‹ Études et portraitsChapitre 2 sur 24 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

Il faut que je dise avant tout, et le plus sincèrement du monde, la première impression qu'a fait naître en moi la lecture du recueil publié à Vienne par le chevalier d'Arneth : il m'a semblé entendre un nouveau témoin, suscité contre Marie-Antoinette, dans le procès contradictoire où sa mémoire est engagée depuis plus d'un demisiècle ; ce témoin, c'est sa mère ; cette mère, c'est un des

' Correspondance entre ces deux princesses, de 1770 à 1780, publiée à Vienne, par M. le chevalier Alfred d'Arneth, et à Paris, chez Yung Treuttel, un volume in-8, 1805.

plus grands noms du siècle dernier, un des plus imposants, des plus respectés. Ajoutons que c'est dans les archives d'État de l'Autriche et dans le cabinet même de l'empereur que l'auteur du Recueil est allé cherché ce témoignage et qu'il l'a trouvé. C'est un descendant direct de Marie- Thérèse, un arrière-petit-neveu de Marie-Antoinette qui Ta complaisamment fourni. L'auteur le constate en des termes qui ne peuvent laisser de doute à personne : « S. M. l'em- « pereur, dit-il, a mis à ma disposition non-seulement ceux « des écrits de Marie-Thérèse qui étaient aux archives de « l'État, ma,is de plus ceux qui étaient en sa possession « privée. Ce généreux exemple a trouvé peu d'imitateurs. . . » M. d'Arneth est bien exigeant ; nous verrons tout à l'heure qu'il n'a pas eu à se plaindre de sa récolte.

La correspondance entre Marie-Thérèse et sa fille se compose de cent soixante-trois lettres inédites, dont près de cent écrites par Marie-Antoinette, les autres par sa mère, le tout en langue française. Elle s'étend de 1770 à 1780, c'est-à-dire entre l'année du mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France et celle de la mort de l'impératrice. Aucun autre recueil n'est aussi riche en documents de cette sorte et de cette date. Celui du comte d'Hunolstein ne renferme que dix-sept lettres de Marie-Antoinette à sa mère, celui de M. Feuillet de Couches en a moins encore. Rapprochées des lettres venues de Vienne, les correspondances publiées à Paris ont donné lieu, nous dit-on, à des recherches d'authenticité qui n'embarrassent pas beaucoup, je le crois, les éditeurs français, et auxquelles le plus justement célèbre des deux est tout prêt à répondre. Quoi qu'il en soit, si les deux recueils qui ont paru en France ont le mérite d'embrasser dans leur ensemble une période de temps plus considérable et une variété de relations plus intéressante, l'ouvrage allemand, renfermé dans une époque relativement

restreinte, fournit à l'histoire, dans cette limite, plus d'informations instructives et y fait pénétrer plus de lumière.

J'ai dit l'impression que celte lumière avait d'abord produite en moi. Une grande princesse, une mère, dont le témoignage n'eût été reçu devant aucun tribunal sur la terre, venait accuser sa fille infortunée devant l'histoire. Mais bientôt, en y songeant mieux, la conviction qu'un pareil calcul d'accusation posthume n'avait pu entrer ni dans l'âme du jeune souverain qui avait ouvert ses archives privées, ni même dans l'esprit du savant et honorable éditeur qui en avait livré le secret au public ; cette conviction, dis-je, a calmé mon impression et dissipé les nuages qui avaient obscurci mon jugement. 11 fallait voir clair avant de juger.

