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LA SUCCESSION DE M. RENAN

Le jour de la rentrée, je rencontrai M. de Mun dans les couloirs de la Chambre. « Voulez-vous, lui dis-je, faire quelque chose de très beau? — Dites I fit-il en souriant. — Présentez-vous à TAcadémie, pour le fauteuil de Renan I » Cette proposition l’étourdit. Il envisagea tout d’abord les obligations qui devaient en résulter pour lui. « Je ne puis, répondit-il après avoir réfléchi, m’obliger à faire l’éloge de Renan. » Ce n’était point cela précisément que je lui proposais, et l’éloge académique du défunt, de quelque éclat qu’il dut être revêtu, était le moindre intérêt de ma proposition. « Vous louerez en Renan, lui dis-je, ce qui mérite d’être loué ;

l’homme et l’écrivain. Mais vous ne louerez pas sa philosophie I Vous êtes l’antagoniste de sa doctrine : vous opposerez donc au septicisme qu’il a professé le cri de votre foi. "La nouveauté du spectacle et la qualité des acteurs vous feront un auditoire immense. Vous ne parlerez pas seulement à l’Académie, mais au monde, et j’ose dire que votre discours comptera parmi les manifestations les plus retentissantes et les plus profondes qui se soient entendues en ce siècle. » M. de Mun réfléchissait toujours. « Ce serait très tentant, en effet, dit-il; mais encore faut-il que je sois reçu. — Bah I lui répondis -je, ne supputez pas vos chances. Une entreprise comme celle-ci défie tout calcul. Puisque vous avez la gloire assez rare d’être un croisé dans un temps qui ne croit plus guère à rien, battez-vous et sus à l’infidèle I » Depuis lors, je demande de temps en temps à M. de Mun des nouvelles de sa candidature. Il sourit toujours et me répond ; « J’y pense I »

Il pensait à l’Académie depuis quelque temps déjà, et bien d’autres y pensaient pour lui. Bien que son nom ne figure pas dans la réserve des journaux qui posent et poussent les candidatures académiques, personne, à l’heure qu’il est, n’a de titres à balancer les siens. Il est académicien né, je veux dire qu’il appartient à l’élite des talents supérieurs

qui font à l’Académie plus d’honneur qu’ils n’en reçoivent. Le palais Mazarin ne serait qu’une succursale de la Société des gens de lettres, s’il ne rajeunissait incessamment sa gloire par l’accession de toutes les supériorités. L’éloquence politique est l’une de ses plus rares parures et, dans ce genre, le comte de Mun est vraiment un maître. Il est de ceux qui possèdent le magique pouvoir de suspendre à leurs lèvres les assemblées ou les foules, de faire passer sur elles le divin frisson qui serre la gorge et mouille les yeux, de fondre en eux l’âme des autres, au souffle ardent de leur parole, de les emporter, éperdues, dans un transport d’allégresse ou d’admiration. Depuis la mort de Gambetta, qui fut plus puissant, mais aussi moins égal, M. de Mun peut être considéré comme le premier des orateurs de la Chambre. Il réunit tous les dons classiques du genre, sans que l’impeccable correction de sa parole nuise à son action. La voix sonore et claire, l’élégance un peu hautaine de la tenue, l’aisance du geste, le mouvement contenu et pourtant vibrant de la phrase, tout est chez lui du style le plus pur, je dirais le plus académique, si le mot n’impliquait une sorte de défaveur. Si l’on excepte Berryer qui fut, dit-on, hors de comparaison, il vaut ou dépasse Montalembert, .Iules Favre, Dufaure, ces

académiciens d’hier, et j’imagine que ni M. Jules Simon, ni M. Émile Ollivier, ni M. Léon Say, ni le duc d’Audiffret-Pasquier, ni le duc de Broglie, parmi les vivants, n’hésiteraient à saluer en lui l’un de leurs pairs.

