AVRIL ET 19 MAI
Je viens de lire en deux matinées le gros volume de M. About, sans passer une page, sans omettre une note, sans sauter par-dessus un chiffre. Je n'en veux rien dire de plus en ce moment. Je crois, par le temps qui court, que c'est dire assez de bien d'un livre quelconque. M. About, qui fait la théorie du progrès économique et social, n'a pas manqué à la première condition de tout écrit, même sérieux, qui veut réussir auprès de ce public blasé et bigarré dont l'empressement donne la popularité : il a voulu être amusant. Il a fait de l'économie politique amusante.
1 I.e Progrès, par M. Edmond About. (Un volume in-8. Paris, 1864, chez Hachette.)
L'économie politique a d'ordinaire une autre méthode, des visées plus hautes, une ambition plus patiente. La science n'a pas besoin, pour être écoutée, de se montrer aux vrais savants le sourire aux lèvres, l'épigramme à la bouche, la fleur à la boutonnière, faisant briller les chiffres comme des diamants et promenant son monde parmi toute sorte de surprises invraisemblables, comme dans la caverne de Monte-Cristo. Ces réserves une fois faites, comme nous avons à parler de M. About et non pas d'un autre, étudions-le d'abord un peu, lui et sa manière; nous essayerons plus tard de juger ses idées.
M. Edmond About n'est pasle premier « amuseur » venu. Il est original et il est célèbre. Dans cetle course éperdue qui nous emporte tous, plus ou moins, vers la renommée, il a gagné ses éperons en sautant, du premier bond, en un jour de bonne humeur, par-dessus les montagnes de la Grèce. Parmi les lettrés de son âge, il est arrivé au but un despremiers. Dans cette Athènes où Alcibiade faisait couper la queue à son chien, il a appris qu'aux Athéniens de tous les pays, à ceux de Paris surtout, il fallait des surprises. Il nous en a donné de toute sorte, quelques-unes agréables, d'autres d'une gaieté moins franche et d'un imprévu plus risqué, sans parler de celles qui n'ont fait rire ni lui ni personne. Mais peu importe : l'originalité incontestable de M. About, c'est qu'en lui l'élève de l'École normale était devenu un romancier, le professeurun fantaisiste, l'érudit un conteur de nouvelles ou un inventeur de remaniements chimériques. Que l'on parcoure la série de ses œuvres, il n'en est presque aucune où d'éminentes qualités d'esprit et un vrai talent de style, — précision, relief, entrain viril, sobriété piquante, — ne soient mis au service de l'invention romanesque ou politique: car M. About, sans être une imagination très-féconde, met de la fantaisie un peu par-
LE PROGRÈS l'A R LA LIBERTE Ô51
tout. 11 a parcouru ainsi, quoique jeune oncore, une carrière déjà longue, où quelques essais avortés n'ont pu faire oublier de charmants ouvrages. Et quand M. Àbout, après tant de succès, tombé des Mariages de Paris dans Gûëtana et de la Grèce contemporaine dans le Cas de M. Guérin, essaye de se relever dans le Progrès, c'est qu'au fond une éducation solide ne perd jamais ses droits. L'antiquité oblige. On n'a pas vécu impunément, quelques années, dans un commerce familier avec les' plus grands esprits des siècles littéraires. On veut bien amuser son temps; on voudrait l'édifier un peu. L'édification de» foules diffère de celle des aines d'élite, cela est vrai, et on ne s'adresse pas au vulgaire qui donne le succès du même ton dont on parlerait à une assemblée choisie. Mais c'est la loi de l'époque; pour y résister, il faut la supériorité du génie et du caractère. Pour y sacrifier sans trop d'asservissement ou de gaspillage, il faut du moins celle du talent.
M. Edmond About s'est volontiers tenu dans cette mesure, entre la fière approbation des esprits difficiles et l'applaudissement banal de la foule. 11 est impossible, si peu qu'on ait le goût du style, de n'être pas attiré au régal du sien; et, d'un autre côté, on ne peut méconnaître dans cette agilité de plume à laquelle le jeune romancier se livre, avec une intempérance si bien gouvernée, le besoin de plaire à peu près à tout le monde. « Presque tous les personnages des Romans de M. About, disais-je un jour, sous quelque latitude qu'ils soient nés, Allemands, Anglais, Grecs, Espagnols,.. . presque tous ont l'air d'avoir soupe à la « Maison-Dorée» et d'avoir lu Candide en s'endormant. C'est un joli défaut de ressembler à l'auteur de Candide. Il ne faut pas en abuser. Voltaire n'a fait que des romans saliriques, ceux qui supportent le plus l'abus de l'esprit: Voltaire pourtant ne donne jamais qu'une mesure desalire
raisonnable, parce que le vrai Tond en lui, c'est le bon sens. L'esprit d'aujourd'hui tourne volontiers au burlesque ; il fait bon marché du sens commun. Il a quelque chose de factice, de maniéré, de surfait, d'hyperbolique, presque de violent, qui caractérise la gaieté moderne, cette tille bâtarde du vieil esprit français. » Si je reproduis en ce moment ces lignes justement oubliées, c'est que j'ai retrouvé il y a peu de jours, sous la plume d'un critique trèsdistingué , un jugement presque pareil : « M. About est amusant, disait-on ; il a infiniment d'esprit. Il en a presque trop, puisqu'il a essayé de faire avec son seul esprit des ouvrages d'un genre où l'on ne réussit pas sans un peu d'imagination et de sentiment... Ceux qui ne peuvent parler de lui sans nommer Voltaire n'y entendent rien. Le génie de la plaisanterie française a beaucoup changé depuis Voltaire... Il y a une nouvelle école d'esprit, et M. About est un des représentants de cette nouvelle école. On mettait autrefois l'esprit dans les choses; on le met aujourd'hui dans les mots... Le plaisir ne consiste plus dans la finesse de l'allusion, mais uniquement dans la surprise de la rencontre. On n'est plus spirituel ; on est drôle. M. About excelle dans ce genre que je pourrais appeler charivarique1... »
Si j'ai fait ce rapprochement de deux écrivains qui, sans s'être concertés, sans se connaître, se sont accordés dans le même jugement sur M. About, ce n'est pas pour accabler sa prose légère sous une coalition de critiques. Non, j'ai voulu montrer seulement que son défaut n'est pas de ceux qu'on dissimule facilement , même avec beaucoup d'art, et je tiens à prouver aussi que l'auteur du Progrès n*a pu échapper non plus à la destinée des auteurs qui poursuivent, par-dessus le triomphe de leurs convictions,
1 Article do M. Ed. Sclierer, dans le Temps du 12 avril.
le succès populaire de leur esprit. Dans Voltaire et chez tous les satiriques vraiment passionnés, c'est presque le contraire qui arrive. Ils sacrifieraient plutôt leur esprit que leur passion. Voltaire s'égare volontiers; il suit en aveugle son ressentiment ; il sacrifie à ses préventions jusqu'à l'injustice ; il a ses préjugés qui le tyrannisent ; le sectaire domine en lui le philosophe ; mais il a la sincérité de la passion et sa flamme. « 11 est, comme Ta dit M. Victor Hugo, le critique indigné et attendri du vieux monde *.» On le dirait désintéressé, comme écrivain, dans toute querelle où il est engagé comme homme de parti. 11 n'en est que plus redoutable.
M. Edmond About n'a, je crois, aucune prétention de ce genre. Il a la prétention de vous apprendre quelque chose, parce qu'il sait beaucoup, mais il a surtout celle de vous amuser. Et, ma foi ! si vous ne lui en savez pas quelque gré, vous êtes bien difficile. N'y réussit pas qui veut. N'oublions Jamais, même si M. About l'oublie, qu'il a commencé sa vie intelligente parle sérieux que donne l'étude. Il en a conservé le goût, j'allais dire le regret. Mais il en est du sérieux (sans comparaison) comme de l'honneur ; l'ile est escarpée, elle est sans bords,
On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
Il suffit de l'avoir habitée autrefois ; les habitudes restent ; elles vous reviennent sans cesse; et tantôt, suivant la brise qui agite la girouette dressée sur le toit de votre chartreuse fantaisiste, vous faites sérieusement une œuvre légère, tantôt vous traitez légèrement le sujet le plus sérieux. C'est ainsi que M. Edmond About a écrit son gros livre sur le Progrès.
Pour caractériser la méthode de M. About, est-ce assez
' William Shakspeare, par M. Victor Hugo, page 470.
dire? N'y faudrait-il pas le détail ? Faire du sérieux amusant, combien l'ont tenté, depuis le sceptique Lucien jusqu'à Sterne «l'humoriste », depuis Y Ane d'or jusqu'au Taureau blanc, depuis Gulliver jusqu'à Micromégas, depuis V Éloge de la Folie jusqu'aux Lettres persanes, en passant par Montesquieu pour arriver à M. About ! De tous ces amuseurs philosophes, dont quelques-uns étaient d'admirables écrivains, M. About est peut-être celui qui a abordé le genre avec le plus de parti pris, de désinvolture et de sans-façon. Si le paradoxe est pour quelques-uns, « la vérité vue à distance 1 », — pour M. About c'est la vérité pressée d'arriver, de se montrer, de se produire et de faire du bruit. Vous voulez la vérité surla Grèce moderne? vite, le capitaine Périclès à cheval, quelques bandits dans la montagne, et en avant ! La vérité sur les landes de Gascogne? vite, un ingénieur qui remue les millions à la pelle, en défrichant une lagune, et qui vous mène les chiffres comme des bataillons de zouaves à l'assaut. La vérité sur les affaires étrangères? «vite, un Congrès, deux Congrès, trois Congrès ! » C'est le refrain célèbre de Réranger. Refaisons la Carte de l'Europe. Tant pis pour les vaincus ! A vous, la haute Asie pour vous consoler deConstantinople! à vous l'Egypte! à vous les petits duchés! et servons chaud ! Ainsi procède M. About, quand son paradoxe a beaucoup de chemin à faire, et s'il faut par la hardiesse du propos compenser l'invraisemblance du dessein. Et si le paradoxe est arrivé : vous traitiez mes idées de « gamineries, » monsieur et cher lecteur, vous dit l'auteur du Progrès. Eh bien ! la plupart de mes rêves ont passé à l'état de réalités. Voilà le roi de Naples à bas, la Grèce en possession de Corfou, la Pologne insurgée, l'unité Germa-
' M. de Lamartine l'a dit des paradoxes si souvent lumineux de M. Emile île Girardin, Voir l'article de M. Sainte-I'cuve du lundi 18 avril.
nique en train de se faire, sans parler des tourniquets de la Bourse supprimés, des débats des Chambres rendus aux journaux, de l'instruction publique en meilleure voie... Est-ce assez de besogne?... et puis, ajoute l'auteur (ici je cite textuellement) : « Voici que l'Empereur des Français semble adopter la plus invraisemblable de mes utopies : un Congrès de souverains pour refaire la carte de l'Europe!... » Un pareil contentement ne va pas sans quelques épigrammes contre les Welches, ces sots Français du moment, « qui auraient pris mes discours au sérieux, si je m'étais donné la peine de les faire bâiller. Le Français veut être assommé, comme le lapin demande à être écorchévif. .. » Je crois que c'est la Cuisinière bourgeoise qui nous donne cette recette ; mais elle ajoute : vLe lièvre préfère attendre .. . » Le lièvre a raison. Les paradoxes n'ont pas toujours cette patience. Us aiment à faire fortune en un tour de roue. M. About tient à son Congrès et à sa nouvelle carte. La carte est faite, ou elle se fera...
Nous essayons de rassembler ainsi quelques-uns des signes qui caractérisent la méthode de l'écrivain dans M. About, parce qu'ils nous servent à juger littérairement son nouvel écrit. Au fond, c'est cela qui nous importe le plus. Un des procédés les plus familiers à l'auteur du Progrès, c'est de faire table rase autour de lui. Le « recommencement i » à propos de tout est une des manies de notre époque. On se rappelle ce novateur enragé qui , ayant imaginé une nouvelle Constitution pour son pays, la commençait ainsi : Article premier, il n'y a plus rien. M. About n'est pas si radical que cela, à beaucoup près ; mais il n'aime pas à être gêné. Les croyances, les traditions, les devoirs, les engagements, les usages, il n'a pas
1 Le mot est de M. Victor Hugo, dans son Shakspeàré.
de parti pris contre toutes ces choses ; il n'aime guère à en tenir compte. Dieu surtout le gêne ; il le supprime, ou à peu près, sous prétexte que « le surnaturel ne lui est pas prouvé. » Avant d'arriver aux chapitres de son nouveau livre où il entre véritablement en matière, il nous fait traverser je ne sais quel désert où les fougères ont dix mètres de hauteur, où fleurissent les guenons et les sapajous, et où « l'homme, dit-il, n'est guère qu'un sous-officier d'avenir dans l'armée des singes. » Laissez-le croître, il sera maréchal. En attendant, si nous sommes des singes, vivons en singes. Prenons au voisin sa pitance, si nous sommes les plus forts, ou sa femelle, si elle le veut bien. Qui sait d'ailleurs? Suivant une certaine école, plus brouillée avec le bon sens qu'avec l'histoire naturelle, s'il est possible, Phomme-singe serait prédestiné à porter tôt ou tard une queue, terminée par un œil, qui lui permettrait de voira longue distance. « Notre naissance, ditM. About, a été le produit du suprême effort de la nature, et jusqu'à nouvel ordre son dernier mot. » Il ne faut désespérer de rien. J'ai hâte de le dire : malgré la bizarrerie de ses théories d'avant le déluge, M. About a trop de jugement pour aller jusqu'à ces absurdes conséquences. Il est l'homme des contradictions philosophiques ; mais c'est tout. Il vous lance, sans y regarder, un sophisme hors de toute proportion raisonnable ; puis, le trait parti, il court après ; il l'arrache, il bande la plaie qu'il a faite, et répare en un tour de main le dommage qu'il a causé. « Je n'aime pas l'impiété, dit-il quelque part, parce qu'elle ne prouve rien et qu'elle nuit généralement à la propagation naturelle du vrai. » C'est ainsi qu'il revient à Pieu. Et l'homme, sa créature, qu'il met si bas dans le premier chapitre de son livre, voyez comme il le relève quelques pages plus loin! avec quel accent de colère philanthropique, qui n'est pas celui de la vraie charité chrétienne, mais qui a bien son mérite!
«... Homme grand ou petit, riche ou pauvre, fort ou faible, savant ou ignorant, noble ou roturier, Bourbon ou Durand, je te déclare, au risque d'étonner ta sottise et d'épouvanter ta couardise, que tu n'as ni maître, ni chef, ni supérieur naturel, et que ta personne et tes biens ne relèvent que de toi.
« Ton corps, si chétif et si laid que la nature l'ait voulu faire, est plus inviolable que le palladium des Troyens et l'arche sainte des Hébreux. Aucun pouvoir, aucune force, aucune armée ne peut légitimement toucher à un cheveu de ta tête, ou t'obliger à t'asseoir lorsqu'il le plaît de rester debout, ou te faire tourner à droite lorsque tu préfères aller à gauche, ou te contraindre à dire que deux et deux font cinq si ta raison n'est pas de cet avis. Sois un nain trouvé sur la borne, élevé dans la rue et riche de deux sous pour tout capital; vienne un géant né d'un roi, entouré de cent mille soldats; s'il fait mine de vouloir prendre tes deux sous sans ta permission, défends-toi et tuele, si tu ne peux l'arrêter autrement. Tu seras dans ton droit. »
D'où vient le droit? M. About ne s'explique jamais sur ces questions délicates, si étroitement liées à son sujet principal, le droit, le devoir, le beau, le vrai, le bien, j'entends le bien moral. Il laisse ces détails à de petits esprits comme M. Cousin et M. Jules Simon, M. Caro ' et M. Janet. Il vous déclare une fois pour toutes que d'un bout à l'autre de son gros volume, il évitera le mot devoir, « quoiqu'il soit très-sonore, très-clair et très-noble... Le devoir sous-entend un maître qui l'impose, comme la dette indique un créancier... » C'est pourquoi il aime mieux dire que le travail est la loi de l'homme sur la terre. Soit, le
1 Voir le beau livre de M. E. Caro, l'Idée de Dieu.
travail est une loi. Qui a fait la loi? « Inégaux par nos facultés, ajoute l'auteur, nous sommes tous égaux en droits, parce que nous sommes tous revêtus d'un caractère inviolable et sacré. » Qui nous a revêtus de cette inviolabilité? Ah ! vous le voyez bien, il faut revenir à la cité de Dieu, même en passant par la cité des singes. Il faut répéter ce cri du cœur jeté, un jour de bon sens, par la grande voix de Voltaire :
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer!
Inventer Dieu, c'est le moyen de donner un sens aux contradictions de M. About, à ses attendrissements après ses négations, à ses glorifications humanitaires succédant à ses sarcasmes misanlhropiques. Tradidit disputationibxs... Oui, tant mieux si l'homme se contredit par instant. Aimez-vous mieux les esprits tout d'une pièce, qui ne se donnent jamais tort à eux-mêmes, et qui, à les en croire, ne se sont jamais trompés? Un vrai génie poétique peut se concilier avec un grand orgueil. Notre siècle a vu cela sous plusieurs formes ; il le voit encore tous les jours. Les morts eux-mêmes réclament, du fond de leurs tombeaux, le privilège de leur infaillibilité.
Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées, Je reste1...
Mais ces génies indéfectibles sont incommodes à manier pour la critique : avant de les juger, il faut leur faire la révérence. Et tenez, M. Edmond About s'est servi, en parlant d'un de ses écrits qui voulait être sérieux, d'un mot que j'ai cité, que je ne répéterai pas. L'élève de l'école d'Athènes ne saurait être, quoi qu'il en dise, le gamin de
1 Les Destinées, poésies posthumes, par Alfred de Vigny, p. 84. Voir le chapitre que nous consacrons à l'auteur dans ce volume.
Paris; il pont être ce que, dans le langage familier, on est convenu d'appeler « un bon enfant ; o et il a beau faire, il a beau jouer avec l'idée de Dieu, inventer une Genèse, rayer le mot devoir dans le dictionnaire du Progrès ; il a beau réagir avec toute sa malice contre ses bons instincts et s'arrêter parfois au milieu d'une phrase, comme l'Athalie de Racine en présence d'Eliacin :
Je serais sensible à la pitié !
malgré tout, l'instinct le mène, Dieu le corrige, un idiot l'arrête, un fou l'attendrit, et il est un passage de son livre où ce faiseur d'épigrammes semble tomber à genoux devant le misérable qui lui tend la main : « La société, dit-il avec émotion, lui réserve tous ses droits, parce qu'elle voit en lui un roi détrôné... »
Nobles, généreuses, salutaires contradictions, vous êtes tout l'homme !
Je ne compte pas au nombre de ces inconséquences philosophiques de M. About, dans son nouvel écrit, le goût prononcé qu'il montre partout pour les idées libérales. Je ne crois pas non plus qu'il n'est libéral que par manière d'acquit littéraire, qu'il n'est partisan du progrès que pour la montre et parce que la chose est en ce moment « bien portée. » A Dieu ne plaise ! Mais puisque je ne m'occupe aujourd'hui que de sa méthode, non de ses idées, comment ne pas faire remarquer quel agrément il prête, par une manière qui ne semble qu'à lui, à l'exposition et à la défense de ce que nous appelons, nous, les bons principes, et lui peut-être d'un autre nom? Pourquoi la politique ne seraitolle pas sujet de comédie, et même prétexte à « la farce », comme dit M. Scherer? Pourquoi se refuserait-on, même dans un gros traité d'économie politique, à glisser quelque malicieux proverbe, tout piqué d'épigrammes, tout cousu
d'à-propos, un de ces proverbes que nous voyons jouer tous les jours avec plus ou moins d'entr3in dans la vie publique, et qui nous coûtent, tout compte fait, plus cher que le livre de M. About. L'auteur du Progrès a écrit autrefois un petit volume, Le Théâtre impossible, que je ne conseillerais pas de laisser traîner sur les tables dans les pensionnats de jeunes demoiselles. Est-ce le goût de l'impossible, dans un autre genre, qui lui a inspiré certains chapitres de son nouvel écrit, où je doute bien fort que tous ses lecteurs, même ceux que le rire désarme, lui donnent raison? Il y a parfois dans M. Edmond About du Théodore Leclercq pamphlétaire et du Paul-Louis Courier « charivarisant. » Il faut croire qu'il n'a pas le génie de la scène ou que les Français du dix-neuvième siècle ne comprennent pas l'art dramatique comme il le comprend, puisqu'il ne compte ses essais dans ce genre que par ses chutes. Personne pourtant n'excelle à dresser un théâtre dans un chapitre, à y introduire des personnages, un dialogue, une action, parfois môme un dénoûment. Gela vit, cela parle; vous mettriez des noms sur ces visages, et vous croiriez avoir rencontré le matin ces créatures sorties le soir du cerveau d'un homme d'esprit. Ne citons rien, pas même cette scène désopilante où un gros enrichi, contribuable enthousiaste et sujet magnifique, se plaint si fort de payer si peu, pendant que M. About lui déroule dans une arithmétique obstinée la cote multiple et le détail chiffré de son dévouement...
« ... Ce brave homme , écrit M. About, était un ancien entrepreneur appelé Napoléon Billard. 11 n'a jamais porté le pantalon rouge, mais on l'appelle indifféremment le Capitaine ou l'Enfant de 1812, parce qu'il est fils d'un ancien soldat et nourri dans le culte de la gloire. De sa personne, il a payé un remplaçant vers 1835, ce qui lui a permis de
LE PROCHES PAR LA LIBERTÉ 3i1
mourir par procuration sous les murs de Conslantine. Ce trépas glorieux ne la pas empêché de faire une jolie fortune dans le pavage. Il habite alternativement Paris et la campagne, recherchant partout les militaires, buvant sec, fumant fort, applaudissant son empereur, quoi qu'il fasse, et déblatérant contre les curés qu'il déteste sans savoir pourquoi. Cela dit, vous le connaissez aussi bien que moi, et mieux assurément qu'il ne se connaîtra jamais luimême...»
Suit le dialogue, une vraie comédie , à laquelle nous n'empruntons rien ; nous voulons bien affriander nos lecteurs en leur offrant un plat de la table de M. About, non leur servir le dîner tout entier. Une excellente scène encore, et qui touche encore plus profondément à nos mœurs, c'est la rencontre de ces deux amies dont l'une va épouser un sous-préfet, tandis que l'autre s'est résignée à épouser un commerçant :
« Quand par malheur une jeune fille est réduite à épouser un beau garçon, riche, instruit, honnête, bien élevé et gagnant vingt mille écus par an dans le commerce, elle prend de longs détours pour expliquer cette déchéance à son amie de couvent : — Mon mari est dans le commerce, mais dans le haut commerce ; il fait les affaires en grand, il ne s'occupe pour ainsi dire de rien ; à peine s'il se montre à son bureau une demi-heure par jour. Du reste, nous comptons nous retirer bientôt.
« L'amie, qui doit épouser un sous-préfet à 4,500 francs, l'embrasse avec effusion et lui dit : — Pauvre belle ! je serai toujours la même pour toi. Mon mari n'a pas de préjugés. Tu nous présenteras le tien lorsqu'il sera sorti des affaires!...»
Exagération, si vous voulez; la scène est bonne et elle
est relevée par des réflexions d'un très-grand sens. C'est ainsi que, sous la couverture d'un livre, M. About est un comique; il n'est qu'un satirique devant la rampe; il a le rire contagieux toutes les fois qu'il parle à son lecteur en tête à tète; devant le public assemblé son rire parfois grimace et sa gaieté manque son effet. N'abusons pas du nom de Voltaire, comme on nous le recommande; reconnaissons pourlant que cette difficulté, si manifeste en lui, de concilier la verve satirique et le génie de la comédie dans la même œuvre, était antérieure à M. About.
