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Études et portraits

Voici la quatrième série de mes Causeries littéraires. Dans ce nouveau volume, comme da?is les précédents, f ai cherché à ni effacer le plus possible, à laisser surtout parler les faits, estimant que, si mes jugements importent peu, les faits au contraire, les faits précis, les dates exactes ont leur utilité. L'histoire littéraire, elle aussi, veut être étudiée avec soin. Le vague, l'à-peu-près ne sauraient plus lui suffire. Sai?tte-Beuve ici a été mon maître, et je m'efforce de ?narcher sur ses traces... non passibus œquis. Certain critique de Paris a bien voulu m'appeler un jour « un Sainte-Beuve de province ». Je crois bien qu'il entrait un peu de dédain dans cette appellation : je la tiens pourtant à grand honneur et mon but serait atteint si je la pouvais mériter. Ce que j'écrivais il y a cinq ans, en publiant le premier volume de ces Causeries, je le pense encore aujourd'hui, et on me permettra de le redire en tête de cette nouvelle série:

« Tous ces morceaux — le lecteur s'en apercevra

Vj PRÉFACF.

bien vite — ont été écrits loin de Paris, et même — à quoi servirait de vouloir le cacher? — au fond de la plus arriérée de 7tos provinces, en Bretagne. On y trouvera donc des opinions, des jugements, qui sent souvent le contre-pied de ceux qui ont cours sur les deux rives de la Seine, aussi bien sur la rive gauche dans les feuilles universitaires, que sur la rive droite dans les feuilles du boulevard. Cest sans doute un malheur pour mon livre; et cependant il se pourrait que Véloignement oii îious sommes, en province, des écrivains que nous avons à apprécier, ne fût pas une si mauvaise condition pour les juger avec impartialité. Il ne faut pas être trop près des hommes ni des choses pour en faire un juste discernement. Un des esprits les plus brillants duXVIII" siècle, Rivarol, a dit quelque part : « Les provinces sont, pour le mérite, une « sorte de postérité vivante. » Si ce mot de Rivarol ne doit pas être pris au pied de la lettre, il ne laisse pas de renfermer peut-être une part de vérité.

« Vabbé de Chaulieu disait de je ne sais plus quel immortel : « Cest quelqu'un de V Académie. » Toute mon ambition serait remplie si le lecteur disait, en feî^mant mon volume : « C'est quelqu'un de la province. »

Le Grand-Conleau {Morbihan), 26 septembre i8g3.

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ET LES MEMOIRES D OUTRE-TOxMBE

En 1834, la rédaction des Mémoires d'oiiU^e-tombe était fort avancée. Toute la partie qui va de la naissance de l'auteur, en 1768, à son retour de l'émigration, en 1800, était terminée, ainsi que le récit de son ambassade de Rome (1828-1829), de la Révolution de i83o, de son voyagea Prague et de ses visites au roi Charles X et à Madame la Dauphine, à Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La Conclusion elle-même était écrite. Tout cet ensemble ne formait pas moins de sept volumes complets. Si le champ était loin encore d'être épuisé, la récolte était pourtantassez riche pour que le glorieux moissonneur, déposant sa faucille, pût songer un instant à s'asseoir sur le sillon, à lier ses gerbes et à nouer sa couronne. Avant de se remettre à l'œuvre, de retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en 1828, et de réunir ainsi, en

i.H \TKAUHKIAM)

remplissant l'iiucrvallc encore vide, les deux ailes de son monument, Chateaubriand éprouva le besoin de communiquer ses Mémoires à quelques amis, de recueillir leurs impressions, de prendre leurs avis; peut-être songeait-il à se donner par là un avant-goùt du succès reserve, il le croyait du moins, à celui de ses livres qu'il avait le plus travaille' et qui était, depuis vingt-cinq ans, l'objet de ses prédilections. M'"^" Récamier eut mission de réunir àTAbbaye-au-Bois le petit nombre des invites jugés dignes d'être admis à ces premières lectures.

Situé au premier étage, le salon où l'on pénétrait, après avoir monté le grand escalier et traversé de jx petites chambres très sombres, était éclairé par deux lenêtres donnant sur le jardin. La lumière, ménagcc par de doubles rideaux, laissait cette pièce dans une demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses hôtes : salon étrange, en elTct, entre le monastère et le monde, et qui tenait de l'un et de l'autre ; d'où l'on ne sortait pas sans avoir éprouvé une émotion profonde et sans avoir eu, pendant quelques instants fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux choses idéales, le génie et la beauté.

Le tableau de Gérard, Coî'inne an cap Misèiie^ occupait toute la paroi du fond, et lorsqu'un rayon de soleil, à travers les rideaux bleus, éclairait soudain la toile et la faisait vivre, on pouvait croire que Corinne, ou plutôt M'"'^ de Staël elle-même, allait ouvrir ses

ET LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 3

lèvres éloquentes et prendre part à la conversation. Que l'admirable improvisatrice fijt descendue de son cadre, et elle eût retrouva autour d'elle, dans ce salon ami, les meubles familiers : le paravent Louis XV, la causeuse de damas bleu ciel à col de cygne doré, les fauteuils à tête de sphinx et, sur les consoles, ces bustes du temps de l'Empire. A de'faut de M""® de Staël, la causerie ne laissait pas d'être animée, grave ou piquante, éloquente parfois. Tandis que le bon Ballanche, avec une innocence digne de l'âge d'or, essayait d'aiguiser le calembour, Arhpère, toujours en verve, prodiguait sans compter les aperçus, les saillies, les traits ingénieux et vifs. Les heures s'écoulaient rapides, et certes, nul ne se fût avisé de les compter, alors même que, sur le marbre de la cheminée, la pendule absente n'eût pas été remplacée par un vase de fleurs, par une branche toujours verte de fraxinelle ou de chêne.

C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de février iS?)4^ \a lecture des MJmoires. L'assemblée, composée d'une douzaine de personnes seulement, renfermait des représentants de l'ancienne France et de la France nouvelle, des membres de la presse et du clergé, des critiques et des poètes, le prince de Montmorency, le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche, Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, M. Dubois, ancien directeur du Globe, un journaliste de province, Léonce de Lavergne, J.-J. Ampère, Charles Lenormant, M""^ Amable Tastu et M'"'^ A. Dupin, On arrivait à deux heures de l'après-

^ CHATEAUURIAND

midi, Chateaubriand portant à la main un paquet enveloppe dans un mouchoir de soie. Ce paquet, c'était le manuscrit des Mémoires, Il le remettait à l'un de ses jeunes amis, Ampère ou Lenormant, charge de lire pour lui, et il s'asseyait à sa place accoutumée, au côté gauche de la cheminée, en face de la maîtresse de la maison. La lecture se prolongeait bien avant dans la soirée. Elle dura plusieurs jours.

On pense bien que les initiés gardèrent assez mal un secret dont ils étaient fiers et ne se firent pas faute de répandre la bonne nouvelle. Jules Janin, qui n'était point des après-midi de l'Abbaye-au-Bois, mais qui possédait des intelligences dans la place, sut faire causer de.ux ou trois des heureux élus ; comme il avait une mémoire excellente et une facilité de plume merveilleuse, en quelques heures, il improvisa un long article, qui est un véritable tour de force, et que la Revue de Paris s'empressa d'insérer (i).

Sainte-Beuve, Edgar Quinet, Léonce de Lavergne, qui avaient assisté aux lectures; Désiré Nisard et Alfred Nettement, à qui Chateaubriand avait libéralement ouvert ses portefeuilles et qui avaient pu, dans son petit cabinet de la rue d'Enfer, assis à sa table de travail, parcourir tout à leur aise son manuscrit, parlèrent à leur tour des Mémoires en pleine connaissance de cause et avec une admiration raisonnée (2 u Les

(i) Revue de Paris, t. lU, mars 1834.

(2) L'analyse de M. Nisard sert de préface au volume intitule : Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand {]m\\ct iS'-h). — Les articles d'Alfred Nettement parurent dans ïEcho de la Jeune France. n"' de mai et juin i834.

journaux se mirent de la partie, sollicitèrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans distinction d'opinions, des Débats SiU National de 1834, de la Revue européenne à la Revue des Deux Mondes , du Courj^ier français à la Galette de France, de la Tribune à la Quotidienne, se réunirent, pour la première fois peutêtre, dans le sentiment d'une commune admiration. Tel e'tait, à cette date, le prestige qui entourait le nom de Chateaubriand, si profond était le respect qu'inspirait son génie, sa gloire dominait de si haut toutes les renommées de son temps, que la seule annonce d'un livre signé de lui, et d'un livre qui ne devait paraître que bien des années plus tard, avait pris les proportions d'un événement politique et littéraire.

J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui très rare, publié par l'éditeur Lefèvre, sous ce titre : Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec des fragments originaux (i). Il porte, à chaque page, le témoignage d'une admiration sans réserves, dont l'unanimité relevait encore l'éclat, et dont l'histoire des lettres au dix-neuvième siècle ne nous offre pas un autre exemple.

Les heures pourtant, les années s'écoulaient. Dans son ermitage de la rue d'Enfer, à deux pas de l'Infir-

(i) Un volume in-8, à Paris, chez Lefèvre, libraire, rue de l'Eperon, n* G, 1834.

CHATEAUuntAND

meric de Marie-Thérèse, fondée par les soins de \jme jje Chateaubriand, et qui donnait asile à de vieux prêtresetà de pauvres femmes, l'auteur du Génie du christianisme vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et les massifs d'arbustes de Vlnfirmeriej qu'il était sur le chemin de l'hôpital. La devise de son vieil écusson était : Je sèffie l'or. Pair de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur du roi de France à Berlin, à Londres et à Rome, il avait semé l'or; il avait mangé consciencieusement ce que le roi lui avait donné; il ne lui en était pas resté deux sous. Le jour où, dans son exil à Prague, au fond d'un vieux château emprunté aux souverains de Bohême, Charles X lui avait dit : « Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours à votre disposition votre traitement de pair )', il s'était incliné et avait répondu : « Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que moi » (i).

Sa maison de la rue d'Enfer n'était pas payée. Il avait d'autres dettes encore, et leur poids, chaque année, devenait plus lourd. Il ne dépendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu'il voulût bien céder la propriété de ses Mémoires, en autoriser la publication immédiate, et il allait pouvoir toucher aussitôt des sommes considérables. Pour brillantes quelles fussent, les offres qu'il reçut des éditeurs de ses œu-

(i) Mémoires d'outre-tombe, t. X, p. 41 S.

vrcs ne purent fléchir sa re'solution : il restera pauvre, mais ses Mémoires n& paraîtront pas dans des conditions autres que celles qu'il a rêvées pour eux. Aucune considération de fortune ou de succès ne le pourra décider à livrer au public, avant l'heure, ces pages testamentaires. On le verra plutôt, quand le besoin sera trop pressant , s'atteler à d'ingrates besognes; vieux et casse par l'âge, il traduira pour un libraire le Paradis perdit^ comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, pour l'imprimeur Baylie, « des traductions du latin et de l'anglais » (i).

Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis politiques, émus de sa situation, se préoccupaient d'y porter remède. On était en i836. C'était le temps où les sociétés par actions commençaient à faire parler d'elles, et, avant de prendre leur vol dans toutes les directions, essa3'aient leur ailes naissantes. A cette époque déjà lointaine, et qui fut l'âge d'or, j'allais dire l'âge d'innocence de l'industrialisme, il n'était pas rare devoir les capitaux se grouperautour d'une idée philanthropique; de même que l'on s'associait pour exploiter les mines de Saint-Bérain ou les bitumes du Maroc, on s'associait aussi pour élever des orphelins ou pour distribuerdes soupes économiques. Puisqu'on mettait tout en actions, même la morale, pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le génie ? Les amis du grand écrivain décidèrent de faire appela ses admirateurs, et de former une société qui, devenant

(i) Mémoires, t. III, p. iSg.

propriétaire de ses Mémoires, assurerait à tout le moins le repos de sa vieillesse. Peut-être n'y aurait-il pas d'autre dividende que celui-là ; mais ils estimaient qu'il se trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter.

