‹ Études et portraitsChapitre 23 sur 24 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

Voici un très-bon livre, qui semble tenir du roman par quelques côtés, delà comédie pard' autres, unlivre très-neuf,

très-curieux, écrit avec une sincérité attachante, traduit de main de maître; et quoiqu'il vous promène au sud et au nord de la région équatoriale, entre le trentième et le trente-cinquième degré de longitude est, dans une contrée marquée en blanc sur toutes les cartes de l'Afrique inté-

1 Les Sources du Nil, journal de voyage du capitaine John Hanning Speke; — traduit de l'anglais par H. Forgues.

rieure, le voyage que ce livre vous fait faire n'eu est pas moins un de ceux que je vous conseille, si la distance ne vous effraye pas.

C'est affaire de quelques soirées , les pieds sur les chenets. Le voyage est lointain, périlleux, semé d'obstacles et de surprises de toute sorte. Il exige beaucoup d'argent, un appareil considérable, une volonté énergique, un courage à toute épreuve... Le livre fournit tout. On n'a qu'à se mettre en route avec le capitaine Speke ; et tel est le prestige de cet entraînant récit, qu'il est impossible de ne passe figurer, après l'avoir lu, qu'on a vu avec les yeux de l'intrépide voyageur, pensé avec son intelligence, combattu avec ses armes, vécu et souffert comme lui pendant deux grandes années (1861-1805). Et puis on n'en meurt pas. John Speke, plus heureux que la plupart de ses prédécesseurs dans l'exploration de l'Afrique centrale, a pu regagner sa patrie, revoir ses amis, recevoir les témoignages de l'admiration publique, et se promettre encore un long avenir; car il était jeune, hélas! lorsque soudain celte brillante destinée a été brisée par le coup le plus funeste. L'homme énergique qui avait exploré trois fois les régions les plus sauvages du continent africain, qui avait fait la grande campagne de l'insurrection indienne et celle de Crimée, sans avoir jamais reçu une égratignure, — un jour qu'il chassait dans les environs de Buth, en septembre dernier, son fusil éclate, le frappe en pleine poitrine et l'étend roide mort. Il avait à peine trente-sept ans ; il avait fait presque autant de milliers de lieues qu'il avait d'années.

Toutes les fois que j'ai eu à parler d'un livre de voyage à mes lecteurs, j'ai dit que ce qui m'intéresse le plus dans un voyage quelconque, c'est le voyageur. 11 est peu de voyageurs ennuyeux. J'en connais, pourtant; le capitaine Speke ne l'est jamais. D'abord, il est iu\ Anglais, et natu-

Tellement il met sa personnalité partout; mais, chose rare, il la rend supportable et même amusante. Il s'en va, à deux reprises, chercher la source du Nil dans des régions où la trace de rares caravanes est à peine marquée. 11 ne trouve rien. Vous croyez, vous, lecteur français, qu'il se décourage? Vous êtes bien de votre pays ! La seconde expédition lui a fait découvrir un grand lac auquel il donne le nom de sa reine. Bientôt il entreprend un troisième voyage. Plus de vestiges d'aucune sorte; aucun guide que sa boussole, comme en pleine mer. 11 a recruté à Zanzibar une escorte d'indigènes, soldats ou portefaix, dont le dixième à peine lui reste fidèle, et il a d'immenses solitudes à traverser ; s'il s'arrête, c'est au milieu de peuplades sauvages et grotesques, qui n'excitent pas moins son hilarité que sa colère. Il lui faut défendre contre elles et contre les bouffons terribles qui les gouvernent, non-seulement sa vie et sa liberté, ses provisions et ses instruments, mais sa dignité d'homme et sa qualité d'Anglais. Civis romanussum! allez donc dire cela à l'oreille de ces animaux à deux pieds sans plumes (et sans caleçons), qui nichent sous leurs huttes en forme de meules de foin, dans les plaines de l'Ouganda et de TOugogo ! Ils vous riront au nez, car ils rient volontiers ; mais une bonne tenue, une mâle assurance, un audacieux sang-froid, un intraitable orgueil, si vous avez quelques-unes de ces provisions-là dans votre sac de voyage, servez-vous en. Ce sont les bonnes. Le capitaine Speke vous en cédera au besoin. Je lisais récemment que la célèbre voyageuse, madame Ida Pfeiffer.s'élant fourvoyée au milieu d'une tribu d'anthropophages de Sumatra, qui la trouvèrent si belle qu'ils voulaient la manger (elle avait cinquante-quatre ans), son sang-froid la sauva. Le capitaine Speke n'excite pas, chez les sujets du roi Mtésa et de la reine N'yamasoré, le même genre de convoitise. Les sauvages de l'Ouganda ne mangent per-

sonne; mais ils ne respectent guère les étrangers; ils n'ont aucune notion du tien et du mien, et ils vous tuent on homme avec moins de scrupule qu'une antilope.

