‹ Études et portraitsChapitre 2 sur 15 · Lamartine ex-chanoine (14 ventosel · texte numérisé non relu

Lamartine ex-chanoine (14 ventosel

Lamartine dit, dans les Confidences^ que « aucun des membres de sa famille n'avait émigré ». Il ne paraît pas que cette assertion soit exacte. M. Félix Re3'ssié a relevé, aux archives départementales de Saône-et-Loire, sur la liste officielle des émigrés, les noms de Lamartine (Louis-François), ci-devant seigneur de Monceau , et de Lamartine (François- Louis), ci-devant officier de cavalerie, aïeul paternel et oncle du poète. Le vieux seigneur de Monceau

(i) Le Manuscrit de ma rnère, public par A.de Lamartine, pag. 297.

LA JEUNESSE DE LAMARTINE yS

réclama, il est vrai, contre sa qualité' d'émigré et la séquestration de ses biens, et sa demande fut accueillie le 3 prairial an II (22 mai 1794). Quanta François-Louis, son fils aîné, il n'y eut de sa part aucune réclamation, et le fait de son émigration n'est pas douteux.

Louis-François avait donné en dot à son fils Pierre le domaine de Milly, situé à 14 kilomètres de Màcon, à gauche de la route conduisant de cette ville à Gluny. C'est là que Lamartine passa son enfance et sa jeunesse, dans une atmosphère de vertu et de piété, entre son père, un patriarche de l'ancien temps, et sa mère, une sainte. Cette mère admirable, nous la connaissons maintenant, non seulement par les pages attendries de son fils, mais encore par les notes qu'elle jetait chaque jour sur le papier et qui nous montrent en elle, à côté de l'esprit le plus élevé, l'âme la plus haute et la plus pure. Voici quel était, sous sa direction, l'emploi de la journée :

La messe tous les jours à sept lieures;

Lecture de la Bible;

Leçon de grammaire;

Lecture de l'histoire, histoire de France ou histoire ancienne ;

Le soir, après diner, quelques vers des fables de La Fontaine;

Quelquefois, à la veillée, on se régale d'une comédie de Molière. « Il me semble », dit la mère scrupuleuse, « qu'il n'y a pas de mal. Je passe, en lisant, les mots dangereux. »

"74 I-A JliUNESSE DE LAMARTINE

Puis la prière en commun, accompagne'e d'une petite méditation improvisée à haute voix (i).

Plus tard, quand son fils sera depuis longtemps sorti du collège et qu'il aura déjà près de vingt-trois ans, elle écrira sur son Journal :

« Alphonse est à Paris; il a été fort bien accueilli par M. de Pansey, conseiller d'Etat et président à la cour de cassation... J'ai été dans la chambre d'Alphonse pour y visiter ses livres et brûler ceux que je croirais mauvais : j'y ai trouvé VÉmile, de M.J.-J. Rousseau; je me suis laissée aller à en lire plusieurs passages; je ne me le reproche pas, car ils étaient magnifiques; ils m'ont fait du bien, je vjux même en copier quelque chose. C'est trop dommage que cela soit empoisonné de tant d'inconséquences et même d'extravagances propres à égarer le bon sens et la foi des jeunes gens. Je brûlerai ce livre, et surtout la Nouvelle Hélo'ise^ encore plus dangereuse, parce ' qu'elle exalte les passions autant qu'elle fausse l'esprit. Quel malheur qu'un tel talent touche à la folie! Je n'en crains rien pour moi dont la foi est inébranlable et au-dessus de toute tentation; mais mon fils?... » (2).

Comment ne pas rapprocher ce passage de celui où Victor Hugo raconte, dans son autobiographie, comment sa mère, aimant beaucoup à lire et ne voulant pas s'exposer à entamer une lecture ^nxwiy^usQ, faisait \

(i) Le Manuscrit de ma mère, passim.

(2) Le Manuscrit de ma mère, pag. iji, sous la date du 3i janvier i8i3.

