SEPTEMBRE J8GC
Je voudrais bien ne donner à croire à personne que je poursuis, dans l'examen des lettres récemment publiées de madame Swetchine, pour échapper à l'embarras du sujet, le puéril succès d'un paradoxe. C'est très- sérieusement que, me trouvant en face de cette grande dévote et frappé du ton de ses dernières lettres, j'ai cherché par quels côtés sa dévotion se rattachait aux plus généreuses inspirations de l'esprit moderne, j'entends le respect de l'humanité tel que la philanthropie du siècle l'enseigne à ceux qui n'en trouveraient pas la leçon dans l'Évangile, où elle est partout; j'entends également le souci sévère et jaloux des droits de la conscience humaine, aussi loin qu'ils peuvent s'étendre dans l'ordre religieux, moral ou politique.
Plus j'ai étudié l'ensemble de celte vaste correspondance où madame Swetchine revit tout entière, plus je me suis convaincu qu'elle avait réellement ce sentiment et ce goût de l'esprit nouveau. 11 lui était bien permis seulement d'en déplacer quelque peu la date, puisqu'elle en puisait directement l'inspiration dans l'Evangile de Jésus-Christ. Son libéralisme remontait aux apôtres. Elle s'étonnait qu'on fit tant de façons pour remonter à 89. Voici, par exemple, et bien peu de temps avant sa mort, ce qu'elle écrivait à
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Rf. de Tocqueville, après avoir lu son beau livre sur l. Ancien régime et la Révolution :
« Parmi tant de pages que j'ai notées ou extraites, lui dit-elle, combien je vous ai su grëdes admirable* cinq ou six lignes sur 89, que tant de vos amis politiques désertent aujourd'hui et désavouent ! Votre incorruptible et rigide impartialité donne bien des armes à ceux qui lui restent fidèles1
« Une des plus grandes réflexions, ce me semble, que suggère l'histoire, c'est que tout ce qui a affranchi les peuples et servi leur bien-être a été arraché au pouvoir, et qu'enfin c'est du temps seul que les plus justes droits reçoivent une sanction finale
« J'ai de grandes révoltes contre les violences de la force brutale ; mais ce qui m'émeut presque autant, ce sont les grandes injustices au soleil, consenties même par les meilleurs, comme l'esclavage à tous ses degrés ; c'est l'état normal de la vexation, une régularité apparente, et un peuple foulé ne comptant pas plus dans son bien-être que dans ses droits ; et tout cela, non pas dans un coin de terre obscur, dans la nuit de l'ignorance, mais au milieu de toutes les glorifications du dehors. C'est un peu ce que vous venez de faire passer sous mes yeux. Eb bien ! à ces tableaux-là, j'avoue que je perds pied, et que les époques où cette cruelle inégalité s'efface me paraissent offrir d'amples compensations. Je n'ai jamais pu prendre à la poésie du moyen' âge, pas même à ses poèmes ; jugez de
1 « . . . Temps de jeunesse, d'enthousiasme, de fierté, de passions généreuses et sincères, dont, malgré ses erreurs, les hommes conserveront éternellement la mémoire, et cpii, pendant longtemps encore, troublera le sommeil de tous ceux qui voudront les corrompre ouïes asservir... » C'est à ces lignes du livre de M. de Tocqueville que madame Swctchine fait allusion.
ses institutions ! Les hauts faits, les grands et beaux sentiments s'y montrent, comme le bien-être, comme l'air respirable, limités à une seule classe. J'ai peine à comprendre la liberté quand elle n est pas pour tout le monde, et je ne la comprends pas plus dans l'élégant monde romain que dans la repoussante Amérique méridionale. Il me semble que la liberté n'est tout à fait elle-même que lorsqu'on peut la mettre au nombre des biens que Dieu a départis d'une main également large à toutes ses créatures, comme la jeunesse, la force, la santé, l'intelligence, ces biens qui appartiennent à tous. J'espère ne pas confondre la force morale et la force du nombre; mais je dois avouer que ces multitudes elles-mêmes, qui ont un chiffre et pas de nom, me paraissent toujours imposantes ; je n'ai point peur de leur puissance, mais je crois qu'elles ont droit à toutes nos sollicitudes1.»
