‹ Études et portraitsChapitre 16 sur 24 · UN PLAIDOYER DEVANT L'ÉCHAFADD · texte numérisé non relu

UN PLAIDOYER DEVANT L'ÉCHAFADD

— U juillet 1866 —

Voici un nouveau roman de M. Alexandre Dumas fils1, qui n'est pas un roman, nous disent les uns. C'est un Mémoire sur procès, rédigé par un accusé. C'est une thèse soutenue par l'auteur, disent les autres, thèse qui touche à tout, à la législation civile, à la morale, à l'antique fatalité, au péché originel, au vice héréditaire, à toutes les questions délicates et insoluhles. Le livre n'est pas ce qu'il veut être, et s'il amuse, ce n'est pas sa faute, l'auteur n'ayant imaginé son roman que pour y encadrer, avec plus ou moins de relief, sa dissertation. Les uns le louent d'un tel procédé, les autres y voient la confusion des genres et la décadence de l'ail.

Je serais volontiers de ce dernier avis, si M. Dumas fils n'était si habile. Je ne sais rien de plus contraire au véritable but de l'art que la démonstration trop affichée, dans des récits dont le principal mérite doit être de nous émouvoir. Si le moraliste ne se cache pas derrière le conteur, il usurpe toute la place. Le roman devient un traité. L'amplification est de sa nature envahissante; oh elle prend pied, elle prend tout. Défiez-vous en donc, si respectable

1 Affaire Clemenceau ; Mémoire de l'accusé, par M. Alexandre Dumas fils. — l'n vol. in-8, chez Michel Lévy, Paris.

qu'en soit l'intention. Dans un roman bien fait, la vraie morale n'a pas cette allure de professeur ni ce ton de prêcheuse. Elle sort du livre naturellement et librement. Elle est fille du récit, s'y accommode et s'y associe par toute sorte de liens délicats et cbarmants, presque invisibles et pourtant sensibles, qui, sans jamais gêner l'action, la surcharger et l'alourdir, aident à sa marche, en marquent la direction et le but. Tel est le caractère de la composition dans les bons romans .Tant vaut l'esprit, tant vaut l'invention . Les idées personnelles, les opinions et les théories plus ou moins originales de l'auteur n'y servent pas, au contraire. Que le théâtre soit l'école des mœurs, tout le monde le désire; mais qu'il n'en affecte pas la prétention pédantesque; que le roman soit l'écho de l'expérience et l'apprentissage (trop souvent dangereux) de la vie humaine, c'est son droit, pourvu que le lecteur n'ait pas l'air d'être à l'école d'un mortel quelconque, si ingénieux qu'il soit.

J'ai dit que M. Dumas fds avait habilement évité cet écueil de la morale tournée en dissertation et de l'auteur substitué à ses héros. Voici comment : il a mis son principal personnage dans une prison, à quelques pas de la cour d'assises où il doit bientôt paraître. Ce prisonnier a tué sa femme, et naturellement le juge lui demandera quelques explications sur cet incident de sa vie. 11 se prépare solitairement à y répondre. Il écrit un mémoire qui servira à son avocat. Vous savez le mot de la Fontaine : Que faire en un gîte?... Que faire en prison, si on n'y fait pas tantôt son examen de conscience, c'est-à-dire un peu de morale, tantôt le procès de la société, de ses institutions, de ses codes, comme le sculpteur Clemenceau n'y manque pas, et pour cause? Rien n'était donc mieux choisi que le cadre imaginé par M. Dumas pour développer ses idées personnelles sur toute sorte de sujets, sans en avoir l'air, et à supposer que ce soient là ses idées, ce que vrai-

ment j'ignore. Et puis, en discutant ces théories plus ou moins pratiques, j'aime mieux, comme le Chrysale des Femmes savantes, avoir affaire à M. Clemenceau qu'à M. Dumas, quand il m'arrivera de les trouver fausses.

