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si nombreuses dans les Mémoires. Sans doute Saint- Simon est, à un degré liminent, ce qu'il dit que doit être l'historien, « droit, vrai, franc, plein d'honneur et de probité » (i). Il n'en reste pas moins qu'il a e'te, en beaucoup de rencontres, mal informé, que sa crédulité est excessive, que ses préjugés hautains et son infatuation l'ont plus d'une fois aveuglé; il reste surtout qu'il a été souvent le moins impartial et le plus passionné des historiens. Sa passion, toujours allumée, toujours ardente, a merveilleusement servi son génie et sa gloire, mais elle n'a pas toujours aussi bien servi les intérêts de la vérité. Il y avait donc urgence à contrôler chacune de ses assertions, et c'est à quoi M. de Boislisle n'a pas épargné ses soins. La seule nomenclature des documents, la plupart inédits, dont il s*est servi pour son commentaire historique, remplirait plusieurs pages. En voici la liste, que j'abrège: — les dix-sept volumes in-folio du marquis de Sourches, comprenant trente-deux années du règne de Louis XIV (1681-1712) (2)-, les mémoires de Mathieu Marais, de Buvat, de Barbier, du marquis d'Argenson et du duc de Luynes ; — les papiers de l'abbé de Dangeau, frère du marquis; — les papiers du P. Léonard, prieur et bibliothécaire du couvent des Petits- Pères de Paris, dont les notes journalières se sont accumulées pendant plus de quinze ans, de 1691 à
(i) Mémoires, tom. I, pag. 6.
(2) Les iMémoires du marquis de Sourches, encore inédits au moment où paraissait le premier volume àvi Saint-Simon de M. de Boislisle, sont aujourd'hui en cours de publication.
1706, et remplissent aujourd'hui un nombre conside'rablc de portefeuilles : il y en a plusieurs centaines^ — les recueils de couplets, chansons, épigrammes, formés par Pierre Clairambault et par Gaignières, ce « savant et judicieux curieux », ainsi que le définit Saint-Simon lui-même; — les gazettes françaises et étrangères, la Ga^etle de France, le Mercure galant, le Journal de Verdun^ la Galette d'Amsterdam; — les correspondances du règne de Louis XIV", officielles ou privées, déjà publiées ou encore inédites, et, parmi ces dernières, la correspondance du chancelier, celle des quatre secrétaires d'Etat et celle du contrôleur général ; les lettres adressées au premier président de Harlay et à l'archevêque de Reims, la correspondance du lieutenant-général de police avec le secrétaire d'Etat de la maison du roi, les papiers du commissaire Nicolas Delamarre, les recueils des procureurs généraux Joly de Fleur}'^, ceux des collectionneurs Cangé, Thoisy, Fontanieu ; une copie des relations et dépêches des ambassadeurs vénitiens, les portefeuilles du médecin Vaillant, les lettres recueillies par Gaignières.
Est-ce tout? Non. Le nouvel éditeur a de plus mis à contribution la correspondance des princes qui environnaient le roi, c'est-à-dire des ducs d'Orléans, du Maine et de Vendôme, du comte de Toulouse, de Condé, de M""^ la duchesse de Lorraine ; les lettres de Bossuet, de Fénelon, de Huet, de Racine, de Boileau, de Bouhier ; celles des gens de cour, les Noailles, les Villars, les Tessé, les Bouillon, les d'Harcourt,
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les Lassay, les Louville, la princesse des Ursins, les marquises de la Cour-Balleroy et d'Huxelles, et plusieurs autres épistoliers de distinction.
Est-ce tout enfin ? Pas encore. M. de Boislisle a frappé à toutes les portes, et toutes les portes se sont ouvertes devant lui, celles du British Muséum de Londres comme celles des collections particulières, parmi lesquelles nous n'en indiquerons qu'une : celle de Mgr le duc d'Aumale, où abondent des documents de premier ordre et d'un intérêt capital.
Et voilà qu'au moment où le savant éditeur ordonnait cette masse énorme de matériaux et jetait les premières assises de son livre, un nouveau surcroît de documents était mis à sa disposition. Vers le commencement de 1880, s'ouvraient pour lui, toutes grandes, les portes du dépôt des affaires étrangères, où gisaient depuis cent vingt ans, derrière des murs impénétrables et sous de solides serrures, les papiers de Saint-Simon, cent soixante-deux portefeuilles, comprenant non seulement les documents personnels au duc et relatifs à ses affaires, mais ses études sur tous les sujets historiques qui le passionnèrent pendant plus de soixante ans, les matériaux réunis en vue de la rédaction de son grand travail, les pièces justificatives qui devaient en être le complément, enfin une correspondance immense et variée qui formera, lorsqu'elle sera publiée, une contre-épreuve des Mémoires. C'était à demander grâce ! mais ces érudits sont insatiables; si riches soient-ils, ils continuent à recevoir de toutes mains. Pour un qui dit, comme
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l'abbé de Vertot : Mon siège est fait ! combien à qui se peut appliquer le vers de Lucain :
Nil actum credens quum quid superesset agendum !
J'ai tenu à signaler avec quelque de'tail ce qui, dans cette e'dition nouvelle, appartient à M. de Boislisle, et on voit si sa part est conside'rable ; les critiques que je pourrais lui adresser sur certains points, les chicanes que je pourrais faire ne sauraient diminuer en rien l'estime due à son œuvre. Quant aux Mémoires eux-mêmes, j'en dirai peu de chose. Les discuter au point de vue historique demanderait, non plus une simple causerie, mais un volume entier ; et, d'autre part, au point de vue litte'raire, leur me'rite est aujourd'hui trop universellement reconnu pour qu'il soit besoin d'y insister. Bossuet mis à part, Saint-Simon est peut-être le plus grand écrivain de notre littérature. Je dis peut-être, en songeant à M™^ de Sévigné. Tous les deux, la marquise et le duc et pair, avaient ceci d'incomparable, qu'ils semaient à profusion couleurs, comparaisons, images, sans que leur soit jamais venue l'idée de faire un livre; ni l'une n'était un bas-bleu, ni l'autre n'était un homme de lettres. La première laissait trotter sa plume la bride sur le cou ; le second écrivait avec une telle hâte qu'il avait souvent recours aux abréviations, « pour écrire vite et se suivre lui-même ».
