ami, vojez comme cela nous a bien avaucés. Vous n'étiez pas plus un sot que moi une bégueule. Allons, je vois bien qu'il faut, pour réparer tout cela, que nous nous donnions un nouveau rendez-vous.

Et à lM"ie Bélanger, le i" fructidor an XI, elle fait part des nouvelles de son hussard en une lettre dont le début, quoique écrit avec verdeur, est assez mélancolique :

Il me faut rester là sur mon c... comme un vieux singe, ou m'attendra, si je veux faire mieux, de cheminer avec l'élégance et la vitesse d'une tortue, c'est-à-dire de faii-e

SOPHIE AK^OULD, MERE DE FAMILLE -j l

Ijravement quatorze lieues en quinze jours... C'est une vilaine vie, en la comparant, ou même sans la comparer à notre vie passée... Ou'v faire? Souffrir et puis mourir ! La belle chute...

J'ai reçu une lettre de l'ami de Bellang-er, de votre Constant adorateur, de mon Constant, mon beau fils, mon hussard, en un mot qui m'annonce qu'il sera à mon cou, à vos pieds, du lo au lo de ce mois... Je n'ai pas où le coucher, et il n'est plus assez petit pour me permettre de le mettre dans mon lit. Non pas qu'il en adviendrait ni pire ni mieux; mais ! le monde, chère Agnès,est une étrange chose...

n est, en Allemag'ne, de tous les combats et sa mère s'en fait gloire : elle écrit ù Bélanger, au lendemain de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, le 0 nivôse an IX:

Mon hussard vient bien de nous veng-er à l'armée du Rhin contre les Autrichiens. Lui et .ses compag-nons d'armes s'entend ! viennent de leur faire mordre la poussière. Dans la dernière affaire qui s'est passée à Hcbétenden et Malskerden (je ne sais pas si Sophie connaissait bien la topographie de l'Allemagne), passé le défilé de Saint-Cristophe, ils ont pris à ces cruels ennemis un parc d'artillerie de 87 pièces de canon, de 200 caissons pleins de munitions; leur perte en hommes est de 16 à 17.000 hommes tant tués que blessés et prisonniers, et sans exag-ération (i) !

Elle entre dans tous les détails stratégiques et dit « nous étions sur la droite » ; et « nous avons été attaqués ». Malgré son enthousiasme, elle ne dédaigne

(i| Les Archives du ministère de la (înerrc lu' disent que quatre canons.

pas le mot pour rire, en contant la capture d'un des convives de ses soupersd'autrefois, le prince de Lig-ne.

Chariot, notre prince de Ligne, est pour la troisième fois de sa façon du nombre des prisonniers, c'est un petit service d'ami, apparemment, qu'il a dû rendre à notre ami... mais chut ! point de plaisanterie 1 Taisez-vous, Sophie ! d'autres temps ! d\iutres soins !

A un grand personnage, semble-t-il, le i4 nivôse an IX, elle confie :

En me donnant de ses nouvelles, aussi de celles de nos victoires, il me marque qu'après la belle victoire du i4 frimaire,le 21 suivant, à la suite d'un combat .sanglant, son rég-iment avait eu le malheurde perdre son chef de brigade.

On devine qu'aux yeux de sa mère Constant est seul digne de le remplacer.

Le i6 pluviôse an IX, c'est encore à Bélanger qu'elle fait la confidence des prouesses de son hussard :

J'ai à vous dire encore que mon hussard, mon cher Constant, m'avait écrit derechef trois ou quatre lettres... il entre dans les détails les plus précis sur l'affaire du 24 frimaire qui nous vaut la paix aujourd'hui, ce que j'espère et dont Brancas s'est retiré chargé de gloire et sans blessures, quoiqu'il ait fait à lui seul plus de 4oo prisonniers, dont notre prince de Ligne... qu'il ait eu tant de chevaux tués sous lui, en un mot qu'il ait fait le diable à quatre.