La correspondance d'une mère avec sa fille n'est jamais une chose simple, quand cette fille est mariée, surtout quand elle est loin, qu'elle vit à l'étranger, que tout a changé autour d'elle, non-seulement la famille, mais le pays, la langue, les mœurs, les usages, les modes, jusqu'aux idées et aux sentiments. Madame de Giignan s était alliée à une famille française ; et pourtant de Paris aux Rochers, de Bretagne en Provence, que de différences à observer! que de nuances à ménager ! que de particularités ! qued'écueils ! Comme la plume de madame de Sévigné les aborde tour à tour ou les tourne habilement ! Comme elle est à l'aise dans ces défilés ! Maintenant, ce n'est plus une intendante de province qu'il s'agit de diriger ou de conseiller : c'est la Dauphine de France, c'est la reine. Et vous n'êtes plus une aimable veuve, absolument maîtresse de votre temps, partageant vos loisirs entre un hôtel à Paris et un château en Bourgogne ; vous êtes l'inipératricereine, la souveraine d'un grand empire, longtemps rival, allié récent, et douteux ami du pays qui a donné un

trône à votre fille. Qui ne voit d'ici que cette correspondance, si simple à première vue, d'une mère avec sa fille, prend tout à coup, par les circonstances qui viennent d'être signalées , des proportions d'une délicatesse infinie et d'une, importance redoutable ? Marie- Thérèse a marié sa fille au Dauphin de France. Je ne veux pas croire, comme un éminent historien l'a écrit, qu'elle a, pour ainsi dire, imposé ce mariage au gouvernement français1. Ce qui est certain, c'est qu'elle en a fait trèslégitimement un des ressorts de sa politique, etqu'ayantbesoin de s'appuyer sur le cabinet de Versailles, elle a trouvé utile à ses desseins d'y entrer par cette porte si facilement ouverte. Une mère qui donne sa fille à un mari ne lui livre jamais celte chère âme tout entière. Quand c'est à un royaume qu'elle la donne, elle en retient le plus qu'elle peut danssonintérêt, qui est celui de l'État, si elle est une vraie reine, comme était Marie-Thérèse. Il n'y a pas de mariage entre princes et princesses sans une dose de politique; et quelle est l'alliance politique qui ne tire à elle tout ce qu'elle peut ? L'histoire est pleine de ces transactions entre la confiance qui donne et l'intérêt qui retient.

Ne prenons qu'un exemple entre beaucoup d'autres pour marquer ces difficultés de l'équilibre où une mère, qui est reine, est condamnée à rester entre sa tendresse et son intérêt, entre sa dignité maternelle et sa politique personnelle. Marie-Antoinette était arrivée à la cour de France dans ce que j'appellerai le paroxysme de rabaissement public sous le règne de Louis XV, en pleine dictature de la comtesse du Barry. La France, qui est un pays d'honneur, a de ces crises dans son histoire. File fait des révolutions pour s'en relever, ou elle y retombe pour un temps quand elle est lasse des révolutions. En 1770, la mai-

1 Voir le tunic XVI de l'Histoire de France, de Henri Martin, page 272.

tresse régnante n'est plus même cette fière élégante que Marie-Thérèse, dans la première effusion de sa gratitude, au début de la guerre de Sept ans, avait appelée « sa chère amie. » La marquise de Pompadour est morte. Jeanne Vaubernier lui a succédé, et on disait alors plaisamment que le roi, en la prenant, « avait succédé à toute la France.» Peu après, Choiseul était disgracié. Maupeou fabriquait son Parlement, et insensiblement à l'horizon, dans les brumes du nord, on pouvait voir poindre déjà le premier essai de ce fatal partage de la Pologne où la grande Marie-Thérèse ne devait entrer que contrainte et forcée, disait-on, mais avec une des plus riches parts de la dépouille.

Continuons. La jeune Marie-Antoinette est en France. Elle a quinze ans, un cœur fier, une âme honnête. Elle a cette pureté de mœurs dont sa mère, la vertueuse et féconde épouse de François de Lorraine, avait donné l'exemple à tous les siens, et il lui est difficile de comprendre au premier abord la nuance des égards et des respects qui sont dus à cette reine de pacotille qu'elle trouve établie à Versailles. Elle y résiste, avec un peu d'ignorance d'abord, car elle ne comprend pas les recommandations assez détournées de sa mère; puis, avec une certaine fierté filiale, quand elle a compris. C'est presque au début de cette correspondance que nous rencontrons ce désagréable incident; il donne, à mon sens du moins, le secret et l'explication de bien des mercuriales plus politiques que maternelles dont ce recueil est rempli.