Leur espoir ne fut pas déçu. En quelques semâmes, le chiffre des souscripteurs s'élevait à cent quarantesix, et, au mois de juin i836, la société était définitivement constituée. Sur la liste des membres, je relève les noms suivants : le duc des Cars, le vicomte de Saint-Priest, Amédée Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M. Mandaroux-Vertamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lévis-Ventadour, Edouard Mennechet, le marquis de la Rochejaquelein, M. de Caradeuc, le vicomte d'Armaillé, H.-L. Delloye. Ce dernier, ancien officier de la garde royale, devenu libraire, sut trouver une combinaison satisfaisante pour les intérêts de l'illustre écrivain, en même temps que respectueuse de ses intentions. La société fournissait à Chateaubriand les sommes dont il avait besoin dans le moment, et qui s'élevaient à 25o,ooo fr. ; elle lui garantissait de plus une rente viagère de 12,000 francs, réversible sur la tête de sa femme. De son côté. Chateaubriand faisait abandon à la société de la propriété des Mémoires d'outre-to?nbe et de toutes les œuvres nouvelles qu'il pourrait composer; mais en ce qui concernait les Mémoires^ il était formellement stipulé que la publication ne pourrait en avoir lieu du vivant de l'auteur.

En 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs

IiT LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 9

étant morts, an certain nombre d'actions ayant changé de mains, la société écouta la proposition du directeur de la. Presse, M. Emile de Girardin. Il offrait de verser immédiatement une somme de 80,000 francs, si on voulait lui céder le droit, à la mort de Chateaubriand et avant la mise en vente du livre, de faire paraître les Mémoires d'outre-tombe dans le feuilleton de son journal. Le marché fut conclu. Chateaubriand, dès qu'il en fut instruit, ne cacha point son indignation. « Je suis maître de mes cendres, dit-il, et je ne permettrai jamais qu'on les jette au vent. » (i) Il fit insérer dans les journaux la déclaration suivante :

Fatigué de bruits qui ne me peuvent atteindre, mais qui m'importunent, il m'est utile de répéter que je suis resté tel que j'étais lorsque, le 25 mars de Tannée i836, j'ai signé le contrat pour la venie de mes ouvrages avec M. Delloye, officier de l'ancienne garde royale. Rien depuis n'a été changé, ni ne sera changé, avec mon approbation, aux clauses de ce contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient été faits, je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une idée, c'est que tous mes ouvrages posthumes parussent en entier et non par livraisons détachées, soit dans un journal, soit ailleurs.

Chateaubriand (2).

Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode de publication était si vive, que par deux fois, dans deux codicilles, il protesta avec énergie contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la Presse et la

(i) Cité par Alfred Nettement. La Mode, 5 décembre 1844. (2) La Mode, 1844, t. IV. r- 408.

lO CHATEMJIiRIAM»

société des Mémoires (i). 11 ne s'en tint pas là. Dans la crainte que sa signature, donnée au bas du reçu de la rente viagère, ne fût considérée comme une approbation, il refusa d'en toucher les arrérages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résolution paraissait inébranlable. Très elîrayée d'une résistance qui allait la réduire à un complet dénuement, elle, son mari et ses pauvres. M""-' de Chateaubriand s'cfTorça de la vaincre; mais ses instances même menaçaient de demeurer sans résultat, lorsque M. Mandaroux-Vertani}', depuis longtemps le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la situation, en rédigeant pour lui une quittance dont les termes réservaient son opposition.

Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, Chateaubriand rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet son neveu Louis de Chateaubriand, son directeur l'abbé Deguerry, une sœur de Charité et M'"^ Récamier (2). Il habitait alors au numéro 1 12 de la rue du Bac. Le cercueil, déposé dans un caveau de l'église des Missions étrangères, y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. C'est là que repose le poète, sur le rocher du Grand-Bey, à quel-

(i) Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M"' Récamier, par M"" Charles Lenormant, t. II, p. 489 et suiv.

(2) M'" de Chateaubriand était morte le 9 février 1847. M™' Récamier mourut le II mai 1849.

fil LES MiiMOlKES I) OUTRE-TOMBE 11

qucs pas de son berceau, dans la tombe depuis longtemps préparée par ses soins, sous le ciel, en face de la mer, à l'ombre de la croix.

Si cela n'eût dépendu que de M. Emile de Girardin, la publication des Alénioh'es eût commencé dès le lendemain des obsèques. Malheureusement pour le directeur de la Presse, il était obligé de compter avec les formalités judiciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le 27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tête de son journal les alinéas suivants :

Le 14 octobre, la Pre^^e commencera la piiblication des Mémoires d' outre-tombe ; il n'a pas dépendu de la Presse de commencer plus tôt cette publication ; il y avait, pour la levée des scellés, des délais et des formalités qu'on n'abrège ni ne lève au gré de son impatience.

Enfin les scellés ont été levés samedi (i).

C'est en publiant ces Mémoires^ si impatiemment attendus, que la Presse répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt de rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans) que les Mémoires cVoutretombe ne seront pas publiés dans nos colonnes.

Les Mémoires forment dix volumes.

Le droit de première publication de ces volumes a été acheté et payé par la Presse 96,000 francs (2).

Après la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de présenter aux lecteurs Chateaubriand et son œuvre. La Presse comptait alors parmi ses ré-

(I; Le samedi 23 septembre.

(2) La Presse, on l'a vu plus haut, avait versé, en 1844, une somme de 80,000 fr. qui, avec les intérêts, représentait, en effet, en I-S48, 9*"), 000 fr.

dacteurs un écrivain qui se serait acquitté à merveille de ce soin, c'était The'ophile Gautier. Mais Emile de Girardin n'y regardait pas de si près; il choisit, pour servir d'introducteur au chantre des Martyrs.... M. Charles Monselet. Monselet, à cette date, n'avait guère à son actif que deux joyeuses pochades : Liècrèce ou la femme sauvage, parodie de la tragédie de Ponsard ; et les Trois Gendarmes., parodie des Trois Mousquetaires, de Dumas. Ce n'était peut-être pas là une préparation suffisante, et Chateaubriand était, pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva cependant — Monselet étant de ceux qu'on ne prend pas aisément sans vert — que son dithyrambe était assez galamment tourné. hd.Presse\Q. publia dans ses numéros des 17, 18, 19 et 20 octobre, et, le 21, paraissait le premier feuilleton des Mémoires. Il était accompagné d'un entre-filet d'Emile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut, une fois de plus, les écus qu'il avait dû verser :

...Les Mémoires d'oiitre-tombe ont été achetés par la Presse, en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'élever Jusqu'à 120,000 francs. Klle avait pris l'engagement de les publier ; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites...

Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplissement des traités conclus par la Presse avec M. Alexandre Dumas, pour les Mémoires d'un médecin; avec M. Félicien Mallefillc (aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne), pour les Mémoires de don Juan ; avec MM. Jules Sandeau et Théophile Gautier.

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Les choses, en effet, ne se passèrent point autrement. La Pre5>S(? avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication d'une oeuvre qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Elle la suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles étaient remplis, tantôt par les Mémoires d'un jnédecm, tantôt par des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres fois, c'était simplement Vabondance des matières^ la longueur des débats législatifs, qui obligeaient le journal à laisser en souffrance le feuilleton de Chateaubriand. La Presse mit ainsi près de deux ans à publier les Mémoires d'outretombe. Il avait fallu moins de temps à son directeur pour passer des opinions les plus conservatrices et les plus réactionnaires au républicanisme le plus ardent^ au socialisme le plus effréné.

Paraître ainsi, haché, déchiqueté ; être lu sans suite, avec des interruptions perpétuelles ; servir de lendemain et, en quelque sorte, d'intermède aux diverses parties des Mémoires d'un ?nédecin, qui étaient, pour les lecteurs ordinaires de la Pj'csse, la pièce principale et le morceau de choix, c'étaient là, il en faut convenir, des conditions de publicicité déplorables pour un livre comme celui de Chateaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux années que dura la publication des Mémoi7-es d'outre-tombe — du 21 octobre 1848 au 3 juillet i85o, — ils eurent à soutenir une concurrence bien autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas, — la concurrence des événements politiques. Tandis que, au rez-de-

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chaussée de la Presse, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des discours. En vain tant de belles pages, tant de poétiques et harmonieux récits sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux événements du jour, et quels événements! Des émeutes et des batailles, la mêlée furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune, l'élection du dix décembre, le procès des accusés du i5 mai, la guerre de Hongrie et l'expédition de Rome, la chute de la Constituante, les élections de la Législative, l'insurrection du i3 juin 1849, les débats de la liberté d'enseignement, la loi du 3 i mai 1 85o. Chateaubriand avait écrit, dans VAvaiit-Propos de son livre: « On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de mes Mémoires ; je préfère parler du fond de mon cercueil: ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu'elles sortent du sépulcre. » Hélas ! sa narration était accompagnée de la voix et du hurlement des factions. Le chant du poète se perdit au milieu des rumeurs de la révolution, comme le cri des alc3'ons se perd au milieu du tumulte des vagues déchaînées.

On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencontreuse publication dans le feuilleton de la Presse, les Mémoires, paraissant en volumes, trouveraient

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meilleure fortune auprès des vrais lecteurs, de ceux qui, même en temps de révolution, restent fidèles au culte des lettres. Mais, ici" encore, le grand poète eut toutes les chances contre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8° (i), à 7 fr. 5o le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques millionnaires et aussi quelques //t'/c'/e^ de Chateaubriand se risquèrent pourtant à faire la dépense. Mais les millionnaires trouvèrent qu'il y avait trop de pages blanches; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas d'éprouver, eux aussi, une vive déception. Divisés, découpés en une infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore son œuvre, les Mémoires n'avaient rien de cette belle ordonnance, -de cette symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan, déconcertaient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles pages, où se révélait, avec un éclat plus vif que jamais, le génie de l'écrivain.

L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux Mémoires le terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la publication en feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois exceptions près, que j'indiquerai tout à l'heure, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre V empereur e7iterré .

(i) Les onze premiers volumes renfermaient le texte des Mémoires; le douzième était forme d'appendices. Les douze volumes parurent de 1S49 à iS5o

l6 CHATEAUBRIAND

Est-il besoin de dire que la prétendue infcriorite'des Mémoires d'oiitrc-tûinbe n'était pour rien, ou pour bien peu de chose, dans celte levée générale de boucliers, laquelle tenait à de tout autres causes?

En i85o, les fautes de la République, les sottises et les crimes des républicains, avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de Juillet. Nombreux et puissants à l'Assemblée législative, ils disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crédit. Ils usèrent de leurs avantages, ce qui, après tout, était de bonne guerre, en faisant expier à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avait pas ménagées dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 février, en 1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. Leur auteur faisait figure d'un homme sans courage, courant sus à des vaincus, poursuivant de ses invectives passionnées des ennemis par terre. M. Thiers, surtout, avait été traité par l'illustre écrivain avec une justice qui allait jusqu'à l'extrême rigueur; dans ce passage, par exemple : « Devenu président du conseil et ministre des affaires étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de l'école Talleyrand; il s'expose à se faire prendre pour un turlupin à la suite, faute d'aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du sérieux et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire avant d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir aux orgies de Grand-Vaux (i). » Un peu plus loin, le ministre du i" mars était représenté dans une

(i) T. XI, p. 358.

autre et non moins étrange posture, « perché sur la monarchie contrefaite de Juillet, comme un singe sur le dos d'un chameau » (i). Ces choses-là se paient.

Les bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satisfaits des Mémoires. Si l'auteur avait célèbre', en termes magnifiques, le génie et la gloire de Napoléon, il n'en était pas moins resté, dans son dernier livre, le Chateaubriand de 1804 et de 1814, l'homme qui avait jeté sa démission à la face du meurtrier du duc d'Enghien, et qui, dix ans plus tard, avait, dans un pamphlet immortel, et d'une voix bien autrement autorisée que celle du Sénat, proclamé la déchéance de l'empereur.

