‹ Études et portraitsChapitre 15 sur 15 · HENRY · texte numérisé non relu

HENRY

A quelque temps de là, au mois de septembre 1880, M. Auguste Nicolas traçait du comte de Ghambord un éloquent portrait, dont je veux reproduire au moins ces lignes :

Il est Français d'humeur et de caractère : loyal, ouvert, accessible, sachant concilier avec un tact inné la noblesse de son sang avec la familiarité de son approche; l'homme de tous, d'où qu'ils viennent à lui, mais l'homme du peuple surtout, par la répulsion de sa franchise, pour ses suborneurs, autant que par la « violente amour » qu'il a vouée à celte portion la plus foncière, la plus traditionnelle, la plus nationale et cependant la plus frustrée de son patrimoine.

Il est éclairé sur toutes les questions et au courant de tous nos intérêts, dont il a toujours fait sa constante étude, tellement qu'on peut dire qu'il s'est plus exercé à son mé-

tier de roi dans l'exil que bien des souverains ne l'exercent sur le trône.

Il est ambitieux de régner pour la France, jusqu'à ne pas se lasser de s'y offrir dans les situations les plus périlleuses, autant qu'il l'est peu pour lui-même, jusqu'à refuser la couronne dans des conditions qui ne nous profiteraient pas.

La France lui manque, autant qu'il manque à la France, et s'il en est trop éloigné, c'est qu'il compte trop en Europe pour y trouver aisément une place ailleurs qu'auprès de la cendre de son aïeul ou sur son trône. Mais il est partout, peut-on dire, par sa parole, qui ne se fait jamais entendre, quel qu'en soit le sujet, sans éveiller spontanément tous les échos comme le type de la bonne foi, se conciliant le respect de tous, et qui est frappée à un tel coin d'honneur et de sympathie que, précisant le mot de Buffon, on peut dire d'elle : Le style, c'est le Roi.

Enfin il remplit le caractère suréminent de la souveraineté du droit nouveau, dont l'écart est la désastreuse hérésie de notre siècle nous ramenant à la décrépitude antique : il est chrétien ; et si la Croix qui a affranchi et civilisé le monde ne saurait être mieux que sur la couronne de France, ce n'est pas lui qui l'y justifierait le moins.

M. Auguste Nicolas était de ceux dont les actes valent les écrits. Il avait fait dans ses livres l'apologie de la religion catholique : sa vie a été, elle aussi, une apologie de cette même religion. On voudra la lire dans le volume de M. Paul Lapeyre, volume excellent, malgré les légères réserves que j'ai dû faire. Il en appelle d'ailleurs un autre, que M. Lapeyre tiendra sans doute à nous donner. Il a inséré dans son ouvrage de nombreuses lettres de M. Auguste Nicolas.

Elles sont si remarquables, si élevées, si touchantes, que nous sommes en droit de réclamer maintenant la publication de la Correspondance tout entière. Elle sera le complément naturel des Etudes philosophiques sur le ChristiaJiisme ; elle leur apportera un rajeunissement nouveau, en y mêlant son sourire et ses larmes.

^ septembre 1892.

M. Xavier Marinier est mort plein de jours et pîcin d'œuvres (i). Pas un acte de sa vie qu'il eût à regretter, pas une page de ses livres qu'il eût à déchirer. Il était demeuré inébranlablement fidèle à toutes les convictions de sa jeunesse. Il n'en avait trahi aucune. Jusqu'à la fin il était resté le catholique et le royaliste qu'il avait été tout d'abord. Il n'a voulu avoir à son enterrement ni char officiel, ni députations, ni discours. Les humbles et les pauvres lui ont fait cortège. Ses obsèques ont été un deuil et non un spectacle.

On l'a enterré sans panaches, mais non sans prières. Il dormira son dernier sommeil sous la douce terre natale, à côté de son père et de sa mère, à l'ombre de la croix.

(i) M. Xavier Marmier est mort au mois d'octobre 1892, à l'àec de quatre-vingt-trois ans.

M. Marmier était né, le 24 juin 1809, à Pontarlier, département du Doubs, dans une de ces vieilles familles chrétiennes, qui sont l'honneur de la Franche- Comté. Il comptait des ancêtres qui avaient figuré honorablement dans la magistrature de la province.

Le 5 février i832, lorsque Montalembert vint prendre séance à l'Académie française, en remplacement de M. Droz, qui était né à Besançon, il fit, au début de son discours, un éloquent éloge de la Franche-Comté de Bourgogne. « Une nature grandiose et pittoresque, disait-il, y tient lieu de monuments, et le cœur de l'homme semble emprunter à cette nature quelque chose de sa force et de sa grandeur. Sur les flancs du Jura, défrichés par les moines, au milieu des forêts de sapin et dans les gorges profondes que creusent le Doubs et ses affluents, il s'est formé une race austère, énergique, intelligente, naguère passionnée pour ses antiques franchises, de tout temps célèbre par son ardeur belliqueuse, son attachement enraciné à la foi catholique, son fier et opiniâtre dévouement à ses maîtres (i)... Cette terre généreuse n*a cessé de produire des héros que lorsque la France eut cessé de combattre. Elle a montré la même fécondité dans le domaine de l'Eglise, des lettres et des sciences. »

Des soldats, des prêtres, des savants et des lettrés, on trouve tout cela dans la famille de M. Xavier Marmier. Il avait trois frères. L'un d'eux était M. L. m

(i) Deo et Cœsari fidelis perpétua. Devise de Besançon. Deo et Régi, disait M. Marmier.

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Marmier, devenu inspecteur d'Académie. Un autre fut le ge'néral Marmier, l'un de nos plus brillants officiers d'Afrique. Dans une expédition qu'il conduisait à Zaatcha, une balle ennemie lui perfora la joue et lui creva un œil. Plus tard, il dirigea l'expédition de Tuggurt et porta dans le désert le prestige de nos armes. Lors du voyage de Napoléon III en Algérie, il fut chargé de lui présenter la cavalerie indigène. Au moment où éclata la guerre avec l'Allemagne, il commandait le cercle de Médéah. Nommé général de division le 3i juillet 1870, et appelé au commandement de la place de Verdun, il y fit une résistance héroïque. La ville dut capituler, le 8 novembre, après un bombardement effroyable. Mais la garnison, qui avait fait plusieurs sorties heureuses et s'était signalée par un admirable courage, eut les honneurs de la guerre : elle sortit enseignes déployées et musique en tête. Le général Marmier et ses officiers, ayant tous refusé de donner leur parole de ne plus combattre, restèrent prisonniers de guerre avec leurs soldats.

Le troisième frère de M. Xavier Marmier a brillé dans une autre milice. C'était un prêtre à l'âme ardente, au cœur généreux. Administrateur du collège catholique de Besançon, accablé d'œuvres et de travaux, il se dépensa vite au service du bien et mourut ieune encore : « Il a laissé parmi nous, disait un témoin de sa vie, la bonne odeur des saints. »

On s'attarde volontiers au milieu de ces braves gens ; je suis bien sûr d'ailleurs que M. Xavier Marmier m'aurait su gré de parler d'eux avant de parler de lui.

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Pontarlier est à quelques lieues de la Suisse. Ses études à peine terminées, le jeune franc-comtois se hâta de la visiter, le sac sur le dos, le bâton à la main. Ce fut son premier vo3'age : on sait que ce ne sera pas le dernier. Après la Suisse, la Hollande. Il en rapporta à vingt ans un volume d'Esquisses poétiques, qui parut en i83o. Tout le monde alors était romantique, au moins parmi les jeunes. Xavier Marmier était jeune, mais il n'était pas romantique. Il n'imitait ni Hugo ni Lamartine ; encore moins se rangeait-il sous la bannière des vieux tenants du classicisme, des Andrieux et des Baour-Lormian. Il avait cette originalité, la plus rare de toutes, bien qu'elle ne soit pas la plus remarquée : il était lui-même. Mais s'il était déjà poète par la grade et le sentiment, là pourtant n'était pas sa vraie vocation. Il était avant tout et par dessus tout voyageur, un voyageur d'instinct et de race. Rien ne peut le retenir au logis. Un jour, il est chargé du cours de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Rennes. Il réussit à merveille; étudiants et magistrats se pressent au pied de sa chaire ; le succès est tel que les dames de la ville demandent et obtiennent, contrairement à tous les usages universitaires, la permission d'assister à son cours. Leur empressement augmente à chaque leçon. Xavier Marmier en est très flatté, très heureux; mais cela ne

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l'empêche pas de boucler sa valise et de partir, un beau matin, pour la Laponie. Une autre fois, il est nommé conservateur de la bibliothèque de Sainte- Geneviève. Il semble qu'il n'ait plus qu'à se reposer dans un bon fauteuil, comme son compatriote Charles Nodier à l'Arsenal. Aussi bien, il aime les livres, il adore les bouquins. Il en a là par milliers, il les caresse du regard et de la main. Certes, il est heureux comme un roi dans sa magnifique bibliothèque..., oui, mais à la condition d'en sortir. Sa place est à coup sûr pour lui la plus belle du monde, mais à la condition qu'il y aura beaucoup de congés, — non des congés d'un mois qu'il passera à Ville-d'Avray ou à Saint-Cloud — mais des congés d'un an ou deux qu'il passera au Monténégro ou au Spitzberg.

Et c'est ainsi que, pendant trente ans, il a voyagé en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique. Ses récits de voyage forment toute une petite bibliothèque, quarante volumes au moins. Voici les titres des principaux : Lettres sur l'Islande, — Lettres sur le Danemark^ la Suède, la Laponie et le Spitzberg, — Du Rhin au Nil, — Lettres sur l'Algérie^ — Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne, — Lettres sur l'Amérique du Nord, — Lettres sur r Adriatique et le Monténégro, — Un été au bord de la Baltique, etc.

Parmi les prédécesseurs de Xavier Marmier à l'Académie française, je n'en vois guère que deux qui aient autant voyagé que lui, La Condamine et Regnard, — La Condamine qui appelait ses voyages à l'Equateur

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ses promenades, et Rcgnard qui a été à Alger, un peu par force, il est vrai, ayant été pris dans la Méditerranée par des corsaires barbaresques, qui a visité l'Italie, la Flandre, la Hollande, leDanemark, laSucde, la Laponie, la Pologne, la Turquie, la Hongrie, l'Allemagne. Dans son excursion en Laponie, où il eut pour compagnons deux gentilshommes français, Regnard inscrivit sur le haut de la montagne Metavara ces quatre vers :

Gallia nos genuit, vidit nos Africa, Gangem Hausinaus, Europamque oculis lustravimus omnem; Casibus et variis acti terrâque marique, Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.

L'auteur du Distrait et du/oz/ez/rse vantait d'avoir touché aux limites du monde pour être allé un peu plus loin que Stockholm; M. Marmier, lui, a atteint le 82^ degré de latitude, à 8 degrés du pôle. « Ah ! disait-il un jour, quel chemin le bon Regnard aurait eu encore à faire avant que la terre manquât sous ses pieds 1 » (1).

ni

Je disais tout à l'heure que Xavier Marmier n'était pas romantique en i83o, au moment où il publiait ses Esquisses poétiques. Il ne l'est pas non plus dans ses

(i) Discours de M. Cuvillier-Fleury, directeur de l'Acadéinie française, en réponse à celui de M. X. Marmier, dans la séance du 7 décembre 1871.

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récits de voyage ; il ne marche pas sur les traces de Théophile Gautier, — qu'il avait d'ailleurs devancé. Gautier s'attache seulement aux monuments et aux tableaux, à la physionomie et au côté pittoresque des pays qu'il traverse. Dans ses livres, où le talent descriptif est porté à ses dernières limites, les paysages sont éblouissants, les monuments sont admirablement photographiés, les places et les rues des villes sont merveilleusement peintes, mais on n'y découvre jamais l'empreinte d'un pas humain, et si, par extraordinaire, après avoir lu trois ou quatre de ces prodigieux volumes, on rencontrait, au détour d'une page, quelque chose qui ressemblerait à un être humain, on éprouverait, j'imagine, une stupéfaction comparable à celle de Robinson découvrant dans son île la marque du pied de Vendredi.

Yjme Emile de Girardin disait, après avoir lu Ti^a los Montes : « Il paraît qu'il n'y avait pas d'Espagnols en Espagne lorsque Théophile Gautier y est allé. » Pareille mésaventure n'est jamais arrivée à M. Xavier Marmier : Il a trouvé des Islandais en Islande, des Danois en Danemark, des Russes en Russie, des Lapons en Laponie, des Américains en Amérique, des Turcs à Constantinople et des Allemands (hélas!) en Allemagne.

