ET VOYAGEURS D AUJOURD HUI
milliers de cuisses, des milliers de bras, et qui vit pendant dix mille millions d'années ! » (i).
Victor Jacquemont e'crivait à son père : « J'ai renoncé à comprendre quoi que ce soit à la théogonie hindoue. Je suis persuadé qu'elle a toujours été un inintelligible galimatias pour les Européens qui ont prétendu l'expliquer, Bernier, sir William Jones, etc. » (2). Jacquemont n'avait pas si grand tort.
Après la théogonie du brahmanisme, voici sa philosophie, telle que l'enseignent les sages bouddhistes : Rien n'est, disent-ils, tout devient : l'univers n'est qu'un flux d'apparitions éphémères ; rien de stable en lui, rien de permanent que le changement luimême. La terre, le ciel, les vingt-huit enfers, les démons et les mondes inférieurs qu'ils habitent, tout est en voie d'écoulement, comme les eaux d'une rivière; bien mieux, en voie d'arrivée et de fuite, comme les couleurs diverses d'une flamme qui jaillit, s'avive, décroît, s'éteint. Après celle-ci, une autre, puis une autre. La série est éternelle : elle n'a jamais commencé, elle ne finira jamais. Qu'est-ce que l'homme dans cet univers ? Un être pensant, mais un être comme les autres, c'est-à-dire un ensemble de forces réunies pour quelque temps, mais condamnées à se dissoudre. Le moi n'est qu'une illusion. L'homme doit s'en affranchir, il ne doit plus aspirer à le continuer ; il doit cesser de faire effort et de désirer ; en
(0 Pag. 120
^2) Correspondance..., tom. 1, pag. i55.
23o VOYAGEURS D AUTREFOIS
perdant la soif de la vie, il se de'robera à la douleur. Car d'où vient la douleur ? Pre'cisément de ces événements qui constituent l'existence personnelle : vieillesse, maladie, décrépitude, mort. Et pourquoi donc ces événements sont-ils souffrance ? Parce que l'illusion du moi, d'où sort la volonté de vivre et de persister dans notre être, créant le désir et la crainte, nous fait repousser ces événements et désirer leur contraire. Si nous déracinons en nous cet amour de l'être ; si nous cessons de vouloir, d'agir, de penser, échappant à la loi universelle du changement, nous deviendrons inaccessibles à la douleur, qui procède du changement. « Celui-là qui dompte cette méprisable soif d'être, la souffrance le quitte, comme les gouttes d'eau glissent de la feuille de lotus » (i).
Quelle morale découle de cette théogonie et de cette philosophie ? Chez l'Hindou, la morale n'est pas un code de devoirs envers autrui, mais seulement une série de prescriptions qui règlent sa vie extérieure, sa nourriture, son costume. Il ne lui est pas défendu de mentir, il ne lui est pas défendu de voler; avant la domination anglaise, certaines sectes prescrivaient l'assassinat, ou honoraient Siva par le vol organisé. L'homme marié n'est pas tenu à la fidélité, pas même à la décence la plus extérieure. Les prostituées forment une caste reconnue, leur métier est un devoir sacré, et dans le Sud chaque temple a sa troupe de bayadères.
( i) Dans l'Inde, pag. 46.
ET VOYAGEURS d'aUJOURD'hUI 23i
A Ceylan, dans le monastère de Kandy, M. Chevrillon a conversé longuement avec un moine bouddhiste, l'abbé Sri-Smangala. Ce savant homme, qui s'intéresse beaucoup aux choses d'Europe et ne laisse pas de les connaître assez bien, estime que, par leur positivisme, leur psychologie et leur morale, nos penseurs modernes sont tout près des doctrines du grand Bouddha. Si cela est vrai, il y a donc grand intérêt à étudier de près, comme l'a fait M. Chevrillon, ces doctrines et leurs conséquences. Ne dit-on pas d'ailleurs que nous avons à Paris, de vrais bouddhistes, trente ou quarante mille, — sans compter les bayadères ? Il paraît même que l'un de ces bouddhistes parisiens n'est rien moins qu'un homme de génie. Je trouve, en effet, à la page 170 du livre de M. Chevrillon, cette note : « Nous avons eu quelques esprits hindous en Europe. En France, notre grand poète, M. Jean Lahor, que l'on pourrait prendre pour exemple si chez lui l'hindouisme n'était pas conscient. Voir, outre son admirable Illusion et le Livre du Néant, son traité si nourri et si vivant de littérature hindoue. » Etes-vous comme moi ? Je n'ai jamais lu un seul vers de « notre grand poète ».
Oh ! le plaisant projet d'un auteur indulgent^ Qui de tant de héros va choisir Lahor (Jean)J
Lorsque Théophile Gautier publia son voyage en Espagne, Tra los Montes, M'"' Emile de Girardin
disait en riant : « C'est drôle 1 il paraît qu'il n'y avait pas un seul Espagnol en Espagne quand Gautier y est allé. » Il y avait des Anglais dans l'Inde, lorsque M. Ghevrillon l'a visitée. Il les a observés avec soin, et ce qu'il en dit mérite d'être noté.
En chemin de fer, de Bénarès à Agra, il fait route avec des Anglais :
Chez mes compagnons de voyage, dit-il, je ne cesse pas de remarquer la même humeur confiante et sociable. Officiers, missionnaires, commerçants, au bout d'un quart d'heure on lie connaissance avec eux, conversation courtoise de gentlemen, presque toujours instructive. Ils s'intéressent aux choses publiques ; ils ont des idées sur l'avenir de l'Inde, sur les progrès de la Russie. L'un d'eux me disait que, dans cinquante ans, l'Inde aura son Parlement autonome. Il en est partisan. «• Notre devoir, ajoutait-il, est de faire l'éducation de l'Inde. » Entendez d'en faire une Anglaise, de la vieille reine asiatique : « Une fois cette éducation faite, nous n'aurons plus qu'à nous en aller. We shall done our duty to India. » Ses filles écoutaient, deux charmantes English girls toutes fraîches et roses, en toilette simple de flanelle claire. Le calme et le sérieux des visages étaient frappants. Ce ne sont pas dés rastaquouères que ces colons anglais, mais des pères de famille honnêtes et énergiques, qui vivent ici dans l'intimité, la paix, le charme du home anglais (i).
Et plus loin, en allant d'Ulwar à Jeypore, toujours en chemin de fer :
Deux soldats anglais, des scotch greys^ montent dans nopo compartiment. Les beaux types d'humanité ! chacun
(l) Pag. 202.
ET VOYAGEURS d'aUJOURd'hUI 233
grand et fort comme deux Hindous solides, bien cambré, serré dans son dolman gris. Et ce ne sont pas de simples brutes bien portantes. Cette chair est tout en muscles, durcie par l'entraînement. Les têtes, coiffées du petit bonnet écossais, respirent la franchise et l'honnêteté. Traits nets, bien coupés, énergiques ; teints clairs, gestes précis et tranquilles. L'éducation morale et physique leur a donné Je ne sais quel flegme, quelle dignité, quelle trempe du gentleman. Pendant les huit heures de trajet qui séparent Ulwar de Jeypore, ils sont restés muets, impassibles, n'ouvrant la bouche que pour refuser un verre de porto : évidemment, ils sont teetotalers (i).
Après le soldat, l'officier :
Voici un Anglais, officier de hussards. J'essaye de le décrire, parce qu'il me paraît un spécimen d'une classe très importante. Vingt-six ans : a spîendid young fellow, un superbe jeune homme. Figure claire, aux traits nets, semés de taches de rousseur; regard bleu, brillant, direct, plein de hardiesse et de bonté; physionomie heureuse, éclairée par de rapides sourires ; quelquefois, brusquement, un grand rire qui se déploie largement. On devine un élan de jeunesse, la verve, la joie habituelle de l'être librement développé... On sent en lui comme une assise sérieuse et solide. Sur la religion, le devoir, la famille, il est muni d'idées héréditaires très nettes et très profondément enracinées. Physiquement et moralement, il est un gentleman de race et d'éducation... Né sur le domaine paternel, il est l'héritier d'une lignée de squires. Première enfance passée à la cam'pagne, au milieu des fermiers qui l'aimaient et le respectaient comme le jeune maître ; la large vie de famille dans le grand manoir, les premières
(I) Pag. 248.
2 34 VOYAGEURS d'aUTREFOIS
chasses aux côtés du père et du grand-père, eux en habits rouges sur de grands hunters, lui planté sur un petit poney ; la Bible apprise et le sentiment religieux établi à demeure dès la nursery, par des images, par des textes qui décorent les murs, par les prières en famille devant les domestiques, par les longs et solennels services entendus au banc d'honneur dans l'église de la paroisse; puis Ragby, le sentiment de liberté et de dignité appris, le contact de camaaades dont il faut se faire respecter, beaucoup de cricket et de goot-ball. Par là-dessus, la préparation aux examens de l'armée, la carrière militaire ayant été choisie comme la plus digne d'un gentleman...
Dans l'Inde, sa vie a trois grandes occupations : sa femme, dont il est amoureux, son service, le sport. Existence large, coûteuse, celle d'un gentleman qui vit parmi ses pairs. Impossible d'être officier, m'explique-t-il, sans ressources personnelles... Bref, ils vivent en aristocrates, en nobles ; mais généralement ils sont nobles par la fierté et le courage. Le devoir d'un noble est celui d'un chef, et ces fils de squires savent se conduire en chefs. Le sentiment du devoir, soutenu par un fond d'orgueil, peut en faire des héros. Là-dessus, voyez-les à Lucknov^^, voyez la conduite de sir Henry Lawrence, leur résignation religieuse, leur intrépidité froide et grave (i).
Ces portraits sont flattés sans doute, et de ces éloges, légèrement enthousiastes, je crois bien qu'il faut un peu rabattre. Je remarque pourtant que déjà, en 1829, Victor Jacquemont, peu suspect de partialité à l'endroit des compatriotes de lord Wellington et de sir Hudson Lowe, ne jugeait pas moins favorablement les hauts fonctionnaires anglais dans l'Inde. Le gou-
(i) Pag. 3i2.
