L'auteur du Maudit
ARMAND DE PONTMARTIN 28 ï
59 articles favorables contre 17,1! me semble que cela ne ressemble guère à ce que M. Gidel appelle une suite ininterrompue de lamentations ! Il est vrai que, parmi les auteurs critique's, se trouvent Victor Hugo et Michelet, et* que ceux-là, je le reconnais, comptent double. Mais sur quoi porte ici la critique de Pontmartin, — romantique de la première heure et romantique impénitent? sur le William Shakespeare de Victor Hugo et sur la partie politique et apocalyptique des Contemplations^ — et, en ce qui touche Michelet, sur ses livres de V Amour et de la Bible de r Humanité^ et sur son volume de la Régence^ c'est-àdire sur des œuvres qui faisaient dire alors à Sainte- Beuve : « Michelet, un des e'crivains les plus insalubres, les plus funestes à la santé de l'esprit public. » Quant à George Sand, j'aurais pu inscrire à la suite de son nom, comme Balzac à la suite du nom de M"^^ Vauquer, cette note : douteuse. L'article des Causeries du Samedi ne vise en effet qu'une de ses œuvres les plus imparfaites, Evenor et Leucippe^ et un de ses livres les plus regrettables, Elle et lui.
Son admirable talent d'écrivain, Armand de Pontmartin ne l'a jamais contesté; il lui a, en mainte rencontre, rendu hommage. N'est-elle pas de lui cette page charmante, écrite à propos de la Mare au diable^ de François le Champi et de la Petite Endette ?
ARMAND DE l'ONTMARTlN
La société est un peu comme ces femmes qui aiment à être trompées, pourvu qu'on s'y prenne avec charme et avec adresse. Du moment qu'au lieu de Mirabeaux de village et de Babœufs de carrefour, on lui montra d'honnêtes paysans, dissimulant sous un tas de vrai foin ou un paquet ' devrai chanvre leur catéchisme démagogique, et exhalant, dans leur costume et dans leur langage, les agrestes senteurs des bords de la Creuse et de la Vienne, la société se tint pour contente. Elle aussi, comme l'auteur de ces récits, éprouvait le besoin d'échapper aux réalités bruyantes de ces moments d'angoisse publique, à l'ardente atmosphère des villes, aux sinistres images qui s'agitaient sous ses yeux.
Elle aussi, au milieu de ses souffrances et de ses alarmes, se sentait secrètement attirée vers cette ivresse des champs à laquelle aspirent les civilisations fatiguées et malades, pendant ces heures néfastes où le fracas des passions et des hommes redouble notre soif de repos, de silence et de quiétude. Là fut le triomphe de M^is Sand, et celui-là fut mérité. Elle répondit au sentiment général, instinctif, qui nous entraînait au fond des bois, sur le versant des collines, au sein d'une nature sauvage et recueillie, loin, bien loin de ce qui bouleversait nos âmes et effrayait nos regards. On fit moins d'attention à ses héros qu'à ses paysages : et ses paysages étaient si beaux, si frais, si imprégnés de la vie champêtre ! Observateur suspect, elle ' était peintre si admirable ! Elle mettait dans ses rustiques Tableaux tant de vérité et d'exactitude que ses personnages semblaient vrais par le seul contact, le seul reflet de ces objets extérieurs, si bien sentis et si bien décrits. Parfois même cette vérité s'élevait jusqu'à la grandeur, comme dans le début de la Mare an diable, dans cette scène de labourage, où l'idylle rappelle les beautés de la poésie antique et fait songer au divin génie de Virgile (i).
(i) Causeries littéraires, tom. XI, pag. 354.
Rien n'est donc plus e'Ioigne'de la vérité que l'accusation portée contre Armand de Pontmartin par M. Gidel d'être sans justice et sans pitié pour « les auteurs qui n'étaient pas de son bord ». Combien, parmi les bq que j'énumérais tout à l'heure, avaient des opinions différentes des siennes! D'après M. Gidel, « Prévost-Paradol était de la France nouvelle; il en aimait les institutions;... M. de Pontmartin était au pôle contraire. » Cela a-t-il empêché Pontmartin d'être des premiers à louer le talent de Prévost- Paradol, à témoigner en toute rencontre au jeune publiciste les sympathies les plus vives, à saluer chacun de ses livres des plus chaleureux applaudissements ? Il ne lui a pas consacré moins de trois articles, bourrés d'éloges à l'adresse de « cet esprit généreux, indépendant, fin et sincère tout ensemble, ouvert à toutes les idées élevées, fermé à toutes les choses basses » (i).
La vérité est qu'Armand de Pontmartin aurait pu s'approprier ces paroles de l'abbé'de Feletz, écrivant un jour en tête de l'un de ces excellents feuilletons qu'il publiait chaque semaine dans leJorn^nal des Débats : « 11 me semble, en m'examinant bien, que je suis très capable de trouver de l'esprit à un homme dont je n'aime point les opinions, et de louer les ouvrages d'un auteur dont je n'approuve ni la conduite ni les actions; j'en ai souvent donné la preuve. » Bien loin qu'il ait été un « nouvel Alceste », s'il a mérité un
(i) Les Semaines littéraires, tom. I, pag. i58. — 1861.
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reproche, c'est, au contraire, d'avoir pris trop souvent, dans ses Causeries^ le rôle de Philinte, d'y avoir été trop peu sobre d'éloges, trop prodigue d'épithètes laudatives. Lui qui maniait le fouet de la satire d'une main si légère et si sûre, il eût volontiers adopté ce blason que l'on trouve dans les Devises du P. Boubours, une abeille avec ces mots : Sponte fai'os, œf^re spicula, le miel de bon gré, le dard à regret.