«... Mercy me mande, écrit Marie-Thérèse (de Schœnbrunn, le 17 août 1771), que vous avez déjà, sur son conseil, commencé à traiter poliment le parti dominant et même adressé quelques propos vagues, ce qui a fait un effet merveilleux. Je ne m'étends plus sur ce chapitre :

Mercy est chargé de vous parler clair; je suis seulement charmée que vous vous êtes prêtée si promptement à son conseil. Je suis toujours sûre du succès si vous entreprenez une chose , le bon Dieu vous ayant clouée d'une figure et de tant d'agréments, jointe avec cela votre bonté, que les cœurs sont à vous si vous entreprenez et agissez ; mais je ne puis vous cacher pourtant ma sensibilité. Il me revient de toute part, et trop souvent, que vous avez beaucoup diminué de vos attentions et politesses à dire à chacun quelque chose d'agréable et de convenable, de faire des distinctions entre les personnes. On dit que vous vous négligez beaucoup sur ce point; on l'attribue à Mesdames (les filles de Louis XV), qui jamais ont su s'attirer l'estime et la confiance...»

Marie-Antoinette a-t-elle compris le sens de ces phrases : Traiter poliment le parti dominant et faire des distinctions entre les personnes? Pas trop d'abord ; aussi répond-elle, le 2 septembre suivant, avec un peu d'incertitude et de confusion : «... Je suis au désespoir que vous pouvez ajouter foi à ce que l'on vous dit que je ne parle plus à personne ; il faut que vous ayez bien peu de confiance en moi pour croire que je sois assez peu raisonnable pour m'amuser avec cinq ou six jeunes gens, et manquer d'attention pour ceux que je dois honorer... » Puis, soit qu'une nouvelle lettre de sa mère (non publiée) vienne en aide à son intelligence, soit que l'ambassadeur de Marie-Thérèse, qui joue le rôle d'un conseiller bienveillant et qui est en réalité un observateur [il us que sévère, soit que Mercy ait parlé, le 17 septembre la Pauphine écrit :

« Vous me permettrez de m'excuser sur tous les points que vous me mandez. Premièrement je suis au désespoir que vous ajoutiez foi à tous les mensonges qu'on vous

mande d'ici, de préférence à ce que peut vous dire Mercy et moi. Vous croyez donc que nous voulons vous tromper. J'ai bien des raisons de croire que le roi ne désire pas de lui-même que je parle à la Barry, outre qu'il ne m'en a jamais parlé. Il me fait plus d'amitié depuis qu'il sait que j'ai refusé, et si vous étiez à portée de voir comme moi tout ce qui se passe ici, vous croiriez que cette femme et sa clique ne seraient pas contentes d'une parole, et ce serait toujours à recommencer. Vous pouvez être assurée que je n'ai pas besoin d'être conduite par personne pour tout ce qui est de l'honnêteté...

il Pour vous faire voir l'injustice des amis de la Barry, je dois vous dire que je lui ai parlé à Marly ; je ne dis pas que je ne lui parlerai jamais, mais ne puis convenir de lui parler à jour et heure marqués pour qu'elle le dise d'avance et en fasse triomphe. Je vous demande pardon de ce que je vous ai mandé si vivement sur ce chapitre ; si vous aviez pu voir la peine que m'a fait votre chère lettre, vous excuseriez bien le trouble de mes termes, et vous croiriez bien que, dans ce moment comme toute ma vie, je suis pénétrée de la plus vive tendresse et la plus respectueuse soumission pour ma chère maman. »