Je veux dire un seul mot d'abord de l'aventure de Clemenceau, celle qui sert de cadre à ses théories. Une aventure est ce qu'elle veut ou ce qu'elle peut, vraisemblable ou impossible, excessive ou naturelle ; c'est affaire d'invention, d'observation et de talent. M. Dumas fils a beaucoup de tout cela. Aussi on aime à le suivre, parfois jusqu'à perdre haleine, maison marche. Il tient de son père, dont il n'a pas la facilité rayonnante, une franche audace de'coneeption. Il a une main ferme, qu'il vous plonge, sans grand émoi, au fond du cœur, et une plume qui ne pèche jamais par excès de pruderie. Ne lui demandez pas la sensibilité des vrais peintres du cœur humain ; il vous bouscule plus qu'il ne vous touche. Ne cherchez pas s'il a la finesse d'IIamillon ou de Bussy-Babutin pour dire l'impossible et sauver par la délicatesse du trait le péril delà description. 11 est de l'école de Brantôme et de Tallemant; et, par exemple, si vous voulez savoir au vrai commenttombent tous les voiles, dans l'atelier d'un statuaire étudiant un modèle, demandez-le à M. Dumas. M. Courbet n'en sait pas plus que lui et ne fait pas mieux en ne ménageant rien. Malgré tout, il y a souvent bien de la force dans cette évocation à tout risque, de la réalité à outrance.

Vous rappelez-vous l'effet des beaux drames de MM. Dumas, le père et le fils? Le père, je parle de sa seconde manière, après Antony, vous menait doucement au but,

avec toute sorte d'enchantements et de surprises, d'esprit facile et jaillissant ; le fils faisait marcher avec lui le spectateur un peu contraint d'abord, puis entraîné sans trop de plaisir, mais avec la secrète jouissance d'une curiosité de plus en plus dominée et satisfaite. Le père vous charmait, le fils ne vous lâchait pas. Le nouveau roman de M. Dumas fils a les qualités et les défauts de ses drames. Clemenceau a bien sa place parmi les héros de son répertoire dramatique. Il a du sang de Charles Sternay1 dans les veines. 11 est bien le frère de tous ces déclassés de la littérature courante, ces fils ambitieux de l'hyperbole, ces Titans de la vie privée, qui ne vivent qu'en vue de l'escalade, comme si le monde n'était pas assez grand pour les contenir, et comme s'il n'y avait d'autre solution aux difficultés de la condition humaine que la mort qu'ils se donnent ou qu'ils reçoivent. Ah ! ne leur résistez pas, ils assassinent ! ne les trahissez pas, ils assassinent! Ils savent tuer, mais ils savent mourir. Non vivere tanti est ! Que Dieu ne leur envoie pas une de ces déceptions dont la vie est semée, fût-ce celle du joueur désappointé ou de l'amoureux éconduit.

Aux maux désespérés il faut de l'émétique,

dit le Valère de Regnard, et il ne se tue pas ; au contraire, il vit pour jouer encore. Les héros du roman moderne, quand ils ont perdu la partie, finissent plus tragiquement. Comment finira le héros de M. Dumas (ils? Personne ne le sait ; c'est le secret du jury devant lequel il va comparaître; et ce secret, dont chacun donne en ce moment le mot à sa manière, cet intérêt suspendu au fil d'une vie fragile qui peut être brisé demain, ce prisonnier qui se confesse à son avocat et qui ne peut recevoir l'absolution que du juge, ce raisonneur peu laconique qui semble pren-

1 Le séducteur de Clara Vignot dans le Fils naturel.

dre plaisir à aiguiser, par de froids sophisme?, le tranchant de la hache entée les mains du bourreau, ce n'est pas là, il faut l'avouer, une situation sans intérêt, même si elle ne peut se dénouer, hélas! qu'en cour d'assises. Quant à moi, la cour d'assises me gâte à peu près tout dans un roman. Nous sommes trop éprouvés par les récits de ce genre dans la vie ordinaire, pour les retrouver avec plaisir dans les œuvres de l'imagination. Les romans judiciaires, comme on les appelle, ont un grand défaut : ils font trop bon marché de l'invention ; ils sont trop peu comptables d'un art sérieux ; ils s'adressent aux faciles complaisances d'une curiosité banale, et ils trouvent, quoi qu'ils fassent, une trop redoutable concurrence dans la Gazette des tribunaux. Je reconnais qu'il serait absurde de bannir le vice de nos théâtres, parce que la police correctionnelle l'atteint quelquefois, et de fermer la scène à l'homicide passionné, parce que la passion conduit au bagne autant de malheureux que le vil calcul ou la convoitise sordide. Entre ces héros hors la loi, outlaw, comme disent énergiquement les Anglais, la justice a souvent de la peine à distinguer ceux qui sont des scélérats d'aventure et ceux qui le sont de nature, les malheureux et les pervers, les passionnés et les endurcis. L'art est obligé, lui, de faire la distinction, sous peine de manquer à sa destinée, qui est de nous intéresser véritablement à ses créations en mêlant une dose d'idéal aux plus inexorables imitations du réel. Je parle des esprits distingués. Est-ce pour eux que vous écrivez, oui ou non? Est-ce pour causer des spasmes aux lecteurs vulgaires, ou pour remonter jusqu'à la source d'où jaillit l'émotion dans les âmes d'élite? Est-ce pour vous joindre au cortège des conteurs illustres, le Sage, l'abbé Prévost, Richardson, Chateaubriand, George Sand, Jules Sandeau, Octave Feuillet, ou pour prendre rang à la suite des sténographes de cour d'assises?