Les républicains, à leur tour, firent campagne avec les bonapartistes. Chateaubriand avait été l'ami d'Armand Carrel; il avait même été seul, pendant plusieurs années, à prendre soin de sa sépulture et à entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, eni85o, il y avait beau temps que Carrel était oublié des gens de son parti! En revanche, ils n'étaient pas gens à mettre en oubli tant de pages des Mémoires où les géants de 93 étaient ramenés à leurs vraies proportions, où l'infamie des vrais révolutionnaires était marquée d'un stigmate indélébile.

Sai\v\\Q-'QQUYQ attacha le grelot. Il était de ceux qui flairent le vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se venger des adulations qu'il avait si longtemps prodiguées au grand écrivain? Le moment était

(i) Tom. XI, pag. 3do.

iS CHATEAUBIMAND

venu pour lui de brûler ce qu'il avait adoré. Le i8 mai i85o, alors que les AIcmoires n'ava'itm pas encore fini de paraître, il publia, dans le Constitutionnely un premier article, suivi, le 27 mai et le 3o septembre, de deux autres, tout remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de sous-entendus perfides (i).

Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute plume et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle.

Contre ces attaques venues de tant de côtés dillcrenrs, les écrivains royalistes protesteront-ils: Prendronc-ils la défense des Mémoires et de leur auteur? Ils le firent^ sans doute, mais timidement et à contrecœur. Eux-mêmes avaient bien quelques griefs contre le livre. Les uns, disciples de M. de Villèle, avaient peine à oublier la part que Chateaubriand avait prise à la chute du grand ministre de la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses sévérités à l'endroit de i\L de Blacas et de la petite cour de Prague. Vivement attaqués, les Mémoires furent donc mollement défendus. Seuls, Charles Lenormant, dans le Correspondant (2), et Armand de Pontmartin, dans VOpinion publique (3), soutinrent avec vaillance l'ellort des ad-

(i) Causeries du lundi, tom. I, pag. 406, et tom. II, pag. i3S et 5o5.

(2) Le Correspondant, livraisons des 25 octobre et 10 novembre i85o.

[3, L'Opinion publique des j mai i85o, 16 et 22 février, 3, 9 et 16 mars i85i. — Voir aussi dans le Correspondant du 25 janvier 1861, le très bel article d'Armand de Pontmartin, sur Chateaubriand et M. Sainte-Beuve. Cet article de Pontmartin a été reproduit au tome I" das Semaines littéraires-

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versaires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils sauvèrent, du moins, l'honneur du drapeau.

Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette grande mêlée, provoquée par la publication des Mémoires d'oiitretombe, et à laquelle prirent part les abeilles — et les frelons — de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il a suffi, pour la faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent en passant les années :

Ht motus animorum atque Iicec certamina ianta Piilveris exigui jactu compressa quiescunt (i).

Les Mémoires d'outre-tombe se sont relevés de la condamnation portée contre eux. Il n'est pas un véritable ami des lettres qui ne les tienne aujourd'hui pour une œuvre digne de Chateaubriand, pour l'un des plus beaux modèles de la prose française.

Beaucoup cependant se refusent encore à y voir un des chefs-d'œuvre de notre littérature, et ne taisent pas le regret qu'ils éprouvent à constater dans un livre où, à chaque page, se rencontrent des merveilles de style, l'absence de ces qualités de composition que rien ne remplace et que des beautés de détail, si brillantes et si nombreuses soient-elles, ne sauraient suppléer.

J'espère pouvoir démontrer, et c'est là surtout l'objet du présent travail , que cette opinion n'est pas fondée. Elle tombera d'elle-même, le jour où l'on

(i) Les Géorgiques, liv. IV,

nous donnera une édition des Mémoires d'oulretombe avec les divisions établies par Chateaubriand, et suivant le plan qu'il a lui-même tracé.

« Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux seuls savent composer un livre (i). » Lorsque Chateaubriand disait cela, il est permis de penser qu'il songeait à lui et à ses ouvrages, car nul n'attacha plus de prix à la composition, à cet art qui établit entre les diverses parties d'un livre une distribution savante, une harmonieuse symétrie. Du commencement à la fin de sa carrière, il resta fidèle à la méthode de nos anciens auteurs, qui adoptaient presque toujours dans leurs ouvrages la division en LIVRES. Ainsi fit-il, dès ses débuts, lorsqu'il publia, en 1797^ à Londres, chez le libraire DebolTc, son Essai sur les Révolutions. « L'ouvrage entier, disait-il dans son Introduction ^ sera composé de six livres., les uns de deux, les autres de trois parties, formant, en totalité, quinze parties divisées en chapitres. »

Dans Atala, le î'écit, encadré entre un prologue et un épilogue., comprend quatre divisions, qui sont comme les quatre chants d'un poème : les ChasseurSf les Laboureurs., le Drame^ les Funérailles.

(i) Mémoires, tom. VI, pag. 411.

Le Génie du christianisme est composé de quatre parties et de vingt-deux livres.

Simple journal de voyage, Vltitiéraire de Parais à Jérusalem ne comporte pas la division en livres^ qui aurait altéré le caractère et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, cependant, l'a fait précéder d'une Introduction et l'adiviséen se^x. parties yà.oni chacune . forme un tout distinct et comme un voyage séparé.

Pour les Martfi'S^ au contraire, la division en li- V7^es était de rigueur, et l'on sait combien est savante et variée l'ordonnance de ce poème.

Les Mémoires sur la vie et la mort du duc de Bei'ry, une des œuvres les plus parfaites du grand écrivain, sont formés de dtuxparties^ renfermant, la première, trois, et la seconde, deux livrées.

En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir abandonner les règles de composition qu'il avait suivies jusqu'à ce moment. Les Etudes historiques sur la chute de l'empire romain, la naissance et les progrès du christianisme et l'invasion des barbares se composent de six discours; chacun de ces discours est lui-même divisé en plusieurs parties.

En 1844, un demi-siècle après l'Essai sur les Révolutions, Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la Vie de Rancé. Là encore, nous le retrouvons fidèle à ses habitudes : la Vie de Rancé est divisée en quatre livres.

Des détails qui précèdent ressort déjà, si je ne me trompe, un préjugé puissant contre l'absence, dans les Mémoires d'^utre-lo"i-'^, de ces divisions que l'au-

teur avait jusque-là, ci dans tousses autres ouvrages, tenues pour ne'cessaires. Dans la Vie du duc de Bcrry^ dans la Vie de RancL\ qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru pouvoir s'en passer; et dans ses Mémùires^qui ne forment pas moins de onze volumes, il les aurait jugées inutiles! Dans la moindre des œuvres sorties de sa plume, il se préoccupait de la forme non moins que du fond; mieux que personne, il savait que le décousu, le défaut de plan et de coordination, sont des vices que ne peuvent couvrir les plus éminentes et les plus rares qualités de style; il professait que l'écrivain, l'artiste digne de ce nom, doit soigner, plus encore que les détails, les grandes lignes de son monument. Et ces vérités, dont nul n'était plus pénétré que lui, il les aurait mises en oubli précisément dans celui de ses ouvrages où il était le plus indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa nature comme par son étendue, en réclamait le plus impérieusement l'application ! Ses Aiemoires, en effet, ne sont pas, comme tant d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son temps et à la biographie de ses contemporains; c'est en réalité un poème, une épopée dont il est le héros. Sainte- Beuve ne s'y était pas trompé; il écrivait, en i834, après les lectures de l'Abbaye-au-Bois : « De ses Memoires, M. de Chateaubriand a fait et a dià faire un poème. Quiconque est poète à ce degré, reste poète jusqu'à la tin(i). m Un autre critique, d'une pénétra-

(i) Portraits contemporains, tom. I, pag. 17.

tion singulière, et qui, moins artiste que Sainte- Beuve, lui est, à d'autres égards, supe'rieur, Alexandre Vinet, dans ses belles Etudes sur la littérature française au dix-neupième siècle^ a dit de son côté : « Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez

M. de Chateaubriand, c'est le poète En d'autres

grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie, même intérieure, est nu pur poème; que cette existence entière est un chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème entier; la biographie de son âme formerait une épopée {i). ))

Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme son critique, puisque aussi bien il ne péchait point par excès de modestie, ainsi qu'on le lui a si souvent et si durement reproché. Du moment qu'à ses yeux sa Biographie, ses Mémoires, devaient former une épopée^ un poème entier, il a du d'abord, en raison de leur étendue, les diviser en plusieurs /7<^r//?5, et diviser ensuite chacune de ccsparties elles-mêmes en plu-

(i) A. V'iNET, tom. I, pag. 352.

sieurs livres. 11 a dû le faire, et il l'a fait. Nul doute possible à cet égard.

Dans la Préface testamentaire., écrhe \q 1*='^ décembre i833 et publiée en i834 (i), il dit expressément : « Les Mémoires sont divisés en parties et en livres. »

L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore ce que constate \dt. Préface de i833 : « Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon drame se divise en trois actes. Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat et l'Empire, ma vie a été littéraire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été politique. »

La révolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase dans la vie de Chateaubriand. Elle donnait forcément ouverture, dans ses MémoireSy à une nouvelle partie, qui serait la quatrième. Ici encore son témoignage ne nous fait pas défaut. Au mois d'août i83o, sous la dictée même des événements, il a retracé la chute de la vieille monarchie, l'avènement de lu royauté nouvelle. Lorsqu'il reprend la plume, au mois d'octobre, il écrit : « Au sortir du fracas des trois journées, je suis étonné d'ouvrir, dans un calme profond, la quatrième partie de cet ouvrage » (2),

La division des Mémoires en livres n'est pas moins certaine que leur division en quatre parties.

(i) Dans la Revue des Deux Mondes, du i5 mars 1834. — Cette prétace, très belle, très éloquente, ne figure dans aucune des éditions des Mémoires; il y aura lieu de la publier en tète des éditions nouvelles.

{2) Tom. X, pag. i.

En 1826, Chateaubriand avait autorisé M"^^ Récamier à prendre copie du de'but de ses Mémoires. Cette copie, à peu près tout entière de la main de M^^ Récamier, qui se fit seulement aider (pour un quart environ) par Charles Lenormant, va de la naissance du poète à sa dix-huitième anne'e, lorsqu'il se rend à Cambrai pour y rejoindre le re'giment de Navarre-infanterie, avec un brevet de sous-lieutenant et loolouis dans sa poche. Le texte de 1 826 est divisé non en chapitres, mais en livres ; il en comprend trois, les trois premiers de l'ouvrage (i).

Veut-on que Chateaubriand, après avoir commencé ses Mémoires sous cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 1826, l'ait abandonnée dans les années qui suivirent? Cela ne se pourrait soutenir. En 1884, lors des lectures de l'Abbaye-au-Bois, la division en livres subsistait toujours, ainsi que le constatent non seulement tous ceux qui assistèrent aux lectures et en rendirent compte, mais encore Chateaubriand lui-même, dans le passage déjà cité de sa Préface testamentaire du i^'" décembre i833 : a Les Mémoires sont divisés en parties et en livres. » J'en trouverais une autre preuve, si besoin était, dans une lettre écrite par l'auteur, le 24 avril i834, à Edouard Mennechet, qui lui avait demandé un fragment de l'ouvrage pour le Panorama littéraire de VEurope. « Tel livre de mes MémoireSy lui écrivaitChateaubriand, est un voyage; tel

(i) Le manuscrit de 1826 a été publié, en 1874, par M"* Charles Lenormant, sous ce litre : Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand. — i vol. in- 16. Michel Lévy frères, éditeurs.