LA JEUNESSE DE LAMARTINE jb

essayer ses livres par ses enfants? Mais ici il faut citer les propres paroles de l'auteur de Victor Hugo raconté par nu témoin de sa vie :

^me Hugo était pour V éducation en liberté. On a déjà vu qu'en fait de culte elle n'avait pas voulu violenter l'àme de ses tils et leur faire leur religion ; elle ne gênait pas plus leur intelligence que leur conscience. Elle lisait beaucoup et avait un abonnement à l'année chez un loueur de livres. Quand on aime lire, quelque livre qu'on ait commencé, on va jusqu'au bout; afin de ne pas s'engager dans une lecture trop ennuyeuse, elle faisait essayer ses livres par ses enfants. Elle les envoyait chez son loueur, un nommé Royol,qui était un bonhomme très particulier... Les deux frères(Eugène et Victor) allaient chez ce bonhomme, fourrageaient dans sa bibliothèque et emportaient ce qu'ils voulaient. Avec ces deux pourvoyeurs, qui ne manquaient jamais à sa faim de livres, M"'« Hugo en consomma effroyablement et eut bientôt épuisé le rez-de-chaussée du bonhomme Royol ; il avait bien encore un entresol, mais il ne se souciait guère d'y introduire des enfants ; c'était là qu'il reléguait les ouvrages d'une philosophie trop hardie ou d'une moralité trop libre pour être exposés à tous les yeux. Il fit V objection à la mère, qui lui répondit que les livres n'avaient jamais fait de mal, et les deux frères eurent la clef de l'entresol.

L'entresol était un pêle-mêle. Les rayons n'avaient pas suffi aux livres et le plancher en était couvert. Pour n'avoir pas la peine de se baisser et de se relever à tout moment, les entants se courbaient à plat ventre et dégustaient ce qui leur tombait sous la main. Quand l'intérêt les empoignait, ils restaient quelquefois là des heures entières. Tout était bon à ces jeunes appétits : prose, vers, mémoires, voyages, sciences. Ils lurent ainsi Rousseau,

Voltaire, Diderot; ils lurent Faublas et d'autres romans de même nature (i).

Notez qu'à ce moment Victor Hugo n'avait pas vingt-deux ans, que son frère et lui étaient deux eufants ! Je ne veux pas insister sur le rapprochement auquel j'ai été conduit presque malgré moi ; j'estime d'ailleurs que ce serait manquer à l'admiration môme et au respect que je professe pour la mère de Lamartine que d'opposer sa mémoire à celle de la mère de Victor Hugo. Mais je tiens en même temps que la critique littéraire ne serait qu'un jeu puéril si elle se refusait à proclamer les enseignements qui se dégagent de la vie et des oeuvres des écrivains qu'elle étudié. Or, ici, comment ne pas faire remarquer que les leçons reçues au foyer de la famille par l'enfant qui sera, un jour, un poète, un orateur ou un historien, sont les plus puissantes de toutes ; qu'à cet enfant, à ce jeune homme, destiné à répandre plus tard, autour de lui, la poésie ou l'éloquence, elles impriment une direction favorable ou funeste, qui sera le salut ou la perte de bien des âmes ? Mères, dont le fils porte au front le signe du génie, n'oubliez jamais la grandeur de la mission que Dieu vous a donnée ; n'oubliez pas que vous avez charge d'âmes, non seulement de l'âme de cet enfant que vous avez nourri de votre lait, mais encore de toutes ces âmes à qui votre fils versera le lait et le vin de sa parole.

(i) Victor Hugo raconté, etc., tom. I", pag. 2i3-2i5.

M. Fclix Reyssié a conduit Lamartine depuis sa naissance jusqu'à l'année 1826. Son livre est plein d'inte'rêt, et pour ma part je lui sais un gre' infini de nous avoir donné sur ces premières années du poète des informations neuves et précises. Si j'avais un reproche à lui faire, ce serait justement le reproche contraire à celui que lui adresse M. de Vogué : il a été trop sobre de détails; il n'a pas assez muhiplié les recherches et les documents.

Je lis, par exemple, page 199 : « Au mois d'août {1817), il est à Aix. Personne! Il tue le temps, passe parfois ses journées à Chambéry, chez son ami de Vignet, où les de Maistre sont réunis. » Et c'est tout, le nom des de Maistre ne sera plus prononcé. Celui de Joseph de Maistre ne Test pas une seule fois; et pourtant il me semble bien que ce n'est pas une chose indigne de souvenir que cette rencontre du poète des Méditations et du philosophe des Soirées de Saint- Pétersbourg. Précisément en cette année 1817, Lamartine passa de longs jours en Savoie, au château de Bissy, résidence du colonel de Maistre, frère de Xavier et de Joseph. Xavier, à cette époque, était encore à Saint-Pétersbourg, mais tout le reste de la famille était réuni à Bissy. Il y avait là, outre le colonel et ses sœurs, l'abbé de Maistre, qui devait bientôt devenir évêque d'Aoste, et le grand frère, l'illustre auteur des