ET VOYAGEURS d'aUJOURD'hUI 235
verneur général, lord William Bentinck, lui inspire même une véritable admiration. Il écrit de Calcutta, le i" septembre 1829, à M. Victor de Tracy :
Mais l'homme qui fait peut-être le plus d'honneur
à l'Europe en Asie, c'est celui qui la gouverne. Lord Bentinck, sur le trône du Grand Mogol, pense et agit comme un quaker de Pensylvanie. Vous devinez s'il manque de gens qui crient à la dissolution de l'empire et à la fin du monde, en voyant le maître temporaire de i'A-sie se promener à cheval, en frac et sans escorte, et partir à la campagne avec son parapluie sous le bras. Comme vous, mêlé longtemps dans des scènes de tumulte et de sang, comme vous, mon ami, il a gardé pure et vierge cette fleur d'humanité que les habitudes de la vie militaire flétrissent si souvent. Eprouvé aussi par le plus corrupteur des métiers, celui de diplomate, il est sorti de cette épreuve avec la pensée droite et le langage simple et sincère de Franklin, trouvant qu'il n'y a pas de finesse à paraître pire que l'on est. J'ai été son hôte en famille pendant une semaine à la campagne, et je me souviendrai toujours avec plaisir, avec attendrissement, des longs entretiens que j'ai eus avec lui dans ces soirées; il me semblait que je causais avec un ami comme vous; et quand je pensais à l'immense pouvoir de cet excellent homme, je me réjouissais pour la cause de l'humanité (i).
Il écrit à son frère Frédéric, le 5 novembre 1829 :
Le caractère de lord William Bentinck m'inspire un profond respect. C'est un vieux soldat qui exècre la guerre, un patriote sans arrière-pensée, quoique fils d'un duc d'Angleterre, et quoique Grand Mogol lui-même pour le moment, un homme de bien comme je les aime, simple,
(i) Correspondance de Victor Jacquemont, tom. I, pag. 83.
ouvert... J'ai passé plus d'une soirée à politiquer avec lui dans un coin retiré du salon de sa femme, et ce, comme je le fais avec deux ou trois amis de Paris. J'e'tais heureux de voir tant de puissance en des mains si pures (i).
Lorsque M. Chevrillon est allé dans l'Inde, il aurait pu passer ses soirées au palais du gouverneur, avec un homme aussi aimable que lord William Bentinck, avec lord Lytton-Bulwer, un diplomate qui était un poète. Malheureusement, le temps lui eût manqué pour cela. Tout au plus aurait-il pu tailler une bavette avec l'auteur de Clytcmnestj^e et de Liicile^ entre deux trains.
Quoi qu'il en soit, son livre, qui est un début, si je ne me trompe, renferme des pages qui déjà sorrt d'un maître. J'aurais voulu seulement y rencontrer plus souvent la note personnelle, et au besoin la note émue. C'est cette note personnelle qui donne tant de charme à la Correspondance de Victor Jacquemont, et qui fait qu'après soixante ans elle est jeune comme au premier jour. Quelle description, si parfaite, si exquise soit-elle, vaudra des pages comme celles-ci, que je détache de la lettre à M. Porphyre Jacquemont, datée du lO mai i8g2^ à Idulabad, rive gauche du Poorneahy dans le Deccan :
Je te rendrai tes charmants et excellents pistolets de poche sur lesquels j'aurai dormi dans des lieux bien étranges, et où quelquefois leur présence sous mon oreiller (oreiller ! je voudrais que tu visses ce que je désigne de ce
(i) Correspondance..., tom. I, pag. 107.
ET VOYAGEURS d'aUJOURd'hUI 2?)']
nom) m'a fait dormir avec plus de sécurité. Tu les trouveras à peu près tels que tu me les as donnés; mais si le bois en est un peu rayé, tu ne les aimeras pas moins pour cela, n'est-il pas vrai, cher ami? Oh! qu'il sera charmant de nous retrouver tous ensemble après tant d'années d'absence, et pour moi d'isolement! Quelles délices de dîner tous les trois, et mieux tous les quatre (c'est-à-dire avec Frédéric, son second frère), à notre petite table ronde, aux lumières ; de manger du potage et de boire du vin rouge de France, et de ne bouger de là que pour aller dans ta chambre, ou dans celle de notre père, laissant les autres chercher du plaisir hors de leur maison, et nous, restant dans la nôtre, autour du feu, à nous conter les accidents de notre séparation les uns des autres ! J'aurai mangé seul et seul bu de l'eau pendant si longtemps ! Quel plaisir de vivre dans une maison après tant d'années passées en plein air, ou sous une toile légère, perméable à la pluie, au vent, au soleil! Quel plaisir de coucher sur un matelas ! La larme me vient à l'œil en pensant à ces joies ! Si je me rappelle bien, cher ami, nous nous sommes embrassés la dernière fois sans pleurer, et c'était mieux comme cela ; mais la première fois que nous nous embrasserons, nous laisserons la nature faire à sa guise. Ce ne sera que du bonheur qu'elle pourra nous donner. Et notre père, comme il sera heureux ! Surtout si nous sommes là tous les trois près de lui! Quel tour j'aurai fait ! Londres, Philadelphie, Haïti, le Niagara, une forêt du Brésil, l'hiver boréal des Etats-Unis, le pic de TénérifFe, le mont Blanc, tous les lacs des Alpes, la Méditerranée, la montagne de la Table au cap d'Afrique, un ouragan à Bourbon, le Gange à Bénarès ! Delhi et le Grand Mogol, la source de la Jumna, une des sources de l'Indus, les lamahs, des Chinois, Cachemyr enfin ! les plus hautes montagnes du monde! Une vie pendant tant d'années si complètement différente, matériellement et sensiblement,
238 VOYAGEURS d'aUTREFOIS
de celle pour laquelle je m'éiais cru né, et où je rentrerai après de longues navigations ! L'usage tant prolongé, la possession si complète de langues étrangères ! Mon Dieu I Porphyre, quand nous serons réunis dans ta petite chambre, que tout cela me paraîtra extraordinaire! Je douterai peut-être de mon identité!
Ecoute, mon ami, tu te fais vieux, et d'ailleurs tu es resté trop pauvre pour le mariage, qui est une triste chose sans argent. Je ne serai pas non plus des plus jeunes quand je te reviendrai, et serai sans doute des plus pauvres : de sorte donc que la probabilité pour tous deux est de rester garçons. Eh bien! nous ferons de notre mieux pour vivre ensemble. Quand nous serons vieux, nous ferons notre promenade, notre trictrac ensemble, et ensemble,^ de loin en loin, nous irons entendre de bonne musique. Il vaudrait bien mieux que l'un ou l'autre trouvât une femme bonne et riche, qui fût la femme de l'un et la sœur de l'autre. Nous verrons... Après tout, pourquoi pas ? (i).
Je donnerais, je l'avoue, toutes les impressions d'art du monde pour une page comme celle-ci; mais de telles pages sont-elles possibles, maintenant qu'il y a des gares de chemin de fer dans le Deccan et que l'on fait le tour de l'Inde en 43 jours, dans des wagons munis de cabinets de toilette, où l'on peut prendre des douches? De cette façon de voyager Dieu me garde de me'dire! mais enfin les voyages d'autrefois avaient aussi du bon.
24 août 1S91.
(i) Correspondance.,., tom. II, pag. 3oo.
En Angleterre, pas un homme d'Etat ne meurt, pas un poète, un historien ou un romancier, qu'il ne revive bientôt dans une publication étendue, composée d'après ses lettres, ses notes intimes et son journal. Il est rare que ces larges et copieuses biographies ne forment pas plusieurs volumes, trois ou quatre forts in-8°, quelquefois même davantage. Les Mémoires sur la vie de sir Walter Scott^ édités par son gendre, M. Lockart, ne comprennent pas moins de sept volumes. Les Lettres et Journaux de lord Byj'on avec notices sur sa vie sont presque aussi considérables, malgré les mutilations que Thomas Moore leur a fait
(i) La Cour de Georges IV et de Guillaume IV, extraits du Journal de Charles-C.-F. Greville, secrétaire du conseil privé, traduits et annotés par M"e Marie-Anne de Bovet. Un volume in-i8, Firmin- Didot et G'*, éditeurs, 1888.
subir. Hier, c'était le tour de Charles Dickens et d'un autre grand romancier, Georges Eliot (i), l'auteur d*Adam Bède et du Moulin sur la Floss. On annonce comme devant paraître prochainement une biographie d'Edouard Bulwer-Lytton, l'auteur de la Famille Caxton. Cette biographie, due au fils de l'illustre écrivain, lord Robert Lytton, aura six volumes. Il y a là toute une branche de littérature, de l'intérêt le plus vif, qui permet au lecteur de pénétrer dans la vie de ses écrivains préférés, de s'asseoir à Leur foyer, de trouver, de connaître et d'aimer l'homme, après avoir admiré Vauteu7\ Rien de pareil en France, à moins cependant — je suis heureux de le constater — qu'il ne s'agisse d'un évêque comme Mgr Dupanloup, Mgr Gerbet ou Mgr Pie, d'un moine comme le P. Lacordaire ou le P. de Ravignan. Les catholiques sont encore les seuls à qui les longs ouvrages ne fassent pas peur. En dehors de cette clientèle spéciale, une biographie étendue, complète, en plusieurs tomes et par suite d'un prix élevé, ne trouverait pas d'acheteurs. « En Angleterre, a dit quelque part Victor de Laprade, tout gentleman rougirait d'emprunter un livre, même à un ami ; on achète tout ce que l'on veut lire, et on n'achète que ce qui est honnête... En France, les classes riches n'achètent pas de livres » (2). Et puisque l'occasion s'en présente, je
(i) On sait que sous ce spseudonyme se cachait une femme qui a pris rang parmi les grands écrivains de l'Angleterre au xix" siècle, miss Mary Ann Evans.
