DÉCEMBRE
A toutes les époques, les gens que la comédie a écorchés ont crié. C'est le droit de ceux qu'on écorche, même justement.
Il ne faudrait pourtant pas que des plaintes si légitimes nous fissent perdre de vue les privilèges du genre, sa poétique et ses conditions. On dit beaucoup en ce moment que la comédie de M. Sardou n'est qu'un tissu d'exagérations et qu'elle calomnie le temps présent. Passe pour ceux qu'elle atteint. AuxBenoîton mâles et femelles, à ceux que la nouvelle comédie livre aux moqueries du public, je n'ai rien à dire; s'ils se reconnaissent, c'est qu'ils se rendent justice. C'est à ceux qui mettent à leur compte le pécbé des autres et qui prennent fait et cause pour leurs ridi-
1 A propos de la pièce, récemment représentée, de M. Victorien Sardou, la Famille Benoîtou. (Chez Michel Lévy.)
cules, c'est à ces Benoîton de bonne volonté que je voudrais parler un moment, comme on cause pendant un entr'acte. Je ne prétends pas traiter la question dramatique, qui a été jugée, par quelques-uns, avec supériorité. S'il reste quelque chose à dire, c'est peut-être sur une question de métaphysique sociale où la comédie de M. Sardou nous attire, sans l'avoir elle-même abordée. M. Sardou aime à glisser sur les surfaces et à effleurer de son aile insouciante des problèmes redoutables. Sa nouvelle comédie, pas plus que les précédentes, ne touche au cœur de la société; elle la chatouille et l'agace. Elle est, s'il me permet de le dire, une comédie de passage, et c'est aussi une question de passage que je veux discuter, si je le puis.
Une comédie de passage? Connaissez-vous beaucoup de comédies qui aient survécu, à moins que le style ne les ait fait vivre, aux mœurs qu'elles ont voulu peindre? Tartufe est éternel, soit! et l' Avare tient au fond le plus immuable de la nature humaine. Mais déjà le Misanthrope accuse un état de société qui ne se conçoit plus aujourd'hui; cette insociabilité mondaine n'est plus de notre temps ; si on déteste le genre humain, on ne s'y mêle pas. Turcaret, de même, a sa date ; Figaro a la sienne. Otez le style, ces héros de comédies si célèbres ne sont plus que des personnages historiques. L'un vous dit ce qu'était, au moment des suprêmes détresses de Louis XIV, un traitant gorgé de l'or des provinces, et « en rendant quelque chose au roi, » disait Voltaire ; l'autre personnifie l'esprit goguenard et frondeur de ce tiers État, encore sujet et bientôt maître, aux approches de la grande Révolution.
Dans dix ans d'ici, que sera devenue la pièce de M. Sardou? Si elle n'a pas "vécu par le mérite supérieur de la forme, et il est permis d'en douter un peu, la Famille Benoîlon aura pour nos descendants tout juste la valeur de ces gravures de modes qu'on aime à consulter parfois
comme le témoignage dos manies et des ridicules d'un autre temps. M. Sardou s'attaque, il est vrai, à la passion de l'or et à ce qu'il appelle « le désir furieux du bien-être. » C'est là tout autre chose qu'un ridicule. C'est un gros péché. Mais l'étude la plus élémentaire de l'histoire de la comédie suffit à démontrer que la poursuite passionnée des richesses n'est pas un vice particulier à l'époque où nous sommes, encore bien que les comiques du jour en parlent trop souvent comme s'ils l'avaient inventé. Ce vice-là est vieux comme le monde. On retrouve, à toutes les époques de la civilisation la plus raffinée, des bourgeois cupides, des riches sans entrailles, de nobles agioteurs, des adorateurs . du veau d'or sous tous les masques, des poursuivants de la fortune à tous les étages. On les retrouve partout, dans les républiques comme dans les monarchies, autour des trônes étincelantsd'or comme dans les échoppes enfumées. La Question d'argent, dont un de nos cotniquesles plus populaires a fait le titre d'une de ses pièces, est la seule question qui remonte vraiment au déluge, puisqu'il est croyable que Dieu voulut châtier alors, dans le genre humain, surtout le péché d'avarice. Et puis, n'est-ce pas Adam luimême qui a fait le premier acte de convoitise en mangeant la pomme? 11 est vrai qu'il l'a payé cher.