Dans cet énorme manuscrit, qui ne remplit pas moins, nous l'avons dit, de cent soixante-treize cahiers in-folio, il est impossible de voir où l'auteur s'est arrêté, où il a repris l'ouvrage ; point de chapitres proprement dits; jamais de suspensions ni de pauses. A peine un alinéa de loin en loin; il y a des paragraphes de plus de deux cents lignes. Ce qui caractérise surtout cette prodigieuse rédaction, c'est Vlialeine^ la verve continue et qui, durant des milliers de pages, n'a pas un instant faibli. Rien de semblable ne s'était jamais produit. Le poète Lucrèce termine parce trait la description d'un combat : magnum immissis certamen habeiiis. Quelle épigraphe, mieux appropriée, pourrait-on mettre aux Mémoires de Saint-Simon ? C'est bien cela, en effet, une charge à fond, à bride abattue, une magnifique charge de cavalerie, haletante, furieuse, qui renverse tout sur son passage !
En même temps que cette exubérance de vie, ce vent d'inspiration qui Jamais ne s'apaise et d'un bout à l'autre des Mémoires souffle en tempête, une autre qualité maîtresse n'est pas moins frappante chez Saint- Simon : je veux dire ce don de voir, cette joie d'observer qui va chez lui jusqu'au paroxysme. J'en trouve, dans le volume qui vient de paraître, un exemple bien remarquable. Son ami le duc de Charost avait pris parti pour Fénelon dans l'affaire du quiétisme et ne pardonnait pas à l'abbé de Rancé de s'être prononcé contre l'archevêque de Cambrai. Saint-Simon, au contraire, était passionnément attaché à Monsieur de la Trappe :
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Nous badinions, dit-il, et plaisantions fort ordinairement ensemble, et de temps en temps il (le duc de Charost) se licenciait avec moi sur Monsieur de la Trappe. Je l'avertis plusieurs fois de laisser ce chapitre ; que tout autre, je l'abandonnais à tout ce qu'il voudrait dire et en badinerais avec lui, mais que celui-là était plus fort que moi, et que je le conjurais d'épargner ma patience, et les sorties que je ne pourrais retenir. Malgré ces avis très souvent réitérés, il se mit sur ce chapitre, à Marly, dans la chambre de M^e Saint-Siom, où nous avions dîné et où il n'était resté que M""" du Châtelet et de Nogaret avec nous. Je parai d'abord ; je le fis souvenir après de ce que je lui avais tant de fois répété : il poussa toujours sa pointe et, de propos en propos, de plaisanterie fort aigre et où il ne se retenait plus, il me lâcha, avec un air de mépris pour Monsieur de la Trappe, que c'était mon patriarche, devant qui tout autre n'était rien. Ce mot enfin combla la mesure.
« Il est vrai, répondis-je d'un air animé, que ce l'est; mais vous et moi avons chacun le nôtre, et la difl'éicnce qu'il y a entre les deux, c'est que le mien n'a jamais été repris de justice. » Il y avait déjà longtemps que M. de Cambray avait été condamné à Rome. A ce mot, voilà Charost qui chancelle (nous étions debout), qui veut répondre, et qui balbutie : la gorge s'enfle, les yeux lui sortent de la tête, et la langue de la bouche ; M'^^ de Nogaret s'écrie; M^edu Châtelet saute à la cravate, qu'elle lui défait, et le col de sa chemise ; M""*: de Saint-Simon court à un pot d'eau, lui en jette et tâche de l'asseoir et de lui en faire avaler. Moi, immobile, je considérais le chan gement si subit qu'opère un excès de colère et un comble d'infatuation, sans toutefois pouvoir être mécontent de ma réponse (i),
(i) Tom. V, pag. 175.
Gomment s'étonner que cet homme, observateur si impitoyable, et, l'instant d'après, écrivain si passionné, comment s'étonner qu'il soit un si grand peintre et que, devant la fougue de son pinceau, le burin même de Tacite paraisse froid et décoloré?
Dans ces cinq premiers volumes, qui nous conduisent jusqu'à la fin de l'année 1698, nous avons déjà toute une galerie de tableaux, de portraits admirables. « Je ne fus jamais, dit Saint-Simon, un sujet académiqiie. » Ce qui n'a pas empêché l'Académie française de mettre son éloge au concours, en i855, l'année même du centenaire de sa mort (i). Il a d'ailleurs aujourd'hui cette bonne fortune d'être également admiré au dedans de l'Académie, et en dehors :
Iliacos intra mur os laiidatur et ultra.
Et, de fait, même nos réalistes et nos fiatiiralistes auraient beaucoup à gagner à ses leçons. J'ai souvenir de certain roman de M. Zola, intitulé, je crois, le Ventre de Paris, dans lequel l'auteur s'est donné beaucoup de mal pour peindre les Halles et les alentours, pour entasser, non plus Pélion sur Ossa, mais des amoncellements de boudins et de jambons sur des tas de suints et de fromages. Qu'il relise, dans Saint-
(j) Le prix fut partagé entre M. Eugène Poitou et M. Amédée Lefèvre-Pontalis.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON IQb
Simon, le récit du camp de Compiègne et des festins pantagruéliques, donnés à la cour et à l'armée par le maréchal de Boufflers (i). C'est proprement une merveille. Les vins coulent, les viandes saignent, les poissons frétillent, les convives se succèdent sans trêve autour des tables sans lin. Rubens, dans ses kermesses, n'a rien de plus animé et de plus joyeux. Sous la plume du grand écrivain, comme sous le pinceau du grand peintre, tout fourmille de vie. Vainement la toile de M. Zola est surchargée de couleurs, ce n'est qu'une nature morte.
Je ne voulais pas parler de Saint-Simon, mais le moyen, avec ce diable d'homme, de passer outre sans s'arrêter ? Il n'est pas de ceux-là dont Dante a pu dire: Ne parlons plus d'eux, mais regarde et passe :
Non ragioniam di lor, ma giiarda e passa (2).