Résumons-nous. Les critiques sont bien obligés d'employer certains mots qui font partie de leur art et qu'ils- appliquent avec plus ou moins de vérité aux œuvres qu'ils étudient. En réalité, M. Edmond About n'a pas une « métbode » qu'on puisse soumettre à un examen très-logique ni caractériser à coup sûr. Sa méthode est plutôt de n'en pas avoir; il mêle volontiers tous les genres, « hors le genre ennuyeux. » Il y a de tout dans le livre du Progrès, comme dans le progrès lui-même qui est un mot inépuisable , une sorte de protée métaphysique. Si M. About a une synthèse, il n'en sait rien; mais le mot seul, si bon helléniste qu'il soit, lui ferait peur. « Je suis chose légère et vole à tout sujet », légère sans ingénuité, mais non sans générosité ni sans franchise, et retrouvant parfois jusque dans ces anciens partis, souvent attaqués de si haut, le sujet de réhabilitations impartiales. J'ai noté dans son livre plus d'un passage de ce genre, qui s'applique aux plus grands noms, et je l'en remercie pour l'humble part qui peut revenir aussi dans cette justice rétrospective à d'obscurs soldats de la monarchie et de la liberté. Ceci est encore un des caractères de l'écrivain dans M. About. 11 a une impartialité tranchante qui fait crier les uns, applaudir les autres. Il a une armée d'épigrammes qui ne demandent qu'à faire campagne, et, derrière elles, avec le bagage, tout une escouade
d'apologies ingénieuses et fines qui jouent volontiers après une bataille le rôle d'infirmières... Je m'arrête là. Si, avant d'aborder le fond des idées réformistes de M. About, et après avoir, tant bien que mal, caractérisé cet esprit « ondoyant et divers, »> très-français à ce titre, antique par quelques-unes de ses meilleures qualités, moderne par ses défauts, — si, dis-je, j'avais pu faire éprouver à mes lecteurs le sentiment que l'auteur du Progrès m'inspire, je n'aurais pas trop perdu mon temps. M. About est, avec des défauts réels, un esprit piquant, un cœur sans fiel, un caractère sans parti pris mais sans malveillance pour lesidées saines. Il est libéral, il l'est trop peut-être, si on l'est jamais trop. Un autre jour, je dirai pourquoi. Que lui manque-t-il pour être un écrivain tout à fait sérieux, sans cesser d'être amusant?
Qu'est-ce que le progrès? Où est-il? où n'est-il pas? d'où vient-il? Le progrès a commencé avec le monde ; comment le mot est-il moderne? Les anciens qui ne connaissaient pas le mot, l'Académie qui ne l'avait pas dans son Dictionnaire au sens que nous lui donnons, Voltaire qui ne l'emploie guère, étaient-ils des aveugles, indifférents au spectacle de la perfectibilité humaine? Où commence le progrès? où finit-il? Est-il le même dans la science, dans l'industrie, dans les arts, dans les lettres, dans la politique, dans la théologie, dans la morale? Si dans l'un de ces domaines de l'esprit humain, le mouvement s'arrête ou recule, tandis qu'il continue d'avancer dans les autres, est-ce toujours le progrès?
Le progrès s'entend-il seulement de l'amélioration matérielle ou du perfectionnement moral? et quel rapport de l'un à l'autre ? L'homme vaut-il mieux dans une voiture à huit ressorts que dans un coche cahoté sur son essieu, dans
un jardin anglais que dans un parc de le Nôtre, en frac noir qu'en hauts-de-chausses? Est-on plus près d'être honnête dans une chambre mieux meublée, dans une maison mieux bâtie? Et puis les maisons sont-elles mieux bâties? Ce que l'impatience de jouir demande à l'exécution rapide ajoute-t-il à la solidité? Le vrai comfort est-il moderne comme le mot lui-même? Quand nous reproduisons, dans la decoration.de nos appartements de luxe, le dessin et les ornements qui charmaient nos pères ; quand nous achetons à prix d'or les vieux tableaux, les vieux vases, les vieux bahuts ; quand nous marchons à reculons vers ce passé qui nous prodigue toutes les grandes jouissances de l'esprit, art, poésie, philosophie, morale, et le beau style partout au service de l'idée ; quand nous remontons ainsi le cours des siècles écoulés, est-ce le progrès?...
Je suis, par principe, un médiocre louangeur de l'ancien régime. J'aime mon pays ; j'aime aussi mon temps. « Nous avons une patrie dans le temps comme dans l'espace », disais-je un jour. Je suis donc de mon siècle. Je le crois meilleur que les précédents, peut-être parce qu'il est le nôtre; puis parce qu'il a dans le cœur, quoi qu'on fasse pour l'y détruire, l'instinct et le goût de la liberté politique, c'est-à-dire, à mon sens, le véritable instrument du progrès sous toutes les formes. Jusqu'au jour où je verrai cet instrument dégagé de toute entrave arbitraire, je ne cesserai de poser mes points d'interrogation devant le progrès. Qui êtes-vous, qui vous appelez de ce nom? Liberté de la boucherie, liberté de la boulangerie, liberté du commerce, liberté des théâtres, soyez les bienvenues ; votre nom nous plaît. Vous êtes d'utiles libertés; vous n'êtes pas la grande. Vous êtes d'importants progrès ; il vous manque ce que vous aurez un jour, nous l'espérons, ce qui est la vie et l'avenir des progrès matériels, d'être sortis du fond même et des entrailles de la liberté.
Ne médisons pas du progrès matériel. Cette médisance est facile aux riches, et même à ceux qui, sans avoir la richesse, n'ont pas le souci du pain de chaque jour. Le mot de cette grande dame, qui disait à ses paysans, en un temps de disette : « Mangez de la brioche ! » serait aussi stupide aujourd'hui qu'il était odieux autrefois. Chacun sait que la question des subsistances est la plus redoutable de toutes les questions économiques. La simple prudence, à défaut de charité, conseille d'en tenir compte. Ayons donc le pain, la viande, la laine, le fer, et même le mélodrame à bon marché, si cela est possible; mais à deux conditions, d'abord que la baisse du prix soit réelle, et qu'elle profite au consommateur; puis à une autre condition que je dirai tout à l'heure. Quant à la première, M. Edmond Àbout relève avec esprit la série des mécomptes qui sont, sur quelques points, l'inévitable revers du progrès:
« ...Vous occupiez, dit-il, un bel apparlement à bon marché ; il faut en prendre un médiocre et le payer cher. Vous étiez riche avec un revenu de tant ; vous vous éveillez pauvre un matin. Ce n'est pas que les voleurs aient forcé votre cabinet, c'est la livre de beurre qui a monté de vingtquatre sous à trois francs. Tandis que vous méditez à la façon de Marins, assis sur vos propres ruines, madame vient vous annoncer qu'il faut tripler sa pension ou qu'on la prendra partout pour une femme de chambre. Les amis que vous aviez à votre porte, que vous fréquentiez à toute heure du jour, douce et charmante habitude, commencent à vous coûter cent sous de voiture chaque fois qu'il vous plaît de les voir... Le théâtre vous excède par l'uniformité de ses affiches lorsqu'il ne vous dégoûte point par la stupidité de ses exhibitions. L'orchestre des Italiens coûte seize francs, le prix d'un hectolitre de grain, et l'on a supprimé le parterre... Tout cela vous déplaît, mais, ne vous
346 ETUDES ET l'URTHAITS
en déplaise, tout cela n'est que le mauvais côté d'une chose très-belle, très-bonne et très-grande, appelée le progrès. Aimeriez-vous mieux que les chemins de fer ne fussent pas inventés ? que la Bourse fût démolie ? que la France fût privée du suffrage universel ? »
Ma foi, non ! Gardons les chemins de fer, la Bourse el le reste, sans trop nous désespérer de la part qui revient de droit à l'illusion, au désappointement, souvent au repentir, dans toute tentative d'amélioration matérielle faite de main d'bomme. Allons plus avant : supposons écartés les mécomptes que M. Edmond About signale; supposons que, grâce à toutes ces libertés introduites dans les transactions économiques de la vie sociale, nos dépenses baissent à proportion que nos revenus augmentent, et que nous n'ayons plus le droit de dire de notre temps ce que Voltaire disait du sien : u Nous cachons notre pauvreté sous des lambris vernis... Nous sommes pauvres avec goût. Il y a des financiers, des entrepreneurs, des négociants très-riches; leurs enfants, leurs gendres sont très-riches; en général la nation ne l'est pas l. >> Soyons plus habiles que nos pères, si nous le pouvons; que la nation soit riche à son tour; mettons des jardins en avant de toutes les maisons, une poule au pot sur toutes les tables, un bon manteau ou une robe bien chaude sur tant d'épaules frissonnantes; faisons, en un mot, aussi grande que possible, la part des améliorations matérielles ; et puis après? Si l'âme n'y est pas, quel spectacle la civilisation nous donnera-t-elle? J'appelle l'âme d'un peuple, ou sa religion, s'il a une religion ; ou sa liberté politique, s'il a su la conquérir, l'organiser et la conserver. Un peuple très-religieux peut être en môme temps très-libéral. Si la loi lui manque, la liberté publique est
1 Dans l'Homme aux quarante cous.
seule capable de l'arrêter sur cette pente rapide où la civilisation trop matérialisée mène au déclin. Je ne suis pas un grand saint, et il m'appartient moins qu'à personne de dire ici ce qu'une croyance sincère renferme de vertu fortifiante et désintéressée. A défaut de cette vertu, la liberté est la seule force qui puisse arrêter une décadence. Elle est le frein, elle est la lumière et le contrôle; elle a l'œil ouvert sur nos défaillances; elle encourage, inspire, assainit, vivifie tout autour d'elle ; elle est une atmosphère dans laquell e les poitrines se dilatent, la vie circule, l'air semble plus abondant, le soleil plus radieux.
Largior hic campos œiher et lumiue vestit Purpuero...
« Vouloir faire delà civilisation sans liberté équivaut à faire de la culture sans soleil1... » La liberté politique, c'est, pour un peuple, la santé morale quand elle ne lui vient pas d'ailleurs, la santé d'une âme active dans un corps vigoureux, à qui le mouvement, la lutte, la passion, l'ambition, ne déplaisent pas, tandis que la civilisation toute seule, si riche et si brillante qu'elle soit, la civilisation au service d'un maître, c'est, la décadence dans la corruption. Que diiïez-vous d'un riche qui, ayant à choisir dans une des vastes contrées du nouveau monde un emplacement pour sa résidence, commencerait par s'y faire bâtir une maison magnifique, puis s'y établirait au milieu des jouissances du plus grand luxe, n'ayant oublié qu'une chose, le dessèchement d'un marais pestilentiel voisin de sa demeure? J'en dirai autant d'un peuple à qui l'engouement de sa prospérité matérielle fait oublier le soin de sa santé morale, et qui oublie de mêler à sa richesse, pour en relever le goût, le sel de la liberté.
1 William Sltukspeare, par H, Victor Hugo, p. 403
Gi8 ÉTUDES ET PuHTHAlTS
Parmi ces adorateurs du veau d'or, on cite souvent les Anglais. Ce sont des marchands, dit-on, voués au culte de l'intérêt égoïste, avides d'argent et n'estimant guère que ceux qui en gagnent. C'est pourquoi ils s'efforcent d'être le plus estimables qu'ils peuvent. Mais ce peuple est libre et il croit en Dieu. Il est monarchique, par intérêt bien entendu; il est libéral par instinct. Il sait l'histoire, du moins la sienne ; il sait que c'est la liberté politique qui l'a sauvé de la corruption, que c'est elle qui l'a fait puissant, et qui, en le faisant riche, ne l'a pas abaissé. Ne pas s'abaisser par le cœur en s'élevant par la fortune; ne pas compromettre la civilisation, comme on le vit à Rome sous les Césars, dans les vices et les lâchetés de la richesse mal acquise ; ne pas donner au progrès une livrée set vile et ne pas l'atteler, comme un roi captif, au char d'un orgueilleux vainqueur, voilà comment je comprends que la libellé profite au progrès, qu'elle le féconde, le soutient et le moralise. Tout au contraire, « la servitude civile et politique ronge les âmes. Elle les affaiblit jusque dans l'ordre religieux. Elle donne le vertige de l'idolâtrie à Bossuet luimême. i) Ainsi parle un dominicain du dix-neuvième siècle, dans une correspondance récemment publiée avec un très-grand succès '. Est-ce un progrès, celui-là?
C'est donc la liberté qui donne au progrès, particulièrement de nos jours, son vrai caractère. Né dans l'Inde, au temps de Brahrna, j'aurais demandé au dieu des Indiens, sans fausse honte, de faire mon bonheur, comme Virgile (sans comparaison) le demandait à Octave, presque au moment où s'ouvrait pour l'humanité la grande voie du progrès par le christianisme. Au moyen âge j'aurais étudié chez les moines. Au dix-septième siècle, je n'aurais pas trouvé trop lourde la main de Colberl ; j'aurais ac-
1 Correspondance du R. P. Lacordaire et de Madame Swetcliine, publiée par le comte de Falloux, p. 40î>.
LE l'ItOUKÈS PAR LA UBEKTE 349
copié ses réformes sans rougir, et j'en aurais su gré à Louis XIV. Au siècle suivant, l'esprit humain commençant à se sentir hors de page, je me serais émancipé comme lui, et si illimitée que parût dès lors sa confiance, je l'aurais partagée. Plus tard, la Révolution de 89 m'aurait appris que le progrès ne procède plus que d'elle, qu'il ne doit plus être le hienfait de personne, mais le salutaire effort de tous ; qu'il a pour clients non pas telle ou telle classe privilégiée, telle corporation ou telle coferie, mais le peuple entier. Ainsi conçu, le progrès ne peut avoir qu'un garant sérieux : la liberté.
M. Edmond Ahout n'est pas, à beaucoup près, un ennemi de la liberté politique. Il a sa manière de l'aimer et il n'est pas trop difficile sur les conditions de son établissement. IVimporte. Quand je lis, sous la plume d'un sceptique, un vœu aussi nettement formulé que celui-ci : « C'est un besoin commun, et du reste fort naturel, qui pousse les honnêtes gens de toutes les opinions à redemander au souverain les droits que nous avons abdiqués sans nécessité, et surtout le droit de parler et d'écrire; » — quand je relève un pareil vœu, il me tient lieu de tout. Donnez-moi le droit de parler et d'écrire en respectant les lois et en n'ayant à répondre qu'au juge, je sens que vous mettez dans ma main l'instrument et la garantie de tous les autres droits. J'ajoute que vous faites tomber du même coup, sur la route du progrès, les barrières surannées, les entraves égoïstes, les protections cupides, les insolents patronages, tout ce qui le restreint comme un monopole ou l'abaisse comme un bienfait. Maintenant, le dirai-je? M. About ne me semble pas s'être fait une très-juste idée de ce que doit être le progrès né de la liberté politique, dirigé par elle et obligé envers elle. Il croit trop, parce qu'il est jeune, à la nécessité d'un « recommencement »
général et d'une refonte universelle. On dirait que la révolution française n'a été qu'un essai avorté, et que les constituants de 1791 ont laissé leur tâche à faire aux élèves de l'École d'Athènes de 1849. Prétention commune nonseulement aux jeunes novateurs, mais à tous les réformateurs et à tous les disciples du progrès dans notre époque. Tous veulent refaire la société ab ovo, comme si elle n'avait pas commencé déjà il y a quelque temps, et tous aussi veulent la lancer dans la voie des réformes comme on lance une jument favorite dans l'hippodrome, l'éperon à la boite, la cravache en main.
Quand on est arrivé à la fin du ljvre de M. About, on se dit qu'il a pu gagner ainsi le prix de la course, car le livre est vif et entraînant ; on se demande quelquefois ce que la société y a gagné. Il aime la propriété, non en égoïste, il n'a quelque part qu'une maisonnette isolée, nous dit-il, et elle lui suffit. Mais ce qu'il ne demande pas pour luimême, il le voudrait pour les autres : « Il faut, coûte que coûte , reconstituer la grande propriété , » ajoute-t-il (page 167). Puis il vous prouve que la révolution, en voulant fabriquer des propriétaires, n'a fait que des indigents (trois millions sur sept), qu'elle a supprimé les engrais, appauvri et diminué le bétail, mis les Français à pied par la dégénération des races chevalines, et coupé, par la suppression du grand pâturage, une des deux mamelles de la France. Et le remède à tous ces maux ? Si la petite propriété a détruit la glande culture, il faut refaire celle-ci par l'association. Les paysans vendront leur terre à une Société de capitalistes ; leur capital sera placé dans l'industrie; il leur rapportera 22 pour 100 (dans l'usine Cad), un peu moins entre les mains de l'Etat, et si cette rente ne leur suffit pas pour vivre, ils pourront travailler dans une fabrique ou se placer comme domestiques dans quelque bonne maison. Pendant ce temps-là, avec les par-
celles de terre qu'ils auront vendues, on nous rendra les grands domaines, les vastes pâturages, les engrais féconds, les plantureuses campagnes d'autrefois (voir la peinture que La Bruyère nous a laissée des paysans du temps jadis), et enfin le beurre, le pain, la viande et môme les chevaux à bon marché.
On ne s'arrête pas en si beau chemin ; il est un autre moyen de nous mettre en possession de cet Eldorado agricole. Ce n'est ni plus ni moins que le rétablissement du droit d'aînesse. Quoi! le droit d'aînesse! non, pas tout à fait; M. Edmond About ne casse pas les vitres des constituants de 91. Il entre dans la salle des conférences, en aimable causeur qu'il est, et voici ce qu'il leur dit :
«... 11 est trop évident que le père ne doit pas sa fortune à ses fils ; il leur doit l'éducation et les moyens d'existence. Quiconque appelle un enfant à la vie s'engage implicitement à l'élever et à le mettre en état de se soutenir par le travail. Mais c'est tout, et la raison ne décidera jamais qu'un homme riche à 4 millions et père de quatre enfants, soit débiteur de 750,000 fr. envers le polisson qui lui a fait des actes respectueux pour épouser sa cuisinière. Cependant la loi française le veut ainsi... »
Oui, vraiment, c'est la loi; elle a peut-être tort, une fois sur mille; le reste du temps elle a raison. M. Edmond About sait bien que ces opulentes fortunes sont une exception, et que c'est surtout dans ces grands partages que la loi intervient utilement pour lesrégler. Est-elle si cruelle pour les riches quand elle les oblige à faire de l'égalité avec des millions? Soyons aussilibéraux que la révolution de 89, sans l'être davantage. Nous n'avons pas encore assez joui de ses conquêtes pour en changer l'esprit et le caractère. Les organiser, voilà le progrès. La France s'effraye autant
d'une reculade aventureuse que d'un progrès téméraire. Reculer jusqu'à la grande propriété, en passant par le droit d'aînesse, pour arriver au bienfait de l'association, quelle confusion de toutes les idées saines! et puis, quel abus du principe de l'association lui-même! M. About a beau réclamer l'émancipation de l'individu en face du pouvoir, on dirait ailleurs qu'il a un parti pris de supprimer l'homme dans le citoyen et la spontanéité individuelle dans la solidarité générale. Et pourtant lorsque, armé de sa plume et en face de son écritoire, l'auteur du Progrès nous dit :
«... Le livre que j'écris en ce moment pour vous forcer à réfléchir une heure ou deux, est un travail qui va réellement et sans métaphore créer un capital. J'ai acheté pour 1 fr. de papier, pour 50 c. de plumes et une petite bouteille d'encre de 25 c. Avec ces matériaux, dont la valeur totale est de 1 fr. 75 c, j'ai produit en dix mois un manuscrit dont la valeur littéraire est ce que bon vous semblera, mais dont la valeur commerciale (pour prendre un chiffre en l'air) est par exemple de 10,000 fr. J'ai donc tiré du néant une valeur de 9,998 fr. 25 c. qui n'existerait pas si je m'étais promené au jardin au lieu de m'asseoir devant une table... »
Quand M. About, et je l'en honore, a fait ainsi sa caisse, que penserait-il d'un bailleur de fonds qui viendrait lui dire ce qu'un homme d'esprit, que M. About connaît bien, dit aux débitants de Paris : « Associez-vous, ou vous périrez tous... Les grands capitaux mangeront les petits. Le million est maître partout. Il est armateur, cocher, aubergiste, directeur de théâtre, marchand de nouveautés, chiffonnier... Il est tout, il a tout. Allez au million ou le million vous mangera... » Si on lui parlait ainsi, l'auteur du
Progrès répondrait sans doute qu'il tient à son capital d'esprit comme les boutiquiers devraient tenir à leur capital d'industrie et de savoir-faire ; qu'il est quelque chose par lui-même et veut le rester ; que l'association est bonne si elle n'est pas tout, et si elle laisse à l'activité individuelle sa part d'indépendance et de responsabilité. Voilà ce qu'il répondrait. Ajoutons qu'il n'y a pas là, pour l'homme de lettres seulement, une question de dignité morale et de liberté. Toute profession est intéressée à n'être pas organisée à la chinoise et pratiquée par des automates. Votre principe d'association illimitée, appliqué rigoureusement (le million a ses rigueurs) à toute l'activité sociale, transformant les paysans en rentiers, les détaillants du commerce en agioteurs, tout individu qui a une industrie en rouage d'une grande machine, tout industriel qui a un écu en homme lige d'un gros capital; — l'association ainsi comprise, que serait-elle autre chose , sous un beau nom, que la pire des tyrannies? Elle serait volontaire. Le beau remède au mal î Elle détruirait dans l'homme, par la suppression de l'initiative, l'indépendance de la volonté. Elle remplacerait la perfectibilité morale par le perfectionnement mécanique.
Je n'abuserai pas plus longtemps contre M. Edmond Àbout de la principale objection que fait naître l'étude attentive de son gros volume. Si agréable que soit cette lecture , on en sort les yeux fatigués et comme aveuglés par cette poussière de démolition qu'il soulève, en se jouant, autour de lui. On secroirait dans quelque quartier du vieux Paris, au moment où le Progrès y fait son entrée, la pioche à la main. Quant à moi, sans être un grand trembleur en politique, je ne saurais dire l'effroi que me cause l'idée d'une société où TÉtat plus ou moins remplacé par l'individu, et l'individu absorbé dans l'association, ne laisse-
T.5i ETUDES ET PORTRAITS
raient plus place, l'un et l'autre, qu'à un vaste atelier de travail, à la fois incohérent et uniforme, présidé par S. Exe. le million. Oh ! l'ennuyeuse, monotone et inféconde société, en dépit de son labeur incessant! M. About ne semble y laisser qu'un fonctionnaire public, debout sur un marchepied, la sacoche en main, le conducteur d'omnibus. L'État, c'est lui. Cherchez les autres. L'auteur du Progrès est trop occupé pour vous dire ce qu'il en a fait. Il détruit l'État, ou à peu près, mais il rétablit l'usure et le divorce. Il nous rend à tous « le droit naturel » d'être avocats, avoués, agents de change, courtiers de commerce, sans garantie et sans examen. Il supprime l'échelle des peines, qu'il remplace par la transportation à tout bout de champ. Il vous permet l'adultère, la diffamation, la calomnie, moyennant cinq cent mille francs d'amende. C'est pour rien. Je ne dis pas qu'il n'y ait rien à prendre dans les réformes proposées par le spirituel novateur; au contraire. Je veux montrer seulement ce que produit, dans un esprit d'ailleurs excellent, cette rage de perfectionnement systématique qui n'est quelquefois que la manie du changement. Améliorons beaucoup de choses. Ne changeons pas tout. Ne condamnons pas toute la force inventive d'un pays à s'agiter dans le vide des systèmes imaginaires. Ne rendons pas la science ridicule en lui adressant des dithyrambes tels que celui-ci : « Savez-vous que la moindre bourrasque qui effleure le sol de la France est une force de plusieurs millions de chevaux? Les Américains, plus pratiques que nous, mettent en magasin l'hiver lui-même pour le retrouver en été... » M. About a bien pu inventer cette jolie phrase: les Américains n'ont pas inventé les glacières ; mais l'auteur du Progrès peut leur prêter de l'esprit, il est assez riche pour cela.