Une abeille, ou plutôt un essaim d'abeilles, c'est bien là, si je ne me trompe, l'image qui peint le mieux les Causeries litte'raiî^es d'Armand de Pontmartin, ces Causeries ailées, fines, légères, qui butinaient sur tous les livres, qui composaient leur miel du suc de toutes ks fleurs. S'il leur fallait donner une épigraphe, je n'en voudrais pas d'autre que ces vers de son poète préféré :
Illce continua saltus silvasque peragrant, Purpureosque metunt Jlores, et Jîumina libant Summa levés. Hinc nescio quâ dulcedine Icstœ Progeniem nidosque fovent : hinc arte récentes Excudiint seras, et niella tenacia Jingunt (i).
Un critique qui ne pèche pas d'habitude par excès d'indulgence, M. Brunetière, a signalé en ces termes, dans la Repiie des Deux Mondes., l'apparition des Derniers Samedis :
(i) Géorgiqiies, liv. IV.
Nous ne saurions ici laisser paraître ou passer ce dernier volume des Samedis sans rendre un dernier hommage à la mémoire d'Armand de Pontmartin. Il fut de ceux à qui la vie littéraire n'a pas e'tc clémente; et on ne peut s'empêcher de philosopher en songeant de quel prix ce galant homme, cet écrivain de race et ce critique de talent a payé jadis les indiscrétions, qui paraîtraient bien innocentes aujourd'hui, de ses fameux Jeudis de M"i= Charbonneau. Du moins, jusqu'à son dernier jour, avec l'obstination d'un vrai lettré, qui ne saurait laisser passer un sot livre sans éprouver le besoin de l'appeler de son nom, ni en lire un bon sans le signaler à ses lecteurs, a-t-il tenu sa place, et la collection de ses Samedis^ avec tous ses défauts, mais aussi avec ses qualités, demeure l'un des plus volumineux et des plus abondants répertoires de la littérature contemporaine. Tous ses amis y voudront joindre ce dernier volume et nous sauront gré de leur en avoir annoncé la publication (i).
La collection des Samedis, dit M. Brunetière, demeure l'un des plus volumineux et des plus abondants répertoires de la littérature contemporaine. J'estime que ce n'est pas là un mince éloge, surtout si l'on rectifie, comme il y a lieu de le faire, le texte du critique de la Revue des Deux Mondes ; les Sajiiedis sont, non pas l'un des plus [abondants, mais bien le plus abondant répertoire de littérature qui existe dans notre langue.
Pas un samedi ne s'est passé, depuis le mois de février i853 jusqu'au mois de mars 1890, c'est-à-dire pendant trente-sept ans, sans que les lecteurs de
(i) Revue des Deux Mondes du i5 décembre i8qi.
V Assemblée nationale , de V Union et de la Gabelle de France^ n'aient retrouve, au rez-de-chausse'e de leur journal, la Causerie littéraire d'Armand de Pontmartin.
Bien que je sois un piètre calculateur, j'ai bien envie de me risquer à faire ici un peu d'arithmétique. Un article par semaine pendant trente-sept ans, cela fait dix-neuf cent vingt -quatre articles de douze colonnes chacun — près de deux fois les Mille c tre de Don Juan. Vingt-quatre articles de douze colonnes formant un volume, cela nous donne, si Barcme n'est pas trompeur, quatre-vingts volumes, e'crits comme en se jouant, d'une plume alerte et toujours prête, sans fatiguer un moment ses lecteurs, sans se laiiguer soi-même, et sans préjudice de dix-sept volumes de romans, contes, nouvelles, mémoires, depuis les Contes et rêveries d'un planteur de choux jusqu'aux Episodes littérair^es, — et de deux volumes écrits pendant la guerre, lés Lettres d'un intercepté et le Radeau de la Méduse. Quatre-vingt, plus dix-sept, plus deux — j'appelle encore ici Barème à mon secours — font quatre-vingt-dix-neuf volumes, d'un style excellent, d'une inspiration élevée, d'une honnêteté irréprochable !
Nous n'avons pas les Causeries complètes de Pontmartin. Chaque année, il faisait un choix parmi elles, rejetant plus d'un épi au moment de lier ses gerbes. C'est pourquoi son dernier volume des SamediSj au lieu d'être le quatre-vingtième, est seulement le qua^ rante et unième ! Va donc pour quarante et un ! Si
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j'insiste sur les chiflres, c'est qu'ici la quantité ajoute singulièrement à la qualité.
Pontmartin, en effet, au lieu de pousser des pointes dans toutes les directions, comme le faisait Sainte- Beuve, si merveilleux d'ailleurs et qui, malgré tout, reste incomparable, de remonter jusqu'au xvi^ siècle et au delà pour redescendre au xix"^, d'aller de Joinville à Gustave Flaubert, de passer du Roman du Renard aux romans d'Ernest Feydeau, — Pontmartin a circonscrit son champ et s'y est renfermé. Les écrivains et les livres depuis quarante ans, voilà son domaine, bien délimité, et qu'il a pu par suite fouiller, retourner de çà, de là, partout. Son œuvre a donc cette qualité rare qui manque à celle de son illustre confrère, l'unité. Tandis qu'il serait impossible de donner aux articles de Sainte-Beuve un titre général qui les embrassât dans leur ensemble, on pourrait donner aux siens un titre qui les comprendrait tous, celui-ci par exemple : Métjîoires pour sei^vir à l'Histoire littéraire de la seconde moitié du xix^ siècle.