Nous payons, après lui, par nos misères morales, la rançon éternellement impayable du genre humain ; la comédie n'y nuit pas; les docteurs de la foi ne lui rendent pas assez justice. Ils ont l'air d'ignorer qu'elle est bien souvent leur auxiliaire contre le péché originel et leur alliée contre Satan. M. Sardou ne vise ni si haut ni si loin. Sa comédie s'attaque aux ridicules qui passent, bien plus qu'aux vices qui sont éternels. Mais parce que ses personnages ressemblent, sous quelques rapports, à des mannequins qu'on aurait habillés avec des costumes à la mode, il n'en faut pas conclure que sa pièce n'ait aucune importance sociale, si
éphémère qu'elle soit. Question de costumes, question de mœurs; j'entends par les mœurs ce qu'on en disait autrefois : « un ensemble d'habitudes naturelles ou acquises, » qui nous portent au bien ou au mal, suivant les influences du moment. Caton l'Ancien s'attaquait aux mœurs des dames romaines, qui répondaient par une émeute à ses tentatives de réformer leur toilette. M. Dupin croyait bien aussi ne pas contrarier seulement le commerce des couturières de Paris, quand il relevait, dans la dernière de ses mercuriales, les folies somptuaires d'aujourd'hui. Il faisait acte de moraliste, même en foulant au pied des chiffons. On sait l'empire de la mode. La mode est un tyran. Marie- Thérèse écrit sans cesse à sa fille, clans cette curieuse Correspondance dont nous avons récemment parlé, « qu'il est ridicule qu'étant reine de France elle se croie obligée d'être aussi reine de la mode ; » Marie-Antoinette répond qu'elle est son esclave, ce qui peut-être ne valait pas mieux ; mais si elle était esclave de la mode, qui donnait le ton à cette société, emportée par sa frivolité même sur une pente irrésistible? Le même spectacle se présente aujourd'hui à nos yeux. D'où souffle donc cette brise folle qui entraine tant déjeunes têtes, et même de si respectables, dans celte carrière sans limites de l'extravagance continue? On a peine à le dire ; le souffle nous vient des plus basses régions de la société française, et il ne gagne les hauteurs que par un stupide accord entre l'initiative impudente et la trop facile imitation. Étrange façon d'entendre l'égalité ! Celle qui est dans la loi, les mœurs la repoussent autant que possible, encore qu'elle soit le principe de la pins salutaire émulation ; les mœurs en cherchent une autre , la pire de toutes, celle qui s'établit de haut en bas, entre des prétentions, des travers et des ridicules qui travaillent de concert à se ressembler. C'est là ce que la comédie de M. Sardou a voulu atteindre ; et quand on songe
au milieu social dans lequel de tels rapprochements sont possibles, quand on essaye de l'analyser et de le définir, si superficiel qu'il paraisse, on est affligé du spectacle qu'on a sous les yenx.
Ne disons pas trop de mal du temps présent ; ne calomnions pas notre pays ; on ne méprise tant sa nation que quand on s'estime beaucoup trop soi-même. Mais n'est-il pas vrai qu'à prendre les choses dans leur apparence, ce qui caractérise le moment présent, c'est une légèreté d'allures et d'action, de langage et de principes qui gagne du terrain chaque jour? N'est-il pas vrai que tout autour de soi on entend professer des maximes, on voit pratiquer des actes qu'on pourrait qualifier durement, si le tapage des sottes prétentions n'en dépassait de beaucoup l'immoralité? On a beau faire, un certain nombre de signes distinguera, dans l'histoire, ce quart d'heure où nous vivons, de toutes les autres époques de ce grand siècle qui débute parles héroïques labeurs de nos soldats et se continue, trente ans durant, dans l'orageux apprentissage d'une sérieuse liberté. Ces signes ne sont peut-être qu'apparents; mais pourquoi cette importance hyperbolique donnée à ce qui brille, ce goût de la parade et de l'oripeau, celte vanité bruyante et cet égoïsme affiché; la richesse, comme le mulet de la fable, « faisant sonner sa sonnette, » et la médiocrité singeant la richesse ; le goût des succès faciles, l'enthousiasme pour des jockeys triomphants, la victoire d'une jument favorite plus applaudie que celle d'un maréchal ; une habitude de sociabilité sans gêne substituée à la politesse traditionnelle des salons français ; une négligence exotique remplaçant l'élégance nationale; un semblant d'insouciance couvrant la fureur du jeu; la soudaineté des fortunes, leur base mobile, leur emploi aventureux ; par-dessus tout cette faiblesse du sens moral dans toute question qui touche à l'honneur public, avec une
infatuation chaque jour croissante de l'orgueil individuel et du sensualisme bien ganté? A tous ces signes, disonsnous, on pourrait croire qu'une société est perdue si la légèreté même, dont pour la plupart ils sontle symptôme, n'était une garantie contre leur durée. Dans la pièce de M. Sardou, une des filles de Benoîton, après s'être laissé enlever en calèche par le commis de son père et avoir couru lestement tout le pays d'alentour, — rentrée au logis, s'excuse en disant : « // faut que vous sachiez bien que si j'ai été' coupable, ce a est que de légèreté... » Ne ressemblons-nous pas, plus ou moins, à cette ingénue de la comédie nouvelle? Nous couvrons de nos bonnes intentions tous les chemins de l'enfer, à condition de faire notre paradis en ce monde, en attendant l'autre.