Sur les questions d'esprit, M. Edmond About est passé maître. Qu'il proteste donc, il en a le droit, contre le rc-
proche de décadence littéraire si fréquemment adressé à notre époque. J'ai autrefois défendu la même cause1. Je croyais avoir donné les meilleures raisons du monde. J'avais cité quelques noms illustres. M. Edmond About en invoque d'autres, et il entre en lice à son tour, escorté d'une phalange de célébrités auxquelles je reprocherai seulement d'être un peu nombreuses pour représenter le premier rang. Sommes-nous donc si riches que cela ? Le sommes-nous aujourd'hui autant qu'autrefois, il y a un siècle ou deux, par exemple? Ces grandes époques littéraires, qu'il est de mode de rabaisser, que sont-elles, comparées à leur tour aux siècles fameux qui ont établi dans l'histoire des lettres tantôt la supériorité de la Grèce, tantôt celle de Rome ? C'est ici que reparaissent ces points d'interrogation que j'ai montrés, au début de cette étude, se dressant partout, mystérieux et muets, sur la route du progrès en général. L'art est-il perfectible comme la science ? L'esprit est-il maniable et malléable comme la matière ? La poésie qui commence à Homère, où fînira-t-elle en avançant toujours ? Peut-être à un faiseur de rébus au service d'un fabricant de bonbons, dans vingt ans d'ici. D'Euripide à Racine, d'Aristophane à Molière, de Démosthènes à Mirabeau, de Phidias à Raphaël, a-t-on avancé parce qu'on a marché? Peut-être... La science avance en dehors de l'homme, pour ainsi dire, par une force d'impulsion qui lui est propre, et en dépit des révolutions. Les lettres et les arts sont plus accessibles aux causes extérieures ; ils reçoivent de plus près, en bien ou en mal, le contre-coup des événements et le contact des influences politiques. « Faites-moi de bonne politique, disait le baron Louis après la révolution de Juillet, je vous ferai de bonnes fi-
1 Voir dans Historiens, Poètes et Romanciers, le chapitre intitulé : De la prétendue décadence de l'esprit littéraire en France. (Tome II. p. 125.;
nances. » On pourrait en dire autant, à quelques égards, de la littérature d'un pays. Elle dépend par instants de l'air qu'on y respire. II y faut, du moins de nos jours, une dose suffisante d'esprit public, d'agitation libérale et de liberté véritable. Nous revenons ainsi à notre point de départ, et je sais gré à M. Edmond About de nous y ramener en finissant : « Je suis fermement convaincu, dit-il, que la révolution de 1848, quoique très-légitime dans son principe, a été désastreuse dans certains de ses effets. Elle fut une véritable catastropbe pour l'inslruction secondaire. Si Louis-Philippe avait régné quinze ans de plus, l'instruction, la pensée, la santé morale du peuple français, n'auraient pas fait le plongeon que nous avons vu i... » Je voudrais être aussi sûr que M. Edmond About de cette légitimité de la révolution de 1848 qu'il affirme si résolument. Pour tout le reste il a raison. Tout à coup, au sein d'une société animée et tranquille, des esprits chagrins vous crient qu'on ne marche pas ! En avant ! on force de rames, on pousse à la manœuvre, on met toutes voiles dehors, et pour faire avancer le navire on invoque la tempête ! L'.esprit humain à qui on montrait au loin, sur la plage inaccessible, un mirage insaisissable, au lieu d'aborder fait le plongeon, et sa course est pour longtemps interrompue
Ainsi a fait la France en 1848, au témoignage de M. About. « La santé morale » du peuple français avait besoin d'être doucement agitée dans l'atmosphère salubre de la liberté constitutionnelle, non d'être violemment secouée par une révolution radicale. Ce besoin, la France l'a toujours. Pour le satisfaire, instruisons le peuple, multiplions les cours, ouvrons les écoles. Encourageons les lettrés. Il n'est pas nécessaire pour cela de
1 Pnpcs 4()l-40'2.
supprimer l'Institut. M. About en veut beaucoup à l'Académie française, où il aura peut-être son fauteuil quelque jour; d'autres y sont arrivés de plus loin. En attendant il se moque d'elle. Se souvient-il de ce qu'on disait de Ménage ? Ménage s'était fort brouillé avec les académiciens de son temps, qu'il accablait d'épigrammes. Sur quoi M. de Monlmor, maître des requêtes, dit un jour « que c'était à cause de cela qu'il fallait le condamner à être de l'Académie, comme on condamne un homme qui a désbonoré une fdle à l'épouser... » Que M. About y prenne donc garde. Jusque-là, conservons l'Institut. « La culture supérieure de l'esprit constitue, dit M. Renan, un véritable intérêt d'État '. » Cela est surtout vrai dans les pays libres, où l'esprit est plus enclin à se donner carrière, à secouer le joug delà règle et à se perdre dans les aventures. Aussi le même écrivain attribue-t-il à « l'absence des grandes institutions pour les choses de l'esprit, telles que nos Universités et nos Académies, » l'infériorité relative de la littérature anglo-américaine. L'Etat vigilant et agissant dans la société libre, la puissance publique assistant l'initiative individuelle, ne demandons à chaque âge que cette mesure de progrès que les mœurs acceptent, que les nationalités comportent, que la raison publique approuve. Le progrès ! tous les réformateurs vous le promettront ; la liberté raisonnable, elle seule , vous le donnera.
1 J'emprunte à l'article de M, Ernest Renan [l'Instruction supérieure, Revue des Deux-Mondes du ter mai) une de ses conclusions; je ne suis pas obligé de les accepter toutes.
L,a Famille dans l'éducation*.
— 11 sF.PTEMnnr: ISO 7. —
Le cours professé l'hiver dernier par M. Ernest Legouvé au Collège de France est facilement devenu un livre; car il était aussi bien écrit qu'il a été bien dit. Le livre a réussi. C'est le même succès sous une autre forme.
Lecours de M. Legouvé avait eu pour objet Les pères et les enfants an dix-neuvième siècle, c'est-à-dire les rapports des uns avec les autres, leur commune existence, leurs relations multiples, suivant l'âge, la condition, la fortune, [/intention du professeur était aussi de nous faire assister à tous les incidents qui, observés avec finesse et racontés avec ardeur, composent une sorte de drame de la vie de famille. Dès l'abord, et en homme qui aime à marcher droit à son but, M. Legouvé nous avait introduits dans son sujet. Au lieu de produire ses idées sous forme d'arguments, il en avait fait des personnages qui vivent, qui agissent, qui parlent, j'allais dire qui se disputent, si cette forme de controverse ingénieuse à laquelle l'auteur soumet sa pensée n'était parmi les procédés les plus légitimes de l'argumentation didactique, et si son bon sens animé ne leur prêtait un charme infini. Le père qui a servi de type
1 Les Pères et les Enfants au dix-neuvième siècle, par M. Ernest Legouvé, de l'Académie Française. 5e édition. Paris, 1807, Hetzel.
à M. Legouvé a écrit «un journal» de l'éducation de ses
enfants. M. Legouvé lisait le journal, comme il sait lire; il le commentait comme il sait parler. Rien de plus original et de plus agréable qu'une leçon ainsi faite. Était-ce une leçon? Je voudrais bien être*sûr que les auditeurs du Collège de France n'y ont pas vu autre chose. Le grand mal, après tout! instruire en amusant, cela n'est déjà pas si commun.
11 y avait bien une autre raison encore au succès du spirituel orateur. Ses auditeurs étaient presque tous déjeunes étudiants, écoliers de la veille, obligés de compter plus ou moins avec la puissance paternelle. Or M. Legouvé, dans ce procès vieux comme le monde que les enfants font à leurs pères, j'entends l'inoffensif procès de la jeunesse envers l'âge mûr, de la dissipation envers l'épargne, de la fantaisie envers la raison, —M. Legouvé me semble assez enclin à prendre le parti du plus faible contre le plus fort. C'est volontiers son goût en toute rencontre, même plus sérieuse. Ici peut être son zèle pour la faiblesse l'avait emporté un peu loin. Je sais que les pères de comédie ont une assez mauvaise réputation, et il n'est pas trop facile d'être de l'avis de Jean-Jacques Rousseau quand il se prononce si vivement en faveur d'Harpagon dans sa querelle avec Gléanthe. Les pères de comédie, depuis Térence jusqu'à Piron (dans les Fils ingrats), jouent en général un triste rôle. « Cette gravité douce et touchante » qui devrait être, suivant une fine remarque de M. Saint-Marc Girardin l, le caractère de la paternité, elle lui manque presque toujours, j'entends sur la scène, même dans les plus beaux drames. Œdipe n'est pas au fond plus tendre que le roi Lear.
En est-il ainsi dans la vie réelle'.' Le père est-il donc, au dix-neuvième siècle, si inflexible et si dur ? Son autorité est
1 Cours de littérature dramatique, loinc Ier, ii -S-
360 ÉTUDES ET l'OKl 14AITS
elle si absolue? Les consuls à Rome, entrés en fonctions, restaient soumis à la puissance du père. « Messieurs nos enfants, » comme les appelle M. Legouvé, attendent-ils de devenir avocats pour s'affranchir d'un pareil lien? N'ont-ils rien gagné à cette égalité civire qui, très-légitime entre les citoyens, contre-poids bienfaisant des faveurs parfois injustes de la fortune, deviendrait ridicule ou honteuse, si clic faisait mine de pénétrer dans nos familles, d'en troubler l'ordre naturel, de rapprocher les âges, de confondre le pouvoir et l'obéissance? M. Legouvé a trop de bon sens et trop de cœur pour songer à de telles réformes. Il n'est pas éloigné de croire pourtant que la balance penche un peu trop du côté des pères, et il s'émeut beaucoup de quelques gestes un peu « accentués » qui peuvent échapper par moments à l'impatience paternelle. On dirait que les voies de fait sont à l'ordre du jour dans les familles. Un de ses personnages, une femme, parle à son mari d'un soufflet qu'elle a reçu, étant très-jeune, de son père, et qu'après vingt ans elle n'a pas encore pardonné. Ah ! je la plains, non pour le soufflet, mais pour la rancune si peu naturelle, si peu chrétienne qu'elle en a gardée !
Un fils no s'arme pas contre un coupable père ! Il détourne les yeux, le plaint et le révère...
Voilà la vraie morale dans la famille. Est-ce que par hasard il y aurait aussi, d'une fille à l'égard de son père, des questions de point d'honneur? Mais attendons ; nous verrons à l'œuvre cette femme si susceptible ; nous la suivrons dans les épreuves de sa patience maternelle, si promptement inquiète, si facilement révoltée. Elle a bien tort de croire à la fin du monde, parce qu'un geste de sou mari a, [tendant une seconde, menacé son enfant... Ah ! le bon La Fontaine a raison, et les enfants ne le savent que trop : « Tout père frappe à côté ! »
LA lAMll.l.E DANS L'EDUCATION ÔG1
Mais arrivons au livre de M. Legouvé, qui n'est autre chose que son cours public, remanié et perfectionné.
M. Legouvé a un double mérite, j'allais dire un double attrait: il est volontiers paradoxal; ce qui pourrait s'entendre, si on le voulait bien, d'un certain parti pris d'éviter la banalité; mais il est, de plus, très-engagé par ses convictions dans ses paradoxes ; le charme de son style vous attire, son raisonnement vous retient. On ne lui résiste pas tro[». Il faut toujours l'essayer un peu. Son livre est un nid de controverses ; mais les questions sont à la portée de tous. Elles touchent aux relations les plus familières, les plus habituelles; elles intéressent notre vie domestique à tous les degrés. Si l'auteur les discute sans les éluder, il ne les tranche jamais ; il les dénoue, et il ne tient qu'à vous, tant il a la main légère, d'en tirer une conclusion toute différente de la sienne. C'est bien ce que j'ai fait quelquefois, avec un peu d'ingratitude ; car il semble qu'on devrait toujours être de l'avis d'un confrère qui parle si bien.
Entre M. Legouvé et moi il y a ce désaccord : il croit qu'une révolution est encore à faire, à quelques égards, dans la famille, après qu'elle a été faite si complètement dans l'État, oubliant que le Code civil a donné aux enfants l'égalité des partages, ce qui est sa grande et principale concession à l'esprit nouveau; ou plutôt, M. Legouvé ne l'oublie pas; il trouve que ce n'est pas assez. « Un père, dit-il, n'est pas un propriétaire absolu, cest un dépositaire... » La loi ne va pas si loin. Le seul droit qu'elle donne à l'enfant, c'est le droit de partage après la mort du père. Tout le reste est de droit naturel; l'autorité du père est de droit divin. C'est sous ce double patronage, plus ou moins respecté, la nature et Die", que les enfants sont placés. Cherchez-en un autre qui m soit pas la tyrannie du pouvoir civil appliqué à la tamille, ou l'État se substituant à l'autorité paternelle. Moins l'État prête de sa
puissance au père, plus celui-ci a besoin d'être fort par lui-même ; et, d'un autre côté, plus la liberté est grande dans les relations publiques, plus la sujétion filiale a besoin d'être maintenue et soutenue dans le cercle des rapports privés. La liberté oblige, comme la noblesse. En affranchissant le citoyen, ne rend-elle pas plus rigoureux les devoirs de l'homme? L'empire de la conscience ne s'accroît-il pas de tout ce qui est enlevé au domaine de la loi? Ce que Montesquieu appelle « la vertu » dans la république, n'est-ce pas ce lien nécessaire de la moralité politique dont le premier anneau se rattache à l'autorité du père, symbole et garant de toutes les dominations légitimes?
J'ai peur que M. Legouvéne mêle « la tendresse » à l'autorité dans une mesure qui affaiblit l'une et l'autre. 11 a un très-beau chapitre consacré à ce sujet. La tendresse n'est pas plus forte par son expansion démonstrative que par son action secrète et puissante. Elle doit se sentir plus que se montrer. M. Legouvé en prodigue les manifestations extérieures dans une proportion qui touche sans cesse à la complaisance ou qui frise l'égalité. Je sais que c'est le penchant du siècle en toute chose. Oui, nos mœurs publiques nous portent à faire partout très-petite la part de l'autorité; la raison devrait nous inspirer, dans l'ordre' des relations domestiques, une disposition toute contraire. Si une révolution était à faire dans la famille, comme on le croit, ce serait donc en sens inverse de celle qui s'y fait chaque jour, par une imitation et une intrusion malencontreuses de l'esprit nouveau, appliqué à ce genre de relations; — esprit que j'aime passionnément, à sa vraie place, dans son action publique, mais dont je me défie s'il touche à la juste subordination du fils, au gouvernement absolu des pères, au respect de l'âge, aux saintes et traditionnelles obéissances. On n'échappe pas à ces grandes lois par d'ingénieuses capitulations. On ne transforme pas, au gré d'une
parole agréable ou d'une plume facile, des sentiments éternels et immuables. Toutes les législations ont prétendu régler, plus ou moins, l'exercice de l'autorité paternelle; elle n'a guère eu de valeur, nulle part, que celle qui se puisait dans le caractère ou le cœur de l'homme. Tant vaut l'homme, tant vaut le père. Les révolutions n'y changent rien. On parle sans cesse de la force que l'ancien régime prêtait au pouvoir des pères. « Je n'ai que faire de vos dons ! m dit un iils à son père qui vient de lui donner sa malédiction (dans l'Avare de Molière). Cléanthe a tort, quoique l'avare n'eût pas raison. Sa réponse n'indique pourtant pas une excessive complaisance, dans les mœurs du temps, pour le despotisme paternel. Plus tard, au dixhuitiôine siècle, ce n'est pas un type isolé seulement; K c'est, nous dit. M. Saint-Marc Girardin, toute une procession attendrissante de pères vertueux, et tendres1, » qui se succèdent en France, au théâtre, pendant nombre d'années. Est-ce contre ces honnêtes ascendants que M. Legouvé réclame? Si le théâtre les montrait à la société, c'est que la société les fournissait au théâtre. Quand la scène comique invente des caractères, elle n'est plus l'école des mœurs. Est-ce l'Euphémon de Voltaire qui indigne M. Legouvé et le pousse à l'indulgence ? Est-ce le Menédème de Téreuce, ce type romain de la faiblesse et de l'attendrissement paternels'! Si les modèles ont existé, la révolution n'est plush faire ; les enfants n'ont rien à tirer d'une Déclaration des Droits des mineurs; un 10 août est inutile contre le foyer domestique. Les pères débonnaires sont do tous les temps. " Nous devons beaucoup à ceux à qui nous devons la vie, nous dit M. Legouvé. Que ne doivent-ils pas eux-mêmes à ceux qui ont reçu (Peux ce fatal présent... » Les enfants sont-ils de cet avis? Un n'en voit pas beau-
1 Cours de littérature dramatique, Loine Ier, [>. 278.
coup qui, pour ce crime de les avoir mis au monde, demandent à leurs parents des dommages-intérêts. « Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère! » Les enfants trouvent avec raison que si la vie a bien des misères, e( que si elle est exposée à bien des pensums, c'est encore, même aujourd'hui, ce qu'on a inventé de mieux...
M. Legouvé, dans un charmant récit, raconte l'histoire d'un enfant qui, voyant son père endormi, une grappe de raisin à la main, se garde bien de dérober le fruit qui l'attire, mais s'approche du dormeur, le réveille, saisit la grappe et la mange. L'auteur voit dans cet acte la révélation d'une conscience délicate. L'enfant est si. jeune que je ne veux pas dire le contraire ; mais ce que je vois surtout, pour mon compte, c'est qu'il a commis la double faute de réveiller son père et de lui manger son raisin. Je ne serai ni plus sévère ni plus indulgent pour quelques autres faiblesses où se laisse souvent entraîner, dans cet attrayant livre de M. Legouvé, le philanthrope ou l'homme à système aux dépens du père; cette chasse, par exemple, où il conduit deux marmots, armés de fusils innocents, à travers toute sorte de surprises dont le garde-manger a fait les Irais ; — à quoi bon le simulacre d'un genre d'exercice dont la réalité même, pour les enfants du moins, est d'une utilité si douteuse? Et cette promenade à la recherche du beau, dans le jardin du père Heaume, qui cultive à tant de liais X'echinocactus-erysèis, et fait diner sa femme avec des radis? Ne conduisez jamais vos enfants chez les gens qui ont des manies, du moins pour les imiter. Je dis cela surtout en songeant à cette bonne mademoiselle de Mondebise, que M. Legouvé nous montre atteinte d'ornithologie passionnelle au dernier degré, une maîtresse empailleuse celle-là, qui fait collection d'oiseaux vivants et morts, et qui, du reste, n'a pas l'air d'avoir en grand souci les animaux qui n'ont que deux pieds sans plumes... Mademoiselle de Mon-
debise nous dit: « Les hommes, m'avaient blessée, les animaux m'ont guérie... » Malgré tout, j'aurais mieux aimé trouver chez cette vieille fille deux ou trois petits pauvres habillés par elle, que cent colibris, môme empaillés.
Je relève ainsi, en courant, quelques dissidences entre l'ingénieux moraliste et moi, dans l'exposé de ses idées et dans le choix de ses modèles. Si je voulais marquer par quels points nous nous rapprochons, c'est une plus Longue étude qu'il me faudrait faire, et qui m'entraînerait beaucoup trop loin. Ce que je veux dire, c'est que, sous sa nouvelle forme, ce livre, reproduction fidèle d'une suite de leçons très-écoutées, mérite d'être lu, médité, apprécié, et qu'il n'est guère possible non plus d'avoir un compagnon plus agréable pendant un voyage ou une promenade. Le livre aurait bien pu réussir par ses défauts ; j'aime mieux croire que tout ce qu'il contient de vues saines, de sentiments généreux, d'aperçus piquants, d'observations pratiques, d'enseignement applicable à tous les états et à tous les âges, restera plus sûrement encore dans le souvenir de ses lecteurs. Quand M. Legouvé nous fait remarquer, par exemple, que l'esprit de race enlève trop souvent au bonheur et à la vertu du foyer domestique ce que l'esprit de famille seul peut lui donner ou lui rendre; — quand il montre à l'enfant du riche, dans cette chambre où il va dormir si paisiblement, tous ces amis inconnus, artisans et ouvriers, quelques-uns malheureux, qui ont travaillé pour préparer, meubler, assainir, embellir cette douce retraite; — quand il le dresse à l'amour du beau par la vue d'une belle statue et aux salutaires sujétions de la conscience par le spectacle des bassesses qu'entraîne le mépris de sa sainte loi; — quand il se prononce pour l'éducation publique, à laquelle, pour ma part, j'accorderais plus de confiance encore qu'il ne lui en témoigne; — quand il met finement en regard ce qu'il appelle « les deux
politesses, » celle des gens bien élevés qui savent vivre, et celle des freluquets qui n'ont pas vécu : les nos bienveillants, discrets, désireux de plaire, déférants sans obséquiosité, les autres à la fois maniérés et sans gêne, étourdis et gourmés, muets et provocants, courts d'esprit et d'allure hardie -, — et lorsque enfin il nous introduit, avec une verve entraînante, dans cette tragi-comédie qui termine son livre, l'histoire de ce Père Goriot de village, de ce roi Lear en blouse et en sabots, symbole effrayant et vrai, dans son exagération même, des conséquences que peut produire le mépris insolent ou le sacrifice insensé de l'autorité paternelle ; — dans tous ces tableaux, dans ces appréciations si délicates et si diverses, M. Legouvé déploie un talent d'écrivain dont assurément il n'avait pas à faire la preuve, mais qui n'a paut-être (je parle de sa prose) brillé jamais d'un plus vif éclat. Il a voulu être un moraliste ; c'est sa prétention ; elle est fondée ; plusieurs de ses écrits précédents l'ont mis au premier rang des législateurs de la famille, parmi lesquels son nom seul lui assurait une autorité que son mérite a justifiée. Mais le moraliste est en lui, qu'on me passe le mot, croisé d'un poëte ; le poëte a le goût et l'habitude des combinaisons dramatiques. Il y réussit plus qu'à tout le reste. Que son livre sur les Pères et les Enfants soit un petit drame d'un très-agréable effet, il ne faut donc pas l'en défendre. Son Roi Lear an village a des droits à la scène française ; à la place de mon spirituel confrère, je m'en passerais la fantaisie. Il y songe peut-être, et j'en veux garder pour moi le secret....
Cette étude sur le livre de M. Legouvé provoqua de sa part, peu de jours après qu'elle avait paru dans le Journal des Débats, une réponse qui y fut également publiée.
L'auteur éat Études et Portraits n'a garde de refuser à son ingénieux contradicteur cette part delà nouvelle publicité qu'il s'est donnée à lui-même. Voici la lettre de M. Legouvé :
Mon cher confrère,
Je ne puis, ce me semble, mieux vous remercier de votre article si spirituel et si amical sur mon livre, qu'en examinant avec vous un ou deux côtés de cette question qui nous intéresse tous, et que vous avez touchée de main de maître : les Pères et les Enfants au dixneuvième siècle. Nous sommes déjà d'accord sur bien des points ; je voudrais bien que nous le fussions sur tous, et je serais heureux que cette lettre nous fit faire un pas de plus l'un vers l'autre.
« Entre M. Legôuvé et moi, dites-vous, il y a ce désaccord : il croit « qu'une révolution est encore à faire, à quelques égards, dans la « famille, après qu'elle a été faite si complètement dans l'État ; je a suis d'un avis contraire. ;> Non, mon cher confrère, je ne crois pas qu'il y ait une révolution à faire; je crois qu'elle est faite. Il ne s'agit pas, bien entendu, de réforme légale : le Code civil, c'est votre avis comme le mien, a dit là-dessus le dernier mot; je parle du changement des mœurs, de la modification des rapports entre les pères et les enfants ; eh bien ! cette modification est immense et peut s'appeler une révolution.
