ET L ACADEMIE FRANÇAISE I
Écrit publié de rordre de V Académie française pour l'établissement de deux prix, Vun de prose. Vautre de poésie.
Feu Monsieur de Balzac, l'un des Quarante de l'Académie Françoise, ayant laissé un fonds de cent livres par an, pour estre employé, de deux ans en deux ans, à donner un prix de deux cens livres à celuy qui, au jugement de ceiir Compagnie, se trouverait avoir fait le meilleur discours sui certaines matières par lui marquées ; et cette disposition n'ayant pu estre exécutée jusques icy à cause de divers obstacles qui sont survenus, V Académie française a cru nécessaire d'avertir le public qu'Elle distribuera ce prix, pour la première fois, en cette présente année 1671, le 25 aoust prochain, feste de saint Louis, roy de France, et de mesme à l'avenir, de deux ans en deux ans.
M.Arsène Houssaye a écrit l'histoire dn 41^ fauteuilj et il y a donné place à tous les auteurs de quelque renom qui ne sont pas entrés à l'Académie . J'en demande pardon à M. Houssaye, mais il s'est trompé. Le vrai 41^ fauteuil, c'est encore l'Académie qui le donne; seulement elle le réserve, celui-là, aux écrivains— qu'ils lui aient ou non appartenu — que le génie ou la gloire ont véritablement marqués au front. Elle attend que de longues années se soient écoulées depuis leur mort, que leurs œuvres aient subi l'épreuve du temps et l'aient traversée avec quelque honneur. Elle propose alors leur éloge pour sujet d'un concours public. Elle consacre solennellement leur niémoire. C'est ainsi qu'elle a fait siens beaucoup d'écrivains qui^. vivants, n'avaient pas franchi son seuil : Descartes, Pascal, Bourdaloue, Molière, le cardinalde Retz, Saint- Evremond, Regnard, le duc de Saint-Simon, le chancelier Daguesseau, Le Sage, Vauvenargues, Rollin,
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Jean-Jacques Rousseau, Beaumarchais, André Chcnier; d'autres encore, venus avant Malherbe et avant Richelieu, mais qu'elle a tenu à s'associer : Froissart, Gerson, Amyot, Montaigne, de Thou, Agrippa d'Aubignc. Et comme elle se souvient qu'elle n'est pas une simple société de gens de lettres, à côté des maîtres de la parole et du style, elle a voulu placer quelquesuns des plus hommes de bien de France, hommes d'Etat ou hommes de guerre, le chancelier de i"Hospital, Sully, Vauban, Catinat, Duguay-Trouin, Turgot, Malesherbes. Les femmes ne sont pas exclues du 4i<= fauteuil, et l'Académie y a fait asseoir M-'- de Sévigné et M°^ de Staël. Parmi les académiciens euxmêmes, ceux-là sont les véritables immortels dont l'éloge est mis publiquement au concours. Ainsi en a-t-il été pour Bossuet, Corneille, Fénelon, Colbcrt, la Fontaine, Boileau, la Bruyère, Montesquieu, Buffon, Voltaire, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine.
C'est dans cette glorieuse compagnie que Balzac vient d'entrer à son tour. Il a pris séance parmi ses pairs; et l'on m'assure qu'il avait pour parrains, ce jour-là, — non point, comme le bruit en a couru, M. Augustin Cabat, — mais Molière lui-même, — et aussi le duc de Saint-Simon, encore bien que ce dernier ne soit pas tout à fait son homme, coupable qu'il est, à SCS yeux, d'avoir mal parlé du roi Louis XIV et de M"^^ de Maintenon.
25 novembre iSSS.
Mmmm&m^&
Dans la troisième partie du Génie du Christianisme^ Chateaubriand se demande pourquoi les Mémoires sont si nombreux dans notre Utte'rature et pourquoi ces Mémoires sont, pour la plupart, excellents :
« Le Français, dit-il, a été dans tous les temps, même lorsqu'il était barbare, vain, léger et sociable. Il réfléchit peu sur l'ensemble des objets ; mais il observe curieusement les détails, et son coup d'œil est prompt, sûr et délié : il faut toujours qu'il soit en scène, et il ne peut consentir, même comme historien, à disparaître tout à fait. Les mémoires lui laissent la liberté de se livrer à son génie. Là, sans quitter le théâtre, il rapporte ses observations, toujours fines et quelquefois profondes. Il aime à dire : J'étais là... Le roi me dit... T appris du prince... Je
(i) Nouvelle édition collationnée sur le manuscrit autographe, augmentée des Additions de Saint-Simon au Journal de Dangeau et de notes et appendices, par A. de Boislisle. — Collection des grands écrivains de la France (Hachette et C'*).
