A PROPOS DES TROIS MOUSQUETAIRES
Le moral d’un peuple dépend pour beaucoup de la qualité de ce qu’il lit. Les esprits et les cœurs s’imprégnent insensiblement des sentiments et des idées qui alimentent leur curiosité. L’âme française a subi, de ce chef, un déchet énorme. Autant elle était jadis rieuse et bonne, généreuse et confiante, héroïque et chevaleresque, naturellement éprise de tout ce qui l’élevait au-dessus des misères et des laideurs de la vie réelle, autant elle se montre aujourd’hui morne, déprimée, maussade, sceptique jusqu'au blasphème et positive jusqu’à la brutalité. C’est qu’elle ne connaît plus que des journaux qui l’abêtissent et des romans qui la détraquent.
La politique révolutionnaire, dont la république est le cadre obligé, n’a été, dans son principe et dans ses œuvres, qu’une immense Ligue du mal. Elle a fondé son règne sur les pires instincts de la nature humaine et le journal est devenu entre ses mains un instrument de dépravation incomparable. C’est par là qu’elle a fait pénétrer, dans les villages les plus fermés, et, juque-là, les mieux assujettis aux vieilles et bonnes traditions familiales, l’esprit d’insoumission et d’irrévérence, la blague faubourienne, le mépris insolent et niveleur, l’envie meurtrière, les curiosités libertines et la plus obscène impiété. Il n’est point de mœurs qui résistent à cette intoxication de l’ordure et de l’envie coalisées contre toutes les aristocraties, et peut-être faudra- t-il que ce genre de liberté périsse pour que la France revive.
Malheureusement, il n’est pas de bonne loi sur la presse, et toutes celles que pourrait proposer le régime actuel, sous couleur de salubrité, n’auraient d’autre effet que d’anéantir ou de museler les bons journaux, c’est-à-dire ceux qui sont armés en guerre contre ces turpitudes et ces scandales, tandis que les autres continueraient librement leur fructueux commerce. L’idéal serait peut-être un arbitraire intelligent et large, tel qu’on pourrait
l’attendre du « bon tyran » dont rêvait Renan et que les honnêtes gens commencent à réclamer de tous leurs vœux. Il mesurerait la liberté de la presse à Tutilité bien entendue de l’État et des citoyens, et sa justesse impeccable vaudrait mieux, à tous égards, que la justice hasardeuse du jury qui est, à l’ordinaire, stupide et lâche; mieux en tout cas, que celle des tribunaux correctionnels, qui est bassement servile.
Le roman de notre temps va de pair avec le journal. Il est naturaliste ou psychologique et séparé volontiers du nom d’étude; mais les sujets d’étude qu’il otVreà notre curiosité sont presque toujours des phénomènes de l’ordre des monstres, c’est-à-dire des malades, des déments ou des brutes. Ni M. Zola ni M. Bourget, qui sont les maîtres les plus renommés du roman contemporain, n’ont su mettre au jour une créature saine et franche, vivant sa vie suivant les lois éternelles de la chair et de l’esprit, simplement humaine dans ses faiblesses comme dans ses vertus, et donnant à ceux qui s’intéressent au drame de sa destinée cette impression nécessaire qu’il s’agit d’un être vraiment fait à notre image en qui pleure ou sourit, jouit ou souffre, palpite et s’ébat notre propre humanité. Les hommes de l’un sont des alcooliques, des érotomanes, des impulsifs ou sim-
plement des porcs, n’ayant à traduire ou à satisfaire que des passions ou des appétits de bêtes. J^es femmes de l’autre, pour être plus propres, n’en sont pas plus vraies. Ce sont de délicieuses perruches qui ont une boîte à musique à la place du coîur. L’auteur en tire une psychologie subtile, raffinée ou maladive qu’on finit par s’assimiler, comme on prend de la morphine ou de l’élher. Mais c’est toujours artificiel et surtout malsain.