Ainsi elle se révolte à la fin, avec quelle douceur, on le voit assez ! mais son style y gagne ; il est plus net et plus ferme ; il a plus d'accent, de personnalité ; nous sortons des enfantillages des premiers mois de cette correspondance dont un des fac-similé (daté du 9 juillet 1770) ne nous donne pas non plus une très-haute idée de l'éducation calligraphique de celle qui devait laisser le plus touchant autographe qui existe au monde1. Quelques jours après cette vive réponse de Marie-Anîoinette, nouvelle

1 L'admirable lettre à Madame Elisabeth, le 16 octobre 179,".

lettre de l'impératrice ; et cette fois, malgré les ménagements que la mère emploie en commençant, la souveraine prend bientôt le dessus ; son mécontentement éclate, et la férule se sent au bout de sa main royale.

«... Madame ma cbère fille, j'ai vu Viquemont et Mercy; tous doux m'ont comblée de consolations, en m'assurant que vous êtes en bonne santé, et bien gaie et contente et aimée. Le dernier m'a dit de vous avoir vue en particulier à deux reprises et assez longtemps. Je vous en sais bon gré d'avoir changé selon mes souhaits, de voir plus familièrement ceux qui viennent d'ici ; mais il a confirmé ce que toutes les lectures disent , que vous n'agissezque par vos tantes (les filles de Louis XV). Si vous voulez lire mes instructions, vous verrez ce que je vous ai marqué sur ce chapitre. Je les estime, je les aime, mais elles n'ont jamais su se faire aimer ni estimer ni de leur famille ni du public, et vous voulez prendre le même chemin. Cette crainte et embarras de parler au roi, le meilleur des pères, celle déparier aux gens à qui on vous conseille de •parler! Avouez cet embarras, cette crainte de dire seulement le bonjour; un mot sur un habit, sur une bagatelle vous coûte tant de grimaces, pures grimaces ; ou, c'est pire, vous vous êtes donc laissée entraîner dans un tel esclavage, que la raison, votre devoir même, n'ont plus de force de vous persuader. Je ne puis plus me taire, après la conversation de Mercy, et tout ce qu'il vous a dit, que le roi souhaitait et que votre devoir exigeait, vous avez osé lui manquer; quelle bonne raison pouvez-vous alléguer? Aucune. Vous ne devez connaître ni voir la Barry d'un autre œil que d'être une dame admise à la cour et à la société du roi. Vous êtes la première sujette de lui, vous lui devez obéissance et soumission ; vous devez l'exemple à la cour, aux courtisans, que les volontés de votre maître s'exécu-

tent. Si on exigeait de vous des bassesses, des familiarités, ni moi ni personne pourrait vous les conseiller, mais une parole indifférente, de certains regards, non pour la dame, mais pour votre grand-père, votre maître, votre bienfaiteur! et vous lui manquez si sensiblement dans la première occasion où vous pouvez- l'obliger et lui marquer votre attachement, qui ne reviendra plus de sitôt... »

Un mois plus tard (31 octobre 1771), bien qu'elle reconnaisse que sa fille a fait une bonne défense en répondant ta ses reproches (la lettre manque), l'impératrice revient sur le compte des tantes, et elle y met cette fois une émotion qui ne laisse pas, si injuste qu'elle soit, de nous toucher :

« Je n'ai pas trouvé mauvais que vous vous êtes défendue vivement sur le sujet de ma dernière lettre. Tout ce ce qui me marque votre sensibilité et votre candeur m'est cher ; mais épluchez un peu, si c'était plutôt impatience que sensibilité sur mes remontrances; mais ce qui m'a fait de la peine et m'a convaincue de votre peu de volonté de vous en corriger, c'est le silence entier sur le chapitre de vos tantes, ce qui était pourtant le point essentiel de ma lettre, et qui est cause de tous vos faux pas. Dans le reste c'est sur ce point, ma chère fille, que vous me devez suivre et me mettre au fait. Est-ce que mes conseils, ma tendresse, méritent moins de retour que la leur! J'avoue, cette réflexion me perce le cœur. Comparez quel rôle, quelle approbation ont-elles eu dans ce monde ; et, cela me coûte à Je dire, quel est ce (celui) que j'ai joué?... »