Comme Sophie le prévoyait, après la mort du chef de brigade, Brancas a pris le commandement provi-

soire de son régiment ; il s'agit de lui en obtenir le commandement définitif.

Sur-le-champ la mère se met en campagne ; elle écrit à son « ami Decombes », du ministère de la Guerre, qui lui conseille de parler au ministre; celuici lui répond, le i4 nivôse an IX, de s'adresser au premier consul. « que cela regardait seul «.Elle écrit encore au « citoyen Petier, mon ami aussi, conseiller d'Etat à la guerre » ; « à un autre ami encore, le citoyen Daru, commissaire des guerres, secrétaire général du ministre de la Guerre ». Ils sont l'un et l'autre à l'armée d'Italie. Pour arriver jusqu'au premier consul, elle s'adresse au père de Constant, à Lauraguais, avec qui, nous l'avons vu, elle n'a pas cessé toute relation.

M. de Lauraguals étant à Paris, je lui ai mandé tout cela, et il a fait avec grand intérêt, grande activité, tout ce qu'il était en son pouvoir de faire.

Mais le premier consul, vient de mander Lauraguais, a déclaré au général Lacuée f[u'il ne ferait d'autres nominations que celles proposées par le général Moreau. Aussitôt de presser Bélanger afin que sa femme trouve des aboutissants près du général en chef.

Dis à ta femme, écrit-elle, que je lui rends tous mes droits maternels pour faire un colonel de ton jeune et pourtant bien ancien ami. puisque c est le fils de ta Sophie.

74 ÉTUUKS ET PORTUAITS d'aUTREFOIS

Et pour se concilier les bonnes grâces de M""' Bélanger, qui n'ignore pas que son mari a été son amant, elle a cette trouvaille que je n'ose citer qu'en en voilant les termes : c'est de recommander aux deux époux de s'aimer « en m«''moire d'elle » !

Constant ne fut pas nommé ; ni la mère, ni le fils n'eng-ardèrent rancune au ménage Belang-er, témoin cette lettre du 1 1 prairial an XI :

Je viens de recevoir une lettre de mou hussard, de mon Constant, de ce fils tant chéri par moi, et qui mérite si bien toutes mes tendresses. Et comme s'il eût deviné toutes vos bontés pour moi, quels amis j'ai entre le mari et la femme, il me dit des choses si particulières pour vous, il me charg-e de le rappeler à votre souvenir d'une manière si distinguée, avec des expressions si amicales, si tendres que je ne peux les exprimer.

Même aux jours de découragement, et ils sontnombreux chez cette femme au seuil de la vieillesse, ce qui la console, ce qui la soutient, c'est le souvenir de son fils, de son Constant.

Sophie est malade, gravementmalade d'une tumeur; elle prend 72 g-rains de ciguë, des lotions, des fumigations, des injections ; elle est lasse de la vie ; cependant, elle écrit toujours à Bélanger, le i4 thermidor an IX :

Ah ! mon Dieu ! ce que c'est que de nous, mon ami ! Je t'assure que je me .serais bientùl dispensée de ces soins

SOPHIE AH^fOULD. Ml'iRE DE FAMILLE ^5

pénibles, si je n'étais pas attachée à la vie par les sentiments de la tendresse inaternelle pour mon Constant...

Deux ans après, le 3o vendémiaire an XI (22 octobre 1802), Sophie Arnoiild mourait à Paris, rue de rOratoire-Saint-Honoré .

Elle ne devait pas être le témoin heureux de la brillante carrière de Constant, major du 7^ hussards, le 6 brumaire an XII, membre de la Légion d'honneur le 4 germinal an XII, colonel du ii*^ cuirassiers le 3r octobre 1806, officier de la Légion d'honneur le II juillet 1807. Mais aussi la douleur de la perte prématurée du jeune colonel, mort sur le champ de bataille d'Essling-, à Ebersdorf, le 21 mai 1809, à six heures du soir, des suites des blessures reçues dans ce sanglant combat, fut épargnée à la sensible mère.