Les parents donnent ou laissent prendre aujourd'hui aux enfants une beaucoup plus grande place dans la famille ; on vit avec eux en relations plus familières et plus continues; on les tutoie et l'on se' laisse tutoyer par eux; on porte leur deuil ; on s'occupe plus de leur bien-être, de leur éducation, de leur avenir. A leur tour, messieurs les enfants (j'ai essayé de caractériser le fait par le mot) sont plus despotes dans leur enfance et plus indépendants dans leur jeunesse; ils ont moins de confiance en leurs parents et plus en eux-mêmes; ils se regardent volontiers comme les copropriétaires du bien paternel, ils se considèrent comme majeurs bien avant vingt et un ans; en un mot, à leurs yeux et aux yeux de tous, ils ne sont plus seulement des membres de la famille, chacun d'eux est quelqu'un.
Nous sommes d'accord, je crois, sur la vérité de ce tableau, que je n'ai montré à dessein que par son mauvais côté. Mais voici où notre dissidence commence. Pour vous, cette révolution est presque un mal absolu; pour moi, c'est un mal relatif, c'est-à-dire un bien dont nous usons mal. Vous voulez le combattre, je veux le régulariser; vous cherchez volontiers un remède à ces excès dans le retour aux an-
ciennes doctrines, je le demande au développement moral el normal des maximes nouvelles.
Certes, loin de moi la pensée de blâmer tout ce qui fut et d'amnistier tout ce qui est. Personne ne frappe d'une réprobation plus énergique l'irrévérence de certains fils ; personne ne regrette plus sincèrement celte politesse de famille qui était l'aristocratie de tout le monde; personne ne désire plus sauver du naufrage de l'ancienne société les épaves qui peuvent servir à reconstruire la nouvelle. Mais ces épaves suffisent-elles comme matériaux? Le retour au passé suffit-il pour corriger et améliorer le présent ? Je ne le crois pas. Le passé a un tort irréparable, c'est qu'il est le passé, c'est-à-dire qu'il est mort. Il survit partiellement, et il est bon qu'il survive dans ce qu'il avait d'essentiel ; il constitue dans le monde un élément fondamental, la tradition; mais, réduit à lui seul, il est aussi impuissant à renouveler qu'à fonder ; on ne refait pas aujourd'hui avec hier.
D'ailleurs aujourd'hui mérite-l-il donc tout anathème? Votre libéralisme éprouvé fait deux parts des idées nouvelles. « J'aime passionné- « ment, dites-vous, l'esprit nouveau, à sa vraie place, dans son action « publique; mais je m'en défie s'il touche à la juste subordination « du fils, au gouvernement absolu du père, au respect de l'âge, aux « saintes et traditionnelles obéissances... » Mais comment les maximes qui ont renouvelé la société peuvent-elles renverser la famille? Que dis-je? Comment les maximes qui ont sauvé la famille peuvent-elles la perdre? Car, vous le savez, la famille et la société ont subi toutes deux les mêmes transformations. Ce sont les mêmes idées, les mêmes sentiments qui, depuis dix-huit cents ans, ont graduellement affranchi les serfs et les femmes, les roturiers et les fils. C'est au nom des 'mêmes doctrines qu'on a brisé le droit d'aînesse et le droit de corvée. C'est le même Code qui a proclamé tous les citoyens égaux devant la loi, et tous les enfants égaux devant le père. C'est le même esprit de justice qui a arraché les sujets à l'omnipotence du souverain, et les fils à l'omnipotence paternelle. Enfin ces deux révolutions se résument toutes deux dans le même fait : l'avènement de tout être humain au litre de créature immortelle et libre ! Pourquoi donc faut-il qu'aujourd'hui ce progrès se dédouble? Pourquoi ces deux réformes nées le même jour, poursuivant le même but, et qui y ont marché depuis dix-huit siècles sans s'arrêter ni se séparer jamais, doivent-elles aujourd'hui se disjoindre, et comment ce qui est un droit et un bienfait pour l'une peut-il être un péril et une usurpation pour l'autre?
Je ne parle pas, remarquez-le bien, des réformes légales, puisque vous les approuvez connue moi ; je parle seuleirienl des changements dans les mœurs. Voyons doue en quoi consistent précisément ces
changements, et quelles sont les doctrines qui y président? Elles peuvent se résumer en trois laits principaux :
1° Développement de plus en plus marqué de la vie commune entre les pères et les enfants; 2° avènement dans la famille du principe d'individualité; 3° triomphe des sentiments naturels sur l'organisation hiérarchique de l'ancien régime et prédominance de la tendresse sur l'autorité.
Eh bien, vous l'avouerai-je? ces principes, en tant que principes, me paraissent aussi supérieurs aux règles de la vie de famille d'autrefois, que les idées de 89 au système du monde ancien.
Je vois leurs dangers comme je vois ceux de la liberté et de l'égalité; je comprends toutes les difficultés inhérentes à leur application comme je me rends compte de toutes les chances de faute des Sociétés démocratiques ; mais je crois que, dans l'un comme dans l'autre cas, l'essor des idées nouvelles nous porte vers le droit chemin , et ce n'est pas en le comprimant qu'on le régularisera, mais en l'aidant à se développer librement et largement. Tout principe juste a son correctif en lui-même, et les excès qu'il amène sont moins des conséquences que des déviations de sa légitime expansion.
Prenons pour exemple la doctrine d'individualité dans la famille. Si vous essayez de la refouler, vous ne produirez que l'antagonisme. Laissez-la sans direction et livrée à elle-même, elle amènera l'égoïsme; cultivez-la, développez-la, et vous en verrez sortir les deux vertus qui font la force du peuple américain . le sentiment de la responsabilité personnelle et l'habitude du gouvernement de soi-même.
Ainsi de l'autorité. Plusieurs personnes graves, et vous êtes de ce nombre, mon cher confrère, m'ont reproché d'affaiblir un peu l'autorité paternelle : ma plume aurait donc bien trahi ma pensée, car personne ne veut une autorité paternelle plus forte et pi us incontestée que moi, et mon livre n'a pas d'autre objet que de raffermir cette sainte autorité ébranlée. Seulement le point où nous différons, c'est sur les moyens d'arriver à ce but, et sur la définition même de l'autorité.
Selon moi, on confond trop souvent deux choses fort dissemblables, l'autorité et le pouvoir.
Le pouvoir est un fait : il agit par la force matérielle ou par la voie légale ; mais il n'a que la valeur d'un fait ; ceux qui l'exercent n'ont pas besoin, pour l'exercer, de l'adhésion de ceux qui le subissent; les uns pèsent, les autres plient, et le pouvoir est complet.
Tout autre nous apparaît l'autorité. Elle est chose morale ; c'est sur les âmes qu'elle doit régner et qu'elle aspire à régner. 11 lui faut le consentement de ceux qui se courbent sous son empire; elle suppose la vertu dans celui qui l'obtient et la vénération dans celui qui
l'accepte. Sans doute l'autorité a souvent besoin du pouvoir pour se manifester : mais, loin qu'il lui suffise, elle ne se déploie peut-être jamais avec autant de majesté et de souveraineté que quand elle se passe de lui. Dieu punit ou récompense; Dieu répand les fléaux ou l'abondance sur la terre ; Dieu renverse les empires ou élève les nations, voilà l'image de son pouvoir, Dieu touche et se soumet les cœurs par la seule influence de l'amour qu'il inspire ; il pénètre en nous et y règne, si je puis parler ainsi, par le seul rayonnement de ses perfections infinies, voilà l'image de son autorité. L'autorité et le pouvoir sont choses si différentes, que certainement, de tous les souverains, le Grand-Turc est celui qui a le plus de pouvoir et le moins d'autorité.
Ainsi, dans la famille, nul père ne déploya jamais un aussi grand pouvoir paternel que le marquis de Mirabeau, puisqu'il a pu, sans aucun motif sérieux, faire enfermer à Vincennes pendant plusieurs mois, son fils, âgé de près de trente ans, marié et. officier dans l'armée. Mais quel père eut jamais moins d'autorité? Il régnait sur les actes, sur le corps, sur la vie extérieure de son fils; mais le point où s'adresse directement l'autorité, l'âme de son fils, lui échappait par la révolte.
Eh bien ! je crois remarquer aujourd'hui une double erreur parmi beaucoup de bons esprits.
La première, qui consiste à vouloir raffermir l'autorité des pères en augmentant leur pouvoir, c'est-à-dire en combattant les mœurs nouvelles par les lois anciennes.
La seconde, qui croit arriver à ce but par la résistance aux mœurs présentes et le retour aux habitudes d'autrefois.
Je respecte le pouvoir légal confié aux parents, et je ne veux pas plus désarmer le père que le souverain. Droit absolu de direction sur l'enfant jusqu'à l'âge de vingt et un ans; droit de correction judiciaire jusqu'à seize; droit d'opposition au mariage jusqu'à vingtcinq; droit complet, de refus de dot; droit de disposition testamentaire d'une partie des biens de la famille, je ne veux enlever aux parents aucun de ces moyens de gouvernement et de répression; mais, à mon sens , ils suffisent, et la pétition qui demandait aux Chambres l'établissement du droit absolu d'exliérédation me paraît à la lois un anachronisme et une iniquité.
.le comprends mieux, mais je ne saurais partager davantage l'opinion qui voit le salut de l'autorité paternelle dans le retour aux maximes de contrainte, de réserve et de commandement absolu, tiranl sa raison d'être de lui-même el de loi seul. .le dirai volontiers à ceux qui regrettent et veulent rétablir les anciennes mœurs de famille, vous le voulez? soit; mais le pouvez-vous? Nos appartements sont trop petits, nos fortunes trop divisées, nous vivons trop avec nos
enfants et trop près de nos enfants, ils sont trop les témoins et par conséquent les juges de nos actions pour que nous puissions figurer le personnage du père d'autrefois, le Deus abscouditus. Sous l'empire des idées général î, nous avons passé du rôle de pères ab-
solus au rôle de pères constitutionnels, c'est-à-dire sujets au contrôle et fort chicanés sur les questions de budget. L'autorité aujourd'hui ne nous appartient plus seulement par droit divin. Le titre de père, si sacré qu'il soit, ne nous suffit pas plus qu'aux rois pour l'obtenir; nous avons besoin, comme eux, de la conquérir et de la mériter. Qu'on se récrie contre un tel état de choses, soit; mais je délie qu'on le nie. Quant à moi, je l'avouerai nettement, je ne comprends pas qu'on le blâme. En définitive, à quoi se réduit, pour les pères, cette nécessité de gagner l'autorité? A quoi sont-ils condamnés? à se perfectionner pour grandir toujours dans le cœur de leurs enfants; à veiller sur toutes leurs paroles et sur tous leurs actes pour ne pas apprendre le mal à leurs enfants ; à agir enfin de telle sorte qu'ils soient aussi vénérés à force d'être connus, que les pères d'autrefois l'étaient souvent à force d'être ignorés. L'n tel rôle est difficile, j'en conviens; mais qu'il ne soit pas noble, moralisateur, sain, sanus, et saint, sanctus, qu'il ne mérite pas, enfin, qu'on fasse tout effort pour le remplir, voilà ce que je ne saurais comprendre. J'entends souvent dire que les enfants sont mal élevés aujourd'hui, et j'en conviens ; mais qui les élève? les pères ! 11 faut donc élever les pères. Le progrès doit commencer par eux, puisqu'il ne peut venir que d'eux. La paternité, en cela, ne fait que subir la loi de toutes les grandes (onctions sociales d'aujourd'hui. Tout homme aujourd'hui qui gouverne quelque chose ou quelqu'un a besoin d'un apprentissage nouveau et se trouve en face de difficultés inconnues. Le souverain, le ministre, le juge, le maître, le prêtre, ont une ^mission mille fois plus ardue aujourd'hui qu'autrefois, car la fonctionne suffit plus pour honorer celui qui l'exerce, il faut que ce soit lui qui honore sa fonction. En est-elle amoindrie ou rabaissée pour cela? Au contraire, une fonction s'élève en proportion des devoirs qu'elle impose, des vertus qu'elle suppose et des bienfaits qu'elle est forcée de répandre. Voilà pourquoi la paternité d'aujourd'hui me semble si supérieure en principe à la paternité d'autrefois, et voilà pourquoi aussi, en raison de sa supériorité même, elle est condamnée à des devoirs si difficiles et si nouveaux. Nous ne savons qu'à demi notre métier de parents, il faut l'apprendre.
Essayer un premier pas dans cet enseignement, montrer aux parents toutes les difficultés et toutes les ressources, tous les inconvénients et tous les avantages, toutes les peines et toutes les joies de leur rôle nouveau, prendre enfin pour point de départ l'éducation des pères, et l'éducation des pères par les enfants et pour les en-
fants, voilà, en résumé, l'objet de mon livre. Je ne prétends pas avoir atteint ce but, mais je crois utile d'y marcher, et j'ai été soutenu dans cette route difficile par le sentiment profond, éprouvé, pratiqué et perdu, bêlas! des bonheurs immenses et salutaires attachés à une telle vie paternelle. Quand j'entends les pères se plaindre des difficultés de leur rôle de père, des chagrins de leur rôle de père, je ne puis me défendre de leur dire : Vous n'oubliez qu'une chose qui efface tous ces chagrins, qui rend douces toutes ces difficultés, c'est votre nom même de père. Vos enfants vous tourmentent, vos enfants vous préoccupent? mais vous avez des enfants! Avoir des enfants? Cette chère parole ne se comprend-elle donc que quand on n'en a pas ou quand on n'en a plus! Pour moi, je ne puis m'expliquer que ceux qui sont gratifiés par Dieu de cette félicité ineffable, se lamentent pour quelques ennuis attachés à sa possession, et ne trouvent pas, dans cette faveur même, la force d'en accepter toutes les charges, d'en remplir tous les devoirs et d'en faire respecter tous les droits.
E. Legouvé.
C octobre 1867.
Nous n'abuserons pas contre M. Legouvé du droit qu'il nous a donné de lui faire une longue réponse. Personne ne se plaindra de l'étendue de la sienne ; et toutefois sachons arrêter à une certaine limite le débat d'une question que tout l'esprit de M. Legouvé ne peut empêcher d'être inépuisable ; au contraire...
Aussi ne le suivrons-nous que de loin, ne voulant lui opposer que deux réflexions générales qui résument, autant que possible, nos objections à ses idées.
La première, c'est que, dans l'ordre des sentiments et des droits naturels, il n'y a ni passé ni présent. La famille a pu être bien ou mal constituée autrefois. L'autorité du père a pu être exagérée alors, ou affaiblie aujourd'hui. Elle est ce qu'elle est, et qui la cherche la trouve. Le temps ne prescrit pas contre elle ni pour elle. Il y a un niveau où elle tend toujours à revenir, si peu qu'elle s'en éloigne. Les législations n'y font rien; le père y est pour tout, s'il est un homme. Ses droits n'ont pas de plus ou de moins, ils n'ont pas de passé; ils ont L'éternité de la
race humaine. Ce n'est donc pas se montrer partisan de l'ancien régime, ni revenir aux « anciennes doctrines », comme mon aimable confrère me le reproche un peu injustement, que de défendre le légitime pouvoir des pères contre L'émancipation prématurée des fils. Le vrai progrès, dans la constitution de la famille, c'est de la ramener sans cesse à ce principe, d'une apparence un peu rude, mais le seul au fond qui soit naturel et à qui il soit permis d'être tendre, — j'entends le pouvoir absolu du père jusqu'à la majorité légale des enfants. Les pères complaisants par faiblesse,
Ces pères, vrais fléaux de la société,
Tout pétris des fadeurs de la paternité,
Qui de leurs yeux bénins couvent leur sotte race ',
ne sont pas tendres, ils sont lâches ; ils sacrifient moins au bonheur delà famille qu'au souci, mal inspiré, de leur repos. Ouvrez notre Code, tous les Codes. Scrutez jusqu'au tuf toute législation qui se rapporte au droit paternel. Qu'y voyez-vous partout? le père maître de la maison de par la loi, comme il l'est de par Dieu; et quand ces deux pouvoirs sont réunis dans sa personne, le droit légal et le droit divin, on nous parle « d'égalité ! » On attaque « le commandement qui, dans le père, nous dit-on, tire sa raison d'être de lui-même et de lai seul! » Et d'où voulez-vous qu'il vienne? A défaut de cette investiture naturelle et spontanée, la loi serait là qui met l'enfant « sous l'autorité du père2, » et qui établit même contre lui, dans une certaine mesure, le régime, aboli partout ailleurs, de la détention arbitraire.
Est-ce le régime qu'il s'agit de changer? Y a-t-il une Bastille à prendre pour y délivrer quelque iMirabeau oublié?
1 L'École des Pères, d'Alexis Piron.
- Article 572 du Code civil.
Je cherche à me figurer le rôle d'un père « constitutionnel », comme M. Legouvé l'imagine. Je cherche à me représenter, au foyer de la famille, transformé en forum, cette espèce de démocratie hruyante et hahillarde, où le père n'aurait que son tour de parole, et encore pas toujours. Que n'y dressez-vous une tribune, à la place de ce vieux fauteuil que nos anciennes coutumes réservaient aux grands parents, et où j'ai vu pour ma part, en plus d'une rencontre, des hommes qui votaient dans nos assemblées ou qui gouvernaient l'État, attentifs à la parole d'une mère ou d'un aïeul? Respectons dans les enfants leur destinée d'homme, mais sans en faire des hommes et surtout des personnages avant le temps.
Jadis, Caton enfant fut un boudeur sublime.
Soit ; cela ne doit pas vous empêcher d'envoyer Caton houder dans sa chambre, pour peu qu'il en ait le goût, et de le corriger vertement, si sa bouderie s'obstine. Le temps viendra toujours assez tôt, pour lui, de bouder César.
Voilà ma première réflexion sur les idées de M. Legouvé. Voici la seconde :
Je crains que mon spirituel confrère ne se laisse un peu entraîner, s'il me permet de le dire, au prestige de certains mots modernes : — « égalité, Constitution, régner sur les âmes, affranchissement des serfs, avènement de l'être humain au titre de créature immortelle; » — je crains, dis-je, que son âme généreuse ne soit quelque peu dupe de ces grands mots , — non que je ne les aime comme lui quand ils s'appliquent au règlement de nos destinées politiques; mais je les redoute et je m'en défie quand ils huit mine d'entrer chez moi et de transformer en succursale de la Chambre des Députés, la maison où je vis avec mes enfants. Mon budget, c'est moi qui le règle ; ma Constitution, c'est
ma volonté ; l'égalité, c'est la loi de mes affections de père, autant que possible, non le droit de mes enfants contre moi ; et quant à l'immortalité de la créature, le catéchisme en dira toujours plus que nous sur ce chapitre. Je sais aussi la part de la famille moderne dans les réformes qui sont dues à notre grande Révolution. Cette part nie suffît. Tout le resle est chimérique.
Loin que la famille doive participer, dans la mesure où on le demande, à l'émancipation de l'État, plus l'État est libre, à mon sens, plus la famille doit être morigénée et disciplinée. La discipline dans l'éducation des enfants , soys quelque foi nie qu'elle se manifeste, publique ou priyée, c'est la garantie de cette hiérarchie intelligente qui, dans la plus libre expansion des facultés et des volontés humaines, est le fond solide de toute société. C'est le lest de ce symbolique navire de la patrie,
0 navis, réfèrent in mare te novi Fluctus?...
que nous ne voyons jamais, sans une patriotique anxiété, voguer au sein des orages, même quand le souffle de la liberté remplit ses voiles, et que le pilote, debout à la barre, est expérimenté et prudent. La vie domestique est la véritable caution de la vie publique, si elle est bien gouvernée. Des enfants insubordonnés, ingrats, inquiets, dépensiers, tracassiers, ne peuvent être, à un moment donné, de bons citoyens, et ceux qui « chicanent le père sur le budget de la famille, » comme le voudrait M. Legouvé, ne m'inspirent, aucune confiance quand il s'agit de discuter celui de l'État. Mettons la discipline partout où elle se peut mettre, dans l'Église, dans le prétoire, dans l'armée, dans l'administration, dans la vie civile, dans l'école ; mettons la règle partout, pour que les citoyens soient de force à supporter partout ce redoutable et excitant régime
de la liberté publique, qui n'est bienfaisant qu'à cette condition ; mais surtout mettons la règle dans la maison paternelle, sous la forme où elle est vraiment maîtresse, l'éducation des enfants; rendons l'instruction tellement nécessaire à tous les étages de la société qu'elle devienne universelle sans être obligatoire.
«Qui élève les enfants? les pères. Il faut élever les pères, » nous dit M. Legonvé. Entreprendre l'éducation des parents après celle des fds? qui s'en chargerait ? Et ne serait-ce pas jeter l'injure à une société qui aurait besoin, après les trois degrés d'instruction que nous parcourons tous plus ou moins, dans les écoles, les collèges et les Facultés, d'en établir un quatrième pour ceux qui n'auraient plus rien à apprendre, si ce n'est le bon sens? Je sais que cela même a besoin d'être appris ; mais quand il s'agit de paternité, l'inclination naturelle, l'intérêt bien entendu, la dignité personnelle, le cri du sang, l'instinct tout seul, fûton réduit à cette seule lumière, voyons, est-ce que cela ne suffit pas? est-ce que tout cela s'apprend? La loi ellemême, qui est si précise quand il s'agit de l'autorité paternelle, qui s'avise d'en rechercher ou d'en discuter le texte? Plus d'une femme a pu interroger, d'un œil curieux, les arcanes renfermés dans ce fameux article (215) qui règle les rapports des époux. Quel est le fds qui ne sait pas que la première de toutes les lois écrites de main d'homme, est celle qui le soumet à l'autorité de son père? Si la liberté politique touchait à cette arche sainte, ou même la déclarait perfectible comme toutes les institutions de ce monde, elle ébranlerait le terrain même où il lui est permis, à elle, de s'aventurer en mille expériences sans trop de danger, quand le fond des caractères résiste et quand les âmes sont encore plus vigoureuses que les passions ne sont ardentes. La vigueur des âmes, ce n'est pas la nature toute seule qui
la produit, ni même l'expérience, qui nous fait payer si cher la sagesse et la vertu.
Fortes creantur fortibus et bonis ;
Doctrina sed vim promovet insitam, Rectiqne cultus pectora roborant '.
