Études et portraits
Le volume que je publie aujourd'hui vient s'ajouter à une collection déjà nombreuse. Il me semble pourtant que je le présente au public avec un peu plus de confiance que ses aînés, depuis que j'ai pu joindre à mon nom le titre que, dans ma vie de lettré déjà longue, j'ai le plus désiré, le seul que j'aie envié jamais à personne.
Quelques-unes des Études qui composent ce volume avaient précédé mon élection à l'Académie franraise; les autres l'ont suivie. Le lecteur ne s'en apercevra pas, je l'espère, du inoins à la différence des idées et des opinions. Tel que j'ai été adopté par ce corps illustre, tel je resterai. Être arrivé jusqu'à l'âge sérieux qui inspire si naturellement la fidélité, sans avoir rien changé à ses sentiments et à ses convictions d'autrefois, ce n'est plus là peut-être un mérite dont il soit très -habile de se prévaloir aujourd'hui ; mais je me croirais bien humble de m'en glorifier, n'en connais-
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saut pas de plus simple à concevoir, de plus facile à pratiquer.
Ce volume, le dernier venu de ma collection, et séparé du premier par un espace de vingt années, s'y rattache pourtant, sur certains points vivement, discutés de notre histoire révolutionnaire, par l'expression des mêmes idées. Les temps nesont plus les mûmes. La démagogie avait, il y a vingt ans, des représentants dans les assemblées qui suivirent la révolution de Février. L'attaquer dans ses terribles devanciers de 05, je ne dis pas que ce fût courir un risque quelconque; c'était comprendre du moins le péril dont la France électorale, loyalement consultée, avait sauvé le présent. Si je reviens aujourd'hui, par l'étude d'un livre éloquent1, aux thèses que je soutenais alors, c'est pour servir le même intérêt ; carie suffrage universel, dirigé et dominé parles préfets, n'a pas plus vaincu la démagogie par la dictature, qu'il ne l'avait complètement supprimée en 1 848 et en 1849 par le courageux elfort d'une assemblée libre. La démagogie ne meurt jamais. Elle veille, au bas et en dehors de toutes les institutions modernes, dans une minorité impuissante à les détruire, si elles sont bien défendues, capable pourtant de faire illusion sur sa faiblesse numérique, le jour où elle est maîtresse du pavé. (Test pour cela qu'il est toujours de saison de parler d'elle. Elle n'est pas seulement de fait, le jour où elle triomphe, la plus redoutable forme du despotisme sur la terre. Son souvenir l'ait peur à la liberté. Il faut donc marcher à
1 Voir les Études consacrées à la Révolution de M. Kdgar (juillet.
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elle, comme on va droit au fantôme, quand ces frayeurs, si facilement égoïstes et si perfidement caressées, deviennent un argument contre les libérales aspirations d'un peuple.
Tel est le but de quelques-unes des Études de ce recueil.
Je n'ai pas pensé, du reste, que la critique fût plus dispensée d'être conséquente dans la littérature que dans la politique ou dans l'histoire.
On a essayé récemment d'apprécier l'état des lettres en France, depuis l'époque qui a vu naître et s'établir lenouvel empire1. Ona demandéleuravis à des hommes de talent et d'esprit, qui ne pouvaient manquer de se tirer habilement d'une pareille difficulté. Des rapports ont été faits, à la suite de l'Exposition des produits de l'industrie. La littérature et l'industrie, « ce sont deux puissants dieux !... » Fallait-il les rapprocher? Les littérateurs vendent leurs produits, et encore pas toujours; ce n'est jamais la volonté qui leur manque. Cela fait-il qu'il n'y ait pas quelque distinction à marquer entre les citoyens de la république des lettres et les sujets du roi Coton? On ne s'y serait pas trompé autrefois.
Je sais qu'un noble esprit peut, sans honte et sans crime, Tirer de son travail un tribut légitime;
mais il ne serait jamais arrivé à Colbert de mettre
1 Recueil de rapports sur le progrès des lettres et des sciences en France; — publication faite sous les auspices du ministère de j instruction publique. — (A l'imprimerie impériale et chez Hachette. Paris, 1868.)