Un dernier mot. Saint-Simon parle souvent de l'abbé de Rancé, toujours avec une admiration profonde. Après son père, il n'est peut-être personne qu'il ait aimé davantage. Je trouve, dans l'Appendice du cinquième volume , une longue lettre de lui tirée des archives du château de Dampierre, qui éclaire d'une lumière complète les sentiments du saint réformateur de la Trappe à l'endroit du jansénisme. Sainte-Beuve, qui s'est longuement occupé de l'illustre religieux (3), prétend que « Rancé est resté neu-
(i) Mémoires, tom. V, pag. 348-353.
(2) Jn/erno, ca.nt. III.
(3) Sainte-Beuvr:, Port-Royal, liv. IV, chap. vi et vu, et à l'Ap-
tre », qu'il professait même une grande estime pour Messieurs de Port-Royal, leurs personnes et leurs écrits. C'est là une erreur, dans laquelle ne serait point tombé le célèbre critique s'il avait eu connaissance de la lettre de Saint-Simon. Elle serait à reproduire en entier. Faute d'espace, je dois me borner à l'extrait suivant :
Il est juste, messieurs, de satisfaire votre curiosité sur ce qui s'est passé entre le saint abbé réformateur de l'abbaye de la Trappe et moi touchant le jansénisme...
Je ne lui cachais rien, et vous savez quelles ont été ses constantes bontés pour moi ; dans un voyage que je fis auprès de lui, je lui découvris ce qui se passait en moi, et je le suppliai de m'éclaircir, de me décider, de me conduire...
Il me recommanda de me garder de me laisser prendre aux apparences extérieures... Il ajouta qu'il en avait vu autrefois (des jansénistes) qu'il avait crus des saints, et qu'il avait trouvé n'avoir que des dehors et être de très grands pécheurs. Il s'étendit sur cela avec confiance pour mon instruction, quoique avec sa prudence et sa charité accoutumées, d'une manière à me laisser convaincu que ce qui m'avait le plus touché n'en était que plus séducteur et plus périlleux... Il m'assura que le jansénisme était existant, condamné, opposé, rebelle, dangereux à l'Eglise, et même à l'Etat, et me conjura de me souvenir toujours de cette conversation et de bien rendre grâce à Dieu de n'avoir pas permis que je tombasse dans un si pernicieux écueil.
Il m'assura qu'il n'y avait ni charité, ni paix, ni soumission parmi les vrais jansénistes, point de vérité ni de bonne foi sur leur doctrine, beaucoup de dureté, de hau-
pendice du tome quatrième. — Portraits contemporains, tom. I. et Portraits littéraires, tom. I\'.
MEMOIRES DE SAINT-SIMON igy
teur et de domination dans leur conduite ; qu'il l'avait expérimenté lui-même en quantité de choses ; qu'il savait de grands hommes de bien, et m'en nomma, qui s'étaient retirés d'eux par cette expérience ; que lui-même leur en avait détaché plusieurs, entre autres un célèbre, qu'il me cita...
J'ai abrégé et omis beaucoup de choses pour ne m'arrêter qu'au plus essentiel. Cette conversation m'a éloigné dn jansénisme pour toute ma vie (i).
Je ne terminerai pas ce chapitre sans dire une fois de plus combien cette nouvelle et définitive e'dition des Mémoit^es de Saint-Simon mérite la sympathie de tous ceux qui ont souci de notre histoire et de notre littérature. Si vaste que soit l'entreprise, les premiers volumes attestent que .M. de Boislisle n'a pas trop présumé de ses forces et qu'il est de taille à mener à bonne fin ce colossal labeur. Quoi qu'il arrive, et dijt-il ne pas achever lui-même l'œuvre commencée, son nom est désormais inséparable du nom de Saint- Simon. « Oh ! la belle destinée, w dit le grand poète italien Leopardi, « oh! la belle destinée de ne pouvoir plus mourir sinon avec un immortel ! »
7 septembre 1866.
(i) Mémoires, tom. V, Appendice XV, p. 592-596.
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Le voyageur qui suivait, il y a soixante ans, la route de Pertuis à Manosque, après avoir atteint le point culminant de la route, à 12 kilomètres environ de Pertuis, apercevait tout à coup, dans le lointain, sur un rocher, entre deux gorges, un vaste amas de ruines, les restes d'un vieux château qui, dans son délabrement, avait encore un fier aspect. Dévasté sous la terreur, décapité de ses tours, qu'on avait abattues sur les murailles, dépouillé de sa toiture, de ses portes et de ses fenêtres, devenu le repaire des hiboux et des oiseaux de proie, il gisait en quelque sorte à l'état de cadavre. Mais au-dessus de ces ruines planait encore un illustre souvenir et un grand nom, — le nom de Mirab'eau : stabat nominis timbra. Commencée, non par les habitants du village, mais par
(i) Les Mirabeau, Etudes sur la Société française au wiw^ siècle, par Louis de Loménie, de l'Académie française, continue'es par son rils. Cinq volumes in-8, E. Dentu, éditeur, 3, place de Valois.
des énergumènes des communes voisines, et surtout de Manosque, la démolition de l'antique manoir avait été activée par la sœur même de Gabriel-Honoré de Riqueti, comte de Mirabeau, la marquise de Cabris. Retirée au village de Mirabeau, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, elle avait eu l'idée de se faire bâtir, à quelques centaines de toises de la forteresse paternelle, une petite maison construite aux dépens de cette forteresse. A chaque paysan qui lui apportait pour sa maisonnette une pierre ou une poutre tirée du château en ruines, elle accordait le droit d'en prendre pour lui une autre d'une dimension égale, achevant ainsi elle-même l'œuvre à laquelle avaient préludé \qs patriotes de Manosque.