L'unité qui fait le caractère de l'œuvre de Pontmartin tient encore à une autre cause. Faute d'une règle, d'une conviction, d'une foi, Sainte-Beuve a tourné à tout vent de doctrine. « Je suis, a-t-il dit lui-même, l'esprit le plus rompu aux métamorphoses. » Depuis i853, ou plutôt depuis i838, date de ses débuts à Y Album d*Apignon, jusqu'à sa dernière Causerie de 1890, Armand de Pontmartin n'a pas varié. Il est resté jusqu'à la fin fidèle aux sentiments, aux croyances qui l'animaient à l'heure de ses
vingt ans. En tête de son dernier livre, il eût pu écrire : Qitalis ab incœpto. Aussi le doit-on envier, malgré les épreuves qui ont traversé sa vie. Il n'a servi qu'une seule cause. Il a défendu jusqu'à son dernier jour les idées et les principes pour lesquels s'était passionnée sa jeunesse. Il a passé ses dernières années sous le toit qui avait abrité son enfance. Il est mort dans la maison de son père, assisté par le curé de son village, ayant au pied de son lit son fils, sa belle-fille et ses vieux domestiques.
28 décembre i8qi.
Les meilleurs livres sont ceux qui émeuvent et qui élèvent, qui nous montrent la vie telle qu'elle est, avec ses faiblesses et ses chutes, mais aussi avec ses relèvements et ses grandeurs; ceux qui, sans sortir de la réalité la plus exacte, font une large part à l'idéal ; ceux enfin où le cœur trouve son aliment, comme l'esprit, où le lecteur, à côté de peintures d'une sincérité absolue et d'où la convention est absente, trouva d'utiles leçons et de nobles enseignements. Or, s'il est un genre d'ouvrages où soient réunies toutes ces conditions, il me semble bien que ce sont les Vies des hommes illustres, les biographies des hommes éminents qui se sont distingués par leurs talents ou par
(i) Auguste Nicolas, sa vie et ses œuvres, d'après ses mémoires inédits, ses papiers et sa correspondance, par M. Paul Lapeyre. Un t volume grand in-octavo de 722 pages, avec portrait. — P. Lethielleux, éditeur, 10, rue Cassette, 1892.
leurs vertus, qui ont écrit de beaux livres, ou, ce qui est plus méritoire encore, qui ont fait de bonnes œuvres et de belles actions. Que rien ne vaille de tels ouvrages, qu'ils répondent plus que tous les autres à nos sentiments les meilleurs, à notre curiosité la plus légitime, j'en trouverais au besoin la preuve dans ce fait, que de tous les auteurs de l'antiquité, celui qui a été le plus lu depuis des siècles, ce n'est ni Homère, ni Eschyle, ni Sophocle, ni Pindare, ni Thucydide ; ce n'est ni Virgile, ni Horace, ni Gicéron, ni Tite- Live, ni Tacite, — c'est Plutarque. Le bon Plutarquc n'était pas un homme de génie ; mais il a eu le bon esprit, la bonne fortune, si l'on veut, de borner son ambition à écrire des biographies toutes pleines de renseignements, toutes remplies de ces petits faits et de ces menus détails qui sont la vie même. Et c'est pourquoi, au xvii^ siècle, lorsqu'on lisait vraiment et qu'on ne lisait que de bons livres, il n'était pas de bonne maison qui n'eût son vieux Plutarque, au risque même quelquefois de le faire servir à mettre des rabats. J'ose dire pourtant que de nos jours on a fait mieux que Plutarque. Tous ses héros sont des hommes illustres ^lïo^ haut par conséquent et trop loin de nous pour que nous puissions voir en eux des égaux et des amis. Il nous est bien permis de les admirer, mais non de songer à les prendre pour modèles et à régler nos actes sur leurs exemples. Combien sont pour nous plus intéressantes les biographies d'hommes de second rang, de condition plus humble et de vie plus modeste! Sans doute entre eux et le lecteur
la distance encore est conside'rable ; cependantle ossé est moins large;cette distance est de celles quipeuvent se rapprocher. Ces hommes dont on lui présente la vie, le lecteur peut pre'tendre à tirer de leurs exemples quelque profit, à les suivre, au moins de loin, — Jion passibus œqiiis.
A cet éle'ment d'intérêt, nos modernes biographies en joignent presque toutes un autre non moins puissant. Quand Plutarque écrivait la vie de Cimon ou celle d'Alcibiade, il n'avait pas sous la main leurs Papiers ou leur Correspondance. Aujourd'hui point de biographe sérieux qui ne s'entoure de tous les documents de cette nature et qui n'en reproduise de larges extraits. D'habitude même il ne s'en tient pas là ; il interroge les parents, les amis ; il se livre à de véritables enquêtes, il réunit de nombreux dossiers, et c'est seulement lorsqu'il est ainsi armé de toutes pièces, qu'il prend la plume. Et alors, s'il est bien inspiré, il ne craint pas de multiplier les détails, de les donner abondants, copieux, minutieux même ; s'ils surabondent, s'il y en a avec excès, ce sera tant mieux. Je lisais ces jours-ci, dans \&?, Mémoires de la duchesse d'Abrantès, dont une nouvelle édition vient de paraître, quelques lignes que je prends la liberté de recommander à tous ceux qui écrivent des Mémoires ou des Biographies. M""^ d'Abrantès vient de raconter les détails de son mariage avec Junot au mois d'octobre 1800 ; elle a parlé très longuement et très agréablement de sa corbeille et de son trousseau ; elle h fait revivre, dans ce joli tableau de genre, dans cette
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aimable et précieuse peinture, tout un côté du Paris élégant de l'époque du Consulat, et elle ajoute en terminant : « Etre exact n'est pas une scrupuleuse minutie, c'est un devoir pour l'auteur. Voyez quel attrait vous trouvez aux Mémoires de M""^ de Motteville, de la grande Mademoiselle ! Lorsque M""^ de Motteville parle des draps de batiste delà reine Anne, de la robe violette brodée de perles qu'elle portait le jour du fameux lit de justice pour les édits de tolérance; lorsque Mademoiselle nous raconte comment elle-même était chaussée le jour où, suivant l'expression de M. de Luxembourg, elle fit la fortune d'un cadet de bonne maison, il me semble que je suis au parlement de 1649 ^"^^^ ^^ reine, M. de Beaufort, M. le Coadjuteur et tous les frondeurs ; de même que je crois me promener dans l'Orangerie de Versailles avec Mademoiselle, ayant sa « robe de satin blanc « garnie de rubans incarnats » et de nœuds de rubis. Il faut donner une vie à ce que Von représente ; et, dans lin ouvrage du genre des Mémoires, Vexcès des détails seul peut produire cet effet » (i). — Pour venir d'une femme, l'avis n'en est pas moins très judicieux : Fas est ab hoste doceri.