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une marque de fabrique sur An <lr orna que ou Tartuffe, sur la Princesse de Cièves ou les Satires.
Ce sont là des chefs-d'œuvre d'autrefois, nous diton ; parlez-nous du présent. Les hommes d'esprit qui se sont chargés d'en rassembler les produits littéraires étaient condamnés, par la nature même de ce travail, aux longueurs d'une énumération que tout leur mérite ne pouvait empêcher d'être, à certains égards, impuissante. Nommer tout le monde, c'était ne distinguer personne. Oublier quelqu'un, quelle injustice! Mais se refuser, dans une si vaste analyse, à chercher le lien qui rattache le mouvement des intelligences à la forme des institutions publiques, s'interdire l'examen des causes générales, c'était peut-être affaiblir et borner une pareille élude. Nous ne nous accoutumons pas à croire que le niveau intellectuel d'une époque ait notablement fléchi , sans qu'on nous donne, d'une telle décadence, des raisons qui vaillent la peine d'être produites. Nous les dirions quant à nous, si on nous les demandait, et bien franchement. Un mot y suffirait. La France littéraire ne peut pas plus se passer de liberté politique que la France industrielle ou parlementaire. Mens agitât molem... Il faut une àme à ces masses que l'esprit moderne a pénétrées et façonnées à son image, qui ne tiennent plus en rien du passé, et sur lesquelles les lois, les croyances, les prescriptions morales, les freins modérateurs, pas plus que les répressions césariennes, n'ont plus d'action véritable, si vous n'y mêlez dans une fort»1 mesure les garanties et les pratiques de la liberté. L'esprit moderne se défie de tout
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ce qui lui est imposé sans discussion, demandé sans mandat, retiré sans droit, retenu sans contrôle; défiance généreuse dont la pensée humaine s'est armée, il y a deux siècles déjà, quand le Discours sur la méthode établissait les bases du libre examen dans les questions philosophiques ; — défiance non moins salutaire aujourd'hui que l'émancipation des âmes ne laisse de prise qu'à la force brutale dans l'asservissement de l'humanité, si longtemps el si volontairement complice de ses maîtres.
J'ai essayé dans un des chapitres de ce volume, à propos d'un spirituel écrit1, de montrer comment je comprends « le progrès par la liberté, » le progrès des lettres aussi bien que des fabriques de toiles peintes, celui des idées aussi bien que des intérêts. Liberté du commerce, ai-je dit, liberté de la boucherie, liberté de la boulangerie, liberté des entrepreneurs de spectacles, soyez les bienvenues; votre nom nous plaît, vous êtes d'utiles libertés ; vous n'êtes pas la grande ! Vous êtes d'importants progrès ; vous n'êtes pas le vrai progrès. Un pays pourrait vous posséder toutes et n'en être pas moins entraîné, s'il n'était vraiment maître de sa destinée, sur la pente d'une décadence. On a trop vu, et récemment encore, après avoir cherché le progrès dans l'ordre des intérêts matériels par d'autres moyens que ceux des enquêtes publiques, — on a trop vu à quelles inextricables énigmes on était inévitablement acculé, dans quelles broussailles de chiffres problématiques et contradictoires pouvaient se perdre les meilleurs esprits.
1 Le Progrès, par M. Edmond About.
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Une pareille confusion est le résultat fatal de tout régime littéraire où la liberté ne vient pas apporter l'ordre par la lumière, la fécondité par l'inspiration indépendante, la distinction elle-même, je dis la distinction de la forme, par l'effet de cette vivifiante atmosphère où se produit ce qu'on a si bien nommé « la splendeur du vrai. »
Je ne distingue pas, entre les grands siècles littéraires, ceux qui ont brillé sous des rois ou qui ont illustré des républiques. Il suffit que le principe monarchique, même dans l'excès magnifique de son expansion, soit accepté par les idées et les mœurs d'une époque, pour que la littérature y trouve l'aliment de sa sincérité et de sa force. Louis XIV à ce point de vue vaut Périclès. Quelques flatteries n'y font rien. Qui songe aux dédicaces du grand Corneille? Qui reprocherait à Voltaire d'avoir flatté Frédéric, qui flattait Voltaire ? La postérité est juste ; elle ne regarde qu'aux monuments qu'a laissés le génie. Elle sait faire la part de la faiblesse humaine. Quand les grandes œuvres suivivent, c'est qu'un esprit libre les avait conçues; j'entends par là cette sorte d'indépendance relative qui est, à un moment donné, dans le courant des idées et des convictions d'un pays.