Les qualités de l'esprit et du cœur, nous dit le poète qui, cette fois, est un sage, sont chez quelques-uns des dons de nature; partout ailleurs c'est l'éducation qui fait germer la fleur et pousser le fruit; les fermes directions font les âmes rohustes. N'est-ce pas là aussi le sens de ce touchant témoignage que le plus populaire de nos moralistes rend à son père, qui ne nous est connu que par lui? a Je ne me puis dire nul grand mercy de quoy je me treuve exempt de plusieurs vices. Je le dois plus à ma fortune qu'à ma raison. Elle m'a faict naistre d'une race fameuse en preud'hommie et d'un très-bon père. Je ne sais s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont insensiblement aydé, ou si je suis aultrement ainsi nay; mais tant y a que la pluspart des vices, je les ay de moy-mesme en horreur... » Ailleurs, Montaigne avoue « qu'il n'a jamais pu rien refuser au commandement du meilleur père qui feut oncques2... »
Le père de Montaigne était bon, mais il savait commander; il était obéi. Est-ce la bonté qui le rendait fort, ou l'autorité qui donnait du crédit à sa bonté? Peu importe, si ces deux éléments, d'une valeur inégale, s'accordaient pour produire une direction excellente. M. Legouvé nous cite (dans le charmant livre qui est l'objet de cette controverse) un père qui n'avait jamais embrassé son fds, l'in-
1 Horace, IV, 4.
2 Essais, livre II, cliap. si, passim.
trailable Montluc; et on me dit aussi qu'en Angleterre les parents sonttrès-peu prodigues d'embrassades envers leurs enfants. Je n'en conclus rien contre leur tendresse, si ce n'est que cette réserve a besoin de n'être ni affectée ni systématique, et que si elle est naturelle, elle est bonne. Le contraire est loin d'être aussi sûr. Mais n'y a-t-il pas un milieu entre ces Brutus et ces Géronte de la paternité domestique? Le père qui joue l'inflexibilité s'expose trop souvent, de la part de ses fils, à la comédie de l'obéissance. « Celui qui s'efforce, comme le dit encore M. Saint-Marc Girardin, de devenir le camarade de son fils, abaisse la dignité de son caractère, et l'abaisse sans profit ; car il a beau grimacer la jeunesse, il est vieux (relativement); il a beau grimacer la familiarité, il est père, c'est-à-dire qu'il a autorité ; son âge et son autorité percent sans cesse à travers sa fausse camaraderie... Quanta moi, ajoute l'auteur, j'ai vu souvent ces pères et ces fils qui vivaient, disaient-ils, en amis, se séparer brouillés pour toujours. L'idylle finissait par un procès1... »
Point d'idylles dans la maison du père, et de tribune encore moins ! Les faux bergers me font encore moins de peur que les faux tribuns. L'excès de la familiarité me eboque moins dans les enfants que l'outrecuidance déclamatoire et gourmée. Fortifions , contre ces prétentions trop caressées de nos jours, le pouvoir des pères. J'ai dit que ce pouvoir n'avait nul besoin d'une révolution nouvelle pour être plus fort qu'il ne l'est. J'ai ajouté que sa force, qui ne peut venir que de lui, estime des plus sûres garanties de la vigueur de l'Etat lui-môme dans le rude exercice de la liberté politique. Voilà ma double réponse à la vive lettre de M. Legouvé. M. Lcgouvé, malgré la fermeté de son esprit, n'a pas l'air desavoir toujours se défendre de
1 Cours de littérature dramatique, lomol, p. 292.
LA FAMILLE DANS L'EDUCATION r,79
ce charme qui s'attache aux grands m<jls créés par nos révolutions modernes, ni peut-être de celte attrayante illusion qu'entretient dans quelques Ames le spectacle de tant de merveilleuses réformes. Réformer le cœur humain, les poètes dramatiques eux-mêmes n'y peuvent rien. Les plus habiles ne sont pas encore parvenus à le mettre à droite. Défions-nous des grands mots. Ils sont bien puissants! Ils ont leur ivresse. Au foyer du père de famille, il ne suffit pas d'être généreux de cœur et sain d'esprit, comme notre ingénieux contradicteur; il y faut le calme de l'imagination. Qu'elle soit la maîtresse du logis, mais pour le charmer, non pour le démolir; car on peut rebâtir des maisons; on ne toucherait pas impunément, même du bout dune plume délicate, aux antiques supports sur lesquels s'appuie la famille.
M. Alfred «le \rîi*-iiy poëte et philosophe
— 1 et 8 M.\n-> 1864. —
Los poëtes sont en général moins profonds qu'ils ne le semblent ou ne le veulent paraître. S'ils étaient profonds, ils ne seraient pas des poëtes. Ils seraient des penseurs. Ils feraient des traités de philosophie ou de morale, de statistique ou d'astronomie. Ils rédigeraient des codes. S'ils chantent, c'est qu'ils sentent. S'ils décrivent, c'est qu'ils voient. S'ils font des vers, c'est qu'ils n'ont pas de systèmes à défendre. Les poëtes à systèmes sont à peine des poëtes. Dans Lucrèce, la négation de Dieu s'efface et se confond dans l'éblouissante description de la nature. Voltaire est-il un poëte quand il met en rimes et en hémistiches les articles du Dictionnaire philosophique? Qu'est-ce qu'un poëte philosophe? Qui en a jamais rencontré un de nos jours? Est-ce M. de Lamartine, M. Victor Hugo, M. Alfred de Musset qui sont, des philosophes ? L'effusion harmonieuse et intarissable du sentiment lyrique, l'éclatant matérialisme de la forme, le doute avisé, moqueur et libertin, mêlé à un sensualisme élégant et à une
1 Ixs Destinées, poèmes philosophiques, par le comte Alfred de Vigny. (Paris, Michel Lévy, 1864.)
sensibilité nerveuse, est-ce là de la philosophie? Qu'est-ce qu'un poème philosophique? Que sont les poëmes laissés, sous ce titre, par le comte Alfred de Vigny et que vient de nous donner M. Louis Ratishonne?
Voilà bien des questions où je pourrais me laisser prendre. Je n'en veux aborder qu'une : M. de Vigny a-t-il écrit en philosophe ou en poëte ? Quel est le caractère de ses idées , leur valeur et leur portée dans ce suprême écrit qui a occupé en partie les dernières années de sa vie, et qui ressemble au testament de sa pensée?
Quand j'ai annoncé au public, il y a un mois, la mise en vente du recueil de poésies posthumes de M. de Vigny, je disais : « Ce livre doit être jugé et discuté ; mais c'est un livre. » Un examen plus sérieux a confirmé en moi cette première impression. Non-seulement M. de Vigny a mis dans son œuvre tout le soin dont il était capable, et c'est beaucoup dire, mais il s'y est mis lui-même tout entier : politique, religion, morale, stoïcisme et fatalisme : effusions vers le ciel et désespoirs navrants ; misanthropie sombre et charité rayonnante ; les crimes de la puissance flétris, les nobles essais de la liberté méconnus et injuriés; l'industrie moderne, objet de moquerie; la belle et féconde nature, objet de haine :
Vivez, froide nature, et revivez sans cesse,
Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi ;
Vivez!
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines, J'aime la majesté des souffrances humaines ; Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
Ainsi parle le poëte des Destinées, après d'éblouissantes descriptions de cette nature qu'il traite si mal ; et ce contracte est tout son livre : anathème et dithyrambe, colère et pitié, orgueil et tendresse, le génie glorifié, la mendicité bénie et consolée ; la grâce divine vaincue par le destin
aveugle, le destin vaincu par l'insolente fierté des morts stoïques ; Dieu montré au inonde moins comme un bienfaiteur que comme un railleur de sa création ; le Clirist apparaissant dans une des plus douloureuses épreuves de sa vie mortelle et l'homme succombant sans que le Dieu triomphe; — que sais-je? le dégoût du monde et la fatigue des civilisations vieillies créant des thébaïdes voluptueuses sur la cime des rochers sauvages ; la femme tour à tour exallée dans sa faiblesse et outragée dans sa souffrance ; des scènes de férocité moscovite racontées en plein bal, les larmes aux yeux, des fleurs sur la tête, par de grandes dainestoutes parées des ornements légués parles victimes,
— et, pour finir, l'orgueil de l'esprit faisant le procès aux ancêtres dont il étale le blason, le lettré écrivant sur de vieux parchemins son nom noblement rajeuni par le travail, non sans y mettre la fière signature du patricien ;
— c'est dans cette confusion d'idées et de sentiments, dans ce chaos de rapprochements et de contrastes, tout sillonné d'éclairs de génie poétique, c'est au milieu de ce conflit d'affirmations et de doutes, de négations audacieuses et d'axiomes provocants, que le livre de M. de Vigny vouslaisse, après une première lecture, tour à tour étourdi et charmé, ébloui et confondu, ému et scandalisé, encouragé et abattu, comme le poète lui-même; car ce livre c'est lui ; son mérite redoutable est de vous communiquer ses incertitudes, ses tremblements et ses angoisses. Son triomphe est qu'il vous prend avec lui et vous entraîne dans son courant rapide et troublé.
Ceux qui veulent bien me lire ne croiront pas que je re* cherche, à propos du livre de M. de Vigny le facile mérite de quelques phrases àeffet. Non, j'ai résumé, dans rénumération qui précède, les principales impressions de ma lecture ; pas une de ces phrases qui ne soit calquée, pour ainsi dire, sur les tableaux qui se sont déroulés sous mes
yeux. Ce n'est pas ma faute si l'unité manque à ces peintures. J'ajoute que ce n'est pas non plus la faute du poète. Il s'est montré tel qu'il était. S'il avait voulu nous tromper sur l'état de son âme, il aurait mis plus d'art à éviter les contradictions. Plus façonné, plus conséquent, il nous plairait moins peut-être. Le philosophe aurait fait tort au poète. Un livre où l'âme se montre ce qu'elle est, travaillée par ses incertitudes, irritée de ses mécomptes, endolorie, plaintive, acharnée à son propre malheur et souriant aux blessures qu'ellese fait, un livre ainsi conçu dans le doute et créé dans la souffrance d'un désenchantement amer, ce n'est pas œuvre de philosophe peut-être, dans le sens rigoureux du mot. Qu'importe, si vous y sentez le souflle du poète ? ne comparons pas des genres et des esprits absolument différents. Ne mettons pas en parallèle, dans un rapprochement impossible , le philosophe des Essais , par exemple, et le poète des Destinée;. Mais voyons : Montaigne lui-même vous plairait-il davantage, plus conséquent dans ses principes, moins « ondoyant et divers » , moins sujet aux caprices de son imagination et de ses sens? « A peine (c'est lui qui parle) oserois-ie dire la vanité et la foiblesse que ie treuve chez-moy : i'ailepied si instable et si malassis, ie le treuve si aysè à crouler et si prest au bransle, et ma veue sidesreglée,que à ieuu ie me sens autre qu'après le repas ; si ma santé me rid et la clarté d'un beau iour, me voylà honneste homme; si i'ay un cor qui nie presse l'orteil, nie
voylà renfrogné, malplaisant et inaccessible
« En mes escripts niesmes, ie ne retreuve pas tousiours l'air de ma première imagination : ie ne sçais ce que i'ay voulu dire; et m'eschaulde souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valoit mieulx. Je ne foys qu'aller et venir : mon iugement ne me tire pas tousiours avant; il flotte, il vague1.,. »
1 lissais, livre II, chap. xii.
5Si ÉTUDES ET PORTRAITS
J'ai cité ce passage avec une certaine complaisance, non pour absoudre du délit d'inconséquence M. Alfred de Vigny, qui peut le porter sans rougir, mais pour montrer, dans un des plus fermes organes du bon sens français, les infirmités de la raison et les défaillances de la logique. Une différence pourtant : où le moraliste des Essais s'accuse simplement et naïvement, le poëte des Destinées semble triompher, quoique avec tristesse. Le poëte est de bonne foi comme le moraliste ; cela est vrai ; mais comme il s'exalte dans la contradiction même ! comme il s'admire dans sa mobilité ! comme il affirme ce qu'il essaye ! On sent qu'il a souffert. Est-ce parce qu'il a été croyant, et qu'il ne l'est plus? Le scepticisme qui, chez beaucoup d'hommes, n'est que le sommeil paresseux de la pensée, est-il une révolte en lui? Sur ces ruines des croyances premières, des sages ont bâti et bâtissent chaque jour, dans la sérénité des lentes méditations, des systèmes de morale qui sauvent les âmes en ce monde, et c'est beaucoup :
Edita doctrina sapienlum templa serena.
Ces forteresses de sapience résistent comme elles peuvent, quand les temples des dieux s'écroulent. M. Alfred de Vigny, lui, détruit la grâce, et il met en place la fatalité. 11 surprend Dieu en flagrant délit d'injustice vis-à-vis de sa créature; il le fait bourreau du Christ, presque complice de Judas. Le temple démoli, il le remplace par la Maison du berger... Entrons-y avec lui :
Si ton corps, frémissant des passions secrètes, S'indigne des regards, timide et palpitant; S'il cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insultant ; Si la lèvre se sèche au poison des mensonges,- Si ton beau front rougit de passer dans les songes D'un impur inconnu qui te voit et t'entend;
Pars courageusement, laisse toutes les villes; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin, Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de l'esclavage humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.
La nature t'attend dans un silence austère.
Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger, Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière, Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et la divine faute; Si l'herbe est agitée ou n*est pas assez haute, J'y roulerai pour toi la Maison du berger.
Viens donc, le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole
Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend;
La montagne est ton temple, et le bois sa coupole ;
L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent,
Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire
Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire ;
La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.
Certes, voilà d'agréables vers : mais nous cherchons la philosophie des poëmes de M. de Vigny. Quelle est celle-ci, qu'il faut poursuivre à tout risque, loin des routes frayées et des caravanes tumultueuses, au sein des forêts profondes ou sur les cimes escarpées? Ne serait-ce pas une sorte de sensualisme inquiet, boudeur et mécontent, qui, à bout de satisfactions mondaines, se réfugierait dans la solitude, s'adorant lui-même et vivant à deux, un peu à la manière des palombes sauvages, sur les rochers déserts, par-dessus les grands bois? Je dis que c'est peut être là la philosophie de la Maison du berger; mais je n'en suis pas aussi sûr qu'un de mes judicieux confrères de la critique1, qui fait
1 M. Auguste Callet. dans la Nation, numéro du 8 février.
du poëte des Destinées une espèce de « pacha turc ou de nabab » caché dans ses jardins avec une amante coupable. La pièce est longue. Elle est obscure par instants; on n'y avance qu'en se heurtant aux branches des arbres ou aux roches du sentier. Bien habile qui s'y retrouve. Parfois pourtant elle ouvre des perspectives d'une magnificence admirable ou d'une suavité inlinie. Il faut donc aller là et en revenir, si on le peut; car si je l'ai bien comprise, cette pièce est celle où se résume le mieux la complexité flottante et tourmentée des idées de l'auteur, au moment où, recueillant les suprêmes effusions de sa pensée, il a composé ou remanié pour l'avenir son dernier écrit. L'homme de la civilisation, désenchanté et blasé, portant sur son épaule nue, dit le poète,
La lettre sociale écrite avec le fer,
rompt sa chaîne et se réfugie dans une oasis silencieuse et inaccessible, non sans jeter l'anathème de sou mépris aux ingénieurs, aux politiques, aux orateurs ambitieux et aux poètes amusants ; — et là, en attendant la fin du monde, ou, pour mieux dire, son renouvellement par la poésie, comme au temps de Linus et d'Orphée, maugréant la nature qui n'est qu'une marâtre, l'humanité qui se compose de méchants ou de badins, — l'homme de la civilisation, la main d'une femme dans la sienne, regarde couler le fleuve du passé, insensible au présent, insoucieux de l'avenir. Est-ce là M. de Vigny, oui ou non? Hélas! l'auteur des Destinées seul aurait pu nous le dire; et son spirituel et loyal légataire, M. Ratisbonne lui-même, n'oserait trancher la question.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule en y posant Ion Iront? Viens, du paisible seuil de la maison roulante, Voir ceux qui sont passés el ceux qui passeront-
Tous les tableaux humains qu'un esprit pur m'apporte S'animeront pour toi, quand, devant notre porte, Les grands pays muets longuement s'étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé;
Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
A rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.
On le voit, il y a dans ces derniers vers comme un ressouvenir de ce grand poëte auquel M. de Vigny reproche si amèrement d'avoir déserté la poésie pour la politique, mais dont la politique n'a pu faire oublier la poésie.
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive, Il coule et nous passons...
L'amant d'Eva ressemble ici à l'amant d'Elvire. La nature, dans toute sa beauté, n'est qu'un cadre pour son amour; le flot des hommes, emporté par le temps, n'est qu'un spectacle pour son oisive extase. La Maison du berger (je parle des derniers vers seulement), c'est, avec moins de naturel et d'effusion, le Lan de M. de Lamartine, à quelques milliers de mètres au-dessus du niveau de la mer.
Suivrons-nous, dans l'analyse de l'œuvre posthume de M. de Vigny, la trace flottante, incertaine, sans cesse brisée, de ce philosophisme inconsistant, plus de tempérament que de raison, plus irrité que mûri par l'âge, où survivent pourtant, comme nous lèverions plus tard, en regard des désespoirspessimistes, les plus douces affections du cœur humain? On l'a déjà fait remarquer : « M. de Vigny avait en lui ce mélange d'audace métaphysique et de douceur séraphique qui démolirait un monde sans rien perdre de son inno-
cence1. » D'autres, et parmi les meilleurs de ses amis, ont fait ressortir différents traits de son caractère : « Ses opinions politiques étaient au fond monarchiques, écrit M. de Lamartine, mais ses mœurs aristocratiques avant tout... En 18-48, il voulait un sauveur à tout prix, même au prie du parlementarisme qu'il n'estimait pas plus que moi*. » — Ah ! monsieur de Lamartine! il pouvait être permis à M. de Vigny de médire de l'éloquence parlementaire , comme le renard de la fable médit des raisins. Mais vous, vous aviez mordu à la grappe, elle vous avait enivré. Respectez en elle du moins le souvenir des jouissances d'orgueil et de pouvoir que vous lui devez... « Alfred de Vigny, dit ailleurs un critique sincère et délicat, ne s'est attaché à aucun gouvernement, car aucun ne lui plaisait au fond. Il était aristocrale, et par conséquent sans parti en France. Sa' naissance le plaçait parmi les légitimistes; mais il était trop libéral et point assez catholique pour être réellement des leurs. Libre penseur lui-même, il n'aimait point l'irréligion publique; il y voyait une sorte de révolte populaire, et le peuple, jugeant ses dieux et ses rois, lui semblait odieux. A une pareille nature l'égalité devait paraître la plus grossière des utopies...3 » Soit, M. de Vigny méprisait l'égalité sociale ; n'avait-il pas excité autrefois contre les riches et les puissants, dans une élégie dramatique, la haine du prolétaire éloquent et inspiré? 11 était un libre penseur, et il se défiait de la liberté politique, un ennemi de l'irréligion dans le peuple, et son scepticisme hautain lui cachait son Dieu.
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures, Si le ciel nous laissa connue un monde avorté,
* M. de Pontmartin, Dernières semaines littéraires (Lévy. 1864), p. 53 i.
- Cours familier de littérature. Novembre 1865.
:' Bévue Nationale, numéro du 10 octobre 18G2, article de M. Horace do Lagardie,
Le juste opposera le dédain à l'absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la divinité1....
J'ai cité l'opinion des juges les plus équitables de l'auteur des Destinées. Je prétends être un de ceux-là. J'ai eu beaucoup de peine à trouver ma route dans la poétique incohérence de ses idées, et je montre comment son caractère lui-même, si respectable qu'il fût, n'était pas plus dépourvu d'inconséquence que son esprit. Il avait, si je puis m'exprimer ainsi, une sorte de nature composite où il entrait beaucoup d'art et de grâce, d'élégance et de finesse, beaucoup d'honneur, de délicatesse et de courage, et pas la moindre simplicité. N'avoir pas été simple, n'avoir pas pris simplement la vie, les hommes, la société, la nature elle-même (témoin cette Maison du berger), a été le défaut, peut-être le tourment de cette bonorable carrière qui semble finir tristement, si l'on en croit ce dernier écrit, plus par le fait d'une certaine affliction secrète et indéfinie que sous le poids de souffrances physiques trop réelles. Comme il semble malade, cet esprit né spiritualiste et religieux, et qui dresse un autel à l'impitoyable fatum, quand son cœur, rempli de tendresse et d'amour, déborde pour ainsi dire des plus douces inspirations de la Providence! Qu'il est triste de le voir ailleurs, lui, un ami fidèle et un ennemi généreux, engagé par un souvenir passionné dans la plus inique récrimination, insultant au génie de la tribune et mêlant aux flots troublés d'une satire politique tout le fiel d'un cœur ulcéré !
Non, ïous quelque drapeau que le tarde se range, La Muse sert sa gloire et non ses passions!...
M. de Lamartine parlait ainsi en commençant une pièce véhémente adressée au chantre de Némesis. Que dira-t-il
1 Le mont des Oliviers, page 130, dans le volume que nous étudions.
dos Oracles? La Colère de Samson, qui suit cette pièce de bien près, esL un morceau de premier ordre par l'accent, le souffle et la couleur. Quel en est le sens? Dalila est couchée et comme endormie aux pieds de Samson, méditant de le trahir. Le héros s'indigne à la pensée du crime qui Va le perdre. Il fait une sortie violente et injurieuse contre les femmes. 11 maudit sa maîtresse. On dirait que son bras puissant va l'écraser. « C'est trop, » dit-il, et il ouvre sa porte aux Philistins. La scène est saisissante; on la croirait détachée d'un drame. Comme poëme philosophique, elle est sans conclusion. Ou plutôt n'est-ce pas dans la pièce suivante, la Mort du loup, que nous trouvons le dernier mot de celle-ci? Un loup, traqué dans un fourré, meurt sans jeter un cri, après avoir étranglé un chien. L'auteur en tire une étrange leçon de courage dans la mort, à l'adresse de l'homme. « Souffre comme moi, semble dire le loup, de ce dernier regard qu'il jette sur le chasseur, souffre et meurs sans parler... » C'est ainsi que meurt Samson, non sans parler... Ainsi meurent, après beaucoup de paroles retentissantes, Chatterton et Gilbert, ces grands suicides; puis André Chénier, après avoir provoqué, par une bravade sublime, « les bourreaux barbouilleurs de lois ; » c'était vouloir mourir. M. de Vigny a raconté autrefois, avec une émotion navrante, ces trépas célèbres. Aujourd'hui il a l'idée par trop philosophique de faire mourir un homme comme un chien. Quel rapport entre cette brutale agonie et ces morts ou désespérées ou stoïques?
Gémir, pleurer, prier, est également lâche,
dit le loup. Soit; l'égoïsme hautain et féroce, la haine inexorable, ont-ils plus de grandeur, même dans la mort? On respire à l'aise, on se sent rafraîchi et rasséréné, il semble aussi qu'on retrouve la lumière quand, au sortir de ces labyrinthes métaphysiques où le til d'Ariane manque
M. ALFRED I»E Ylf.NY 591
trop souvent, on entre enfin dans la poésie claire et pure. Je. range sous ce titre presque toutes les dernières pièces, c'est-à-dire plus de la moitié du volume ; non que ces poèmes n'aient aussi par instant leur prétention philosophique, mais elle n'y domine pas; j'ajoute, pour être juste, que les pièces qui l'ont le plus, celles que j'ai plus particulièrement signalées dans cette étude, n'en portent pas moins l'empreinte du talent poétique qui a illustré l'auteur. L'àme est irritée ou découragée ; l'esprit n'est pas déchu. S'il a subi une décadence, elle se trahit par le défaut de toutes décadences vigoureuses, celui de la littérature romaine, par exemple, après Auguste. C'est un défaut qui peut s'avouer.
Nous allons montrer maintenant comment, en dépit de ce déclin, M. de Vigny est resté un écrivain de premier ordre; comment cet esprit supérieur, momentanément éclipsé dans le philosophe, a reparu dans lepoëte, et comment ce livre, dernier confident d'une âme aigrie, mais toujours ferme, sans ajouter beaucoup à la renommée littéraire de l'auteur, la consolide et la complète.
Je me suis donné, dans les pages qui précèdent, la satisfaction, peut-être injuste, de signaler l'ensemble souvent confus et l'incohérence un peu ambitieuse des idées de M. de Vigny. A cela il me semble que l'auteur aurait pu répondre : De quoi vous plaignez-vous? Vous refusez, non pas la pensée aux poètes, ni le don des idées saines, ni le bon sens que la chanson elle-même n'exclut pas, mais une certaine aptitude à résoudre les problèmes philosophiques. Si mon livre vous donne raison, n'est-ce pas, sans parler d'autres preuves, que je suis poète, moi aussi? Parlez donc de ma poésie; parlez-en à ceux qui aiment les poètes;
laissez ma philosophie se tirer d'affaire avec les philosophes comme elle le pourra...
Je doute qu'elle s'en tire, mais je ne m'en inquiète plus. Je n'ai, par malheur, ni une théologie à opposer à celle de M. de Vigny, ni une métaphysique beaucoup plus sûre d'elle-même que la sienne. J'aime ceux qui, en ayant une, lui marquent nettement ses limites, lui assignent son domaine et me permettent d'y chercher la lumière avec eux. Je résiste à ceux qui s'égarent ou qui croient échapper à l'impuissance philosophique par l'obscurité.
M. Alfred de Vigny est pour nous un poêle; il le sera aussi pour l'avenir. 11 a des qualités qui font durer; il durera. Peu m'importe qu'il se soit promis à lui-môme celte durée, si problématique, hélas! pour quelques œuvres contemporaines, et qu'il ait nourri un tel espoir pendant les vingt dernières années de sa vie silencieuse et solitaire :
Et toujours d'âge eu âge eucor, je vois la France Contempler mes tableaux et leur jeter des fleurs.