Ce qui est digue de remarque dans ce hardi langage de madame Swetehine, c'est le progrès même de ces convictions généreuses dont l'expression la plus vive se rapporte aux dernières années de sa vie. A un âge où tant de gens pâlissent au souvenir de 89, après l'avoir adoré dans leur jeunesse, madame Swetehine, qui était arrivée de loin au culte des idées libérales, les confessait ouvertement. D'autres l'ont dit avant nous ; nous avons pris plaisir à nous appuyer de leur témoignage : « L'esprit chrétien et l'esprit libéral, » dominaient à la fois dans son salon, l'un aidant l'autre, mais empruntant à la douce et vivifiante chaleur de son âme un irrésistible attrait.
A ne la prendre que par le côté où nous l'étudions en ce moment, madame Swetehine avait passé par bien des phases diverses; ce n'était pas du premier coup qu'elle
1 Lettres inédites, pages 433-455.
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avait saisi ce rapport entre les idées chrétiennes et lestendances modernes de la liberté. Elle avait en elle deux instincts qui la mettaient sur la voie ; pour toucher au but, il fallait le temps. D'une part, elle était naturellement humaine, c'est-à-dire amie du pauvre, du faihle, de l'opprimé, du malade , au sens de l'Évangile , aimant à donner cette goutte d'eau dont il est tenu un compte si magnifique dans l'autre monde : « Vous savez, disait-elle, un jour de grande occupation, à son serviteur de confiance, en lui recommandant de tenir sa porte hien fermée ; vous savez cependant, les pauvre* (/eux qui viennent de loin et qui ri" ont pas le ternpsde revenir, vous me les annoncerez... » — « Dieu a fait la pauvreté, disait-elle souvent, non la misère. La pauvreté, comme toutes les inégalités, me parait d'institution divine, tandis que la misère est le produit du vice ou l'effet de la dureté, deux chose* qui sont des anomalies dans une société chrétienne... » Ainsi elle était humaine par nature et par réflexion ; par instinct aussi, comme le remarque très-bien le comte de Falloux, « elle avait en aversion tout ce qui était arbitraire, violent et hypocrite. » Sur ce fond-là, mettez l'Évangile avec sa haute morale, sa fraternité expansive, sa charité sans bornes, son humilité pleine de fières réticences, son respect pour la dignité et pour la liberté de l'âme humaine ; et vous avez l'esprit libéral tout entier, dans sa multiple acception ; et vous arrivez ainsi aux plus grands effets de la piété dans une nature saine et forte. L'esprit du christianisme, disait Bossuet, est un esprit de courage et de fermeté. Madame Swetchinc écrivait à M. de Tocqucville : « Vous avez mille fois raison; rien ne va si bien ensemble qu'humble et fier. 11 faut que je vous dise que je me suis permis d'appeler la fierté chrétienne : Y orgueil baptisé. * . «Elle voulait dire : dompté et tourné au bien.
Je me rappelle qu'un jour l'aimable et sage roi Louis- Philippe, à propos d'une polémique religieuse qui m'avait entraîné un peu loin, voulut bien me dire : « Ne nous brouillons pas avec les prêtres ; il faut les contenir et les respecter. Ils ont l'Evangile. Ils le tourneront contre nous, si nous sommes contre eux. Je le sais bien, le règne de César est dans l'Évangile ; la république y est aussi ; il ne s'agit que de la chercher... » A ce moment-là, justement, l'abbé Lamennais écrivait ce terrible commentaire des Évangiles que tout le monde connaît1; la querelle entre l'Université et les jésuites passionnait les âmes; et, quelques années plus tard, le P. Lacordaire écrivait à madame Swetchine :
« Le socialisme chrétien, respectant à la fois la religion, la famille et la propriété privée, tend, au moyen de l' association poussée aussi loin que possible, à améliorer la situation morale et physique du plus grand nombre des
hommes
Le nouveau système, celui de la libre concurrence (substitué au régime du monopole par la Révolution française), plus large et plus évangélique que l'ancien, a produit bien des maux. Beaucoup ont été écrasés dans cette libre concurrence où les forces ne sont pas égales entre tous.