78 F.A JEUNRSSE DE LAMAWTINF.

Considératioiii: sur la France. Sono tutti sauti., disait d'une autre famille le pape Grégoire XVI. Les de Maistree'taient tous des saints, excepté peut-être Xavier qui du reste en deviendra un plus tard, et tous, frères, sœurs, neveux et nièces, avaient de surcroît de l'esprit à revendre. Lamartine nous a laissé d'eux de vivants portraits. « L'abbé de Maistre, dit-il, était à la fois très pieux, très enjoué, très semblable par son originalité inattendue à un Sterne savoyard. Il était au moins l'égal de ses deux frères (Joseph et Xavier) par l'esprit, par l'étrangeté, par la sève locale... La prière et la méditation, auxquelles il consacrait ses matinées, répandaient une ombre de recueillement et de concentration d'esprit sur ses traits; mais le sérieux et l'enjouement étaient fondus à doses si égales dans sa nature, que l'on voyait toujours le rire éclatant prêt à trahir la gravité sur ses lèvres» (i). Le colonel était l'esprit et la bonté même : « Il n'écrivait pas, mais il jouissait de ses trois frères, ses aînés, comme un père jouit de la supériorité de ses fils... Il était gai, content, reposé sans prétention et nullement sans charme, toujours prêt à fournir l'occasion de la réplique à ses frères pour les faire briller en s'éclipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abbé comme d'un saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regretté de la tribu. Le colonel n'en était pas lui-même la moindre grâce et le moindre mérite, car il en était

i) Souvenirs et portraits, par Alphonse de Lamartine, tom. I»', pag. 179.

par excellence la bonté » (i). — Quant à Joseph, voici comme nous le peint Lamartine : « Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour; il commençait par la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou de l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or et il faisait de longues promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait composé beaucoup dans ses loisirs; il nous en récitait des strophes dont les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades où l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la maison ; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg ou du village, puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi diverse, aussi enjouée et quelquefois aussi étincelante qu'en plein, soleil )) (2).

De ce séjour au château de Bissy, que Lamartine a célébré dans ses vers, il est regrettable que M. Reyssié.

(i) Souvenirs et portraits, tom. I*"", pag. 180. (2) Ibid-, tom. I'^', pag. 184.

So LA JLUNESSK UE LAMARTINE

n'ait rien dit. De même, à l'occasion du mariage du poète, il se borne à cette ligne : « Enfin le mariage se célèbre à Chambéry le G juin 1820. » Le père de Lamartine n'avait pu faire le voyage; il choisit pour le représenter au contrat et pour servir ce jour-là de père à son fils... le comte Joseph de jMaistre ! Joseph de Maistre témoin d'Alphonse de Lamartine à son mariage, est-ce que cela ne valait pas la peine d'être rappelé?

Du comte de Maistre au vicomte de Bonaldja transition est facile. Une des plus belles pièces des Pi^emicres Méditations, l'ode sur le Génie, est dédiée à M. de Bonald :

Mais loin d'abandonner la lice

Où ta jeunesse a combattu,

Tu sais que l'estime du vice

Est un outrage à la vertu.

Tu t'honores de tant de haine ;

Tu plains ces faibles cœurs qu'entraîne

Le cours de leur siècle égaré;

Et, seul contre le flot rapide,

Tu marches d'un pas intrépide

Au but que la gloire a montré !

Dans son Commentaire, écrit trente ans plus tard, à une époque où Lamartine était — ou croyait être — républicain, il dit avoir composé cette ode, non parce qu'il S3'^mpathisait avec les idées de AL de Bonald, mais parce qu'il désirait faire plaisir à M™-' Charles, femme d'un membre de l'Institut, dont M. de Bonald fréquentait assidûment le salon (i). iM, Félix Reyssié

(i) Voir YElvire de Lamartine^ Notes sur M. et JM"" Charles, par Anatole France, pag. 67.