Les ruines se sont relevées. Le vieux château, rajeuni, avec ses murailles d'un jaune fauve, avec ses hautes tours crénelées, a repris sa physionomie d'autrefois, cette physionomie imposante et guerrière qui faisait écrire en 1767 au bailli de Mirabeau : « Cette vieille citadelle a vraiment l'air auguste. »
L'histoire de cette résurrection est un vrai roman. A. la fin du mois de juin 181 5, les habitants du village de Mirabeau virent arriver un voyageur dont la figure les frappa, car elle reproduisait avec plus de régularité et de délicatesse les traits bien connus du tribun de la Révolution. Ce voyageur, né en 1782, avait été, jusqu'à l'âge de neuf ans, élevé avec une grande tendresse par Mirabeau, qui lui avait fait par testament uii legs ainsi énoncé : « Je donne et lègue au fils du sieur Lucas de Montigny, sculpteur, connu sous le
nom du petit Coco, la somme de 24,000 livres qui sera place'e sur sa tête et à son profit par les soins de mon ami La Marck. » Après la mort de Mirabeau, la famille et les amis de celui-ci s'étaient inte'resse's à la destinée de l'enfant, et lui-même avait su, par la vivacité de son intelligence, par les attrayantes et nobles qualités de son caractère, conquérir une position sociale des plus honorables. Attaché, sous l'Empire, à la préfecture de la Seine; nommé, aux Cent-Jours, secrétaire général de la préfecture des Bouches-du- Rhône, il avait dû quitter son poste après Waterloo; mais, avant de retourner à Paris, il avait éprouvé le besoin de visiter les restes de ce château de Mirabeau, dont on avait si souvent entretenu son enfance. Emu à l'aspect de ces ruines, il les voulut acheter. Elles appartenaient à un paysan de la commune, qui avait jusque-là refusé les offres, si avantageuses fussentelles, de tous ceux qui ne désiraient s'en rendre acquéreurs que pour achever de les démolir. Cette fois, il trouvait un acheteur à son gré, qui, celui-là, conserverait les vieilles murailles, qui les relèverait peutêtre. Il les lui céda pour c/?2i^ cents francs^ le prix dont il les avait payées lui-même.
L. Lucas de Montigny, on le pense bien, ne trahit pas les intentions de l'honnête paysan qui lui avait si généreusement transmis ses droits. Il se fit un devoir de conserver ce fantôme de château. Comme il ne pouvait l'habiter, étant retenu à Paris par ses fonctions, il voulut du moins le garantir de la pluie et du vent. Il le fit recouvrir d'une toiture, après qu'on eut
relevé les tours, dont le poids écrasait les murailles. Ce travail de réparation marchait toutefois très lentement, lorsque, il y a une trentaine d'années, le fils du nouveau propriétaire, M. Gabriel Lucas de Montigny, après des débuts remarqués dans la carrière littéraire, ayant renoncé aux lettres, vint s'établir à Mirabeau. Il entreprit une restauration complète, commença par rétablir, autant que possible, presque toutes les anciennes dispositions intérieures et extérieures de l'édifice, puis s'occupa de reconquérir peu à peu, par des achats successifs, une grande partie des domaines qui composaient autrefois la terre de Mirabeau. Grâce à lui, l'antique manoir, le vieux nid d'aigles, a recouvré cette splendeur altière, abrupte et un peu sauvage, qui n'est pas sans rapport avec la physionomie de la race à laquelle il a longtemps appartenu.
Les destinées du château de Mirabeau ne sont-elles pas l'image du destin féservé en ce siècle au nom et à la gloire du marquis de Mirabeau, VA?7ii des hommes, et de son fils, l'orateur de la Constituante ?
Il y a soixante ans, de la célébrité qu'avait eue le marquis, de VAmi des hommes et de l'enthousiasme qu'il avait excité, rien ne restait. L'oubli verdissait sur son nom, comme l'herbe sur les dalles du vieux manoir. La renommée de son fils elle-même était loin d'être intacte. Ro3'^alistes et révolutionnaires y avaient à l'envi porté la pioche : les uns ne lui pardonnaient pas le mal qu'il avait fait à la monarchie et à l'Eglise ; les autres voyaient en lui un transfuge, qui avait vendu à la Cour son éloquence et son génie. Sous les
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coups répétés de ces adversaires, sa renommée, pareille aux hautes tours crénelées du castel, s'était en partie effondrée. Les morceaux sans doute en étaient bons; la ruine se profilait fièrement à l'horizon de l'histoire, comme celle des tours au sommet de la montagne, mais c'était une ruine.
Elle aussi devait se relever. En i833, M. Lucas de Montigny commença la publication des huit volumes auxquels il a donné le titre de Mémoires de Mirabeau (i), et qui, sous ce titre d'ailleurs inexact, renferment de si curieux documents sur le grand orateur et tous les membres de sa famille. Ce livre était entrepris sous l'empire du sentiment le plus légitime, dans un but arrêté d'avance et loyalement avoué, celui de justifier Mirabeau des accusations portées contre lui. Si ce but ne fut pas complètement atteint, il le fut pourtant dans une certaine mesure. En ce qui était du marquis, M. Lucas de Montigny eut cause gagnée. La figure originale, étrange, de VAmi des hommes^ père extraordinaire d'un fils plus extraordinaire encore, se détachait des premiers volumes avec un relief vigoureux, avec des traits inoubliables. Et non moms vivante, non moins originale, apparaissait dans ces pages la figure du bailli, du général- des galères de Malte, frère de VAmides hommes, — un type rare, ce bailli, et dont la physionomie tranche singulièrement au milieu de celles des autres Mirabeau, qui avait
(l'j Mémoires biographiques, politiques et littéraires de Mirabeau, 'Jcrits par lui-même, par son père, son oncle et son fils adoptif. — Paris, Guyot et Delaunay, i833 à i835, huit volumes in-8.