(2) Lettres à un prince exilé, par Victor de Laprade. J'ai donné
citerai ici une page peu connue de Joseph Autran : « Ironique, sceptique, bruyant et vaniteux, le Français ne connaît guère ce plaisir délicat qui consiste à lire tout seul un beau et bon livre en hiver, au coin du feu ; en e'té, sous un arbre de son jardin. S'agit-il d'aller voir une trage'die au Théâtre-Français dans un jour de grand apparat, il paiera volontiers cent francs une stalle ; il ne paiera pas cent sous le poème mis en vente chez le libraire. Celui-là même qui dans l'ordinaire de sa vie donne dix francs d'un melon à son déjeuner, ne donne pas trois francs d'une primeur littéraire. J'ai ouï conter qu'un persorinage opulent, trônant à côté d'un poète qu'il avait invité à sa table, lui disait sans vergogne : « Votre dernier livre fait le « plus grand bruit ; le précepteur de mon fils doit me « le prêter. » J'ai moi-même été témoin, l'autre jour, d'un fait du même genre. C'était dans un salon où l'on parlait des Destinées, dernier livre posthume d'Alfred de Vigny. Une dame du plus haut monde dont les équipages font sensation au Bois, qui a la prétention d'exercer quelque influence sur l'Académie, avouait sans façon ne pas l'avoir lu. Dame ! c'est un livre de six francs. Un jeune homme modeste lui offrit de lui prêter l'exemplaire » {i). — Joseph Autran était du reste désintéressé dans la question,
Etant le mieux rente de tous nos beaux esprits.
plusieurs extraits de ces lettres, encore inédites, dans mon volume sur Victor de Laprade, sa vie et ses œuvres. (i) Joseph Autran, Lettres et Notes de voyage, pag. 272.
Balzac n'était pas précisément dans le même cas; aussi sa plainte a-t-elle plus d'amertume. Voici ce qu'il écrivait le 1" novembre i834 :
« En France, dans ce beau pays où les femmes sont élégantes et gracieuses comme elles ne le sont nulle part, la plus jolie femme attend patiemment, pour lire Eugène Sue, Nodier, Gozlan, Janin, Victor Hugo, George Sand, Mérimée, que la modiste ait lu le volume, le soir, dans son lit ; que la femme d'un charcutier ait achevé le dénoûment et l'ait graissé, que l'étudiant y ait laissé son parfum de pipe, y ait cloué ses observations grivoises ou bouffonnes. En France, un livre, le livre où l'auteur a mis une offrande écrite, se promène dans les alentours d'une famille. Oui, c'est à qui se soustraira même à l'impôt des deux sous du cabinet littéraire. « Prêtez-moi Noire-Daine, envoyez- « moi Jacques », sont dits par des gens riches dont la voiture passerait au besoin sur le corps d'un mendiant qui veut deux sous pour une roquille, sa littérature à lui. Personne n'hésite à donner quarante francs pour aller entendre Odry, Arnal, Bouffé, à donner trois louis pour aller à l'Opéra ; mais il n'est pas encore admis qu'on donne douze francs à un libraire pour lire à son aise, dans un livre propre et vierge, l'œuvre nouvelle la plus intéressante qui donne quelques journées de lecture ou quelques heures de méditation, qui fait voyager dans l'histoire du pays ou dans les souvenirs de la vie ! Non, les dix mille familles riches, les vingt mille familles aisées de la France, n'ont pas cent francs pour les vingt volumes remarquables que
notre nation dolente publie par année, et elles les donnent au journalisme ! Salut, belle France, France géne'reuse, France intelligente ! Aux grmids hommes la patine reconnaissante ! Merci de cette e'pigramme sublime ! Aristocratie, vous êtes morte : l'e'galite' triomphe ; la duchesse attend que sa couturière ait lu la Salamandre avant de la lire ; elle attendra, elle quêtera même pour éviter de donner au talent l'obole inconnue, le seul denier que puisse recevoir le talent. Ce crime social est une petite infamie secrète dont on n'a pas à rougir. Il est des villes où la Revue de Paris de janvier est lue en décembre. Des femmes élégantes cternuent au beau milieu des Feuilles d'automne, par le fait d'un bourgeois qui a laissé couler du tabac en tournant un feuillet. Qui de nous n'a pas entendu dire à des millionnaires : « Je ne puis « pas avoir tel livre, il est toujours en lecture » (i).
Je ne crois pas que ces citations m'aient beaucoup éloigné de mon sujet ; en tout cas, je me hâte d'y revenir.
Le livre dont M"^de Bovet nous donne aujourd'hui une traduction n'est point une biographie de Charles Greville, c'est un extrait de son Journal. En France, nous lisons beaucoup de journaux; mais il est rare que nous tenions notre journal, que nous écrivions, le soir, sur notre carnet, les faits et les impressions de la journée. Cette habitude est, au contraire, irès répandue chez nos voisins ; et j'estime, pour ma part,
(i) H. DE Balzac, Lettre aux écrivains français du xix^ siècle.
que si nous en faisions autant, si chacun de nous e'crivait son journal et cessait de lire les journaux — sauf Samedi-Revue (i), bien entendu — les choses n'en iraient que mieux.
Charles-Cavendish-FulkeGreville,néle2 avril 1794, était arrière-petit-fils par son père du cinquième comte de Warwick, et petit-fils par sa mère du troisième duc de Portland. Elevé au collège d'Eton, puis à l'Université d'Oxford, il était à vingt ans secrétaire particulier du ministre des affaires étrangères, lord Bathurst. A vingt-cinq ans, il était nommé secrétaire du conseil privé, et appelé à ce titre à connaître les affaires les plus secrètes, à recevoir les informations les plus confidentielles, à vivre dans la familiarité des ministres et des princes. Pour un curieux, pour un teneur de Journal^ nul poste n'était plus enviable, et ce poste il l'a rempli pendant quarante ans, de 182 i à 1861, sous trois souverains différents, le roi George IV, le roi Guillaume IV et la reine Victoria. Sa situation personnelle, ses relations et ses alliances, ses goûts et ses habitudes d'homme du monde et de sportsman le mettaient en rapport avec la plupart des personnages marquants de son temps, soit anglais, soit étrangers, depuis les membres de la famille royale jusqu'aux lions de \a fashion et aux reines de la mode, en passant par les célébrités littéraires ou artistiques, et les illustrations de la politique et de la diplomatie. Il n'est donc pas éton-
(i) Recueil hebdomadaire où cet article a paru le 20 octobre 1888, et qui depuis a fusionné avec la Revue de France.
nant que la publication de son Journal ait produit en Angleterre une e'motion considérable, encore bien que l'éditeur, M. Reeves, en ait retardé l'apparition, de façon à laisser le temps de disparaître à la plupart des personnages qui y figuraient. Greville est mort en i865. La première partie du Journal, celle qui s'étend de 1818 à 1837, n'a paru qu'en 1875. La seconde partie, qui embrasse les quinze premières années du règne de la reine Victoria, a paru seulement en 1884. C'est la première partie qui paraît aujourd'hui en français; elle forme du reste un tout complet, un drame en plusieurs actes, qui, comme les drames romantiques du bon temps, a son prologue et son épilogue. Le hasard des événements a même servi l'écrivain mieux qu,. ne l'aurait pu faire l'art le plus consommé; et il ne se peut imaginer contraste plus saisissant que celui des deux épisodes par lesquels s'ouvre et se terme le volume.
Les premières pages nous font assister à l'avènement du roi George IV et au procès de la reine Caroline.
La princesse Caroline-Amélia-Augusta de Brunswick-Wolfenbtittel, née en 1768, avait épousé, en 1795, George IV, alors prince de Galles. Aussitôt après la naissance de leur fille, la princesse Charlotte, en 1796, ils s'étaient ouvertement et définitivement
séparés. En 1806, le prince avait provoqué une enquête judiciaire sur la conduite de sa femme. Le roi George III avait pris parti pour sa bellc-fiUe et l'enquête était demeurée sans résultat. Jusqu'en 18 14, époque à laquelle elle transporta sa résidence en Italie, la princesse eut à subir de la part de son mari toutes sortes de tracasseries et de mauvais procédés. Appelé au trône à la mort de son père, au mois de février 1820, George IV refusa obstinément de reconnaître à sa femme le titre et les prérogatives royales, fit ouvrir à Milan une nouvelle enquête sur sa conduite et introduisit au parlement un bill dans lequel il demandait le divorce pour cause d'adultère de la reine avec un ancien valet de pied, nommé Bergami. On peut suivre, jour par jour, dans le livre de Greville, les péripéties de ce scandaleux procès, qui a sa place marquée au premier rang parmi les Causes célèbres xix^ siècle. La reine eut cette heureuse fortune d'avoir pour défenseur à la Chambre des Communes Henry Brougham, alors âgé de quarante-deux ans et dans tout l'éclat de son talent. L'avocat fut merveilleux d'habileté, d'audace et d'éloquence, et ses discours rappelèrent les plus beaux jours de la tribune anglaise, ceux du procès de Warren Hastings, où avaient retenti les grandes voix de Fox et de Pitt, de Burke et de Sheridan. Tel discours de Brougham mérita d'être comparé à ce fameux discours de Sheridan, dont un contemporain avait décrit en ces ter- 'mes le prodigieux effet :
Les auditeurs furent tellement fascinés par l'éloquence, qu'au moment où M. Sheridan s'assit, la Chambre entière, les députés, les pairs, les étrangers éclatèrent en un tumulte d'applaudissements, et, par une forme d'approbation inusitée dans la Chambre, battirent plusieurs fois des mains. M. Burke déclara que l'on venait d'entendre le plus merveilleux effort d'éloquence, de logique et d'esprit dont il y ait souvenir. M. Fox dit que tout ce qu'il avait entendu, tout ce qu'il avait jamais lu, comparé à ce discours, s'évanouissait comme un nuage devant le soleil. M. Pitt reconnut que ce discours avait surpassé toute Péloquence des temps anciens et des temps modernes, et qu'il offrait l'exemple de tout ce que le génie et l'art pouvaient fournir pour agiter et dominer les âmes.