Pierre Clemenceau est le fils naturel d'une pauvre fille qui a été séduite, non dépravée, et qui est devenue une mère honnête, laborieuse et dévouée. Pierre n'a pas de famille, il a sa mère. Son enfance s'écoule dans une maison d'éducation dont les frais sont payés par les épargnes de la pauvre ouvrière. lien sort pour entrer dans l'atelier d'un brave homme, sculpteur de son métier, artiste à la main de plomb, au cœur d'or, riche par sa femme, sensé, modeste et généreux. L'élève a bientôt, par le talent, dépassé son maître. Il devient célèbre. L'argent lui arrive avec la vogue; l'amour lui vient aussi, en dépit d'une certaine austérité naturelle, ou peut-être à cause d'elle. Clemenceau est jeune et beau, sauvage comme Hippolyte, avec les secrètes ardeurs de la Phèdre antique. Une aventurière, quelque comtesse de pacotille, de ces femmes qui vous disent: « Si j'avais besoin d'argent, je m'adresserais à vous, je vous le promets » (et on tremble), la comtesse Dobronowska lui emprunte cent louis, et quelque temps après, pour régler son compte, lui envoie sa fille. Clemenceau l'épouse. Il l'aimait. On n'est pas obligé d'aimer sa femme froidement; malheur à qui ne l'épouse que parce que l'impérieuse déesse a parlé !

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée!

Pierre Clemenceau est une des victimes de cette fatalité, victime volontaire, car où la volonté n'est plus, l'aliénation commence, et il n'est pas fou.

Il signe donc, en parfaite connaissance de cause, ce contrat de honte et de malheur. Sa lune de miel est une

longue débauche dont il aurait bien dû nous épargner le récit. Son talent devient le serviteur pour tout faire de cette impudique, qui lui dit : « Je serai ton modèle, » et qui veut être exposée en marbre, dans la splendide nudité de ses formes incomparables, à toutes les devantures des marchands de curiosités de Paris. Ainsi lancée, la Société Clemenceau et compagnie ne s'arrête plus. Le sculpteur fait une statue que les curieux se disputent. Sa femme vient de sortir du bain, toute ruisselante, comme la Vénus Anadyomène, et, la tête portée en avant, les reins cambrés, elle boit lentement, à petites gorgées, dans une jatte de lait. Cette statue est la Buveuse. Elle devient célèbre, la femme encore plus. Enceinte de son mari, elle s'indigne de ce premier échec dont est menacée sa beauté. Mère, elle éloigne son enfant; puis, un matin, la trahison de l'épouse éclate, et la liste des amants de madame, une liste à défier celle de don Juan, tombe entre les mains de l'époux. Éclat, confusion, tapage, duel, séparation, la femme disparue, le mari fugitif, l'enfant jeté à des mains étrangères. M. Dumas n'a plus à inventer ces choses-là. Il ne faut pas lui refuser le mérite de les avoir racontées avec une vigueur saisissante. Clemenceau se retire à Rome. Rome, a cette Niobé des nations, » comme l'appelle lord Byron, est bien capable de consoler un mari malheureux. Clemenceau essaye de reprendre l'exercice de son art. Son chagrin le rend impuissant ; mais il apprend un jour que sa femme va visiter l'Italie. « Connaissez, dit-il à son avocat dans le mémoire que nous résumons ici, connaissez toute la bassesse du cœur humain? » Il court au-devant de l'épouse adultère: il la cherche sur toutes les routes, la demande à tous les échos; aucun ne répète ce nom déshonoré. Clemenceau retourne à Paris, où il la retrouvera peut-être. Là, il apprend que celle qui a encore le droit de porter son nom habite un palais, vit en princesse, mène une exis-