L'Ouganda était le plus important des royaumes que le capitaine anglais eût à traverser. Ce pays était situé sur la rive occidentale du grand lac qu'il avait précédemmenl découvert, et où il comptait bien aussi découvrir la source du Nil. 11 avait d'ailleurs une autre raison d'y prolonger son séjour. 11 avait donné rendez-vous à un marchand d'ivoire, nommé Petherick, dont le nom plus que la personne joue un important rôle dans cette histoire. Le marchand devait rejoindre le capitaine, à quelques journées en deçà de Gondokoro, et s'associer à sa recherche en lui amenant une bonne escorte. Petherick viendra-t-il? Petherick ne viendra-t-il pas? En soi, le rendez-vous donné au trafiquant d'ivoire, dans cette région fantastique, pouvait sembler purement imaginaire. Conçoit-on en effet que deux hommes, partant de Portsrhouth ou de Liverpool, et prenant deux routes différentes pour se rendre en Afrique, l'un par la Méditerranée, l'autre par le cap de Bonne-Espérance, prétendent se rencontrer, presque à jour fixe, précisément au point le plus inconnu, le plus mystérieux et le plus discuté du globe terrestre, aux sources du Nil? Cela, avouezle, est bien anglais. Pour se promettre un tel résultat, à point nommé, il fallait cette sublime et naïve assurance des gens prédestinés à découvrir des continents. Jolin Speke, chercheur désintéressé, avait la foi dans son idée, celle qui sauve; aussi arriva-t-il à temps au rendez-vous. Petherick, le marchand d'ivoire, était un croyant moins solide; aussi se fit-il attendre; mais il arriva. Une chose curieuse et aussi très-anglaise, c'est que le capitaine en voulut au marcband de n'avoir pas été plus exact. Se rencontrer à Gondokoro, à cette limite extrême des régions absolument inconnues, il semble que c'était un prodige

LE MONDE, II. I III. A I l;l. El LE ROMAIN 323

d'exactitude assez rare. Écoutons pourtant l'honnête John Speke au moment où il s'abouche enfin avec son introuvable compagnon (février 1865) : a Petherick mit à ma dispo ition complète toutes les ressources dont il était muni, mais je n'en usai que discrètement;^ lui en roulais au fond, je l'avoue, et le lecteur le comprendra, s'il veut bien se rappeler combien de fois, dans le cours de l'expédition, j'avais modifié mes vues, bouleversé mes projets, contrarié mes convenances (ô Anglais!), afin de tenir mes engagements avec Petherick. Cependant je ne voulus pas rompre avec lui, et nous fîmes table commune... J'eus ainsi occasion de lui faire observer qu'il avait perdu de belles chances en ne remontant pas le fleuve pour venir à moi. . . b Venir à moi! Le capitaine Speke pouvait en parler désormais bien à son aise ; il était hors d'affaire; mais venir à lui, c'était aller au roi Mtésa, et le marchand d'ivoire avait cédé à une inspiration fort heureuse en n'y allant pas. Planter le drapeau de son pays et de sa reine sur le versant oriental des montagnes de la Lune, en vue de cette grande mer intérieure qu'il faudra bien marquer désormais sur toute carte bien faite de l'Afriquecentrale, — et donner à cette mer le nom symbolique de Victoria, oui, cela était glorieux, et les Anglais ont eu raison de combler l'intrépide Speke d'honneurs et de récompenses. La science a toujours le droit de douter ; le patriotisme britannique, n'avait qu'une chose à faire, battre des mains à la réussite apparente d'une courageuse entreprise; et c'est cequ'ii a fait. Mais il faut lire avec attentionl'intéressant et minutieux journal du voyageur pour se convaincre que l'énergie qui le distingue n'était pas la plus rare de ses qualités, et qu'il en avait d'autres encore, d'un exercice plus difficile, que ce curieux récit met en relief à chaque page et le plus simplement du monde. Passer cinq mois (de février à juillet 1862) dans les o palais» de l'Ouganda ; pendant cinq mois être l'hôte, c'e-t-à-dire le point