Certes, il ne néglige pas, tant s'en faut, la peinture des lieux, des monuments et des sites, la description proprement dite ; mais il estime que ce n'est pas là le tout du Voyage. C'en est tout au plus la moitié. Il s'attache à peindre aussi, avec le plus grand soin, la

physionomie et le caractère des populations, à surprendre sur le fait leur vie intime et familière. Et comme pour cela il est nécessaire de bien connaître leur langue (chose dont le bon Gautier ne s'embarrassait guère), c'est toujours par là qu'il commence. Comment il s'y prenait, il nous l'a dit lui-même. « Cette année, écrit-il (en i832, il avait vingt-deux ans à peine), je partis pour l'Allemagne et m'en allai droit à Leipzig, sans savoir un mot d'allemand, et je me mis en pension dans une bonne famille bourgeoise qui ne savait pas un mot de français. Je dînais et soupais avec elle. La conversation n'était pas facile. Nous parlions par signes, comme les muets. Mais à force de chercher les mots dans le dictionnaire et à force d'en entendre prononcer, j'en vins bientôt à en savoir assez pour traduire des contes populaires, que la maison Levrault, de Strasbourg, voulut bien imprimer et vendre à mon profit. Avec le produit de ce travail, je pus visiter une partie de l'Allemagne du Nord ; et quand je revins en Saxe, deux ans plus tard, je courus chez mes bons hôtes, avec qui je pouvais maintenant causer tout à mon aise, non sans pouvoir aussi leur offrir, le dimanche, une bouteille de vin du Rhin ; car j'étais pius riche qu'à mon premier voyage... »

C'est ainsi qu'il avait appris l'allemand, puis le hollandais, le danois et l'islandais. Il était alors le seul en France à savoir l'islandais. Quant au danois, il n'}''. avait guère à Paris qu'une autre personne avec qui il pût le parler : c'était le roi Louis-Philippe. Un )our,

comme il revenait du Danemark, le roi de'sira le connaître; lui-même avait fait autrefois le voyage du Cap Nord. Il engagea avec M. Marmier une conversation en danois, et, pendant une heure que dura l'entretien, le roi parla des lieux que le jeune voyageur venait de parcourir avec une telle sûreté de mémoire, qu'il parut à M. Màrmier, c'est lui qui le raconte, encore mieux informé, après quarante ans, que notre vo3'agcur ne l'était peut-être lui-même après quarante jours (i).

M. Marmier qui, je n'ai pas besoin de le dire, savait l'anglais de longue date, connaissait toutes les langues du Nord, sauf une, le russe, lorsque éclata la révolution de février. Il avait horreur de la République. Ne sachant comment sortir de l'affreux marasme où il était tombé, il achète un dictionnaire russe, et le voilà à l'ouvrage. A peu de temps de là, il savait le russe aussi bien que Mérimée, ce qui lui a permis, trente ans avant M. Melchior de Vogué, de traduire et de nous faire connaître plus d'un poète et plus d'un conteur moscovites, de Poudchkine à Nicolas Gogol. Déjà il nous avait initiés à la connaissance des littérateurs du Nord, des poètes et des conteurs hollandais, danois, suédois et norvégiens. Il avait traduit Gœthe, Schiller, Hoffmann, les chants populaires de l'Allemagne. Pas plus que les langues du Nord, celles du Midi n'avaient de secrets pour lui, et il a pu en tous pays voir de près les choses et les hommes, frapper à

(i) X. Marmier. Lettres sur le Nord.

toutes les portes, s'asseoir à tous les foyers, causer au besoin avec les paysans qui, sur sa bonne naine, lui donnaient l'hospitalité dans les steppes de l'Ukraine, ou avec les nomades qui lui ouvraient leur tente dans les défilés du mont Carmel. Il était de ceux à qui tout le monde fait fête, depuis le prince jusqu'au petit bourgeois. Un jour, à Weimar, il est invité à dîner chez le grand-duc. Considérable est son embarras, car sa valise ne renferme pas le moindre costume de cour. Son hôtesse se met en quatre, et, le soir, rien ne lui manque, ni le chapeau à trois cornes, ni l'épée avec son ceinturon, ni la chaise à porteurs. Pour la location de ce brillant équipage, la bonne hôtesse ne lui demande que 18 groschen. C'était pour rien ! (i).

L'aimable et spirituel voyageur n'avait pas seulement pour amis des grands-ducs. Les rois aussi lui faisaient accueil ; en Hollande, le roi Guillaume; en Suède, Bernadotte ; en Danemark, Frédéric VI, un brave homme et un homme d'esprit, que les traités de i8i5 avaient dépouillé d'une partie de ses Etats et à qui on disait au congrès de Vienne : « Vous avez gagné tous les cœurs ! — Soit, répondait-il, tous les cœurs, mais pas une âme. «A tous M. Marmier parlait de la France ; ils l'écoutaient avec bienveillance, ils ne lui ménageaient pas les témoignages de leur sympathie, et, au sortir de leurs audiences, il ne pouvait se défendre de songer

(i) Cuvillier-Fleury, loc, cit

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Que ces malheureux rois,

Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois.

En Russie cependant, où il alla en 1847, il ne vit pas l'empereur Nicolas. Cela ne l'empêcha pas d'en parler avec respect, mais aussi avec quelque sévérité dans son chapitre sur la Pologne. Son livre Sur la Russie fut interdit dans l'empire du czar. A quelques jours de là, son éditeur lui montra une lettre qu'il venait de recevoir de Péiersbourg. C'était un libraire, son correspondant, qui lui écrivait : « La police vient de défendre ici lamiseen vente des Lettres de M. Marmier sur la Russie. Envoyez-m'en d'urgence trois cents exemplaires. »

A la veille de la Révolution de 1848, M. Marmier avait visité la Russie. Au lendemain du 24 février, il visita les Etats-Unis. Il voyait à ce voyage un double avantage : fuir la République en France, et étudier sur place comment fonctionnait la République en Amérique. Lorsqu'il revint en Europe, il était moins républicain que jamais. On ne lit plus guère, je le crois bien, le livre d'Alexis de Tocqueville, la Démocratie en Amérique. On relira longtemps les Lettres sur V Amérique du Nord, où le plus bienveillant des hommes, et le plus sincère, ne fait pas mystère de son éloignement, et parfois même de sa répulsion et de son dégoût pour ce qui est pourtant la meilleure des républiques.

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Les Voyages étaient devenus le domaine propre de M. Marmier. Sur ce terrain, il n'avait pas de maîtres; à peine avait-il des rivaux. Le poète cependant n'était pas mort en lui ; non que, de ce côté, il pût prétendre à un rang élevé, mais la source secrète n'était pas tarie. Elle reparaissait à certaines heures et brillait de loin à l'horizon :

A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées,

De Luz et d'Argelès se montraient les vallées (i).

Souvent, quand venait le soir, ramenant avec lui le souvenir de la patrie absente, évoquant l'image évanouie du foyer paternel, le voyageur sentait une larme mouiller ses yeux et un chant triste et doux monter de son cœur à ses lèvres. D'autres fois, une légende, une tradition locale, une vieille ballade, s'emparait de son esprit, et il ne pouvait se défendre de la traduire en vers. Il se trouva qu'un jour, sans efforts, presque à son insu, il avait ainsi composé un volume, qu'il publia en 1844 sous en titre : Poésies d'un voyageur. De cet aimable recueil, je détache la pièce suivante, écrite en Suède :

Pendant l'hiver, en Suède, à l'heure où vient la nuit, Souvent le voyageur n'entend plus aucun bruit; Nul oiseau dans les prés ne voltige et ne chante^ Nul ruisseau murmurant au vallon ne serpente,

(i) Alfred de Vigny, le Cor.

Nul insecte ne passe en bourdonnant dans l'air;

La plaine entière dort sous son linceul d'hiver;

Le vent dort dans les bois, le lac dort sous la glace.

Tout est inanimé, tout se tait dans l'espace.

Que si la lune alors, le long du ciel obscur,

Sous son disque mobile ouvre un sillon d'azur,

L'œil ne découvre au loin que la montagne blanche,

D'où l'orage à grand bruit fait tomber l'avalanche,

La terre inhabite'e et le triste sapin

Dont les larges rameaux pendent sur le chemin.

Mais quand on a marché quelques heures dans l'ombre,

Au revers du coteau silencieux et sombre,

Soudain on aperçoit la lampe du chalet,

Et la famille est là, la famille au complet ;

Enfants, femmes, vieillards près de la cheminée,

Oubliant les travaux de leur rude journée.

Tous unis l'un à l'autre et satisfaits de peu,

Regardant leur cabane et remerciant Dieu.

A l'heure où la nuit sombre enveloppe la terre, Souvent j'erre au hasard dans le bois solitaire. Et lorsque j'aperçois au haut de mon sentier Le paisible chalet et son joyeux foyer, Je sens que je suis seul sur la terre étrangère. Et je m'en vais rêvant au foyer de mon père.

Poète, Xavier Marmier n'avait ni le coup d'aile et l'essor lyrique, ni l'inspiration puissante, ni la forme impeccable. Il ne pouvait prétendre à s'asseoir que sur le versant des coteaux modéréSy dans le groupe dç.s poetœ minores. Mais il avait le naturel, la simplicité, le charme. Je citerai une autre de ses pièces, écrite, celle-là, non au cours d'un lointain voyage, mais à Paris, après une lecture de la Vie de Jésus, par M. Renan. Elle a pour titre : Simple histoire, et est dédiée au grand poète américain Longfellow :

Dans ma maison demeure une brave servante, Qui jamais ne lira Renan ni Michelet; Elle ne sait pas lire et n'en a, l'innocente, Pas le moindre regret.

Ses parents ne pouvaient l'envoyer à l'école, Pauvres simples Bretons, courageux, n'ayant rien, Sans cesse travaillant pour gagner quelque obole, Et le pain quotidien.

Elle ne connaît point les lois de la grammaire, Mais les lois du labeur et de la probité, La confiance en Dieu, l'espoir dans la prière Et dans la charité.

Elle conte parfois gaîment sa triste histoire. Ses précoces travaux, ses fatigues d'enfant ; Elle garde à Paris constamment la mémoire De son toit indigent,

Bes soucis qui troublaient la paix de la famille, Du blé de sarrasin que l'on payait si cher. Des glanes dans les champs, des fagots de charmille Qu'on faisait pour l'hiver;

Puis aussi des beaux jours égayant son jeune âge. Des fêtes de l'église et de l'autel doré, Des miracles qu'on voit dans un pèlerinage A Sainte-Anne-d'Auray.

A dix ans commençait son métier de servante. Ce même dur métier qu'elle fait aujourd'hui, Fidèle à son Hevoir, vive, alerte et contente Dans la maison d'autrui !

Ses parents sont encor dans sa pauvre Bretagne, Usés par le travail, faibles et souffreteux, Et la plus grosse part de tout ce qu'elle gagne Chaque mois est pour eux.

Dans la saison mauvaise, ah ! comme elle est en peine ! a Mes vieux parents, dit-elle, à présent ont-ils chaud? Ont-ils de quoi se faire un vêtement de laine Et tout ce qu'il leur faut ? u

Pour elle, nul souci d'avenir ne l'agite. « Dieu, dit-elle, est si bon ! Il sera mon soutien. Il m'a mise déjà dans un paisible gîte, Je n'ai besoin de rien. »

C'est ainsi qu'elle parle avec un franc sourire, Et puis elle s'en va disant son chapelet. Quel malheur, n'est-ce pas ? qu'elle ne puisse lire Renan ni Michelet!

Elle apprendrait par là dans quelle erreur profonde Elle a passé sa vie en tout temps, en tout lieu, Puisqu'il n'est nul espoir au delà de ce monde, Puisque Dieu n'est pas Dieu.

Ces vers parurent en i863 et furent reproduits par un grand nombre de journaux. Je les trouve dans la Semaine religieuse de Nantes. Vingt ans plus tard, en 18S2, Marmier, devenu l'un des Quarante, publiait une nouvelle e'dition de ses Poésies d'un voyageur. Comme il était le plus poli, le plus bienveillant, le plus doux des académiciens, il lui parut que ce serait faire acte de bonne confraternité que de supprimer dans ses vers le nom de M. Renan : il le remplaça par celui de Rousseau :

Dans ma maison demeure une brave servante, Qui jamais ne lira Rousseau ni Michelet,

Quel malheur, n'est-ce pas ? qu'elle ne puisse lire Rousseau ni Michelet ? (i)

(i) Poésies d'un voyageur {i83^-i8y8), un vol. in-32. Lahure, éditeur. 1882. Paris.