Ils ont beau faire ; tous les gouvernements à tradition suivent pius ou moins ce courant qui les porte, ou permettent de le suivre. Que peut Richelieu contre Descartes '.' Que peut Louis XV contre Montesquieu V Que pouvait la Restauration contre le mouvement qu'elle avait ramené et ranimé? Le suivre avec confiance, c'était s'assurer l'avenir ; c'était périr que de
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le combattre après l'avoir créé. Un homme d'esprit racontait, dans ce temps-là, les Aventures de la fille (Cun roi ; cette fille, c'était la Charte. Si on avait cru l'ingénieux historien, qui ne passait pas pourtant à cette époque pour un grand prophète, elle vivrait encore. Le pouvoir monarchique ni l'hérédité royale n'ont été, en aucun temps , des obstacles au développement des facultés littéraires d'un pays, non parce que les princes protègent mieux que d'autres les gens de lettres, mais parce qu'ils comprennent tous, pour peu qu'ils soient avisés et intelligents, qu'il faut compter avec l'esprit libre, et lui laisser quelque chose, si on ne veut pas lui tout donner. La condition la plus funeste pour la littérature d'un pays, c'est quand la tradition recule tout à coup pour ainsi dire, quand le progrès s'arrête, quand un régime d'exception vient interrompre une marche régulière, si mêlée qu'elle fût des incidents inévitables dans la vie des nations.
Je parle ici en thèse générale, sans aucun parti pris d'accuser mon siècle ou de décrier mon pays. J'ai dit ce qui a manqué depuis vingt ans, ce qui manque encore, je le crains, à l'essor des âmes. Rendez-leur l'air respirable et le champ libre, vous verrez que les généreuses traditions de nos trente années de gouvernement à ciel ouvert peuvent se renouer au temps actuel, sans le diminuer ni le compromettre. Pour ce qui me regarde, loin d'affecter le découragement que tant de défaillances justifient, tous les efforts de ma critique n'ont eu qu'un but, depuis un quart de siècle bientôt : donner confiance aux jeunes esprits, les attirer sur la
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trace des contemporains vieillis dans l'activité intelligente et indépendante, les rallier au culte des modèles consacrés et divinisés par l'admiration des âges. Sans me prosterner devant les modernes et sans adorer la littérature courante, je ne m'y suis pas résigné comme à un fléau. Je l'ai acceptée, telle qu'elle est, comme une espérance. Elle vaut mieux que sa renommée. Elle ira plus loin que ses détracteurs. Elle n'a pas cessé, môme parmi ces contraintes qui ont comprimé son essor, de représenter l'esprit moderne.
Pour la juger de ce point de vue, il ne faudrait pas s'arrêter exclusivement aux trois genres qui ont semblé plus particulièrement attirer les sollicitudes officielles, j'entends la poésie, le théâtre et le roman ; — genres assurément très-dignes d'intérêt et d'attention, mais plus ou moins atteints soit par l'indifférence injuste, soit par l'engouement irréfléchi de la foule; car l'un vaut l'autre pour la décadence, et, quand les âmes se retirent de Virgile, elles vont à Silius Italiens ou à Claudien; et il n'y a pas toujours si loin qu'on le croit, de la haute comédie, pour peu que les mœurs s'y prêtent, au Théâtre de la foire. Quoi qu'il en soit, ne juger de la littérature d'aujourd'hui que dans ces trois genres, serait-ce justice? Personne n'oublie que, depuis vingt ans, nombre d'esprits restés indépendants, et les plus anciens restés les plus jeunes, ont continué, dans la haute littérature, — histoire, mémoires contemporains, philosophie, les travaux qui avaient illustré leur vie et leur pays; que d'importants monuments d'érudition ont été con-
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struits à grands frais ; que d'éminents historiens ont demandé, les uns aux souvenirs de l'Empire et de la monarchie parlementaire, les autres aux archives d'État du temps de Louis XIV; ceux-ci aux annales de la France supérieurement comprises, ceux-là tantôt aux traditions des premiers siècles de l'Église, tantôt à de plus récentes, des inspirations d'une sagacité magistrale et parfois d'une véritahle éloquence. Et l'éloquence elle-même, pendant que tous ces travaux s'achèvent ou se produisent, l'éloquence politique, personne n'oublie le grand rôle qu'elle a joué durant ces vingt dernières années, grande d'abord dans sa faiblesse même et parmi les entraves qui l'arrêtaient ; — puis, plus tard, redevenue puissante du haut de la tribune redressée et reconquise par l'esprit du temps !