comme eux de l'esprit à revendre et qui écrivait à la diable des lettres d'une verve étonnante, — avec cela droit, loyal, de'sintéressé, aussi bon chrétien que brave soldat, et dont son neveu — un coquin de neveu! — a pu dire à bon droit : « Mon oncle a l'âme et les vertus d'un héros! »
L'œuvre de restauration était commencée. Ce que M. Lucas de Montigny avait déjà fait pour le château, il venait de le faire pour la famille. Grâce à lui, toutes deux, la famille et la maison, étaient désormais « garanties de la pluie et du vent ». Mais les choses n'en devaient pas rester là. Tous les Mirabeau du xviii^ siècle, hommes ou femmes, ont écrit à l'excès. L'encre coulait chez eux à pleins bords, il 3^ en avait partout, si bien qu'un jour le premier fils du marquis, encore enfant, s'empoisonna en buvant de l'encre. Cet accident ne découragea point d'ailleurs V Amides hommes de cette passion effrénée pour l'écriture, qui lui faisait dire à la fin de sa vie : Si ma main était de àron^e, il y a longtemps quelle servait usée. De là un amas de documents dont l'abondance même était devenue un embarras pour M. Lucas de Montigny. Ses huit volumes n'avaient pas suffi à les utiliser tous. En 1848, il en prêta un certain nombre à Louis de Loménie, qui en tira huit articles, publiés en 1849 dans ^^ journal Le Pays, où ils furent remarqués. Ils venaient du reste à leur heure, à la veillé de la publication de la Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, pendant les années l'jSg^ ^790 et ijgi. Cette Correspotidance, éditée par les soins
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de M. Ad. de Bacourt, ancien ambassadeur de France près la cour de Sardaigne, ne formait pas moins de trois volumes, qui parurent en i85i. L'effet fut considérable. Les critiques, et notamment Sainte-Beuve, dans les Causeries du lundis Saint-Marc Girardin, dans la Revue des Deux Mondes, s'accordèrent à y voir un admirable monument de sagacité politique. Du coup, les quatre tours du château étaient relevées. Cependant il restait encore beaucoup à faire.
Après la mort de M. Lucas de Montigny, son fils remit à Louis de Loménie la totalité des manuscrits rassemblés par l'auteur des Mémohes de Mirabeau. M. de Loménie, à qui même fortune était déjà arrivée pour les papiers de Beaumarchais, et qui avait fait de la société française au xviii^ siècle l'objet à peu près exclusif de ses études, était mieux préparé que personne à tirer des documents qui lui étaient confiés un récit complet, varié et suivi. Dégagé de toute prévention personnelle, libre de contrôler les documents les uns par les autres et de faire rentrer le récit de la vie de ses personnages dans le cadre des événements de leur siècle, il pouvait aspirer non plus seulement, comme l'auteur des Mémoires de Mirabeau., à préparer la voie aux historiens à venir, mais à écrire un livre d'histoire définitive. Il y a travaillé vingt ans. Les deux premiers volumes ont paru en 1878. Ils ne représentent que la moitié de l'œuvre, sa première partie, étant consacrés à l'étude de tous les membres de la famille de Mirabeau qui ont précédé le grand orateur, principalement de son père le marquis, de sa
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mère et de son oncle le bailli. M. Louis de Loménie était mort pendant l'impression de ces deux volumes. L'œuvre allait-elle rester inachevée? La seconde moitié, celle que devait remplir l'histoire du plus illustre des Mirabeau, était-elle condamnée à ne jamais voir le jour? Ces craintes ne se sont point réalisées. Trois nouveaux volumes ont paru en 1889 et 1891 : M. Charles de Loménie a terminé l'œuvre de son père, — comme M. Gabriel Lucas de Montigny a terminé l'œuvre du sien en restaurant complètement le manoir et en reconstituant la terre de Mirabeau.
Louis de Loménie était né biographe. Il avait débuté, aux environs de 1840, en publiant la Galerie des contemporains illustres par un homme de rien. D'ordinaire, ces biographies d'hommes du jour n'ont pas de lendemain. Celles de l'homme de rien se lisent encore avec intérêt, après plus d'un demi-siècle. Elles se distinguent par l'urbanité, l'esprit, le bon goût, le sérieux des informations, et déjà par un souci d'exactitude qui, chez l'auteur, ira sans cesse grandissant. Chacune de ces notices avait 36 pages petit in- 18, et 72 pages dans les grandes occasions, quand il s'agissait d'un contemporain deux fois illustre. Avec les Mirabeau^ nous voilà loin de ces 36 et même de ces 72 pages. La biographie du père de Mirabeau, Victor
de Riqueti, dit Vami des hommes, et celle de son oncle le bailli, Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzéar de Riqueti, remplissent deux volumes in-8 qui, réunis, ne vont pas à moins de douze cents pages. Et ce n'est pas trop. Il n'y a de vraies biographies que les biographies complètes, celles où abondent les faits, les anecdotes, les informations, les documents authentiques. Les deux personnages d'ailleurs me'ritaient bien qu'on s'y arrêtât, le marquis surtout. Les pages ne sont pas rares chez lui qui peuvent supporter, sans trop pâlir, le voisinage du duc de Saint-Simon. Ce diable d'homme (c'est le marquis que Je veux dire), en écrivant à bride abattue et sans une rature des e'pîires de douze ou quinze pages, trouvait spontane'ment sous sa plume des tours plus ou moins archaïques et bizarres, parfois obscurs ou forcés, mais très souvent ingénieux, piquants, énergiques, à la façon de Montaigne, de d'Aubigné ou de Montluc. Et n'estce pas double plaisir de rencontrer ces pages savoureuses, ce langage coloré, chez un contemporain de Voltaire et de Marmontel ? Le marquis au surplus ne laissait pas d'avoir le sentiment de sa valeur. Dans une lettre inédite du 25 novembre 1777,11 parle de sts Mémoh'es pai'ticiiliers, qui n'étaient pas destinés à voir le jour et dont il ne reste malheureusement que des fragments, comme d'un ouvrage très confus, mais où il a jeté des croquis de Michel- Ajige qui diraient quelque chose aux connaisseurs. Des croquis de Michel- Ange! Excusez du peu! Et pourtant ne vous hâtez pas de rire du bonhomme. Ce n'est point ici pure
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gasconnade. Il y avait, chez le père de Mirabeau, des parties de ge'nie.