LE GÉNÉRAL DOMINIQUE DUPUY

LE GÉNÉRAL DOMLNIOUE DUPUY (i)

Dans les diclionnaires, comme dans la mémoire de beaucoup d'entre nous, la vie du général Dupuy tient en deux mots : il commanda la célèbre 82® demi-brigade et mourut, en pleine renommée, assassiné au Caire.

L'histoire de Dupuy vaut mieux que cette courte mention : des documents inédits me permettront de le prouver.

Dominique-Martin Dupuynaquità Toulouse, Ie8 février 1767 et fut baptisé à la paroisse Saint-Etienne deux jours après; son parrain fut Dominique-Martin Bertrand, et sa marraine sa petite sœur, Jeanne-Marie Dupuy, trop jeune pour savoir écrire, et qui ne put signer au registre.

Son père, Jean Dupuy, était établi maître boulanger à Toulouse depuis de longues années, et sa mère, Paule Bertrand, était de Castelnau.

A seize ans, Dominique Dupuy s'engagea : il ser-

(ij SouKCES : Archives nationales W. 371; Archives adm. du ministère de la (jucrrc, C. 160, dossier 274. — Collection d'autographes. — Archives municipales de ïoulouse.

8o ÉTUDES ET PORTRAITS d'aUTREFOIS

vit un an au régiment d'Artois, compagnie de Beuze, du 4 novembre 1782 au 3 septembre 1784, et revint à Toulouse, pourvu d'un congé absolu. Le métier militaire paraissait n'être pas son affaire.

Il semble qu'à partir de ce moment, apprenti boulanger dans la boutique de son père, il se soit confiné dans l'obscure pratique des pétrissages et des enfournements quotidiens.

La Révolution le tira de l'obscurité.

La suite des faits nous permet de croire que — cœur chaud et tête ardente — il défendit avec entrain les idées nouvelles. Il devint membre de la Société des amis de la Constitution de Toulouse, mais, en même temps qu'il épousait les idées démocratiques, il s'anoblissait en quelque sorte, en se laissant qualifier, lui, un ancien fantassin, dans un acte public, de « dragon patriotique ».

Lorsque, sous la poussée des événements, les gardes nationales s'org-anisèrent dans toute la France par voie d'engagements volontaires, Dominique Dupuy, le •2 décembre 1791, dans une assemblée j)résidée par llenrj-Louis Ferrand, officier municipal, et Jacques- Jean Douziech, commandant général des gardes nationales du département, fut nommé, au second tour (le scrutin, à l'unanimité des 452 votants, second lieutenant-colonel des huit com[)agnies formant le premier bataillon des volontaires de Toulouse.

Tout aussitôt son patriotisme eut à s'exercer contre

LE GÉNÉRAL DOMINIQUE DIPUY 8l

les ennemis delà Révolution. Son bataillon fut envové contre le rassemblement d'aristocrates méridionaux, luttant à coups de décrets contre la Constituante, et formant le rassemblement connu sous le nom de Camp de Jalès. Dupuy fit partie de l'armée commandée par d'Albig-nac, qui dispersa les rebelles. Le bataillon de la Haute Garonne se signala dans cette expédition et la Société des amis de la Constitution de Toulouse, « affiliée à celle des Jacobins de Paris », le félicita de sa bravoure en ces termes :

Nous n'attendions pas moins du courag-e de nos frères d'armes, dit la lettre, et du civisme reconnu de ceux qui les commandent. C'est un bel essai que vous avez fait de vos armes, et cette dispersion des contre-révolutionnaires est un sûr g-arant du sort qui attend les croisés du dehors.

Peu après, Dupuy fut envoyé, avec son bataillon de Toulousains, à Perpignan, dans l'armée de Montesquiou.

Entre temps, il s'était marié et avait épousé une demoiselle Fauré, qu'il quitta en pleine lune de miel pour aller aux Pyrénées.

Les lettres de la jeune femme précisent le caractère du futur général et en accusent le côté d'insouciance.