26 CMATE.VUBKIAND

n///rt's'clcve à la poésie; tel autre est une aventure privée ', tel autre, un récit général, une correspondance intime, le détail d'un congrès, le compte rendu d'une alTairc d'Etat, une peinture de mœurs, une esquisse de salon, de club, de cour, etc. Tout n'est donc pas adressé aux mêmes lecteurs, et, dans cette variété, un sujet fait passer l'autre (i). »

Donc, en 1884, toute la partie des Mémoires^ alors rédigée, c'est-à-dire sept volumes sur onze, était divisée en livres. L'auteur avait encore à écrire le récit de sa carrière littéraire, de 1800 à 18 14, et d'une partie de sa carrière politique, de 1814 à 1828. Ce fut l'objet des quatre volumes complémentaires, composés de i836 à 1839. En cette nouvelle et dernière partie de sa rédaction, Chateaubriand a-t-il brisé le moule dans lequel il avait jeté ses précédents volumes ? A-t-il rompu tout à coup avec ses procédés habituels de composition? Il n'en est rien, ainsi que le montrent les textes ci-après, empruntés à la rédaction de i836-

Tome V, p. 97. — Paris, iSSg. — Revu en juin 1847. — « Le premier livre de ces Mémoires est daté de la Valléeaux-Loups, le 4 octobre 181 1 : là se trouve la description de la petite retraite que j'achetai pour me cacher à cette époque.»

Tome V, p. 178. — Paris, iSSg. — « Ces deux années (de 1812 à 1814), je les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de quelques livres de ces Mémoires. »

(i) Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, pag. 269.

Tome V, p. i8o. — Paris, iSSg. — « Maintenanr, le récit que j'achève rejoint les premiers livres de ma vie publique, pre'ce'demment écrits à des dates diverses. »

Tome VI, p. igS. — « Au livre second de ces Mémoires, on lit (je revenais alors de mon premier exil de Dieppe) : « On m'a permis de revenir à ma vallée. La terre tremble sous les pas du soldat étranger; j'écris, comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des barbares. Le jour, je trace des pages aussi agitées que les événements de ce jour (1); la nuit, tandis que le roulement du canon lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des années qui dorment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes souvenirs. »

Tome VI, p. 336. — « Dans le livre IV de ces Mémoires, j'ai parlé des exhumations de i8i5. »

Tome VI, p. 38o. — i838. — « Benjamin Constant imprime son énergique protestation contre le tyran, et il change en vingt-quatre heures. On verra plus tard, dans un autre livre de ces Mémoires, qui lui inspira ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui permit pas de rester fidèle. »

Tome VIII, p. 283. — 1839. — Revu le 22 février 1845. — « Le livre précédent que je viens d'écrire en 1839 rejoint ce livre de mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et i;"29, il y a dix ans... Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé... «(2).

Ainsi, en 1889, dernière date de la rédaction de ses

(i) La brochure De Buonaparte et des Bourbons. Elle parut, non le 3o mars 1814, comme le dit M. de Lescure, page g3, ni le 3 avril, comme ledit M. Henri Houssayc, à la page Syo de son remarquable ouvrage sur 1814, mais le mardi 5 avril. (Voy. le Journal des Débats des 4 et 5 avril 1814.)

(2) Beaucoup d'autres passages des Mémoires ne sont pas moins formels. Voy. notamment tom. I, pag. 182 61847; tom. II, pag. i3i ; tom. III, pag. 147, 246 et 35o ; tom. VU, pag, 328.

Mémoires (quelques paj^es seulement y furent ajoutées plus tard), Chateaubriand continue d'être fidèle aux principes de composition qui avaient présidé au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant, si nous descendons jusqu'à l'année 1840, époque à laquelle l'ouvrage était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce curieux et très significatif billet de M"^^ de Chateaubriand. Il est adressé à M. Mandaroux-Vertamy :

2 février 46.

En priant M. Vertamy d'agréer tous mes compliments empressés, j'ai l'honneur de lui envoyer les i", 2' et 3* livres de la première partie des Mémoires que je sais qu'il lira avec toute l'attention de l'amitié.

La vicomtesse de Chateaubriand (i).

Il faut bien croire, en présence de l'édition de 1849-1850 et des éditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier état, ne renfermait plus cette « division en livres et en parties », dont l'auteur lui-même parle en tant d'endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le texte et la

(j) Je dois la connaissance de cette lettre à une obligeante communication de M. Charles de Lacombe.

ET LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 29

suite du manuscrit qu'ils avaient entre les mains. Faire autrement, faire plus, même pour faire mieux, c'eût été sortir de leur rôle, et ils ont eu raison de s'y tenir. Mais aujourd'hui, après bientôt un demi-siècle, la situation n'est plus la même. Chateaubriand est pour nous un ancien, c'est un des classiques de notre littérature, et le moment est peut-être venu de donner une édition des Mémoires d'ouiî'e-tombe, qui replace le chef-d'œuvre du grand écrivain dans les conditions mêmes où il fut composé, qui nous le restitue dans son intégrité première.

Une distribution nouvelle de l'ouvrage, — nullement arbitraire, cela va sans dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux divisions établies par l'auteur, — n'aurait pas seulement pour résultat, comme on serait peut-être tenté de le croire, de ménager de distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle donnerait au livre une physionomie toute nouvelle.

Je viens d'en faire l'épreuve, par une lecture attentive et suivie des Mémoires, à laquelle je me suis livré ces jours-ci, après avoir préalablement rétabli dans mon exemplaire cette division en parties et en livj'es dont il est parlé dans la Préface testamentaire. Je ne saurais trop engager mes lecteurs — en attendant l'édition nouvelle que cette étude aurait l'ambition de provoquer — à se donner, à leur tour, ce très vif et très profitable plaisir.

Les Mémoires^ ainsi rendus à leur premier et véritable état, se divisent en quatre parties.

3o CHATKAUIJKIAND

La première (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand à son retour de l'émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme huit livres.

La seconde partie, qui forme quatre livres, et va de 1800 à 18 14, est consacrée à sa carrière littéraire.

A sa carrière politique (1814-1830) est réservée la troisième partie. Elle ne comprend pas moins de douze livres.

Les années qui suivent la révolution de i83o et la Conclusion des Mémoires occupent huit livres : c'est la quatrième partie.

Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée la principale critique mise en avant par les adversaires des Mémoires, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient obligés de souscrire, M. de Marcelkis, par exemple, son ancien secrétaire à l'ambassade de Londres, qui, dans la préface de son intéressant volume sur Chateaubriand et son temps, signale le « décousu » du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse : « Ce dernier de ses ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi dire coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour »[i). C'est justement le contraire qui est vrai.

Ce n'est pas tout. Lors des lectures do. l'Abbaye-au- Bois, en 1884, les auditeurs avaient été frappés, tout

(1) Chateaubriand et son temps, par le comte de Marcellus, ancien ministre plénipotenliairc, i vol. in-S", iSSg. — Préface, pag. 19.

ET LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 3i

particulièrement, de la beaaté des Prologues qui ouvraient la plupart des livres des Mémoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet :

Ces Mémoires sont- fréquemment interrompus par des espèces de prologues mis en tête de chaque livre... Le poète se réserve là tous ses droits, et il se donne pleine carrière ; le trop plein de son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces commencements pleins de larmes qui mènent à une histoire burlesque, et de comiques débuts qui conduisent à une fin tragique; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse et la Joie, la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent et le passé, réunis et confondus dans l'harmonie et l'éternité d'une œuvre d'art (i).

L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces Prologues n'était pas moins vif :

Il faut vous dire que chaque livre nouveau de ces Métnaires commence par un magnifique exorde.... Ces introductions dont je vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas des hors-d'œuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte.... Dans ces merveilleux pre7/wînaires, la perfection de la langue française a été poussée à

Ci) Revue de Paris, tom. IV, avril 1834.

un ilcgrù inoui, mCmc pour la langue de M. de Chateaubriand (i).

Jules Janin avait raison. Ces Prologues n'étaient pas des hors-d'ceuvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu'ils interrompent sans que l'on sache pourquoi, ils déroutent et déconcertent le lecteur : ce qui était une beauté est devenu un défaut. De même qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces Prologues, dans ces commencements, de même aussi Chateaubriand s'applique à bien finir ses livres. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des réHexions générales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition de venir à la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme aujourd'hui, ils font l'eflet d'une dissonance. Une citation aura ici le double avantage d'éclairer la démonstration que j'ai entreprise, et de délasser le lecteur, que doivent fatiguer, je le crains bien, la sécheresse et la longueur de cette étude bibliographique. Quelques phrases de Chateaubriand donneront à mon article, du moins pour un instant, un peu de couleur et de vie. Pour illuminer une mansarde pauvre et nue, ne suffit-il pas quelquefois d'ouvrir une fenêtre et d'y faire entrer un rayon de soleil?

Le livre I" de la seconde partie des Mémoires est

(i) Jules Janin, loc. cit. -~ Revue de Paris, mars 1834.

ET LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 33

consacre au Génie du Christianisme. L'auteur, après avoir parlé des circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle page :

Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis quarante anne'es, il a produit parmi les générations vivantes ; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une étincelle des vérités civilisatrices de la terre ; si ce léger symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les générations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes prières, quand je serai parti ; mes fautes m'arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi : « Ouvrez-vous, portes éternelles ! Elevamini^portœ œternales! « (i).

Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces paroles, s'y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ^^^ l'ont pas voulu ; car aussitôt après, et sans que rien l'avertisse qu'ici prend fin un des livres des Mémoires.^ le lecteur tombe brusquement sur les lignes suivantes :

Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu^elle cessa d'être à moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma société habituelle. J'étais appelé dans les châteaux que Ton rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un fauteuil neuf. Cependant quelquesuns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que le Marais, échu à M^-^de la Briche, excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je me souviens que mon im-

(i) Mémoires d'outre-tombe, tom. IV, pag. 70,

mortalité allait rue Saint-Dominique-d'Enfcr prendre une place dans une me'chante voiture de louage, où je rencontrais M'"'-' de Vintimille et M"» de Fezensac. A Champlâtreux, M. Mole faisait refaire de petites chambres au second e'tage (i).

Quelle impression voulez-vous qu'éprouve le lecteur, lorsqu'il passe, sans transition, des portes éternelles à CCS petites chambres au second étage? Il n'est pas jusqu'à ce mot charmant sur M™' de la Briche, dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser, qui ne vienne ici à contre-temps, puisqu'il me fait sourire, au moment oii je devrais être tout entier à l'e'motion que la page citée tout à l'heure était si bien faite pour produire.

Voici qui est plus grave encore.

Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu'à l'année 1812, et qui s'est amusé avec lui de la petite guerre que lui faisait, à cette époque, la police impériale, laquelle avait déterré un exemplaire de V Essai sur les Révolutions et triomphait de pouvoir l'opposer au Génie du Christianisme , le lecteur se trouve à ce moment en présence de la vie de Napoléon Bonaparte. Il se demande pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout à coup suspendue. II a peine à s'expliquer cette soudaine et longue interruption, et si éloquentes que soient les pages consacrées à l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas voir une digression fâcheuse, un injustifiable horsd'œuvre.

(i) Tom. IV, pag. 71.

ET LES MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBE 35

Rétablissons lesdivisions créées parChateaubriand, et tout s'éclaire, tout s'explique.

Il a terminé le récit des deux premières parties de sa vie, de sa carrière de voyageur et de soldat et de sdi carrière littéraire ;\\ lui reste à raconter sa carr/ère politique. En réalité, c'est un ouvrage nouveau qu'il va écrire; et par où le pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, par une vue — à vol d'aigle — du Consulat et de l'Empire, préface naturelle de ces prodigieux événements de i8i4qui, en changeant la face de l'Europe, donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napoléon ce qui était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi, tout à son aise (i). Il lui consacre les deux premiers livres de sa troisième partie. Déjà, dans sa première partie, il avait esquissé à grands traits le tableau de la Révolution, de 1789 a 1792. Voici maintenant une vivante peinture de Napoléon et du régime impérial. Nous aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de i83o : trois admirables décors pour les trois actes de ce drame, qui fut la vie de Chateaubriand et qu'il a lui-même encadré, suivant la mode romantique du temps, entre un prologue et un épilogue, entre la description du château de Combourg, qui ouvre les Mémoires^ et les considérations sur Yavenir du inonde, qui les terminent. Pour ma part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littérature contem-

(i) Esprit des lois, liv. X, chap. xm.