On sait le mot si fier que répondit Mirabeau à un courtisan qui lui disait : « Vous vous jugez donc bien supérieur à nous? — Je ne me juge pas, monsieur, je me com-

pare. » Marie-Thérèse fait le môme raisonnement, avec la même modestie liautaine et la même confiance dans sa grande renommée. Elle se glorifie parce qu'elle se compare. « Cela me coûte à dire, » est un mot sublime. Cette concession faite à la jalousie légitime d'une mère et à l'orgueil d'une telle reine, — voyons, était-il bien raisonnable, daus ce noviciat de sa fille à la cour de France, où elle n'eut dès l'abord d'autre compagnie que les tantes de son mari, de la tourner contre ces princesses plus que respectables, dont la séduction ne pouvait être un si grand danger pour sa jeunesse? Car, chose singulière, et qui prouve à quel point Marie-Thérèse était mal informée, — tandis qu'elle reproche à sa fille de se livrer à l'influence de ses tantes, à Versailles on lui faisait un reproche tout contraire. Au fait, la Dauphine n'éprouvait aucun entraînement pour ces vénérables filles de Louis XV, une seule exceptée, madame Victoire, qui lui témoignait une amitié véritable, absolument exempte de. toute ambition politique. Madame Victoire avait même cherché à lui procurer quelques distractions dans la société d'une de ses dames. On y avait soupe et dansé. Mais bientôt, dit madame Campan, l'abbé de Vermont s'était opposé à cette licence, et madame de Noailles y avait mis bon ordre. La liaison avec madame Victoire ne dura pas. De quoi donc se plaignait Marie-Thérèse? Il nous est à peu près impossible de le comprendre. Elle veut que la Dauphine se rapproche davantage du roi, sous la protection et presque sous l'éventail de la favorite; et elle l'éloigné de lui, autant qu'elle le peut, en lui prêchant la défiance quand il s'agit des filles du roi. Marie-Antoinette mit plus de conséquence dans sa conduite. Ces liens que sa mère voulait briser, elle les dénoua peu à peu, avec une délicatesse infinie (nous l'avons assez montré en étudiant la collection française); et en môme temps elle manœuvra de manière à tenir la balance

au moins égale entre la politique de l'impératrice et, son honneur propre : pour une Dnnphine de dix-sept ans, cela n'était pas trop maladroit.

« ... Madame ma très-chère mère, je ne doute point que Mercy ne vous ait mandé ma conduite du jour de l'an (1772), et j'espère que vous en aurez été contente. Vous pouvez bien croire que je sacrifie toujours tous mes préjugés et répugnances, tant qu'on ne me proposera rien d'affiché et contre l'honneur .Ce serait lemalheurde ma vie, s'il arrivait de la brouillerie entre mes deux familles. Mon cœur sera toujours pour la mienne, mes devoirs ici seront bien durs à remplir »

Marie-Thérèse répond le 15 février :

«... Je vous envoie sur cette feuille à part par Mercy ma réponse sur la vôtre du 21 janvier où vous me marquez de vous avoir exécutée le jour de l'an à suivre mes conseils. L'effet a marqué que ces conseils étaient bons, et vous m'avez fait rire de vous imaginer que moi ou mon ministre pourraient jamais vous donner d,es conseils contre l'honneur : pas même contre la moindre décence. Voyez par ces traits combien les préjugés, les mauvais conseils ont pris sur votre esprit. Votre agitation après ce peu de paroles, le propos de n'en plus y venir, font trembler pour vous ; quel intérêt aurais-je que votre bien et celui même de votre État, le bonheur du Dauphin et le vôtre? La situation critique où vous et tout le royaume et la famille se trouvent, les intrigues, les factions ; qui peut vous conseiller mieux, mériter votre confiance que mon ministre, qui connaît à fond tout l'État et les instruments qui y travaillent? Il n'a d'autre objet plus intéressant, et je puis dire le seul, votre bonheur. Son attachement, sa capacité, devraient