Donc, que M. de Mun se présente à l’Académie, rien de plus naturel ; qu’il y soit triomphalement élu, rien de plus légitime. Mais s’il y monte par l’escalier de tout le monde, c’est un événement de l’ordre le plus banal et qui ne vaut pas qu’on s’en occupe. Il peut faire l’éloge de M. Marmier ou de M. Camille Rousset, sans que je me dérange. Ce qui m’intéresse et ce qui, je pense, intéressera tout le monde, c’est qu’ayant à choisir entre trois fauteuils, il brigue la succession de Renan. L’Académie, grâce à Dieu, n’a de doctrine sur rien. Toutes les thèses sont égales devant elle : elle n’a de préférences que pour le talent. Elle élit indifféremment un évôque militant comme monseigneur Dupanloup, ou un librepenseur comme Littré. C’est en vertu de ce principe traditionnel et au nom de la même liberté qu’elle peut, sans choquer personne, donner M. de Mun pour successeur au suave iconoclaste qui écrivit la Vie de Jésus.

C’est chose aisée de louer Renan. Sa vie fut celle d’un sage, quelques-uns disent d’un saint. Son

génie d’écrivain est proprement une magie. Il a versé dans notre langue tout le suc des fleurs de Grèce et de Judée et jamais poète n’a fait chanter de plus douce musique aux oreilles des hommes. C’était assez sans doute pour la verve enthousiaste de ses panégyristes, et ils se sont acquittés de la tâche avec magnificence. Mais la plupart ont omis de rechercher quelles ont été dans l’état présent du monde, et quelles seront dans l’avenir les conséquences morales et sociales de l’œuvre de Renan, et c’est là pourtant le considérant le plus important du jugement que l’on doit porter sur lui. Un homme de goût qui serait en même temps un grand esprit et un grand cœur, un homme en qui vivent, palpitent et crient les douleurs de l’hunianité, paierait libéralement à l’excellence de l’artiste et au charme infini de l’œuvre d’art qu’il a laissée, son tribut d’admiration ; mais j’imagine qu’il opposerait de sévères revendications à cette apothéose.

Le ministre de l’instruction publique a dit de Renan « qu il a été l’un des plus puissants ouvriers de la révolution philosophique », M. Bourgeois est un sectaire qui a des lettres. Ce qu’il appelle révolution philosophique est proprement la conquête de l’âme moderne par le matérialisme. A ce point de

vue, l’éloge qu’il lui décerne n’est pas immérité. Il est certain que personne, depuis Voltaire, n’a plus efïicacement contribué à démeubler l’âme humaine des sentiments et des croyances que le christianisme y entretenait depuis dix-huit siècles. Lorsqu’il parut, l’irrévérence ignorante et gamine de Voltaire n’avait plus pour clients que des pharmaciens de province, et Renan n’était pas homme à rajeunir ces impertinences. Il était homme d’église, et c’est avec une onction toute sacerdotale qu'il composa son œuvre. Ce n’est pas une main de négateur effronté et sacrilège qu’il porte sur le temple ; mais la main d’un fils dont la raison révoltée n’a pas altéré le respect, et qui continue d’apporter ses offrandes au dieu déménagé. Il démolit le dogme en lui chantant des hymnes séraphiques ; il saccagea l’église en faisant pleurer sur elle toutes les harpes de Sion, et sur ces ruines embaumées de toutes les fleurs de son génie, il fonda un état d’âme qui n’est plus la religion, mais est encore une piété.

N’est-ce donc rien ? nous a dit à son tour M. Jules Lemaître, qui cinglait naguère d’une verve si fringante la « gaieté » philosophique de Renan et qui s’est montré hier le plus ému de ses panégyristes, « Il nous a montré qu’on pouvait cesser de croire aux dogmes des religions positives, sans pour cela