Le moyen âge avait un mot très-drôle et au demeurant très-poli pour qualifier les femmes légères, quand cette légèreté, tournée en désordres scandaleux, les faisait tomber sous la main du grand prévôt, alors très-sévère à leur endroit, car on les pendait à la douzaine. Le moyen âge les appelait des « filles de petit gouvernement1. » Gela voulait dire qu'elles se gouvernaient très-mal. Aujourd'hui les femmes légères ont fait de grands progrès dans cet art difficile. Elles ont des positions, elles viventde leurs rentes (ou de celles des autres), ce qui ne les empêche pas de tomber parfois sous la main du juge : on n'est pas parfait. S'il faut en croire l'historien comique des Benoiton des deux sexes, « le petit gouvernement » a passé dans les familles, et c'est là qu'il fait ravage. L'impuissance de Benoiton le père se trahit surtout par le luxe extravagant de ses filles. On nous dit à cela : « Où est le mal? quelques
1 Registre criminel du Châtelet de Paris 1389-1592). 2 vol.; Pans, Techener, Potier el Aubry, 1801 ; publié par la Société des bibliophiles français, passim.
centimètres d'étoffe en plus sur les hanches, en nioins au corsage, est-ce la fin du monde ? Au contraire, quand les filles font tant de frais, c'est qu'elles veulent plaire, et la toilette est aujourd'hui l'appât des maris. Ne nous plaignons jamais que la mariée soit trop parée ni trop belle... » J'ai entendu faire bien souvent, avec un accent sérieux, un raisonnement de cette force. Il est dans le ton du jour. Pour lutter d'élégance avec la femme ou avec la maîtresse de leur père, les filles sont obligées à d'incroyables efforts d'imagination devant leur miroir, et le luxe des plus honnêtes arrive ainsi peu à peu, par d'insensibles degrés, jusqu'à l'insolence.
Je me sers de ce dernier mot à dessein. C'est presque toujours le cri du peuple quand le luxe s'étale impudemment devant sa misère, j'entends une misère relative. « Luxe insolent ! » dit-il, et la foule regarde passer les changeantes fortunes du grand inonde, à moitié curieuse, à moitié jalouse. Cela, me dit-on, n'est pas nouveau. Je lésais, et voici même ce qu'écrivait, il va plus d'un siècle, un moraliste, historiographe de cour, que son caractère non moins que sa charge disposait à l'indulgence. « Dans les déclamations contre la finance, disait-il, ce n'est ni la générosité ni la justice qui réclament, quoiqu'elles en eussent souvent le droit et l'occasion ; c'est l'envie qui poursuit le faste. Voilà ce qui devrait inspirer aux gens riches et qui n'étaient pas nés pour l'être (les Benoîton), une modestie raisonnée. Ils ne sentent pas assez combien ceux qui pourroient avoir mérité leur fortune, ont encore besoin d'art pour se la faire pardonner... Les malheureux sont déjà assez humiliés par l'éclat seul de la prospérité : fautil les outrager par l'ostentation qu'on en fait? Il est pour le moins imprudent de fortifier un préjugé, peut-être trop légitime, contre les fortunes immenses et rapides. Les eaux qui croissent subitement sont toujours un peu bour-