Cette impression fut si vive, que la Chambre restait dans une sorte d'éblouissement et de stupeur ; un ami de M. Hastings essaya vainement de faire entendre quelques mots et se rassit; plusieurs membres déclarèrent que, venus avec une disposition favorable à l'accusé, leur esprit avait été comme éclairé par une lumière irrésistible. Quelques autres demandèrent un intervalle avant de prononcer, se défiant de l'extrême puissance qui venait d'être exercée sur eux(i).
Après de longs débats, le bill de divorce fut retiré par le gouvernement le 6 novembre 1820, et les choses restèrent en l'état. Au mois de juillet 182 1, le jour du couronnement de George IV, l'entrée de Westminster fut refusée à la reine, et le dépit qu'elle conçut de cet affront ne fut sans doute pas étranger à sa fin survenue quelques jours plus tard.
(1) Cité par Vili^kuaim, Tableau de la littérature au xvju« siècle, tom. IV, pag. 225.
248 CHOSES d'Angleterre
Combien différentes les scènes qui terminent le volume !
A la mort de George IV, qui pre'céda de peu de jours la révolution de juillet i83o, son frère, le duc de Clarence, troisième fils de George III (i), lui avait succédé sous le nom de Guillaume IV. Il mourut sans enfants le 20 juin 1837. Sa nièce, Victoria, fille unique d'Edouard, duc de Kent, quatrième fils de George III, fut proclamée reine par le conseil privé, au palais de Kensington, le 21 juin. Greville raconte ainsi cette première journée d'un règne qui devait durer plus d'un demi-siècle :
La reine a salué les lords-conseillers, s'est assise, et a donné lecture de son discours, d'une voix claire et distincte, sans aucune apparence de timidité ou d'embarras. Après quoi elle a prononcé la formule du serment pour la sécurité de l'Eglise d'Ecosse et l'a signée. Alors a commencé la prestation du serment des conseillers privés, les deux princes d'abord (2); et, quand elle a vu ses oncles, des vieillards, genou en terre devant elle, lui baisant la main et lui jurant fidélité, j'ai observé qu'elle rougissait jusqu'aux yeux, comme si elle sentait le contraste entre leur nouvelle situation de sujets et celle que leur donnent
(i) Le deuxième fils de George III, Frédéric, duc d'York et d'Albany, était mort sans enfant en 1827.
(2) Le duc de Cumberland, et le duc de Sussex, cinquième et sixième fils de George III. Son septième fils, le duc de Cambridge, était alors sur le continent. Le duc de Cumberland, en cette même année 1837, fut appelé au trône de Hanovre, la loi>alique en vigueur dans ce pays empêchant la reine Victoria de réunir les deux couronnes sur sa tête, comme ses prédécesseurs. Il eut pour fils et successeur ce roi aveugle, dépossédé par la Prusse en 1866, et dont le fils porte aujourd'hui en Angleterre le titre de duc de Cumberland ; il a épousé la princesse Thyra de Danemark, sœur de la princesse de Galles.
vis-à-vis d'elle leur âge et leur parenté. C'est la seule marque d'émotion que J'aie surprise chez elle pendant la cérémonie. Rien de plus gracieux et de plus aimable que son attitude vis-à-vis d'eux; elle les a embrassés et s'est levée de son fauteuil pour aller au-devant du duc de Sussex, à qui ses infirmités rendent la marche difficile. Elle semblait un peu étourdie à la vue de tous ces hommes qui tour à tour prêtaient serment et venaient lui baiser la main; mais elle est demeurée impassible, ne parlant à aucun d'eux et ne faisant pas entre eux la plus légère différence, quel que fût leur rang ou leur parti. De temps en temps elle jetait un coup d'œil sur Melbourne (i) quand elle était en doute sur ce qu'elle avait à faire, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Elle a conquis tous les cœurs par sa grâce modeste et réservée, jointe à un calme parfait et à une singulière possession d'elle-même.
Et Charles Greville termine ses notes du 21 juin iSSy par les lignes suivantes :
La jeune reine Victoria, qui serait bien excusable d'être éblouie et troublée parla nouveauté de sa situation, montre au contraire une fermeté d'esprit au-dessus de son âge, et elle paraît posséder à un rare degré la dignité et le sentiment du décorum qui faisaient si absolument défaut au roi, son oncle. Puisse cet heureux début présager favorablement du règne dont nous saluons l'aurore !
Dans ces vingt années qui vont de 1818 à iSSy, pas un homme marquant n'a paru sur la scène politique
(i) William Lamb, deuxième vicomte Melbourne, premier ministre de i835 à 1841.
25o CHOSES D ANGLETERRE
que Charles Greville n'ait vu de près et sur lequel il ne nous raconte de curieuses anecdotes, nous le montrant tour à tour dans la vie publique et dans la vie privée, à la tribune et à table, à la Chambre ou sur le turf. Galerie de portraits dessine's d'original, et où passent successivement devant nous Whigs et Tories, Wellington, Castlereagh, Canning, lord Lyndhurst, Brougham, Sheil, Grattan, O'Connell, Grey, Mackintosh, Melbourne, Robert Peel, lord Holland, Macaulay, lord Granville, John Russell, lord Ellenborough, William Bentinck, lord Londonderry, lord Lansdowne, Aberdeen, Palmerston, et vingt autres. Jamais l'Angleterre n'a compté une plus riche pléiade d'orateurs et d'hommes d'Etat. Ce résultat tenait sans doute à diverses causes; mais la principale ne seraitelle pas qu'à cette époque les Jeunes gens qui annonçaient un vrai talent entraient de très bonne heure à la Chambre des communes, et souvent dès leur majorité ? On en trouve à chaque instant des exemples dans le Journal de Greville. Lord Grey, lord John Russell, lord Derby, tous les trois premiers ministres, sont entrés au Parlement à vingt et un ans ; sir Robert Peel, lord Aberdeen et lord Granville, également premiers ministres, à vingt-deux ans; Georges Canning et Palmerston, aussi premiers ministres, à vingt-trois ans; lord Melbourne, chef du cabinet à l'avènement de la reine Victoria, à vingt-six ans. M. Gladstone avait à peine vingt-deux ans lorsque, sur la présentation du duc de Newcastle, il fut envoyé par les électeurs de Newark à la première Chambre issue du bill
de réforme (i832). Benjamin Disraeli, qui allait atteindre sa trente-deuxième année lorsqu'il obtint sa première élection, estimait qu'il était de dix ans en retard. Il se chargeait d'ailleurs de rattraper vite le temps perdu.
J'aurais voulu pouvoir citer quelques-unes des anecdotes dont fourmille le Journal de Charles Greville, quelques-uns des portraits qu'on y rencontre à chaque page. J'en veux détacher du moins l'extrait suivant, relatif à Macaulay et à Brougham :
g février i836. — Stephen, qui connaît Brougham depuis trente ans, se rappelle être allé avec lui dîner chez le vieux Zachary MacaUlay pour y voir un enfant-prodige qui ferait parler de lui un jour. Ce petit Tom était le Macaulay d'aujourd'hui, dont Brougham s'est vanté plus tard d'avoir dirigé l'éducation. Mais c'est l'histoire de l'homme dévoré par le jeune lion qu'il a dressé; aujourd'hui Macaulay et Brougham se détestent cordialement. Celui-ci ne peut pardonner à l'autre de rivaliser avec lui en supériorité intellectuelle, et, comme il ne prend guère la peine de déguiser ses antipathies, Macaulay y répond par des sentiments analogues. C'est une petitesse indigne d'eux, mais dont la faute première retombe sur Brougham qui a été l'agresseur ; le monde est assez vaste pourtant pour contenir leurs deux gloires.
Les prodiges de mémoire dont Macaulay est capable sont, je crois, sans exemple. Il peut réciter par cœur tout Démosthène, tout Milton, une grande partie de la Bible, soit en anglais, soit en grec, sans parler d'innombrables passages de ses lectures emmagasinés dans son cerveau et qu'il jette dans la discussion avec un à-propos incroyable. Peu porté vers les littératures française et latine, il aime passionnément celle de la Grèce dont il a une connais-
2 52 CHOSES d'aNGI-ETERRE
sance plus approfondie qu'aucun autre homme au monde, et il n'est pas un ouvrage grec qu'il n'ait lu et relu à diverses reprises. En érudition biblique non plus il n'a guère de rivaux. Me'diocrement versé dans le droit, il ne peut souffrir les mathématiques, mais son fort est l'histoire, en particulier l'histoire d'Angleterre. Sa mémoire surhumaine, sa facilité à digérer une somme énorme de connaissances, en les coordonnant aussi bien qu'il les retient, ont fait de son esprit une immense encyclopédie où il puise, à commandement, avec la sûreté et la précision d'une merveilleuse machine intellectuelle : renseignements, anecdotes, exemples, préceptes, qu'il tourne du style le plus aisé et le plus agréable. Il écrit comme s'il avait vécu parmi ceux dont il retrace les actes ; d'ailleurs, il ne s'attard^e pas à la lecture, possédant à un degré rare la faculté de transmettre à son cerveau, qui en reçoit l'empreinte indélébile, l'essence des livres qu'il a parcourus d'un regard rapide. En cela pourtant il avait pour émule Southey(i), qui possédait parfaitement le contenu d'un volume après l'avoir feuilleté debout dans une boutique de libraire : son œil saisissait comme au vol ce que son esprit avait besoin de s'approprier, et, par une opération intellectuelle à demi machinale, une sorte de résumé analytique de l'ouvrage se faisait aussitôt en lui.