Ch bien I quelque talent qu’on dépense à nous peindre les accidents de l’alcoolisme ou de la névrose, il faut oser dire que ce n’est là qu’une dépravation de l’art. Il est déjà faux de prétendre, comme le font les prosélytes du naturalisme, que le roman doit être le décalque exact et minutieux de la réalité. Mais cela fût-il vrai qu’il faudrait encore se réserver la liberté du choix. Les fleurs, dans la nature, sont aussi vraies que le fumier, et je ne sais pas pourquoi le réalisme artistique ou littéraire a fondé sa théorie sur l’exploitation exclusive de la malpropreté.
De même, il reste dans notre société, toute viciée qu’elle apparaisse, une forte majorité d’honnêtes gens qui sont idéalistes, par principe et par goût, et plutôt que de les contraindre à contempler la vie dans « ses immondices et ses verrues » comme
disait Montaigne, j'imagine que le plus sûr moyen de leur plaire est de l’idéaliser.
Ces réflexions me sont venues en feuilletant, parmi des livres d’étrennes, l’édition nouvelles des Trois Mousquetaires, Voilà, du moins, des héros de roman dont la psychologie n’est pas compliquée I Ils sont bien portants, comme le dit M'. Dumas fils, dans ce monument de piété filiale et d’admiration attendrie qu’il vient d’élever, sous forme de préface, à la mémoire de son glorieux père. Bien portants, c’est le mot et c’est aussi leur plus précieuse vertu. On ne leur connaît point « d’humeurs peccantes », comme disaient les médecins de leur temps, point de lésions organiques ou cérébrales ; aucun souci de leur « état d’âme » et pas la moindre idée du pessimisme.
Ils sont sains de corps et d’âme, comme le sont toujours les hommes d’action, comme le seront, après eux, les grands sabreurs de l’épopée impériale, et cette belle santé est la clef de leur caractère, le conseil de leur vie ; c’est elle qui les fait « gais, spirituels, loyaux, intrépides, généreux, se dévouant jusqu’à la mort aux causes les plus nobles, aux sentiments les plus élevés ».
Ils aiment comment ils se battent, sans calcul, sans analyse et sans raffinement, suivant la bonne loi de
nature, qui est aussi droite en ses penchants que simple en ses moyens. Leurs grands coups d’épée vont de pair avec l’intrigue enfantine qui occupe, en passant, leur cœur, et sans demander davantage à la vie, ils remplissent mieux leur jeunesse que des décadents, comme Chambige, par exemple, ou des forcenés comme Vaillant, qui sont les produits directs de la psychologie morbide ou de la sociologie naturaliste si témérairement exploitées par le roman de notre temps.
— D’accord, dira-t-on, mais ils ne sont pas vrais ! — Eh ! sans doute, ils ne sont ni réalistes ni réels. Us n’ont été croqués ni dans un salon ni dans un assommoir. Alexandre Dumas n’a point noté leurs faits et gestes sur son calepin, comme M. Zola, par exemple, a noté les manifestations extérieures des saouleries de Coupeau ou les conversations saugrenues de Mes Bottes et de Bec Salé autour d’un saladier.
Us sont plus grands et plus beaux que nature et c’est de cela qu’il faut les aimer. U n’est point de héros historiques dont la tragédie ou l’épopée n’ait transfiguré le personnage et haussé la taille jusqu’aux proportions d’un demi-dieu. Eux aussi cessent d’être vrais dès qu’ils excèdent la mesure de l’humanité.
Mais ce qui est vrai, ce sont les fortes et saines émotions qu’ils éveillent ; c’est l’atmosphère de grandeur et de beauté morale qui les entoure ; c’est le glorieux privilège qu’ils ont d’entraîner les imaginations et les cœurs sur leurs traces, et de prêter aux plus humbles, aux plus obscurs, aux plus petits l’envie généreuse d’être semblables à eux. Ils initient ainsi la conscience populaire à la connaissance et à l’admiration des plus hautes vertus.