tence royale, et pour cause. Sur cent maris trompés, il en est un nombre infini qui seraient retournés à Rome à toute vapeur, afin de n'être pas témoins involontaires des désordres de leur femme; d'autres qui, comme Clemenceau, après avoir satisfait par les armes à leur honneur outragé, auraient souffert avec dignité, patience et silence celle irrévocable humiliation. Clemenceau agit autrement : il se met à « désirer » follement cette femme qui est moins à lui désormais que si elle ne lui eût jamais appartenu. 11 faut qu'il meure de ce désir ou qu'il vive de cette infamie. Dans ce conflit absurde, sa raison s'égare. Il court à l'hôtel du prince Àttikof, où vit sa femme dans la pourpre et L'or. La Buveuse se dresse dans le vestibule sur un piédestal de marbre. Iza (c'est son nom, le seul qu'elle conserve) le reçoit sans défiance, l'attire dans sa chambre, et le lit du prince bailleur de fonds devient le trône du mari vengé. Honteuse vengeance, même si elle eût été la dernière ! La femme s'endort ; le mari va chercher un couteau dans la piècevoisine: « M'aimes-tu? lui dit-il à voix basse. — Oui! » murmure-t-elle. Et il l'égorgé avec ce couteau (à papier) qui joue là un rôle si terrible et si burlesque. « La blessure, écrit l'assassin, n'avait laissé couler que quelques gouttes de sang qu'on eût prises pour des grenats tombés du couteau avec lequel j'avais frappé... »

Étrange préoccupation du pittoresque dans un pareil moment! Ceci me rappelle que Stendhal, ayant vu tuer d'un coup de couteau, à Civita Yecchia, une jeune ouvrière qui avait, dit-il, la jambe fort bien faite, ce qui le frappa le plus dans cet incident, ce fut la belle couleur du sang sur de beaux bas bien fins. « Et ensuite, mon Dieu, ajoutet-il, comme c'est vite fait! » Pierre Clemenceau a dû faire la même réflexion.

Eh bien, soit! vous avez jugé, condamné et exécuté la femme. À nous de juger l'homme !

Nous voudrions bien en effet n'avoir point affaire ici à M. Dumas : nous aimons beaucoup son talent, qui est franc, scrupuleux, obstiné à bien faire, nullement enclin aux molles complaisances de l'orgueil, très-peu sensible aux profits matériels de la célébrité. Nous l'aimons et nous l'estimons. Nous ne voulons avoir aucune querelle avec un tel homme. Pierre Clemenceau nous est plus commode. Il nous le livre, nous le prenons.

C'est bien M. Dumas quia créé Clemenceau, cela est vrai; mais les docteurs de l'art nouveau vous diront qu'il n'est pas responsable de sa création. Elle est ce qu'elle est. Une fois lancée, cela ne le regarde plus. V Affaire Clemenceau est une de ces œuvres impersonnelles, comme on dit en style d'école, où, à force depeindrele réel, l'auteur disparaît. Aucun compte à lui demander. Ce qu'il a vu, il l'a montré. Ce qu'il a cru vraisemblable, il l'a raconté. Une fois sortie de son cerveau, son œuvre est indépendante de lui; elle vit de sa vie propre, elle a sa morale, sa logique. Bonne ou mauvaise, vertueuse ou perverse, elle obéit à une loi de sa nature. La mission du peintre est de la peindre, non de la corriger. Il n'est pas chargé de la mettre sur les rangs pour le prix Montyon, mais de lui assigner sa vraie place, de marquer sa vraie ressemblance dans l'innombrable variété des types qui composent l'humanité. Hœ tibi erunt artes! C'est l'art moderne, il faut en prendre son parti. Le peintre met le moins qu'il peut du sien dans sa peinture ; il copie plus qu'il n'imite. Madame Bovary est une photographie supérieure, mais fidèle. Fanny a le même mérite dans un genre plus risqué. Iza Clemenceau existe ;