AL Paul Lapeyre s'est conformé à cet avis ; il n'a pas redouté « l'excès des détails », il a écrit un volume de près de 800 pages qui ferait aisément deux
(i) Mémoires de la duchesse d'Abrantès, pag. 97. — Edition publiée par M"" Carette dans la Collection des Mémoires et écrits des femmes françaises aux xvii«, xviii' et xix» siècles. — Paul Ollendorff, éditeur. Paris, 1892.
forts tomes in-octavo. C'est là le premier me'rite de son livre, mérite très grand à mes yeux ; m.ais ce n'est pas le seul, ainsi que nous allons le voir.
Jean-Jacques-Auguste Nicolas naquit à Bordeaux le 6 janvier 1 807. « Ses parents, dit M. Lapeyre, exerçaient un petit commerce au centre de la vieille capitale de l'Aquitaine, dans une de ces rues propres en même temps que pittoresques, re'gulières sans monotonie et d'une animation paisible, comme on en voit encore dans le vieux Bordeaux... Leur loyauté commerciale était sans tache. Leur gain, bien différent de la spéculation moderne, était la rémunération exacte de leur travail et des services rendus au public parleur commerce (i). « Quel était ce commerce? L'auteur ne nous le dit pas, et c'est un tort. La biographie est un genre qui n'admet ni l'omission, ni l'à-peu-près, ni la périphrase.
A douze ans, Auguste Nicolas fut admis, avec une demi-bourse, au collège royal de Bordeaux (2), où ses succès d'écolier furent plus que médiocres. En rhétorique seulement, il se signala par quelque chose qui était plus et mieux qu'un discours. C'était en r823.
(i) Auguste Nicolas, pag. i.
(2) M. Paul Lapeyre dit : « au lycée de Bordeaux ». En 1819, il n'était pas encore question de lycées. C'est seulement en 1848 que M. Carnet l'ancien substitua les lycées aux collèges
M™^ la duchesse d'Angoulême était venue à Bordeaux, pour y être à proximité de l'Espagne où commandait alors son mari. Le jour de la distribution des prix du collège, elle prit place sur l'estrade, ayant à ses côtés le premier président Ravez, le recteur de Sèze, frère du défenseur du roi-martyr; Mgr Daviau, martyr lui-même et qui avait été salué par Napoléon du nom de saint ; enfin le général vendéen d'Autichamp. La série des discours était close, la liste des orateurs épuisée, lorsque soudain l'élève Nicolas, partant des derniers rangs, s'élance sur l'estrade, où rien ne devait l'appeler, se fait jour à travers ses maîtres stupéfiés, et prend la parole. S'adressant à M"^^ la dauphine, il mêle à son éloge celui des hommes éminents qui l'entourent. Il loue comme modèles à suivre dans les diverses carrières qui vont s'ouvrir à ses condisciples, dont il ne se sépare pas (la magistrature, leb lettres, le sacerdoce, les armes), chacun des grands dignitaires qui étaient là et surtout celui qui, par son absence même, y était le plus dans les préoccupations de la princesse, le duc d'Angoulême, qui faisait preuve en ce même moment de cette aptitude et de ce courage militaires que sa trop grande modestie aurait volontiers tenus cachés; tout cela en peu de mots, mais avec un tel accent que M™* la dauphine, surprise d'émotion jusqu'aux larmes, imposa à ceux qui avaient voulu le plus écarter cet orateur non inscrit au programme de lui dire son nom, alors que lui-même se dérobait.
M. Nicolas aura plus tard de grandes et nobles journées, mais aucune peut-être ne lui laissera un
plus vivant et plus pur souvenir. Il n'avait eu ni prix, ni accessits ; mais il avait conquis la plus belle des couronnes : les larmes de la fille de Louis XVI sacrèrent ce jour-là le futur apologiste de la religion et de la monarchie.
