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LA DÉVOTION ET L'ESPRIT MODERNE

— 8 SEPIEMBRE 1866. —

M. le comle de Falloux nous a donné récemment un nouveau volume de lettres inédites de madame Swetchine. Le livre a quelques mois de date à peine. J'ai peur d'être en retard avec lui. Quand la vogue s'attache à un nom, fûtelle sérieuse, elle est impatiente. Elle va plus vite que la critique. Si elle dure, elle ne nous laisse plus que le mérite d'enregistrer un succès où nous n'avons aucune part. Aussi bien, de tous les succès littéraires auxquels aurait pu prétendre madame Swetchine, si elle en eût recherché aucun de son vivant, c'est celui-là qu'elle eût préféré, celui qui vous arrive naturellement, par l'effet du goût public, par l'adhésion sympathique et volontaire d'un grand nombre de lecteurs, sans mise en scène et sans fanfares.

Madame Swetchine a eu pourtant un vrai bonheur auquel elle eût été, je crois, fort sensible. Elle a été appréciée, il y a quelque temps déjà, par un écrivain de beaucoup d'indépendance, de cœur et d'esprit, par M. Prevost-Paradol,

1 Lettres inédites de Madame Swetchine, publiées par le comte de ralloÙK, de l'Académie française.

mon confrère à l'Institut et mon ami. Un grand nombre de critiques, quelques-uns éminents, ont voulu mettre la main à cette pure renommée de madame Swetchine; aucun n'y a nui, même ceux qui l'aimaient le moins ; aucun n'y a plus servi que M. Paradol. Il a été pour la pieuse convertie ce qu'elle était elle-même pour tous ceux qu'elle jugeait, grave, délicat et bienveillant. Si sainte qu'elle fût, madame Swetchine ne pouvait se passer de la bienveillance de ses juges. Elle était femme, étrangère, la sujette d'un César, l'épouse d'un vieux mari ; elle vivait dans un monde où elle était dominée de partout, par la naissance, par le rang, par l'illustration, par l'esprit, par l'amitié même, car elle avait des amis qui s'appelaient dom Guéranger et le P. Lacordaire ; puis elle était nouvelle dans une communion où chacun de ses soupirs, compté par Dieu, était noté par les hommes. Elle était en vue pour sa rare distinction, son hospitalité attrayante, sa dévotion sensée, sa correspondance facile, expansive et engageante. Essayez maintenant de juger en toute rigueur, comme un de nous tous, même le meilleur, un écrivain placé dans de telles conditions ; soyez brusque, cassant, minutieux, querelleur devant cette douce et placide physionomie; ce serait votre droit de critique, à tout prendre, mais vous n'en pourriez faire un usage plus malencontreux.

Personne ne l'a fait. J'ai lu avec soin tout ce que madame Swetchine a écrit, ce n'est pas peu dire, et à peu près tout ce qui a été écrit sur elle. Personne ne l'a jugée légèrement ni froidement. Les plus graves parmi les critiques, même M. Schérer, ont reconnu en elle « un vif esprit joint à une belle âme, n'ayant jamais, même à sa foi, rien sacrifié de sa noble et généreuse nature. » Les plus malicieux, même M. Sainte-Beuve, l'ont montrée aux moments lesplustroublés de notrehistoire contemporaine, « aguerrie à toutes les vicissitudes par le christianisme, calme, indul-

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gente, ne s'exagérant en rien la portée des événements déjà si graves, rendant justice a tout ce qui lui paraissait bon et méritoire chez les adversaires ou chez ceux qu'elle eût été tentée la veille d'appeler de ce nom. » Connaissezvous un plus bel éloge, en temps de révolution ? Un autre critique, un jeune homme, observateur très-fin, lui rend cette justice, « qu'elle sut mener de front la vie spirituelle et la vie mondaine, se partager entre le ciel et la terre, favoriser le rapprochement des opinions, tempérer la politique parla politesse, mettre du lest clans les imaginations trop exaltées, retenir, suivant son expression, par le pan de l'habit, ceux de ses amis qui l'alarmaient par des élans trop brusques; devenir, en un mot, l'âme d'un salon hospitalier, où devaient dominer à la fois l'esprit chrétien et Vesprit libéral1...))