couper son âme du passé. 11 nous a appris à chérir quand même les mythes qui ont consolé et soutenu les hommes dans le cours des siècles ; il nous a appris à aimer les vertus et les rêves que la religion de nos pères a suscités dans des millions de têtes et de cœurs. » Et puis « croire que l’univers a un but qui est de devenir de plus en plus conscient ; croire au progrès indéfini par la science ; affirmer qu’une œuvre mystérieuse et bonne s’accomplit dans l’univers ; que la justice et le bien seront un jour pleinement réalisés, et, en attendant, y conformer notre vie, n’est-ce donc rien ? » Si fait ! c’est quelque chose pour les dilettantes de l’esprit, pour les délicats, les raffinés, les heureux, les savants, pour ceux qui n’ont point l’âpre souci de l’existence et qu’une culture supérieure a pourvus de cette morale aimable et distinguée qui est le code des honnêtes gens ; c’est quelque chose pour les philosophes qui ont su loger leur vie dans les temples sereins de la science et de la sagesse et qui regardent de haut la mêlée humaine. Ce n’est rien pour cet immense troupeau d’êtres bornés, grossiers, brutaux, dévorés de besoins, assoiftés de désirs, impatients de jouissances , inquiets , envieux , avides , désespérés , malades, en un mot, misérables, qu’on appelle h's hommes.

— La vie est bonne ! Amusez-vous et vive l’amour I — Ce couplet, que Renan aimait à chanter sous la rose, est le fond le plus certain de sa philosophie, et l’on ne peut nier que cet optimisme guilleret aille bien aux gens dont la vie est suffisamment ouatée. Renté, replet, béat, célèbre, populaire, membre de deux ou trois académies et sacré grand homme en tous lieux, choyé par les reporters et par les maîtresses de maison qui le servaient comme un plat de choix, le philosophe avait, en vérité, les meilleures raisons de trouver bon goût à la vie. Il eût pu songer sans doute que le monde est plein de pauvres diables qui ne sont point logés à la meme hôtellerie, et pour qui le Gaudeamus philosophique a moins de saveur. Mais c’est une idée qu’il n’a jamais retenue.

Il est sans regard pour les malheureux. Le monde spéculatif où il s’enferme n’a point vue sur la région sombre où règne le mal. Ne lui dites pas qu’il y a des galetas, des taudis, des charniers où grouillent des milliers et des milliers d’êtres que le froid paralyse, que la faim torture, que la maladie déforme, que le vice et la misère dévorent ; un pareil souci dérangerait la conception qu’il s’est faite des fins de l’univers. Voltaire disait du peuple : — « C’est de la canaille à laquelle il faut un aiguillon et du foin ! »

Renan pense de même, sans le dire. Il déteste les vulgarités démocraticjues et les tient à. 1 écart. Pourtant, c’est dans l’esprit simple et court de ce peuple que la semence de sa doctrine a le plus rapidement germé. L’appel aux jouissances terrestres a été entendu des multitudes et traduit suivant la loi de leurs appétits. Quand le spiritualisme disparaît de la conscience populaire, ce n’est pas la morale académique qui preud sa place. Le socialisme avec ses brutalités l’envahit tout entière, et l’on peut dire, en fin décompté, que le dernier mot de l’émancipation philosophique enseignée par Renan est l’avènement de la bestialité.

Que le philosophe, à bon droit, inquiet de cette émancipation grossière, réagisse contre ses effets en montrant à l’homme d’autres destinées, lointaines, mystérieuses , indéfinissables , mais certainement réconfortantes ; qu’il nous console d’avoir dépeuplé le ciel en nous assurant que ce n’est pas pour longtemps, qu’il y a en nous et autour de nous un Dieu nouveau, en voie de formation, lequel se façonne et s’achève tous les jours et qui sera bientôt parfait ; que la conscience de l’univers s’améliore, s’affine et s’épure incessamment, au point de devenir ellemême un mode de la divinité ; que les hommes enfin seront conduits par la seule loi du progrès à

devenir bons, beaux et purs comme Dieu même, c’est à merveille pour ceux qui ont le don de comprendre ces spéculations transcendantes ; mais pour les trois quarts des hommes, ce ne sera jamais que du galimatias. Tout ce qu’on en peut retenir, c’est que la science, à un certain degré, est moralisatrice et qu’elle confère à ceux qui la possèdent la jouissance d’un idéal de justice et de bonté qui constitue pour eux une loi morale aussi pure et aussi haute que celle que les croyants font remonter à Dieu. Mais outre que cette culture ne sera jamais que le privilège d’une élite, elle n’est point faite pour remplir le cœur humain. C’est assez que le savant souffre ou désire, pleure ou rêve, pour sentir que la science, qui prétend répondre à tout, ne suffît à rien.

