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de rafraîchissements, vaque sûrement et tranquillement à ses affaires. Des libraires indigènes ont leurs échoppes garnies des derniers romans anglais j des piles de journaux arrivent humides, sentant encore l'encre d'imprimerie ; de grands papers anglais de huit pages, surchargés d'annonces, raides, satinés et que l'on a du mal à déployer. Cinq ou six babous montent dans mon wagon; leurs boys les installent. Ils ouvrent des journaux, allument des cigarettes (i).
Il y a des stations au pied des monts Himala3'^a ; il y a une gare à Lucknow et une autre à Cawnpore : — à Cawnpore, où se trouve le puits que Nana-Sahib combla des corps pantelants des Anglais, hommes, femmes et enfants, qui s'étaient fiés à sa parole ; — à Lucknow, que sir Henry Lawrence défendit si longtemps avec une poignée de soldats. Tous les matins, les officiers et les soldats, avec les femmes et les enfants réfugiés dans le château, entonnaient des pssftimes pour se soutenir, pour s'encourager à la constance, pour se préparer à faire chrétiennement le sacrifice de leur vie. « Ici repose Henry Lawrence, qui essaya de faire son devoir. Que le Seigneur ait pitié de son âme », dit simplement une dalle du petit cimetière fleuri de roses où reposent les morts de iSSy.
Bien loin d'ailleurs sont aujourd'hui les souvenirs de la terrible révolte des cipayes. Les railways sillonnent le pays en tout sens : il y a le Bengale-Nord, il 3^ a le Grand-Péninsulaire, il y a le Roypootana express. Les compagnies ont réduit au minimum le prix des
(i) Dans VInde, pag. 71,
places. En revanche, elles entourent le voyageur d'un confortable que nous ne connaissons pas. Nos lignes françaises sont vraiment à mille lieues de ces chemins de fer indiens. « J'admire beaucoup ceschemins de fer de l'Inde, écrit M. Chevrillon. Les wagons sont munis de cabinets de toilette où l'on peut prendre une douche, de couchettes que l'on rabat lorsqu'on veut s'étendre, et, la nuit, tout voyageur de première et de seconde classe a droit à l'une de ces couchettes. Si l'on veut dîner en route, on avertit le conducteur, qui commande les repas par le télégraphe, et l'on trouve la table servie aux stations où le train s'arrête : le matin, pour le déjeuner; à une heure, pour le tiffin (i); à six heures, pour le dîner. On parcourt ainsi, et sans fatigue, des espaces de deux mille kilomètres, et l'on j pense avec pitié aux pauvres gens qui, partis de Paris par les trains du soir, arrivent à Marseille ou à Brest tout moulus, tout fiévreux d'une nuit d'insomnie » (2).
Toute médaille a son revers. Cette agréable façon de voyager ne laisse pas d'enlever au voyage une partie de son intérêt. Ce que gagne le confortable, le pittoresque le perd. J'imagine que Victor Jacquemont, qui faisait sept à huit lieues par jour, a mieux vu l'Inde que M. Chevrillon, qui en faisait soixante-dix ou
(i) La collation de l'après-midi.
(2) Dans VInde, pag. 202.
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quatre-vingts. Aussi bien ce dernier, dans cette promenade circulaire, n'a-t-il vu que les villes, et encore les principales seulement, neuf ou dix, pas davantage : Pondiche'ry, Calcutta, Darjeeling, Be'narès, Lucknow, Agra, Muttra, Brindabun, Delhi, Jeypore, Bombay. Certes, ce n'est pas assez pour nous faire connaître l'Inde ; mais c'est assez pour permettre à l'auteur de mettre en lumière son rare talent d'écrit vain. Victor Jacquemont tenait un vrai Journal; M. André Chevrillon, lui, a rapporté de l'Inde un Album. Son livre est moins un récit de voyage qu'une suite de peintures, de gouaches et d'aquarelles. Il décrit pour le plaisir de décrire, et tout d'abord on n'éprouve pas le besoin de lui demander autre chose, puisque aussi bien ses descriptions sont des morceaux achevés.
Voici, par exemple, une vue de la promenade de Bombay, prise de la terrasse d'un café de l'Esplanade :
Sur cette route qui longe la mer, tout le haut commerce se presse vers l'Esplanade pour respirer la brise du soir. Ici, devant la rade, les calèches sont arrêtées dans un encombrement, tandis qu'une musique de cipayes joue des airs européens. Parmi les Hindous ventrus, en tunique blanche, en turbans roses, des Anglais, des Parsis correctement vêtus à l'européenne, mais bizarrement coiffés d'une mitre en carton étoile, des officiers européens et indigènes s'entassent autour des cafés, sirotent leur limonade ou leur cocktail. Il y a aussi beaucoup d'ayas, beaucoup de nourrices et de babies indiens parés comme des châsses, couverts de velours et de brocart.