LA JEUNESSE DE LAMARTINE 8l

s'empresse d'adopter cette explication. Est-elle bien exacte? Ce qui est certain, c'est qu'à l'époque où il écrivait l'ode sur le Ge;//e, Lamartine partageait entièrement les idées et les principes de M. de Donald. Peut-être même était-il plus absolutiste que lui. Sa correspondance de ce temps-là ne laisse aucun doute à cet égard. Voici, par exemple, ce qu'il écrivait, le 28 janvier 1819 :

Je n'ai jamais cru, en fait de gouverneinent, qu'à une seule chose, qui est la force. Ce ne sont pas les belles phrases ultra ou libérales qui peuvent la créer, c'est la vigueur de volonté écrasant à la fois les deux partis extrêmes et n'accordant rien à aucun. Quand on croit à la rai. son souveraine des peuples éclairés, on ne les connaît pas du tout, par conséquent on n^est point fait pour les gouverner. On ne gouvernerait pas dix enfants dans un collège avec les principes qu'on ne cesse de proclamer pour le gouvernement d'une nation turbulente, inquiète et divisée.Quand les principes sont établis, rien ne peut en fausser les conséquences; or, les conséquences de tout ceci î-ont l'anarchie la plus complète dans les idées, dans les croyances, comme dans les institutions (i).

Et ailleurs :

J'ai lu, comme vous, l'ouvrage de M^'^ de Staël (2). Je suis, Dieu merci, assez promptement servi de toutes vos nouveautés. Mais je ne veux pas parler politique sur ce sujet avec vous, vous savez que nous ne pouvons pas nous entendre. Nous partons de deux principes diamétralement

(0 Correspondance de Lamartine, tom. II, pag. joS. (2) Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, par M"": de Staël, i8i8

opposes : vous croyez que les peuples corrompus peuvent être gouvernés par la seule vérité, la seule raison, la seulejustice et que, des qu'on la leur montrera, ils l'embrasseront, comme des philosophes sans passion. Moi, je crois 1 que la seule fin pour laquelle on doive gouverner est la paix, l'ordre et la justice, mais que le seul moyen de gouverner est la force. M""* de Stacl est de votre parti ; l'expe'rience de tous les siècles et la nature de l'homme sont du mien. En philosophie et en litte'rature, je regarde M""»: de Staël comme un grand homme; en politique, comme une des dernières femmelettes (i).

Et dans une autre lettre :

Vous me demandez de vous rassurer politiquement. C'était vous autrefois qui me rassuriez, mais vous vous j adressez bien. Je ne suis jamais très inquiet, parce que \ mon opinion politique se borne au commencement du Credo : Je crois en Dieu, le Père tout-puissant (2).

C'e'tait le moment où il composait l'Ode an malheur qu'il a nommée plus tard Le Désespoir. Ici encore, M. Félix Reyssié a eu le tort de s'en tenir au Couiineulairc écr'ii par Lamartine après trente ans écoulés et deux ou trois révolutions accomplies. « C'est le souffle d'un révolté, dit M. Reyssié, le grand souffle de Byron et de Shelley qui inspire cette ode... C'est un cri de blasphème; c'est le cri de l'homme qui s'insurge contre son créateur » (3). Telle n'était point sa vraie pensée en écrivant cette ode, et sur ce point encore sa

(i) Correspondance de Lamartine, tom. II, pag. 199 Lettre du 27 juin 1S18.

{2) Ibid., tom. H, pag. 3ii. Lettre du 4 mars i8ig. (3) La Jeunesse de Lamartine, pag. 274.

Correspondance rectifie son Commentaire. Il e'crit de Màcon,au mois de juillet i8i8,à son plus intime ami, à Aymon de Virieu : « Je me suis tellement remué, il m'a tellement passe' d'idées par la tête depuis ces quinze jours, qu'il m'y est venu une ode intitulée : Le Malheur. Je l'écrirai si je puis en avoir la force, et je te l'enverrai » (i).

De Milly, le i3 novembre, au même : « Je ne fais rien que l'ode au Malheur., et je te l'enverrai dès qu'elle sera recopiée » (2). Et un mois après, en décembre : « L'ode au Malheur dont tu parles est trop impie pour les yeux vulgaires, cd.ï elle ne l'est pas dans mon idée : ce n'est qu'une interrogation de désespoir, une vue de l'univers prise du mauvais côté. Cela m'a cependant arrête, car, cro/ant fermement à la Providence, il aurait été doublement mal à moi d'en faire douter les autres » (3).

Page 1