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conseillai^ je prévis le bien^ le mal. Son amour-propre se satisfait ainsi : il étale son esprit devant le lecteur, et le de'sir qu'il a de se montrer penseur inge'nieux le conduit souvent à bien penser. De plus, dans ce genre d'histoire, il n'est pas obligé de renoncer à ses passions, dont il se détache avec peine. Il s'enthousiasme pour telle ou telle cause, tel ou tel personnage ; et tantôt insultant le parti opposé, tantôt se raillant du sien, il exerce à la fois sa vengeance et sa malice » (i).
Lorsque Chateaubriand écrivait ces lignes, en 1802, se doutait-il que la petite société dont il faisait partie et qui se réunissait chaque soir chez M""' de Beaumont, rue Neuve-du-Luxembourg, ne renfermait pas moins de trois membres destinés à laisser des mémoires : M. Mole, dont les Souvenirs, encore inédits, sont, au dire de Sainte-Beuve, une œuvre du plus rare mérite ; M. Pasquier, dont les Mémoires ne formeront pas moins de quinze volumes (2); lui-même enfin, dont les Mémoires cf outre-tombe ne le cèdent, pour la vigueur et l'éclat du style, qu'aux seuls Mémoires de Saint-Simon ?
Ces derniers sont bien aussi des Mémoires d'outretombe, et il ne semble pas que leur auteur ait eu la curiosité de savoir ce qu'on pensait de son travail. Il n'en fit rien paraître de son vivant. On ne voit même pas qu'il eût pris aucune disposition pour en assurer la publication après sa mort. C'est seulement aux
(1) Génie du Christianisme, III* part., liv. III, chap. iv.
(2) Estienne-Denis Pasquier, chancelier de France (1767-1862), Souvenirs de son dernier secrétaire, par Louis Favre, 1870.
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approches de la Révolution, en 1788 (Saint-Simon était mort en i755), que les premiers fragments virent le jour. Cette première édition, les deux qui suivirent, en 1789 et en 1791, étaient tronquées, mutilées, presque informes. Les éditeurs, qui n'admiraient sans doute rien tant^que le style de M. de Voltaire, et qui trouvaient les Mémoires du duc et pair intéressants, mais « mal écrits », en avaient corrigé le texte en plus d'un endroit. En dépit de ces corrections, malgré des suppressions et des lacunes sans nombre, telle est, dans Saint-Simon, l'énergie des peintures, la puissance du souffle, le mouvement et la véhémence du style, qu'il était impossible de ne pas voir, dès ce premier moment, que l'on avait affaire à un génie tout d'une pièce, et, comme disait le duc d'Orléans, « d'une suite enragée ». Si la plupart des lecteurs de 1788 partageaient l'avis de M'^Mu Deffand, à laquelle le duc de Choiseul, en 1771, avait prêté, par faveur, le manuscrit déposé aux affaires étrangères, et qui disait : « Le style en est abominable et les portraits mal faits », ils ne laissaient pas d'être saisis, comme elle, d'être empoignés et ravis par cette incomparable lecture. N'est-ce pas, en effet, cette même M™^ du Deffand qui écrivait à Horace Walpole : « Que n'êtes-vous là près de moi pour le lire ! Vous y auriez des plaisirs infinis, des plaisirs indicibles : il vous mettrait hors de vous » (i).
En 1829, un représentant du nom de Saint-Simon,
(i) Lettre du 9 janvier 1771.
mis, par ordre des rois Louis XVIII et Ciiarles X, en possession du manuscrit original, put livrer au public un texte à peu près conforme à ce manuscrit, en y pratiquant toutefois ce qu'il appelait « les corrections et les retranchements indispensables ». A cette édition, qui eut vingt et un volumes in-8°, succédèrent celles de 1840 et de i853, l'une et l'autre en quarante volumes in-i8. D'une revision nouvelle faite sur l'original par l'un de nos plus savants historiens, M. Chéruel, sont sorties l'édition de 1 856, que depuis lors on a considérée, non sans raison, comme édition /;r/«ce/?^, et plusieurs réimpressions en divers formats, parues en i856, 1861, i863 et i865. On pouvait croire que Ton avait enfin la bonne édition, lorsque en 1873 parut celle de M.Adolphe Régnier fils, à laquelle présida une correction du texte plus minutieuse encore que celle due aux soins de M. Chéruel.
On le voit, depuis cinquante ans, les Mémoires de Saint-Simon ont été réimprimés neuf ou dix fois, ce qui, pour un ouvrage en vingt volumes, constitue un succès sans précédent ; mais, de toutes ces éditions, pas une seule ne renferme la moindre note. Les libraires ne se souciaient pas d'ajouter encore à un texte par lui-même si considérable. Et, cependant, si jamais livre eut besoin d'être annoté, d'être éclairé et rectifié, c'est assurément celui-là. M. de Boislisle l'a compris; il n'a pas reculé devant l'immensité de la tâche : nous lui devrons un Saint-Simon dont le texte sera accompagné d'un commentaire perpétuel.