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bouses1... » C'est donc là ce qui s'écrivait en 1751, moins de quarante ans avant une révolution qui devait faire table rase du sol français, et dans un ouvrage dont le roi Louis XV acceptait la dédicace. On pensait donc, même alors, que « l'insolence » du luxe était un péril public. Mais demandez donc au père de mademoiselle Camille Benoiton de faire des réflexions de ce genre ! Harpagon pour son propre compte, pour ses filles il est un père Goriot. Il n'a pas vu que le luxe, introduit dans son ménage sous les formes les plus provocantes, y avait fait entrer par la même porte le mépris de son autorité, de son âge et de ses conseils. Les anciens disaient : « Respectez les enfants ! » Le respect pour les pères, cela allait sans dire. On ne sait plus aujourd'hui comment un certain tour donné à la toilette d'une femme, les loquets sur l'oreille, les chignons hyperboliques, lesjupes retroussées, les bottines brillantes, les amazones flottantes, les cravaches dans des mains nerveuses ; comment toutes ces petites libertés et ces recherches innocentes, dans une existence féminine, arrivent à composer une indépendance tout entière, si le père ou le mari n'y mettent bon ordre, et de bonne heure. Neque audit currus habenas! C'est la moralité de la pièce de M. Sardou. Benoiton, quand il ne dort pas dans sa biblolhôque, passe sa vie à la poursuite de sa famille. La mère est toujours sortie. Bien ne dit qu'elle soit malhonnête ; elle n'est peut-être que sotte, comme ses fdles. Grande marque d'infirmité d'esprit dans les femmes, ne pouvoir rester chez soi. Maison sans femme, corps sans âme. Jeanne et Camille ne pèchent que par l'éducation et par l'esprit. Leur brodequin léger côtoie les précipices sans y glisser ; eurs yeux éblouis ne voient dans le vice vénal que les magnificences dont il s'enveloppe; leurs bouches frivoles
1 Duclos, chap. X, des Considérations sur les mœurs.
répètent, sans le comprendre, son impudent jargon. Mal élevées, elles restent honnêtes. C'est dans ce milieu difficile et sur cette langue de terre au bord du fossé que M. Sardou les a placées avec un art infini, montrant l'abîme et s'arrêtant, même avec Marthe, sans y tomber. Marthe est injustement soupçonnée ; elle a le cœur d'une mère, la fidélité d'une épouse sous des apparences légères. Elle est riche, et elle vit d'emprunts. La frivolité dessèche insensiblement son âme, et l'ennui la livrera au vice, si elle n'y prend garde. Cette nuance intermédiaire entre l'ignoble vénalité et la richesse sagement employée, il fallait la saisir. M. Sardou l'a très-bien marquée ; il en a fait une leçon parlante et un drame, à quelques invraisemblances près, saisissant. Oui, cela est bien pris dans nos mœurs actuelles. Un peu plus ou un peu moins de dépense, la morale ne s'en préoccupe pas outre mesure, si l'argent a ce bon serviteur et ce mauvais maître, » ne finit par tout brouiller; mais la société s'en afflige, en vue des troubles qui résultent pour elle, et trop souvent pour l'État, du « petit gouvernement » des ménages.
J'étais à l'orchestre du Vaudeville il y a peu de jours, et j'avais auprès de moi un homme âgé, à la mine respectable, au maintien modeste, qui pourtant témoignait une impatience visible à chaque trait de mœurs un peu vif qui éclatait dans la comédie de M. Sardou. Quand vint le troisième entr'acte, après les paroles de Clotilde : « Allons, cela va bien! une fille compromise, une autre enlevée, le père aux abois , la maman sortie ! voilà la famille Benoltonl )) mon voisin, se tournant vers moi fort poliment, mais à la vieille mode française, comme on faisait autrefois, avant l'introduction du cant britannique :
— Monsieur, me dit-il, vous me paraissez juger tout cela avec une grande indulgence.
— C'est vrai, monsieur, lui répondis-je ; la pièce m'amuse, je crois qu'elle frappe juste, et je n'en demande pas davantage
— Ah ! ces mœurs sont révoltantes !
— J'aimerais mieux que le monde en eût de moins ridicules.
— Elles n'existent que dans le cerveau de l'auteur.