Certes, si jamais famille fut faite pour retenir longtemps un biographe, c'était bien celle dont le marquis de Mirabeau était le chef. Tout le monde y était extraordinaire, à commencer par lui, à continuer par sa femme et par son frère le Bailli, à finir par ses enfants. Son frère lui écrivait en 1778 : « Tu étais fait pour être à la tête d'une grande machine, et tu as été à la tête d'une petite que tu as voulu mener en grand. Je te dirai un paradoxe incroyable, et qui est très avant dans ma tête, c'est qu'un homme juste mène plus facilement un Etat qu'une maison, parce que dans un Etat il choisit ses outils, dans une maison il n'a que ceux qu'on lui donne. Un roi peut changer de premier ministre, un mari ne peut pas changer de femme, et quiconque en a une destructive travaillera en vain à faire une maison, quelque habile qu'il soit. Or, depuis la création du inonde^ on ne vit pas une femme de l'espèce de celle que Dieu t'a donnée^ ?ii des enfants de Vespèce des tiens. »
Voilà qui suffirait à motiver les longs développements dans lesquels est entré M. Louis de Loménie. L'auteur ne s'est pas du reste borné à peindre la famille tout entière de Mirabeau, la plus originale à coup sûr de cette époque pleine de contrastes qu'on nomme le xviii^ siècle. Son plan était plusvaste.il fait marcher de front la biographie des personnes, l'analyse des caractères et l'exposé des doctrines. C'est ainsi, par exemple, qu'à l'occasion des livres du marquis de
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Mirabeau, la Théorie de l'impôt^ la Philosophie rurale^ les Economiques^ les Dei>oirs, etc., etc., il a groupé autour de VAmi des hommes les autres ph3'siocrates, en rattachant aux incidents de sa vie les principaux faits qui marquent la naissance, l'apoge'e et le de'clin de l'e'cole e'conomique et politique à laquelle il appartenait.
Sur l'ancien re'gime et la Révolution, Louis de Loménie a des vues neuves, de sages et judicieuses considérations. En maint endroit, du moins à mon sens, il a vu plus juste qu'Alexis de Tocqueville ou que M. Taine dans le premier volume des Origines de la France contemporaine.
Je ne crois pas que l'on ait écrit sur le régime seigneurial au xviiie siècle rien de plus équitable, et qui' s'éloigne moins de la vérité, que la page suivante .
Quoique l'autorité seigneuriale ait disparu depuis longtemps, il y a encore de nos jours une tendance populaire à se représenter le propriétaire d'une seigneurie, même au xvni« siècle, sous la forme d'un tyran qui écrase et pressure les paysans courbés sous son joug. Ce tableau, dans son application générale, est plus faux encore que ne le serait un tableau contraire, dans le genre de ceux de Berquin, où le seigneur figure souvent comme la Providence et l'Idole de ses vassaux. Qu'il se produisît des iniquités et des exactions, surtout dans les fiefs où le maître, toujours absent, abandonnait les habitants à la rapacité de ses gens d'affaires, cela n'est pas contestable. Mais que la tyrannie du seigneur fût l'état normal avant la Révolution, cela est absolument inexact, et cela pour deux raisons : d'abord parce que les seigneurs eux-mêmes n'échappaient pas à l'influence des idées de leur temps, idées peu pro-
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pices à la tyrannie, mais aussi et surtout parce que, dans le cas oii ils auraient voulu abuser de leur autorité très ébranlée, leurs tenanciers, toujours prêts à se réunir et à se liguer par paroisses, étaient alors en mesure de se défendre et se défendaient à outrance contre toute prétention seigneuriale, à laquelle une jurisprudence de plus en plus sévère pour les droits féodaux leur donnait l'espoir de se soustraire. Si l'on nous objectait, comme preuve de la tyrannie habituelle des seigneurs, le soulèvement des paysans en 1789, nous répondrions d'avance qu'on verra bientôt que le besoin de se venger de leurs seigneurs et de les abaisser tient beaucoup moins de place dans leur esprit que le désir ardent et impérieux de se libérer gratis des redevances seigneuriales, et de briser un régime de copropriété^ d'ailleurs foncièrement vicieux (i).
Nul, mieux que Louis de Loménie, n'a étudié les faits relatifs à la destruction en 1789 des restes du régime féodal, faits si étrangement défigurés par la plupart des historiens de la Révolution, par tous, devrais-je dire, à l'exception de M. Taine. Ni dans la fameuse nuit du 4 août, ni plus tard, l'Assemblée constituante n'eut jamais la pensée d'abolir sans condition tous les droits féodaux, comme étant tous également iniques. Avec une clarté parfaite, à l'aide de textes irréfragables, M. Louis de Loménie prouve que notre première assemblée, en reconnaissant que les droits féodaux devaient disparaître, distingua soigneusement entre ceux de ces droits qui lui semblaient n'avoir pu dériver que de la force, et ceux qui, ayant pour origine positive, ou probable, un contrat et une
(i) Les Mirabeau, tom. II, pag. 33,
concession de propriété', ne pouvaient être supprime's qu'à la condition d'être rachetés par les débiteurs; il prouve qu'elle fixa le taux et le mode de ce rachat et qu'elle s'efforça de maintenir la perception des droits féodaux rachetables^ jusqu'à ce qu'ils eussent été rachetés. Il établit ensuite que les eflbrts de la Constituante pour liquider honnêtement le régime féodal échouèrentdevantlarésistance intéressée de l'immense majorité des débiteurs, encouragés d'ailleurs par l'état anarchique où se trouvait le pays; que la question du rachat, décidée en droit, suspendue en fait, arriva devant la Législative, qui modifia les décrets de la Constituante, et enfin devant la Convention qui les abolit complètement et donna quittance pleine et entière à tous les débiteurs de droits rachetabks, créant ainsi un précédent qui n'est pas sans influence sur les thèses inquiétantes dont la propriété est aujourd'hui l'objet. Cette démonstration historique qui, au tome second de son livre, ne remplit pas moins de cinquante pages, fait le plus grand honneur à M. Louis de Loménie (i).