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Le poète chez M. Marmier étaitdoiibléd'un romancier, et celui-là, on le pense bien, n'était pas un romancier naturaliste. Déjà M. Zola annonce ubi et orbi qu'il posera sa candidature au fauteuil du regretté académicien. C'est donc qu'il en a agi jusqu'à ce jour avec M. Xavier Marmier comme faisait M. Herbert Spencer vis-à-vis de M. Renan. Evidemment, il n'a pas même ouvei^t un seul de ses volumes ! Il n'a pas lu un seul de ces romans si simples, si chastes, si délicats, tout imprégnés de fraîcheur et de pureté : Les Fiancés du Spit\berg^ Ga'^ida^ Hélène et Sii^ajine^ les Mémoires d'un Oiyhelin^ les Voyages et Aventui^es de Nils, V Avare et son trésor. Histoire d'un pauvre musicien. Ce sont tous livres faits pour récréer honnêtement les honnêtes gens, de simples histoires, où il n'y a point de grosses aventures ni de gros mots, point de coups de couteau ou de coups de revolver, pas même, faut-il l'avouer ? pas même le plus petit adultère ! Vous y trouverez, en revanche, de l'ingénuité, de l'esprit, de la grâce, de la sensibilité, de doux et charmants paysages, de calmes et souriantes figures. Lorsque parut, en i858, le premier de ces romans, les Fiancés du Spit^berg^ un critique ami, Armand de Pontmartin,dont je me serais reproché de ne pas associer ici le souvenir à celui de Xavier Marmier, en rendit compte dans une de ces Causeries

comme il savait les faire, et comme, hélas! on n'en fait plus. Il terminait ainsi son article :

On a remarqué que les âmes qui n'avaient vécu que de sentiments purs et vrais conservaient longtemps leur jeunesse et leur fraîcheur : j'en dirai autant des livres, ces âmes répandues dans le monde sous une forme visible et palpable. Ceux qui vivent d'idées excessives et de sentiments désordonne's brillent, brûlent et passent. Ceux qui ne demandent leur vie qu'aux plus saines inspirations de l'intelligence et du cœur éclairent et durent. Le livre de M. Marmier est de ceux-là ; bon et heureux livre qui fixe désormais le rang de l'auteur dans la littérature des honnêtes gens ! Ce rang, M. Marmier était trop modeste pour le prendre ; l'amitié le lui donnait tout bas : aujourd'hui la critique peut le lui assigner tout haut, et elle n'est démentie ni par le public ni par l'Académie (i).

L'Académie venait, en effet, de lui décerner une de ses principales couronnes. Le secrétaire perpétuel — c'était M. Villemain — avait relevé dans les Fiancés du Spit'^berg « le ton naturel, la pureté du style, des mœurs naives et des sentiments profonds ». Deux ans plus tard, en 1860, l'Académie couronnait encore un autre roman de M. Marmier, Gaiida. a Quant à votre Ga-ida, disait M. Cuvillier-Fleury à l'auteur, le jour de sa réception à l'Académie française, — M. Ampère, qui connaissait si bien cette contrée du Canada indien oiî votre héroïne a vécu et souffert, avait attesté au sein de l'Académie la vérité de vos tableaux, et un bon juge de l'honnêteté en toute chose, le duc de

(i) Armand de Postmartin, Causeries du Samedi. Torii. IF', pag. 38.

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Broglie, disait qu'il fallait honorer en vous, par ce prix qui vous était destiné, « l'écrivain et l'honnête homme ». — Llwunête homme! et mot, on pourrait l'écrire au bas de toutes les pages de M. Xavier Marmier, et c'est pourquoi ses livres survivront à bien d'autres qui ont fait grand bruit et qui mènent encore aujourd'hui grand tapage.

Les romans de cet honnête homme eurent presque tous d'heureuses fortunes. Il fit paraître, en 1866, V Histoire d'un pauvre musicien. En ce temps-là vivait à Paris un autre « honnête homme », fort ami de M. Marmier, M. de Thiac, qui professait un véritable culte pour la mémoire de Marie-Antoinette, si bien que sa maison était devenue une sorte de « musée de la Reine ». M. Marmier avait consacré quelques-uns des chapitres de son livre à raconter l'arrivée en France de la fille de Marie-Thérèse, à rappeler ses vertus, ses bienfaits et ses malheurs. Un matin, il voit entrer chez lui M. de Thiac qui, sans autre préambule, lui dit : « N'as-tu pas récemment fait paraître un ouvrage où tu as parlé de la reine? — Oui. — Chez qui? — Chez Hachette. — Très bien! » Et voilà M. de Thiac qui descend les trois étages de son ami, hêle une voiture et court chez le libraire : « Donnez-moi tout de suite deux cents exemplaires du nouveau livre de M. Xavier Marmier. » Rentré chez lui, il dévore le livre, puis fait relier les deux cents volumes et les met dans son musée pour les distribuer ensuite aux amis de l'auteur. M. Marmier racontait volontiers cette histoire à ses confrères de

l'Académie française ou de la Société des gens de lettres, non sans ajouter avec un fin sourire : « Je vous souhaite un ami comme celui-là ! » Académiciens et gens de lettres courent encore.

Le succès d'argent était du reste ce qui l'inquiétait le moins ; ce n'était pas la fortune qu'il était allé chercher « en des rives lointaines ». Il avait pourtant une ambition qui s'était emparée de lui de bonne heure, un désir qui ne l'avait jamais quitté dans ses voyages et qui, sur toutes les routes, galopait avec lui. Il voulait être de l'Académie et ne s'en cachait pas. Ses amis le savaient et ne manquaient pas de répéter, à chacun de ses départs :

Que dans un bon fauteuil il dorme à son retour! (i)

Le 19 mai 1870, il fut élu en remplacement de M. de Pongerville. Il était le sixième Franc-Comtois qui franchissait le seuil de l'illustre Compagnie, où l'avaient précédé l'abbé d'Olivet, Suard, Cuvier, Droz et Charles Nodier. Grande fut sa joie — grande et courte aussi, car peu de semaines après éclatait la guerre, et bientôt Paris était assiégé. M. Marmier s'v renferma, et ce n'est pas à ce moment qu'il eût fallu lui parler de vo3'ager. Il ne voulut même pas quitter Paris après le 18 mars, et il assista, de sa maison de

(i) Casimir Delavigne, les Comédiens, acte V, scène dernière.

la rue Saint-Thomas d'Aquin, aux incendies de la rue du Bac et de la rue de Lille. C'est au lendemain de ces malheurs et de ces crimes qu'eut lieu, le 7 décembre 1871, sa réception à l'Académie. Le directeur, M. Cuvillier-Fleury, laissa percer, dans sa réponse, un petit air de supériorité, qui ce jour-là n'était pas précisément de mise. Pour un peu, il eût traité le récipiendaire d^ provincial, comme il avait fait, deux ans auparavant, le jour de la réception de Joseph Autran (i). Le mot, après tout, n'aurait pas blessé Marmier, qui prisa toujours très haut son titre de Franc-Comtois.

Autant il avait désiré être académicien, autant il se souciait peu d'être député : il ne poussait pas la modestie jusque-là. Deux fois cependant, à des heures critiques, ses amis firent appel à son dévouement et lui imposèrent la candidature. Je lis dans le Vapereaii : « Aux élections législatives de 1876 et de 1877, il s'était porté sans succès, dans l'arrondissement de Pontarlier, comme candidat monarchiste et clérical. » Remercions en passant l'excellent Vapereau du double éloge qu'ilveutbiendécernericiàM. Marmier. Bientôt consolé de son double échec, celui-ci revint à son logis de la petite rue Saint-Thomas-d'Aquin, à cette vieille maison aujourd'hui disparue, qui n'avait guère pour façade qu'une porte cochère et se retournait du côté de la place Saint-Thomas, où ses fenêtres supérieures prenaient le soleil et contemplaient l'église et le

(i) Séance de l'Académie française du 8 avril 1869.

Musée d'artillerie. C'est là, dans son appartement du premier étage, bien tenu, bien aéré, bien exposé, que, chaque dimanche, à la suite de la messe d'une heure, il recevait ses amis, au milieu de ses livres : amis d'élite et livres de choix (i).

Un jour, les architectes et les démolisseurs s'abattirent sur la maison de la rue Saint-Thomas-d'Aquin, condamnée à faire place à une « maison de rapport ». M. Marmier dut déménager avec ses livres, se transporter jusqu'à la rue de Babylone. Cela lui coûta plus qu'il ne lui en coûtait autrefois d'aller du Rhin au Nil ou du Havre aux îles Feroé. Dans son malheur pourtant, une grande consolation lui était réservée. Rue de Babylone, il allait avoir pour voisins les chers frères de la rue Oudinot (2). Les avoir pour voisins, c'était les avoir pour amis, et il se trouva que chez ces Ignorantins on parlait un aussi bon français et on avait presque autant d'esprit qu'à l'Académie. Ce fut la dernière bonne fortune de cet honnête homme, et non la moins précieuse. Ses dernières années ont été entourées de soins et d'affection. Ses derniers jours ont été pleins de paix, de résignation, de douce et tendre piété. Quand la mort est venue, il était prêt pour le grand voyage.

3i octobre 1802.

(i) Sur les Dimanches de Xavier Marmier, voir la Causerie littéraire d'Armand de Pontmartin du 3 mai i86j. — Semaines littéraires, tom. III, pag. 134.

(2) On sait que la maison principale de l'Institut des Frères des Ecoles chrétiennes est située rue Oudinot, n* 27.

M. Camille Rousset, qui a suivi de si près dans la tombe M. Xavier Marmier (i), n'était point, comme son confrère, un grand voyageur. Les lauriers de l'auteur des Lettrées sur la Laponie et le Spit^berg no. l'empêchaient point de dormir; il lui eût dit volontiers comme le berger de Virgile : No7î equidem i?2pideo, miror inagis. Ses plus longs voyages étaient de la rue deTournon à la rue Saint-Dominique, de son cabinet au Dépôt de la guerre. Il s'est trouvé, par fortune, que c'était là une terre nouvelle, à peu près inconnue, où presque personne avant lui n'avait pénétré. D'autres, à la même heure, s'avançaient non sans gloire à travers les déserts, les fleuves et les forêts de l'Afrique centrale. Pour lui, sans quitter les bords de la Seine, en plein Paris, à deux pas du palais Mazarin, il dé-

fi) Camille Rousset est mort le 19 octobre 1892, à l'âge de soixantedouze ans.

336 CAMILLR ROUSSET

couvrait des filons précieux, des mines inexplorées, des forêts de documents ; et de ces forêts vierges il rapportait, lui aussi, des trésors.

Camille Rousset est né à Paris le i5 février 1821. Après de fortes études et de brillants succès au concours général, il entra dans l'Université, comme maître d'études surnuméraire, au collège Saint-Louis, en 1841. On ne pouvait commencer plus modestement. Il est vrai que deux ans après il avait rejoint ceux de ses camarades qui étaient passés par l'Ecole normale, et dès 1848 il obtenait le titre d'agrégé d'histoire. Envoyé à Grenoble, il fut bientôt rappelé à Paris pour occuper la chaire d'histoire au collège Bourbon (depuis lycée Bonaparte, Condorcet ou Fontanes. Est-ce bien son dernier nom?) Il devait conserver cette chaire jusqu'en i863. Comme sa bienveillance égalait son savoir, ses élèves et les parents de ses élèves devinrent ses amis. C'est ainsi qu'il noua d'affectueuses relations avec Armand de Pontmartin, dont le fils suivait les cours du lycée Bonaparte. Toutes les fois que paraissait un livre de l'éminent professeur, l'illustre critique ne manquait jamais d'en parler en des termes qui témoignent à la fois d'une juste admiration et d'une vive amitié.

Etant encore professeur, Camille Rousset forma le projet d'étudier l'origine et la formation de nos institutions militaires. Pour cela il lui fallait aller au Dépôt de la guerre. Le maréchal Vaillant, alors ministre, lui en ouvrit libéralement les portes. Le général Blondel, directeur, se mit à sa disposition. Une fois

entré là, Camille Rousset n'en voulut plus sortir. Nul doute qu'il n'y fût resté jusqu'à sa mort, si un ukase de M, Gambetta ne l'en eût brutalement expulsé. Il nous a décrit lui-même, avec une émotion communicative, les sentiments qu'il éprouva, lorsqu'il lui fut donné de pénétrer dans ces Archives où étaient enfouis tant de trésors. « Les années que j'ai passées là, dit-il, sont certainement celles qui m'ont donné le plus de bonheur intellectuel et de jouissances parfaites. Nouer un commerce intime et de tête-àtête avec les plus grands hommes d'un Igrand siècle, tenir entreses mains leslettresoriginales deLouisXIV, de Louvois, de Turenne, de Condé, de Vauban, de Luxembourg, et de tant d'autres, dont l'écriture semble encore fraîche, comme si elle était tracée d'hier ; démêler sans peine tous les secrets de la politique et de la guerre ; assister à la conception et à l'éclosion des événements; surprendre l'histoire pour ainsi dire à l'état natif, quelle plus heureuse fortune et quelle plus grande joie! Je vivais au sein même de la vérité ; j'en étais inondé^ pénétré, enivré )) (i). Quand on ressent à ce degré la joie du travail, quand la passion de la vérité vous possède à ce point, il ne se peut pas que l'on fasse un livre médiocre. Celui par lequel débuta Camille Rousset est un livre de premier ordre.