L'important, c'est que la prédiction soit juste, môme sans les Heurs. Je sais qu'il n'en est pas de l'avenir comme du présent. Croire en soi, c'est bien souvent le moyen d'y faire croire les autres. N'être pas modeste, c'est parfois l'unique cause de notre succès dans le monde. Une confiance imperturbable couvre les lacunes du talent. Un grand orgueil fait croire à un grand caractère. Mais la postérité ne subit pas volontiers ces duperies. Elle juge les œuvres sans trop s'inquiéter des personnes. Ce n'est pas dans cet ambitieux monument, dressé de ses mains à la gloire de son esprit1, que vivra M. de Vigny ; c'est dans son oeuvre entière, si peu volumineuse qu'elle soit, et ce n'est pas là son moindre mérite.
1 Voir dans les Destinées la pièce intitulée l'Esprit pur.
M. AI. F 11 Kl) DE VIGNY Ô97,
Est-on poëte seulement par L'imagination, l'abondance, la rayonnante expansion, le don des images, l'instinct dn rhythme? Est-on poète, disons le mot, par la facilité? C'est une manière de l'être, mais incomplète et précaire, une de celles qui ne font pas durer. Le monde et la littérature sont pleins de génies faciles. Je n'en médis pas. Ils ont leur mission sur terre, celle de nous amuser. Si vuoVallegria, disent les Italiens. La vieille humanité a besoin de soulever par instant le poids de ses tristesses originelles, et Pascal lui-même, dans un admirable chapitre de ses Pensées, a fait la théorie du divertissement. «Qu'on en fasse l'épreuve, dit-il, qu'on laisse un roi tout seul... sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères.» Laissons donc le vulgaire chercher le plaisir, puisque les rois euxmêmes peuvent s'ennuyer; et laissons à la facilité littéraire, à celle des poètes, des romanciers, des comiques, des improvisateurs en tout genre, le privilège d'amuser le monde comme il veut être amusé, à bon compte, à tout risque et, comme on dit aujourd'hui, à toute vapeur. Autant en emporte la folle brise qui souffle dans le présent, à fleur de terre, et qui disperse les œuvres légères. Les œuvres légères ne sont pas seulement celles dont le sujet n'est pas sérieux, mais où l'auteur ne met ni émotion véritable ni style durable, ni le lest ni le relief, ni ce qui soutient l'œuvre ni ce qui lui donne l'originalité. Quand la brise a dispersé les créations, et souvent les plus charmantes, des génies faciles, et quand la mode les a remplacées dans l'engouement public par des productions nouvelles, regardez en haut: Platon a beau chasser les artistes (les poètes sont les premiers de tous) et les exiler à jamais de sa république, leurs œuvres sérieuses survivent et elles planent au-dessus de la mobile histoire de l'humani'é. « Vos doctrines, vos lois, vos institutions ont
été bonnes pour un âge cl un peuple, et sont mortes avec eux ; tandis que les œuvres de l'art restent debout pour toujours à mesure qu'elles s'élèvent, et toutes portent les malheureux inorlels à la loi impérissable de l'amour et de la pitié1... »
M. Alfred de Vigny a véritablement, à mes yeux, ce caractère du poète, né pour durer. 11 a bien ce que La Bruyère nommait « une main d'ouvrier. » 11 aime à laisser trace de son labeur. Il esl difficile à lui-même, volontiers remanie son œuvre, et ne semble pas trop rougir de passer pour un èplucheurs de mots, quand il s'agit de son style à lui; pour celui des autres, il n'en a souci. On a voulu le ranger parmi « les rois chevelus du romantisme.» Il a marché un moment avec l'armée romantique, mais hors du rang, en volontaire, en amateur ; on l'y a classé ; il s'est laissé faire, parce qu'il avait un grand dédain des coteries, une parfaite indépendance d'esprit et l'instinct qu'aucune promiscuité ne pouvait l'atteindre. Au fait, il était bien lui, très-peu imitateur, nullement charlatan, manquant par instants de simplicité, jamais de sincérité, plus près de Sterne et de Xavier de Maistre que de Victor Hugo, dont le génie avait évidemment un vol plus hardi, moins désintéressé du succès immédiat, moins recueilli et moins scrupuleux. Il y a dans les ouvrages de M. de Vigny, prose ou vers, une foule de morceaux qui sont aussi parfaits qu'il est donné de l'être aux œuvres de l'art. Ces pièces ne sont jamais d'une grande longueur, mais d'une perfection exquise. On dirait les débris de ces monuments antiques dont le moindre fragment conserve à lui seul la vie qui animait l'ensemble. Est-ce le souffle qui a manqué pour la construction d'œuvres plus imposantes? Etait-ce le goût de l'auteur de con-
1 Stetîô, cliap. xxxviii. Voir l'édition drs Œuvres de Vigny, donnée
par Micliol Lévy.
contrer sur un point limité, et dans une sorte de réduction vigoureuse, l'essence de sa pensée et de son style? J'aime cette délicatesse alliée à la force, cette originalité qui se condamne elle-même aux fécondes tortures de la concision, ce génie aimable et doux, tantôt fier jusqu'à la froideur, tantôt sensible jusqu'à faire palpiter le marbre sous ses doigts, « toujours pur et ebaste, sobre et sculptural ; » ces derniers mots sont d'un bon juge l. Oui, cela est vrai, il y a dû sculpteur dans le poêle d'É/oa, un sculpteur qui aurait J'air, par instants, d'être amoureux de sa statue, s'il ne l'était de son art beaucoup plus que de son œuvre. Je ne sais rien qui donne l'idée de la recherche de la perfection comme les ouvrages de M. de Vigny. 11 n'est pas de bonne recherche, quand elle se montre trop, je lésais. Mais qui a jamais cru à la création spontanée et soudaine de ce qui est vraiment beau? Qui a jamais vu une de ces Minerves qui sortent tout armées, frémissantes et immortelles, du cerveau des penseurs? Où sont ces imaginations poétiques qui enfantent ainsi sans douleur des chefs-d'œuvre destinés à survivre à l'excitation d'un moment? La muse n'accorde au génie qu'un privilège : le vulgaire admire en lui la facilité apparente de ce qu'il a créé avec toute sorte de courageux efforts ; les connaisseurs ne s'y trompent pas.
M. de Vigny avait ce mérite d'être difficile à lui-même, mérite qui semble faire aujourd'hui, dans la république des lettres, d'un simple citoyen, comme nous le sommes tous, un aristocrate orgueilleux. On dirait que ceux qui sacrifient beaucoup au soin de la forme ne songent qu'à se satisfaire eux-mêmes, que c'est une manière de caresser un goût personnel, comme de mettre du linge très-blanc et des souliers très-vernis; et c'est aux im-
1 M. de Pontmartin. dans ses Dernières semaine-; littéraires, p. 536. Chez Michel Lévy.
provisateurs plus ou moins habillés de la littérature courante , à ceux qui relèvent le négligé par la verve , quand ils en ont , que le public donne la popularité et la vogue. Ce sont ceux-là qui se dévouent. Les littérateurs d'un goût sévère sont des égoïstes. Le comte Alfred de Vigny n'a jamais été populaire. Il était incapable d'un calcul qui eût émoussé entre ses mains le ciseau avec lequel il avait taillé tant de délicates figures. Il eût mieux aimé l'aiguiser et l'affiler jusqu'au raffinement. J'ajoute que ce mérite de la difficulté vaincue, qu'il affrontait si vaillamment quand il était jeune, a pu dégénérer plus tard et se transformer en défaut. Là où sa main souple et ferme ne laissait pas deviner un effort, le temps a fini par le tra- . hir peut-être ; mais l'âge ni même la maladie ne lui ont jamais conseillé la négligence. De même qu'il est mort « enveloppé clans un manteau romantique à la mode de 1850, nous dit M. Ratisbonne1, et qu'il s'y drapait avec sa grâce noble mêlée d'une certaine roideur militaire», il n'a pas permis à la muse de ses derniers écrits d'aborder son chevet autrement que dans le costume de rigueur des austères inspirations. Pourtant M. de Vigny n'était rien moins que classique, dans le sens que nos dissidences littéraires prêtaient à ce mot. J'ai montré qu'il était encore moins romantique, malgré son manteau. Qu'élait-il donc ? il était lui-même. 11 l'était trop peut-être ; mais c'est un beau défaut!
Il me serait facile de trouver dans le volume des Destinées bien des pages qui rappellent ses meilleurs écrits d'autrefois. On peut ne pas se plaire dans son idéal, ni voir très-clair dans sa lumière ; mais son style, tendu par
1 Voir un touchant article consacré à Alfred de Vigny dans le Journal des DvOats du 4 octobre dernier.
y\. ALFRED DE VIGNY 301
moments, est toujours fort; il a de la puissance, une certaine roideur tyrannique. ïl vous étreint parfois jusqu'à la souffrance, jamais jusqu'à l'ennui. Personne n'a oublié le genre d'impression que produisait la lecture de ces petits poëtnes ou de ces récits en prose, adroitement enchâssés dans une thèse plus ou moins philosophique , et dont M. Alfred de Vigny avait le -secret. C'était une impression de drame, sous sa forme la plus délicatement réduite et dans les conditions les plus propres à en faire savourer l'émotion. Terreur ou pitié, le drame y était. Qui ne se souvient de Laurette ? et cette lettre au cachet rouge suspendue à la muraille près de la pendule du capitaine, qui ne l'a dans les yeux et dans le cœur? Quelle tragédie sur ce navire ! comme tout est ménagé, disposé, minutieusement soumis à la loi d'une progression étudiée, et comme cedénoùment si'prévu nous saisit pourtant et nous terrifie! Trente ou quarante pages tout au plus. Les récits du Docteur noir ont le même mérite pour la plupart, avec un arrangement plusartificiel peut-être, notamment dans la scène du pape à Fontainebleau; Napoléon n'a jamais dit à personne: «Jem'ennuie énormément,» — mais, vérité historique à part, il était impossible d'attacher à la rencontre des deux souverains un intérêt plus saisissant et d'en tirer un plus grand effet dramatique. Prose ou poésie, M. de Vigny excelle dans ces manifestations de sa pensée sous cette forme. Il estunmetteur en scène admirable. Cinq-Mars a ce mérite, plus peut-être que celui de l'invention romanesque, tout roman qu'il est. Chatterton l'a aussi, mais on dirait que plus le drame s'étend sous la plume de M. de Vigny, plus sa puissance d'excitation dramatique diminue. Ce n'est pas que son esprit ne se plaise ou ne suffise qu'aux conceptions limitées , ou qu'il s'égare en se donnant carrière ; non certes, il a peint la guerre sans l'avoir faite, en homme qui comprenait « ce grand jeu de la force et du hasard, r»
Il a peint la Terreur, qu'il n'a pas vue, en homme qui écrit ses souvenirs. Et dans ce volume des Destinées qui nous occupe, la Colère de Samson, le Mont des Oliviers, la Bouteille à la mer, ce sont là des drames. N'y cherchez pas une certaine netteté d'abstraction philosophique : peut-être, je l'ai trop dit déjà, ne l'y trouveriez-vous pas. L'effet s'y trouve. Il est encore surprenant. M. de Vigny a vraiment une seconde vue des événements qu'il raconte ou des scènes qu'il reproduit, à condition d'en borner l'horizon, tantôt aux murs d'une poudrière, comme dans la Veillée de Vincennes , tantôt à l'entrepont d'un navire , comme dans Laurette, ou dans la chambre d'une épouse outragée qui se venge, comme dans Doloriday ou dans la cellule de l'homme au masque de fer, comme dans ce terrible dialogue intitulé la Prison ; ou même, comme aujourd'hui, dans cette dramatique odyssée d'une Bouteille jetée à la mer par un navigateur en détresse. Toujours et partout, vers ou prose, la poésie jaillit de l'âme de l'auteur sous cette forme dramatisée. Il n'a pas trup souci de la réalité, mais de l'effet ; non qu'il y vise froidement ; en toute chose il est préoccupé du côté qui donne prise aux larmes, à la terreur, à l'étonnement douloureux, au désespoir de l'humanité, mortalibus xgrisl II est le moins réaliste des hommes, et je ne lui reproche, en ce genre, que la description anatomique du pied de l'adjudant, brisé par l'explosion de la poudrière. Partout ailleurs, il est sobre de peintures matérialistes et de détails vulgaires. Au sens de l'école moderne, sa sobriété serait de la sécheresse, s'il n'avait par-dessus tout une qualité qui prête une singulière puissance à la concision : il a le pathétique, il a le cœur.
C'est le cœur (pectus) qui fait les orateurs, disaient les anciens. Le cœur aussi fait les poètes. Les plus grands de tous, à mon sens, Virgile et Racine, sont parmi ceux qui
M. ALFRED DE VICMY 399
ont le plus profondément puisé à cette source. Je ne parle pas seulement de l'expression des sentiments. Une simple description de la nature sort plus vraie d'une inspiration du cœur que des recherches du bel esprit. L'Iliade et YEnéide sont remplies de ce genre de beauté : je veux dire la nature sobrement et puissamment décrite dans le sentiment même dont elle est la cause immédiate, l'occasion accidentelle ou le cadre émouvant. M. Alfred de Vigny a de ces bonheurs pittoresques. Il met volontiers la nature au service de sa sensibilité ; mais il excelle surtout à exprimer les sentiments et les situations pathétiques. Il a des types dont le nom seul arrache des larmes. Il a su attacher même à des objets extérieurs je ne sais quelle sensibilité contagieuse et donner une âme à la matière. Il y a de lui, dans Chatterton, un escalier de bois qui semble jouer un rôle comme une personne ; dans l'histoire du capitaine Renaud, une canne de jonc qui, semblable à ces baguettes de coudrier avec lesquelles on découvre des sources, fait jaillir des pleurs de tous les yeux. Dans le livre des Destinées, le pathétique est dispensé d'une main plus avare ; les tristesses personnelles de l'auteur s'y trahissent trop souvent. Il y a bien du cœur pourtant dans le récit de ce naufrage qui ne laisse après lui, flottant sur l'abîme, qu'un morceau de verre, un débris pensant, souvenir légué à la patrie, à la famille et à la science.
La France est pour chacun ce qu'y laissa son cœur!
... Ils ont tous péri, officiers et matelots ; mais au moment où le navire va couler bas, le capitaine, qui a exploré une terre inconnue et qui veut laisser à son pays l'honneur de sa découverte, jette à la mer la bouteille qui contient son secret, et il sourit,
.... En songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu'au port;
Que d'une île inconnue il agrandit la terre ; Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort; Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées, Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort...
Je ne sais pas si ces vers plairont à tout le monde; — ce qui m'en plaît à moi, c'est l'accent; c'est ce triomphe de la pensée devant l'abîme qui engloutit les corps, une joie du cœur dans une détresse désespérée. M. de Vigny aime ces rapprochements. Je ne dis pas qu'il n'y ait mieux réussi quand sa veine était plus franche, moins encombrée de songeries métaphysiques. Mais je n'ai jamais rien lu de lui qui ne m'ait donné l'idée d'un homme fout à fait noble, c'est-à-dire parle cœur encore plus que parle blason, sensible aux souffrances de la condition humaine à tous les degrés, surtout en bas, et s'éfant fait, comme M. Ratisbonne l'a si bien dit, <; une muse de la Pitié. » M. de Vigny n'a pas seulement la pitié qui assiste, il a celle qui honore le malheureux. C'est la plus grande marque, à mon avis, de la vraie compatissance, le plus bel hommage qui puisse être rendu à l'égalité que Dieu a faite. L'auteur des Destinées tend la main aux hommes, non pour les secourir seulement, mais pour les relever. 11 aune compassion fortifiante. S'il a pitié des anges tombés aux bras des démons, et s'il a écrit pour ces idéales douleurs un vrai cbef-d'œuvre, Eloa, il n'en ressent pas moins ces souffrances plus palpables qui composent l'existence du soldat dans nos armées modernes, et il a voulu en tracer la peinture sans rien cacher de ce qu'il a vu. Il a cherché le co'urderiiomme sous l'uniforme militaire. Il Ta montré palpitant et contraint sous la discipline, « ce masque de fer, dit-il, sur un noble visage, ce cachot de pierre renfermant un prisonnier royal... » Mais dans de vieux troupiers il a trouvé des types de sensibilité touchante. Avec des héros, il a refait des hommes.
M. de Vigny n'est pas revenu à ses modèles d'autrefois dans son nouveau livre. On ne trouve dans le livre des Destinées ni anges déchus, ni soldats sensibles, ni poètes dé. courages, à moins que ce ne soit par instants l'auteur luimême ; mais les malheureux y abondent ; je dirai presque que le malheur est partout dans ce livre, sous toutes les formes, ciel ou terre, Providence ou destin, planteur ou sauvage, solitude ou joie mondaine : il est au bal avec Wanda, comme dans le bois avec le Loup traqué par les chasseurs ; il est sur le trône de Dieu comme sur celui du roi, sur la cime que couronne l'olivier biblique comme sur la voie banale où le joueur de flûte implore le passant.
Un jour, en effet, le poëte rencontre un mendiant au pied d'un arbre, ajustant sa flûte et commençant tristement sa journée de misère. Il l'aborde. L'homme lui raconte sa vie : il a lutté en vain contre sa destinée, il a tout essayé, il n'a réussi à rien : il est un pauvre d'esprit...
Je gémis, disait-il, d'avoir une pauvre âme Faible autant que serait l'âme de quelque femme, Qui ne peut accomplir ce qu'elle a commencé Et s'abat au départ sur tout chemin tracé. L'idée à l'horizon est à peine entrevue, Que sa lumière écrase et fait ployer ma vue...
— Et le rayon me trouble et la voix m'étourdit, Et je demeure aveugle et je me sens maudit.
— Non, criai-je en prenant ses deux mains dans les miennes. Ni dans les grandes lois des croyances anciennes,
Ni dans nos dogmes froids, forgés à l'atelier,
Entre le banc du maître et ceux de l'écolier,
Ces faux Athéniens dépourvus d'atticisme,
Qui nous soufflent aux yeux des bulles de sophisme,
N'ont découvert un mot par qui fût condamné
L'homme aveuglé d'esprit plus que l'aveugle-né 1
J'aime, autant que le fort, le faible courageux Oui lance un bras débile en des Ilots orageux,
De la glace d'un lac plonge dans la fournaise, Et d'un volcan profond va tourmenter la braise. Ce Sisyphe éternel est lieau, seul, tout meurtri, Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri, Et n'avouant jamais qu'il saigne et qu'il succombe A toujours ramasser son rocher qui retombe.
Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits Vous dédaignent jamais, méprisez leurs mépris; Car ce sommet de tout, dominant toute gloire, Ils n'y sont pas, ainsi que l'œil pourrait le croire. On n'est jamais en haut. Les forts, devant leur pas, Trouvent un nouveau mont inaperçu d'en bas. Tel que l'on croit complet et maître en toute chose, Ne dit pas les savoirs qu'à tort on lui suppose, Et qu'il est tel grand but qu'en vain il entreprit... — Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.
Le poêle continue sur ce ton, avec beaucoup d'ardeur et un peu d'obscurité, son homélie charitable; il finit par dire un mot de l'âme, qui doit reprendre un jour,
.... Dans l'idéal bonheur, La sainte égalité des esprits du Seigneur. Le pauvre alors rougit d'une joie imprévue, Et contempla sa flûte avec une autre vue ; Puis, me connaissant mieux, sans craindre mon aspect, Il la baisa deux fois en signe de respect, Et joua, pour quitter ses airs anciens et tristes, Ce Salve Regina que chantent les Trappistes. Son regard attendri paraissait inspiré, La note était plus juste et le souffle assuré.
J'aime celte pièce en dépit de sa forme un peu tendue. J'aime cette joie du pauvre consolé par le riche, ce bonheur imprévu, cette voix qui le relève, cette morale qui l'encourage. La note est parfois juste, encore bien que l'effort s'y montre; elle est touchante par l'accent. Touchez-moi, je vous fais grâce de ma critique.
Au fait, le poète doit sentir, la poésie doit émouvoir ; elle est un art, le plus grand de tous. « Qui entraine les
hommes, si ce n'est l'émotion? Qui enfante l'émotion, si ce n'est l'art? Et qui enseigne l'art, si ce n'est Dieu luimême? Car le poëte n'a point de maître, et toutes les sciences sont apprises, hors la sienne...» Homère parle ainsi (dans Slello), du haut de son trône d'or, au philosophe Platon, qui vient lui lire, un peu innocemment, son chapitre contre les poètes. Homère en parle bien à son aise. Le génie fait les poètes, ou, pour mieux dire, il les commence; la science, l'étude, le travail, la longue patience, qui est une des formes du génie, les achèvent. On n'est pas poète sans être écrivain; et quel mortel privilégié a jamais reçu du ciel le don d'écrire des pages immortelles sans y avoir employé tout l'effort de son intelligence, sans y avoir tendu pour ainsi dire toutes les fibres de son cœur ! M. de Vi^ny a eu ce mérite toute sa vie. Il a été laborieux avec éclat, scrupuleux avec succès. Il a réussi, comme on l'a si bien dit, « sans se gaspiller ni s'abaisser. » Si d'autres ont élevé des monuments dun aspect plus grandiose, personne n'en a construit, sur un terrain volontairement limité , de plus solides. L'auteur d'Eloa ne s'est jamais produit en public qu'avec une élite de ses pensées, cortège brillant et sévère. Il s'est noblement baissé pour tendre la main aux malheureux et aux faibles. C'était encore s'élever. Son dernier volume a, par instants, ce caractère. C'est là surtout ce que j'en aime, et j'aime aussi l'occasion qui m'a été offerte de jeter sur une tombe illustre quelques fleurs d'un jour.
Un don Quichotte anglais1.
— 17 haus 1865. —
Il y aurait un très-agréable chapitre d'histoire littéraire à écrire, celui des livres composés en plein loisir de leurs auteurs, pour l'occupation des heures dérobées au monde, aux affaires et au plaisir, sans grande prétention de publicité, sans souci de renommée bruyante, dans l'unique but de satisfaire une aptitude sérieuse et un goût éclairé. On appellerait cela peut-être la littérature des gens du monde ; mais ce titre en dirait trop ou trop peu. Combien de ces lettrés discrets qui ne mettent pas le pied dans un salon? combien de littérateurs de profession qui sont hommes du monde? Et puis, une fois chez le libraire et livrés à la circulation, à quelle marque de fabrique distinguer l'œuvre du littérateur de celle de l'amateur? Tous les écrivains sont égaux devant la critique. Tout livre qui est mis en vente est justiciable du public, fût-il de prince ou d'empereur. Les lettrés et les érudits, simples amateurs, ont, à la vérité, la ressource de distribuer leurs écrits au lieu de les vendre; niais nous voyons que c'est un privilège dont en général ils n'usent pas, et ils ont raison. Un livre peut ne
1 Mémoires d'Edouard lord Herbert de Cherbury, traduits (pour la première fois) en français par le comte de Bâillon. — Un vol, in-i. Paris, Techener, 1805.
pas prétendre à faire grand bruit ; il ne vit que par la publicité. On ne lit en général que ce qu'on achète et ce que tout le inonde peut lire. L'esprit n'a pas l'égoïsme du cœur et des sens. 11 jouit de ce qu'il partage largement. Il aime à donner et à recevoir. La lecture n'est jamais un plaisir vraiment solitaire, parce qu'il est naturel à l'intelligence humaine d'aimer à répandre l'instruction qu'elle en a reçue et jusqu'à l'émotion qu'elle lui doit. Voilà pourquoi les amateurs l'ont bien de mettre leurs écrits en vente quand ils sont bons, et même... j'allais dire, quand ils sont mauvais. Mais comment supposer qu'on donne au public un mauvais ouvrage, quand on n'y est pas obligé? « Il est si facile, disait un plaisant qui avait assisté à une représentation d'amateurs, de ne pas faire une tragédie en cinq actes et en vers ! » En effet, rien n'est plus commode.