Au sortir de la rhétorique, sans avoir fait sa philosophie, l'élève Auguste Nicolas fut reçu « pauvrement bachelier. » Ses parents se décidèrent alors à le mettre dans le commerce. Pendant trois ans, il s'astreignit, avec plus de bonne volonté que de succès, à de vulgaires et subalternes emplois de négoce, de courtage et de banque. Au bout de ces trois années d'épreuve, il obtint de sa famille de pouvoir suivre une carrière libérale et il se prononça pour celle du droit. La chose décidée, il se rendit à Toulouse, où il fit les deux premières années de ses études juridiques. En novembre 182g, il alla les continuer à Paris. Il préparait sa thèse de licence et se disposait à la passer, lorsque éclata la révolution de Juillet i83o. Ayant appris que la populace insurgée se proposait de se ruer sur la maison des Jésuites, il alla à Montrouge les avertir des menaces qu'il avait entendu proférer contre eux. Sur cet avertissement, les religieux s'éloignèrent aussitôt ; les bandes d'émeutiers qui arrivèrent peu de temps après trouvèrent la maison vide.
Auguste Nicolas quitta Paris dans les premiers jours du mois d'aoiàt sans avoir subi sa thèse, qu'il passa, au mois de novembre suivant, devant la faculté de Poitiers. De retour à Bordeaux, il s'y fit inscrire
comme avocat stagiaire. Avant d'aborder la barre, il entra comme secrétaire chez AP Lacoste, qui tenait l'un des premiers rangs au palais, mais qui e'tait moins un orateur qu'un jurisconsulte, remarquable surtout par une logique sobre et nerveuse. Le jeune stagiaire resta cinq ans près de l'éminent juriste, discutant avec lui toutes les questions pratiques dont abondait son cabinet et rédigeant souvent des mémoires et des consultations signées du maître.
Ces cinq années furent très profitables au futur auteur des Etudes philosophiques sur le christiatiisme. Après la théologie, nulle étude, nulle préparation ne vaut celle du droit, même pour un écrivain. Il y apprend à serrer ses raisonnements, à lier ses preuves, à ne pas se payer de mots et de phrases, à ne pas sacrifier le fond à la forme. Je sais bien que ce qui constitue surtout l'homme de lettres, aux yeux de beaucoup, c'est précisément cette préférence donnée à la forme sur le fond ; mais c'est peut-être aussi pour cela que les vrais écrivains, les vrais philosophes, les vrais historiens, sont ceux qui tiennent le moins possible de rkomme de lettres.
Inscrit au barreau à la fin de i83o, Auguste Nicolas attendit quatre ans avant de prononcer sa première plaidoirie. Il écrit à un de ses amis, au mois de janvier i835 :
« ...Je vous dirai cependant, mon très cher, que je viens de faire mon premier pas dans le barreau, — véritable pas de clerc. J'ai débuté lundi dernier devant le tribunal de première instance, environné d'une
bienveillance touchante que mon long séjour auprès de M. Lacoste, le viruni quejn du palais, m'a obtenue. Dieu veuille que je puisse prendre ma petite place, — non certes que j'ambitionne des couronnes, car mon front n'a pas été formé pour les supporter et je ne pourrais plus les aller déposer que sur une tombe (i), mais pour soulager un peu la douleur de ma pauvre mère, — car si j'étais seul, je vous assure que je ferais tout au monde plutôt que d'endosser cette robe d'avocat, robe d'amour-propre, de labeur, de veilles, véritable robe de Nessus. »
M. Auguste Nicolas était un modeste. Décidément, il n'avait rien de l'homme de lettres.
Il se maria, le 8 octobre i835, avec M"^ Angélique Duclos, et ce mariage changea sa destinée. C'est lui qui fit de l'avocat un écrivain. Un frère de sa femme qui habitait l'Amérique s'étant vu enlever par la mort son unique enfant, lui écrivit que le malheur l'avait porté à la réflexion, qu'il avait tourné ses regards vers la religion, et que plus que jamais il désirait la trouver vraie. II le priait de résoudre ses doutes et de lui exposer les fondements du spiritualisme et de la religion chrétienne. Cette demande plongea M. Nicolas dans la plus vive anxiété. Il était effrayé, dans
(i) Il avait perdu son père depuis peu de temps.
l'intérêt même de son beau-frère et de la vérité, du danger qu'ils couraient tous deux à l'avoir pour interprète ; mais, d'autre part, il lui était impossible de laisser sans réponse l'appel qui lui était adressé. Il prit donc la plume, se promettant bien du reste d'être sobre de développement. Après avoir rédigé une première lettre de quatre pages, il la jugea bientôt tout à fait insuffisante et la remplaça par un écrit plus volumineux, qui ne le satisfit pas davantage. Il n'avait pas tardé à s'apercevoir que les vérités religieuses, précisément parce qu'elles sont la trame même et la substance de l'intelligible, ont besoin de s'appuyer entre elles, étant le fondement ou le complément ou le corollaire l'une de l'autre, et que, pour montrer dans toute sa force et sous tous ses aspects une seule vérité, il faut les énoncer toutes. A mesure qu'il avançait dans son travail, M. Nicolas en sentait de plus en plus l'immensité; à chaque pas nouveau qu'il faisait, l'horizon semblait reculer devant lui ; les limites de son sujet s'étendaient, s'élargissaient sans cesse. Plus d'une fois, le découragement le prit ; mais il en triomphait vite, soutenu qu'il était par l'attrait et l'importance du but à atteindre. Il ne s'agissait point pour lui d'un intérêt de renommée. L'idée que son œuvre pourrait avoir un succès littéraire et lui valoir un peu de réputation, cette idée ne lui vint pas un seul instant. Son but était à la fois plus haut et plus modeste. Il espérait ramener à Dieu son beaufrère et avec lui peut-être quelques autres âmes, en petit nombre sans doute : mais n'en ramenât-il que
deux OU trois, cela valait bien un grand effort. Il travailla un an, deux ans, sans interruption, se livrant à un travail effra3''ant, sans que rien d'ailleurs en transpirât hors du foyer domestique. Tout se passait entre la vérité et lui dans le profond mystère du cabinet.