Et c’est précisément parce que l’humanité ne peut se suffire qu’elle a le tourment de l’infini. L’aspiration religieuse est la protestation universelle de l’âme humaine contre les fatalités terrestres, et les religions qui en émanent ne sont que l’appel incoercible des malheureux contre les iniquités et les misères d’ici-bas. Quiconque souffre dans son cœur ou dans sa chair lève d’instinct la tête vers le ciel pour y chercher le secours dans l’épreuve et l’espoir des compensations éternelles. Ainsi faisait-on, du

moins, aux ôpocjuGS de foi iiaiv’'e ot forte, et ceux qui le font encore y trouvent un adoucissement certain à leur détresse. Les philosophes, les moralistes et les poètes nous ont-ils assez répété qu il n’est pas de bonheur qui dure, qu’il n’est pas môme de bonheur qu’on touche, sans qu’il s’évanouisse? Et, de fait, que vaudrait la vie, pour la plupart des hommes, si leur destinée est limitée tout entière à l’ascension de ce calvaire qui va de la naissance à la mort? Demandez à ceux qui aiment, surtout à ceux qui pleurent, si leur cœur ne bat pas pour l’éternité! Vous avez le droit de penser que ce sont là des illusions enfantines que la science réprouve et que la raison condamne : je ne crois pas que vous ayez le droit de le dire. Car la vraie fin de l’homme est le bonheur, et non la vérité; l’illusion devient alors sacrée, si c’est elle qui console et la vérité qui tue. Dévaster à plaisir Tâme humaine, couper en se moquant les liens qui la rattachaient au ciel, enseigner qu’il n’y a sur nos tètes que l’immensité vide, que la foi est une hallucination, la prière une folie, l’espérance un mensonge, que nous appartenons tout entiers à la terre et que rien ne survivra de nous, rien de ceux que nous aimions et que nous voulions revoir, que nous venons du néant pour retourner au néant,

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c’est là peut-être renouveler la philosophie, aux yeux des ministres du jour; mais c’est aussi faire œuvre d’assassin.

Je ne sais si M. de Mun réalisera l’idée que je lui ai soumise ; je sais seulement qu’elle est digne de lui. La cause spiritualiçte et chrétienne dont il est le plus brillant soldat vaut qu’il tente l’entreprise, et le moment est vraiment propice à cette fortune. Les nouveautés courent le monde ; tout se transforme ou périt en nous et autour de nous. Des générations nouvelles s’élèvent qui n’ont d’autre

patrimoine moral que la liberté de ne plus croire à %

rien. La société est le jouet et la proie de charlatanismes variés qu’on décore aveuglément du nom de progrès.

Ce qu’elle y a gagné, ceux-là seuls le pourraient dire qui en ont été les bénéficiaires. Mais nous ne voyons que trop ce qu’elle y a perdu. Eh bien I ce n’est pas une revanche vulgaire pour un catholique qualifié comme M. de Mun et parlant d’assez haut pour que le monde entier l’écoute, que d’opposer à ce dévergondage le rôle social des vieux principes et des vieilles croyances qui enseignaient le peuple autrefois et gouvernaient sa vie sans démuseler un vice. Dans la pratique de la vie, les systèmes ne valent que

par les bienfaits qu’on en retire, et peut-être n’est-il pas inutile de montrer que devant l’humanité qui souffre et veut être consolée, l’œuvre entier de Renan ne vaut pas la journée d’une sœur de charité.

27 octobre 1892.

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