‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · LE JUBILE DE LA REINE 5Î · texte numérisé non relu

LE JUBILE DE LA REINE 5Î

le service d'actions de grâce devait se célébrer là, sur l'esplanade de la porte de l'Ouest. Les maisons en face dressaient jusque par-dessus leurs toits des gradins pavoises. Une profusion folle d'étoffes, de drapeaux, de lampions faisait presque disparaître les façades, et on lisait sur une d'entre elles en lettres colossales : Que chacun ait une prière en son cœur^ et sur une autre à quelque distance : Choisissez plutôt ce bàiiment'Ci, (jui est à l'épreuve du feu. Sa Majesté sera tournée de son côté durant la cérémonie! . .

... Cette foule d une activité si calme et si réglée manifestait par d innombrable indices qu'elle était soulevée d'un élan à la fois très unanime et très personnel. Tous les Anglais se préparaient à fêter leur Reine et cbaque Anglais se préparait à fêter Sa Reine. Je devais avoir une sensation plus nette encore de cette personnalité dans 1 unanime élan, le mardi, à Oxford, devant les petits cottages des faubourgs où cbaque minuscule jardin était un véritable reposoir en plein air, et, presque dans tous, le portrait de la Heine était placé très en évidence, parmi des fleurs, des lanternes et des objets aux(juels les maitres de ces maisons attachaient du prix. Je revois à cette minute une grande glace de salon, taillée on biseau et encadrée de cuivre, qui figurait ainsi dans un de ces jardinets, pour faire honneur à celle (|ue Hudyard Kipling a si bien appelée, avec la rude familiarité du loyal Anglais :

The Witlow of WincUor, who own» half crcation,

Cette " Veuve de Windsor qui gouverne la moitié du globe » , comme elle est vivante pour clia<jue Anglais ! Ils la sentent tous si prés d'eux, si pareille à eux par quebjne détail où chacun d'eux retrouve ses goûts, ses idées, ses mn iirs, sa race ! Uegardez-le attentivement, ce portrait de la vieille Heine, devant lequel trois cent cinijuante millions d'être huinaiiiK s'hypnotisent depuis huit jours. Vous trouverez empreinlen, sur cette physionomie sans sourire, une première (|unlité où «c reconnaissent, dans cette immense f»opulalion allglo-^axonne,

tous les hiisiness-men, et ils sont légion : — l'exactitude, la précision, une ponctualité qui, depuis soixante ans, n'a jamais esquivé une des exigences du métier, la patience, presque la passivité d'une bonne ouvrière du gouvernement qui a toujours accepté sa tâche, sans tenir compte de ses préférences. Telle elle était lorsque, toute jeune, elle renvoyait lord Melbourne qu'elle aimait pour appeler au ministère sir Robert Peel qu'elle n'aimait pas. Telle elle est restée jusque dans ces dernières années où elle appelait de même M. Gladstone, malgré ses antipathies, parce que son métier de reine dans un pays parlementaire voulait qu'elle obéît aux volontés des électeurs. Et elle y a toujours obéi, simplement, honnêtement, strictement. Cette probité professionnelle, c'est la vertu dont ses sujets de la classe moyenne ont le plus senti le prix. Ils aiment cette vieille Reine de la leur représenter sous une forme auguste, tandis que les nobles ou ceux qui tiennent à la noblesse par relations, par naissance, par goûts, par vanité, aiment en elle la grande dame altière qu'elle a su rester. Regardez de nouveau ce vieux visage, et vous y reconnaîtrez une expression qui n'est pas la « majesté effrayante » dont Saint-Simon parlait à propos de Louis XIV âgé, mais c'est une majesté tout de même et d'autant plus puissante qu'elle est plus simple, plus dépourvue de ce charlatanisme que les Anglais détestent si profondément. Ils aiment encore en elle cette simplicité. Ces gens de peu de paroles apprécient ce dédain de la phraséologie qui lui a dicté cette semaine un remerciement à son peuple, concis comme un cablogramme. Les chrétiens lui savent gré de sa dévotion. Les utilitaires connaissent le prix du capital de sagesse qu'elle représente. Tous les hommes d'État d'Europe sont nouveaux aux affaires, à côté de cette femme qui a vu quatre régimes se succéder en France, l'Italie s'unifier, puis l'Allemagne, l'Empire britannique grandir, et la scène du monde occupée et abandonnée tour à tour par des gens qui s'appelaient Wellington, Metternich, Louis-Philippe, Napoléon 111, Gavour, Disraeli, Gambetta, Bismarck, tant d'autres. Quelle tempête

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étonnerait maintenant cette lonjjue expérience ? Et, par-dessus tout, elle est, pour eux tous, toujours :

The Widow <>f Windior...