Mais si Macaulay l'emporte de beaucoup sur Brougham en culture générale, en mérite littéraire, en imagination, celui-ci a pour lui ces dons particuliers qui élèvent l'homme aux hautes situations sociales et politiques. De haute taille, mince, l'allure imposante, avec un visage laid sans doute, mais singulièrement expressif, un organe puissant et mélodieux, un débit varié, Brougham est un
(i) Robert Southey(i 774-1 843), poète, historien et critique, auteur du poème Je Rodrigue le dernier roi des Gotlis, d'une Vie de Nelson, très admirée en Angleterre, etc., etc. Son fils a publié sa Vie et Correspondance en six volumes.
orateur dans toute la force du terme. Macaulay, petit, gras, disgracieux dans sa personne, la figure ronde, épaisse, insignifiante, ne saurait entrer en comparaison avec lui à cet égard, bien que doué d'une éloquence très élevée. Même différence entre eux en tant que causeurs. Assurément Macaulay est intéressant à écouter et intarissable sur tous les sujets possibles, mais cette grâce, cette élégance, cette variété qui brillent dans ses écrits, lui font défaut dans sa conversation, trop solide, trop didactique, trop uniformément profonde, dépourvue de cette souplesse indispensable aux entretiens mondains. Brougham, au contraire, est tout verve, entrain et gaieté. fî-a^S^rit avec une vivacité charmante du grave au doux, du plaisant au sévère, toujours amusant, ce qui ne l'enapêche pas d'être instructif, familier avec les sujets les plus absCfiiis, et capable de s'élever aux plus grandes hauteurs intellectuelles pour retomber presque sans transition dans le badinage, il sait captiver en même temps qu'émerveiller, et, qualité inappre'ciable, mettre parfaitement à leur aise les simples mortels, aux propos frivoles de qui il prend autant d'intérêt qu'il en marquait un instant auparavant aux questions les plus hautes.
La traduction de M''« de Bovet est aussi élégante que fidèle. Elle est accompagnée dénotes nombreuses, courtes, exactes. Je lui ferai pourtant un reproche. Pourquoi n'est-elle pas complète? Pourquoi, sous prétexte d'alléger le Journal de Greville, y avoir pratiqué tant de coupures? Les détails, même prolixes, sont de l'essence d'un ouvrage de ce genre, et il im~ porte de n'en pas altérer le caractère. Lorsque M"^ de Bovet nous donnera la seconde partie du Journal, nous osons lui demander de n'y faire aucun retranchement.
Son premier volume ne saurait manquer d'avoir plusieurs éditions. Qu'elle en profite pour ajouter encore au très vif intérêt de son ouvrage en le faisant suivre d'un Index alphabétique. N'est-ce pas un pair d'Angleterre, le lord chancelier Campbell, qui, dans une discussion sur la propriété littéraire, proposa d'inscrire dans la loi cet amendement : « Sera privé de ses droits à la propriété tout auteur qui aura publié un livre sans Index. »
20 octobre 1888.
Le 7 décembre iSSy, à la chambre des communes, au moment où Daniel O'Gonnell venait de se rasseoir après avoir prononcé un de ses plus éloquents discours, on vit se lever un jeune député nouvellement élu, et qui ne craignait pas de se mesurer, pour son début, avec ce redoutable athlète. Il siégeait sur les bancs des Tories. Les Whigs et la brigade irlandaise accueillirent son maideti speech par des cris, des huées, des rires. Le jeune orateur tint tête à Torage avec un courage indomptable et un calme que rien ne put troubler. Il mena sa discussion jusqu'au bout, et, arrivé au terme, il lança à ses adversaires cette fière apostrophe : « Je ne suis pas surpris du mauvais
(i) Lettres de lord Beaconsfield à sa sœur, traduites par Alexandre DE Hâve; un vol. in-i8, Perrin et C", éditeurs, Paris, 1889. — Lord Beaconsfield^ s Home Letters, wriuen in i83o-i83i. — Lord Beaconsfield' s Correspondence witli his sister, i832-i852, London> 1886, John Murray.
256 CHOSES d'angleterre
accueil que je reçois ; mais j'ai entrepris plusieurs fois bien des choses et j'y ai souvent re'ussi à la fin. Je m'assieds : un temps viendra où vous m'e'couterez. » Ce jeune homme était Benjamin Disraeli, que les électeurs de Maidstone venaient d'envoyer au Parlelement.
Quarante-deux ans plus tard, en 1879, un vieillard entrait à la chambre haute de l'air le plus simple et le plus naturel, sans prétention, dans le costume le plus modeste, et à sa vue les princes, les lords, les membres des communes, tout ce que l'Angleterre avait d'éminent le saluait d'une immense acclamation. Il revenait du congrès de Berlin, où, par la seule habileté de sa politique, sans qu'il en eût coûté à son pays ni un homme ni un écu, il avait obtenu des résultats tels qu'on aurait pu à peine les attendre d'une guerre longue et heureuse; suivant son expression, il rapportait la paix avec l'Jwnneiir. Ce fut un triomphe inouï, une de ces heures radieuses qui marquent dans la vie d'un homme et d'un peuple. Ce vieillard était lord Beaconsfield, — le Benjamin Disraeli de iSSy.
Suivre Disraeli de 1837 à 1879, de son échec à la chambre des communes à son triomphe devant la chambre des lords, ce serait écrire l'histoire de l'Angleterre, et presque l'histoire de l'Europe, pendant près d'un demi-siècle. Notre cadre restreint ne com-
porte point un tel tableau. Aussi bien le livre dont je voudrais m'occuper aujourd'hui — la Correspondance de lord Beacoîisjîeld avec sa sœur — s'arrête à l'anne'e i852.
Sarah Disraeli était de deux ans plus âgée que son frère, dont elle resta jusqu'à sa mort, arrivée en 1869, la confidente préférée. Disraeli, aussi célèbre comme romancier que comme orateur, et qui a introduit quelquefois le roman dans la politique, ne paraît pas lui avoir jamais donné accès dans sa vie privée. Il semble qu'il ait toujours ignoré, ou du moins dédaigné l'amour; il dit, dans une de ses lettres, ne pas connaître un seul mariage d'amour qui n'ait mal tourné; quant à lui, il fit un mariage de raison. A trente-cinq ans — en iSSg — il épousa la veuve de son collègue de députation, M™^ Wyndham Lewis, dont il avait écrit, quelques années auparavant, dans une lettre à sa sœur : « La soirée d'hier chez Bulwer (i) a été réellement brillante, beaucoup plus encore que la première... A la fin de la soirée, i'ai été présenté, « sur son « désir exprès », à M*"^ Wyndham Lewis, une jolie petite femme, coquette, babillarde, et, par ma foi, douée d'une telle volubilité de langue que je n'aurais pu la croire possible et que je renonce à vous en donner une idée. Elle me dit qu'elle aimait « les hom- « mes silencieux, mélancoliques. » — « Je n'en doute « pas », lui répondis-je » (2). Sept ans après, elle
(i) Sir Edward Lytton Bulwer, l'un des plus grands romanciers du XIX* siècle; son roman de Pisistrate Caxton, en particulier, est un chef-d'œuvre.
(2) Lettre du 28 avril i832, pag. 120.
258 CHOSES d'angleterre
donnait sa main à Disraeli, qui n'était pourtant u ni silencieux, ni mélancolique ».
Chose bizarre ! un autre homme d'Etat, un grave historien, un calviniste rigide, celui qu'on appelait « l'austère M. Guizot », s'était marié jeune, dans les circonstances les plus romanesques, et devait écrire, sur ses vieux jours, un petit livre auquel il donna pour titre : VAmoiir dans le mariage. Et dans le même temps, un autre homme d'Etat, Disraeli, qui se mêlait à la vie mondaine avec autant d'assiduité et d'ardeur qu'à la vie politique, ne séparant pas l'une de l'autre; l'un des princes de la fashion et poussant le dandysme jusqu'à l'excentricité, affectant la plus extrême recherche de costume, vêtements de velours de coupe bizarre, gilets somptueux, franges de soie aux poignets, chaînes d'or au cou et aux poches, cannes merveilleuses à glands de soie et à pommes d'argent ciselé, — nous voilà plus près de Balzac que de Guizot — ; auteur de dix romans, dont l'un, Henrietta Teinple, est une touchante histoire d'amour, Disraeli épouse une veuve, qui lui apporte une extrême « volubilité de langue » — et une grande fortune. Sans doute on ne peut pas ajouter, comme dans les contes de fées : « Ils furent très heureux et ils eurent beaucoup d'enfants. » Ils n'eurent pas d'enfant, mais l'histoire assure qu'ils furent très heureux et formèrent un ménage modèle.
Quoi qu'il en soit, nul n'appréciait plus que Disraeli l'amitié féminine. Il attribuait à la femme le rôle le plus considérable dans la destinée des hommes
supérieurs. « C'est l'enthousiasme de l'homme qui lui dit : Tu seras grand; c'est par la sympathie de la femme qu'il devientgrand en effet. «Ainsi s'exprimet-il dans Coningsby. « Tout en ce monde dépend de la femme », dit-il ailleurs; et lorsque, dans son dernier roman, il fait dire par Myra à son frère Endymion : « Vous rencontrerez des amis dans la vie, et ce seront des femmes », c'est qu'à ce moment, au terme de sa carrière, il voit se dresser devant lui les figures de tant de femmes, éminentes par le cœur et l'esprit, dont la noble affection et la douce influence l'ont aidé à surmonter tous les obstacles et à conquérir la gloire. Au premier rang de ces femmes, de ces <3;«/5, il convient de mettre sa sœur, douée elle-même du plus rare mérite et dont il a voulu éterniser le souvenir en créant, d'après elle, dans Jî/zc/i^m/oM, l'adorable figure de Myra, sœur de son héros.
Les Lettres dont M. de Haye vient de nous donner une traduction embrassent une période de vingt années, du r"" février i832 au i6 février i852.