vous tranquillisera vous en servir, comme d'une ressource dans loutes les différentes occasions où vous pourriez vous trouver, mais il ne suffit pas de l'entretenir seulement : il faut suivre tous les conseils sans exception qu'il vous donnera : il faut, par une conduite compassée et suivie, vous mettre à même de suffire à tout. Le roi est âgé, les indigestions dont il souffre ne sont pas indifférentes : il peut arriver des changements en bien et en mal avec la B***,

avec les ministres

« ... Je vous répète, ma chère fille, si vous aimez de suivre mon conseil, c'est de suivre sans hésiter et avec confiance tout ce que Mercy vous dira ou exigera ; s'il souhaite que vous répétiez vos attentions vis-à-vis de la dame ou d'autres, de le faire, d'être persuadée qu'il sait mieux que vous tous les ressorts dont on se sert pour brouiller les choses... »

Les relations avec madame Du Barry n'étaient qu'une des mille difficultés auxquelles devait pourvoir la sollicitude de Marie-Thérèse, et je suis loin de prétendie qu'il n'y eût un fond de raison pratique dans les recommandations qu'elle adressait à la fierté et à l'innocence de la jeune Dauphine. C'est le ton que je blâme. Aussi, quand j'ai insisté sur ce grave incident de la correspondance de l'impératrice avec sa fille, dans les premiers temps, c'est qu'il est pour moi comme une des clefs qui doivent nous l'ouvrir. Il en explique la forme si souvent amère, l'accent irrité, la partialité tout allemande, les capitulations inexplicables, l'acharnement à servir d'écho aux commérages et aux calomnies des salons dorés. Une mère n'a pas tort impunément. On devine pourtant qu'il existe entre cette jeune femme inexpérimentée et cette grande souveraine, des intermédiaires prévenus que ce n'est pas le moment d'accuser ni même de nommer (cette correspondance du

moins ne renferme contre eux que des indices) ; mais quand Mercy est présenté à Marie-Antoinette comme le seul conseiller possible et permis de sa vie publique et privée, comment ne pas soupçonner que c'est lui qui inspire à sa souveraine ces préférences compromettantes ou ces exclusions injurieuses dont ses lettres sont remplies ? Marie-Antoinette, elle, n'a pas trop l'air de le comprendre. Elle invoque parfois, pour sa défense devant sa mère, le témoignage du ministre allemand lui-même. Elle est déjà bien Française en ce point, c'est-à-dire crédule et confiante jusqu'à la duperie. Sur d'autres points, qui touchent aux fines délicatesses du cœur, elle le sera toujours.

La correspondance de Marie-Thérèse avec Marie-Antoinette peut être divisée en trois périodes, presque plus distinctes par le ton des lettres de la mère à sa fille, que parles dates mêmes. La première, que j'arrêterais à la mort de Louis XV (de 1770 à 1774), aurait plus particulièrement le caractère que j'ai signalé dans les fragments qui précèdent. La seconde irait de l'avènement de Louis XVI jusqu'en 1778, au moment où la mort de l'Électeur de Bavière inspire à Joseph II, le frère aîné de Marie-Antoinette, l'idée d'envahir et de s'approprier cette riche succession. La troisième période serait presque tout entière, et jusqu'à la mort de Marie-Thérèse, consacrée à cette querelle entre L'Autriche et la Prusse qui se termina., comme on sait, par la paix de Teschen, et à laquelle Frédéric II, par regret sans doute de n'avoir pu tirer l'épée, donna un singulier nom, « la guerre de plume. » Celle de Marie-Thérèse n'y fit pas défaut, fresque la moitié des lettres de cette souveraine, publiées dans le recueil du chevalier d'Arneth, se rapportent à cette période.