(i) Histoire de Louvois, tom. I, Avertissement, pag. 6i.

Dès son entrée au Dépôt de la guerre, Camille Rousset avait vu se dresser devant lui l'une des plus grandes figures du xvii« siècle, celle de Louvois. C'est Louvois, en effet, qui a créé le Dépôt de la guerre, comme c'est lui qui a fondé les Invalides. C'est lui qui a refait notre armée, qui a travaillé pour elle, pendant trente ans, pour son bien-être, pour sa discipline, pour sa bonne réputation, pour sa gloire. C'est lui qui a rendu possibles les victoires et les conquêtes de Louis XIV. Il a été avec Colbert le principal ouvrier de sa grandeur. Comment Camille Rousset n'eût-il pas été tenté de commencer par luises études et d'écrire son histoire? La tentation était d'autant plus forte, que ce magnifique sujet était entièrement neuf, la vie de Louvois n'ayant encore été écrite que par un certain d'Auvigny, en 1724, au tome VI des Vies des hommes illustres de France^ œuvre dénuée de valeur. Les matériaux, d'ailleurs, abondaient. Notre historien avait là, sous la main, au Dépôt de la guerre, sans interruption ni lacunes, la correspondance de Louvois, de 1661 à 1691. Elle ne remplit pas moins de neuf cents volumes in-folio! C'était sans doute l'abondance même, la profusion, l'immensité de ces richesses qui avait fait reculer ses devanciers. Ce qui leur avait été un épouvantail lui fut un attrait irrésistible. Il se jeta à corps perdu dans cet océan de pièces, dans cette mer

CAMILLE ROUSSET SSg

de documents, et lorsqu'il revint au rivage, — au bout de beaucoup d'années, — VHistoire de Louvois e'iait faite. Les deux premiers volumes parurent en iS6i, les deux derniers en i863. Même après les belles et magistrales études de M. Mignet sur les Négociations relatives à la succession d'Espagne, c'est l'œuvre la plus remarquable qui ait été publiée en ce siècle sur le règne de Louis XIV.

Lors de la publication des derniers volumes, Sainte-Beuve leur consacra deux grands articles. Le premier débutait ainsi : « M. Camille Rousset vient de terminer l'ouvrage et, on peut le dire, le monument qu'il a élevé à Louvois et à l'histoire de son ministère. Les deux derniers volumes sont dignes des premiers, et l'auteur, dans sa méthode originale et sûre, qui consiste à ne marcher qu'avec des pièces toutes neuves, n'a point faibli un seul instant... Nous essayerons, par ranal3^se de quelques chapitres, de donner une idée de l'intérêt sérieux qui fait le prix de cette œuvre durable. » Et plus loin : « Ces chapitres sont de vraies découvertes historiques au sein du règne de Louis XIV. On y apprend du neuf à chaque pas. » Le second article se terminait par ces paroles : « Tous ces points et bien d'autres, dans l'ouvrage de M. Camille Rousset, sont l'objet de chapitres aussi intéressants que solides, et d'un judicieux qui emporte avec soi la conviction. En un mot, c'est une mine que ces volumes : je n'en ai extrait qu'un riche filon » (i).

(i) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, tom. VII.

Depuis i863, Camille Rousset a composé de nombreux et considérables ouvrages, quelques-uns même plus achevés peut-être et d'un art plus accompli. Son nom pourtant restera surtout attaché à VHistoire de Loiivois, Ce qui fait les œuvres « durables » c'est le talent sans doute, mais c'est aussi le sujet. Celui qu'avait choisi Camille Rousset réunissait tout. Il se rattachait à l'époque la plus éclatante de notre histoire et en formait un des plus glorieux chapitres. Il était assez étendu pour comprendre une longue période de travaux, de luttes et de victoires; assez restreint en même temps pour que l'auteur pût y faire entrer tous ces détails, qui ne sont pas la monnaie seulement, mais la vie même de l'histoire. Son œuvre pouvait être à la fois vaste comme un tableau et vivante comme un portrait. A tous ces avantages s'en joignait un autre. L'historien avait à sa disposition une mine presque inépuisable de pièces et de documents. Il lui était loisible, et il n'y a pas manqué, de combler les lacunes, de rectifier les erreurs, d'accompagner chaque fait ou chaque opinion de preuves authentiques.

Le succès de VHistoire de Loiivois fut éclatant et unanime. Tout le public lettré applaudit au jugement qu'en porta l'Académie française. Elle lui décerna, en 1862, le premier grand prix Gobert, et lui maintint

encore en i863 et 1864 cette haute re'compense. En 1864 également, l'éminent historien fut nommé historiographe du ministère de la guerre et conservateur de la bibliothèque de ce ministère. Si jamais la maxime : J chacun selon ses œuvres^ a reçu son application, il me semble que c'a e'té ce jour-là.

Camille Roussct avait quarante-trois ans. On pense bien qu'il n'entrait pas au Dépôt de la guerre comme on entre aux Invalides — cette autre fondation de Louvois — pour s'y reposer. Dès i865, il publiait deux nouveaux volumes : Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles^ d'après les manuscrits des Archives de la guerre, avec une Introduction.

La famille de Noailles a donné à la France quatre maréchaux. Celui dont Camille Rousset a donné la Correspondance est Maurice de Noailles (1678- 1766). Il fit ses premières armes en Catalogne sous son père, se distingua dans la guerre de la succession d'Espagne, prit en 1710 la place de Girone, reçut de Philippe V le titre de grand d'Espagne, de Louis XV celui de duc et pair, devint président du conseil des finances (1718) et atténua par la sagesse de ses mesures les désastres causés par le système de Law. Il reprit du service en 1733, gagna le bâton de maréchal au siège de Philipsbourg et fit évacuer Worms par les Allemands, en 1734. Défait à Dettingen, en 1 743, il quitta le service, et fut envoyé, deux ans après, en Espagne comme ambassadeur. Saint-Simon, qui le détestait, l'a criblé de ses traits satiriques. La plupart de nos historiens se sont empressés de faire écho

à ses médisances et à ses calomnies. Alichelet surtout n'a eu garde de laisser échapper cette occasion de jeter la boue à un des grands noms de l'ancienne France. 11 couvre le maréchal de ses insultes et de ses mépris, sans alléguer, du reste, un seul fait, sans apporter une seule preuve. Camille Rousset, nous le savons, a une autre façon de comprendre et d'écrire l'histoire. Il ne parle jamais que les preuves à la main. C'est à l'aide des documents les plus irréfutables qu'il a replacé à son rang ce loyal serviteur de l'Etat, cet énergique vieillard qui donnait à Louis XV, dans ses courageuses dépêches, de si nobles conseils, et à qui le roi adressait un jour ce compliment si mérité: « Je connais vos bonnes qualités. Monsieur; celle de cito3^en est au-dessus de toutes. »

A côté du vieux maréchal, Camille Rousset mit, l'année suivante, dans sa galerie un jeune et brillant officier, le comte de Gisors. Arrière-petit-fils de Fouquet, fils du maréchal de Belle-Isle, glorieusement tué à vingt-six ans sur un champ de bataille, il avait donné les témoignages d'un talent, d'une sagesse et d'un courage qui autorisaient toutes les espérances. Camille Rousset a retracé avec charme cette pure et noble physionomie. 11 l'a véritablement ressuscitée, tant elle était demeurée inconnue. Grâce à lui, le comte de Gisors a pris place parmi ces j'euiies mot^ts^ héros ou poètes, qui, suivant le mot de Prévost- Paradol, « ont traversé si vite la scène du monde que la gloire a eu à peine le temps de toucher leur front, et

que leur vie pleine de promesses n'a été qu'une belle aurore. » ,

Le comte de Gisors était tombé face à l'ennemi, mais sur terre allemande. Et voilà qu'à l'heure où Camille Rousset écrivait son livre, nous étions menacés d'avoir à combattre les Allemands, non plus chez eux, mais sur notre propre territoire. Au lendemain de Sadowa, l'Empereur avait compris, trop tard malheureusement, la nécessité d'augmenter notre effectif et de transformer notre armement.

Le 12 décembre 1866, le Moniteur annonça à la France qu'une nouvelle organisation militaire allait lui être présentée. Le maréchal Niel déposa sur le bureau de la Chambre, à la fin de l'année 1867, un projet de loi demandant une armée de i ,200,000 hommes. L'opposition combattit ce projet avec une extrême violence. A ses yeux, c'était un crime de vouloir augmenter la force militaire de la France, de développer chez nous « l'esprit militaire », l'esprit PRÉTORIEN. Les principaux orateurs de la gauche montèrent à la tribune pour dénoncer cette abomination. Ils estimaient que le militarisme était la plaie de l'époque, et que si, malheureusement, il fallait avoir une armée, le mieux alors était d'avoir UNE ARMÉE QUI NEN FUT PAS UNE. En conséquence, ils présentèrent, sur l'article 1" du projet du maréchal Niel, un amendement portant suppression de l'armée permanente et son remplacement par des gardes nationaux astreints à faire l'exercice le premier et le troisième dimanche de chaque mois, et à passer, tous les

six ans, trente jours dans un camp de manœuvres. Seuls, les officiers instructeurs devaient faire un service permanent.

En 1868 et 1869, le parti républicain, à la Chambre comme dans la presse, continua sa campagne de 1867. Il ne cessa de travailler à désarmer la France. Ses membres, députe's et journalistes, s'y employaient du reste en toute sécurité de conscience et en continuant de revendiquer pour eux seuls le titre de Patriotes. Sans doute, la France pouvait être attaquée; peut-être même était-elle à la veille de l'être. Eh bien ! ce jour-là, on en serait quitte pour décréter LA LEVÉE EN MASSE : cela fait, on pourrait dormir tranquille !

L'historien de Louvois n'était pas un impérialiste; c'était tout simplement un bon Français, un vrai patriote. Grande fut son indignation en écoutant les théories, en voyant la conduite des chefs de la gauche. Il savait d'ailleurs qu'on pouvait invoquer à leur décharge une circonstance atténuante : ils ignoraient complètement l'histoire. Tous étaient convaincus que la France avait été sauvée de l'invasion, à la fin du siècle dernier, par les volontaires de 92. Il lui parut donc que rien n'était plus urgent, et en même temps plus patriotique que de faire la vérité sur ce point. Nul n'était mieux placé que lui pour la bien connaître. Il avait à sa disposition, dans les Archives de la Guerre, les éléments d'information les plus nombreux et les plus sûrs. Il invoqua les témoins et recueillit leurs témoignages. Ministres de la guerre, gé-

néraux en chef, lieutenants-généraux, maréchaux de camp, généraux de division, généraux de brigade, députés à la Législative, conventionnels, représentants du peuple aux armées, commissaires civils, commissaires de la Convention, commissaires du comité de salut public, commissaires du conseil exécutif, agents particuliers des ministres, tous vinrent déposer devant lui. « Ce qu'ils ont apporté à l'enquête, dit-il dans sa préface des Volontaires, ce ne sont pas d'anciens souvenirs modifiés par le temps, par le courant variable des choses humaines, altérés par les défaillances volontaires ou involontaires de la mémoire, c'est l'impression immédiate des faits, c'est la représentation vivante des scènes dont l'image est, pour ainsi dire, encore dans leurs yeux, et qui pour beaucoup d'entre eux viennent d'être, non pas seulement un spectacle, mais l'action même dont ils ont été les acteurs. C'est ainsi qu'ils ont donné, chacun pour sa part, des témoignages dont l'ensemble, malgré la diversité des situations et des origines, présente le plus étonnant accord. »

De tous ces témoignages, de ce dossier si consciencieusement formé, si complet, ressortait cette conclusion que les volontaires n'avaient à leur actif, au lieu des prétendues victoires qu'on leur avait si gratuitement prêtées, que des actes d'indiscipline et d'insubordination, des excès de toute nature, des paniques et des déroutes, La légende s'écroulait ; elle tombait tout entière, d'un bloc : il n'en restait rien, absolument rien. Et la démonstration était d'autant plus irréfu-

table que, fidèle à ses habitudes sévères, à sa méthode rigoureuse, Camille Rousset n'avait puisé qu'à des sources officielles; il s'était interdit tout emprunt aux récits contemporains et aux Mémoires, qui présentent les Volontaires sous un jour plus défavorable encore. Son livre n'était pas un réquisitoire; c'était un arrêt, et un arrêt sans appel.