Dans ces lettres courtes et vives, d'un homme dont la politique, la littérature et le monde se disputent tous les instants, point de phrases, point de morceaux à effet, nulle recherche d'esprit ou de style : il n'a pas le temps. Ce ne sont que faits qui se pressent, descriptions, scènes et portraits esquissés d'un mot.
26o CHOSES D'ANGLETERRE
enlevés d'un trait. Tout l'intéresse, et il parle de tout, — encourant; mais c'est lorsqu'il touche aux questions et aux événements de la vie politique qu'il se montre tout entier. Sur ce terrain il est à proprement parler chez lui. Les débats des Chambres, les intrigues des couloirs, les défaites ou les victoires des orateurs, les tribulations des ministres, les solennités publiques, les polémiques delà presse, le mouvement des élections, la reconstitution du parti conservateur dont il a fait son oeuvre, composent la trame de son journal sur laquelle les autres récits s'enroulent comme une élégante broderie. C'est merveille vraiment que de nous intéresser à ces scènes politiques vieilles d'un demi-siècle, à ces comédies parlementaires dès longtemps oubliées,
Du spectacle d'hier affiches de'chirées.
Malgré qu'on en ait, avec ce diable d'homme, on est bien forcé de prendre intérêt à ces choses d'autrefois, iant il y a, dans ses Lettres, d'animation, de fièvre, d'ardeur vaillante et communicative! Cela vit, on est entraîné, intéressé, séduit, en dépit même de la gravité des sujets.
Mais ce qu'il y a de plus intéressant dans ces Lettres, c'est l'auteur lui-même, c'est ce Benjamin Disraeli, dont M. Victor Cherbuliez nous a tracé récemment un si fin et si brillant profil (i). Disraeli fut un ambi-
' (i) Profils étrangers, par Victor Cherbuliez, de l'Académie fran- .y'aise. i88q.
tieux, mais de ceux qui ne séparent pas leur propre grandeur de la grandeur de leur pays. Il aimait le pouvoir, non pour le pouvoir lui-même, ni pour l'argent, mais pour atteindre la renomme'e, pour arriver à la gloire, cette gloire sans laquelle, au dire de Salluste, la vie n'est qu'amertume et rigueur — ubi eam dempseris, tpsa per se virtiis amara atque aspera est. Le sentiment qu'il éprouvait avec le plus de vivacité c'était l'enthousiasme. « Faculté divine! Rare et incomparable privilège! s'écrie-t-il quelque part. C'est avec elle qu'on gouverne le monde. » Ce qui frappe dans ce caractère, au milieu de traits divers, dont quelques-uns sont empreints, il est vrai, d'une indéniable singularité, c'est, malgré tout, la grandeur. Voici comment il définissait l'homme d'Etat : « C'est celui qui représente une grande idée avec laquelle il s'identifie et qu'il fait entrer dans les mœurs et l'éducation politique d'une nation » — « Oser être grand [daring to be great) » est le mot qui termine son Coningsby et qui l'explique lui-même.
Benjamin Disraeli, dans ses lettres, ne tait pas ses ambitions; il ne se croit pas tenu non plus de jouer à la modestie. Il n'est encore qu'un tout jeune homme, un dandy, a la voix efféminée et zézayante, au teint blême, aux yeux « sombres comme l'Erèbe w, aux cheveux noirs retombant en boucles épaisses sur sa
202 CHOSES d'aNGLETERRE
Joue gauche. — « Que pensez-vous devenir? » lui demande lord Melbourne. — « Premier ministre jj, repond-il simplement. Le 7 février i833, quatre ans avant son entrée au Parlement, il écrit : « Bulwer a parlé aujourd'hui; mais il est dépourvu des qualités physiques de l'orateur; il a beau faire, il ne réussira jamais... J'ai entendu aussi un excellent discours de Macaulay, puis ceux de Sheil et de Charles Grant. Macaulay a été admirable ; c'est égal, entre nous, je les terrasserais tous. Ceci soit dit bien cmtre nous : si jamais j'ai été sûr de quelque chose, c'est que je saurais pousser tout devant moi dans cette chambre. Ce jour-là viendra... »
Le 26 mars i833 : « D'Alroy [i] on parle d'or, et je ne doute pas du succès. Je vous envoie l'article de VAllas^ il }'" en a eu un aussi dans la Toivn (la Ville)^ encore plus élogieux. Je ne vois pas qu'on se plaigne du style, ailleurs que parmi les critiques. Le gros des lecteurs paraît en aimer la poésie et l'animation. M'"^ Jameson (2) a dit à Olley que « de lire Ah'oj^^ c'était comme monter un cheval arabe. » Slade le voyageur assurait que « c'était le livre le plus com-plètement oriental qu'il eût jamais lu ». ^
Le 26 avril i838 : « J ai fait hier un brillant discours, le clou de la soirée... »
Le i3 juillet 1839 : « J'ai fait hier soir sur le Char-
(i) Roman de Disraeli, dont la scène se passe en Orient.
(2) M™" Robert Jameson (Anna MurphyJ, une Irlandaise, femmeauteur, fille du peintre ordinaire de la princesse Charlotte (tante de la future reine Victoria). Elle eut l'honneur de correspondre avec Goethe.
tisme un discours superbe, dont le Times donne une bonne reproduction... »
Le iS février 1840 : u Je n'ai reçu que des fe'licitations pour mon discours, et je ne saurais vous dire tous les compliments, tous les éloges, toutes les poignées de main, etc., qui me furent prodigués dans le couloir pendant le vote. Les applaudissements n'avaient pas cessé, la Chambre était au grand complet vers dix heures et demie, quand je m'assis une bonne heure, et il n'y manquait jt?a5 un seul homme de distinction. »
Le 17 février 1843 : « J'ai pu à la fin prononcer un grand discours, à une heure avancée, devant une Chambre au complet, et je me suis assis au milieu des applaudissements universels... »
Le 18 février 1848 : « J'ai prononcé hier soir un discours bien réussi, un de mes meilleurs, mais il est mal reproduit dans le Times. »
Le 16 mars 1849 • ^*^ Hier soir un vote splendide, qui, venant après le vote de la navigation, en dit long. Il était presque une heure et demie après minuit quand je pris la parole, et je n'avais pas quitté mon siège depuis cinq heures du soir, surveillant le débat. Nos gens étaient réellement enthousiasmés... »
Le 8 juillet 1849 • " ^îon discours de l'autre nuit a été prononcé à deux heures et demie après minuit. Il n'y en a donc pas trace dans les journaux; mais, dans le couloir, pendant l'opération du vote, mes amis manifestaient tout leur enthousiasme et répétaient qu'il pouvait compenser le nombre... Le débat a été très
bien soutenu; Peel a mis beaucoup d'attention à me traiter avec politesse, et, lorsqu'il a parle' du « respect « dû à mes talents et à mon poste » (1) mes amis ont applaudi à tout rompre. »
Il serait curieux de rapprocher de ces extraits les passages analogues dont abonde la Correspondance de Lamartine. En voici quelques-uns.
Il écrit, le 14 janvier i836, à son ami le comte de Virieu : « Avant-hier j'ai improvisé une demi-heure admirablement et éloquemment et politiquement selon moi (2). »
Le 12 mai 1889 : « Je viens de passer une semaine agitée et laborieuse : huit discours aux 221 (3) et deux à la Chambre, sans compter que je vais ce matin parler aux bureaux. Je sens le progrès oratoire. Sur les huit il y en a eu deux d'improvisations complètes et subites avec l'ordre, exorde, péroraison, etc., qui m'ont confondu moi-même et vivement frappé mes auditeurs. Je te fais envoyer par Mâcon mon grand discours à la Chambre (4). Cela fait grand effet là et dans Paris. La séance n'a pas été reprise de trois quarts d'heure, c'est le thermomètre. Royer-Collard me
(i) Celui de leader de l'Opposition.
(2) Correspondance de Lamartine, tom. V, pag. 126. — Séance de la Chambre des députe's du 12 janvier i836. Discours sur la Pologne et la politique de la France en Orient. La France parlementaire (Recueil complet des discours et écrits politiques de Lamartine), tom. I, pag. 191).
(3> Réunion des députés qui avaient soutenu M. Mole contre la coalition de i83g. L'adresse, acceptée par le ministère, avait été votée par 221 voix contre 'coS.
(4) Séance du 8 mai 1839. — La France parlementaire, tom. H, pag. 201.
disait hier : « Monsieur, respectez-vous! Vous avez la « plus belle parole du pays et la destine'e la plus haute « du gouvernement représentatif. Encore une fois, « respectez- vous ! Votre passé poétique a été beau, « mais je crois votre avenir politique aussi beau et « utile. » Tu entends sa voix doctorale d'ici (i). »
Le 6 juillet iSSg : « Je t'envoie une discussion sur rOrient, le discours et la réplique à Barrot{2). L'un et l'autre surtout ont fait une impression telle que je n'en ai jamais vu, même aux plus grands jours de Berryer. Le mot général est que de dix ans et peutêtre de quarante ans^ la tribune n'a pas vu mieux (3). »
Le 3 décembre 1840 : « Ce discours (4) m'a immensément grandi dehors et même, comme talent, dans la Chambre aussi... M. de Lacretelle est converti. Il me disait hier, ainsi que MM. Royer-Collard et Pasquier, témoins tous trois, et j'en suis bien raffermi, que jamais, même à l'Assemblée constituante, il n'avait entendu ni lu rien d'égal (5). »
Et le 6 décembre, à l'occasion du même discours : « J'ai eu dans la Chambre un épisode de combat auquel j'aurais voulu que tu fusses présent. Jamais il ne me fallut un tel courage. Berryer avait été sublime de véhémence, de popularisme, et la Chambre et les
(i) Correspondance...., tom. V, pag. 36o.
(2) Sur les affaires d'Orient. Séance du i"' juillet iS'ig. La France parlementaire, tom. II, pag. 2i3
(3) Correspondance...., tom. V, pag. 368.
(4) Sur la question d'Orient. Séance du i«' décembre 1840. La France parlementaire, tom. III, pag. i.