— Vous ne sortez donc jamais de chez vous, monsieur, puisque vous ne les avez pas vues un peu partout, ces mœurs de la comédie? Vous les retrouverez dans les salons, dans les promenades, à la ville, à la campagne, et aussi loin qu'elles peuvent s'étendre avec nos voyageurs à l'étranger. Et, tenez, les voilà qui s'étalent sous nos yeux,' ici même, dans cette loge d'avant-scène. Il y a là une élégante qui pourrait bien dire aussi : « Nous ne voulons pas qu'on nous joue! »
— Qu'on joue les coquettes ; mais moi, monsieur, j'ai lait ma fortune avec honneur. Il est cruel de se voir mettre tout vif sur la scène pour quelques millions qu'on a de plus que ses voisins...
— Qui vous dit que M. Sardou ait voulu vous mettre sur la scène?
— Tous les négociants honnêtes sont solidaires.
— Tant vaut l'homme, tant vaut le commerce. Si tous les marchands sont solidaires devant la comédie, tous les médecins le sont ; s'en est-elle assez moquée? Tous les juges : lisez /es Plaideurs ; tous les chevaliers d'industrie aux gages de leurs maîtresses : lisez Dancourt ; tous les financiers : prenez le Sage. Avec vos susceptibilités, la comédie devient impossible. Après la solidarité professionnelle, celle des métiers, des coteries et des castes, il y aurait celle du genre humain en général, ce qui équivaudrait à l'inviolabilité des individus devant la satire et la
comédie (Mon homme ne comprenait plus, et l'en-
tr'acte finissait.)
— Vous avez des enfants? lui dis-je.
— Ne m'en parlez pas, ils me font tourner la tète. J'ai mon petit qui n'a pas douze ans
— Ah ! celui-là, lui dis-je en riant, j'ai dû le rencontrer aujourd'hui au jardin des Tuileries, près du marronnier du 20 mars.
— D'où le connaissez-vous?
— Il est hlond pâle, un charmant enfant.
— Et très-volontaire, dit mon voisin.
— Cela est si vrai, qu'il va tous les dimanches, et malgré vous, jouer à la Bourse des timhres-poste avec les enfants du voisinage.
— Hélas ! monsieur ; c'est plus fort que lui.
— .Mais pourquoi n'allez-vous pas le chercher à cette foire ridicule, et ne le ramenez-vous pas au logis par les oreilles?
— Sa mère me ferait une scène, et ses sœurs, si je voulais faire de l'autorité à la maison, tripleraient l'envergure de leurs crinolines...
A ce moment, notre dialogue fut forcément interrompu par la reprise de la comédie, de tout point plus amusante. Malgré tout, j'avais trouvé mon Benoiton; j'étais content. Il ne s'était pas trop reconnu, tout en se plaignant d'avoir été mis sur la scène en sa qualité d'enrichi. Qui donc se reconnaît dans sa propre image, pour peu qu'elle soit ridicule? Il est plus commode d'y voir le prochain.
M. Sardou n'était pas chargé de requérir contre la société française en général. La comédie n'est pas habituée, comme la métaphysique, à la généralité et à l'abstraction. Elle prend ses modèles où elle veut ; le monde se décompose sous sa main et se démonte pièce par pièce pour ainsi dire, aujourd'hui l'une, demain l'autre. Elle finit ainsi par
tout embrasser dans l'immense série de ses peintures, et qui voudrait écrire l'histoire d'une société devrait l'étudier avant tout dans la comédie. C'est un livre à faire. Si une société se sentait traduite en personne, pour ainsi dire, et tout entière au tribunal de la comédie, elle sifflerait le juge, surtout s'il avait raison. Si elle le supporte, c'est que le juge est prudent, qu'il ne s'attaque qu'à des minorités ou à des fractions, et pas toujours aux plus vaillantes. Mais regardez à l'histoire des lettres; vous y trouverez presque toujours, à côté de la comédie, une démonstration de la vérité de ses peintures. La Bruyère et Molière se commentent presque à chaque page l'un par l'autre. Saint-Simon est le précurseur de le Sage. L'Homme à bonnes fortunes relève de l'Histoire amoureuse des Gaules. Almaviva est de la cour de Louis XV, et Figaro a été vu dans ses antichambres. Il en est ainsi de la comédie de nos jours. Elle emprunte largement à la littérature courante, et elle n'est pas moins généreuse, quand il faut prêter. Les écrivains de France sont trop féconds pour être volontiers copistes; mais entre eux les gens d'esprit ne comptent pas. Oui a jamais compté avec Balzac? On lui a tout pris, et il lui reste encore quelque chose. Les intarissables chroniqueurs de la presse, grande et petite, sèment à tout venant les perles de leur écrin. Un poëte comique serait bien dégoûté s'il n'en ramassait par occasion quelques-unes, sauf à rendre celles qui peuvent servir plus d'une fois.