J'ai dit que M. Nicolas avait eu maintes fois à lutter contre le découragement, mais qu'il était toujours sorti triomphant de ces épreuves. Un jour cependant, effra3'é plus que jamais des proportions que prenait son travail, il perdit courage et résolut d'en finir, c'est-à-dire de jeter son manuscrit au feu. Le sort en était jeté ! l'auto-da-fé allait avoir lieu le soir même, lorsque survint l'ami par excellence du jeune ménage, le plus vénéré des familiers de la maison, M. l'abbé Buchon, prêtre de Bordeaux et proche parent de M'"*^ Auguste Nicolas dont il avait béni le mariage. A la seule inspection des visages, le prêtre s'aperçoit que quelque chose d'étrange se passe dans l'intérieur de ce foyer où il savait si bien que Dieu régnait en maître. Il veut savoir de quoi il s'agit; il le veut à tout prix, il exige qu'on le lui dise. Lui seul au monde avait le droit de parler de la sorte. A lui seul on ne pouvait refuser de communiquer le grand secret. Le grand secret éclata. Après un quart d'heure d'interrogations et d'étonnement, M. Buchon demande à son jeune parent et ami de vouloir bien lui lire quelques chapitres de l'œuvre vouée au sacrifice. L'auteur s'exécute en tremblant. M. Buchon écoute et écoute encore. Bientôt il n'est plus maître de son admiration.
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Il se lève alors, et avec une confiance que l'événement se chargera de justifier, il annonce à l'auteur des Etudes le succès certain, éclatant, d'un livre qu'il lui commande d'achever, au nom de Dieu (i).
L'œuvre maintenant s'achèvera. Elle se continuait en silence sans que la question de sa publication fût encore résolue. L'auteur doutait de lui-même et du public. Il n'était certain que d'une chose, c'est qu'il n'avait pas les moyens pécuniaires de faire les frais de l'impression. Les choses en étaient là, quand le Père Lacordaire vint à Bordeaux prêcher une station de Carême, en 1840, si je ne me trompe. Je ne puis préciser, étant à la campagne, sans livres sous la main, et M. Lapeyre ayant négligé de dater ici son récit (2). C'est une faute qu'il tiendra sans doute à réparer dans une prochaine édition de son ouvrage. Pour moi, je ne cesserai de le répéter aux historiens, aux auteurs de Mémoires ou de Biographies : Donnez-nous des dates, encore des dates, toujours des dates !
Le succès du Père Lacordaire fut prodigieux, plus grand encore qu'à Notre-Dame de Paris ! L'impression produite fut si vive, que, survenue à ce moment, une hausse sur les sucres ou une baisse sur les vins eût passé inaperçue. L'enthousiasme était général.
(r) Oraison funèbre de M. l'abbé Biichon, par M. le chanoine Laprie,
(2) Voici la date exacte : « Le Père Lacordaire partit de Bosco dans l'automne de 1841, et se rendit à Bordeaux pour y prêcher tout l'hiver. Cette station dura quatre mois, de décembre 1841 à la fmde mars 1842. » Le R P. H.-D. Lacordaire, par le R. P. B. Chocarne, tom. II, pag. 2
AUGUSTE NICOLAS 3oi
Une seule note discordante se fit entendre. Elle e'manait d'un universitaire, M. Ernest Bersot, alors professeur de philosophie à Bordeaux et devenu plus tard directeur de l'Ecole normale supérieure. Son factum, publié par Vlndicateur^ se terminait par ce mot de l'esclave d'Horace, auquel on avait fait avaler force gâteaux : J'ai faim de pain ! M. Auguste Nicolas réfuta dans la Guienne les articles àtV Indicateur OiVtc un tel succès que M. Bersot fut obligé de quitter la place. N'ayant point d'ailleurs affaire à des maîtres ingrats, il fut nommé professeur de philosophie au collège de Versailles. M. Bersot était un homme d'esprit, mais, comme tous les universitaires de ce temps-là, il n'avait pas l'air de se douter que le Père Lacordaire était un homme de génie, et que, pour en avoir raison, il fallait autre chose qu'une citation d'Horace.
Le P. Lacordaire fut très touché de l'intervention de M. Auguste Nicolas. Il entra en relations avec lui et l'encouragea vivement à publier son livre. Le courant d'émotions religieuses que l'éloquent orateur laissait dans la Gironde allait rendre du reste cette publication plus facile. Une souscription du barreau, de la magistrature et du public lettré, organisée dans le cabinet de M. Aurélien de Sèze, eut un plein succès. Les frais d'impression des Etudes philosophiques sur le christianisme, étant désormais couverts, il n'y avait plus lieu d'en différer l'apparition. Les Etudes commencèrent donc à se produire par simples livraisons de six ou huit feuilles paraissant tous les huit jours. La
première parut au mois de juin 1842. L'ouvrage à ce moment n'étant préparé qu'à moitié, l'auteur dut le revoir à la lumière de la publicité, puis le poursuivre comme d'improvisation au fur et à mesure de son impression, sans suspension aucune. Le premier volume acheva de paraître en 1842, le second en 1843, les troisième et quatrième en 1844 et 1845. Les quatre pages de la lettre primitivement destinée à l'unique frère d'Amérique étaient devenues les quatre volumes prédestinés à tant de frères inconnus dans le monde entier.