(3) Correspondance...., tom. V, pag. 604.
266 CHOSES d'angleterre
tribunes étaient pulvérisées; personne n'osait affronter une telle situation des esprits et des sens. Je suis monté à la tribune sur le refus de tous les autres et des ministres, et j'ai ressaisi violemment et passionnément l'assemblée dans une réplique plus longue que son discours et entièrement improvisée. Je te l'ai envoyée; lis-la sans penser au style, mais à la difficulté. N'en crois pas les journaux vendus tous à nos ennemis : l'effet a été immense et il s'accroît. M. de Chateaubriand qui y était et M. Royer-Collard disent que j'ai été au delà de leur pensée » (i).
On le voit, comme Disraeli, Lamartine ne manque guère, lui non plus, à célébrer ses propres discours, à parler des applaudissements qu'ils excitent, de l'enthousiasme qu'ils provoquent. Les lecteurs, je le sais, sont volontiers portés à prendre assez mal ces naïves confidences, et l'on ne se fait pas faute d'y voir la preuve d'un orgueil monstrueux, maladif, exceptionnel. Le traducteur des Lettres de lord Beaconsfîeld ne serait pas éloigné de partager lui-même ce sentiment. Il annote ainsi la lettre du i8 février 1840 :
Voilà dans une même lettre tous les aspects de la satisfaction vaniteuse qu'on ne peut véritablement s'empêcher de regretter dans un si grand esprit. C'est chaque fois un étonnement pénible, lorsqu'on le voit s'applaudir luimême de ses avantages extc'ricurs ou de ses talents avec une si naïve et si singulière puérilité. Il y a là un faible indéniable... (2).
(i) Correspondance..., tom. V, pag. Soy. (2) Pag. 296.
Faible indéniable, soit; mais, au demeurant, le plus naturel, le plus innocent et le plus excusable du monde. Dans les Jeudis de A/™'^ Charbonneau^ les habitue's du salon de la Philaminte de Carpentras conviennent à l'envi que la vanité, l'orgueil, sont des crimes abominables, et que Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Balzac, Alfred de Vigny, tous gens à coup sûr peu modestes, ne sauraient être pardonnes. M. Verbelin, le juge d'instruction, croit cependant pouvoir plaider pour eux les circonstances atténuantes. Je lui laisse ici la parole :
J'en conclus que la vanité était probablement une maladie littéraire, et je me promis de ne plus fréquenter que des gens illettrés. Je repartis pour le chef-lieu de mon département. Deux amis intimes, Paul et Gustave, venaient de rompre une amitié de quinze ans, parce que Gustave avait supplanté Paul auprès de la première chanteuse du théâtre. « Tu comprends bien, me dit l'amant éconduit, que je tenais très peu à Léocadie ; elle chante faux, elle a de fausses nattes, un œil plus petit que l'autre, et le nez rouge dès qu'elle veut monter au 5/ bémol suraigu ; mais l'amour-propre ! » — J'arrive à mon chef-lieu de canton, une petite ville de trois mille âmes. Deux proches voisins, un peu parents, et les plus honnêtes gens du monde, avaient cessé de se voir et de se parler, parce que l'un des deux avait été nommé membre du conseil municipal, et que l'autre avait échoué... a Vous entendez bien, me dit le candidat malheureux, qu'au fond cela m'est bien égal ; c'est même une corvée que j'évite, mais chacun a son petit amour-propre. » Enfin, je prends gîte dans mon village; on savait que j'étais avocat. Le lendemain, je vois entrer un pauvre paysan : il me demande s'il n'y a pas moyen
268 CHOSES d'Angleterre
de se de'dire d'un marché où il va payer cent écus un ras de fagots qui vaut cent francs. « Mais, malheureux ! lui demandai-Je, comment vous y êtes-vous laissé prendre? — Ah! monsieur, hu ! hu !.., c'est que Jean Pécoul, le marguillier, voulait les fagots ; il a poussé jusqu'à deux cent nonante francs... hu ! hu !... et Je n'ai pas voulu qu'il les ait... Ah I ma pauvre défunte me le disait bien : « Jacques, la vanité te ruinera !... » Ce fut là ma première consultation ; je la donnai gratis. Je mis quelque argent dans la main de Jacques en lui disant : « Mon ami, je vous félicite et vous remercie, vous venez de réhabiliter M. de Chateaubriand j>(i).
Il me semble bien que Jacques a réhabilite' du même coup Lamartine et Disraeli.
Le volume de M. Alexandre de Haye s'ouvre par une Etude sur lord Beaconsjîeld et le parti toiyy étude étendue, brillante, complète, l'une des meilleures que je connaisse sur l'Angleterre contemporaine. Vient ensuite Vbitroduction aux lettres. L'auteur y peint, avec une curieuse abondance de détails, avec une rare connaissance du sujet, le milieu social où entrait Disraeli en i832, à la date où commence la Correspondance. Dès la première lettre, le lecteur est donc en pays de connaissance. Si Français, si ignorant qu'il soit des choses d'Angleterre, il va pouvoir
(i) Les Jeudis de M"" Cliarbonneau, par Armand de Pontmartin, pag. 7. — Voyez aussi, dans Guy Mannering, de Walter Scott, chapitre XXXVI, la iolie scène de l'avocat Pleydell et du fermier Dandie Dinmont.
suivre les scènes variées qui se dérouleront devant lui et y prendre un réel intérêt. Déjà il connaît le théâtre et les principaux acteurs.
M. Alexandre de Ha3^e estime pourtant qu'il n'a point assez fait encore. Chacune des années de la Correspondance est précédée d'un résumé des événements de l'année, de tous ceux qui peuvent éclairer les Lettres. Mais ce n'est là que la moindre partie de la tâche que s'est imposée le traducteur. Les noms propres se pressent sous la plume de Disraeli, noms d'hommes politiques, de femmes du monde, d'écrivains, d'artistes; telle page n'en contient pas moins de dix ou douze; pas un de ces noms ne va sans une note, rapide, exacte, qui donne à chaque personnage sa valeur et sa personnalité.
Est-ce tout? pas encore. Après les Lettres viennent les Notes complémentaires, plus détaillées que celles qui accompagnent le texte. De cet ensemble résulte l'ouvrage le plus documenté, le plus instructif, le plus piquant qui existe dans notre langue sur la société et sur le monde politique anglais dans les vingt années qui vont de i833 à i852.
Je n'hésite donc pas à voir dans M. Alexandre de
Haye le modèle des traducteurs ; seulernent il nous a
si bien mis en goût que nous ne le tiendrons pas
quitte, même après l'ouvrage excellent qu'il vient de
nous donner. Nous attendons de lui une traduction
des principaux discours de Benjamin Disraeli, et plus
tard, pour couronner l'œuvre, une Vie complète de
lord Beaconsjîeld.
24 août 1889.
Ce n'est pas sans émotion que j'écris, en tête de cet article (i), le nom de l'honnête homme, du critique illustre, du délicieux et charmant causeur, qui, si longtemps, à cette place même, a entretenu les lecteurs de la Ga'^ette de France des livres et des hommes de son temps. Si son nom y reparaît aujourd'hui, c'est, hélas ! son nom seulement. Ses Samedis sont bien finis, et ils ne recommenceront pas plus que les Lundis de Sainte-Beuve.
Le volume qui vient de paraître renferme les dernières Causeries d'Armand de Pontmartin (2). Celle qui le termine est du 14 mars 1890; quinze jours après, le 29 mars, il mourait dans sa maison des
(i) Ce chapitre a paru dans la Gai^ette de France du 28 décembre
(2) Derniers Samedis, deuxième série. Un volume in-i8, Calmann Lévy, éditeur, 1891.
272 ARMARD DE PONTMARTIN
Angles, en pleine possession de son intelligence, ayant travaillé presque jusqu'à la dernière heure, et n'ayant consenti à s'aliter que la veille de sa mort. Par une singulière coïncidence, il est mort un Samedi, ce jour qui e'tait devenu le sien. Dans les dernières années de sa vie, il se plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres : « Soyez tranquille, je pre'pare depuis longtemps, je soignerai par-dessus tout mon dernier article. » Et en effet celui-là, celui qu'il ne craignait pas d'appeler en souriant, au risque de faire un de ces jeux de mots qu'il affectionnait, « l'article de sa mort », — celui-là fut admirable. On me permettra d'en rappeler les détails. Puisque nous sommes ici, à la Ga:{et/e de France, non seulement entre amis, mais en famille, on me saura gré, j'en suis sûr, de reproduire les lignes suivantes, que je détache d'une lettre, écrite des Angles, quelques jours après la mort d'Armand de Pontmartin :
Le vendredi matin, il avait lu sur son lit votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions cachées à sa maladie, mais qui le toucha par l'effusion de votre amitié, et l'intéressa par le récit de tout ce que vous aviez fait à Paris.
« Quel contraste, me dit-il, entre cette activité et l'état auquel je suis réduit ! »
La journée et la nuit se passèrent tranquilles, avec diminution des quintes de toux, sommeil ; il semblait que le séjour au lit, en supprimant les terribles efforts qu'il disvait faire les jours précédents pour rester debout, avait amené une détente, qu'il était moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus la marque du même acca-
ARMANI) DE PONTMARTIX 2'J ^
blement. Le samedi matin, notre curé lui apporta la communion, ainsi qu'il avait été convenu l'avant-veille avec son confesseur. Il la reçut avec toute sa connaissance, remerciant ensuite le curé, s'excusant de l'avoir dérangé, et me recommandant de ne pas le laisser partir snns lui faire prendre un peu de café. Quand je remontai, dix minutes plus tard, après m'être acquitté de ce soin, Je le trouvai endormi d'un sommeil paisible et qui paraissait réparateur. Une heure après, c'est-à-dire vers dix heures, nous nous aperçûmes que ce sommeil ne ressemblait pas aux autres. Au même moment, notre docteur arriva, et, après l'avoir examiné, fit un signe désespéré. Il envoya chercher de nouveau le curé pour l'extrême-onction, qui fut administrée pendant qu'il respirait encore, et, au moment où finissaient les dernières prières, il expira sans soutïrance. On peut donc dire qu'il s'est endormi dans le Seigneur, surabondamment assisté et consolé par la religion, et conservant jusqu'à la fin sa lucidité intellectuelle, sauf pour les adieux, dont l'amertume lui a été épargnée (i).