Les Volontaires avaient paru au mois d'avril 1870. Trois mois après, la guerre éclatait. Quand Paris fut assiégé, Camille Rousset, quoiqu'il fût alors tout près de la cinquantaine, entra dans un régiment de marche, et il y apporta cette énergie vaillante, cette jeunesse de cœur et cette ardeur de patriotisme qui convenaient à l'historien de Louvois et du comte de Gisors. Il fut au régiment ce qu'il était dans ses livres, l'homme du devoir. Quelques années plus tard, à l'Académie, dans la séance publique du 11 mars 1875, il faisait une allusion discrète à ses souvenirs du siège. Répondant comme directeur, à M. Caro, élu en remplacement de M. Vitet, il lui disait : « Je vois encore, Monsieur, votre illustre prédécesseur, je le vois, dans une rue de Paris, rencontrant par hasard et saluant au passage quelques hommes de bonne volonté qui s'en allaient faire leur devoir aux avant-postes ; je vois son geste ému et je sens encore le tressaillement généreux qui de son âme frémissante se communiquait à nos âmes. »

Dès la publication de son livre, dès VHistoire de Loupois, on peut dire que Camille Rousset était acade'micien, de fait sinon de droit; il était réservé in petto, en attendant d'être déclaré. Lorsque l'Académie se réunit après la guerre, elle avait à remplacer quatre de ses membres, Montalembert, Villemain, Prévost- Paradol et Prosper Mérimée. Elle procéda aux quatre élections dans sa séance du 3o décembre 1871. M. le duc d'Aumale, M. Littré et M. Louis de Loménic furent nommés en remplacement de Montalembert, de Villemain et de Prosper Mérimée. Camille Rousset se présentait pour le fauteuil de Prévost-Paradol. Il fut élu au premier tour de scrutin, par 17 voix contre douze données à MM. Saint-René Taillandier et Louis de Viel-Castel. Sa réception eut lieu le 2 mai 1872; il avait pour parrains M. Saint- Marc Girardin et M. Guizot; M. le comte d'Haussonville lui souhaita la bienvenue.

L'année même de sa nomination à l'Académie, en 1871, il 'avait fait paraître un nouveau volume, la Grande armée de 18 13. Certes, jamais aucun de ses devanciers au Dépôt de nos Archives militaires n'avait mieux justifié que lui son titre d'historiographe du ministère de la Guerre, n'avait, avec plus d'ardeur, de soin et de talent, multiplié ses travaux. Il préparait de nouvelles publications, lorsqu'il fut soudain brutalement destitué. C'était au mois d'août 1876. M. Dufaure était président du conseil des ministres, mais M. Gambetta était président de la commission du budget, et c'était à lui qu'obéissait la chambre des

députés, celle que le dictateur occulte appelait la chambre des sous-vétérinaires. La commission sup-, prima la place de Camille Rousset en supprimant son traitement. Il avait, non pas l'an passé, mais six ans auparavant, publié l'histoire des Volontaires ; il avait détruit une légende révolutionnaire. C'était là un de ces crimes pour lesquels la prescription de cinq ans n'existe pas : on le lui fit bientôt voir.

Camille Rousset n'avait jamais été républicain. Sa destitution n'était pas pour le convertir aux idées nouvelles. Aux élections d'octobre 1877, il se présenta, comme candidat du maréchal Mac-Mahon, dans le VP arrondissement de Paris, contre le colonel Denfert-Rochereau. Il échoua avec 5636 voix. Je lis à ce sujet dans l'article nécrologique que lui a consacré M. Mézières, son confrère à l'Académie : « II partagea le sort de l'excellent Marmier, qui, lui aussi, s'était présenté sans succès dans le Doubs, sous l'influence de M. le duc de Broglie. Marmier se consola très aisément de sa mésaventure, il retourna à ses livres avec empressement et avec joie. Camille Rousset, d'humeur plus militante, privé, d'ailleurs, par des adversaires politiques, d'une place à laquelle il avait tous les droits, ne leur pardonna pas. Il tint désormais rigueur à tous ceux qui commirent l'imprudence de solliciter son suffrage. On ne savait pas toujours pour qui, mais on savait bien contre qui il votait » (i). Si ce renseignement est exact, et il doit

(i) Le Temps du 20 octobre '.892.

l'être^ il en résulte que Camille Rousset, à l'Académie, votait invariablement pour ses amis et contre ses adversaires politiques. Eh bien ! mais il me semble que c'est la chose la plus naturelle du monde, et la plus louable, alors surtout que vos amis sont parmi les vaincus et que vos adversaires appartiennent au parti triomphant.

M. Gambetta a bien pu faire enlever à l'historien de Louvois son titre et son traitement. Camille Rousset n'en restera pas moins l'historiographe de nos guerres ; il n'en continuera pas moins, avec le même zèle, avec la même conscience, ses admirables travaux. Dès l'année 1877, il publiait VHistoire de la guerre de Crimée; puis successivement, en 1879, la Conquête d'Alger; en 1884, le Marquis de Clermont- Toniierre ; en 1887, la Conquête de V Algérie, de i83o a 1840; en 1889, la Conquête de V Algérie, de 1841 à 185^.

Par l'importance comme par le mérite, l'histoire de la Conquête de V Algérie égalait VHistoire de Louvois. Si le premier ouvrage de Camille Rousset le montrait déjà en pleine possession de son talent, son dernier livre n'offrait pas une marque d'affaiblissement, pas une ombre de déclin. Peut-être même était-ce la meilleure de ses œuvres et s'y était-il surpassé. Tel fut l'avis d'Armand de Pontmartin, qui, parlant au mois de mars 1889, des deux derniers volumes de la Conquête de V Algérie., en porta ce jugement :

35o CAMILI.K ROUSSET

«Comment peindre? Comment raconter? » nous dit M. Camille Rousset. Tout simplement, cher maître, comme vous avez raconté et peint ce prodigieux fait d'armes, la prise d'Abd-el-Kader, la bataille d'Isly, et tous les épisodes de cette conquête; non seulement avec un beau talent, avec des documents puisés aux meilleures sources, avec un grand souffle qui vous emporte au milieu de ces scènes guerrières, mais avec amour, avec une puissance d'assimilation qui semble faire de vous le témoin de ce que vous racontez, un des acteurs des drames dont vous paraissez être le témoin.

C'est là, en effet, le trait caractéristique de ce bel ouvrage. Nous ne l'avions pas attendu pour savoir à quoi nous. en tenir sur les qualités maîtresses de l'éminent historien de Louvois, sur le parfait accord de sa vocation avec ses travaux, sur cette faculté particulière de réaliser le type de l'historien militaire sans que la vraie littérature et le sentiment pittoresque y perdent rien; dsius la Conquête de r Algérie, [\ y a quelque chose déplus et de mieux. L'historien s'est si bien identifié avec son sujet, qu'il s'y attache en le traitant. Il nous communique la sensation d'un homme qui aurait vécu ce qu'il raconte. Si je ne craignais de manquer de respect à l'histoire en la comparant au roman, je dirais que cette conquête de V Algérie fait songer à ces romans très rares, et d'autant plus enviables, où le romancier a sa part dans le récit, où l'on devine les battements de son cœur à chaque émotion de ses héros (i) ».

Dans ses livres, comme dans sa vie, Camille Rousset n'a rien sacrifié au décor, à la fanfare ; il ne s'est jamais mis en quête du succès du jour et de la popularité du moment. Il a donc fait moins de bruit que

(i) Armand de Pontmartin, Derniers Samedis, tom. II, pag. 26.

beaucoup d'autres, que tel ou tel de ses confrères que je pourrais nommer. Mais il se pourrait bien que ceux-là eussent reçu leur récompense de leur vivant et qu'il ne restât rien d'eux après leur mort. Il n'en ira pas de même de l'historien de Louvois et de la Conquête de l'Algérie. Parce qu'il y a toujours eu, comme l'a si bien dit Pontmartin, un parfait accord entre sa vocation et ses travaux ; parce qu'il n'a jamais traité que de grands et beaux sujets, d'un vif et puissant intérêt; qu'il ne les a Jamais abordés qu'après s'être entouré de tous les documents, de toutes les pièces qui lui permettaient de dire sur eux le mot définitif et qui reste; qu'il les a tous enfin animés, vivifiés par le talent le plus noble et le plus simple, par le patriotisme le plus sincère et le plus pur, son nom vivra, ses oeuvres seront durables.

29 novembre 1892.

J'ai parlé, dans un précédent chapitre, de l'auteur des Etudes philosophiques sur le chiHstianisme^l^^. Kviguste Nicolas. Je voudrais aujourd'hui entretenir le lecteur d'un autre grand chrétien, M. Laurentie. Son petit-fils, M. Julien Laurentie, vient de consacrer à l'ancien directeur de la Quotidiejtne et àt'V Union un volume du plus haut intérêt. Ce n'est pas une biographie complète, une histoire de la vie politique et littéraire de l'illustre et dévoué champion de la cause royaliste. Si le moment de l'écrire n'est pas encore venu, comme le dit dans son Introduction M. J. Laurentie, j'estime cependant, pour ma part, qu'il ne saurait beaucoup tarder et que les événements auxquels nous assistons ne peuvent que le hâter. Ne serait-ce pas, à l'heure présente, un exemple bon à rappeler que celui d'un homme, éminent par le talent

(i) Laurentie, Souvenirs inédits, publiés par son petit-fils J. Laurentie. Un volume in-i8. Paris, 1892, Librairie Bloud et Barrai, 4, rue Madame.

354 LAUKENÏIK

et par les vertus, dont la conduite fut toujours en accord parfait avec les principes qu'il défendait, comme écrivain, et qui, pendant plus d'un demi-siècle, au milieu d'incessantes révolutions, resta inébranlable dans sa doctrine politique et religieuse? J'appelle donc de tous mes vœux la publication d'une Vie de M. Laurentie, abondante en détails, riche en documents, qui soit un chapitre étendu et copieux de l'histoire de la presse royaliste sous la Restauration, le gouvernement de Juillet, la République de 1848, le second Empire et les premières années de la République actuelle. Cette œuvre, difficile sans doute et considérable, M. J. Laurentie nous la doit. En attendant le tableau complet, l'ample biographie que nul mieux que lui n'est en mesure de nous donner, j'essaierai ici une simple esquisse.

Pierre-Sébastien Laurentie est né le 21 janvier 1793, au Houga, village du canton de Nogaro, arrondissement de jCondom (Gers). Le Houga était, avant la Révolution, une sorte de municipe, de ville libj'e, qui dépendait directement du roi de France. Les habitants de cette localité s'appelaient les Messieurs du Houga. Toute sa vie, M. Laurentie devait être fidèle à son origine, libre, indépendant, s'inclinant devant le Roi, non devant les pouvoirs de rencontre, rebelle à tout autre joug que celui des principes et du devoir;

toute sa vie, il sera un Monsieur, — un Monsieur du Houga .

Sa mère était une femme de grand sens et de grand esprit. Elle épuisa les restes d'une petite fortune pour donner de l'éducation à son fils. Celui-ci entra au collège de Saint-Sever, dans les Landes, le 4 novembre 1806. II n'avait pas encore quatorze ans. Il savait un peu de latin; on le mit en troisième. Un prêtre distingué, l'abbé Jourdan, depuis recteur de l'Académie de Pau, fut son maître dans toutes ses classes. En 181 1, au sortir de sa philosophie, le jeune Laurentie entra dans l'Université, avec le titre de régent de sixième, dans le collège même où il venait d'être élevé. En 181 5, il était régent de quatrième, lorsque Napoléon rentra en France; il s'empressa de s'enrôler parm.i les volontaires royaux. «Je montai à cheval avec quelques autres, écrivait-il plus tard. Mon frère prit un bâton et s'en alla demander un fusil à la Préfecture. Nous étionsdeux Paladins; nous pensions sérieusement aller à la bataille. La duchesse d'Angoulôme était à Bordeaux, déployant un caractère de héros véritable; mais le vent des opinions n'était pas propice : toute l'armée était impériale, et dans la nation il n'y avait de Bourboniens que les gens honnêtes, les pacifiques, les vertueux, les familles d'autrefois, les émigrés, les gentilshommes, et quelques bourgeois. Ce n'était pas là de quoi faire une force pour combattre le géant de rîle d'Elbe. Les généraux se moquèrent de nous; et au bout de quelques jours, les volontaires reprirent la route de leurs manoirs, et moi je m'en retournai à ma

classe de grammaire. Mais, presque aussitôt, un préfet ardent, M. Harel, s'en venait pourchasser ceux qui s'étaient enrôlés de la sorte. Je fus obligé de m'en aller dans mon petit lieu de naissance, au Houga, où l'on me fêta comme un chevalier. Les Cent-Jours passèrent vite dans ce réduit. Nous chantions des cantates royalistes, que j'avais faites. Il y avait là, de toute antiquité, une collection de familles de bourgeoisie, qui touchaient à la noblesse, et qui formaient une société vraiment rare. On y célébrait le Roi, on y maudissait l'Empereur. L'autoritJ s'amusa à avoir peur, et envo3'^a dans la bourgade une compagnie de soldats, avec un sous-lieutenant. Le sous-lieutenant fut invité aux réunions de musique, on le caressa, on le charma; il devint plus royaliste que pas un des conjurés qu'il avait ordre de contenir. La nouvelle de Waterloo vint nous trouver au milieu des chansons; la société courut aussitôt sur la place et se mit à danser ce qu'on appelle dans le Midi une farandole, l'officier en tête. Ce n'était pas très patriotique ; mais dites donc aux partis d'être des patriotes! Pendant que nous dansions dans un village au bout de la France, la rente montait à Paris de cinq francs : c'était bien pis, cela, qu'une farandole! » (i).