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Le spirituel Michaud, l'auteur de VHistoire des Croisades^ un jour qu'on lui annonçait la prochaine apparition d'un poème épique en douze mille vers : u Hé ! hé ! dit-il, il faudra six mille hommes pour le lire ! » Dois-je l'avouer? lorsqu'un ami me parla, il y a quelques années, du projet de M. de Boislisle, je ne laissai pas d'éprouver quelque crainte, et volontiers j'aurais dit à mon tour : « Pour remplir un tel programme, pour « annoter, éclairer, rectifier » les vingt volumes de Saint-Simon, ce ne serait pas trop de deux ou trois générations de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ! » Aujourd'hui que cinq volumes ont paru (i), me voilà rassuré. Ces promesses, qu'il semblait impossible de tenir, M. de Boislisle les a remplies et au delà. Cette gageure invraisemblable, il l'a gagnée.
Le manuscrit autographe des Mémoires de Sa'mt- Simon se compose de cent soixante-treize cahiers infolio, très uniformément et régulièrement écrits depuis le premier jusqu'au dernier, et paginés de i à 2,854. Dans l'édition Chéruel, qui forme vingt volumes in-S'*, chaque volume comprend environ 140 pages du manuscrit; dans l'édition Boislisle, chacun des cinq premiers volumes ne renferme guère que 89 pages de ce
(i) Depuis que cet article a été écrit (septembre 1886), quatre nouveaux volumes des Mémoires ont paru.
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même manuscrit. Je me garderai bien de dire h l'aimable et savant éditeur :
Si nous marchons ainsi, nous n'arriverons pas.
Avec un compagnon tel que Saint-Simon et un guide tel que M. de Boislisle, on n'est nullement pressé d'arriver. N'est-il pas à craindre pourtant que la juste mesure ne soit dépassée ? Si la suite répond à ces débuts, soixante-dix volumes au moins seront nécessaires pour épuiser les 2,864 pages du manuscrit original. Ajoutez à cela que chacun des volumes de l'édition nouvelle, en raison de la multiplicité des notes et de l'importance des appendices imprimés en petit texte, équivaut à cinq in-8° ordinaires. C'est donc 70 à multiplier par 5, ce qui nous donne 35o, si Barème n'est pas trompeur. Il y a quelque vingt ans, l'éditeur Charpentier publia une édition d'Alfred de Musset, qu'il qualifia de MONUMENTALE. Le mot fit sourire; il serait ici à sa place, bien que MM. Hachette n'aient pas cru devoir en user. Saint-Simon raconte quelque part (je n'ai pas en ce moment le passage sous la main) qu'un gentilhomme de son temps, revenant de Lyon à Paris, tomba malade en Bourgogne, dans l'un de ses châteaux. La maladie fut longue, plus longue encore la convalescence, si bien que notre homme prit goût à demeurer au lit et à lire du matin au soir. Le goijt devint une habitude, l'habitude une seconde nature, et un beau jour, encore que sa guérison fût complète, il refusa de se lever. Jusqu'à sa mort, qui n'arriva qu'au bout de vingt ans, il ne
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quitta plus sa chambre ni son lit, dévorant tous les livres de sa bibliothèque et ceux qu'il recevait de Paris par chaque ordinaire. Si l'envie prend jamais à quelqu'un de nos contemporains d'imiter cet original, le Saint-Simon de M. de Boislisle lui sera une précieuse ressource ; il en pourra faire son e'pée de chevet.
Quelques mots sont ici nécessaires pour montrer comment l'édition nouvelle a pu prendre d'aussi prodigieux développements. Chaque volume renferme : le texte de Saint-Simon ; — un commentaire que j'ai appelé perpétuel et qui se compose de cinq espèces de notes : philologiques, topographiques, biographiques, généalogiques, historiques et explicatives ; — un appendice divisé en deux parties : la première, donnant in extetiso les additions de Saint- Simon au Journal de Dangeau ; la seconde, consacrée à la reproduction de pièces diverses et de documents inédits ; — enfin, des tables, au nombre de trois.
Les notes de M. de Boislisle remontant du bas des pages, poussant leurs pointes dans toutes les directions, semblent à chaque instant vouloir envahir le peu d'espace réservé au texte de Saint-Simon. Mais, outre que celui-ci est de taille à se défendre, ces notes ne sont point des hors-d'œuvre, surtout les notes « historiques et explicatives », absolument nécessaires en présence des erreurs ji« fait et dfîtiiugfiment