Dire aujourd'hui que le salon de madame Swetchine était un salon libéral, cela ressemble à un paradoxe, et rien n'est plus vrai. Je suis pourtant bien aise que ce paradoxe ait eu d'autres introducteurs que moi dans le monde, et les moins suspects. Je suis loin de madame Swetchine dans un certain ordre de sentiments et d'idées où ceux que la grâce a touchés ont seuls accès. On verra s'il n'est pas permis à un sincère ami de la liberté politique de se rapprocher d'elle, dans cette communion des esprits qui s'entretient par la lecture. Mais je ne l'avais pas connue , je n'étais pas de son salon. Il n'y avait guère place, après 1850, dans la société qui s'y réunissait, pour ce qu'on appelait alors « un homme du château, » et le Journal des Débats non plus n'y était pas en odeur de sainteté. J'ajoute que jusqu'au jour où, dans ce même journal, le prince Albert de Broglie fit un si éloquent éloge

1 Causeries sur les Femmes, par M. Gustave Meilet. p. 227. Paris. Didier, 1863.)

de madame Swelchine qui venait de mourir (en 1857), le renom de sa vertu aussi modeste que respectée ne s'était pas étendu beaucoup plus loin que le faubourg Saint-Germain. Ceux qui n'ont connu ni de près ni de loin les écrivains ainsi entrés tout à coup dans une publicité éclatante, sont pour eux, à quelques égards, une sorte de postérité impartiale. Il me semble, quant à moi, que je suis aussi libre d'esprit quand je vais parler de madame Swelchine que si j'avais à juger— et l'oserais-je après M. Villemain? — saint Basile ou saint Cbrysostome. Elle est pour moi comme une « mère de l'Kglise, » dont il est permis de. juger les idées, les sentiments et le style, ainsi qu'on l'a fait tant de fois des saints Pères eux-mêmes, sans manquer au respect qui leur est dû. Madame SAvelehine, catholique par sa conversion, objet des plus triomphantes apologies dans la communion où elle est morte, après l'avoir édifiée quarante ans, est pour nous, simples critiques, un classique de la littérature chrétienne, comme seraient, sans comparaison, mais sans exclusion dédaigneuse pour son remarquable talent d'écrire, Ozanain ou Perreyve, Joseph de Maistre ou Chateaubriand.

C'est saint François de Sales, je crois, qui, parlant de la dévotion dans ses rapports avec les devoirs du monde, marque judicieusement, d'après saint Augustin, les trois degrés qui lui servent à se rapprocher de Dieu sans trop quitter la terre. Il distingue trois sortes de personnes dévotes : les commençants, c'est-à-dire ceux qui, s'abstenanl du péché, pratiquent pointant la vertu avec difficulté et avec peine; les profitants, ceux qui vont sans trop d'efforts à la vertu, et enfin les parfaits qui, parmi les mêmes épreuves, sont pleins de contentement, de sérénité, d'allé grosse1. Je prends madame Swetchinc à ce troisième de-

1 Je cite de mémoire \\\\ chapitre de VEiprit de sahil François de Suies, par l'abbé liussou.

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gré, le contentement parfait, qui produit la douceur, la tolérance, la clairvoyance en toute chose, la mansuétude miséricordieuse et libérale. Quant aux premiers états de la dévotion, tous ceux qui ont In les très-curieux récits du comte de Falloux savent aujourd'hui par combien d'efforts elle y était arrivée, à tel point que Joseph de Maistre s'était cru permis de désespérer d'une conversion qui s'y prenait de si loin, partant de veilles savantes et d'opiniâtres lectures, comme si l'étude avait pu suppléer à l'effusion, et l'érudition remplacer la grâce. Joseph de Maistre avait tort. Madame Swetchine avait pris le plus long; la moisson qu'elle avait faite, en traversant tant de pays inconnus, l'avait rendue riche. Elle était arrivée à ce calme du troisième degré autant par la force de son esprit que par la bonté de son cœur, encore plus convaincue que séduite, presque moins touchée de Dieu, si on osait le dire, que subjuguée par la puissance de la vérité. Les érudits ont leurs défauts comme les ignorants. Ils ont parfois le contentement deux-mômes, poussé à l'excès; presque toujours ils ont la sécurité de l'esprit. Savoir, c'est pouvoir. Connaissance est confiance. Les vrais savants sont calmes. Les vrais croyants devraient toujours l'être. Je n'ai jamais compris, quant à moi, la colère de ceux qui, croyant en Jésus fds de Dieu, s'emportent contre ceux qui nient sa divinité. Pour vous, croyant, l'incrédule est un aveugle. Estce que vous chercheriez querelle à qui nierait le jour en plein midi? La vérité révélée, pour les âmes qui l'admettent, n'est pas plus contestable que la réalité visible pour les yeux qui la voient.