J'emprunte à cette belle dissertation un renseignement curieux. On sait que Tocqueville a très bien établi, contrairement à une erreur fort accréditée de nos jours, que ce n'est pas la Révolution qui a donné la terre aux paysans^ qu'ils la possédaient déjà sous l'ancien régime, et que le nombre des paysans propriétaires était, au xviii^ siècle, beaucoup plus grand
(0 Les Mirabeau, tom. II, pag. lo à 6i.
chez nous que dans tous les autres pays de l'Europe (i). A l'appui de ce fait, M. de Loménie cite un témoignage des plus probants, rapporté par le Moniteur du 24 avril 1790; il avait échappé à M. de Tocqucville. La Constituante discutait le mode de rachat des droits féodaux qu'elle avait reconnus rachetables. Un gentilhomme, député de la Saintonge, M. de Richier, intervient dans la discussion. « Permettez-moi, dit-il, de citer un fait que je connais bien, puisqu'il m'est personnel. Je possède un fief en agrier (2) de deux cents pièces de vin sur trois mille propriétés particulières. Si chaque propriétaire me remboursait séparément, qu'arriverait-il? Il faudrait d'abord, jusqu'à ce qu'ils eussent tous racheté, que je conservasse les hommes et bâtiments nécessaires à la perception des redevances... .'> Voilà donc un possesseur de fiefs qui déclare, sans soulever aucune contradiction, que, dans la mouvance de son seul fief, il y a trois mille propriétés particulières sur chacune desquelles il perçoit une modique redevance en mesures de vin dont le total s'élève à deux cents pièces par an ! En résumé, ces deux volumes de M. Louis de Loménie sont une étude magistrale, une œuvre à la fois agréable et savante ; l'auteur a poussé ses recherches
(i) Tocqueville affirme aussi, et le fait est incontestable, que si la vente des biens du clergé et d'une partie de ceux de la noblesse a pu augmenter, dans une faible mesure, le nombre des paysans propriétaires, cette vente a surtout profité à des bourgeois plus ou moins riches et à des paysans déjà propriétaires.
(2) Un fief était dit en agrier, en champart ou en ferrage, lorsque les censitaires ne payaient leurs redevances qu'en nature.
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dans toutes les directions, il a lecueilli tous les détails, même les plus menus, si bien que c'est tout au plus si je trouve à glaner derrière lui un petit e'pi, ou plutôt ce brin de paille oublie'.
C'était en 1743. Il y avait, cette année-là, une exposition de peinture au Louvre. Le peintre Aved, ami de Jean-Baptiste Rousseau et membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture, envoya au Salon un portrait de Victor de Riqueti, marquis de Mirabeau, père de l'orateur. Ce portrait, comment se fait-il que Louis de Loménie ne l'ait pas connu et n'en ait pas parlé ? Il est au Musée du Louvre (i).
Et moi, fils inconnu d'un si glorieux père...
Le sentiment qui animait Louis Racine lorsqu'il écrivait ce vers, ne le retrouvez-vous pas, exprimé en termes aussi nobles que touchants, dans ces lignes de M. Charles de Loménie, expliquant, dans la préface du troisième volume, comment a été terminé l'ouvrage entrepris par son père:
Quand, après la mort de mon père, en 1878, l'impression des deux premiers volumes des Mirabeau achevée, nous nous sommes préoccupés, ma mère et moi, de la publication de la suite de l'ouvrage, nous en avons trouvé la rédaction bien moins avancée que nous ne l'avions cru d'abord.
(i) Dicuunnaire critique de Diof^rapliie et d'Histoire, par A. Jal, p:ig. 89. — Pion, Nourrit et C", cditeurs.
Nous avions néanmoins entre les mains une très grande quantité' de documents réunis par mon père, de notes amassées par lui. Fallait-il laisser ces documents se disperser, ces notes dormir dans les cartons où elles étaient déposées, tout le travail que leur ensemble représentait se perdre ; fallait-il renoncer à tenir la promesse faite au public, et abandonner l'espoir consolant de mener à bonne fin la tâche si opiniâtrement poursuivie par celui que nous avions perdu ?
Ma mère ne le pensa pas. Sans abuser des détails personnels, il me sera du moins permis de dire, maintenant que, frappée, elle aussi, bien avant l'heure, par la mort, elle n'est plus là pour me lire, et pour me reprocher de la faire sortir de l'ombre où elle aimait à demeurer, il me sera permis de dire ce que savent tous ceux qui l'ont connue : que, comme elle avait été de moitié dans les travaux et les pensées de mon père, elle a été aussi mon inspiratrice et ma collaboratrice; que si les deux volumes (i) que je publie aujourd'hui voient le jour, c'est surtout grâce à elle, car je n'aurais jamais commencé mon travail sans le secours de sa présence, et je ne l'aurais jamais achevé sans le secours de son souvenir (2).
Etrange fortune de Mirabeau ! Il a été le plus mauvais des fils, écrivant contre son père un libelle abominable, traitant sa mère comme il a traité son père, méritant que le marquis, avec quelque exagération sans doute, mais non sans un fond de vérité, appelât sa conduite et ses actes des faits et gestes de pa?^ricide ! Et il trouve un biographe qui lui consacre douze années de sa vie et qui est surtout soutenu
(i) Un troisième volume 'V° et dernier de l'ouvrage) a paru en i8gr . (2) Les Mirabeau, tom. III, Préface (septembre 1889).
dans l'accomplissement de son œuvre par le sentiment de la piété filiale ! (i).
M. Charles de Loménie s'est efforcé de parler de Mirabeau sans hostilité, et aussi sans complaisance. Il l'a peint tel qu'il lui apparaissait d'après ses documents, dans toute la puissance et dans tout le dérèglement de sa nature morale et de sa nature intellectuelle. Dans ces pages élégantes et judicieuses, écrites avec un soin et une conscience rares, il s'est montré le digne continuateur de son père. Il protestera sans doute contre cet éloge ; mais je ne l'efïacerai pas, le tenant pour mérité.
Est-ce à dire que je n'aurais pas quelques critiques à faire et, au cours de ces trois volumes, quelques contestations à élever? Non sans doute, mais elles seraient de peu d'importance. Je me bornerai à demander à l'auteur de compléter son récit sur deux ou trois points.