3h CHATEAUBRIAND

porainc, dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance soit plus savante et plus belle.

En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avance en disant que les Mémoires d\)iitrctombe, ainsi divisés en parties et en livres, prennent une physionomie nouvelle. J'ajoute que, pour faire disparaître complèterHent ce « de'cousu » qu'on leur a reproché, il convient de supprimer, dans l'intérieur de chaque livre, ces divisions en chapitres, de deux à trois pages chacun, qui viennent à tout instant interrompre et couper le récit. Il faut enlever ces sommaires qui, intercalés dans le texte, en détruisent la continuité et la suite, et les reporter à la marf^c, en regard de chaque passage principal, de chaque épisode ou de chaque portrait. Resterait enfin, et ce serait mon devmtT desideratum, à restituer la véritable orthographe des noms cités dans les Mémoires et dont un trop grand nombre, dans les éditions actuelles, sont imprimés d'une manière fautive. Il est tel de ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre rédacteur des Actes des Apôtres et de V Ambigu^ qui revient presque à chaque page, sous la plume de Chateaubriand, dans le récit de ses années d'exil et de misère à Londres, et qui n'est pas donné une seule fois d'une façon exacte.

Vienne donc bientôt une édition des Mémoires d'outre-tombe conforme au plan et aux divisions de l'auteur, et les lecteurs qui auront sous les 3'^eux nos

ET LES MÉMOIRES DOUTRE-TOMBE Sy

livre, tel qu'il la conçu e: exe'cute', partageront, j'en suis siir, l'enthousiasme qu'il excita, il y a un demisiècle, chez tous ceux qui furent admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois.

Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maîtresses : d'une part, l'unité, la proportion, la beauté de l'ordonnance; — d'autre part, la souplesse, la vigueur, la grâce et l'éclat du style.

Quelques mots sur ce dernier point.

Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu'à ses dernières années, et que sa main, affaiblie par l'âge, y a fait en quelques endroits des retouches malheureuses, on s'est plu à y voir une œuvre de vieillesse et de déclin, comparable à la dernière toile du Titien, à ce Christ au Tombeau que l'on montre à Venise, à l'Académie des beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a signé d'une main tremblante, senescente manu. Rien de moins exact. Chateaubriand a commencé ses Mémowes au mois d'octobre 1811, au lendemain delà publication de Vllinéraire, c'est-à-dire à l'heure où son talent, en pleine vigueur, conservait encore la fraîcheur et la grâce de la jeunesse. De 181 1 à 1814, il écrit les premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie sur les landes et les grèves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprès de sa sœur Lucile, sous l'œil sévère de son père, ce grand vieillard dont il a tracé un portrait inoubliable. — La Restauration, en le jetant dans la vie politique, en l'obligeant à se mesurer avec les faits et à en tenir compte, à prouver et

à convaincre, au lieu de peindre seulement et de charmer, re'vèle chez lui des dons nouveaux et de nouvelles qualite's de style. Il se trouve que ce poète est un historien et un polémiste ; il e'crit \qs Réjlex ions politiques, la Monarchie selon la Charte, les articles du Conservateur , les Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry. Certes, ce n'est pas à ce moment que son talent baisse et que son génie de'cline. C'est à ce moment pourtant que prend place la re'daction d'une partie considérable des Mémoires. Le tableau des premiers mouvements de la Révolution, le voyage en Amérique, l'émigration, les combats à l'armée des princes et, jusqu'à la rentrée en France en 1800, la vie de l'exile à Londres, les années de misère et d'étude, de deuil et d'espérance, qui préparaient et annonçaient déjà l'avenir du poète, pareilles à cette aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui précède l'éclat du jour naissant et de la gloire prochaine : ces belles pages ont été écrites en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de loisir que laissaient à l'auteur les travaux et les fêtes de ses deux ambassades. Le récit de l'ambassade de Rome a été composé à Rome même, en 1828 et 1829; il est contemporain par conséquent de ces admirables dépêches diplomatiques qui sont restées des modèles du genre. Donc, ici encore, il ne saurait être question de déclin et d'affaiblissement littéraire. Ce qui vient ensuite,— la révolution de Juillet,le voyage à Prague et le voyage à Venise, les rêveries au Lido et sur les grands chemins de Bohême, les considérations sur Vavenir du

ET LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 89

inonde^ — tout cela est de la même date que les Etudes historiques et les célèbres brochures sur la Restauration et la Monarchie élective^ sur le Bannissement de Charles X et de sa famille, et sur la Captivité de M"^^ la duchesse de Berr/. Le ge'nie de l'écrivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe : l'éclair jaillissait encore de l'épée de Roland.

Reste, il est vrai, la partie des Mémoires qui va de 1800 à 1828, et qui a été écrite de i836 à iSSg. Cette partie est-elle inférieure aux autres ? En i836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l'âge précisément auquel M. Guizot commença d'écrire ses Mémoires, le plus parfait de ses ouvrages. En 1889, l'auteur du Génie du Christianisme avait soixante et onze ans, l'âge auquel Malherbe, dans l'une de ses plus belles odes, s'écriait avec une confiance que justifiait sa pièce même :

Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages; Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages Sa première vigueur (i).

Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors et faisait paraître le Congrès de Vérotte {2). Ce Vivre n'est pas autre chose qu'un fragment des Mémoires : Tauteur s'était résolu à le détacher de son œuvre et à le publier séparément, parce que cet épisode, en raison des développements qu'il avait reçus sous sa plume, aurait dérangé l'économie

1) Malherbe, liv. I, ode ix.

(2) Deux vol. in-8% i838

de ses Mémoires et leur eût enlevé ce caractère d'harmonieuse proportion qu'il voulait avant tout leur conserver. Tant vaut le Congi'ès de Vérone^ au point de vue du style — le seul qui nous occupe en ce moment — tant vaut nécessairement toute la partie dts Mémoires cC outre-tombe^ composée à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comment un excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du Congres de V^éroue :

Ce livre est une belle œuvre d'historien et de poliiique ; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne faitelle pas à son talent d'écrivain ? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux dépens Tune de l'autre ; toutes les deux sont à la fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette dernière production ; nous devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme d'Etat dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux, le peintre des mœurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration... On a l'air de croire que l'auteur d\Atala et des Martyrs n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque « de sa plus verte nouveauté »... Ce talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; !a vie et le travail l'ont

affermi et comple'te' ; sans rien perdre de sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant ; le mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir, et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière (i).

A l'appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des Mémoires d' outre-tombe que Chateaubriand avait intercalés dans le texte du Congrès de Vérone. N'est-ce pas là la preuve, une preuve décisive, que la portion des Mémoires écrite de i836 à iSSg, la seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède en rien aux autres parties de l'ouvrage ?

VIIÏ

Par le style comme par la composition, les Mémoires d'outre-tombe sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout en maintenant le premier rang à son in-

(i) A. Vinet. Etudes sur la littérature française au dix-neuvième siècle, tome I, page 432.

comparable prédécesseur, n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par plus d'un endroit. Dans un éloquent article, publié en iSbj et que n'ont oublié aucun de ceux qui l'ont lu, Montalembert a dit de Saint-Simon : « Il est tout, excepté poète; car il lui manque l'idéal et la rêverie. » (i). Chateaubriand, dans ses Mémoires^ est poète et grand poète. Qu'il promène ses rêves d'adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard surles lagunes de Venise; qu'il écoute, sentinelle perdue aux bords de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s'éveille, aux premières blancheurs de l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende, sur la route de Gand à Bruxelles, a l'angle d'un champ, au pied d'un peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom, qui s'appellera demain Waterloo, il a partout — et c'est Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser — il a, en toute rencontre, des passages d'une grâce, d'une suavité magique, oii se reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur ; \\ Ql de ces paroles qui semblent couler d'une Veinée d'or! (2)

A côté du poète, les Mémoires d'outre-tombe nous montrent l'historien, cet historien que Saint-Simon n'a pas été. La vie de Napoléon Bonaparte par Chateaubriand (3) n'est qu'une esquisse — mais une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec

(i) Le Correspondant, livraison du 25 janvier i85j. Article sur la Nouvelle édition de Saint-Simon. Réimprimé dans les Œuvres de Montalembert, tom. VI, pag. 4o5 et Soy.

(2) Causeries du lundi, tom. I, pag. 408, 424.

(3) Tom. V ctVI des Mémoires.

ET LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 43

une incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants de victoire, retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le cri de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers. Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en main la cause de Pie Vil, du chef de la chrétienté, arraché du Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à clef, ou lorsqu'il fait entendre, à l'occasion d'un pauvre pêcheur d'Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation indignée :

Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux qu'ils causent; il faudrait être témoin de l'indiffe'rence avec laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un coin du globe où ils n'ont Jamais mis le pied. Qu'importaient au succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des Etats romains? Sans doute il n'a jamais su que ce chétif avait existé ; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde n'aperçoit en Napoléon que des victoires; les larmes dont les colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi je pense que, de ces souffrances méprisées, île ces calamités des humbles et des petits, se forment, dans les conseils delà Providence, les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie ; le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre ; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant

vers le ciel : Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d'Albano; quelques mois après, il ctait banni chez les pêcheurs de l'île d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-HéR'ne(i).

Il y a des défauts, sans doute, et en grand nombre, au cours de ces onze volumes, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en plus d'un endroit, — la remarque est de Sainte-Beuve, — un cliquetis d'érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et de plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange quand il n'est pas faux (2). Mais, au demeurant, que sont ces taches dans une œuvre d'une si considérable étendue et où étinceilent tant et de si rares beautés ?

Je me suis laissé entraîner bien au delà des bornes que je m'étais tracées. Il n'entre nullement dans mon dessein de faire ici une étude complète des Mémoires d'outre-tombe. L'objet du présent travail est beaucoup plus modeste. Il se propose seulement d'appeler l'attention des éditeurs des Mémoires sur les conditions dans lesquelles il conviendrait, je crois, de les publiera l'avenir. Cependant, puisque j'ai été conduit à parler, trop longuement sans doute, des mérites du

(i) Tom. VIII, pag. 2o3.

(2) Causeries du lundi, tom. I, pag. 420,

ET LES MÉMOIRES d'oUTRE-TOMBE 46

livre, je ne terminerai pas sans dire un mot d'une question qui domine singulièrement, à mes yeux, la question littéraire. Il ne suffit pas qu'une œuvre soit belle : il faut encore , il faut surtout qu'elle soit morale.

A l'époque où les Mémoires d'outre-tombe paraissaient dans la Presse, George Sand — qui aurait peut-être sagement fait de se récuser sur ce point — écrivait à un ami : « C'est un ouvrage sans moralité. Je ne veux pas dire par là qu'il soit immoral, mais je n'y trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime à lire même au bout d'une fable ou d'un conte de fées » (i).

Précisément à l'heure où l'auteur de Lêlia prononçait cet arrêt, une autre femme, M™^ Swetchine, avec l'autorité que donnait à sa parole toute une vie d'honneur et de vertu, écrivait de son côté, après une lecture des Mémoires :

Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brève n'est faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout fuit devant nous jusqu'au rivage immobile.

Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il choque tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit

(i) Lettre de George Sand, citée par Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tom. I, pag. 421. — Si sévère qu'elle se montre ici pour Chateaubriand et SCS Mémoires, George Sand ne peut s'empôcher de terminer sa lettre par ces lignes: « Et pourtant, malgré tout ce qui me déplaît dans cette œuvre, je retrouve à chaque instant des beautés de forme grandes, simples, fraîches, de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux, u

le bien après avoirditle mal et se montre successif comme la pauvre nature humaine...

Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les hauts sentiments du cœur humain. « Mon zèle, dit-il, sur l'émigration surpassait ma foi », et puis sur cette même émigration viennent deux pages admirables.

Combien son mouvement religieux est vrai ! Jamais il ne le blesse, ni par inadvertance ni par désir de bien dire...

Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand n'ait pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respectée, qu'il n'ait pas glorifiée de tout l'éclat de son pinceau ? Quel est donc le devoir dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage .-* On veut bien qu'il ait été quelquefois sublime d'égoïsme ; avec plus de justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances capable d'élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un homme peut-être, mais aune idée, à un sentiment incessamment vénéré. Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme en qui la vérité règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu à son imagination, mais l'abnégation, le détachement de lui-même, aurait trop coûté à sa volonté. De là des côtés faibles, une insuflfisance de la raison, qui a nui à la dignité de son caractère, à son attitude dans le monde, mais n'a jamais rien coûte' à l'honneur (i).

C'est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a été le plus grand écrivain du dix-neuvième siècle. Mais il n'est pas seulement en poésie l'initiateur et le maître :

(i) M"' Swetcliine, sa vie et ses œuvres, par le comte de Falloux, tom. I, pag. 339. — Extrait d'une note de M"* Swetchine sur les Mémoires d'ontre-tombe.

Tu duca, tu signore e tu maestro.

Il est aussi le maître de l'honneur; et, comme me l'e'crivait un jour Victor de Laprade, — qui avait cependant de bonnes raisons pour ne pas déprécier la poésie et pour la mettre en bon rang, — « l'honneur passe avant tout, même avant la poésie » (i).

25 mai 1892.

(i) Lettre du 7 octobre 1880.

ET SON NOUVEAU BIOGRAPHE lO

Un libraire de Londres, qui porte le nom de Walter Scott (excusez du peu !) a entrepris, voilà déjà plusieurs anne'es, de publier, sous ce titre général : Grands écrivains [Great Writers)^ une série de petits volumes, d'un format élégant et d'un prix peu élevé, contenant chacun la biographie d'un écrivain célèbre. L'idée était bonne et a réussi. Reprise en France par la librairie Hachette, sous ce titre : Les Grands écrivains français, elle n'a pas eu un moindre succès. Cette agréable et intéressante collection, qui compte déjà plus d'une œuvre excellente, le Mirabeau de M. Edmond Rousse, par exemple, et le Saint-Simon de M. Gaston Boissier, vient de s'enrichir d'un nouveau volume : Chateaubriand, par M. de Lescure.

Chateaubriand est, après Napoléon, la plus grande

(i) Les Grands écrivains français. CHATEAUBRIASD, par M. DE Lescure. — Un vol. in-i6, librairie Hachette, 1892.

5o CHATEAUIiRIAND

figure du xix" siècle. Dans Tordre litte'rairc, il n'est pas seulement le premier, il est à l'entrée de toutes les voies par où s'est engagée la littérature de son temps; c'est de lui que procèdent les poètes comme- Lamartine et Victor Hugo, Alfred de Vigny et Victor de Laprade; les historiens comme Augustin Thierry et Michelet, Guizotet Barante; les romanciers comme George Sand et Jules Sandeau ; les publicistes comme Carrel et Genoude ; les critiques comme Villemain et Pontmartin; les orateurs comme Montalembert et Lacordaire. « Aujourd'hui, écrivait Augustin Thierry en 1840, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé (le récit d'Eudore au VP livre des Martyrs)^ je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration ; il n'en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile :

Tu duca, tu signore e tu maestro » (i).

Ce qu'écrivait Augustin Thierry, tous le pensaient, tous le disaient alors, et, plus haut que personne, Sainte-Beuve qui depuis... mais alors il était le plus fervent et le plus pieux des disciples. La réaction commença dès le lendemain de la mort du grand écrivain. Ce fut, au moment où parurent les Mémoires

(i) Augustin Thierry, Préface àts Récits des temps mérovingiens.

ET SON NOUVEAU BIOGRAPHE Dl

d'outre-tombe, une explosion de rancunes et de jalousies, un vent de colère qui semblait devoir tout emporter. Les envieux étaient d'ailleurs admirablement servis par la fortune. ïls avaient rencontré, pour marcher à leur tête et mener la campagne, un homme d'un merveilleux talent, Sainte-feuve. lui-même qui, pendant vingt ans, ava1i(^olligé, entassé des notes secrètes contre celi|i qu'en pNQ^ ilcélébrait, il encensait, il adorait. Ces petites notes, ceSpapiers secrets, il les distilla, il les exploita, pendant vingt autres années, avec un art, avec une perfidie sans égale, vraiment pareil alors, lui le grand prêtre de la critique, à ce Mathan, dont le fidèle Abner dit à la première scène à'Athalie :

Ce temple l'importune, et son impiété

Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.

Pour le perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente ;

Quelquefois il le plaint, souvent même il le vante,

Affectant au besoin une fausse douceur,

Et par là de son fiel colorant la noirceur...

Quand Sainte-Beuve mourut en 1869, ^^ pouvait croire qu'il avait réussi. Grande était son erreur, nous le savons maintenant. Chateaubriand a repris sa place, la première. L'homme et l'écrivain ont reconquis l'admiration universelle. La vraie critique est unanime à saluer en lui la splendeur du talent et la grandeur du caractère. C'est hier que ^l. Emile Faguet écrivait ces lignes :

Chateaubriand est la plus grande date de l'histoire littéraire de la France depuis la Pléiade. Il met fin à une évolution littéraire de près de trois siècles, et de lui en naît

une nouvelle qui dure encore, et se continuera longtemps. Ses ide'es ont affranchi sa génération ; son exemple en a fait lever une autre; son génie anime encore celles qui ont suivi... Son influence sur les mœurs a été considérable, a ce point qu'il les a touchées en leur source, au fond de l'âme... Son génie littéraire a ouvert toutes grandes toutes les sources. Il a compris toutes les beautés de tous les temps et de tous les mondes, et invité tous les talents à y puiser... Il est l'homme qui a renouvelé l'imagination française (i).

Ce jugement est aussi celui de M. de Lcscurc qui, à cette question : « Que restera-t-il de l'œuvre de Chaeaubriand ? » fait la réponse suivante :

« Il en restera, malgré les défectuosités du plan et de l'exécution, mais grâce au prestige historique d'un livre qui a été un événement, et plus encore aux nouveautés et aux beautés de la forme, le Génie du Christianisme. Il en restera Atala., René, toute la partie descriptive, narrative, historique et dramatique des Martyrs, V Itinéraire., le Voyage en Amérique et le Voyage en Italie, des fragments des Natchc^ et des Etudes historiques, le Congrès de Vérone et les Mémoires d'outre-tombe. En somme, la plus grande partie de l'œuvre demeure et demeurera debout.

« Ce qui en reste et en restera aussi, c'est l'intiuence de l'œuvre du maître sur des élèves, devenus maîtres à leur tour, qui sont sortis de son école, qui sont les enfants de cette grande famille historique, artistique et littéraire dont il est le chef incontesté ! »

(i) Etudes liUéraires sur le XIX' siècle, par Emile Faguet.

Cette conclusion, le volume de M. de Lcscure la met en une e'clatante lumière. Mais Tauteur ne s'en est pas tenu là. Certaine école, aujourd'hui assez en faveur, professe qu'il convient de séparer l'homme de l'écrivain, que le second seul importe, qu'il est superflu, inconvenant même et presque ridicule de se préoccuper de sa vie, de son caractère, de ses actes, du moment que l'on a ses œuvres. M. de Lescure, à aucun degré, n'appartient à cette école. Aussi a-t-il mis tous ses soins à nous donner une biographie exacte de Chateaubriand, puisée aux sources, pleine de détails curieux et neufs. Sans doute elle n'est pas complète \ elle ne pouvait pas l'être, en raison du peu d'espace dont l'auteur disposait; telle qu'elle est cependant, elle est la meilleure qui ait été faite jusqu'ici, et sur plus d'un point, particulièrement sur les origines et sur la famille du grand écrivain, sur les années d'enfance et de jeunesse, elle apporte des documents nouveaux, des pièces originales ; elle restera comme un complément nécessaire des admirables récits des Mémoires d' outre-tombe. M, de Lescure, on le sait de reste, est un maître en ces questions de biographie et d'histoire littéraire ; il est de ceux, trop rares, dont l'érudition est à la fois agréable et sûre.

C'est tout au plus si, en deux ou trois endroits, on le pourrait prendre en défaut.

Je trouve, par exemple, à la page 117, une toute petite inexactitude, qui ne concerne point d'ailleurs Chateaubriand, mais M. Royer-Collard. « La session de 1828, dit M. de Lescure, s'ouvrait sous d'assez heureux auspices, sauf le danger d'un choc et d'un conllit entre deux entêtements proverbiaux : celui de M. Ro3'er-Collard, président de la Chambre, encore raidi par le succès d'une sextuple élection, et celui de Charles X. » M. Royer-Collard avait eu, non une sextuple, mais bien une septuple élection. Il avait été nommé par sept collèges, à Vitry, à Châlons, à Paris, à Lyon, à Neufchâteau (Vosges), à Melun et à Béziers (1).

D'après M. de Lescure, la brochure Z)e Buonaparte et des Bourbons (2), parut le 3o mars 1814 (3). Cela n'est pas tout à fait exact, non plus que l'indication donnée par M. Henri Houssaye, dans son ouvrage sur 1814 où il est dit, page b~o : « La philippique de Chateaubriand : Buonaparte et les Bourbons^ parut le 3 avril. '> C'est le 4 avril seulement que le Journal des Débats (4) publia un premier extrait de la fameuse brochure; la mise en vente eut lieu le mardi 5 avril. M. Henri Houssaye, M. Thiers dans son Histoire du

(i) La Vie politique de Royer-Collard, par M. de Barante, tom. II, pag. 347.

(2) Voici le titre complet : De Buonaparte, des Bourbons et de la nécessité de se rallier à nos princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de l'Europe.

(3) Lescure, pag. 93.

(4) Le 3i mars, M. Berlin était rentré en possession du Journal de l'Empire, qui reparut le i«"" avril, sous son ancien titre de Journal des Débats.

consulat et de l'empire, ne parlent de Técrit de Chateaubriand qu'avec colère, presque avec mépris. M. de Lescure en porte au contraire un jugement plein de modération et de justesse. Mais, par suite de l'exiguité de son cadre, il n'a pu y consacrer que deux pages. Comme la publication de cette terrible brochure est une des dates les plus importantes de la vie de Chateaubriand, comme elle marque avec éclat son entrée dans la carrière politique, on me pardonnera de m'y arrêter quelques instants.

J'ai tout d'abord à cœur d'écarter de la mémoire de l'illustre écrivain un reproche qui lui a été souvent adressé, et qui, grâce à Dieu, est sans aucun fondement. Non, Chateaubriand n'a pas manqué aux lois de la générosité, de l'honneur et du patriotisme en composant et en publiant son éloquente philippique. On oublie trop aisément que ces pages véhémentes, passionnées, ont été préparées, écrites avant la chute de l'Empire, à quelques pas des Tuileries (i), sous l'œil d'une police qui pénétrait partout et pour laquelle il n'y avait rien de sacré. On oublie trop aisément que, dès le 5 août 1806, alors que l'Empire était à l'apogée de sa grandeur et se pouvait rire des vaines attaques d'une presse impuissante. Napoléon écrivait lui-même à l'un de ses maréchaux, à Berthier, une lettre datée de Saint-Cloud, pour lui signifier qu'il eût à faire fusiller dans les vingt-quatre heures

(i) Dans l'hiver de i8i3-i8i4, Chateaubriand avait pris un appartement rue de Rivoli, en face de cette grille du jardin des Tuilerie» devant laquelle il avait entendu crier la mort du duc d'Enghien.

les libraires d'Augsbourg et de Nuremberg coupables d'avoir vendu une brochure de M. de Geniz dirigée contre sa politique (i). Il ordonnait en même temps que les libraires de Vienne et de Lintz, expéditeurs de la même brochure, fussent condamnés à' mort comme contumaces et fusillés s'ils étaient saisis. — Ordres terribles, qui reçurent leur exécution dans la mesure du possible : le libraire Palm, arrêté à Nuremberg le 26 aoiît, fut traduit sur-le-champ devant une commission militaire et fusillé trois heures après sa condamnation. Reconnaissons-le, il y avait bien quelque courage à préparer une brochure telle que celle de Chateaubriand sous la domination, ébranlée sans doute, mais encore formidable, de l'homme qui avait écrit la lettre de Saint-Cloud (2).