Madame Swetchine était donc arrivée à cet état si satisfaisant dont parle saint Augustin, poussée par sa vocation, mais apportant aussi, au service de sa foi, des convictions lentement et laborieusement acquises, tout ce qui rend fort, tout ce qui dispose à être indulgent. Vous ne trouve-

riez pas un atome de fanatisme dans ces huit volumes où elle revit, soit sous la plume du comte de Falloux, soit par la sienne ; pas un éclat de voix, pas un semblant d'anathème, pas une couleur qui crie ou un mot qui détonne. « La colère et l'impatience, dit-elle quelque part, je voudrais en laisser le monopole à nos adversaires. Elles me paraissent inexplicables dans le sein de la vérité1. » Aussi elle se laisse aller parfois à la subtilité dans l'analyse des sentiments, à la déclamation jamais. Elle met par insiants une certaine recherche à dire ce qu'elle croit vrai. C'est la seule coquetterie de cette aimable et franche nature. Sa pensée est saine. Elle est sereine. Jeune, elle sait s'oublier; vieille, elle connaît encore le prix du temps. «.Ma santé est mauvaise, écrit-elle un jour (en 1814) à la comtesse Elding; je suis dans les remèdes et j'y mets toute la suite dont je suis capable pour moi-même; il ri est pas si aisé (pion le croit de s'intéresser à soi... » — « J'ai pensé, dit-elle ailleurs, que c'était par le cœur qu'on ne s'ennuyait jamais, les deux héros de l'ennui, M. de Chateaubriand et Benjamin Constant, m'ayant mise sur la voie de cette vérité, en démontrant bien que ce n'est pas l'esprit qui en sauve...» Plus tard, et un an à peine avant sa mort, elle écrit à madame Craven : « L'ennui du salon est de droit quelquefois; c'est la seule pièce de votre maison où je vous le permette. Partout ailleurs on y échappe par le bon emploi de sa liberté. A mon âge, je sens encore que, libre des peines qui écrasent, le temps à lui seul est amusant; car il y a une manière d'en faire tout ce qu'on veut... » Ceci, comme on le voit, nous ramène à cette saine et austère allégresse dont le plus grand docteur de l'Église faisait le fruit de la dévotion sensée, bienveillante à tous et n'affec-

1 Lettre au comte d'Esgrigny dans le IIe volume de la Correspondance publiée en 1802 (p. 282).

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tant la domination que sur elle-même. « Je ne me permets, pour vous juger, écrivait madame Swetchine à une de ses amies, que le degré d'indulgence nécessaire pour connaître ; car, hors de la bienveillance, on ne connaît pas. »

Telle était madame Swetchine, notamment pendant les vingt dernières années de sa vie. Je voudrais m'arrêtera cette époque où la nouvelle publication du comte de Falloux a surtout pour but de nous introduire. Quoiqu'un assez grand nombre de ces lettres inédites appartiennent à des années antérieures, les principales sont des dates les plus récentes. Tenons-nous à celles-là. En remontant plus haut, nous aurions à tracer un portrait plus complet sans doute; nous ne l'aurions ni plus ressemblant ni plus beau. Sous l'unité d'une grande physionomie morale, quand le temps y a mis son cachet, et pour ceux qui savent voir et comprendre, le passé revit avec toutes les empreintes qu'il y a laissées, avec ses épreuves, ses combals, ses souffrances, toute sa diversité sérieuse et douloureuse. Si nous remontions aux précédents recueils des correspondances de madame Swetchine, nous y verrions sans doute plus d'une trace de ces luttes où une nature moins vigoureusement armée que la sienne eût par moments succombé. La perfection n'est certainement pas arrivée du premier élan à celte belle âme. Si elle n'a pas été une grande pécheresse, elle a beaucoup souffert dans toutes les occasions et par toutes les voies qui conduisent au péché. Elle était née avec une âme de feu, « détachée, disait-elle, de quelque soleil ardent et occupée toute sa vie à se refroidir1. » Elle avait l'amitié jalouse, presque intolérante, toujours prête à batailler pour ceux qu'elle aimait, « invulnérable dès que je m'isole, écrivait-elle, et tout ce qu'il y a au monde de plus facile à