L'association est alors
apparue comme un principe supérieur, et c'est là le champ des rêves et des expériences du jour Le propre des nations chrétiennes, depuis la grande lumière, est de voir leurs maux et d'en chercher le remède2. »
Le P. Lacordaire croyait faire la théorie du socialisme chrétien, et il réagissait, par le fait, contre une des princi-
! Les Evangiles, traduction nouvelle arec notes cl réflexions. — Paris, Pagnerre et Perrotin, 1846.
- Correspondance avec te IL P. Lacordnire, p. 519-521.
pales conquêtes de la Révolution française, la libre concurrence, armée de toutes ses forces légitimes, l'industrie, le capital et le travail. Dans ce système, l'association n'est pas plus exclue que fout autre moyen d'action avouable; elle est une des formes de la libre concurrence ; si elle veut être autre chose, elle est l'ancien régime sous un ardre nom. Lacordaire aimait à se hasarder ainsi dans les questions difficiles. Il écrivait un jour à sa pieuse amie : « L'horizon de la France me semble bien chargé; mais j'ai toujours cru qu'il fallait semer dans la tempête. Nous passerons plus librement entre les nuages et la foudre » Madame Swetchine répondait à l'impétueux dominicain '.Mon immobilité vous attend.
Elle, en effet, n'était pas arrivée, du premier élan, à cette intelligence des rapports qui rattachent les idées libérales aux principes de l'Évangile. Elle avait été d'abord injuste pour la France de 1850, plus qu'injuste pour son gouvernement, et elle n'avait semblé tenir aucun compte de la formidable nécessité qui avait dressé, comme un rempart contre l'anarchie, le trône de Juillet. Mais un jour, quand cette forteresse de l'ordre public fut tombée, madame Swetchine, inspirée par ce bon sens admirable qui était au fond de sa nature, avait rendu justice au roi déchu, avec des réserves auxquelles je suis loin de souscrire, avec une sincérité qui n'a que trop manqué à ses adversaires sous tous les drapeaux : « Je suis indignée, écrivaitelle à madame de Nesselrode, de l'ingratitude du peuple de Paris, de sa haine effrénée pour un prince dont le régime n'a jamais été ni tyrannique, ni violent, sous lequel la paix, la prospérité, le bien-être du pays, s'étaient accrus. . . Si nous avons été protégés, défendus, sauvés, dit-elle ailleurs avec un peu d'ironie pour les héros de Février, ce n'est pas à la force armée régulière que nous le devons; c'est l'École de Saint-Cyr, l'École polytechnique, ce sont à
peine des jeunes gens qui ont sauvé la France dans cette
dernière crise Et l'emblème de la seule gloire qui ait
été recueillie dans cette lutte serait ces pierres antiques représentant un Hun maté et conduit par un enfant... »
Au fond, madame de Swetchine aimait la France; elle l'aimait à un moment où, si j'ai bon souvenir, la France semblait se détester elle-même, où le sentiment de cette défaillance publique, dans laquelle avait succombé la monarchie, resserrait tous les cœurs, aigrissait toutes les âmes, livrait les esprits à la misanthropie et au découragement. Au milieu de cette crise, l'intelligente dévote qui nous observait de son oratoire de la rue Saint-Dominique, était peut-être la seule, les bulletins de la République- mis à part, qui nous accordât un peu d'indulgence et nous rendit un peu de justice : a Ce qui nous protège jusqu'ici, écrit-elle encore à madame de Nesselrode, est un instinct <ritonneur et de délicatesse indéfinissable ; car, pour la masse, cet instinct n'a pas le devoir pour racine, ni aucune morale positive pour sanction. C'est un bon sens qui résiste jusqu'ici aux doctrines les plus désorganisatrices... Une chose particulière encore à ce temps-ci, c'est qu'il n'y a pas trace, parmi ce peuple, de cette grossièreté si rebutante dans les souvenirs laissés par la République de 95. Armés comme des brigands dans toute la précipitation de leur effervescence, ils se rangent pour vous laisser passer... et s'ils vous parlent, c'est avec une politesse bienveillante. Tout cela résume de grandes qualités nationales1... » Et quand celte situation, malgré tout si critique, après s'être réglée sous l'action des pouvoirs publics, aboutit un jour au coup d'Etat de décembre, quel est le langage de cette sujette du czar de toutes les Russies, devant celte satisfaction violente donnée tout à coup au principe d'autorité?