Peu d'ouvrages de notre temps ont eu un succès plus prompt et plus soutenu. Aucun peut-être n'a fait autant de bien. C'est ici surtout qu'il importe de signaler le caractère particulier des Études et du succès qu'elles ont obtenu. Elles ont été composées et publiées dans une ville de province. Elles ont été imprimées à l'aide d'une souscription locale, faute de laquelle il est à peu près certain qu'elles n'auraient jamais trouvé d'éditeur. Non seulement elles n'ont pas eu, au moment de leur apparition, ce qu'on appelle une bonne pressey mais elles n'ont pas eu de presse du tout. Aucun journal n'en a parlé. La critique n'a pas même consacré quatre lignes à ces quatre volumes, alors que le plus inepte vaudeville et le drame le plus idiot étaient assurés d'avoir au moins leurs quatre colonnes de feuilleton. Ni l'Académie française ni l'Académie des sciences morales et politiques ne songèrent à couronner le livre, pas plus qu'elles ne songeront plus tard à s'associer l'auteur. Dans ces
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conditions, c'est tout au plus si ce dernier pouvait compter sur un succès d'estime. Et pourtant qu'est-il arrivé? Ce livre, ignoré des Journaux et des académies, sans appuis, sans prôneurs, a été traduit dans toutes les langues. Ses éditions se sont multipliées. Les lecteurs se le sont passé de mains en mains; beaucoup y ont trouvé la foi, la lumière et la vie, si bien que l'un des plus grands esprits de ce siècle, Mgr Dupanloup, a pu dire: «Je ne connais pas pour un homme de plus grand honneur et de plus grand bonheur que d'avoir fait un pareil livre. Et cet homme est un laïque « (i).
M. Paul Lapeyre a été bien inspiré en reproduisant en entier ou par extraits plusieurs des lettres adressées à l'auteur des Etudes par ceux de ses lecteurs qui lui devaient leur conversion. Que sont auprès de pareilles lettres les éloges de la presse et les pauvres louanges de la critique ? Et notez que des lettres de ce genre, M. Auguste Nicolas en a reçu des milliers. On lira avec un vif intérêt dans le volume de M. Lapeyre celles qu'il a été autorisé à citer. Je lui en emprunterai seulement une ou deux.
M. l'abbé Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires, écrit un jour à M. Nicolas : « Ce matin j'ai reçu la visite de M. Valmore, acteur distingué, dont la femme est encore plus distinguée dans les lettres. Vous savez que je lui avais envoyé vos quatre volumes. Il venait me faire part des fruits de cette lecture.
{i) Lettres sur les études d'un homme du monde.
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« Je suis convaincu, m'a-t-il dit avec émotion; Je veux quitter la carrière théâtrale au plus tôt, et provisoirement je suis prêt à aller me jeter aux pieds du confesseur que vous me désignerez. »
Cette conversion de M. et M™^ Valmore ne fut point passagère, mais définitive, comme en témoignent d'autres lettres d'une date postérieure. Voici en quels termes M"^^ Desbordes-Valmore exprimait sa reconnaissance à l'auteur des Etudes :
Quand on est triste à mourir, on crie à Dieu : « Mon Père ! » Quand on est heureux et reconnaissant, on se surprend à dire : « Merci, mon Créateur! » N'est-on pas entraîné à dire aussi : « Soyez béni, mon Frère! « à celui que Dieu même a choisi pour porter sa consolation ? Et vous avez fait qu'elle nous restera toujours, ce qui donne à ce bonheur, Monsieur, une sécurité charmante que bien des bonheurs n'ont pas.
Tous les soirs à voix haute votre âme s'élève dans notre petite chambre et communique à la nôtre de l'espérance et de la lumière pour la nuit.
Il fait quelquefois bien nuit, Monsieur, pour les pauvres âmes que le malheur a visitées. .. Dans celles-là, vous le savez, les fausses clartés ne pénètrent pas ; on ne se laisse plus prendre aux illuminations que le vent peut éteindre. Il faut la flamme vivante pour ranimer la mort. Ainsi soyez béni, car vous croyez trop pour ne pas faire dire : « J'avais donc raison de croire! Un plus inspiré m'ordonne cette joie immense » ; et je vous rends grâce avec toute mon âme de cette sainte tyrannie.
Ai-je besoin de dire qu'elle me rend pour toujours votre plus humble servante? — Marceline Valmore. — P. S. J'ai presque écrit sous la dictée de mon mari, votre infatigable lecteur.
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Je me suis arrêté longtemps aux Etudes philosophiques sur le Christianisme^ parce que c'est le livre auquel restera surtout attaché le nom de M. Auguste Nicolas. Depuis 1848, il a cependant publié un grand nombre d'autres œuvres dont plusieurs sont des plus remarquables.
Entre temps il avait été appelé à Paris.
M. de Falloux ne connaissait pas personnellement M. Auguste Nicolas, mais il avait lu ses Etudes philosophiques et en avait hautement apprécié la valeur. Devenu ministre de l'instruction publique, il songea à se l'adjoindre comme collaborateur, et il commença par lui faire donner la décoration. Il lui en annonça la nouvelle par la lettre suivante :
Monsieur,
Je viens vous demander pardon d'avoir traité de vous sans vous et peut-être malgré vous : le Moniteur vous porte demain la croix de la Légion d'honneur. Les cinq membres qui vous accompagnent dans cette promotion sont des hommes éminents dans l'élite scientifique. Tous, comme vous, Monsieur, ont ignoré qu'ils étaient l'objet de l'attention du gouvernement : et je tiens à grand honneur pour mon compte, de constater que désormais les récompenses vont surprendre le mérite et ne sont plus arrachées par l'obsession.