Le voilà réintégré dans son collège. On le fait professeur de rhétorique. Déjà il avait composé des discours, des odes, des tragédies ; les inspecteurs généraux lui avaient laissé croire que cela était beau; son

(i) Svuvenirs inédits, pag. Sg.

bon abbé Jourdan le lui laissait croire comme eux. II arriva de là qu'il s'e'chappa : il s'en alla à Paris, et y fit son entre'e par un-beau jour d'automne, en l'an de grâce 1816. Il était muni d'une lettre de recommandation de l'abbé Jourdan pour M. Laine, qui avait été avant lui le disciple du digne prêtre. M. Laine était ministre de l'intérieur; il fut bienveillant, mais froid, c'était sa nature. Vivement déçu, même un peu irrité, Laurentie se remit à son métier d'homme d'études, de professeur, de répétiteur, de précepteur. En 1817, M. Naudet ayant quitté sa chaire de rhétorique à l'institution de M. l'abbé Liautard (aujourd'hui collège Stanislas), elle fut offerte au ci-devant professeur de Saint-Sever, qui reprit aussitôt tout son courage, avec quelque surcroît de hardiesse et d'espérance. Déjà il se sentait attiré vers la presse, et bientôt le directeur de VAmi de la Religio?i et du Roi, M. Picot, le conduisait à la Qiiotidienne et le présentait à M. Michaud. Dans ses Souvenirs^ Laurentie a conté les détails de cette entrevue, qui décida de sa vie entière. Voici cette page :

— Vous n'avez pas encore écrit ? me demanda M. Michaud.

— J'ai beaucoup écrit, au contraire, répondis-je, mais je n'ai encore rien imprimé.

— Eh! bien-, il faut essayer.

Et il me donna un sujet à traiter, en me l'expliquant, comme il faisait, avec des phrases interrompues par une toux qui semblait être une panie de son esprit. Sa bienveillance au reste m'avait donné de la confiance, et je crus que j'allais faire un chef-d'œuvre. Le lendemain j'étais chez

M. Michaud. Il me trouva un peu prompt. — Voyons, ditil, lisez. — Il ne lisait jamais les articles, il fallait les lui lire, et, chose admirable! bien ou mal lus, il n'y était point surpris, il en suivait la pensée et la forme et il en notait duns son esprit les faiblesses, les incorrections, ce qui était bon, ce qui était médiocre, ce qui était nul.

Après quoi, il demandait une seconde lecture. Ici, il était inexorable. Rien n'était épargné, ni l'idée, ni le style, ni la logique, ni la phrase; sa sévérité était féroce.-

Il me fit peur; et néanmoins il me demanda de refaire mon article, avec des indications nouvelles et quelques paroles d'encouragement dont il vit que j'avais besoin.

Je refis l'article, et je reparus chez le redoutable censeur.

Il fut un peu moins sévère, mais il le fut beaucoup encore; et après des corrections et des suppressions que je trouvai bien cruelles, il me dit de retoucher mon travail, et qu'il pensait que nous arriverions à quelque chose de bon.

Si je n'avais eu que de la vanité, j'aurais été rebuté par cet accueil fait à un article pour lequel je croyais avoir fait emploi du meilleur de mes pensées et de mon style, et peut-être eussé-je renoncé à contenter un censeur si rigoureux.

Mais j'avais gardé de mon éducation le respect, que mes maîtres m'avaient enseigné, pour l'autorité et pour le talent. Je compris donc que la sévérité de M. Michaud ne devait êtfe que de la justice, et je crus aussi qu'il pouvait n'user à mon égard d'une telle sévérité, que par l'effet de quelque sentiment d'intérêt que je lui aurais inspiré.

Dans ces pensées, je refis encore mon article, et cela avec autant de soin que j'en avais apporté à sa première composition . Puis je retournai le lire à M. Michaud. Cette fois, l'article fut jugé bon. 11 parut dans la Quotidienne^ dont je devins dès lors un des rédacteurs. Ma carrière de

journaliste s'était décidée, et ma vie tout entière venait de m'être tracée dans ces trois premières entrevues avec l'écrivain dont je me glorifie d'avoir été le disciple jusqu'à sa mort (i).

Les débuts du jeune écrivain dans la presse politique furent si brillants que, dès 1818, il devint un des propriétaires de la Quotidienne. Cette même année, le 8 avril, il était nommé répétiteur du cours de belles-lettres et d'histoire à l'école polytechnique, dont Aimé Martin était titulaire. Il occupa ce poste jusqu'en 1822. L'emploi de chef de bureau de la librairie et des théâtres à la préfecture de police, sous M. de Lavau, lui fut conféré le 3i décembre 1821 ; mais il garda peu de temps cette nouvelle place, qui convenait mal à son caractère et à ses habitudes. Le 22 avril 1823, il était créé inspecteur général des Etudes.

Il n'avait que trente ans, mais son talent et ses travaux justifiaient de reste sa nomination à ce poste élevé. Son premier ouvrage : De Véloquence politique et de son influence dans les gouvernements populaires et représentatifs, avait paru en 1819. En 1822, il en avait publié un second, qui fut adopté par l'Université : Etudes littéraires et morales sur les historiens latins: puis, en cette même année 1822, un autre en-

(Tj Souvenirs inédits, pag. 43.

3(So LAURENTIE

core, qui est resté un de ses meilleurs e'crits; il portait pour titre : De la justice an XÏX^ siècle.

Parmi tous ces travaux, Laurentie continuait de prêter le concours d'une collaboration active à la rédaction de la Quotidienne. A la suite du renvoi de Chateaubriand, au mois de juin 1824, la Qiiotidienne fit une opposition très vive au ministère de M. de Villèle, qui avait alors pour principal défenseur M. de Genoude. Je ne m'en sens pas moins parfaitement à l'aise pour rendre ici, dans ce journal, dont le nom est inséparable du nom de M. de Genoude (i), hommage à M. Laurentie. Tous deux étaient ardemment royalistes; tous deux étaient également dévoués, prêts l'un et l'autre, comme la suite l'a bien fait voir, à sacrifier à leurs principes, à leur foi politique et religieuse, leurs légitimes ambitions, leur avenir même et leur fortune. Qu'importe maintenant qu'à certaines heures ils aient été séparés sur des questions de conduite et de direction à suivre? Leur cause était la même; ils ne se proposaient tous deux que de travailler, sans souci de leurs intérêts propres, au relèvement de la France, à la grandeur et à la prospérité de la patrie. La reconnaissance des royalistes doit unir aujourd'hui leurs noms dans un même sentiment d'admiration et de sympathie.

Cependant l'opposition de la Quotidienne devenait de plus en plus violente. Il ne se pouvait pas que le ministère y demeurât insensible. Par une ordonnance

^i) Ce chapitre a paru d'abord dans la Galette de France.

du 5 novembre 1826, Laurentie fut révoqué de ses fonctions d'inspecteur général. Il supporta la décision qui le frappait avec un calme plein de dignité. Pas une plainte ne sortit de sa bouche. Lui-même d'ailleurs, plus tard, tout en justifiant les motifs de son opposition à M. de Villèle, a regretté ce qu'elle eut d'excessif.

L'ardeur avec laquelle il prenait part aux luttes politiques ne l'empêchait pas de réserver une bonne partie de ses heures aux études spéculatives, si bien qu'il publiait, presque coup sur coup, en 1826, deux nouveaux ouvrages. Le premier, Introduction à la philosophie ou Traité de l'origine et de la certitude des connaissances humaines^ fut traduit en russe et en italien, et valut à son auteur les félicitations de Rome. Le second, Considérations sur les Constitutions démocratiques, est un brillant résumé de sa doctrine générale et de ses opinions relativement aux aspirations libérales de la société moderne.

Quand M. de Martignac forma un nouveau ministère, Michaud et Laurentie le soutinrent au début; mais il leur parut bientôt qu'il manquait de la fermeté nécessaire pour parer les coups qui étaient maintenant dirigés contre l'existence même de la monarchie. Dès lors la Quotidienne ne cessa de demander un ministère décidé à accepter le combat contre la révolution. Elle accentua surtout son opposition lorsque parurent les ordonnances du 16 juin 1828 contre les jésuites et les petits séminaires. Laurentie publia à cette occasion une série d'articles pleins de vigueur, où éclatait son

dévouement en faveur de la religion catholique, atteinte dans une de ses plus essentielles prérogatives. Il était ainsi le premier en France à réclamer la jouissance et à invoquer la nécessité de la liberté de l'enseignement.

En même temps qu'il la défendait théoriquement, le généreux publiciste mettait au service de cette liberté son action et sa fortune. Les huit collèges des Jésuites venaient d'être fermés. Sa première pensée, après les plaintes qu'il venait de faire entendre dans la Quotidienne, fut de concevoir un plan de défense de l'éducation chrétienne qui pût résister à toutes les passions.

Il soumit son dessein à M. l'abbé de Salinis, alors aumônier du collège ro3^al Henri IV. « Il s'agit, lui dit-il, de mettre la main sur quatre grandes maisons en France, Pont-Levoy, Juilly, Sorrèze et Vendôme (i), en les achetant si elles sont à vendre, et d'y établir un système d'études libres sous le couvert même de l'Université. — Moi, ajouta-t-il, je prends pour ma part Pont-Levoy, qui est fermé. Emparezvous de Juilly, qui est disponible, le reste viendra à son heure. »

Au mois d'octobre 1828, de concert avec M. l'abbé Gattrez, proviseur du collège royal de Besançon, il achetait de M. Germain Sarrut le collège de Pont-

(0 Pont-Levoy, Juilly, Sorrèze et Vendôme étaient les quatre seuls établissements d'instruction que les décrets constitutifs de l'Université impériale eussent laissé subsister, en dehors du monopole de l'Etat.

Levoy, fermé depuis un an et rendait ainsi à la religion et à la patrie la ce'lèbre e'cole fondée par les Bénédictins. Religioiii et Patrice, c'est la devise de l'école de Pont-Levoy : n'est-ce pas avec celle qu'aurait pu prendre Laurentie, et qui résume le mieux sa vie entière?

Avec une activité infatigable, et dont on ne trouve un autre exemple, dans la presse du xix^ siècle, que chez M. de Genoude, Laurentie continuait, tout en donnant ses soins à la Quotidienne, à multiplier les témoignages de son activité philosophique et littéraire. Après avoir publié en 1827 un ouvrage latin : Methodiis nova instituendœ philosophice^ il fit paraître en 1828 son livre de l'Etude et de V Enseignement des lettres. En 1829, il donnait une traduction de la vie d'Agricola, de Tacite, et, s'assurant le concours de jeunes écrivains de mérite, Jules Janin, Francisque Michel, ainsi que celui de Michaud, son devancier et son maître respecté, il formait avec soin une Bibliothèque choisie des meilleurs auteurs français et étrangers, destinée principalement à la jeunesse.

Le 8 août 1829, à M. de Martignac succéda M. de Polignac. Laurentie prêta l'appui de sa plume au nouveau ministère, quoiqu'il fût le premier à gémir de son insuffisance. Le 28 et le 29 juillet i83o, nous retrouvons le journaliste aux Tuileries, à côté du prince dont, en ces deux journées, il partagea les périls.

364 LAUKKNTIE

La chute de la monarchie qu'il avait aimée et défendue n'était pas pour faire chanceler sa foi monarchique, pour rien changer à ses principes et à ses affections. Il n'était pas de ceux qui suivent le succès et qui, selon le mot de Montaigne, vaguent le train commun. Quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis les journées de juillet, lorsqu'il publia sa brochure : De la Légitimité et de VUsiirpation. Il allait cependant se séparer de la Quotidienne, momentanément du moins. Dans les derniers mois de l'année i83o, quelques divergences d'opinions se manifestèrent entre les rédacteurs du journal au sujet de l'attitude que devaient garder les royalistes en face du gouvernement nouveau. Jaloux de sauvegarder l'indépendance de son esprit et de sa plume, Laurentie abandonna en i83i à M. de Brian la direction de la Quotidienne que Michaud lui avait confiée en 1828, et fonda le Courrier de VEiirope, puis le Rénovateur, que les lois de septembre i835 devaient détruire. Il reprit alors à la Quotidienne la place qu'il avait occupée précédemment.