11 est parti sans prévenir sa femme. A peine à Carcassonne, il reçoit d'elle cette lettre :

Mon cher mary.

J'ay esté fort surprise lorsqu'on m'a appris (jue tu ne

revenais pas à Toulouse, moi qui crovais t'embrasser avant de partir. Sois convaincu que cela m'est fort sensible. Je veux bien croire que tu étais fatigué, sans quoi tu serais venu .

Prends garde à tout ce que je t'envoye. Quand tu auras du linge sale tu le mettras dans le sac de nuit et lu le feras blanchir. Mets-le en compte quand tu le donneras.

Je suis toute à toi.

Fauré-Dupuy .

Ces préoccupations de la bonne ménagère sont plus fortes que les ressenlinienls de l'épouse.

Ces conseils, d'ailleurs, elle les prodigue dans ces billets écrits d'une grosse et malliabile écriture, dont l'intention est touchante :

Ménage ta santé, qui nous est aussi chère que la nôtre, lui dit-elle un autre jour, en lui envoyant un couvert d'argent ; quant à l'argent, je t'en prie, ménage-le. Je sais que tu as les mains percées. Je ne t'en dis pas davantage.

Et elle n'a pas tort, car presque en même temps un capitaine Cazaux réclame à son colonel le louis d'or qu'il lui a prêté.

Le 7 avril 1792, un voisin, — un parent peut-être, — Poussonneau neveu, lui annonce que son « épouse accoucha très heureusement et presque sans douleur dans la nuit de mercredi dernier (d'une fille) après s'être occupée aux objets qui devaient former votre malle ».

L'enfant « fat baptisée très conslitutionnellement à

LE GÉNÉRAL DOMINIOUK DUPUY 83

Saint-Augustin. M. votre père, lui écrit Poussonneau, fut le parrain, et M™^ veuve Fauré marraine, en présence de M. Dorliac seul » .

La même lettre, à la fin, nous apprend que Dupuy fut blessé à ce moment ; mais, ainsi que le remarque son correspondant, sa blessure fut « sans doute peu de chose », car ses états de service mêmes n'en font pas mention.

Dix-huit jours après, une lettre de sa femme apprend à Dupuy que sa « tille se porte à merveille », et que la mère ne pouvant l'allaiter l'a mise en nourrice à Villeneuve, à deux petites lieues de Toulouse.

Le nourricier vint hier, lui écrit-elle le 7 mai 1792 ; il est colonel comme toi ; ainsi notre petite ne peut qu'être bonne patriote. La petite s'appelle Emilie-Jeanne.

Ces nouvelles une fois données, c'est l'éternelle question d'argent qui remplit le reste de la missive. Elle le supplie de lui en envoyer régulièrement toutes les fins de mois et ajoute :

J'ay bien pleuré quand j'ay vu que tu ne m'en avais pas laissé. Tu me l'avais toujoui^s fait espérer que tu me laissei-ais cent écus lorsque tu sortirais de Toulouse. J'ay vu avec bien mal au cœur que tu étais parLy sans me laisser un sou...

Cet argent qu'on lui réclame, il ne l'a pas; il laisse même sans réponse, à la même date, une note de son tailleur Rivière qui lui réclame un compte de 4^ livres

10 SOUS, pour façon de deux vestes et d'une lévite d'uniforme, sur lesquelles il n'a reçu depuis qu'il est parti qu'un acompte de quinzelivres.il s'adresse alors à son père par l'intermédiaire de son ami Carrère. Celui-ci lui fait, le lo mai, cette navrante réponse :

Je fus hyer au soir chez votre père qui a beaucoup de peine à se remettre de sa maladie, lequel m'a répondu :

Premièrement, que vous aviez palpé le 8 février dernier 2.000 livres et qu'il n'était pas possible que vous les eussiez employées à moins de les avoir jetées dans la rivière ;

Deuxièmement, que vous étiez la cause des maladies qu'ils venaient d'essuyer l'un et l'autre (i);

Tertio, qu'il faisait des pertes inestimables sur leur commerce et qu'il se préparait à fermer boutique pour tout juillet prochain ;

Quarto, qu'ils m'ont prié de vous faire des représentations sur les légèretés de votre jeunesse, afin que vous fussiez plus économe que vous ne l'avez été jusqu'ici.