1 Lettre à Roxandre Stourdza. citée par le comte deFallou\-, p. 99 de la Vie de madame Swetchine.

blesser dans ceux que j'aime... » — « Il y a quelques gouttes du sang des Décius dans mes veines, » disait-elle ailleurs, parlant de l'ardeur impétueuse de son dévouement. Voulant exprimer le profond ennui que lui causaient les frivoles contraintes d'une grande cour où elle avait sa place, et peindre le supplice de la tentation pour un esprit sans cesse attiré vers les jouissances de la pensée, elle avait fait un verbe, et elle le conjuguait avec sa fière et charmante amie, la comtesse Elding : « Je tanialise, tu tantalises, nous tentalisons... » Elle dut avoir l'orgueil de l'esprit, dont il ne lui était resté plus tard que la possession souriante et la supériorité tranquille. Elle dut avoir la fierté du ressentiment, elle qui écrivait, étant fort jeune encore : « Je suis bonne, et cependant je reviens difficilement, » et qui, quelque vingt ans plus tard, disait à madame de B... : a Veillons aux approches de ces mouvements trop naturels et presque trop vrais d'abord, dont l'impétuosité fait bientôt un mensonge en nous entraînant indéfiniment au delà des sentiments que nous éprouvons quand notre âme est apaisée... J'aime qu'on s'aime. » Ainsi elle avait en elle le germe des défauts sur lesquels une saine culture devait greffer plus tard les vertus contraires : ambition d'esprit, jalousie d'amitié, je ne sais quel penchant à l'héroïsme affiché des nobles sentiments, une sorte d'ostentation du bien, moitié pompeuse, moitié subtile, et bien étrange à étudier, quand on songe avec quelle simplicité elle a souffert, lorsqu'il a fallu souffrir, et avec quelle confiance vraiment sublime elle a révélé les plus intrépides résolutions de sa foi. «... L'ukase (un ordre subit de l'empereur Nicolas la rappelait en Russie, malade, au cœur de l'hiver), l'ukase, écrivait-elle à dom Guéranger (en 1854), a déjà subi beaucoup d'exceptions, et s'il n'y avait à vaincre que des difficultés générales, je ne partirais pas; mais ma situation est très-complexe, ma présence

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paraît être exigée, et, vous le dirai-je? on me laisse entendre (jue ma foi n'est pas étrangère à la sévérité qui pèse sur moi, et j'en éprouve une indicible joie. Au reproche de ma foi, ils joignent celui de ce qu'ils appellent mon ardeur, et ils ne surent pas ce que vaut à mes yeux ce tort que j'ai toujours eu aux leurs. Oui, la vérité me nuit dans Vesprii des hommes! Grâces en soient rendues à Dieu! Je sens que si on m'interpelle, je suis prèle à souffrir pour la justice, et qu'on ne m'arrachera jamais une parole de mensonge et de duplicité l. »