Dans les calèches immobiles comme sur un champ de course, les dames parsies se prélassent. C'est la première fois que j'aperçois un peu le grand monde féminin de rindc. Les Hindoues de haute caste sont toutes mystérieusement enfermées dans leszendnas, et il faut aller chez les marchands pour admirer les soies et les broderies précieuses de Bénarès et de Delhi. Ici, vous les voyez en plein air, au soleil, drapées autour du corps souple et vivant. Telle vieille dame n'est vêtue que d'une étoffe qui de la tête aux pieds l'enveloppe ; mais cette étoffe est un taffetas pourpre frangé d'or. Au moindre mouvement, cela tressaille en grandes ondes lumineuses. Toutes sont ainsi vêtues à la grecque, voilées de mousseline, de soies mauves ou bleues qui suivent la courbe pure de la tête, font saillir de leurs tons simples et puissants la douceur de leurs traits argent, la blancheur de leurs figures molles. Languissantes, renversées au fond de leurs voitures, les opulentes Orientales, elles attendent, les paupières mi-closes, la brise du soir qui va les ranimer.
Et la foule fastueuse s'épaissit dans une de ces étonnantes clartés qu'on ne voit que devant lesgrands espaces de mer tropicale, une clarté qui sort de l'eau aussi bien que du ciel. Je n'ai rien connu de semblable à ce ciel, ni en Egypte, ni à Geylan, ni dans l'intérieur de l'Inde. Il n'est point bleu, mais fait de lumière blanche et liquide, plein de moiteur de chaleur (i).
Dans les 340 pages du volume, il y a deux cents descriptions qui valent celle-là : c'est beaucoup, assurément ; à mon humble avis, c'est trop. Ces descriptions sont brillantes, chaudes, colorées, fines, exquises. Mais n'est-ce pas M. Chevrillon lui-même qui a dit,
(0 Pag. 378.
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dans son chapitre sur Agra : « Au bout de trois jours consacrés aux palais de marbre, on se sent las de l'exquis » ? Et puis ne retrouve-t-on pas dans ces descriptions l'emploi trop fre'quent de deux ou trois procédés y (\m tiennent plus du me'tier que de l'art? L'auteur abuse, sur ses toiles, du bleu, du rose, du rouge, du blanc et du vert. Je trouve dès les premières pages : « Les poussières blanches qui tachaient l'espace sont effacées. Seules, les larges étoiles palpitent d'un éclat devenu ^/j«c. Maintenant, un peu de ro^e affleure à l'orient, un rose pâle, imperceptible. Tout d'un coup, ce rose a fait le tour de l'horizon, et c'est comme un fluide profond et léger, qui se fond délicieusement dans l'espace blanchâtre. Le bleu de l'eau apparaît, un bleu terne, neutre... » — « Les têtes crèvent la surface moirée^ et l'on suit le gigotement noir, qui s'évanouit dans les profondeurs vertes de l'eau pâle... » — « Maintenant, la mer s'assombrit, se couvre de rougeurs, de moires mouvantes. Elles s'effacent, et il reste une sombre lueur violette qui palpite sous le ciel tumultueux. Là-haut, c'est un chaos de lumière et de couleurs : dans l'ouest, un vague rayonnement de rose paisible ; à l'orient, d'énormes nuées roulent, s'entassent, s'écroulent en fantastiques amas de violets, de verts, âCoi^anges enflammés. ») C'est de la peinture, je le veux bien, mais c'est aussi du coloriage.
Heureusement, il y a dans ce volume autre chose que des descriptions.
On y trouve d'assez longs détails sur le bouddhisme.
sur le culte des brames, sur la théogonie hindoue. Voici quelques-uns des traits de cette théogonie. Il y a trois cent trente millions de dieux, pas un de moins. Les uns sont des êtres métaphysiques si abstraits, qu'ils échappent à la prise d'une intelligence ordinaire. Par exemple, Kali est « l'énergie de Siva », et Siva lui-même est la puissance éternelle qui persiste sous les changements des apparences. Les formes de Kali sont innombrables : c'est une charmante vierge de seize ans, c'est une femme sans tête, une cigogne, un nuage de fumée. Elle ondoie, ses attributs changent, elle se confond avec Durga, avec Parvatti, avec Çamundà. — De même, Siva est un géant et un nain, un monstre destructeur et un dieu bienveillant; il a huit mille façons d'être, et ses noms sont aussi nombreux. Par moment, il se confond avec Vichnou. L'adorateur de Siva vénère aussi Vichnou et ses diverses incarnations : le poisson, le licou, le sanglier, la corde. A côté de ces dieux, il en est d'autres, non moins nombreux, animaux, plantes, pierres, qui sont aussi l'objet du culte de l'Hindou. Point d'être dans le monde animal, du singe au serpent, du crocodile à la vache, point d'objet végétal ou minéral, qui ne soit divin dans l'une ou l'autre partie de l'Inde. Les pierres noires, les pierres rondes, les pierres à repasser, ont leurs adorateurs, sans préjudice des rasoirs, des charrues, des soufflets et des ciseaux. « Vénération, chante l'Hindou ; respect à Rurusha, qui a des milliers de noms, des milliers de formes, des milliers de pieds, des milliers d'yeux, des milliers de têtes, des