de mire douloureux, humilié ou courroucé du roi Mtésa, je le donne en cent aux plus patients et aux plus habiles. Le capitaine Speke avait bien, je l'ai dit, quelques raisons d'attendre ; il en avait une sans réplique, c'est que le roi ne voulait pas le laisser partir. Devenu son professeur de tir, son médecin, son apothicaire, son pourvoyeur de poudre, son donateur inépuisable, son favori involontaire, Speke était en réalité le prisonnier de Mtésa. Il le savait bien, et aussi toutes les ressources de son intelligence étaient-elles tendues vers un seul point : échapper aux griffes du roi et aux mains non moins crochues de sa mère, la princesse N'yamasoré, la plus belle femme du royaume, puisqu'elle était incontestablement la plus grasse. Ce'n'était pas peu dire. Le jeune roi était plutôt maigre, — grand amateur de chasse et d'exercices violents, très-occupé de ses quatre-vingts femmes, mais n'ayant de vraie passion que pour les armes à feu, du jour où Speke lui en a appris l'usage. C'est une vraie rage. S'il manque une pintade, il tue un homme pour s'entretenir la main. Doué d'ailleurs dune fatigante mobilité d'esprit, il finit par la concentrer tout entière dans le culte de son hôte britannique, et il arrive, vis-à-vis de lui, à un excès d'exigence burlesque dont le détail est impossible à donner. Speke viendra-t-il à son lever ou ne viendra-t-il pas? Cédera-t-il au roi son fauteuil de fer, et se contentera-il, en face du trône, de siéger sur un pouf en paille? Le verra-t-on à la chasse au rhinocéros? Donnera-l-il un de ses pantalons? Et la boussole de voyage dont le roi n'a aucun besoin, étant incapable d'en comprendre l'emploi, quand Speke en fera-t-il l'abandon? Et la boite d'allumettes? et le canif à deux lames? et les pilules? et les stimulants ?... Speke refuse à bon droit de donner ces derniers remèdes au jeune monarque, etil lui fait honte d'en demander. N'ajoutons rien. Il y a certainement un attrait comique attaché à cette lutte indéfinissable entre le

IL MONDE, LE THEATRE ET LE IloM\.\ 3'2J

sens rassis d'un sujet de S. M. britannique el i'étourderie impérieuse et fantasque de ce roitelet; l'esprit est ici, à vrai dire, aux prises avec 1 instinct ; et c'est à peine si ce roi, qui a des pages, des soldats, une flotte sur le grand lac et un sérail à discrétion, parait plus capable de comprendre les judicieux discours de son hôte que le chien blanc qui le suit partout, compagnon inamovible de sa dignité. Malgré tout, ces grands enfants finiraient par devenir monotones, si de temps en temps quelque récit tragique, bien horrible à la vérité, ne faisait diversion à ces bouffonneries trop prolongées, et surtout si l'originale physionomie du capitaine Speke ne dominait le drame tout entier, tantôt le côté bouffon par sa gravité caustique, tantôt le côté horrible par ses généreuses colères.

On est Anglais ou on ne l'est pas. Quand John Speke a sa première audience au palais de l'Ouganda, comme les gens de la cour font mine de le faire attendre, il leur donne cinq minutes ; le délai expiré, il se retire. On court après lui : « Le roi, lui dit-on, à jeun depuis la veille, ne mangera qu'après vous avoir vu. » Le capitaine revient et s'avance jusque dans la troisième enceinte, celle du trône, le chapeau à la main; puis, comme on l'a fait asseoir en plein soleil, il remet son chapeau sur sa tète et il ouvre son parasol : « Phénomène qui, par parenthèse, dit-il, excita l'admiration et l'hilarité universelles. » Cette scène du parasol, qui se renouvelle à chaque visite du capitaine, caractérise assez drôlement le sans-façon britannique avec lequel il entre dans ce ridicule domaine du cérémonial africain. Le roi cède, le capitaine n'a pas l'air de triompher; seulement vis-à-vis de ces sauvages où l'esprit aristocratique s'est fait sa place comme partout en ce monde, il se dit un prince, lui aussi, parce qu'il est un des fils de la puissante et libre Angleterre ; et ma foi il a raison. «Je comprenais fort bien, dit-il, que, faute d'affirmer mon indépendance et ma valeur

sociale, je perdrais pour tout le reste de mon séjour les avantages que m'avait donnés jusqu'alors ma supériorité sur le commun des trafiquants, et le rôle princier dont je revendiquais les privilèges. »