Ai-je besoin de le dire ? Selon que Marie-Thérèse parle à sa fille, Française encore novice et Dauphine un peu

timide, ou à la reine de Fronce ayant atteint sa vingtième année et déjà acclimatée à son grand rôle, ou enfin à l'utile alliée qu'elle convoite dans le grave conflit où l'ambition de Joseph l'entraîne un moment, — suivant le temps, disons-nous, le ton est différent. On peut signaler une sorte de persécution dans les lettres qui appartiennent à la première époque, et dans le temps même où Marie-Antoinette, encore indécise dans sa nouvelle famille, a le plus besoin d'être ménagée. J'en ai montré l'esprit sur un point principal. Il en est bien d'autres ; quelques-uns sans doute où la saine raison de l'impératrice, son bon sens pratique et son désintéressement maternel éclatent par des conseils admirables, un vrai code de la souveraineté intelligente et honnête ; d'autres, au contraire, où cette persécution sous forme de mercuriales tourne au « rabâchage. » On regrette d'écrire un pareil mot à propos d'une pareille femme. Le mot lâché, on le trouve juste et on le laisse. «... Mercy est content de vous;... suivez les conseils de Mercy ;... on est étonné que vous voyez si rarement cet ambassadeur... » — « Vous montez trop souvent à cheval; ... je crains que le carnaval et le monter à cheval qu'on marque en toutes les gazettes, que vous continuez dans le froid au manège, n'ait mis un retard; je crains

que votre teint et même la taille n'en souffrent »

Nous n'insisterons pas sur ce reproche de maternité tardive que Marie-Thérèse, et pour cause, n'épargne pas à sa fille ; sa fille lui répond un jour, en 1775, après cinq ans de mariage : « La nonchalance yiest sûrement pas démon côté. m — « N'adoptez pas la légèreté française; restez bonne Allemande, écrit encore l'impératrice (en février 1771, et bien d'aulres fois). On est étonné du peu d'empressement et de protection que vous avez pour les Allemand-s... Ne soyez pas honteuse d'être Allemande jusqu'aux gaucheries » A tous ces reproches, dont

quelques-uns couvrent des pages entières, Marie-Antoinette répond avec timidité dans les premiers temps, puis avec plus d'assurance, et enfin, surtout pendant les deux dernières périodes de cette correspondance, avec une douceur fière par instants, toujours supérieure, ou par un silence où il n'entre pas autant de contrition que de respect : « Je serais bien fâchée, écrit-elle (avril 1771), si les Allemands étaient mécontents de moi. J'avouerai que j'aurais parlé davantage à M. de Paar et au petit Starhemberg s'ils avaient meilleure réputation ici... » — « On me ferait grande injustice (décembre 1772) de croire que j'ai de l'indifférence pour ma patrie ; j'ai plus de raison que personne pour sentir tous les jours le prix du sang qui coule dans mes veines ; et ce n'est que par prudence que dans quelque occasion je n'en fais pas sentir toute la valeur... » Sur le fait de l'équitation, elle écrit (môme date) :

« Je soupçonne qu'on vous en aura dit sur mes cavalcades plus qu'il n'y en a. Je vais, ma chère maman, vous dire la vérité tout entière. Le roi et M. le Dauphin ont plaisir de me voir à cheval. Je ne le dis que parce que tout le monde s'en est aperçu ; surtout pendant le voyage de Compiègne ils ont été enchantés de me voir l'habit d'équipage. Quoique je dois avouer que je n'ai pas eu de peine de me conformer à leur goût, je puis néanmoins assurer que je ne me suis jamais laissée emporter à la poursuite delà chasse, et j'espère que, malgré mon étourderie, je me laisserai toujours arrêter par des gens sensés qui m'accompagnent, et ne me fourrerai jamais dans la bagarre. Je n'aurais pas cru qu'on eût pris pour un accident ce qui m'est arrivé à Fontainebleau ; on trouve de temps en temps dans la forêt de grandes pierres de grès ; dans un de ces endroits, en montant autres-petit pas, mon cheval, ne voyant pas une de ces pierres, qui était cou-

verte de sable, a glissé ; j'ai fait un mouvement qui l'a retenu et j'ai continué... »

A celte charmante confession, savez-vous ce que répond Marie-Thérèse?