Mais le cœur des mères a des trésors d'indulg-ence. i.a fin de cette lettre de sa femme — dont les détails ont une extraordinaire saveur — nous le prouve une fois de plus.

Mon très cher mary, lui écrit-elle le lendemain, le tirejjoutons, je l'ai mis dans la malle. Je m'en vais te faire le détail de ce qu'elle contient : 5 culottes nankin, 7 chemises, 4 draps de lit, 12 serviettes, 4 torchons, 3 nappes, 3 cols de mousseline, 4 fichus, i peignoir, 4 mouchoirs de nez, 3 paires de bas fil, 3 paires de souliers, 2 saucissons, une

(i) « L'autre », c'est sans doute sa mère.

LE GENERAL DOMINIQUE DUPUY

serviette qui sert pour se raser que l'on se met devant; les éperons d'arg-ent, la boucle d'argent pour le cou, la boucle d'arg-ent pour les jarretières, les boucles jaunes, les boutons et tout ce que j'ai pensé qui pouvait t'être nécessaire ; 8 paires bas de soie, 2 rabats de mousseline, 2 paires de manchettes de bottes.

Ta mère t'envoie 5o livres en petits assignats de cinq livres chaque. Tu les trouveras enveloppés dans une feuille de papier avec une hostie de chaque côté. Ne le dis pas. à Dieu.

Dupiiy dut perdre de bonne heure cette excellente femme et sa petite tille, car dans le cours de sa vie il n'en est plus fait mention.

En 1793, au moment de l'amalgame, deux bataillons des volontaires de la Haute-Garonne furent incorporés à l'armée d'Italie, réunie sous Nice et commandée par le général Brunet. Dupuy commanda l'un d'eux, celui des grenadiers, avec le grade de chef de bataillon. Le général en chef le distingua, et le 6 juillet 1793 se l'attacha, ainsi qu'il le mandait au ministre de la Guerre, en qualité «d'aide de camp colonel».

Quelque temps après (22 août 1793), il était nommé général de brigade.

La carrière militaire s'ouvrait devant lui sous les plus brillants auspices; un incident politique vint la compromettre et, pour un moment, la briser.

Le mouvement fédéraliste contre la Convention avait envahi toute la Provence ; Marseille et le port

86 KTUDES ET POKTKAIJS d"aUTREFOIS

de Toulon, qui devaient plus tard être livrés aux Anglais, étaient les deux centres de résistance. Les ennemis de la Convention avaient arrêté, dans Toulon même, deux des représentants du peuple aux armées : Bayle et Beauvais. Barras avait failli avoir le même sort ; avec son collègue Fréron, il avait été obligé de fuir et de regagner Nice, la nuit, sur une mauvaise barque.

Brunet, accusé de connivence avec les Toulonnais, — Barras dans sa correspondance prétend en avoir eu des preuves, — inculpé par le représentant de négligence professionnelle et de refus d'obéir à la réquisition de quatre bataillons pour renforcer l'armée de Garteaux à Avignon, fut destitué et arrêté. Son état-major subit le contre-coup de sa disgrâce, et Dupuj l'un des premiers.

Le 6 août 1798, Barras et Fréron le dénoncent, sans plus, au Comité de salut public. Dupuy est à ce moment à Paris; ils demandent qu'il ne revienne pas à l'armée d'Italie. L'effet de cette lettre fut de faire rapporter sa nomination de général par le comité exécutif (19 octobre). Dupuy revint cependant, mais ce fut pour être arrêté et être emprisonné à Grasse .

On réunit des preuves contre lui, et deux de ses camarades, Leclerc (le futur beau-frère de Bonaparte) et Lapoype, formulent, le i5 pluviôse an II, les dénonciations suivantes.