J'ai là sous les yeux un assez grand nombre de ces ouvrages, nés d'un loisir intelligent, qui auraient mérité d'être mis dans le fameux catalogue d'Horace Walpole1. Nobles ou non, les auteurs de ces livres sont tous des gens du monde, n'écrivant que pour leur plaisir, quelquefois pour le nôt£e. Aujourd'hui, je voudrais parler seulement de la traduction qui vient d'être faite, pour la première fois, par M. le comte de Bâillon, des Mémoires de lord Herbert de Cherbury, ambassadeur en France sous Louis XIII. Horace Walpole n'aurait pas refusé au traducteur une place qu'il avait déjà donnée à l'auteur original. Walpole avait fait plus : on sait que c'est lui qui imprima, avant tous les autres, dans sa célèbre imprimerie de Strawberry-Hill, en 1764, la Vie d'Edouard lord Herbert 2, qu'il se donna même le plaisir de caractériser assez mali-
1 Catalogue of the royal and noble auihors. Edit. de Park, 1806. Cinq volumes.
2 The Life of Edward lord Herbert of Cherbury, writtenby himself.
cieusement dans un avant-propos de quelques pages. Je n'avais qu'un souvenir assez vague de cette autobiographie aristocratique, que la traduction qui vient d'en être faite a très-utilement rajeunie pour le public français. Le livre, publié sous les auspices d'un riche amateur des beaux-arts et des bons livres, a été illustré de frontispices d'un travail exquis par Jacquemard. Ajoutons qu'il est tiré à un trèspetit nombre d'exemplaires et qu'il coûte fort cher. Les vrais bibliophiles aiment à se faire entre eux de ces galanteries dispendieuses; ils se savent gré de mettre hors de la portée de toutes les bourses les curiosités qu'ils se réservent, quoi qu'il leur en coûte. Quant à moi, je ne voudrais passer de pareilles fantaisies aux curieux exclusifs et jaloux qu'à une condition : c'est qu'après avoir donné une première édition aux amateurs, on en donnerait une autre pour tout le monde.
Ce livre au surplus (ne parlons plus de la forme, mais du fond) est charmant et amusant entre tous. Horace Walpole l'a qualifié d'un mot : « Celte vie de Platon, dit-il, n'est que l'histoire de Don Quichotte. » Vous me demanderez ce que Platon avait à faire dans le jugement porté sur lord Herbert. C'est que lord Herbert, au moment où Walpole écrivait, et quoiqu'on ne lût plus ses ouvrages philosophiques , était encore plus connu pour les livres qu'il avait laissés que pour les missions qu'il avait pu remplir et pour le rôle qu'il avait joué comme militaire , comme politique et comme diplomate. A ces trois titres, et à ne juger lord Edouard que sur son propre témoignage, Walpole a raison : c'est un Don Quichotte. Sa vie active n'a aucun rapportavec ses principes. Il y a un philosophe dans ses livres; il y a un matamore sous son harnais de guerre et sous son manteau de cour '.
1 Voir son portrait en pied par J. Oliver, en lête de l'édition de 1704, el d'après un dessin de lady Lucy Clive, dans celle de tX'20.
Un matamore, il faut s'entendre. Le mot n'est guère anglais. Lord Herbert est un Anglais pur sang ; et si c'est presque toujours l'épée au poing qu'il vous recherche, c'est sans forfanterie, sans tapage, sans éclats de voix, et avec toutes les marques de la plus sincère conscience de son droit. Un jour, c'était quelque temps après la mort de la grande Elisabeth, lord Herbert est fait chevalier du Bain par Jacques Ier. Il avait vingt ans à peine, étant né en 1585. Il prête le serment d'usage, un vrai serment, non d'ivrogne, mais de chevalier errant, par lequel il met son épée au service des dames et damoiselles « qui pourraient être atteintes dans leur honneur », sans parler de quelques autres engagements non inoins surannés. Ce serment, lord Herbert l'a tenu toute sa vie ; et aussi est-il toujours prêt à mettre flamberge au vent pour le service des jeunes patriciennes qui ont perdu leur éventail ou laissé tomber leur fontange; témoin ce jour où il reprit si vivement à un jeune Français, dans la prairie de Mello, le nœud de rubans de mademoiselle de Ventadour, et cet autre jour où il crut devoir s'attaquer àun gentilhomme écossais, coupable d'un larcin du même genre envers une fille d'honneur de la reine (Anne) à Greenwich. « J'allai à ce gentilhomme, et je l'abordai de la manière la plus courtoise... Il refusa de rendre le ruban. Je le pris alors par le cou, et je l'avais presque terrassé quand on vint nous séparer... » Alasuite de cette scène, offre de combat, rendez-vous près de Hyde-Park. Mais la rencontre est empêchée parles lords du conseil. Malgré tout, ajoute l'honnête écrivain, «on pourra voir par là combien j'ai tenu strictement mon serment de chevalerie. »
Soit ; tirer l'épée pour une fontange, cela est classique en fait de galanterie. Prendre les gens par le cou est un procédé un peu britannique. Je doute que ce genre de re- . dressement fût prévu dans le serment des chevaliers du Bain.
Est-ce aussi comme chevalier du Bain que lord Herbert se refuse absolument à faire naufrage, par un gros temps, sur la jetée de Douvres, et qu'il se jette le premier, Lépée à la main, dans la barque de sauvetage, jurant de percer d'outre en outre quiconque y voudrait entrer avant lui? Ah ! vaillant et généreux Don Quichotte d'Espagne, vous avez plus d'une fois brisé votre lance, éreinté votre cheval et bosselé votre écu dans des entreprises chimériques ; mais si vous aviez tiré l'épée pendant le naufrage de Douvres, c'eût été pour protéger les enfants, les femmes, tous les faibles ; eux sauvés, et l'épée au fourreau, vous auriez sauté le dernier.
Ce qui caractérise le don-quichottisme anglais de lord Herbert, c'est de se croire toujours offensé. «Je fis appeler le capitaine Vaughan, que je croyais avoir offensé ma sœur... » On dirait que Dieu l'offense en lui suscitant une mauvaise traversée et un naufrage. C'est l'offenser que de lui appliquer, quand il la viole, la loi d'un pays étranger. Soupçonné de tentative de recrutement à Lyon, pour le compte du duc de Savoie, il est arrêté, puis relâché faute de preuves suffisantes. Une fois libre, il envoie un cartel au gouverneur. Mais il y avait alors pour protéger les fonctionnaires publics contre les réclamations des particuliers, un article 75, comme aujourd'hui ; cette fois c'était justice. Lord Herbert en fut pour ses frais.
Peu chanceux comme recruteur de troupes, il ne fut guère plus heureux comme ambassadeur. Envoyé en cette qualité par Jacques Ier à la cour de Louis XIII, il eut affaire au duc de Luynes, et au moment du siège de Saint Jean-d'Angely, il tenta d'intervenir en faveur des Français réformés. Son entremise peu habile fut mal reçue. «Pardieu, monsieur, lui dit le duc, si vous n'étiez ambassadeur, je vous traiterais d'autre sorte. » Lord Herbert répliqua que s'il était ambassadeur, il était aussi gentilhomme,
et, mettant la main sur la garde de son épée : « Voici de quoi vous répondre, » dit-il, et il sortit à l'instant. Jusquelà, tout était bien. Nous ne sommes plus guère habitués à ces colères de diplomates. De nos jours un cartel d'ambassadeur ressemblerait trop à une déclaration de guerre. Malgré tout, l'impertinence deLuynes méritait la réplique de lord Herbert. Où le don Quichotte reparait, c'est quand l'ambassadeur de Jacques 1er, de retour à Londres, a l'idée d'envoyer un trompette au ministre de Louis Xlll pour lui offrir le combat. Risum teneatis! Sur ces entrefaites, le duc de Luynes vint à mourir. Lord Herbert perdit l'occasion d'un duel, sans avoir manqué celle d'un ridicule.
Ce ridicule est celui du temps, je le sais bien. Lord Herbert a du sang de bretteur dans les veines. Il dit d'un de ses frères : «Mon frère Richard, après avoir fait de fortes études, alla aux Pays-Bas où il s'acquit une grande réputation à la guerre et par ses duels nombreux, si bien que, grâce à ces deux moyens, il mourut couvert des cicatrices de vingt-quatre blessures1... ». Un de ses neveux, le fils aîné de sa sœur Françoise, a quoique fort jeune, écrit-il, se battit en plusieurs duels dans l'un desquels il eut la chance [it was is fortune) de tuer un des Lees, d'une grande famille du comté de Lancastre... » On chassait de race dans celle de lord Herbert. Aussi, avec quel soin relève-t-il tout ce qui peut fortifier en lui, par les exemples et les pratiques de l'étranger, ce goût de combats et d'aventures ! La France était alors la terre classique du duel. « Mon ami, disait M. d'Isancourt à un jeune page du connétable de Montmorency, qui voulait épouser sa nièce, il n'est pas encore temps de vous marier, et je vais vous dire ce que vous avez àfaire: si vous voulez devenir honnête homme (c est-
1 ... Hecarried, as I hâve been told, the scars of four-and-tiventy wounds upon htm to his grave... La phrase anglaise a toute l'emphase du sentiment qui l'a dictée. (Edit. de 1826, p. 21.)
à-dire homme rie bonne compagnie en langage du temps), il vous faut d'abord tuer en combat singulier deux ou trois hommes ; puis, vous vous marierez et vous aurez deux ou trois enfants ; c'est ainsi que par vous le monde n aura rien gagné ni perdu. » — « Ce n'est pas M. d'Isancourt qui avait inventé cet étrange conseil, ajoute lord Herbert en son récit, mais il aurait pu au moins servir d'exemple pour la première partie, puisqu'il avait eu la chance de faire trèsbien dans trois ou quatre rencontres... »
Lord Herbert eut un joui', au cercle de la reine Marguerite (la première femme de Henri IV), une surprise non moins étrange, s'il faut en croire la manière dont il la raconte :
« Tout étant prêt pour le ballet, et chacun à sa
place, j'étais moi-même à côté de la reine, dans l'attente de l'entrée des danseurs, lorsqu'on frappa à la porte plus bruyamment que, selon moi, la politesse ne le permettait ; un homme entra alors et j'entendis à l'instant murmurer parmi les dames : « C'est M. de Balagny. » Je vis aussitôt les dames et les demoiselles lui faire fête à l'envi et l'inviter à s'asseoir auprès d'elles, et, qui plus est, quand l'une l'avait eu un instant à ses côtés, l'autre s'écriait aussitôt : « Vous l'avez eu assez longtemps, à présent c'est à mon tour. » Quoique étonné de la hardiesse de ces démonstrations, je le fus encore davantage envoyant que ce personnage n'était que d'une beauté fort ordinaire : ses cheveux coupés très-courts grisonnaient déjà, son pourpoint était de haire, taillé sur sa chemise, et son haut-de-chausses d'un simple drap gris. Je demandai aux assistants qui il était ; on me répondit que c'était un des plus braves hommes du inonde, puisqu'il avait tué en duel huit on neuf 'gentilshommes , et que c'était pour cela que les dames le tenaient en si grande estime. Les femmes françaises affectionnent par-dessus tout
les braves et pensent qu'elles ne peuvent pas en aimer d'autres sans compromettre leur réputation. Ce gentilhomme, bien qu'il eût la tête presque grise, n'avait pas encore trente ans. »
M. de Bâillon, qui n'a pas seulement rectifié avec soin l'orthographe des noms français, souvent défigurée dans le texte anglais, mais qui a enrichi de notes utiles la version qu'il nous a donnée1, fait remarquer ici que ce sieur de Balaçmy ;Damien de Montluc) fut tué en se battant avec Puymorin dans la rue des Petits-Champs... C'était mourir comme il avait vécu. Si lord Herbert mourut dans son lit, en 1648, à soixante-cinq ans, on ne peut pas dire que ce fut par sa faute. Il avait employé, à compromettre sa vie et souvent pour les causes les plus frivoles, toute sa jeunesse et son âge mûr. Il y avait en lui du duelliste de roman; il y avait aussi du « condottiere » italien. On le voit, tantôt au siège de Juliers avec les Anglais auxiliaires de l'armée des Pays-Bas, tantôt au service du duc de Savoie, qui lui donne commission pour le recrutement de quatre mille réformés du Languedoc. Comme diplomate, il n'avait guère paru préoccupé que de son point d'honneur personnel. Comme militaire, il ne vise guère qu'aux aventures qui peuvent le mettre en vue, et on dirait qu'il n'a autre chose à faire en ce monde qu'à justifier la seconde moitié de sa fameuse devise :
Me totum bonitas bonum suprema Reddat : me intrepidum dabo vel ipse 2.
« Je pourrais, dit-il à propos du siège de Juliers, raconter plusieurs traits qui me concernent et qui se passèrent
1 Je ne reprocherais à l'auteur de cette traduction que de l'avoir, par instant, trop abrégée.
2 « Que la bonté divine me rende bon : je saurai bien me rendre intrépide. »
pendant ce siège, mais je m'en abstiens pour ne pas en tirer trop de vanité; il me suffit que William Crofts, maître es arts et soldat lui-même, ait constaté dans son Historié des Pays-Bas que c'est moi qui, le premier de toutes les nations présentes, traversai le fossé et sautai dans les remparts de la ville...»
Nous connaissons maintenant lord Herbert dans la partie de son rôle où il a le plus cherché à se faire connaître, en dépit de ses réticences qui ne déguisent rien et de sa modestie qui ressemblerait à delà vanité dansun autre. J'en dirai autant de ses aventures galantes. On n'était pas brave, au temps de lord Herbert, sans être galant, puisque la bravoure elle-même n'était qu'une des formes de la galanterie, l'aliment de ses ardeurs et la garantie de ses succès. On prêtait serment d'être fidèle , et on le gardait comme se gardent tous les serments de fidélité, en politique ou en amour; — mais, fidèle ou non, on était toujours prêt à se battre, même pour les femmes qu'on n'aimait plus : pour lin chevalier du Bain, c'était le principal. Elle est étrange l'histoire des amours de lord Herbert, comme il la raconte. Sa discrétion vaut sa modestie. Je crois bien qu'il a aussi bonne intention d'être discret que d'être modeste. Mais si loin qu'on le chasse, le naturel est bon cavalier, il revient au galop. Lord Herbert avait été marié très-jeune, il avait alors quinze ans (1598); sa femme, la fille de sir William Herbert de Saint-Gillian, en avait vingt et un. A peine marié, on le ramène au collège. Il relourne à Oxford avec sa femme et sa mère; « et là, dit-il, possédant un préservatif légitime contre les passions auxquelles la jeunesse est naturellement sujette (having a due remedy for that lasciviousness...), je suivis mes éludes avec plus d'ardeur que jamais... » Chemin faisant, c'est-à-dire tout en continuant ses éludes jusqu'à l'âge de vingt et un ans, le jeune lord
(son père était mort depuis une dizaine d'années ) assurait la perpétuité de son grand nom. Puis vint, dirai-je l'ennui , ou la satiété , ou la mésintelligence entre les époux? Des questions d'intérêt les divisèrent. L'aristocratique fille de Saint-Gillian , provoquée à un avancement d'hoirie en faveur de son fils, s'y refusa obstinément. Le mari prit congé d'elle et s'en alla sur le continent achever « son éducation. » Rendons-lui cependant justice : il a partout cette préoccupation d'études, de conversations instructives, de recherches archéologiques, cette curiosité d'artiste et d'érudit qui fait un si singulier contraste avec ce grand appétit de coups d'épée dont il est pourvu. AMello, il profite des leçons du vieux connétable ; à Chantilly, il fait une étude d'architecture et de paysage. A Paris, il va visiter le grand érudit protestant lsaac Casaubon. 11 apprend à jouer du luth et à dresser un cheval de guerre. Il se livre à l'astrologie politique, à la pharmacie et à l'anatomie du corps humain, science qu'il considère comme un sûr préservatif contre l'athéisme. Partout ailleurs, en Allemagne, en Italie, même souci d'instruction, même goût pour ce qui est nouveau, même ardeur de connaissances encyclopédiques. On croirait volontiers, en le lisant, que l'amour n'avait pu trouver sa place dans une vie si occupée, et lord Herbert voudrait bien nous le faire croire comme tant d'autres choses. Mais il a, sur les secrets d'amour, la discrétion des vaniteux. Il dit à peu près tout, croyant ne rien dire, ce qui est la façon la moins honnête de trahir un secret.
Il faut que nous sachions d'abord que le vaillant mari de miss Marie de Saint-Gillian était un des hommes les plus agréablement conformés de son temps, s'il faut en croire quelques détails assez singuliers qu'il nous a donnés sur sa personne :
« Je m'étais souvent pesé dans des balances avec des
hommes plus petits de toute la tête, et plus minces que moi, et je m'étais trouvé toujours plus léger qu'eux : c'est ce que sir John Davers et Richard Griffith, qui vivent encore, pourraient attester, car je me suis pesé avec eux. J'avais aussi et j'ai encore un pouls qui bat au sommet de ma tête. Il est également à la connaissance de mes valets de chambre que les chemises, les vestes et les autres vêtements que je porte près de la peau restent toujours d'une propreté telle qu'on pourrait difficilement le croire, et que mon haleine était d'une pureté extrême, avant que je me fusse mis à prendre du tabac, pour combattre certains rhumes dont je souffre souvent ; encore pendant longtemps mon haleine ne parut pas s'en ressentir. C'est à peine si j'ai jamais eu froid de ma vie, quoique sujet aux catarrhes plus que personne : j'écris tous ces détails -pour ma postérité, sans cela ils ne mériteraient pas d'être mentionnés...»
De sa personne, lord Herbert ne nous dit pas davantage, et il le faudrait louer de sa réserve si nous ne lisions ailleurs, à propos de son portrait, des confidences telles que celle-ci :
« Ce ne fut pas seulement le comte de Dorset, mais encore une personne trop considérable pour que je la nomme ici, qui voulut avoir une copie (de mon portrait) de Larkin, et comme elle l'avait placée dans son cabinet (chose qui, je crois, ne s'était jamais faite), cette copie donna lieu, pour ceux qui l'y virent après la mort de cette personne, à plus de discours que je ne l'aurais désiré...
« ... Il y eut aussi une dame, l'épouse de sir John Ayres, qui, ayant trouvé moyen d'avoir une copie de mon portrait de Larkin, la donna au peintre Isaac Oliver, dans Blackfriars, pour qu'il lui en fît une répétition en miniature; puis, après l'avoir fait entourer d'or et d'émail, elle la por-
tait au cou assez- bas pour pouvoir la cacher dans son sein . . .
«... Entrant un jour dans sa chambre, je la vis, à travers le rideau, étendue sur son lit, tenant d'une main une bougie et de l'autre un médaillon. J'avançai un peu brusquement, mais elle éteignit la lumière et cacba le médaillon. Curieux de voir ce qu'il représentait, je fis rallumer la bougie, et je reconnus que c'était mon portrait qu'elle regardait avec une ardeur et une passion que je n'aurais pu supposer, puisque aucun lien d'affection ne m'attachait à elle... »
Étrange confidence : cette femme qui met le portrait d'un beau jeune homme dans son sein, ce jeune homme qui entre dans la chambre à coucher de la dame et qui surprend le secret de cet amour ! Et puis rien ! Seulement le mari veut tuer celui qu'il soupçonne d'être l'amant de sa femme. Nous avons le récit de scènes sanglantes où lord Herbert se complaît et où il déploie d'ailleurs un courage très-supérieur à sa discrétion. Mais passons sur cette grande et romanesque aventure; passons sur d'autres confidences relatives à « des dames du plus haut rang » qui envoient dire à notre héros de se présenter chez elles et auxquelles il n'obéit, dit-il, que par convenance ; oublions même cette belle personne, « la plus belle de son époque, » pour laquelle le galant chevalier professe la plus vive affection payée du plus juste retour; ne parlons pas de la princesse de Conti, qui vient passer deux ou trois heures auprès de son lit pendant la convalescence d'une fièvre qu'il eut à Paris... Il n'y a pas dans tout cela de quoi déshonorer un chevalier du Bain, même si sa femme le regrette et l'attend, sans beaucoup d'espoir, dans son château solitaire de Montgomery. Lord Herbert a réponse à tout : «Comme ma femme avait refusé de m'accompagner (sur le con-
Usent) et que les tentations ont été grandes et nombreuses, j'espère que mes fautes me seront pardonnées... »
11 est difficile de juger, après deux siècles, une querelle de ménage. Est-ce la femme qui devait suivre le mari? était-ce le mari qui devait rester avec la femme? Lord Herbert avait au dehors de beaux emplois qui pouvaient flatter la vanité de la dédaigneuse fille des Saint-Gillian. Lady Herbert avait de grands domaines qui pouvaient satisfaire aux goûts de représentation de son mari. Ils vécurent loin l'un de l'autre, faute de s'entendre ou faute de s'aimer, ce qui est la même chose.
Et maintenant, après avoir signalé dans le descendant des Herbert tant de défauts de sa nature, de sa race et de son temps, j'aurais aimé, si l'espacene me manquait, relever en lui une qualité rare, même en Angleterre, cette vieille nourrice des esprits libres. Il était une âme libérale et un esprit fort, dans le bon sens du mot. S'il avait, dans la vie publique, le fanatisme outré du point d'honneur et l'absurde religion d'un serment de parade, ridicule débris d'un temps disparu, l'homme se retrouvait dans la solitude et le philosophe convaincu remplaçait le gentilhomme aventureux. Je n'ai pas à parler ici de son fameux livre : de Veritate prout distinguitur a Revelatione. Le titre seul annonçait l'audace de la tentative, et lord Herbert n'en parle d'ailleurs dans sa biographie que pour se prévaloir de l'approbation de Grotms. Snbjudice lis est. Au lieu d'une controverse qui, à propos de lui, fatiguerait tout le monde, j'aime mieux citer un dernier trait où ce don-quichottisme indélébile de notre libre penseur se trahit par un dernier signe, qui n'est pas le moins plaisant de tous. Le confesseur de Louis XIII, le père Seguirand, prêchant sur le pardon des offenses, avait fini par dire { c'était bien encore l'esprit du temps) : « Nous devons pardonner à nos ennemis, mais non à ceux de Dieu,
UN DON QUICHOTTE ANGLAIS i!7
comme sont les hérétiques, et particulièrement ceux de la religion... » Lord Herbert, alors ambassadeur à la cour de France, se plaignit à la reine-mère. La reine avertit le jésuite, qui fît faire des menaces injurieuses au ministre anglais. « Je lui fis répondre, c'est lord Herbert qui parle, qu'il n'y avait dans toute la France qu'un moine ou. qu'une femme qui pussent oser me faire tenir un pareil message].. . » Ainsi gentilshommes anglo-saxons ou français, généraux de Maurice ou de Louis XIII, ministres du roi de France ou pages de la reine, soldats en campagne ou matelots de la Manche, laïques ou prêtres, tous avaient eu affaire avec le serment de lord Herbert. Tous avaient vu, ne fût-ce qu'en effigie, la pointe de son épée.
Mais, ô faiblesse des esprits forts, pusillanimité des braves, superstition des incrédules!... « Un jour d'été, raconte notre chevalier, comme je restais plongé dans mes incertitudes (il s'agissait de la publication de son fameux livre), pendant que la fenêtre de ma chambre était ouverte au midi, avec un soleil brillant et sans un souffle d'air, je pris mon livre : de Yeritate, et, tombant à genoux, je fis cette prière : « O toi, Dieu éternel, auteur de la lumière qui brille en ce moment sur moi, toi qui illumines le fond de nos âmes, j'adjure ta bonté infinie de pardonner à la plus audacieuse requête que puisse t'adresser un pécheur. Je ne suis pas assez éclairé pour savoir si je dois publier ce livre ; s'il peut contribuer à ta gloire, je te conjure dem'accorder un signe venant du ciel ; si tu me le refuses, je suis résolu à le supprimer... » J'avais à peine achevé ces mots, qu'il descendit des cieux un bruit éclatant, mais harmonieux, et qui n'avait rien de terrestre : ma prière était exaucée et j'eus une telle joie d'avoir obtenu ce signe d'en haut, que je me décidai à faire imprimer mon livre. Bien que ce récit puisse sembler étrange, je proteste devant le Dieu éternel que c'est la pure vérité'; la superstition dans celte
circonstance n'a pu égarer mon jugement, puisque j'ai entendu distinctement ce bruit, et que, dans le plus beau ciel sans nuages que j'aie jamais vu, je suis certain d'avoir reconnu la place d'où il venait... »
Habemus confitentem ! lord Herbert peut nous dire maintenant tout ce qu'il voudra. Il est plus loin du poëme de Lucrèce que du catéchisme, plus près de Pascal que de Spinosa.