Cela vous explique, Monsieur, et le langage du Afonz-
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teiirde demain et mon silence vis-à-vis de vous jusque-là. La seule chose que vous n'aurez pas ignorée, je l'espère, c'est mon regret de n'avoir pas trouvé encore l'occasion telle que je la souhaite de vous témoigner les sentiments de la plus haute et de la plus dévouée considération. De votre très humble serviteur.
A. DE Falloux.
3 février 1849.
Moinsd'un mois après, le i^"" mars 1849, M. Nicolas était nommé par M. de Falloux chef de la première division de la Direction générale des cultes. Il s'est toujours montré plein de reconnaissance pour le ministre qui était allé le chercher en province et lui avait confié un des plus beaux postes dont il pût disposer; leurs relations d'estime et d'amitié se sont maintenues jusqu'à la fin. Comment ne pas regretter dès lors que le biographe de M. Auguste Nicolas ait en toute rencontre, et à propos de cette nomination même, parlé de M. de Falloux avec aigreur, avec une hostilité manifeste ? Voltaire répétait souvent, quand on parlait de Boileau devant lui : « Ne dites pas de mal de Nicolas, cela porte malheur ». Je serais bien tenté de dire ici à M. Lapeyre : « Ne dites pas de mal de M. de Falloux... au moins dans la vie de M. Nicolas. »
Après la retraite de M. de Falloux, M. Auguste Nicolas continua d'occuper sa place sous trois autres ministres : MM. de Parieu, Giraud et Fortoul. Ce dernier s'accommodait mal d'un auxiliaire qu'il jugeait « trop clérical »; il songeait à s'en défaire; mais M. Nicolas le prévint : le i5 février 1854, il se démet-
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tait de ses fonctions de chef de division au ministère des cultes.
On lui devait une compensation ; il fut nommé inspecteur des bibliothèques publiques. C'était une disgrâceà peine déguisée. Elle duraseptans. Dans les premiers jours de 1860, il apprit par le Moniteur, sans avertissement préalable, qu'il était nommé juge de paix à Paris (arrondissement de la Villette). La disgrâce' s'accentuait. M. Nicolas n'accepta pas. Justice alors lui fut partiellement rendue. Peu de jours après (février 1860), il était nommé juge au tribunal de la Seine. En 1867, il devint conseiller à la cour impériale de Paris, fonctions qu'il remplit pendant dix ans. « Me voici à la retraite, écrivait-il à un de ses amis de Bordeaux, le 7 janvier 1877. C'est toute une vie qui disparaît, et un grand avertissement de me préparer à la grande et finale retraite. Cela me fait quelque chose. «
Il avait alors soixante-dix ans. Déjà depuis plusieurs années, il habitait Versailles. C'est là qu'il mourut le 17 janvier 1888, dans sa quatre-vingt-deuxième année.
De i852 à 1886, M. Nicolas avait publié de nombreux ouvrages, tous consacrés à la défense de la religion, et tous dignes de l'auteur des Etudes philosophiques.Y o\c\ la liste des principaux :Du Protestantisme et de toutes les hérésies dans leur rapport avec le socialisme. — La Vierge Marie et le Plan divin. — La Divinité de Jésus-Christ. — L'Art de croire. — La Révolution et l'ordre chi^étien. — Jésus-Christ, introduction à l'Evangile. — La Raison et l'Evangile.
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— Etude historique el critique sur le P. Lacordaire.
— Cet écrit sur le P. Lacordaire, le dernier qu'ait public i\I. Auguste Nicolas, se terminait par ces lignes touchantes : « Pour moi, glorieux Père, s'il m'est jamais permis de me distinguer des autres par ce que je vous dois... agre'ez ce dernier mouvement d'une plume « que vous me mîtes autrefois à la main «, et comme vous fûtes le levant de mes travaux, soyez-en le couchant. »
Je me reprocherais de finir ce chapitre sans rappeler que M. Auguste Nicolas, cet éloquent apologiste de la religion chrétienne, fut aussi un ardent royaliste. Plusieurs de ses écrits, notamment VEtat sans Dieu, la Révolution et l'ordre chrétien^ VEtat contre Dieu, le Mal séculaire, sont destinés à montrer la nécessité pour la France de revenir à la monarchie. Après la publication de son livre sur la Raison et VErangile^ suivi de considérations sur les Universités catholiques, le comte de Chambord, auquel il en avait fait hommage, lui écrivit la lettre suivante :
a Goriiz, le 29 avril 1875.
« J'attache un trop grand prix. Monsieur, à vos hommages, pour ne pas céder au plaisir de vous remercier moi-même avant de quitter Goritz, où je viens de recevoir votre nouveau livre. Je l'emporte avec l'assurance de retrouver dans ces pages consacrées « à la raison et à l'Evangile », l'attrait qu'on éprouve toujours sur les hauteurs où le philosophe chrétien oHre à tout homme de bonne volonté l'inappréciable
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trésor de ses e'tudes consciencieuses et de sa foi e'clairée. Lutteur infatigable dans les combats de la vérité, vous n'avez pas craint naguère d'appeler de son véritable nom le mal social qui dévore notre bien-aimce France, en désignant la doctrine « de l'Etat sans Dieu » comme la vraie cause de nos malheurs.
« Personne plus que moi, Monsieur, n'applaudit à vos courageux efforts ; on ne saurait trop le redire avec vous et, après vous: l'Etat sans Dieu est la plus coupable utopie qu'une société puisse inscrire en tête de sa constitution. Recevez l'expression de mes félicitations et de mes remerciements, et croyez à la sincérité de mes vœux.