LE GENERAL DOMIMOUE DUPUY OT

Leclerc écrilde Sans-Nom (autrement dit Marseille):

Je soussig-né, adjudant g"énéral, employé à Sans-Nom dénonce le citoyen Dupuy comme s'étant conduit peu civiquement.

C'était vag-ue. Lapoype fut plus précis et affirma que Dupuy aurait dit :

Qu'il regardait Marat comme un scélérat, coupable des maux qui désolaient la France.

Le 19 pluviôse arrivait l'ordre de Fouquier-Tinville de transférer Dupuy de la prison de Grasse à la Concierq:erie et de l'y conduire « de brigade en brig-ade ».

Le 3 prairial an II, il comparut devant le tribunal révolutionnaire, impliqué non pas dans l'affaire du général Brunet, mais dans celle de CanoUe père et fils, de Provenchère et Dorly, « prévenus de complot, et d'infidélité dans les fournitures de la République ».

Jean Canolle père, minéralogiste ; Jean Canolle fils, ancien soldat au régiment de Poitou ; la femme Coslard ; Alexandre Provenclière, ex-administrateur de l'habillement des troupes de la République ; André Dorly, commissaire des guerres; Gabriel-Joseph Fortin, ci-devant employé à l'habillement des troupes; Martin Barth, marchand mercier; François Boullay, inspecteur des magasins de Grenelle; J. -François Lemariant, ouvrier en guêtres, étaient prévenus, ainsi

ETUDES ET l'OKTRAITS D AUTHEKOIS

<{ue Dupuj, non senlemenf d'indélicatesse, mais aussi de manœuvres contre- révolutionnaires telles que « d'avoir voulu avoir habiller une garde de 4ooo hommes, pour le tyran. »

C'était une vulgaire affaire d'escroquerie à laquelle on mêlait Dupuy.

Fouquier-Tinville, dans son acte d'accusation, eut soin de le distinguer, toutefois, des vulgaires escrocs et lui consacra un paragraphe à part en l'inculpant de crimes politiques:

Dupuy, dit-il, a étr l'agent le plus actif des trames liberlicides de ce perfide général Brunet... Tous ses discours, soit chez Brunet, soit aux soldats de l'armée, n'étaient que des déclamations virulentes contre les représentants du peuple les plus énergiques et surtout contre Marat qu'il traitait de f. .. gueux, d'anarchiste, ajoutant que la Montagne n'était composée que de scélérats.

C'était Dupuy qui s'empai-ait à leur arrivée de tous les ouvrages contre-révolutionnaires fabriqués par la faction fédéraliste pour égarer l'opinion publique et assurer le succès de leurs manœuvres ; il en faisait des copies et les distribuait ou les faisait distribuer pour propager le poison du fédéralisme qu'ils renfermaient. C'est avec lui que Brunet concerta tous ses plans, toutes ses manœuvres. 11 était essentiellement son homme de confiance; aussi fut-il chargé du soin de calomnier la représentation nationale et les citoyens de Paris sur les journées du 3i mai et du 2 juin contre lesquelles il ne cessait de déclamer avec fureur en disant que les conjurations de Catilina u'ofl'raient rien de semblable.

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LE GÉiNÉRAL DOMINIQUE DUPUY 8q

Il y avait là de quoi l'envoyer à la guillotine. Dupuy y échappa cependant.

Le 4 prairial an II, Dobsen rendit un jugement qui déchargeait les inculpés de toute complicité et les innocentait de tout complot. Mais « attendu les preuves d'incivisme résultant de l'instruction », Dupuy et BouUay furent condamnés « à être détenus jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné, conformément à l'article lo de la loi du 17 septembre. »

On le mit en liberté quelques jours après. Il se rendit à Toulouse, d'où il écrivit cette curieuse lettre :

Toulouse, le 9 brumaire, 3» année républicaine.

Dupuy, cy-devani chef au z*"" bataillon de Haute- Garonne et général de brigade par nomination du 26 août V. s. lygS par le ministre de la Guerre.