Quand la comédie et les journaux foui ainsi leur devoir (je montrerai plus tard que le roman, tant calomnié, fait aussi quelquefois le sien), quel serait le devoir de l'État? l'État fera-t-il des lois contre le luxe? De telles mesures aboutiraient au ridicule et à l'impuissance ; elles donneraient beau jeu à la comédie ! Non, l'Etat n'a pas de lois à faire. Il doit des exemples. Mais si, perdant toute prudence (je parle en thèse générale), il prodiguait
les finances publiques avec l'irréflexion d'un mineur émancipé, s'il se montrait ainsi le grand meneur du luxe dans une société dominée partout ailleurs par la dureté des contraintes légales, --ce n'est pas à nous à dire quelles seraient les conséquences d'un pareil entraînement par rapport aux mœurs d'un pays. L'histoire le dit; elle précède partout les questions morales, leur prêtant sa lumière ; nous y renvoyons nos lecteurs.
Un mot pour finir, quoiqu'on ne puisse jamais dire le dernier mot de ces questions délicates. Mais si nos lecteurs avaient conclu de ce qui précède qu'il n'y a plus, à notre sens, qu'à jeter le linceul sur une société moite de ses ridicules et de ses travers, nous répéterions ici que nous ne sommes ni plus sévère, ni plus sombre que M. Sardou lui-même. C'est à la mobile surface de nos mœurs actuelles que nous avons regardé comme lui, non à leur fond durable etrésistant. Ce qu'on voit remuer à fleur d'eau, c'estl' écume dorée qu'agitent les brises folles. Le fond résiste. La grande société française, j'entends la nation à tous ses degrés, telle que la Révolution de 89 l'a voulu faire, avec la diversité des aptitudes et des fortunes dans une égalité de droits, — cette société laborieuse et libérale, à laquelle un dos plus grands noms de l'ancienne France, H. Albert de Broglie, rendait dans un discours public, il y a peu de jours, une si éclatante justice, — cette société est saine. Il est vrai qu'elle a plus de lumières que de vertus. Elle travaille, elle parle, elle pense, elle discute, elle écrit ; si elle n'est pas aussi libre qu'elle le voudrait, ce n'est pas sa faute; mais quand le vicomte de Champrosé, dans la pièce de M. Sardou, montrant du doigt les jeunes Benoiton, deux idiots, s'écrie : « Voilà l'avenir ! » il se trompe, l'avenir n'est pas là. Il ne tenait qu'à M. Sardou de le montrer rayonnant, sur quelque jeune figure, du noble amour de la patrie, du lier espoir de la liberté ! 11 n'aurait eu que
l'embarras du choix. M. Sardou a manqué à une des premières règles de l'action dramatique, les contre-poids. Il a pris, comme contraste aux parvenus, Champrosé, gentilhomme déteint, libertin ruiné et coureur de dots, en sorte que quand Benoîton dit ce mot horrible : Si tu savais à quel point je méprise mes semblables ! on serait tenté, en regardant tout autour de lui, et sans excepter le gentilhomme, de le prendre au mot. Mais non ! les «semblables» de M. Benoîton sont perdus dans la masse des honnêtes parvenus de l'intelligence et du travail. Les Formichel sont aux négociants estimables ce que les Diafoirus étaient aux médecins sérieux du temps de Molière. Mimi-Taptape, avec son toupet rouge, son corsage d'or et ses basquines armoriées, ne représente pas plus la distinction de nos femmes, que Fanfan Benoîton, ivre d'absinthe, l'innocence et la gentillesse de nos enfants. Il aurait fallu effacer, dans la pièce de M. Sardou, cette triste et navrante caricature. Madame de Staël disait, en parlant des conditions de la force comique (vis comica) dans les représentations dramatiques : « On aurait tort de pousser cette force jusqu'à braver la pitié. L'art même en souffrirait, sans parler de la délicatesse; car la plus légère impression d'amertume suffit pour ternir ce qu'il y a de poétique dans l'abandon de la gaieté... » 11 n'est pas besoin d'être un grand écrivain pour porter un tel jugement sur l'invention de M. Sardou. Sur un trône ou dans une échoppe, toutes les mères en diront autant.