1 Vie de madame Swetchine, par le comte de Falloux, page 418.
« Que répondre, écrit-elle à madame de D***, aux interrogations que vous me faites sur la situation qui est
sous mes yeux? Depuis que j'habite la France, je n'ai
jamais cessé d'en entendre dire du mal (surtout, hélas ! par des Français!). Tout en convenant qu'à certaines pages de ses annales il n'y a rien à dire pour sa défense, quand on s'adresse à ceux qui ne la connaissent que superficiellement, j'ai toujours ressenti au fond du cœur l'impression instinctive de sa valeur, ce quelque chose qui faisait dire à Galilée : E pure si ptuove* ! a
Je suis bien résigné à ne pas faire un pas de plus sur ce terrain, qui est encore brûlant après quinze ans. Si j'ai cité cette lettre, c'est que le mot qui la termine est une expression de confiance libérale, un cri d'espuir au milieu d'un découragement profond. Je parle des amis de madame Swetchine ; tous étaient plus ou moins frappés ; beaucoup désespéraient, sans lâcher pied. Madame Swetchine ne posait pas en Romaine. Il n'y avait guère que sa foi menacée qui fût de nature à surexciter les fibres irritables dans son cœur bienveillant. File traitait la politique plus froidement, ne se passionnant guère pour les nuances, et disant spirituellement : « Je confesse que l'ennui seul suffirait pour me faire secouer les chaînes qu'impose l'esprit de parti. » Sur les principes mêmes, ceux que l'Évangile lui montrait applicables au gouvernement et que sa conscience religieuse avait sacrés, elle n'hésitait pas. Elle aimait à répéter un mot ingénieux de M. de Rémusat : « Le temps doit nous corriger, écrivait-il, de nus fautes, non de nos principes, et on ne peut refaire son esprit à chaque révolution. » Celle de décembre avait laissé madame Swetchine ce qu'elle était à l'époque où elle disait déjà (en 1 829) : < Ne perd plus la France qui veut » En 1848, elle avait
1 Lettres inédites (décembre 1851), page 5'20.
cru au retour de l'ordre; eu 1851, après décembre, elle montrait la même confiance dans un retour possible de la liberté.