« Vienne , le dernier de l'an 1772.

« Ce que vous me dites pour excuse de m'avoir

manqué de parole, de courir à cheval à la chasse, aurait été en règle, si avant un an ou peut-être plus tôt vous me l'auriez marqué à la première fois que vous l'avez fait: votre candeur, votre tendresse, auraient diminué le petit manque de parole ; mais l'ayant dû apprendre par les gazettes, j'avoue que cela m'est sensible, et jette une ombre pour Vavenir sur votre confiance vis-à-vis de moi. Un tel oubli ne peut servir d'excuse, car c'est de cet oubli dont j'ai à me plaindre. Pourquoi voudrais-je vous priver d'un plaisir si innocent, moi, qui donnerais ma vie pour vous en procurer, si je ne craignais les suites? Les jeunes gens ne restent jamais à une certaine mesure dans leurs amusements. Je prévoyais alors que vous en feriez de même. Je n'ai plus rien à redire, dès que le roi et le Dauphin l'approuvent : vous n entendrez plus un mot là-dessus de ma part; mais dont je suis sensible, c'est de votre silence. »

Marie-Thérèse se vante. Elle reviendra plus d'une ibis, dans la suite de sa correspondance, sur les chasses de sa fille ; elle remontera encore sur son « dada. » En attendant, la Dauplnne lui répond, comme nous avons dit qu'elle savait répondre, avec une douceur confiante quj semble l'accent naturel d'une bonne conscience : « Vous me punissez bien d'un oubli ; sur toute chose, écartez cette vilaine ombre sur ma confiance; elle ferait le malheur de

ma vie. Je vous ai bien dit la vérité sur l'approbation du roi et de M. le Dauphin ; il est vrai qu'il n'y a pas grand mérite à ma complaisance... Je n'oserais pas dire que je vais sagement achevai, si je n'avais le témoignage de mes deux écuyers qui ne me quittent jamais et qui sont des gens bien graves et bien raisonnables... » A partir de ce moment, et comme si cette émotion de la jeune princesse avait gagné Marie-Thérèse, le ton général de cette correspondance s'adoucit et s'égalise pour ainsi dire : il est plus indulgent du côté de la mère, plus ferme dans les lettres de la fille. On dirait que c'est l'assurance de la jeune Dauphine qui produit l'adoucissement de la fière impératrice... « Ma chère fille, ne dites pas que je gronde, que je prêcbe, mais dites : Maman m'aime bien et est continuellement occupée de moi et de mon bien-être... Je ne garde jamais aucune rancune, ni verschmach ; quand j'ai dit ces choses, cela me suffit: je suis sincère et exige une grande exactitude de sincérité et candeur vis-à-vis de moi... »

Restons-en là pour un instant. J'ai montré, dans la première période de cette correspondance, la dureté des reproches et des conseils adressés par Marie-Thérèse à sa fille, s'adoucissant peu à peu et se fondant pour ainsi dire dans la douce résistance de la jeune Dauphine. Pendant la période qui nous reste à étudier, celle qui commence à la mort de Louis XV (1774), l'alternative est différente ; les lettres de l'impératrice, dans les premiers temps, sont encourageantes, presque flatteuses ; elles reprennent bientôt le ton du mécontentement et du blâme, pour le quitter tout à fait entre 1778 et 1780, quand la périlleuse intrigue de Bavière rend plus nécessaire à la mère de Joseph II de s'appuyer sur le crédit de la reine de France que de sermonner sa fille.

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