Il n'y a pas de pages plus helles, dans toute la correspondance de madame Svvetchine, que celles qu'elle a écrites, sous le coup même qui la frappait, sur ce grave incident de sa longue vie. J'aime à m'y arrêter un instant, parce qu'il y a là beaucoup à observer et à apprendre sur cette perfection du troisième degré qui nous occupe. C'était pendant l'hiver de 1 85-4. Madame Swetchine apprit tout à coup que son mari, un vieillard de soixante-seize ans, était rappelé par un ordre de l'empereur pour être exilé et interné dans quelque obscure province de la Russie, loin de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Les griefs du czar contre le général Swetchine remontaient au règne de son père, Paul Ier, c'est-à-dire à plus de trente ans. Les despotes ont la mémoire longue. La courageuse femme n'hésita pas. Malade, presque infirme, déjà très-âgée ellemême, elle partit seule pour aller plaider, auprès du souverain, la cause de son mari. « C'est en jouissant profondément de tant de grâces que le bon Dieu m'avait accordées jusqu'ici, écrit-elle, que j'ai appris à les quitter. » Du reste, elle n'oublie pas qu'elle est sujette de l'empereur et qu'on n'est pas chrétienne pour désobéir. « Ma soumission, dit-elle, n'a rien de servile; elle est libre comme

1 Lettres inédites, p. 597.

tout ce qui vient de la conscience... » Quand elle se révolte ou plutôt quand elle se relève devant la main qui la menace, c'est lorsqu'elle soupçonne que c'est à cette conscience que la persécution s'adresse, et que, dans l'inoffensif compagnon de sa vie, c'est à sa conversion même qu'on s'attaque. C'est alors qu'elle écrit cette admirable lettre dont nous avons cité un fragment. Quelle émotion ! quelle simple éloquence ! quel accent de défi ! et quel cri de joie en vue du sacrifice !

. . . . . Non, non, persécutez,

Et soyez l'instrument de nos félicités,

Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances ;

Les plus cruels tourments lui sont des récompenses.

Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions,

Pour comble donne encor les persécutions.

Quand Polyeucte parle ainsi au gouverneur de l'Arménie, il est jeune; madame Swetchine avait, en 185-4, plus de cinquante ans. Et je veux faire remarquer à ce propos comment certaines exagérations de sentiment prennent avec l'âge, dans cette âme éprise de la perfection, une forme plus austère et mieux définie. Nous avions tout à l'heure la phrase un peu ridicule sur le dévouement à la façon de Décius. Nous avons ici la voix de la conscience saintement dévouée à un périlleux devoir. On n'aurait d'ailleurs qu'une idée incomplète de la physionomie de madame Swetchine, si, dans l'étude de sa volumineuse correspondance et des remarquables récits dont elle a été l'objet, on ne tenait grand compte de ces transformations que le temps, la réflexion et l'expérience de la vie lui ont fait subir, tantôt mettant une qualité forte à la place d'un éphémère et impétueux instinct, tantôt, comme je l'ai dit, faisant sortir d'un défaut le germe d'une vertu. Ainsi, on lui a reproché, et avec raison, la subtilité des aperçus, des sentiments et du slvle. Elle avait tout cela dans le sang.

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Nous en retrouvons quelque temps la trace dans sa correspondance et dans ses écrits ; ingénieuse presque autant que profonde, ayant l'air de se payer de mots et de contrastes, aimant à loger des idées sérieuses dans des antithèses imprévues, à causer des surprises à l'attention du lecteur et à poser des énigmes à sa simplicité ; celle-ci, par exemple, qu'elle adresse à mademoiselle de Virieu : « Je disais à quelqu'un que j'estimais fort : Vous me représentez précisément ce qu'il faut de mérite pour être puni. Je crois, en effet, qu'il en faut beaucoup pour s'attirer l'épreuve, tandis que le châtiment proprement dit est l'abandon... » Si cela veut dire que Dieu ne daigne pas s'occuper des méchants et qu'ils sont abandonnés de la Providence divine comme les malades désespérés de leur médecin, c'est étrangement borner la puissance et la justice d'en haut. Si cela signifie, au contraire, que Dieu ne laisse pas tomber au hasard, comme elle le dit àdom Guéranger, les palmes du martyre, la pensée est belle et profonde. Mais nous ne reprochons pas à madame Swetchine les subtilités de sa foi. Ce que nous remarquons, c'est que le raffinement n'est chez elle qu'une sorte de prélude à cette puissance d'observation pénétrante qui est peut-être la faculté principale de son esprit. Ce goût qu'elle avait visiblement de plonger au fond des choses pour en tirer, par l'analyse et l'intuition, ce qu'elles cachent trop souvent ou même ce qu'elles ne contiennent pas du tout, ce goût, très-différent de l'extase à laquelle madame Swetchine ne semble que médiocrement portée, elle l'a retrouvé quand il a fallu converser, lutter, traiter les plus graves problèmes de la religion et de la politique, communier intellectuellement avec les plus grands esprits, les plus exigeants ou les plus subtils. Aucun ne l'a prise au dépourvu : ni toutes ces nobles correspondantes françaises ou russes dont elle semble nous montrer l'âme a jour! en leur communiquant la