Composé à l'ombre même du trône de Napoléon, l'écrit sur Biionaparte et les Bourbons n'a été publié, il est vrai, qu'après l'entrée des alliés à Paris. Mais a-t-il eu pour effet de briser entre les mains de l'empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succès pour le salut de la patrie ? Non. Lorsque parurent, dans le Journal des Débats du 4 avril, les premiers extraits de la brochure, la déchéance de Napoléon avait été votée par le Sénat, par le conseil municipal de Paris, par les membres du corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal Marmont avait

(i) Corresfondance de Napoléon, tom. XIII, pag. Sj.

(2) On peut lire, dans l'intéressant volume de M. Pailhès, le récit des terreurs de M"" de Chateaubriand à l'époque où son mari composait sa brochure. M"' de Chateaubriand d'après ses ^Mémoires et sa Correspondance, par l'abbé G. Pailhès.)

signé la veille, avec le prince de Schwarzenberg, la Convention d'Essonne (3 avril) ; et le matin même, à Fontainebleau, les maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arraché à l'empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement l'offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis qu'il y avait lui-même et lui seul attirés.

A cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et les coalisés : la victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu, s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne s'agissait plus que de savoir si le trône, d'où il allait descendre, appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire pencher du côté des Bourbons. Elle valut pour leur cause, selon l'expression de Louis XVIII, plus qu'une armée.

Si tel a été l'effet de cet admirable écrit, s'il a exercé une si rapide et si grande influence, ce n'est pas seulement dans le génie de l'écrivain, dans la chaleur et l'éclat du style qu'il en faut chercher l'explication. Chateaubriand n'a fait que traduire, avec une incomparable énergie, ce qui était au fond de presque toutes les âmes : de là surtout le succès prodigieux de sa brochure. Quand il retraçait d'un pinceau si vigoureux l'exécution du ducd'Enghien, le despotisme sans limites de l'administration impériale, la liberté indi-

58 CHATIÎAUBRIAND

viduelle et la liberté de la presse foulées aux pieds, la France décimée par la conscription et par les levées extraordinaires, les sentiments qu'il exprimait étaient ceux qui animaient à cette époque la nation presque tout entière. « Ne l'oublions pas, a dit M. Villemain (et des témoignages sans nombre en sont la preuve authentique), ce que l'écrit de M. de Chateaubriand renfermait de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de l'Empire, le ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les tyrannies locales et l'oppression publique, n'excédait en rien le grief et la plainte de la France à cette époque » (i). — Le Sénat lui-même venait de résumer, dans les considérants de son décret de déchéance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait pas lui appartenir d'être l'organe et le vengeur de la conscience publique, à l'heure où elle recouvrait enfin la faculté de se faire entendre. Cet honneur revenait de droit à l'homme de génie et de cœur qui, le 2 1 mars 1804, avait seul répondu par sa démission à l'attentat de Vincennes.

Sans doute, il y avait, dans le violent réquisitoire de Chateaubriand, des allégations erronées, des attaques sans fondement, des invectives sans justice ; mais ces exagérations, ces erreurs n'étaient-elles pas inévitables après tant d'années de compression, de silence et, il faut bien le dire, de mensonge? Et aujourd'hui, après trois quarts de siècle, si elles ne

(i) M. Villemain, M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire et politique sur son temps, pag. 200 — i858.

ET SON NOUVEAU BIOGRAPHE 5c)

subsistent plus, désavouées depuis longtemps par Chateaubriand lui-même, n'est-il pas vrai que le corps principal de l'accusation reste debout ? Les plaidoiries les plus habiles n'ont pu le faire disparaître, et lorsque le moment sera venu pour la postérité de prononcer sur Napoléon un arrêt impartial et définitif, elle devra tenir compte de ces pages impérissables où retentit quelque chose de plus éloquent que la \oix d'un homme de génie, où l'on entend le cri de tout un peuple échappé aux étreintes du despotisme (i).

J'arrive à la seule erreur vraiment grave commise par M. de Lescure dans sa très remarquable Etude. Elle a trait aux Mémoires d'outre-tombe. « Les Mémoires d'outre^tombe^ dit-il, par une première déception, une première ironie, presque un premier ridicule, furent publiés, 7ion le lendemain^ mais la veille de la mort de leur auteur. Ce furent des Mémoires d'avant -tombe., parus plusieurs mois avant que les Parques, « nos derniers éditeurs », disait Chateaubriand, eussent fait œuvre de leurs ciseaux. Les Mémoires furent publiés au lendemain de la révolution de Février., à la veille de la révolte sociale de

(0 En 1872, Victor de Laprade a réédité l'écrit de Chateaubriand, en le faisant précéder d'une préface éloquente, qui est trop peu connue (Paris, 1872, Félix Girard, libraire-éditeur, rue Cassette, 3o).

6o CHATEAUBRIAND

Jiiin^ par l'impaiience aveugle d'éditeurs moins impassibles et moins dc'sintéressés que les Parques... Ce livre puissant et terrible démasquait inopportunément la batterie de ses colères, de ses vengeances, de ses représailles, en pleine elTervescence de révolution et de réaction, mêlant le bruit de son canon scandaleux au bruit sinistre et menaçant de la mousqueterie et de l'artillerie d'une guerre de rues et de barricades. Chateaubriand avait en vain proteste contre cette exploitation aussi maladroite que cynique de son œuvre. Ses acquéreurs, fatigués de payer pension aune longévité onéreuse, avaient écouté les propositions d'Emile de Girardin, et les Mémoires avaient été publiés en feuilleton dans le journal la Presse... Cette publication anticipée, inopportune, contraire aux conventions, avait été le dernier grand chagrin de sa vie, dont il avait hâté la fin » (i).

L'affirmation est très nette : les Mémoires d'outretombe auraient été publiés dans la Presse dès le lendemain de la révolution de Février, avant les journées de Juin 1848, du vivant de Chateaubriand. Cette publication anticipée l'aurait même affecté à ce point, qu'elle aurait contribué à abréger ses jours.

Chateaubriand est mort le 4 juillet 1848. A ce moment, pas une ligne des Mémoires n'avait encore paru dans le journal la Presse. Emile de Girardin publiait, en tête de son journal, le 27 septembre 184S, les alinéas suivants :

(i) Lescure, p. 188.

SON NOUVEAU BIOGRAPHE (j 1

Le 14 octobre, la Presse commencerala publication des Mémoires d' outre-tombe ; il n'a pas dépendu de la Presse de commencer plus tôt cette publication ; il y avait, pour la levée des scellés, des délais et des formalités, qu'on n'abrège ni ne lève au gré de son impatience.

Entin les scellés ont été levés samedi.

Le premier chapitre — le premier feuilleton — parut le 21 octobre 1848, trois mois et demi après la mort de Chateaubriand (i).

Je signalerai en terminant à M. de Lescure deux ou trois documents qu'il n'a sans doute pas connus et qui me semblent devoir figurer dans une biographie du grand écrivain.

Un de ces bons érudits de province, auxquels on a le très grand tort de ne pas rendre une suffisante justice, iNL Tabbc Guillotin de Corson, consultant, il y a quelque temps, un registre de l'ancien évêché de

Saint-Malo, y a trouvé les lettres de tonsure de

Chateaubriand. En voici le texte :

« Gabriel Courtois de Pressigny, par la miséricorde divine et la grâce du Saint-Siège apostolique, cvèque de Saint-Malo, etc.

« Nous faisons connaître que le jour de la date de ces présentes lettres nous avons promu et nous promouvons à la première tonsure cléricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher fils noble François- Augustc-René de Chateaubriand, fils de René Auguste et de dame Apostoline-Jeanne-Suzanne de

(i) Voir le chapitre préccJent.

02 chati:aubriand

Bcdée, son épouse, laïque de la ville et paroisse de Saint-Malo, procréé de légitime mariage, examiné ci trouvé capable et idoine.

« Donné à Saint-Malo, sous notre seing et nôtresceau et sous la signature de notre secrétaire, l'an du Seigneur 1788, le 16^ jour de décembre.

a Sig-ne : G, évcque de Saint-Malo.

« Par mandement,

« Met, secrétaire. »

Le futur auteur du Génie du Christianisme recevant la tonsure, le fait est assez curieux. Cette pièce confirme ce que Chateaubriand lui-même avait écrit dans ses Mémoires :

« Ce fut à cette époque (décembre 1788), que mon frère, suivant toujours ses projets, prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour cela me faire entrer dans la cléricature : elle pouvait m'ctrc donnée par M. Courtois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle n'avait plus ses enfants avec elle, elle passait le jour à l'église,

la soirée à tricoter Comme M"^ de Chateaubriand

était une véritable sainte, elle obtint de l'évcque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature ; il s'en faisait scrupule : la marque ecclésiastique donnée à un laïque et à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la simonie. M. Courtois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon et pair de France, est un homme de bien et de mérite. Il était

jeune alors, protégé de la reine, et sur h chemin de la fortune, où il est arrive' plus tard par une meilleure voie : la persécution. Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée aucôté, auxpieds du prélat; il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête ; cela s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes » (i).

C'est du reste un des caractères des Mémoires d'outre-tombe d'être presque partout, dans les petites choses comme dans les grandes, d'une exactitude irréprochable.

M. de Lescure a rendu justice à cette œuvre admirable, le plus beau monument littéraire du xix^ siècle. N'a-t-il pas mis cependant trop de complaisance à signaler ce qu'il appelle les sévérités implacables de l'auteur pour ses contemporains, ses outrances de colère, de haine et de mépris, ses férocités de rancunes et de représailles ? Il y aurait bien à rabattre de ces reproches, si c'était le lieu d^ le faire. Je me bornerai à dire ici que dans ces pages, toutes remplies, assuret-on, « d'un débordement de personnalité, d'une exubérance d'orgueil, d'une idolâtrique complaisance de l'auteur pour lui-même », Chateaubriand n'a jamais fait la moindre allusion aux actes de générosité dont sa vie fut pleine. J'en citerai deux ou trois seulement, que je prends au début et à la fin de sa carrière. Suivant une vieille habitude, dont je ne me corrigerai jamais, j'en ai peur, (que M. Melchior de Vogué me le pardonne !) j'indiquerai mes sources.

(i) Mémoires d'outre-tombe, tom. I, pag. 229, 233.

Dans une lettre du 3o avril 1834, écrite de Naples. où il était alors charge d'affaires de France, par le baron Billing, je lis ce qui suit :

... Vous saurez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non seulement m'honorer d'un intérêt dont j'ai plus tard éprouvé les effets, mais qu'il daigna aussi m'accorder quelque part dans sa confiance. Connaissant ma lc>ngue habitude du pays où il venait représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes mains, souvent presque sans examen, les lettres qu'il recevait de l'inicrieur de TAngleierre. Un jour il s'en trouva une dont l'écriture, la forme même, excitèrent particulièrement mon attention... Je l'ouvris. Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait entièrement perdue de vue depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du génie !) conservait encore le nom poétique dont il l'avait baptisée en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de sa joyeuse enfance et lui racontait comment, depuis cette époque, elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune clergjrman une union qui faisait la félicité de son existence. Elle lui demandait la grâce de paraître devant lui pour lui présenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses vieux parents, l'ambassadeur du puissant roi de France, des bienfaits dont l'auteur pauvre, et alors ignoré, de VEssai sur les Révolutions, les avait jadis comblés. « Vous ne pouvez oublier, disait-elle, que, sachant mes parents dans la détresse, vous avez compati à des maux que vous éprouviez vous-même, au point d'abandonner généreusement à vos humbles hôtes tout le produit de l'ouvrage que vous veniez de mettre au jour! »

Quand je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand et que je lui demandai quel jour je devais indiquer

ET SON NOUVEAU lîIOGRAl'MK OD

à cette jeune femme pour qu'elle accomplît le devoir dont elle avait à s'acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de cette confusion enfantine que vous lui connaissez; il e'iait confus que même l'un de ses plus sincères admirateurs eût surpris un nouveau trait de son admirable caractère ! (i).