II faut répéter le mot et comprendre ce qu'il sifjnifie dans ce pays dont l'amour conju[;al est le roman, il l'était déjà au temps de Shakespeare, et la j)iéce la plus amoureuse du {jrand poète, Romeo et Juliette^ n'est que la tra};édie d'un maria(;e brisé par la mort. Que soupire Juliette quand elle a vu son amant pour la première fois :

If llomco l)C inarricd, iny grave will hc my wedding Lcd.

Que nous voilà loin des Italiennes de lîoccace et de Stendhal, et que c'est bien le cri de la girl an|;laise : a Si Roméo est marié, ma tombe sera mon lit nuptial!., w La tendresse connue de la Reine pour son é|)oux, son bonheur avoué avec tant de simplicité, son désespoir dans son veuva(;c, les conHdences de son Journal, autant de raisons pour les An{jlais de l'associer à leur vie sentimentale, et si Ton ajoute à cela qu'elle a par-dessus tous ces presti^jes celui (jui s'attache pour eux à la durée, on se rend mieux compte de la profondeur et de la variété des émotions qui se sont donné cours celle semaine.

... La durée j c'est là, en effet, un autre trait essentiel de cette forte race, et que l'on oublie trop de mentionner d'abord, quand on nous parle de son esprit d'initiative. Ces jours derniers, en me promenafit parmi les préparatifs de la fêle dans les vieilles ruelles qui avoisinent le TiMuple, puis à Oxford, le lourdes murs illuminés des vieux rolIé{;es, je médisais que la grande différence entre les An{;Iais et nous autres Français réside là, dans ce {joùl et ce sens de la conlinuilé qu'iU ont {jardé et que nous avons laissé dépérir. Notre peuple n'cil ni moins entreprenant ni moins audacieux que celui-ci, mais nous avons renié nos morts rt ils continuent l'duvre des leurt. CniTiQCic. — II. ■*•

C'est toute notre faiblesse, et c'est toute leur force. Derrière notre énergie contemporaine — et nous en avons tant montré, et de la si belle, de la si désintéressée ! — il n'y a pas assez d'autrefois. Nous sommes les victimes des deux plus funestes erreurs de notre histoire : la destruction révolutionnaire d'une part, et, de l'autre, la reconstruction napoléonienne, qui ont diminué chez nous également ce sens du temps passé, si nécessaire aux peuples qui veulent employer toutes leurs forces. C'est surtout l'Empereur qui nous a fait perdre cette notion de la valeur du temps et de la collaboration des morts. Ce Toscan de la grande espèce nous a gouvernés en étranger ; car il l'était, foncièrement, irréparablement, absolument. 11 restera, en politique, un improvisateur aussi génial que ses frères italiens du quinzième et du seizième siècle, qui décoraient à fresque des cloîtres entiers avec une spontanéité et une maîtrise incomparables. Dans l'ordre des institutions comme dans Tordre de la guerre, il déploya tous les prestiges d'un magnifique artiste individuel qui se suffit, sans passé. Nous nous sommes habitués depuis près de cent ans à faire de ce sublime condottiere la secrète mesure de notre action nationale, et à croire, quand nous étions malheureux, qu'il nous manquait un Homme, une volonté créatrice. La leçon que donne au monde la grandeur anglo-saxonne, c'est que les à-coups de cette sorte ne sont pas nécessaires. La nature sociale procède, dans ses puissantes créations collectives qui sont les empires comme la nature physique dans ses créations végétales ou animales, par une suite d'efforts ininterrompus bien plutôt que par violentes secousses. Le solide bon sens anglais a, depuis longtemps, démêlé cette loi, et cette Reine qui a su maintenir tant de traditions autour d'elle, pendant tant d'années, lui représente cela aussi : ce génie du prolongement qui fait poser tout ce qui est sur tout ce qui fut. Cet art d'évoluer sans détruire, qui nous semble si difficile, elle l'a pratiqué d'instinct, et elle-même n'est-elle pas, elle aussi, l'œuvre de la patience de toute cette race, la personne royale où se résument les efforts séculaires de la

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