On n'apprécierait qu'à moitié le capitaine Speke, si on s'arrêtait à la scène du parasol et à toutes celles où il n'emploie pour se défendre qu'une raillerie muette et phlegmatique. Il a ses jours de diplomatie et ses périodes de guerre ouverte; il fait aussi bien l'une que l'autre. Il dit une fois : « Il fallait évidemment, pour arriver à quelque chose, me rendre incommode. C'est, dans les rues de Londres, la politique des joueurs d'orgue. Pourquoi ne serait-ce pas la mienne? » Malgré tout, il n'en abusepas. Il aime mieux le droit chemin, et quand il le faut, les coups de vigueur. Les occasions abondent. Se faire le chevalier errant de toutes les négresses malheureuses et persécutées, la besogneserait rude ; mais quand l'iniquité est une offense pour sa dignité d'homme, il va de l'avant, et il y pourvoit, en vrai Anglais gentleman, comme il le dit sans ces&e avec plus de fierté que de vérité, car la colère contre l'injustice est commune à tous les hommes de cœur dans tous les pays. Quoi qu'il en soit, un jour que ce bon Mtésa poursuivait une de ses femmes qui s'était permis de lui offrir un fruit de son jardin (crime de lèse-majesté dans l'Ouganda), comme il levait le bras pour la tuer : « J'avais, raconte notre voyageur, pris le plus grand soin jusqu'alors de n'intervenir dans aucun des actes arbitraires par lesquels se signalait la cruauté du roi... Il y avait toutefois dans ce dernier excès de barbarie quelque chose d'insupportable à ma nature britannique, et lorsque j'entendis mon nom prononcé par celte femme d'unevoix suppliante, je m'élançai vers l'agresseur, dont j'arrêtai le bras déjà levé, en lui demandant la vie de cette créature qui, par parenthèse, était charmante... Je courais grand risque, en m' opposant ainsi aux caprices d'un ty-

LE MONDE, LE THÉÂTRE ET LE ROMAN sll

ran... ; mais mon intervention lui arracha un sourire (un large sourire, dit-il ailleurs), et la prisonnière fut relâchée. »

Restons sur cette impression. Nous savons, ruse ou courage, guerre ou diplomatie, comment John Spcke finit par échapper aux contraintes tour à tour doucereuses ou lyranniques de son geôlier. Nous l'avons vu à Gondokoro, où il trouve, en attendant Petherick, son vieil ami Baker, le chasseur célèbre de l'île de Ceylan. « Je ne saurais, dit-il, rendre les émotions d'une pareille rencontre; les mots sont sur les lèvres, et cependant on ne peut parler. » Nous ne sommes pourtant qu'à quelques marches de l'Ouganda, et les courriers du jeune roi nous arrivent encore, réclamant de son ancien hôte toute sorte de « bimhelots » que Sa Majesté regrette de n'avoir pas pris quand elle le pouvait. John Speke refuse tout. 11 est à l'entrée du Nil ; il le croit, du moins. Il n'a plus qu'à descendre jusqu'au Caire. A ce cri de joie de l'orgueilleux enfant de la civilisation quand il se rapproche de sa mère, nous triomphons comme lui, et nous fermons ce livre, naïve, amusante et instructive histoire de la barbarie primitive, il aurait fallu peut-être l'étudier au point de vue anthropologique, que nous avons aujourd'hui trop sacrifié, je le crains, au désir bien naturel de nous moquer d'une race qui ne semble sérieuse que dans l'esclavage. Est-ce le mérite de l'esclavage, ou est-ce son crime? John Speke prouve très-bien que le nègre d'Afrique est aussi capable d'éducation que l'Européen, mais il ajoute que l'encouragement donné si longtemps à la traite des noirs par les peuples civilisés a été une des grandes causes de l'oisiveté de celte race sur le sol africain* L'esclavage a rendu le travail humiliant pour les maîtres. Il a fait de la capture des ennemis et de la vente des captifs l'unique souci des chefs de tribu. 11 a arrêté en Afrique tout essor de civilisation

progressive; il l'a condamnée, cette terre féconde, à une éternelle enfance. Ainsi parle ce vaillant homme, qui a vu, observé, jugé avec tant de netteté, de justesse et de décision, qui a voulu honorer par ses voyages son pays, sa reine et son nom, et qui a eu le bonheur de trouver après sa mort, dans une langue populaire et chez un peuple ami, un digne interprète de sa pensée1.

1 Le Journal de voyage de Jolin Speke, édité avec luxe par la maison Hachette, a été supérieurement traduit par M. Forgues, et illustré de gravures très-curieuses d'après les dessins originaux du capitaine Grant, un des courageux compagnons du capitaine.

Page 1