Quant à moi, toute cette série de mes écrits à laquelle j'ajoute ce nouveau volume, est la preuve, si modeste qu'elle soit, que ma persévérante sympathie pour les productions sérieuses de la littérature contemporaine, ne leur a jamais plus manqué que mon culte respectueux envers les chefs-d'œuvre consacrés par le temps. Le mépris est un mauvais conseiller. Ceux qui l'ont ïe plus affiché y renoncent un jour, quand ils sont de bons esprits, comme à la plus stérile et à la plus injuste des méthodes. Ne condamnons en masse ni une littérature, ni un genre, ni une époque. Toutes les époques littéraires, et les plus grandes, ont eu leur mélange et leurs degrés ; toute littérature a un sommet, un milieu et des bas-fonds. C'est bien là que la nature elle-même a pris la peine
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de marquer des différences et de constituer des classes, contre lesquelles l'égalité moderne ne peut rien. L'aristocratie des esprits, qui s'en effraye? Le livre d'or des patriciens de la pensée, qui voudrait y rayer un nom célèbre? qui ne voit aussi où commence, et dans quelles proportions s'étend la classe moyenne des écrivains ? S'il y a une basse classe dans la littérature, comme on le disait autrefois du peuple avec plus d'insolence que de prudence, s'il est des auteurs qui méritent d'être classés dans cette catégorie, ils ne sont plus le nombre; ils sont l'exception ; ils ne sont plus une multitude, vile ou non ; ils ont un signe, qui n'est pas toujours celui de l'infériorité intellectuelle, un signe qui les distingue tristement dans l'immense concert de la publicité littéraire: ils visent au succès sans se refuser le scandale, celui que la loi n'atteint pas, que les mœurs tolèrent en s'indignant et que la pudeur publique couvre plus ou moins de son manteau.
Je sais bien les noms que j'inscrirais surcettelisle, et quels prédécesseurs, souvent brillants, quelquefois illustres, je leur trouverais dans notre histoire. Maisvoici ceux que je condamnerais sans retour, et que j'exclurais sans pitié de ce chœur aimable ou redoutable que forment, dans l'Elysée littéraire, les élégiaques et les satiriques des grandes époques. J en exclurais ceux qui, dans la peinture des vices de la société ou de leurs propres vices, non-seulement ne se refusent pas l'orgueil ou le calcul d'un scandale profitable à leur renommée et à leur intérêt, mais ce qui est pire, s'associent de cœur à leurs créations les plus perverses,
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se font les complices volontaires de leurs plus détestables héros, y mettent leur âme et leur passion. Cette façon, si elle existe, de dresser devant le public des idoles de boue, drapées en héroïnes de roman, ou de se prendre d'amour pour la statue qu'on découvre provocante et nue, aux yeux de la foule, serait bien certainement le plus intime degré de l'art et reléguerait à jamais, dans la basse classe de la littérature, ces adorateurs de l'impudicité systématique. On verra bien pourtant dans plusieurs des chapitres de ce volume, quand je suis en face de vrais el sérieux peintres de la dépravation humaine, qui n'ont d'autre but que de la faire haïr et mettent un grand talent au service de cette intention, — on verra si je sais comprendre à quel rang il faut les placer, et si ma critique les condamne en les discutant.