Au républicain Pille, chef de la commission de l'organisation et mouvement des armées de terre à Pans

Républicain, ~

Après une détention affreuse et d'une année, je lus jug-é en son temps par le tribunal révolutionnaire de Paris où j'ay triomphé de mes ennemis quoique cela fût en prairial.

Depuis, j'ay réclamé en vain auprès de plusieurs autorités et principalement à la tienne à quy j'ay écrit plusieurs lettres sans aucunes réponses. Je ne te cacheray point que ce silence m'étonne, connaissant tes principes de justice et d'exactitude. Un républicain malheureux est, je le sais, recommandable à tes yeux. Veuille donc bien m'accorder une réponse à ma demande, et tu me rendras ma tranquillité.

Dès la formation des volontaires, je m'enrôlay et fus

choisi par mes camarades pour leur chef. Je m'honnore d'y avoir fait mon métier. J'eus rhonneur d'être sorty momentanément de parmj mes camarades pour commander des camps de deux à trois mille hommes ; ensuitte je fus mis à la tête du 2® bataillon des grenadiers de l'armée d'Italie où j'ay resté quatorze mois sans chefs. Enfin, je n'ay cessé de rester aux avant-g-ardes pendant deux campagnes et j'ay même partagé la conduitte de plusieurs colonnes à plusieurs attaques avec l'intrépide Dagobert. Ma conduitte militaire était connue, mes principes républicains obstensibles. Mais qui alors était à l'abry de la calomnie !

Dans mon arrestation Ton m'enleva tous mes efifets, chevaux, etc.. Je te demanderay, franchement sy je dois les réclamer ainsy que d'être rappelé de mes appointements que plusieurs loix m'accordent. Je te diray même que mon brevet de général s'est égaré et te prieray de vouloir sy je suis fondé, m'en envo3'er un duplicata, à moins que tu ne m'accordasse la préférence de resservir comme chef de bataillon simplement et parmy mes camarades qui me sont toujours attachés, quy même me réclament, formant aujourd'huy à l'armée d'Italie la 21e demi-brigade, où ils ont été amalgamés. Je ne tiens point au grade ; servir ma patrie voilà mes vœux, le séjour des villes m'étant affreux.

J'ay envoyé plusieurs pièces au citoyen Delmas, député et membre du Comité de salut public, mon concitoj'en et mon amy, avec prière de te les communiquer. Il me connaît depuis longtemps et il a vu la manière dont j'ay servy la Révolution depuis son aurore.

Veuille donc bien, Républicain, m'accorder une réponse et tu rendras la tranquillité à un citoyen quy a versé déjà son sang pour sa patrie et quy n'a pas juré en vain de vivre libre ou mourir.

LE GENERAL DOMINIQUE DUPUY QI

Vive la République ! Vive la Convention nationale ! Salut et fraternité.

Ton dévoué camarade,

DuPUY,

Rue Çà-Va, à Toulouse.

P. -S. — Je n'av jamais été destitué ny suspendu par exprès.

N .-B. — Je suis fils de roturier et bon sans-culotte.

Cette épître prolixe, naïvement habile et au surplus modeste, eut un plein succès. Le 3o frimaire an III, par arrêté des représentants du peuple près les armées d'Italie et des Alpes, Rittier et Turreau, Dupuy fut réintégré dans l'armée avec le grade de chef de bataillon et affecté à la 21*' demi-brigade.

Il ne resta pas long-temps dans ce grade. Le 24 Pluviôse an III (12 février 1796), avec effet rétroactif à partir du 7 ventôse an II (26 février 1794)5 il était nommé chef de brigade du même corps.

C'est en cette qualité qu'il fit dans la division Laharpe la campagne de 1795. Il fut cerné, sous Savone, avec sa demi-brigade et dégagé par son général.

Lors de la réorganisation de 1796, il passa au commandement de la 32« demi-brigade, dont les exploits et la bravoure devaient devenir si rapidement légendaires à l'armée d'Italie.

