‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 25 sur 28 · LE JUBILÉ DE LA REINE · texte numérisé non relu

LE JUBILÉ DE LA REINE

Je me suis trouvé passer en Anfjlelerre toule la semaine de ce Jubilé de 1897, à Londres d'abord, puis à Oxford, où j'avais été prié de donner u une lecture" . A Londres, j'ai vu les immenses préparatifs (jui se faisaient entre iUickin^;bam Palace et Saint-Paul, le dimancbe et le lundi, pour la procession royale du lendemain. A Oxford, j'ai pu rejjarder de prés l'envers provincial de l'énorme fête londonnienne. Du contact avec la foule an{jlaise dans la (grande ville comme dans la petite, j'ai reçu quebjucs impressions très fortes. Je voudrais les noter ici, telles (juelles. J'estime que toute contribution est bonne et utile qui au^jmenle dans la France contemporaine la connaissance des pays étran{jers. S'il est dan;;creux de les copier servilement et de travailler ainsi au rebours de notre propre (jénic national, il est |)lus danjjereux tic les ijjnorer. La seule attitude virile d un peuple (jui veut {;arder son rang devant les prospérités d un peuple rival est celle ({u un artiste vraiment dijjne de ce nom aura devant les chefs-d'œuvre d'un rival. Il ne s'a{jit ni de les envier, ni de les nier, mais de les comprendre.

. .. Hien de pittoresque et de si(;nificahf comme \c> (grandes artères de Londres : — Piccadilly, Saint James, Pall Mail, le Strand, Cbeapside, — durant ces dcrniércà heures des prépara-

tifs de la fête, qui étaient déjà un commencement de fête. Un flot monstrueux de foule se pressait parmi les décorations qui s'achevaient de toutes parts. Aucune excitabilité, aucun bavardage dans cette foule, toute mêlée d'hommes en tenue, de gentlemen avec le chapeau à haute forme et de ces loqueteux comme on n'en voit qu'en Angleterre. Pour un Français, le trait frappant de la rue à Londres est, en tout temps, l'absence de cafés, qui ne permet pas l'arrêt en plein air, la distraction amusée du regard, la causerie attablée sur un coin de trottoir, la parole prolongée et paresseuse. La rue anglaise sert uniquement à marcher. C'est un outil à passer d'une affaire à une autre affaire, et non pas un club ouvert où s'attarder et pérorer. Cet utilitarisme était plus saisissant encore dans ces heures de travail hâtif et regardé. Aucun commentaire ne sortait de la bouche des spectateurs qui étaient venus pour voir par eux-mêmes et qui exécutaient cette opération avec une conscience de touristes comme des milliers de leurs compatriotes visitent tous les objets dignes d'être vus, tous les sights, dans les quatre parties du monde : Il n'y avait pas de flâneurs parmi ces passants, même à ce moment-là. Et partout se révélait cette lenteur continue de l'activité, qui est la caractéristique du labeur anglais. Tandis qu'une partie du personnel des boutiques vaquait à l'établissement des échafaudages — à une guinée la chaise, — une autre partie cuirassait de lattes les devantures, en prévision des poussées du lendemain; et le reste continuait le commerce habituel dans l'extérieur. « Business as usual. On travaille comme à l'ordinaire. . . " . Partout cette inscription attestait le souci de ne pas perdre inutilement ces dernières heures. Ne rien perdre, ni temps, ni peine, ni argent, c'estleur constante méthode, et c'est ce qui explique les étonnantes juxtapositions d'idées dont ils sont capables. Au plus fort de l'enthousiasme, leur esprit pratique les suit, qui les fait profiter davantage. L'exaltation chez eux ne va jamais sans réalisme. On en pouvait voir une preuve amusante, parmi des milliers d'autres, sur cette place de Saint-Paul, l'endroit le plus vénérable delà procession, puisque

Page 1