Quarante-deux ans s'étaient écoule's. Dans cet intervalle, Chateaubriand avait été' ministre d'Etat et ministre des affaires étrangères, pair de France, ambassadeur à Berlin, à Londres et à Rome ; mais l'ancien ambassadeur, l'ancien ministre, le pair de France démissionnaire était pauvre comme au temps où il écrivait à Londres ï Essai su?' les Résolutions. Le 3o septembre iSSg, la mort de Michaud, l'historien des Croisades, laissa vacante, à l'Académie française, la pension de 5oo francs que les règlements ajoutent au traitement ordinaire des membres les plus vieux de l'Académie. Cette pension, aux termes des mêmes règlements, ne peut pas être refusée, à moins que l'académicien, à qui elle est dévolue, ne prouve authentiquement qu'il possède trois mille livres de rente sur le grand-livre (ô chiffres de l'âge d'or !). Jusqu'alors cette pension n'avait été refusée par personne. Lorsqu'on informa Chateaubriand qu'elle lui était acquise, il répondit qu'il refusait positivement, ne voulant pas, disait-il, profiter des dépouilles d'un mort. « Quantau droit de refuser cette pension, ajouta-t-il, en prouvant

(i) Lettre à M. Jules Janin. — Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, 1^34, pag. loi.

66 CHATKAUBKIANl)

que j'ai 3.ooo francs de renie sur le grand-livre, je demande à l'Académie la grâce de m'accorder cent ans pour faire mes preuves » (i).

A l'époque où il écrivait cette lettre, Chateaubriand n'avait pour vivre que la pension viagère qui lui était faite par la Société propriétaire de .--es œuvres. Un jour — c'était en 1841, et M"'^ Récamier habitait alors, à Passy, la maison de Beau-Séjour, — un des habitués de son salon parla du statuaire F... et de l'état de profonde misère dans lequel il était tombé. La veille, huissiers et recors avaient fait une descente chez lui et avaient tout saisi, si bien qu'à l'homme de talent il ne restait plus qu'un grabat et son ciseau. M'"*^ Récamier fut vivement touchée du récit de cette infortune. Chateaubriand étant venu chez elle dans l'après-midi, comme il faisait tous les jours, elle lui redit ce qu'elle avait appris le matin, et elle le redit si bien, que le soir, au moment où l'ami du statuaire allait se coucher, il vit arriver chez lui M. Ballanche, qui lui dit : « M"^^ Récamier a vu M. de Chateaubriand, lui a appris ce qu'elle tenait de vous, et voici un billet de mille francs qu'elle a reçu de lui pour F..., veuillez le lui remettre » (2).

Chez Chateaubriand le caractère était à la hauteur

du génie; l'homme égalait l'artiste. Elle est de lui

cette belle parole, qui pourrait servir d'épigraphe à

tous ses écrits : « Les grands génies doivent peser leurs

paroles; elles restent, et c'est une beauté irréparable. »

i3 juin 1892.

( i) L'Opinion publique, du 3 août 1848. 2 La Mode, n" du ?i juillet 184t.

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Dans son récent et remarquable volume — Regards historiques et littéraires, — M. Melchior de Vogiié dit leur fait à ces pauvres diables de critiques — dont je suis. « Connaître par le sentiment est le plus haut degré de connaissance. » C'est un mot de Vauvenargues, et M. de Vogiié veut qu'on s'y tienne. A ses yeux, l'érudition, la recherche, le document, ce qu'il appelle, non sans quelque dédain, la curiosité littéraire, sont choses fâcheuses, funestes même. Il leur préfère « la méthode instinctive ». — « Avec notre passion des curiosités littéraires, écrit-il, nous sommes sujets à perdre la vue les véritables exigences du public; il s'inquiète peu de nos dossiers, de nos sources, de nos recherches et de nos trouvailles; il veut qu'on lui fournisse une image nette et agréable des objets qu'il connaît confusément. Le public jugera toujours comme Dorante, dans la Critique de VEcolc

(i) La. Jeunesse de Lamartine, d'après des documents nouveaux et des lettres inédites, par Félix Reyssié; un vol. in-8, librairie Hachcue et C", 1892.

68 IV JEUNESSE DE I.AMAK 1 INli

des femmes : il trouvera étrange tous les raffinements mystérieux, et, sans le congé de iMM. les experts, il dira que le grand art est de plaire, et qu'on doit peu se soucier du reste » (i). Partant de là, l'éloquent académicien condamne toutes les recherches biographiques, tous les travaux qui tendent à faire la lumière sur un événement ou sur un homme. Défense nous est faite de toucher aux légendes ! Après tout, ce qui importe, ce n'est pas la vérité, c'est \ix poésie.

On pense bien que je n'ai nul dessein de combattre cette thèse. Je ne pourrais le faire sans avoir l'air de plaider fro domomeâ. Pas n'est besoin, d'ailleurs, de la réfuter, pour avoir le droit de louer le livre de M. FélixReyssié. Les partisans delà « méthode instinctive » ne sauraient, en effet, lui tenir rigueur, puisque, s'il a le tort de produire des documents nouveaux et des lettres inédites., il le rachète en nous fournissant de Lamartine une image parfaitement « agréable ». C'est pourquoi je me sens tout à fait à l'aise pour parler de la Jeunesse de Lamartine et pour signaler au lecteur quelques-unes des « trouvailles » de M. Reyssié.

Lamartine est issu, du côté paternel, d'une famille originaire de Cluny, dénommée primitivement Alamartine. A la fin du xv!*^ siècle, elle tenait en cette

il) Regards historiques et littéraires, pag. ;:o.

LA JEUNESSE DE LAMARTINE 6ç)

ville un rang distingué; un Alamartine figure, en l'année 1572, dans les mémoires de Condé, parmi « les seigneurs et signalés de la ville de Cluny », dont l'abbé Claude de Guise « a tiré de grosses sommes de deniers » (i).

Le grand-père du poète, Louis-François de Lamartine, seigneur de Monceau, de la Tour de Mail!}', de Péronne, de Champagne, d'Urcy, Montculot, Poissot, Quéminé et autres lieux, ancien capitaine aux régiments de Tallard et de Monaco-Infanterie, chevalier de Saint-Louis, épousa, le 25 août 1749, à Morez (Jura), Jeanne-Eugénie Dronier de Pratz, fille de messire Claude-Antoîne-Joseph Dronier, écuyer, conseiller honoraire au Parlement de Besançon, seigneur du Villard, Pratz et autres lieux, et de Cécile- Eugénie Dolard, dame du Taillac.

M"^ Dronier de Pratz était une riche héritière ; elle cipportait à son mari des biens importants sis en Franche-Comté : le château de Pratz, la terre du Villard, celle des Amorandes, la forêt du Fresnoi, des usines à Morez, etc.

Six enfants naquirent de l'union de Lamartine- Dronier de Pratz : trois filles et trois fils. Le troisième, Pierre, appelé le chevalier de Lamartine ou le chevalier de Pratz, est le père du poète. Né le 2 1 septembre 1752, il entra au service dès l'âge de seize ans. En 1 775, il fut nommé capitaine de cavalerie au régiment Dauphin et chevalier de Saint-Louis. Il quitta le

i) Edition de 1745, Londres, pag. loG.

yo LA JEUNESSE DE LAMARTINE

régiment à l'époque de son mariage, qui fut célébré a Lyon, en l'église d'Ainay, le 7 janvier 1 790. Sa femme, M"'^ Alix des Roys, chanoinesse, comtesse du chapitrenoble de Salles en Beaujolais, était fille de messirc Jean-Louis des Roys, seigneur de Rieux, ancien intendant des finances et commissaire général du duc d'Orléans, et de dame iMarie Gavaut, ancienne sous-gouvernante des enfants de ce prince.

Je m'abuse peut-être, mais j'estime que ces détails généalogiques ne sont pas sans importance. Chateaubriand écrivait sous l'Empire, en tête des Mémoires de sa vie : « Si j'avais écrit ces mémoires avant la Révolution, j'aurais peut-être évité de parler longtemps de mon origine ; né avec un sentiment absolu d'indépendance, je n'estimais peut-être pas assez autrefois l'avantage d'être sorti d'une ancienne maison; mais depuis qu'on a voulu prouver que la noblesse n'était rien, j'ai senti qu'elle valait quelque chose, et j'aime à présenta retrouver le gentilhomme sous la plume de Montesquieu comme à sentir la chevalerie sous la lance de Bayard. Je descends d'une des plus anciennes familles de la Bretagne et de la monarchie française » (i). Chateaubriand avait raison de s'exprimer ainsi. Certes, nombreux sont les hommes de cœur et d'honneur sortis des rangs du peuple ou de ceux de la bourgeoisie. Les sentiments chevaleresques ne sont pas l'apanage exclusif de la noblesse. Il n'en reste pas

(i) Mémoires de ma vie, manuscrit des trois premiers livres des Mémoires d'outre-tombe, publiés, en 1874, par M™* Charles Lenor-

moins que l'influence du sang, de la race et du milieu n'est pas une chimère; que Chateaubriand et Lamartine ont dû, pour une bonne part, à leurs origines, d'être ce qu'ils ont été, et que Victor Hugo, s'il eût appartenu, comme il en avait la prétention, à « une famille de vieille noblesse », n'aurait peut-être pas eu cet âpre amour du gain qui donne à la physionomie du poète un si étrange et si déplaisant caractère.

Sainte-Beuve, qui aimait pourtant « lès dates exactes » (i), et qui, d'ordinaire, savait si bien les donner, dit dans ses Portraits contemporains : « Alphonse 'de Lamartine est né à Mâcon, en octobre 17Q1, c'est-à-dire en pleine Révolution » (2}. C'est une erreur. Le poète est né le 21 octobre 1790. Deux ans plus tard, au 10 août 1792, son père était à Paris parmi les défenseurs du roi. Blessé, poursuivi par les Marseillais, il traverse la Seine dans une barque et est arrêté à Vaugirard. Il va être passé par les armes, quand il est reconnu et sauvé par un officier municipal de cette commune, un jardinier de M, Henrion de Pansey, grand-oncle de sa femme.

Revenu à Mâcon, dans sa famille, il fut arrêté sous la Terreur, et enfermé dans sa rue même, en face de sa propre maison, dans l'ancien couvent des Ursulines, transformé en prison. On a lu, dans les Confidences^ les pages où le poète raconte le stratagème inj,énieux des deux époux pour se réunir, la corde à

i) « Les histoires littéraires veulent des dates précises. » Sai.nte- LÎEUVE, Journal des savants, février iSôS. {2) Portraits contemporains, édition de i86ç

nœuds, tendue le soir des nuits sans lune, cachée dès l'aurore. Dans son manuscrit (i), M"" de Lamartine, qui avait moins d'imagination que son fils, se borne à parler des visites au guichet de la prison, où le père embrassait son enfant à travers les grilles.

« Ma mère me nourrissait alors, » dit Lamartine, ce qui n'est pas bien exact non plus, car le registre d'ecrou dépose' aux archives municipales de Màcon constate que le père du poète a été écroué le 9 pluviôse an II, c'est-à-dire le 28 janvier 1794: l'enfant, à cette date, avait plus de trois ans.

Quatre membres de la famille étaient alors enfermés dans la « maison des ursules de Mâcon ». Ils figurent sur le registre d'écrou sous les désignations suivantes :

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