A a Quotidienne succéda en 1847 ^' Union monar- ' chique^ par suite d'une fusion du premier journal avec la France., fondée par M. Lubis, et VEcho Finançais. \

De juillet i83oà février 1848, au Courrier de V Europe., dM Rénovateur y à la Quotidienne., à V Union ino-

narchique, Laurentie ne cessa de défendre, avec autant de perséve'rance que d'éclat, la Religion et la Monarchie. Si prodigieuse était sa facilité, si grande son application au travail, qu'au milieu de ce labeur énorme il trouvait encore le temps de publier de nombreuses brochures et de composer des travaux historiques d'une importance considérable. Nous avons vu qu'au lendemain de la révolution de i83o il avait fait paraître un écrit sur la Légitimité et VUsiuyation. En 1834, il donna, sous ce titre : De la Révolution en Europe, un autre écrit dont le succès ne fut pas moins vif. De i835 à 1837, il publia ses Lettres sur l'Education. Après avoir, sous la Restauration même et dès 1828, devancé par ses revendications et ses vœux les premiers défenseurs de la liberté d'enseignement, il lui appartenait de prendre part, et une part des plus actives, aux luttes des évêques et des catholiques en faveur de la liberté religieuse, luttes qui signalèrent les dernières années de la monarchie de Juillet. En 1844, parurent ses Lettres à M. Thiers sur le monopole universitaire.

Toujours préoccupé de l'alliance de la science avec la religion, dès i836, Laurentie concevait le plan d'une Ejicyclopédie nouvelle, dans un esprit entièrement différent de celui de rEnc3^clopédie du xviii^ siècle. Il rédigea lui-même un grand nombre d'articles du recueil, et lui donna pour préface une Théorie catholique des sciences. C'est encore dans le même but qu'il prêta son concours au Dictionnaire de la conversation.

En i832, il avait publié son premier ouvrage historique^ son Histoire des ducs tfOrléanSy qui ne forme pas moins de quatre volumes. Si remarquable qu'elle fût, cette œuvre, paraissant à cette date, ne laissait pas, malgré la parfaite loyauté de l'auteur, d'é-tre une œuvre de parti. 11 n'en était pas de même de la grande Histoire de Francej à laquelle Laurentie consacra ensuite, pendant plusieurs années, le meilleur de ses efforts. Les huit premiers volumes, allant des origines à la fin du xvni^ siècle, ont paru de 1841 à 1843. Dans ce livre, d'une érudition solide et d'un style brillant et fort, l'historien, à travers la diversité des règnes et la succession des événements, découvre l'admirable et constante alliance de la royauté et du peuple, de la monarchie avec la religion, et de la liberté avec l'autorité. Les tomes IX et X, qui parurent seulement en i855, traitent de la période du Consulat, de l'Empire et de la Restauration. Ils joignent à l'attrait de l'histoire générale l'intérêt qui s'attache aux souvenirs personnels d'un témoin.

La révolution du 24 février ne surprit pas Laurentie. Elle ne pouvait que le confirmer dans ses principes et dans sa foi royaliste. Le légitimiste de la veille devint le légitimiste du lendemain : ce fut tout son changement. Dans l'automne de 1848, quand déjà se préparait l'élection présidentielle du 10 décembre, il fit paraître, sous le voile de l'anonyme, un de ses plus importants écrits: la Politique royale. Au souvenir de l'Empire et de ce qu'il avait fait pour régler et organiser la Révolution, ce livre opposait le

souvenir de l'œuvre séculaire de la monarchie légitime. Il eut rapidement cinq éditions-, mais ni le droit, ni la vérité, ni le bon sens même, ne pouvaient prévaloir contre le courant qui, à ce moment, avec une force irrésistible, entraînait tout à l'Empire. Précisément, à l'époque où se place la publication de la Politique royale j il y eut chez le marquis de Pastoret une réunion ayant pour objet de déterminer la conduite à tenir par les légitimistes, en présence de la candidature de Louis-Napoléon. La majorité, pour ne pas dire la presque unanimité des royalistes présents, se prononça en faveur de l'élection du prince. « Messieurs, leur dit Laurentie, vous faites un Empereur. » Mais, pour prévoir l'Empire, il n'avait pas attendu qu'on y touchât. Dès juillet i83o, il avait pressenti que la révolution nouvelle aboutirait au rétablissement de la dynastie impériale. En 1840, dans une note remise au duc de Bordeaux, il avait dénoncé avec une merveilleuse clairvoyance le péril qui viendrait de ce côté et qu'il était alors le seul, ou presque le seul, à découvrir et à signaler.

Quand l'Empire eut succédé à la République, Laurentie estima que les royalistes ne devaient pas, quoiqu'il en coûtât à leur fidélité, abandonner toutes les positions où la chute du régime de Juillet leur avait permis de rentrer. Les instructions en sens contraire envoyées de Frohsdorf lui semblaient un danger. Il craignait qu'elles n'aliénassent au prince un certain nombre de familles, mises ainsi en demeure de choisir entre leurs affections politiques et des emplois qui

368 LAURliNTlF.

les faisaient vivre ou leur assuraient de l'influence. Il s'inquiétait plus de l'effet que pouvait produire, dans l'esprit de la bourgeoisie, l'exception maintenue en faveur de la carrière militaire, c'est-à-dire de la carrière à laquelle se destinaient surtout les jeunes gens des classes supérieures. Ce n'était pas là, pensait-il, un moyen de faire tomber des préventions fatales.

Il y eut donc alors une divergence de vues entre le prince et le serviteur qui lui était si dévoué. Mais le dissentiment ne pouvait être de longue durée ; et pendant les dix-neuf années de l'Empire, à travers toutes les difficultés de la législation sur la presse, Laurentie défendit sans relâche dans rZ7«/o«, avec une vigueur que l'âge n'affaiblissait pas, les doctrines auxquelles il avait consacré sa vie.

Le i6 janvier 1862, il publia un article qui débutait ainsi : « Liberté du mal! c'est toute la théorie de la Révolution. » On y lisait un peu plus loin : « La Révolution a trouvé un mot, déjà suranné, pour caractériser sa théorie ; elle appelle cela du nom de théorie laïque; ce qui fait entendre qu'il y a dans la société moderne une séparation radicale de doctrine entre ce qui est du monde laïque et ce qui est du monde religieux et chrétien, ou clérical^ pour parler la langue des gens d'esprit. Toujours est-il que cela veut dire que la liberté est de droit acquise à ce qui est laïque, et, de droit aussi, contestée à ce qui est chrétien. » L'article se terminait ainsi : « La Révolution est peu philosophique, et son parti pris n'a rien de ce qui ressemblerait à du génie; mais l'instinct de ses haines

n'en est pas moins habile et profond. Tout ce qu'il lui faut, sans plus d'examen, c'est que la religion chre'tienne puisse être contredite et combattue dans les chaires, pour l'instruction de ceux qui visent à l'Institut, tandis qu'elle sera bafouée dans les journaux pour l'édification de la foule inepte. — Telle est la liberté que veut la Révolution. Cori^iimpere et corrumpi^ c'est tout le secret de sa domination. »

L'article du 16 janvier avait été inspiré à son auteur par deux faits significatifs : l'un était la nomination de M. Renan comme professeur titulaire de la chaire des langues hébraïque, chaldaïque et syriaque, établie au Collège de France; — l'autre était un discours du prince Napoléon au Sénat dans lequel se trouvaient ces mots, qu'aucun journal d'alors n'osa reproduire : « La Révolution, c'est nous, nous, c'est-àdire la dynastie impériale des Bonaparte. »

Laurentie — il avait alors soixante-neuf ans — fut poursuivi pour cet article devant le tribunal de police correctionnelle de la Seine, et, malgré une magnifique défense de Berryer, condamné à deux mois de prison, réduits par la Cour d'appel à quinze jours. Il les fit à Sainte-Pélagie, où il eut l'heur de rencontrer le citoyen Blanqui. Certain jour, le républicain dit au royaliste qu'il se faisait fort de résoudre immédiatement n'importe quelle question.

— Eh ! bien. Monsieur, dit Laurentie, admettons que vous soyez à l'instant investi de la dictature....

D'un geste Blanqui l'interrompit.

— Permettez, Monsieur, avant d'aller plus loin. Si

Syo LAURENTIE

depuis cinq minutes j'étais dictateur, il y aurait déjà au télégraphe une dépêche qu'on expédierait : trois mots seulement, presque rien, mais cela suffirait à bouleverser l'Europe.

Laurentie commençait à écouter curieusement.

— Oh ! mon Dieu, oui, reprit Blanqui, et vous allez voir que c'est très simple. Le czar est à Nice en ce moment, et à Nice j'ai des amis. Mon premier acte de dictateur eût été de leur télégraphier : « Faites pendre le czar. » Quelles seraient les conséquences de cette exécution? Je n'ai pas à le chercher ici, mais vous ne doutez pas plus que moi d'un immense effet produit en Europe.

Et voilà, comment, en ce temps-là, les vrais républicains, les purs, comprenaient l'alliance russe.

De 1848 à i85i, outre la Politique l'oyale, Laurentie avait publié un livre sur la Démoa^atie et les périls de la société, sans préjudice d'un petit Traité de la convenance du style. Pendant les dix-neuf années de l'Empire, ses travaux historiques, philosophiques et littéraires égalèrent en nombre et en importance ceux qu'il avait fait paraître pendant les dix-huit années de la monarchie de Juillet. En voici la liste : De VEsprit chrétien dans les études ( 1 852) ; /a Papauté ( 1 852) ; l'Histoire de France, tome IX e/ X (i855) ; — les Rois et le Pape (1860); — Rome et le Pape (1860); — Rome (i86i)-, — le Pape et le C^ar (1862); — L'Athéisme sciefitifique (1862); — la Vie de Jésus et M. Renan (1862); — l'Histoire de VEmpire romain (1862); — la Philosophiede la prière (1864); — Episodede lEmi-

LAURIÎNTIE 3yi

gi^ation française (1868); — L'Athéisme social et l'Eglise^ Schisme du monde nouveau (1869).

De ces nouvelles œuvres, deux méritent une mention particulière. L'auteur des Etudes littéraires et morales sur les historiens latins, publiées, nous l'avons vu, en 1822, n'avait cessé depuis lors de vivre dans la familiarité des historiens de l'antiquité; il se plaisait à relire le vieux Tacite^ que lui avait donné son premier maître, le citoyen Desbons. L'Histoire de l'Empire romain se ressent de cette fréquentation. C'est un chef-d'œuvre de style, en même temps qu'une œuvre historique d'une haute portée. L'écrivain y montre, « dans la destinée de Rome, le dessein suivi de la Providence sur la destinée de l'humanité, et dans les révolutions qui épuisèrent l'empire, la raison pour tous les hommes de s'attacher à la loi divine qui fait l'ordre dans la cité de ce monde et assure le bonheur dans la cité de Dieu » (i). L'ouvrage a quatre volumes, et sa préparation avait rempli dix années de la vie de l'auteur. L'épisode de VEmigration française^ au contraire, avait été pour lui un délassement; il l'avait composé à la campagne, à l'heure des vacances, en quelques semaines de loisir et de soleil. Le roman y alternait avec l'histoire, et cet aimable écrit, en quelques pages attendries et souriantes, faisait connaître, mieux que bien des gros livres, l'état des esprits et des mœurs de l'ancienne société française, au commencement et pendant toute la durée de la Révolu-

(i) Histoire de l'Empire romain, Introduction.

lion. Le grave publiciste, l'éloquent historien savait donc être aussi, à l'occasion, un gracieux conteur. Mais il restait surtout, et il s'en faisait honneur, un journaliste. En i8G5, sous le titre de MélauL^es, il publia un choix de ses principaux articles sur la religion, la philosophie, la morale et la littérature. Le recueil formait deux volumes, qui n'ont pas moins, ensemble, de i,35o pages. Fond et forme, l'œuvre était excellente, et il semble qu'elle eût dû conduire son auteur à l'Académie. Beaucoup s'étonnaient qu'il n'en fût pas. A un rédacteur de la France littéraire^ qui en avait marqué sa surprise, Laurentie adressa un jour la lettre suivante :

Vous osez, Monsieur, prononcer mon nom, un nom de vieux journaliste, à l'occasion de l'Acadcmie française ; votre bienveillance vous séduit, et puisque vous êtes aussi un peu journaliste, c'est presque un devoir de conscience de vous détromper. Il faut que le journaliste sache que si son métier est déshonoré par quelques-uns de ceux qui le font, il est condamné par la plupart de ceux qui le jugent, et même par ceux qui parfois en tirent profit. Le journaliste honnête et convaincu sait par là que ce n'est que de lui-même qu'il doit attendre le prix et l'honneur de ses travaux. Ainsi, pour le journaliste, il n'y a pas d'académie, Monsieur. Vous nommez dans votre article, des journalistes qui ont été ou qui sont encore de l'Institut, quelques beaux noms assurément et qui honorent les lettres. Mais remarquez qu'il y a deux façons d'être journaliste : c'estde l'être à son heure et par accident, ou de l'être toujours et par vocation. Il y a eu depuis cinquante ans bien peu d'hommes qui n'aient passé un jour ou un autre parle journal; quelques-uns

d'entre eux ont pu entrer à l'Académie, et même ils ont pu faire servir le journal à leur ambition, mais, par un artifice qu'il faut connaître : on jette au journal quelques pages, et souvent médiocres, c'est comme une notoriété qu'on veut conquérir ; on fuirait le journal comme profession, on le recherche comme instrument; calcul d'habileté, pas autre chose.