Le général cTHoucletot.
— 2" octobbe 1866. —
On annonçait, il y a peu de jours, la mort du comte d'Houdetot, général de division, ancien aide de camp du roi Louis-Philippe. Mort dans son lit, à soixante-dix-sept ans, le général d'Houdetot avait eu la singulière fortune, étant encore dans lage où on étudie à l'école, d'assister à la bataille de Trafalgar et l'honneur d'y être blessé grièvement, sur/' Algésiras, auprès de l'amiral Magon,quiyfuttué.
Charles-Isle-de-France, comte de Houdetot, de l'ancienne famille de ce nom, illuslre dans l'histoire de la Normandie, était né le 6 juillet 1789, la grande année ! Son père (César- Louis-Marie) commandait à l'île de France. Il eut l'idée de donner à son fils, qui venait d'y naître, le nom que l'île elle-même dev;iit bientôt perdre. La colonie fut sa marraine . France d'Houdetot garda le nom ; nous venons de voir qu'à peine âgé de seize ans, il le portait déjà avec honneur.
Il avait été destiné à la marine. Rentré en France avec sa famille sous le Consulat et placé d'abord au Prytanée, il en sortit bientôt pour suivre la carrière de éon choix. Par vocation, il était marin. Aussi quand VAlgésiras, tombé un moment au pouvoir de l'ennemi après la mort du vaillant amiral, fut reconquis par son équipage sur les Anglais qui l'avaient pris, et qu'il vint s'échouer, vainqueur et mutilé, dans la vase du port de Cadix, France d'Houdetot ne
sentait plus sa blessure. Il ne s'en releva pourtant que longtemps après, mais pour entrer dans l'armée de terre, dont l'activité plus entraînante et l'avenir alors plus brillant convenaient mieux à sa vive et impétueuse jeunesse.
D'Houdetot était ce que le général Marbot, dans un livre célèbre, appelle brave par nature. « Non-seulement, écrit Marbot, je suis persuadé qu'il existe des braves de nature, qui ne fuient pas les dangers, lors même qu'aucun intérêt ou aucune passion ne les forcent à les braver; mais je suis convaincu qu'il est des individus qui recherchent le péril et goûtent, en exposant leur vie, ce charme indéfinissable que certains joueurs (qui ne jouent pas par avarice) trouvent à exposer journellement leur fortune1. » D'Houdetot était un de ces joueurs héroïques, j'entends qu'il jouait sa vie en toute rencontre avec une sorle de joie intrépide, nullement provocant ou vantard quant aux personnes, volontiers railleur envers le danger et traitant de haut la mort, comme l'humble servante du hasard. C'est ce caractère qu'il a montré pendant toutes les épreuves militaires de sa longue vie. Très-moderne par les opinions et les idées, il avait l'entrain et l'élan des preux de sa race. En remontant aux croisades, on trouvait un Jean, sire de Houdetot, qui suivait à Jérusalem, en lOoi, Robert lé' Magnifique, duc de Normandie. Une longue suite d'aïeux, sénéchaux, maîtres des arbalétriers, écuyers des rois, lieutenants généraux, avaient maintenu pendant des siècles, de père en fils, le renom de la famille. Le père du général qui vient de mourir avait servi comme volontaire sous le grand Frédéric, et pris part, comme maréchal de camp, aux glorieuses
1 Uemarques critiques sur l'ouvrage de M. le lieutenant général Rogniat, intitulé : Considérations sur l'art <lc la guerre, par le colonel Marbot (Paris, 1820). On sait l'illustre mention qu'obtint plus tard, dans le testament de l'Empereur, le livre qui avait si vivement réfuté le général.
LE GÉNÉRAL D'HOUHETOT 421
campagnes du bailli de Suffren contre les Anglais. De ses trois frères, plus jeunes que lui, deux avaient été tués devant l'ennemi, l'un sous Lérida en 1810, l'autre à la bataille de Leipsick. France d'Houdetot joignait, à cette bravoure traditionnelle, un instinct tout moderne des principes de la grande guerre, un esprit observateur et inventif, des qualités qui s'excluent souvent et qui en lui s'accordaient, en dépit d'une certaine mobilité apparente. On sait qu'il avait concouru par ses conseils à la formation des chasseurs à pied, dont la création, due à l'initiative du duc d'Orléans, avait introduit comme une arme nouvelle dans notre organisation militaire. Il était spirituel et au fond très-réfléchi, très-préoccupé d'inventions techniques relatives à son métier, et aussi ardent à les réaliser qu'à les concevoir : ce qui n'était pas peu dire.
L'ardeur, en effet, mêlée d'une dose d'imprévoyance presque toujours heureuse, était le fond de sa nature. Entré au service de l'armée de terre, en 1809, pour faire les campagnes d'Autriche et d'Allemagne comme lieute nant au lPr régiment de chasseurs à cheval que commandait le colonel Méda, si fameux par le coup de pistolet tiré contre Robespierre; — capitaine adjoint à l'état-major de la Grande- Armée en 1812 ; aide de camp du prince d'Eckmùhl en 1815, il a eu presque partout, en outre de la plus énergique exactitude dans le service, ce que la langue militaire appelle des « actions d'éclat ; » le mot est bien français, comme la chose. D'Houdetot ne cherchait pas l'éclat et ne visait pas à l'effet. Il était dans sa nature de donner, presque involontairement, aux manifestations de son courage et aux entraînements de son audace, une sorte de relief original et saisissant. Tout le monde a lu, dans le dix-huitième volume de l'Histoire du Consulat et de l'Empire, le beau récit de la résistance du maréchal Davout derrière les remparts de Hambourg. D'Houdetot y servait
sous ce chef illustre. Un jour, le maréchal eut besoin de faire porter un ordre au commandant d'une division française qui opérait sur les derrières de l'ennemi. Pour que cet ordre eût son effet, il fallait traverser l'armée assiégeante sur le champ de bataille même où nos troupes étaient engagées. Quoiqu'il ne fût pas trop avare de la vie des hommes, quand le service en exigeait le sacrifice, le maréchal n'osait donner impérativement une telle mission ; il n'en exprimait que le désir. D'Houdetot s'offrit. Il partit, escorté de deux ordonnances. Arrivé en vue de l'ennemi, il leur commande de s'arrêter, leur donnant pour consigne de le suivre attentivement des yeux, et, s'ils le voient tomber, de rentrer dans la place pour avertir le maréchal. Cela fait, il s'élance à travers les feux qui se croisent contre lui sur toute la ligne; aucun ne l'atteint. Quelques minutes après, il arrivait sain et sauf, son ordre en poche, dans les rangs français.
Le général Marbot avait été, en 1809, avant la bataille d'Essling, le héros d'une aventure plus périlleuse encore, mais qui se rapporte en un pointa celle-ci. Il s'agissait de traverser, la nuit, à l'insu de l'ennemi, par un temps affreux, le Danube débordé, de faire un prisonnier sur la rive gauche couverte d'avant-postes autrichiens et de le ramener au quartier général. Marbot en ramena trois. Ce n'est pas ici le lieu de rapporter les incidents de ce prodigieux coup de main que le général se plaisait à raconter lui-même, et très-simplement, à ses amis. Ce que je veux faire remarquer, c'est que Napoléon à Moëk, comme Davout à Hambourg, pouvant donner un ordre, se contenta d'exprimer un désir.. C'étai! bien plus; et aussi l'empereur en 180!) elle maréchal en 1815 furent-ils servis en conséquence.
Une autre fois, celait en 1840, à l'attaque du col de Mouzaïa, sous le commandement du prince royal ; d llmtdetot était depuis quatre ans général ; il avait une brigade
admirable, composée du 1er régiment de chasseurs à pied, des zouaves avec la Moricière, du 25e de ligne avec Gueswiller; le 2f léger était chargé d'attaquer de flanc, sous les ordres de Changarnier. Le général d'Houdetot avait alors pour aide de camp un simple capitaine, Mac-Mahon, le duc de Magenta d'aujourd'hui. Quels noms ! quels hommes ! et comme la France aimait le retentissement de ces beaux faits d'armes qui, sans troubler la paix du monde, achevaient la conquête de sa colonie et exerçaient si utilement la constance de son armée? Le roi Louis-Philippe avait fait placer, au musée de Versailles, des tables de bronze où avaientété inscrits les noms de tous nos généraux tués sur le champ de bataille. Au moment de monter à l'assaut du col de Mouzaïa, sur l'ordre que venait de lui en donner le duc d'Orléans, présent à l'attaque, d'Houdetot, faisant allusion à ces tableaux d'honneur, glorieuses amorces offertes à l'émulation de l'armée : « Monseigneur, s'écria-t-il en donnant le signal à ses soldats impatients, dans un quart d'heure je serai là-haut.... ouà Versailles! » L'homme est là tout entier, avec son entrain chevaleresque, sa bonne humeur héroïque, sa flamme et son esprit.
Le général d'Houdetot était vraiment un homme d'esprit, de l'esprit le plus aimable, le plus original, le plus imprévu. Il aimait le paradoxe partout où le bon sens lui semblait l'ennemi du sens commun; ce qui n'est pas si rare qu'on le croit. Il se plaisait à la controverse, plutôt pour l'innocent succès de sa malice que pour le triomphe de son opinion, qui n'était ni intolérante ni excessive. Il avait de la lecture, de naturelles relations dans les sociétés les plus choisies, des amis dans toutes les écoles littéraires. Je crois même qu'il avait été un instant membre de quelque cénacle romantique. Un de ses frères, le dernier survivant, est un écrivain spirituel et estimé. Un autre, son aîné, était membre de l'Institut, et il lui était arrivé, étant
préfet du Calvados après la seconde Restauration, lui, fds d'un ancien volontaire de Frédéric, d'avoir maille à partir avec les Prussiens qui s'en allaient un peu brutalement en recette dans son département. Ayant voulu leur résister, le préfet fut mis par eux aux arrêts dans son hôtel, et il ne fallut rien moins que l'intervention de Louis XVIII pour le délivrer. Ce frère aîné du général d'Houdetot, membre de l'Académie des beaux-arts, mort quelques années avant lui, était doué du goût le plus délicat. Une de ses sœurs avait épousé un de ces hommes qu'une vie entière, remplie d'éminents services et d'œuvres supérieures, met au-dessus de l'éloge, M. de Barante. Madame d'Arbouvilie était sa nièce. Parmi tant d'esprits remarquables, France d'Houdetot était en famille autant par l'intelligence que par le sang. Il avait d'ailleurs au plus haut degré cet agrément et cette sûreté dans les relations sociales qui distinguaient la célèbre amie de Jean-Jacques Rousseau, la comtesse d'Houdetot, sa grand'mère. « Elle avoit l'esprit très-naturel et très-agréable, écrit Rousseau ; la gaieté, l'étourderie et la naïveté s'y marioient heureusement ; elle abondoit en saillies charmantes qu'elle ne recherchoit point et qui partaient quelquefois malgré elle. (Ah! que c'est bien lui!) Elle étoit surtout d'une telle sûreté dans le commerce, d'une telle fidélité dans la société, que ses ennemis mêmes n'avoient pas besoin de se cacher d'elle1... » Rousseau, quia passé sa vie à combattre des ennemis imaginaires, suppose ici que madame d'Houdetot avait des ennemis. Soit ! son petit-fils, je l'affirme, n'en avait pas. Personne n'eût perdu son temps à haïr un tel homme, absolument incapable de mauvais sentiments ou même de ressentiments légitimes. Il avait l'âme fière et l'oubli facile. Il n'aurait pas souffert
1 Les Confessions, liv. IX, IIe partie. (Tome XVIII, p. 295 de l'édition Dulibon.)
un outrage ; contre les sots et les envieux, il avait les représailles de L'esprit, la repartie toujours prête, et son intarissable gaieté.
Cette bonne humeur le suivait partout, dans les salons du monde, où elle plaisait fort, dans les cercles politiques, où elle était comme une arme légère aux mains d'un tirailleur ; car d'Houdetot ne s'était pas refusé l'émotion d'une lutte électorale : il était député. Mais c'est encore dans la vraie guerre que cette arme lui avait le plus servi. Et ici je demande la permission de céder un moment à des souvenirs de lecture qui ne sont pas tout à fait une digression dans un tel sujet. Toutlemonde se rappelle ce c29p bulletin de la campagne de 1812, dans lequel Napoléon résumait, avec une sévérité si étrange contre les victimes, les malheurs de la retraite : « Ceux que la nature a créés supérieurs à tout, disait-il, conservèrent leur gaieté et leurs manières ordinaires, et ne virent dans de nouveaux périls que l'occasion d'une gloire nouvelle. » M. Yillemain raconte, à ce propos, qu'ayant cru pouvoir, quelques semaines plus tard, faire allusion « à ce singulier éloge » devant M. de Narbonne, un des plus vieux aides de camp de l'Empereur et qui arrivait de Russie : « Ah ! dit-il amèrement, l'Empereur peut tout dire ; mais gaieté est bien fort ! » et il eut peine à cacher ses larmes1. J'ai lu ailleurs qu'un matin, pendant la marche des troupes vers la Bérésina, le comte Daru vit entrer chez lui Henri Beyle (l'écrivain Stendhal, depuis si célèbre, et alors attaché à l'intendance). Beyle était habillé avec soin et rasé de près. « Vous avez fait votre barbe, monsieur, lui dit son chef, vous êtes un homme de cœur. » Le comte Daru était un bon juge. Mais voici un troisième récit que je trouve dans les Mémoires du général
i Voir ce très-curieux récit, et bien d'autres, dans le tome Iar des Souvenirs contemporains, p. 238-239.
4'26 ÉTUDES ET POIiTRAITS
Mathieu Dumas, et qui, pour être tout différent, nous mène à une conclusion toute pareille : c'était à Gumbinen, sur le territoire prussien, après la retraite, hors des atteintes de l'ennemi ; le général Dumas déjeunait. « Je vis, écrit-il, entrer un homme vêtu d'une redingote brune ; il portait une longue barbe ; son visage était noirci et semblait brûlé; ses yeux étaient rouges et brillants... — Enfin, me voilà ! dit-il... Eh quoi ! général Dumas, vous ne me reconnaissez pas? — Non, qui êles-vousdonc? — Je suis ï ' arrière-y arde de la Grande-Armée, le maréchal Ney. J'ai tiré le dernier coup de fusil sur le pont de Krowno, j'ai jeté dans le Niémen la dernière de nos armes, et je suis venu jusqu'ici à travers les bois. »
Le général Dumas ajoute, avec une émotion qui n'est pas banale sous sa plume: « Je laisse à penser avec quel empressement respectueux nous accueillimes le héros de la retraite de Russie l ! »
Que conclure de ces souvenirs, rapprochés de la théorie du général Marbot, sinon que le courage militaire prend des formes très-diverses suivant les caractères et les circonstances, et que si l'entrain, la gaieté, l'insouciance même sont parmi les signes de la vraie bravoure, la gravité devant les sérieuses épreuves du métier n'en est pas un témoignage moins incontestable. Turenne etCondé, Vauban et Luxembourg, Davout et Murât, Lannes et Drouot, autant de noms, autant de génies divers avec une source d'inspiration commune : un cœur de soldat. D'Houdetot, avec tout son mérite, était trop modeste pour accepter une place parmi ces noms illustres entre tous; mais il était, militairement parlant, de la même famille, celle des plus braves. Qu'il ait fait sa barbe pendant la retraite de Russie ou qu'il ne l'ait pas
1 Souvenirs dit lieutenant général comte Mathieu Dumas, de 1770 1836. Tome III, p. 485.
faite, peu importe ; on l'avait vu et reconnu à sa brillante valeur aux combats de Mogilo\v,de Krasnoï, de Mojaïck. II était de ceux qui prenaient avec bonne humeur et entrain les mauvaises chances delà guerre, de même qu'à la fortune prospère il ne montrait ni sot dédain ni fol enthousiasme.
Le roi Louis-Philippe le connaissait bien. Il l'avait pris pour son aide de camp dès 1824. Rentré en France après la reddition de Hambourg, d'Houdetot n'avait pas tardé en effet à reprendre du service. Il commandait un escadron dans les dragons du Calvados, en 1816; il suivait, quelques années plus tard, le maréchal de Lauriston en Espagne, où le duc d'Angoulême le nommait lieutenant-colonel pour sa belle conduite au siège de Pampelune. La Révolution de 1830 le trouva dans ce grade et le laissa dans la maison militaire du prince qu'elle avait fait roi. Le roi l'aimait pour les brillantes qualités qui l'avaient fait distinguer dans la profession des armes, et aussi ne manquait-il aucune occasion de leur donner un utile emploi. Il l'avait envoyée Bône en 1832, quand il fallut reprendre la citadelle dont les Turcs s'étaient emparés. D'autres missions, toujours périlleuses, avaient souvent ramené d'Houdetot en Algérie jusqu'à l'époque où nous venons de le voir, à la tête d'une brigade, devant Mouzaïa, au moment de l'assaut.
Rendu à son service militaire auprès de la personne du roi, France d'Houdetot y retrouvait cette bienveillance qui avait cru l'honorer justement en l'envoyant au feu, mais qui l'attendait au retour. Il faut toujours plaire un peu, même aux meilleurs rois. D'Houdetot plaisait, sans trop y songer, étant le moins flatteur des hommes, quoiqu'il fût parmi les plus aimables. Quand le roi était au Tréport, c'est d'Houdetot qu'il préposait au commandement inoffensif de sa flottille de plaisance, en souvenir de Trafalgar. Quand la duchesse de Saint-Leu vint à Paris en 1851 avec son jeune fils, elle raconte elle-même (dans un fragment
touchant de ses Mémoires inédits) que ce fut M. d'Houdetot qui eut l'entremise délicate de ses relations avec la famille royale: « ...Lorsque je fus assise seule dans un appartement particulier (au Palais-Royal), M. d'Houdetot alla prévenir le roi. Le roi fut poli, gracieux même. Il me parla de l'exil de notre famille comme lui pesant sur le cœur... Il me témoigna ensuite tout le plaisir qu'il aurait à m'obliger... L'air de bonté, de distinction, de simplicité de la reine me plut extrêmement. . . Je lui racontai toutes mes angoisses pour le seul fils qui me restait... La reine me comprenait si bien, ainsi que sa sœur, et leur intérêt était si affectueux, que j'aurais pu me croire au milieu de ma famille1. » D'Houdetot avait montré beaucoup de circonspection délicate dans cette entremise entre les deux reines. Il n'y avait qu'à le laisser faire, en toute rencontre où c'était la courtoisie qui conseillait la mesure ; mais le zèle du ser" vice pouvait par instant l'entraîner trop loin. Un jour que le roi, après avoir passé une grande revue des troupes du camp de Compiègne, rentrait au palais, autour duquel s'était rassemblée une foule immense, ses aides de camp s'agitaient en avant de lui, à droite et à gauche, pour écarter ceux qui barraient le passage. Il le fallait bien, après toutes les tentatives régicides dont ce prince avait été l'objet. D'Houdetot, naturellement, était celui de tous qui se remuait le plus. Le roi lui fit de la main un signe amical, et, souriant, lui dit : « Vous oubliez la vieille chanson, mon cher général :
iNe dérangeons pas le monde,
Laissons chacun comme il est....
Une autre fois — c'était, je crois, dans une ville de la Normandie ; le roi y faisait son entrée à cheval — il aperçut, sur la muraille d'une des premières maisons du faubourg,
1 La reine Ilortense en Italie, en France et en Angleterre pendant l'année 1851, p. '204, 205, '209. Taris, 18".i.)
LE GÉNÉRAL I>'1I0UDET0T 420
un de ces emblèmes burlesques où sa noble figure était grossièrement travestie : « Tenez, dit-il en se pencbant, avec un sourire, à l'oreille de son aide de camp d'Houdetot, nous avons eu beau venir en poste , elles sont arrivées avant nous... »
Je m'arrête ici; le général d'Houdetot n'a, je crois, rien écrit. I/écritoire ne l'attirait guère, et il faut le regretter. S'il avait écrit comme il parlait, il aurait pu laisser bien des pages agréables. Quelle histoire que la sienne qui commence à Trafalgar, traverse quatre ou cinq révolutions, le fait assister à presque toutes les grandes batailles de l'Empire : marin, cavalier, aide de camp, député, général sous le feu de l'ennemi, officier d'un roi près du trône, un de ses fidèles compagnons dans l'exil! Quelle vie, surtout quand on songe à ce que cette vive et expansive nature y a mis de sentiment, d'entrain, d'originalité, de passions généreuses, ce que le sort y a mêlé d'aveniures ! El rien après, rien de sa main pour perpétuer son souvenir ailleurs que dans quelques âmes affectueuses! Ce n'est pas une telle lacune que j'ai voulu combler. Ce n'est pas non plus un portrait que j'ai voulu peindre, mais une simple esquisse, où ceux qui l'ont le plus connu puissent le reconnaître, où ceux qui ne l'ont jamais vu ou approché puissent l'aimer. Cœur tendre, âme délicate, dévouée sans intérêt, fidèle sans emphase, résignée sans effort, traitant la mauvaise fortune comme une perfide qui ne vaut pas un regret.
Tu peux me faire perdre, ô fortune ennemie!...
Mais, en bon joueur qu'il était, dans cette hasardeuse partie de la vie humaine, d'Houdetot n'a jamais cédé, au dépit égoïste des mauvaises chances, une seule minute de sa bonne humeur. Et quand la mort est venue, — non pas, hélas! celle qui donne une place à Versailles aux noms des généraux tués devant l'ennemi, mais la lente mort que le
vieillard voit approcher et dont il peut d'avance marquer l'heure, — quajad cette pâle créancière est venue, réclamant sa dette l, c'est encore le sourire sur les lèvres que France d'Houdetot l'a reçue, cemme si elle fût arrivée au milieu d'une brillante escorte de cavaliers et dans l'enivrant éclair d'une bataille. 11 lui a souri, si laide qu'elle fût. Il a été doux pour elle, si douce que lui fût encore la vie parmi tant d'affections intimes, de vieilles amitiés, de saintes camaraderies, de considération publique ! 11 souffrait depuis plus d'un an d'une grave maladie qui lui rendait à peu près impossible toute alimentation substantielle. Il avait conservé pourtant son activité. On l'avait vu, il y a quelques mois à peine, empressé et attendri, aux obsèques de la sainte reine Marie-Amélie à Weybridge; et, la veille de sa mort encore, il s'était promené dans le parc de Garlepont, où il était venu passer quelques jours chez la baronne de Villars, sa nièce. Malgré tout, il se mourait, ou plutôt il arrivait, presque sans souffrance, à ce que Fonlenelle appelait « une impossibilité de vivre. » L'estomac avait fini par se refusera tout service. Aussi quand le moment fut venu de fermer les yeux : « C'est égal ! dit-il en riant à sa nièce, si on m'eût jamais dit que je mourrais de faim chez vous, je ne l'aurais pas cru... » C'était s'en tirer gaiement avec la mort. Mais la scène toute religieuse qui avait, peu d'instants auparavant, réuni autour du mourant sa famille et ses serviteurs, prouvait de reste que cette bonne humeur souriante avait pu s'allier, dans « une âme guerrière » (c'est le mot de Bossuet), aux pensées les plus sérieuses et aux plus mâles espérances.