M. Dumas vous la montrera quand vous voudrez, et il ne s'est pas cru le droit de la faire autrement qu'elle n'est. Le mari est d'une conception moins commune ; mais l'auteur du Demi-Monde n'invente guère que ce qu'il observe ; l'imagination, chez lui, est plutôt ce que j'appellerai un instrument de précision qu'une folle quelconque qui met le désordre au logis. Clemenceau n'est pas facile à comprendre dans la confusion de ses appétits sensuels et de son dogmatisme raisonneur, dans ses révoltes contre la société et ses complaisances pour lui-même; quoi qu'il en soit, c'est un type, tout aussi bien que Jacques Vignot, le Fils naturel, ou que le comte Fernand de la Rivonnière, le Père prodigue. Nous avons tous été saisis par ces dramatiques conceptions sans les aimer. Si vous aviez demandé à M. Dumas où il avait trouvé le modèle de ces créations hyperboliques, il vous aurait répondu: Est-ce que j'en sais quelque chose? Je les ai trouvées un peu partout, et nulle part. Le monde les adopte; elles réussissent, donc elles vivent. Revenons à Clemenceau, et à lui seul.

Étrange contradiction du cœur humain! Lucrèce (dans Tito Live) n'est pas plus calme, quand elle a saisi le poignard qui va venger sur elle la récente souillure du lit conjugal, que ne l'est Clemenceau, tout à l'heure si agité par toutes les furies du désir, quand il a lue sa femme sur cette couche vénale où il a passé la nuit. Le crime accompli lui a rendu la raison. «J'ai été sauvé par l'assassinat, » dit-il. Une fois en prison, il se reprend à sourire à la nature, au travail, à l'amitié, à la vie, à Dieu, si souvent blasphémé par lui. 11 respire, il est guéri... C'est l'effet de l'assassinat et de la prison. Il ne faut pas disputer des goûts.

C'est la prison aussi qui lui inspire l'idée d'écrire ses Mémoires, d'exposer ses théories sociales, d'interroger la législation et de la réformer. La tirade n'y manque pas. On

sait que c'est un des péchés mignons de M. Dumas. Mais cette fois la tirade a l'intérêt d'un plaidoyer devant l'échafaud. 11 faut lui laisser le champ libre. A la vérité, cet échafaud nous gêne un peu ; ne le regardons pas. Ne voyons que le prisonnier. Ce n'est encore qu'un simple accusé, et il n'a pas l'air d'avoir grand'peur. Entrons dans son cachot ; causons avec lui. Montrons-lui la compassion que le malheur inspire; disons-lui la vérité, qui ne le sauvera pas peut-être, mais qui peut l'éclairer. Aussi bien son Mémoire demande une réplique. La nôtre lui sera moins désagréable que celle du procureur impérial.

Pierre Clemenceau accuse la nature et la société. L'une lui a mis dans le sang, dit-il, les ardeurs perverses qui l'ont perdu ; l'autre l'a privé de la protection d'un père, et elle le condamnait à porter ce nom souillé qu'il a voulu laver dans le sang d'une femme.

Ah! Clemenceau est bien injuste! la nature lui avait donné le génie. Quel don vaut celui-là? Dieu n'accorde la sagesse à personne, il faut l'acquérir; ni le bonheur, il faut le mériter. Le génie seul, il le donne sans compter et à tout risque à ses favoris. Clemenceau l'avait, si j'en crois sa confession. Il était un artiste de premier ordre. Le monde l'admirait et l'enrichissait. Que dis-je? cette protection que la société doit à tous ses membres plus ou moins fragiles, et qu'ils n'obtiennent pas toujours, l'enfant de la fille Clemenceau l'avait eue, dès son premier soupir, tout entière. La loi couvrait le mystère, de sa naissance. Qui ose dire qu'elle n'avait pas raison? Clemenceau accuse sans cesse de ses vices et de ses passions le père qu'il n'a pas connu.

Que seraif-cc s'il avait pu èlre gâté aussi par ses exemples? Au lieu de cela, le sort lui avait donné une mère que plus d'un fils légitime, riche et bien né, aurait pu lui envier. Cette mère était un ange, un moment déchu, puis relevé par l'effort des plus courageuses vertus, le travail obscur et infatigable, le dévouement dans la simplicité de l'esprit, la dignité dans l'humilité, les plus nobles sentiments dans la plus étroite existence. M. Dumas n'a tracé, dans aucun de ses livres, une plus touchante figure. Ah ! Clemenceau, vous aviez une telle mère et vous vous plaignez !