Dans cette mémorable campagne, il succéda au brave Rampon ; il fut blessé à Dego, à Caldiero, et sa demi-brigade se distingua dans les trois journées

d'Arcole. Le premier jour, il enfonça une colonne ennemie et lui prit 8 canons et 200 hommes; lendemain il culbuta les Autrichiens sur la chaussée de l'Adige, elle 17 novembre, sortant à l'improviste des roseaux où il s'était caché avec ses hommes, tomba sur le flanc de l'ennemi et enleva le château d'Arcole.

Cet exploit, qui s'accomplit à l'engag-ement de Lonato, attira sur Dupuy l'attention des hommes de guerre qui notaient leurs impressions sur l'armée d'Italie.

Thiébault, qui le connut alors, j)orte sur lui ce jugement: « homme de guerre ardent autant que vigoureux, fort redoutable en combats singuliers ; » et Desaix, dans son Journal^ complète le portrait en ces termes : « Dupuy, gros homme assez jeune, cheveux courts sur la tète, cependant liés en queue. Il n'est pas aimé ; il est raide et dur et pas honnête avec l'officier ; très brave, mais une tète bien chaude et bien révolutionnaire. » Ce que Bonaparte résumait en ces mots : « Dupuy, bien brave colonel, bon cœur, mauvaise tète. »

Le 16 frimaire an V (6 décembre 179O), Dupuy fut nommé, pour la seconde fois, général de brigade (i). Est-ce l'exaltation de ses sentiments républicains ; la conscience d'une infériorité qui se serait trahie dans le haut commandement ; ou rare exemple d'un colo-

( I ) Son brevet est signe par ce même Barras qui l'avait dénoncé sous le régime conventionnel.

LE GÉNÉRAL DOMINIQUE DUPUY qS

nel attaché à son régiment au-delà de toute expression? on ne sait : cependant — le fait est à peine croyable — Dupuy refusa ce grade dû à ses services et à sa bravoure. Il le refusa par une lettre qui mérite d'être citée intégralement.

Milan, le 28 frimaire. 5'= année de la République une et indivisible.

Dupuij, chef de la 82^ demi-brigade d'infanterie de liqne, commandant la ville et château de Milan, au ministre de la Guerre.

Citoyen ministre.

Je reçois [à l'instant votre lettre du ig frimaire et je m'empresse d'y répondre en vous en accusant réception.

Permettez cependant que je vous expose la surprise où elle m'a jeté, surtout d'après la certitude où j'étais que le g-énéral en chef aurait souscrit à ma demande de rester attaché à un corps que j'aime et auquel je suis lié depuis sy longtemps.

Pourquoi donc, citoyen ministre, ne m"accorderait-on pas cette faveur? C'est sous ce titre que je vous le demande et aucun motif de découragement ne m'y porte. J'en suis incapable. (Il a écrit incable.)

Mais ce dont je suis certain, c'est que je serviray mieux la République dans une place que je connais depuis longtemps que dans celle que vous m'ordonnez d'occuper aujourd'huy. Je ne m'en sens même point capable, tant sont grandes les obligations d'un tel grade.

D'après cet aveu, citoyen ministre, soyez, je vous prie, mon défenseur auprès du Directoire en les remerciant de leur bonté (s/c). S'ils m'accordent cette grâce ils m'oblige-

l'ont, et mon dévouement à la République en aug'menlerolt s'il étoil possible.

Vous aimez à obliger, citoyen ministre, les militaires qui ont fait preuve d'attachement à leur patrie ; sous ce rapport je puis compter sur vos services, et à ce titre, je vous prie d'ordonner qu'il me soit expédié un brevet de chef de la 82^ demi-brigade d'infanterie de ligne, l'unique de tous mes vœux et avec lequel j'espère faire quelque campagne, s'il le faut, pour consolider les bases de la République.

Pardon, citoyen ministre, en attendant avec impatience votre réponse.

Je vous prie de me croire votre très dévoué et subordonné.

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