Je vous oppose cette remarque, Monsieur, sans aucune pensée de personnalité; je veux vous montrer seulement ce qu'il y a de trompeur dans votre bienveillance pour moi. Ne soyons pour cela ni humbles ni vains, mais sachons ce que fait de nous le journalisme : il nous condamne à n'être pas même des écrivains; tout au plus nous permettrait-il d'être de la Société des gens de lettres. Faisons-nous des livres? Ils s'en vont, solitaires, à leur destinée; pour l'Institut, ils n'existent pas; ils n'existent pas même pour telle Revue qui vise à une importance d'académie. Il a été longtemps admis que le journaliste ne devait pas savoir écrire; la diÉféren:e est si petite d'un journal qui est écrit à un journal qui n ." l'est pas ! C'est comme si on disait qu'il n'y a guère loin d'un sot à un homme d'esprit. Tout peut se dire du journal : on s'y abonne pour avoir le droit de le dénigrer. Ce qui fait que pour ce mé tier du journalisme, nous avons besoin d'une intrépidité' de vouloir qui ne saurait se rencontrer nulle part ailleurs. Notre vie y est enchaînée, sans qu'on nous sache gré de nos sacrifices; mais, si nous rompions la chaîne, que de sarcasmes !

Toutefois, il y a un moment où le journal a de la considération et de l'importance, c'est lorsqu'on lui demande de la gloire. Que j'en ai vu. Monsieur, depuis quarantecinq ans — vous dites à tort depuis trente-six ans ; je suis si vieux ! — que j'en ai vu de ces dédaigneux du journal s'en venir mendier l'éloge, et, bien plus, mendier la censure, en des rencontres décisives pour l'ambition ou pour

]a vanité ! Ce n'est qu'à ces heures que nous sommes des personnages; mais cela dure peu, assez seulement pour savoir ce que vaut la renommée, et aussi ce que vaut la gratitude. Nous faisons des académiciens, nous avons fait des ministres, cela pourrait nous faire imaginer que nous avons de la puissance, si ce n'est que le lendemain du succès chacun a le droit de l'oublier, surtout ceux qui nous le doivent.

Que ceci, Monsieur, ne nous décourage ni l'un ni l'autre. Nos travaux ont un but supérieure celui que se proposent les chercheurs de couronnes; sans cela nous serions dupes, et nous devrions nous hâter de changer de métier. Je n'en suis pas moins touché du sentiment qui vous a inspiré pour moi des vœux chimériques d'Académie. J'y vois un de ces succès d'estime qui ont suffi toujours à mon ambition et qui m'ont consolé de beaucoup d'épreuves.... (i)

Quelques-uns cependant parmi les quarante comprenaient que Laurentie manquait à l'Acade'mie, et ils auraient désiré l'y introduire. L'un d'eux, Victor de Laprade, était à cette époque le correspondant littéraire du comte de Chambord (2). Il le renseignait sur le mouvement intellectuel, sur les hommes et les œuvres, sur les concours et les élections académiques. Dans une de ses lettres, en date du 6 avril i863, je trouve le passage suivant :

Un livre d'une haute importance reste cette année en dehors des concours académiques, comme l'auteur se tient

(i) Lettre du 29 juillet 1862. — Mélanges de Laurentie, tom. II, pag. 16.

(2) Voir le chapitre ix de Victor de Laprade, sa Vie et ses Œuvres, par Edmond B ré.

LAURENTIE SyS

malheureusement en dehors de la candidature aux fauteuils vacants (i) : c'est VHistoire de lEmpire romain, de notre cher et vénéré Laurentie. Il y a par le temps qui court tant de gens et tant de choses qui ne sont pas à leur place, qu'on s'explique ainsi comment M. Laurentie n'est pas de l'Institut. Son dernier ouvrage le met à côté de nos historiens publicistes les plus éminents. U Introduction sur VHistoire romaine est une œuvre de premier ordre. Elle complète et rectifie Montesquieu sur les divers points où les préjugés religieux du xviiie siècle ont pu obscurcir ce grand esprit. La position de M . Laurentie est trop haute dans la presse pour qu'il sollicite de l'Institut autre chose qu'une place dans ses rangs ; mais il est à regretter que l'Académie française n'ait pas l'occasion de signaler au public par quelque éclatante récompense un livre de tant de sagesse et de talent (2).

Victor de Laprade n'était pas le seul à regretter que Laurentie ne posât pas sa candidature. A un autre ami qui le pressait de se mettre sur les rangs pour remplacer M. Biot, le spirituel rédacteur de VUjiion, adressa un jour cette épître familière :

De l'aréopage immortel

Tu brigues pour moi le suffrage;

N'est-ce pas d'un désir peu sage

Me faire un péril solennel?

Tu veux que, changeant à mon âge.

Je me berce de vains souhaits,

Et qu'à la porte du palais

(i) A cette date du 6 avril i863, deux fauteuils étaient vacants : celui de M. Btot et celui de M. le duc Pasquier. Le 23 avril, M. de Carné fut élu en remplacement de M. Biot et M. Dufaure en remplacement de M. Pasquier.

(2) Lettres à un prince exilé, par Victor de Laprade. Ces lettres sont encore inédites.

OÙ règne en dormant le génie, Je frappe, affront.int l'ironie Des demi-dieux et des valets?

Ami, laisse là, je t'en prie, Cette image en vain poursuivie De l'académique fauteuil.

Il ne flatte pas mon orgueil Et sied mal à mon humble vie.

Assez d'autres, rassure-toi. Non moins médiocres que moi, Seront mieux faits pour y prétendre.

Et le poétique sénat Ne devra pas beaucoup attendre A trouver plus d'un candidat, Grand seigneur ou vaudevilliste, Digne de couronner la liste Par un nom de vogue et d'éclat.

Pour moi, clérical moraliste.

Je reste à mon obscur combat Contre le vice et la sottise.

Soldat ignoré de l'Église, Aux arts vouant quelques loisirs.

Leur devant mes rares plaisirs, Trouvant assez de poésie Dans le culte des souvenirs, Fidèle aux vaincus qu'on oublie, Et gardant à mes derniers jours, Même drapeau, mêmes amours; Ainsi vais-je, achevant ma vie, N'ayant guère à craindre l'envie En ce monotone métier.

Mais ne suivant pas le sentier Qui conduit à l'Académie (i).

Laurentie, on le voit, faisait agréablement les vers, et son petit-fils nous a conservé les couplets, où, dans un banquet donné en son honneur, le 14 juillet i865,

(i) Revue de Gascogne, avril 1876. — Chroniques des Elections à VAcadémie française, par Albert Rouxel, pag. 376.

LAURENTIE Syy

peu de temps après sa sortie de Sainte-Pélagie, il célébrait sa délivrance (i). Aux arts vouant quelques loisirs^ disait-il lui-même tout à l'heure; il aimait, en effet, et cultivait la musique; plusieurs morceaux dont il était l'auteur ont été gravés. Sa famille garde manuscrite une Méthode de chant, qu'il avait composée pour les siens.

L'âge semblait n'avoir prise sur lui que pour redoubler la puissance de ses facultés et l'activité de sa plume. Jusqu'à son dernier jour, il resta directeur de VUfiion ; jusqu'à sa dernière heure il n'a cessé de lutter et de combattre en vue de préparer le retour de la manarchie. « C'est là ma mission, disait-il ; et quand le Roi sera sur le trône, elle sera remplie, et il ne me sera dû qu'une place de concierge. »

Laurentie est mort le 9 février 1876, assisté par l'archevêque de Paris, Mgr Guibert, consolé à son heure dernière par les témoignages d'affection que lui adressèrent, le même jour, le chef de l'Eglise et le représentant de la vieille royauté de France, le Pape et le Roi.

Je n'ai pu résister au plaisir d'esquisser en ces quelques pages la vie de ce grand homme de bien, de cet admirable royaliste. Je n'ai pas encore dit ce que le

(i) Souvenirs inédits, pag. i85.

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lecteur trouvera dans le volume que vient de publier son petit-fils.

Laurentie, qui a tant e'crit, n'a pas écrit ses Mémoires. S'il l'eût fait, on y eût sans doute trouvé cette anecdote. Peu de temps après son arrivée à Paris, il avait été conduit chez M. de Bonald. Il conversait avec le philosophe, quand celui-ci interrompit soudain le fil de l'entretien. « Jeune homme, dit-il, vous êtes modeste ; vous n'arriverez pas. Pour moi, si ma vie était à recommencer, et que l'on eût besoin du premier magistrat d'une des plus grandes cours du royaume, je dirais : Prenez-moi; que l'on eût besoin d'un ministre : Me voici; d'un ambassadeur : je suis prêt. » — La leçon ne devait pas être mise à profit. Laurentie resta toute sa vie un modeste, et voilà pourquoi nous n'avons pas ses Mémoires.

Il a seulement écrit pour ses enfants le récit de quelques-uns des épisodes de sa vie. Ce sont ces souvenirs manuscrits de l'ancien directeur de la Qiiotidienne et de V Union que son petit-fils a mis au jour.

« Chacun a ses souvenirs, j'ai les miens comme tout le monde. J'en recueillerai quelques-uns pour mes enfants. Ce n'est pas une prétention ; parler de moi, c'est penser à eux. » Telle est la courte et touchante préface placée par Laurentie en tête des souvenirs qu'il a laissés, et qui se rapportent aux sujets suivants :

Années d'enfance et de jeunesse. — Souvenirs de 1S14. Entrée de M. le duc d'Angoulême en France. Premiers jours de 18 14. — Journal manuscrit tenu

LAURENTIE Syg

par M. Laurentie du i" janvier au 3i décembre 1824. — La re'ouverture de l'Ecole de Pont-Levoy en 1S28. — Deux journées au Carrousel, 28 et 29 juillet i83o.— Relation d'un voyage fait en 1889 de Montde-Marsan à Paris. — Une visite à Frohsdorf en décembre 1846. — Récit des relations de M. Laurentie avec Lamennais.

Dans ces pages où l'intérêt ne fait pas un seul instant défaut, le vieux royaliste a mis le meilleur de son cœur, de son esprit et de son talent. Rien de plus spirituel, par exemple, que le récit du voyage de Montde-Marsan à Paris, au mois d'octobre iSSg, en compagnie, dans l'intérieur d'une diligence, d'un commandant de gendarmerie et de M™^ Gordon, Vamie et l'agent du prince Louis-Napoléon. Rien de plus touchant et aussi de plus éloquent que le récit de la Visite à Frohsdorf, qui se peut rapprocher, sans avoir à souffrir du voisinage, de l'admirable récit de Chateaubriand sur sa Visite à Prague.

La part de M. Julien Laurentie dans ce beau et précieux volume est des plus honorables. Il a relié entre eux les divers fragments qu'il avait entre les mains et les a accompagnés des éclaircissements nécessaires. Il a mis, dans l'accomplissement de cette tâche délicate, beaucoup de tact, de compétence et de sobriété. Il s'est effacé le plus qu'il a pu; mais il a bien fait voir, par cet effacement même, par sa modestie et sa piété filiale, qu'il était le digne héritier de son aïeul. Je ne saurais assez le remercier, pour ma part, de m'avoir fourni l'occasion de rendre hommage à l'un

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des hommes qui ont le plus honoré notre siècle par leur caractère et par leur talent; au journaliste qui a mérité ce mot d'un ouvrier, prononce sur son cercueil et qui vaut toutes les oraisons funèbres. Le jour des obsèques de M. Laurentie, comme son fils arrivait à la maison mortuaire, il entendit un ouvrier, qui chargeait des tonneaux sur un haquet, dire à son camarade, en lui montrant le cercueil de l'écrivain exposé sous la porte : (c Cet homme-là, on doit le respecter, car il n'a pas varié une minute dans sa vie. »

3 octobre 1892.

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