Par eux, des milliers et des milliers d’hommes échappent, pour quelques heures, aux vulgarités de la condition qui les absorbe ou les opprime, s’ennoblissent, en se délassant, dans le commerce de l’idéal, et il n’est si pauvre diable qui n’ait senti vibrer un instant en lui l’âme d’un martyr ou d’un paladin.
C’est une influence de cette sorte qu’exerça et que continue d’exercer Alexandre Dumas sur l’innombrable peuple de ses lecteurs, et il mérite, à ce titre, d’être compté pour l’un des grands bienfaiteurs de ce siècle. Conteur alerte, abondant et clair, il laisse couler sa veine, comme une fontaine laisse couler son eau, et charme indistinctement tous ceux qui l’écoutent, sans chatouiller jamais un instinct pervers. Il a le goût inné des camaraderies héroïques, l’admiration enfantine des personnages
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épiques et des actions grandioses. Si le sort l’eût fait naître, il y a trois mille ans, sur les rivages de la mer Egée, il eût été Homère. Il serait allé de bourg en bourg, chantant les héros et les combats autour de Troie, Achille aux terribles colères, Ajax égal aux dieux, et l’industrieux Ulysse, comme il nous a conté, dans ses livres, l’intrépide d’Artagnan, le puissant Porthos, le raffiné et subtil Aramis. Je n’ose citer le noble Athos, parce qu’il est trop gentilhomme pour avoir son pendant dans l’Iliade. Mais ce n’est pas le fait d’une âme vulgaire que d’avoir su produire une figure de mine aussi haute, et, de même, ce n’est point un petit mérite que d’avoir composé ces quatre physionomies aussi pittoresques l’une que l’autre, quoique nettement distinctes, et de les avoir su conduire à travers les péripéties de l’action, sans que leurs traits s’altèrent ou sc confondc.nt une seule fois.
Les augures du roman d’analyse me diront que ce n’est là que de la littérature amusante. Mon Dieu, oui ! Mais j’avoue que cela me suffit. On ne lit généralement que pour s’amuser ou pour s’instruire. Si je veux m instruire, ce n’est pas au roman que je m’adresse, parce que les romanciers, qui ont parfois des clarté? de tout, n’ont de notion décisive sur rien. Ceuxlà surtout qui se piquent de reproduire la vie réelle
n’ont guère étudié que la surface des choses ; ils sont comme Victor Hugo, qui étudiait le vocabulaire de toutes les professions, se faisait une provision de termes techniques et les versait ensuite, par paquets, dans ses vers, sans les entendre. Pour s’instruire, il faut s’adresser à ceux qui savent. Or, la science, la philosophie, l’histoire, la critique ont produit, en ces derniers temps, des œuvres aussi profondes que solides, qui vous en apprendront plus en un jour que toute une bibliothèque de romans.
Si je veux me distraire des ennuis, des vulgarités et des sottises de la vie réelle, je n’ai pas besoin d’un livre qui m’y replonge, sous prétexte que c’est vrai. Il me plaît de prendre un roman qui me transporte dans un monde imaginaire où l’on me conte des histoires qui ne sont pas vraies, mais qui pourraient l’être. C’est affaire à l’auteur de doser dans la juste mesure la vraisemblance et l’aventure, de me peindre des héros en qui je reconnaisse des hommes, et de joindre, s’il en est capable, le charme du récit à l’originalité de l’invention. Colomba, de Mérimée, est un modèle du genre.
Alexandre Dumas a donné un cadre plus vaste à ses histoires, et comme il était naturellement exubérant, il a beaucoup péché par prodigalité. Il n’en
reste pas moins un maître glorieux entre tous, et tel de ses romans vivra, j’imagine, plus d’années que tant de prétentieux et prétendus chefs-d’œuvre d’observation ne compteront de jours.
janvier 1894.