Lui reprochez-vous aussi d'avoir, moins heureuse que Clara Vignot, payé sur ses épargnes vos mois de pension chez un instituteur de Paris? Ici le héros de M. Dumas, imitant un des plus illustres romanciers de l'Angleterre dans ses rancunes contre l'éducation publique, s'applique à faire le procès à l'institution où il a été élevé. Il n'y a trouvé, dit-il, au lieu de ces bons sentiments que déjeunes Français échangent entre eux si volontiers, que l'animosité, la persécution, l'outrage. Quelle est donc cette école où Clemenceau a fait ses premières études? Quel est ce pensionnat où un pauvre enfant estobligéde faire respectersa pauvreté ou sa bâtardise, où le nom de sa mère est affiché, où l'inégalité sociale écrase, dès le rudiment, sa tète innocente? Non, cela n'est pas vrai. «Cet âge est sans pitié,» a dit la Fontaine. Il est encore plus sans préjugés. Nous avons tous passé quelques années de notre jeunesse au collège, plus ou moins. Où cherchions-nous nos amis, parmi tant de camarades de toute provenance, nobles ou bourgeois, fds de fonctionnaires, de savants on d'artisans? Nous allions où le cœur, l'attraction, la sympathie réciproque des esprits et dos âmes nous attiraient. La recherche de la paternité nous était interdite, mais encore plus indifférente. Nous ne discutions pas sur le péché originel. Nous le laissions dans le catéchisme. Les mères qui visitaient le plus souvent leurs

cillants les jours de parloir, qui leur ménageaient le plus de petitsbonheurs et leur apportaient le jeudi les meilleurs gâteaux, étaient pour nous les meilleures mères. L'outrage aux femmes est le vice ou l'affectation de cette jeunesse d'exception, mêlée au monde interlope et corrompue par l'impudent pessimisme. L'enfant est encore trop près de sa mère pour battre le sein qui l'a porté.

Clemenceau a donc également calomnié la nature et l'éducation. L'une et l'autre l'avaient mis sur la voie qui l'a conduit rapidement à la célébrité et à la fortune. La société lui a-t-elle plus marchandé ses faveurs? Elle lui a fait trouver du premier coup un maître incomparable (ô les nobles conseils qu'il donne, et de quel style!), des amis dévoués, des admirateurs empressés. Qui donc lui a jamais demandé son acte de naissance ? Quelle porte s'est fermée devant le fils de l'ouvrière ? Quel droit, quelle garantie, quelle protection lui ont manqué? Il y a eu des bâtards célèbres, quelques-uns glorieux, beaucoup d'habiles, sans parler du fils de madame de Tencin. L'humilité du rang n'est pas toujours une mauvaise conseillère pour les cœurs généreux. Pauperta* invpulii audaœ, disait Horace. A ceux qui osent beaucoup, la société donne toujours quelque chose, pour peu qu'ils soient honnêtes, et même, héla- ! s'ils ne le sont pas.

Mais votre Clemenceau, qu'a-t-il fait pour cette société qui l'avait si magnifiquement accueilli ? Le talent a sa noblesse, qui oblige tout autant qu'un vieux parchemin. Clemenceau était un homme intelligent, avisé , longtemps chaste comme fart lui-même auquel sa vie était vouée. Non-seulement il ne donnait que de bons exemples, il n'en recevait pas d'autres. C'est lui-même qui écrit, dans le Mémoire destiné à son avocat, cette touchante et sincère réfutation de ses calomnies contre l'éducation publique: « .., A compter de ce jour, M. Ritz (son maitre sculp-

teur) et ses amis commencèrent à me traiter comme un des leurs. Les artistes les plus célèbres s'intéressèrent à moi et m'accueillirent clans leur intimité. Les encouragements ne me manquèrent donc pas. Je me trouvai initié peu à peu à la vie de cette génération enthousiaste, tumultueuse, ardente de la Restauration... Brave et noble jeunesse, exagérée peut-être, mais, jusque dans ses erreurs et ses excès, pleine de sincérité. . . Parmi les hommes supérieurs d" cette époque que le temps a affirmés, pas un dont la vie privée ne puisse être mise au grand jour. Ne cherchez donc pas, pour me défendre, une atténuation à mon crime, soit dans les mauvais exemples que je pouvais avoir sous les yeux, soit dans le monde exceptionnel auquel j'appartenais. Ne laissez pas non plus cette théorie toute faite se retourner contre moi dans les mains de votre adversaire. Je ne l'accepte ni comme argument pour, ni comme argument contre. Je n'ai jamais reçu ni donné l'exemple du vice... »