Un jour, dans un de ces accès de découragement auxquels était sujet, lui aussi, le ferme esprit du généreux Tocqueville, il écrivait à madame Swetcbine :
«... J'ai vu cent fois dans le cours de ma vie des bommes faibles montrer de véritables vertus publiques, parce qu'il s'était rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie, non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient considérer en général le devoir et même l'ambition. Bien plus souvent encore, il faut l'avouer, j'ai vu le travail intérieur et domestique qui transformait peu à peu un homme auquel la nature avait donné de la générosité, du désintéressement et de la grandeur, en un ambitieux lâche, vulgaire, égoïste, qui, dans les affaires de son pays, finissait par ne plus envisager que les moyens de rendre sa position particulière commode et aisée. Et comment cela arrivait-il ? Par le contact journalier d'une femme honnête, épouse fidèle, bonne mère de famille, mais chez laquelle la grande notion du devoir en matière politique, dans son sens le plus énergique et le plus élevé, avait toujours été, je ne dirai pas combattue, mais ignorée1. »
11 est difficile de décider entre les femmes qui pratiquent l'indifférence dans les questions politiques, — défaut qui ressemble fort à une vertu, — et celles qui ont le défaut contraire, j'entends la passion %dans les matières d'État. Entre les deux, c'est-à-dire entre l'intrusion passionnée de
1 Lettres inédites, pages 408-iC9,
la femme dans les conflits ambitieux et l'abêtissante insouciance que signale M. de Tocqueville, les femmes d'esprit et de sens, les femmes cbrétiennes, les mères éclairées, les épouses soucieuses de l'bonneur de leur nom tiennent le milieu et s'y font respecter. Elles y rencontrent madame Swetchine. Toute sa correspondance, pour la résumer d'un mot, est la leçon de la dévotion pratique, celle qui vaut par les œuvres visibles aux yeux du monde, réservant à Dieu ses plus secrets sacrifices et ses délicates effusions. .Madame Swetchine n'a pas besoin, comme mademoiselle de la Valliére entrant aux Carmélites, de déposer entie des mains plus fortes que les siennes « une liberté dont elle n'avait jamais su faire usage, » disait celle-ci. Madame Swetchine a toujours fait de la sienne le meilleur emploi. « La vie dans un couvent, écrit-elle (à mademoiselle de Virieu), mefrappe à lafois comme un peu vuide, insignifiante et molle, si on la renferme dans ses murs, et sans raison de préférence si l'on garde au dehors le centre de son activité... » C'est là ce qui distingue la vocation de madame Swetchine de tant d'autres, aus^i respectables par l'intention, moins riches d'œuvres utiles et de profitable influence. Elle se sent née pour l'action, une action relative, et c'est parce qu'elle se refuse aux molles complaisances du sens personnel (« le vuide du cœur, dit-elle quelque pari, c'est la place de Dieu » ) ; c'est parce qu'elle se sent forte par le cœur, hardie au besoin par l'esprit, prompte à toute sorte de relations difficiles dans l'ordre des idées, curieuse de tout développement et de toute science, c'est pour cela qu'elle veut s'appuyer aux bases sacrées delà foi : « On laisse la foi aux faibles, dit-elle, et on ne voit pas que ce sont surtout les forts qui en ont besoin; une paille ou une plume peuvent à la rigueur se soutenir dans les airs, tandis que le métal précieux va au fond: plus il y a de puissance, plus il y a de besoin de
point d'appui... » Subtilité à part, quant à la forme, il y a là une idée vraie. J'ai hâte de dire pourtant que madame Swetchine n'applique pas à elle-même, mais à un de ses amis, mort sans confession, les phrases qui précèdent. Elle était bien certainement un esprit ferme et vigoureux ; elle le savait, elle ne s'en vantait pas.
Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle était « un esprit fort », ce qui évidemment ne pourrait s'entendre, quand il est question d'elle, que d'une certaine disposition à prendre le côté pratique et vrai des choses humaines, et à ne pousser jusqu'au surnaturel qu'à bonnes enseignes. « Je avis, disait-elle spirituellement, aux miracles de chaque instant, à ces miracles de la vie intérieure où Dieu travaille incessamment au salut des hommes. Pour les autres faits surnaturels, je n'en juge et par conséquent je n'en repousse aucun. Mon respect même y est bien; seulement mon mouvement naturel n'y est pas, surtout quand je vois « l'humain » de la politique se mêler toujours à ces révélations... » — « Ètes-vous allée voir l'extatique de Niederbrunn? écrit-elle à la duchesse de Rauzan. Sans esprit assurément d'exclusion, je n'ai pas précisément d'attrait pour les voies extraordinaires; leurs effets les plus incontestés et les plus frappants me remuent bien moins que la simple touche silencieuse et invisible de la grâce divine... »
Tel est le caractère de la dévotion dans madame Swetchine. Est-elle assez franche? C'est elle qui écrit que ce n'est pas assez de la vérité qui exclut le mensonge; qu'il faut encore cette vérité plus rare qui croit mentir si elle ne dit pas tout. Est-elle assez modeste? Au comte d'Esgrigny, qui lui demande si elle songe à écrire, et comme si une telle question renfermait une flatterie, elle répond : «Je n'ai jamais écrit que par mouvement soudain, comme tout seul quelquefois on se met à penser haut... Il aurait fallu, en temps opportun, à ma trempe d'esprit, une gymnastique forte,
propre à alléger et à assouplir ses mouvements. Au lieu de cela, tout en choyant mes hôtes du dedans, j'ai toujours vécu de je ne sais quel étourdissement sérieux, de dissipations graves qui, intellectuellement, m'ont toujours fait manger mon fonds avec mon revenu... »
Je voudrais finir; car je m'aperçois que j'arrive à mon tour, en voulant trop dire, au raffinement et à la subtilité. Aucune méthode pourtant ne serait moins faite pour résumer l'impression qui m'est restée d'une si longue lecture et d'une étude si approfondie. Ce que j'ai tenu à «dégager» (comme on dit aujourd'hui) de cette diversité infinie, c'est une âme plus qu'un esprit. L'esprit, il y aurait beaucoup à dire encore pour en donner une idée un peu complète à ceux qui n'auraient pas lu les huit volumes publiés par le comte de Falloux avec un si prodigieux succès, ou qui n'y auraient cherché que l'intérêt d'une lecture édifiante. Le style, la manière, ou, pour mieux dire, les différentes manières de madame Swetchine, voilà ce qu'il faudrait encore étudier; — car elle n'écrit pas avec la même plume à tout le monde ; et notamment dans ce dernier recueil de lettres qui nous a occupé, il n'est pas indifférent pour elle de s'adresser à M. de Labourdonaye ou à M. de Tocqueville, à la marquise de Pastoret ou à la comtesse de Germiny, au \\. P. Schouwalof ou à dom Guéranger. Et puis, le moment où elle écrit « fait aussi quelque chose à l'affaire. » 11 y a telle de ses pages qui semble brûler le papier, telle autre où j'ai écrit en marge : Fiat lu:c ! Tantôt son style semble tout en ardeur et en lumière ; tantôt elle s'y perd dans la poursuite de l'originalité, qu'elle ne laisse pas d'atteindre, même en la cherchant. L'ensemble est d'une langue excellente, supérieurement saine et vraie; et je ne crois pas m'être trompé en classant madame Swetchine dans un bon rang parmi les classiques de la littérature
chrétienne. Qu'en pensent les vrais juges, M. Yillemain, M. de Montalembert, Mgr l'évèque d'Orléans, le P. Gratry, M. de Sacy ? C'est une question à traiter plus tard. Ne parlons plus de l'esprit de madame Swetchine. Résumons d'un mot cette âme qui n'est parvenue à rien dérober d'ellemême, malgré les scrupules de son humilité et les réserves de sa modestie : elle a édifié le monde en vivant avec lui. Je l'ai dit autrefois, dans une comparaison que j'ai essayé de faire entre la vraie dévotion et la bigoterie, à propos de la fière et touchante héroïne de M. Cousin; je le répète ici : « La petite dévotion se retire parfois du monde, et elle reste mondaine; la grande y demeure et elle s'exerce, pour le bien de tous, à la sainteté1. »
1 Voir dans mes Nouvelles Études historiques et littéraires, page 200.