sienne, ni tous ces hommes d'élite qui aiment à respirer dans son atmosphère ; aucun ne semble lui être supérieur : ni Joseph de Maistre, qui se plaignait de la trouver trop savante; ni le P. Lacordaire dans le cours de la plus orageuse correspondance ; ni dom Guéranger, avec sa fougue à la fois arriérée et emportée ; ni M. de Tocqneville avec sa généreuse indépendance de cœur et son libéralisme attristé. C'est à dom Guéranger que madame Swetchine a confié les nobles révoltes de sa conscience contre les soudaines rigueurs de l'ukase lancé de Saint-Pétersbourg, C'est à M. de Tocqneville qu'elle révèle, dans toute leur beauté simple et vraiment virile, les chrétiennes aspirations de son âme vers la liberté politique. Nous y reviendrons tout à l'heure ; mais il faut bien que nous le disions dès à présent : dans ce défi religieux qu'elle jette à l'ukase, ce n'est pas seulement l'ardeur de la foi menacée, c'est l'horreur évangélique du despotisme qui éclate, en dépit de toutes les réserves de la soumission. « J'aime, dit-elle quelque part, j'aime le drapeau, non la livrée ! » Elle sait ce que la sujette peut donner, ce que la chrétienne doit garder. Reddite qux sunt GsrsûHs, ûs&sari, et qux sunt Dei, Deo. Bossuet, dans une instruction sur le silence adressée aux religieuses ursulines de Me aux, fait remarquer ce qu'il y a de prudence et de jugement dans cetteréponse de Jésus-Christ aux insidieuses questions des espions juifs, réponse qui, en effet, ne disait rien, précisément parce qu'elle disait tout, et le prédicateur ajoute: « Voilà, mes chères filles, une belle idée et un modèle achevé pour vous apprendre la pratique du silence de prudence dans vos conversations 1'. » Madame Swetchine, elle aussi, quand elle met en parallèle César et Dieu, sait bien ce qui est dû à l'un et à l'autre. Est-ce que Pieu vous

1 Chefs-d'œuvre oratoires de Bossuet, t. IV, p. 516, Edition Lefèvre, 1844.

donne le droit de faire sa créature esclave? Est-ce que Dieu vous autorise à mettre son nom dans vos déclarations de guerre, et à lui rendre grâces d'avoir bien battu, massacré, pillé et rançonné votre ennemi? Est-ce qu'il permet l'esclavage des races?.

Est-ce que Dieu est Dusse contre la Pologne, Autrichien contre l'Italie? S'il est du parti des oppresseurs, il n'est pas Dieu. S'il est complice des despotes, il n'est pas Dieu. S'il est de moitié dans nos querelles de peuple à peuple, dans nos perfectionnements meurtriers, dans nos massacres disciplinés, dans nos paix trompeuses, dans nos traités spoliateurs, il n est pas Dieu. Rendre à Dieu ce qui lui appartient, c'est confesser qu'il est plus humain que nous; qu'il n'a rien à réclamer dans nos iniquités privées ou publiques, et que nos hommages menteurs l'offensent plus que des blasphèmes, quand, avec l'encens qui monte vers le ciel, s'élève aussi la vapeur du sang des hommes indignement répandu. Ah! oui, rendez à César, car César, au sens de Jésus-Christ, c'est l'autorité visible sur la terre, et il n'est pas de société sans le respect du magistrat et sans l'obéissance aux lois; mais rendez à Dieu, c'est-à-dire n'adorez pas Dieu dans César; ne mettez pas des idoles de chair et d'os à la place du Dieu éternel...

Nous allons voir maintenant si l'Évangile, ainsi commenté, ne trouve pas au fond du cœur de madame Swet* chine un écho approbateur et sympathique.

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