A la page 124 du tome V, il parle de la maison où est mort Mirabeau et qui porte aujourd'hui le n° 42 de la rue de la Chaussée-d'Antin. Il n'indique pas à quelle date exacte le grand orateur s'est installé dans cet hôtel, et il semble croire que ce fut seulement après le mois de mars 1790. C'est, je crois, une erreur. Outre que Dumont raconte, dans ses Souvenirs,
(i) Cette année même, et depuis la publication du dernier volume de M. de Loménie, Mirabeau a trouve deux nouveaux biographes, et non des moindres, M. Edmond Rousse et M. A. Méziéres, tous deux de l'Académie française. Mais leurs livres, élégants et bien faits, sont un peu minces pour un si gros sujet. Ils ne font d'ailleurs que résumer avec agrément et pour les lecteurs pressés les cinq volumes de Louis et Charles de Loménie.
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qu'avant son départ pour l'Angleterre, lequel eut lieu au commencement de mars 1790, il avait vu Mirabeau installé dans l'hôtel de la rue de la Ghausséed'Antin, il est certain que cet hôtel, au moment où Mirabeau en a pris possession, appartenait à l'actrice Julie Gareau.(i). Or, celle-ci n'en était plus propriétaire au mois d'avril 1790, date de son mariage avec Talma, puisque son contrat de mariage, où sont énumérés les biens qu'elle apporte en dot à son futur époux, ne mentionne pas la maison de la rue de la Chaussée-d'Antin.
M. Charles de Loménie ne consacre que deux ou trois pages au récit de la dernière maladie et de la mort de Mirabeau. Après avoir rappelé que « M. de La Marck dans ses Souvenirs, M. Lucas de Montigny dans ses Mémoires, M. Louis Passy dans son ouvrage sur Frochot, ont ajouté de nouveaux détails à la relation de Cabanis », il écrit : « Nous ne recommencerons pas un récit qui a été fait à diverses reprises d'une manière si complète » (2). Pardon ! Je ne suis pas obligé d'avoir sous la main Cabanis et La Marck, Louis Passy et Lucas de Montigny. Vous écrivez une biographie de Mirabeau, large, copieuse,
(i) Et non Carreau, comme M. de Loménie l'imprime par erreur. De son mariage avec Louise-Julie Careau, Talma eut trois fils auxquels il donna les noms de Castor, de Pollux t\. de Tell. Le 6 février 1801, « sur leur demande mutuelle, faite à haute voix », le divorce fut prononcé entre les deux époux. Julie Careau inourul en i8o5. Quant à Talina, il se remaria, le 16 juin 1802, avec Charlotte Vanhove, femme divorcée de Louis-Sébastien-Olympe Petit. Une séparation à l'amiable ne tarda pas à éloigner l'un de l'autre M"" Vanhove et Talma. — Dictionnaire critique, par Jal, pag. 1 172.
(2) Tom. V, pag. 345.
définitive : vous me devez une relation détaille'e et complète de sa maladie et de sa mort.
De même je regrette de ne pas trouver plus de détails sur les funérailles, sur cette journée si caractéristique du 4 avril 1791, et aussi sur les jours qui suivirent et où le deuil public revêtit, dans les départements comme à Paris, des formes si extraordinaires. Ily alàun des chapitres les plus curieux de l'histoire de la Révolution : ce chapitre ne saurait être absent de l'histoire de Mirabeau, non plus que l'épilogue qui en est l'indispensable couronnement et qui manque aussi dans le livre de M. de Loménie : Après le Capitale la Roche Tarpéienne ! Après l'apothéose du 4 avril 1791, |e décret du i5 septembre 1794, chassant du Panthéon les restes du grand orateur, et ordonnant qu'ils y seront remplacés par les restes de Marat I
Le 21 septembre, le corps de Marat, précédé et suivi de la Convention, des clubs, de l'Opéra, de la moitié de Paris, se présenta à la grille de droite des caveaux du Panthéon, pendant qu'un huissier de la Convention faisait enlever le corps de Mirabeau par la grille de gauche. Quand Mirabeau fut sorti, Marat entra. Son corps fut déposé sur une estrade, et, plus tard, dans la crypte même d'où le corps de Mirabeau venait d'être enlevé. Après tout, la République avait raison. Marat était son homme. Mirabeau, et c'est un juge non suspect, le marquis de Bouille, qui lui rend ce témoignage, « Mirabeau était un grand partisan de la monarchie » (1 .
I) Mémoires du marquis de Bouille, pag. 214.
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Un mot encore en finissant. En Angleterre, — j ai déjà eu occasion de le dire, mais je ne me lasserai pas de le rappeler, — il n'est pas un homme ayant joué un rôle dans l'Etat ou tenu une place dans les Lettres, dont les héritiers ne tiennent à honneur de conserver le souvenir. Ils rassemblent ses papiers, réunissent sa correspondance , recueillent les témoignages de ceux qui l'ont connu, et ils donnent au public un ouvrage, presque toujours en plusieurs volumes, où rien n'est omis de ce qui peut servir sa mémoire. Ecrites sur pièces authentiques, puiséesaux sources, de telles biographies ont souvent plus de valeur que les Mémoires proprement dits. A l'heure qu'il est, en Angleterre, la série déjà longue de ces biographies forme une riche galerie de Portraits du siècle^ un véritable Musée national. Pourquoi, en France, n'avons-nous rien de semblable? Pourquoi, sauf de rares et honorables exceptions, les héritiers de nos hommes d'Etat et de nos écrivains ont-ils si peu de souci de leur mémoire? Pourquoi, presque seul, depuis un siècle, Mirabeau a-t-il échappé à l'affront d'un si déplorable oubli ? — Puisque M. Lucas de Montigny et son fils ont su se soustraire à la malaria dont semblentatteints chez nous la plupart des enfants des hommes célèbres, puisqu'ils ont si nettement et si persévéramment rempli leur devoir, n'est-il pas juste de leur rendre ici un public hommage ?
i6 novembre iSgi.
ET