Sa causerie du 14 mars avait été une protestation contre le roman de M. Zola, qui venait alors de paraître, \di Bête humaine. Dans ces pages, qui seront les dernières, l'effort, un peu de fatigue, se font sentir. Ce n'est plus la verve étincelante, la merveilleuse facilité des beaux jours. Cette plume, qui courait hier encore la bride sur le cou, qui dévorait la route, qui brûlait le papier, va plus lentement. La main est moins légère; déjà la maladie pèse sur elle ; mais la pensée n'a rien perdu de sa vigueur, l'âme a conservé
(i) Lettre du 2 avril 1800.
iS
274 ARMANI) DE PONTMARTIN
toute sa noblesse, le cœur ressent toujours les belles indignations d'autrefois. Armand de Pontmartin a eu cette heureuse fortune, le jour où la plume allait tomber de ses mains vaillantes, de pouvoir la mettre une dernière fois au service de ses convictions, au service de la vérité, de la morale et du goût. Il s'est élevé une dernière fois contre le matérialisme en littérature et en politique, contre les naturalistes et les jacobins. Son article se terminait par ces lignes :
Voilà, en dehors de toute querelle d'école, le vice radical des romans de M. Zola. Il supprime le libre arbitre, la responsabilité humaine. Pour que son système fonctionne plus à l'aise, il l'a abrité sous l'arbre généalogique des Rougon-Macquard, qui l'aurait couvert de ridicule, si le ridicule pouvait atteindre le maître des maîtres. Par là, il détruit tout l'intérêt que pourraient inspirer ses personnages et toutes les leçons que renfermeraient leurs actes. Dans ces conditions d'anarchie ou de servitude morale (synonymes ici comme toujours), la vogue de ces romans devait s'accorder admirablement avec le règne de la république jacobine. Sans doute, MM. Tirard, Constans, Thévenet, Spuller, Fallières, ne seraient pas fâchés d'apprendre que, s'ils font mieux leurs affaires que celles de la France, ce n'est pas leur faute, et que, en accaparant les ministères, en décrochant les portefeuilles, en absorbant les traitements, en trichant les budgets, en persécutant nos prêtres, ils obéissent, non pas à de mauvais penchants, mais à une loi d'hérédité transmise par l'âge de pierre où leurs ancêtres et leurs précurseurs vivaient dans les cavernes (i).
(i) Derniers Samedis, pag. 372.
ARMAND DE PONTMARTIN 27b
Un détail, purement littéraire celui-là, m'a frappé dans cet article. Pontmartin était un amoureux de Virgile. Ecoutez comme il en parle dans une de ses premières Causeries de la Galette, à propos de Barthélémy et de sa traduction de V Enéide. « Pour moi, disait-il, cet autre préféré, ce poète par excellence, c'est Virgile. Horace est aussi exquis, aussi élé^;ant, et, à coup sûr, plus original. Mais il y a chez Virgile un fond de mélancolie et de tendresse, une douceur pénétrante qui va à l'àme, et qui, sans compter certaines vibrations quasi-prophétiques, signalées dans le PollioUy en fait le plus chrétien de tous les poètes du paganisme. Cette sorte de sécheresse didactique, qui nous gâte souvent nos admirations àliumanisteSy n'existe pas avec lui : il a été, dès le premier jour, l'ami, le consolateur, le confident, l'interprète délicieux des premières rêveries, des premières visions de l'adolescence. Pour ceux d'entre nous qui ont été d'abord élevés à la campagne, le charme est plus puissant encore. Telle image du poète, tel passage des Géoy^giques, tel vers se détachant sur l'ensemble comme un point lumineux sur la brume lointaine, s'unissent étroitement dans notre imagination ou dans notre mémoire aux vagues frissons, aux mystérieux tressaillements qu'éveillèrent en nos jeunes âmes les spectacles de la nature ou les scènes de la vie champêtre. Plus tard, lorsque arrivent les années de déclin et d'adieu, nous ne savons plus si c'est le poète qui nous a rendus sensibles aux douces harmonies de la campagne, ou si ce sont ces harmonies
qui nous ont initiés aux ineffables beautés du poète. Pour tout dire, Virgile, c'est Racine et Lamartine en un seul génie, avec un degré de perfection plus
exquise » (i).
Ces impressions remontaient, pour Pontmartin, non seulement à sa jeunesse, mais à son enfance même. Il raconte dans ses Mémoires comment, dès l'âge de onze ans, avant le collège, il courait les champs, son Virgile à la main. Il ne s'endormait pas le soir sans le mettre sous son chevet pour le retrouver au réveil. C'est pourquoi sans doute il n'a pas voulu écrire son dernier article sans y mettre le nom du poète qu'il avait le plus aimé, sans redire une dernière fois quelques-uns de ces vers dont l'harmonieuse douceur avait été l'un des enchantements de ses jeunes années. Son article, je l'ai dit, est consacré à M. Zola et à la Bête humaine. N'importe ! il y parlera de Virgile et de VEiiéide, il citera ces vers délicieux :
Purpureus veluti ciim flos succistis aratro Lant'uescit moriens, lassove papavera coUo Demisere capiii, pluviâ cum forte gravantur !
Presque au moment où m'arrivait ce volume des Derniers Samedis, j'achevais le livre de M. GideiJ
■<■ Sniivcuix Sanc.iis, tom. IV, p^;:?. u-t-
ARMAND DE PONTMARTIX 277
VHistoire de la liltcrature française depuis i8 1 S jusqu'à nos fours [ï). J'y avais trouvé ces lignes : « M. de Pontmariin se de'clarait le défenseur de la morale outragée, le protecteur du goût. Rie?i ne pouvait lui plaire, il voyait partout corruption et décadence. Ses Causeries du Samedi, lecture agréable aux gens de son parti, n'étaient qu'une suite de lamentations. Il menait, comme on l'a dit, le deuil de l'esprit français. Nouvel Alceste, il s'écriait à chaque page :
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur;
Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur.
« Qu'il fît la guerre au réalisme, qu'il en poursuivît les excès, il n'avait que trop raison ; qu'il rappelât les auteurs au respect de la langue et des mœurs, personne ne saurait l'en blâmer. Mais il oubliait trop facilement qu'à côté de ces œuvres indignes de son approbation, il en paraissait d'autres plus sérieuses, d'un ton plus relevé, d'une morale plus sévère. Mais quoi ! les auteurs qui les publiaient n étaient pas de son bord; ils ne méritaient ni justice ni grâce. » Voilà ce que dit M. Gidel. A ces étranges accusations, la réponse est bien facile, et je la trouve dans le volume même que j'ai en ce moment sous les yeux. Les Derniers Samedis se composent de seize chapitres. II y est parlé de dix-sept écrivains. Sur les dix-sept, un seul., M. Emile Zola, est sévèrement jugé, et M. Gidel lui-même ne saurait le trouver mauvais,
(i) Ce livre venait de paraître, et ma précédente Causerie de la Galette de France lui avait été consacrée.
puisqu'il reconnaît que M. de Pontmartin « n'avait que trop raison de faire la guerre au réalisme et d'en poursuivre les excès ». Les seize autres ont tous trouve' grâce devant ce juge impitoyable qui ne faisait grâce a personne, à qui rien ne pouvait plaire. Doivent-ils par hasard d'avoir été si bien traités par l'auteur des Causeries à ce qu'ils étaient tous de son bord? Pas le moins du monde, puisque je rencontre parmi eux des écrivains qui sont, en religion et en politique, aux antipodes de M. de Pontmartin, Benjamin Constant, par exemple, et M. Ferdinand Fabre, l'auteur des Courbe:{on, de Julien Savignac et de VAbbé Tigrane.
Mais M. Gidel, quand il écrivait la page que j'ai citée, ne connaissait pas les Derniers Samedis.^ qui n'avaient pas encore paru. Il ne parle que des Causeries du Samedi ; soit : est-il vrai qu'on n'y doive voir qu'une suite de lamentations, et qu'à l'exception de quelques « gens de son parti m, M. de Pontmartin y abîme tout le monde ?
Un jour, Balzac, à qui l'on reprochait de multiplier outre mesure, dans ses romans, le nombre des femmes, criminelles, et de négliger un peu trop les femmes 1 vertueuses, voulut en avoir le cœur net et tirer la] chose au clair. Dans la préface de la deuxième édition! du Père Goriot, il dressa le compte en partie doublej de toutes les femmes qu'il avait créées, ce qui lui permit d'établir que son actif se composait à cette date (6 mars i835) de 38 femmes vertueuses (dont une^/ott- /e?/5e,il est vrai, M'"^ Vauqner).,QXson passif de 2 2 femmes
criminelles. Le grand romancier faisait suivre son bilan de cette petite note : « L'auteur omet à dessein plus de dix femmes vertueuses, pour ne pas ennuyer le lecteur; mais il les nommerait, s'il y avait contestation sur le re'sultat de cette statistique littéraire » (i). Si l'on se livrait à un travail analogue sur les Causeries d'Armand de Pontmartin, on arriverait à un bien autre résultat. On constaterait que le nombre des écrivains dont il a loué les oeuvres, comparé au chiffre de ceux pour lesquels il a été dur, est dans la proportion, non plus de 38 à 22, comme tout à l'heure chez Balzac, mais de 69 à 17. Avec la permission du lecteur, je vais dresser ce bilan, non pour les vingtcinq volumes des Causeries du Samedi — dix pages n'y suffiraient pas — mais pour les cinq premiers seulement.