Puis tout à coup, sortant de cette saine atmosphère, Clemenceau est pris au piège le plus grossier. Il tombe de chute en chute dans les bras d'une aventurière ; et ce lien d'honneur pour les honnêtes gens, le mariage, a un autre effet pour lui : le mariage le déprave. « Le vice, écrit-il, était d'origine chez cette vierge, et si l'un des deux a été démoralisé par l'autre, c'est l'homme qui a été démoralisé par l'enfant... » A qui la faute? Étiez-vous un homme, oui ou non? On sait le reste. Le ciseau de Phidias est devenu entre vos mains l'instrument des plus lâches complaisances, et votre art impudent a fait du secret de votre couche la fable de la ville entière. Et vous accusez la société ! Est-ce qu'il n'y a pas d'honnêtes filles, de par le monde, qui auraient été heureuses d'accepter la main de Pierre Clemenceau, fières de porter son nom, et qui auraient conservé pour lui les trésors et le mystère de leur beauté? Vous avez été trompé, trahi, abandonné, et vous avez

grossi du chiffre énorme de vos désastres la liste des époux malheureux, A qui la faute, encore une fois? Est-ce que la société est chargée de la police des ménages? Vouliez-vous qu'elle mit un gendarme dans votre alcôve? Lui aviezvous demandé la permission d'épouser la fille de la comtesse Dobronowska? Est-elle chargée de délivrer un certificat de bonne vie et mœurs aux filles qui se marient? La société ne peut pas tout faire. Dans l'ordre des relations conjugales, le scandale seul a le droit d'attirer le juge; la plainte du mari est seule écoutée. Étra.-ge oubli de la dignité humaine, qui vous fait tourner en récrimination contre la loi de votre pays la liberté que le monde laisse à nos affections, à nos alliances et à nos ménages !

Quand vous êtes revenu à Paris pour y retrouver votre femme qui venait de passer du service public à l'intimité fastueuse d'un amant royal, c'est une ardeur insensée qui vous ramenait. L'amour sensuel survivait en vous aux plus humiliantes blessures qu'un cœur honnête eût jamais reçues. On confesse, en rougissant, de pareilles faiblesses; on ne s'en prévaut pas dans un mémoire sur procès; on n'en fait pas un des arguments de sa défense ; on ne cherche pas dans cette prétendue transmission d'un libertinage héréditaire une justification impossible. Nous sommes tous fils d'Eve, et vous l'êtes aussi. Toute veine où coule le sang d'un homme y renferme les ardeurs dont vous accusez vo ■ tre origine, et l'antique fatalité dont vous vous croyez victime est une vieille machine de théâtre qui se tient encore debout avec Oreste et Sophocle, mais qui croule sous Clemenceau !

Voilà ce que j'aurais dit au héros de M. Dumas, si j'avais pu pénétrer dans sa prison. Et je lui aurais conseillé, voulant sauver sa vie, de rédiger un autre mémoire, c'està-dire de plaider la folie et d invoquer la pitié des hommes. Si vous n'étiez pas fou, Pierre Clemenceau, si ce n'est

pas la plus irrésistible des fureurs qui vous a fait entrer comme un coup de tonnerre dans la chambre de cette malheureuse, et qui vous a inspiré, au sein même de ces rapides délices, la pensée d'un meurtre abominable, — sur mon âme et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, accusé, vous êtes coupable! et je croirais ajouter l'insulte à la condamnation, si, vous sachant sain d'esprit, j'accordais à voire jeunesse, à votre génie d'artiste, à votre célébrité, à votre rang dans le monde, le bénéfice des circonstances atténuantes.

Mourez donc, puisque vous n'avez pas su vivre '

ni

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