PORTRAITS D'ÉCRIVAINS
Critique. — II.
Professer le plus intolérant catholicisme dont l'ardeur ait jamais brûlé âme vivante, abhorrer l'impiété non comme une erreur, mais comme un crime, ravaler la nature humaine à n'être plus qu'un gouffre de sottise ou de perversité, prêcher la foi imposée par la force, maudire la liberté, nier le progrès, insulter jusqu'à la littérature après avoir traîné dans la boue la philosophie, la science, la morale, tous les splendides paillons de la parade sociale, — et cependant voir sa renommée grandie à 1 époque même où les gloires les plus pures sont à vau-l'eau et roulent vers l'oubli, être admiré par des impies, adoré par des sceptiques, quasi vénéré par une génération de littérateurs idolâtres de libre-pensée, de progrès et de tolérance, voilà certes un étrange paradoxe, et telle fut la destinée du grand Pascal. Aucun auteur ne va plus hardiment, voiles ouvertes, contre le courant de notre siècle. Aucun ne compte parmi nous plus de fidèles. Depuis le jour où M. Cousin, dans un «» Mémoire» demeuré célèbre, déclara que le vrai l*ascal était à rétablir dans l'intégrité de son texte, les éditions se sont succédé. Après la trop complète, mais si consciencieuse compilation de M. Faugère, voici venir les deux forts volumes de M. Ernest llavet, accompagnés d'un commentaire perpétuel et suivis d'un lexique. Je passe sous silence les réimpressions
(1) A propos (le l'édition des Pensées de Pascal donnée par M. Molimeh (1879).
moins étudiées. Aujourd'hui, M. Auguste Molinier nous donne les Pensées en deux volumes, distribués d'après un ordre nouveau. Demain, d'autres travailleurs essaieront de reprendre ce texte, et de nouvelles découvertes y seront faites sans doute. Les Provinciales ont dès longtemps obtenu la même vogue. Mais, si hardiment écrites, si aiguës d'ironie et si éloquentes d'accent que soient ces lettres, le Pascal du dix-neuvième siècle est plus encore dans le recueil mutilé que dans l'œuvre achevée, et c'est les Pensées qu'il faut lire pour recevoir le coup de soleil direct de son génie. Le nombre des commentateurs prouve seulement combien est complexe la tourmentée figure de cet homme qui demeure, avec Lucrèce, le plus étonnant exemple peut-être de passion intellectuelle. — C'est de quoi justifier la présente analyse après tant d'autres, et ce portrait de plus dans une galerie où Sainte-Beuve a suspendu la plus achevée de ses toiles
Pour les bien goûter, ces célèbres Pensées, il faut se configurer exactement l'âme et le corps de celui qui les griffonnait d'une main hâtive, dans la solitude de ses nuits d'angoisse. Malade, il l'avait toujours été. Dès sa plus tendre enfance, on avait désespéré de l'élever. Plus tard, l'abus des spéculations mathématiques et une incroyable tension d'esprit avaient commencé de l'épuiser. Une fois converti, la nourriture insuffisante, les macérations de toutes sortes, jusqu'à se servir de ses mains, faire son lit, refuser les plus simples mets, les remèdes, porter un cilice, l'avaient achevé. Il est donc là, ne sentant son corps que pour en souffrir, et se complaisant dans cette souffrance, « l'état naturel du chrétien " , se sachant à deux doigts de la mort et s'immobilisant dans la contemplation de l'heure suprême, de ce dernier acte toujours sanglant,
après lequel, comme il l'a écrit avec une énergie effrayante, " on jette un peu de terre sur la tète, et en voilà pour jamais.» Hamiet aussi, dans Shakespeare, regarde la mort face à face, à travers les orbites du crâne d'Yorick, et il a peur. Mais c'est l'obscur frisson de l'animal vivant devant un trou noir, rien de plus. Ce frisson, nerveux et physique, Pascal le connaît, compliqué d'un autre, moral celui-là et plus épouvanté, l'accablement du janséniste devant son Dieu. Si le corps est malade, 1 àme 1 est plus encore. On voit au Louvre le portrait d'une dame port-royaliste par Philippe de Ghampaigne : la peau est exsangue, d'une pâleur bleuissante de cadavre, le teint vidé de sang. Des yeux noirs y brûlent, fous d inquiétude. Le costume est sévère. Les cheveux restent bruns, mais d'une nuance quasi décolorée. Il y a dans ce visage un excès de mortification qui fait peur, et au sens latin du mot mortem sibi facere, se faire d avance sa mort. Pas une des fibres de cette chair que n'ait pénétrée le repentir, et qui ne crie à Dieu : » Aie pitié de moi. " Tout le vrai jansénisme est dans cette peinture, qu'il suffit d'avoir regardée, même sans études théologiques, pour bien comprendre ce que c était que la doctrine de Pascal. L'affirmation catégorique, entière, que Jésus-Christ n'est pas mon pour tous les hommes, la conviction que les bonnes œuvres ne servent de rien sans la grâce, et que la prédestination divine nous a, dès l'aurore du monde, sauvés ou damnés, l'enfer éternel au bout de quelques années, de quelques semaines peut-être, dans 1 irrémissible écoulement de tout ce que nous possédons ici-bas, telles sont les préoccupations jansénistes. Ce sont elles aussi qui accompagnent les jours de Pascal, et qui le réveillent durant ses nuits.
Eh bien! Cet homme croit cela de toutes les forces de sou âme. 11 le croit, non seulement pour lui, mais pour les hommes, ses semblables, et, à cette heure où il voit distinctement la formidable main du juge levée sur la création, il sait que les créatures condamnées, au lieu d'implorer la clémence du vengeur tout puissant, cette clémence infinie comme sa jus-
tice, s'abandonnent en proie aux plus criminels divertissements. Le spectacle, monstrueux pour lui, des passions qu'il a connues lui-même et ressenties durant ses heures d'égarement, se développe devant ses yeux, comme dans ces tableaux symboliques où les peintres primitifs évoquent autour de la mort tous les figurants de la comédie humaine. — En haut, d'abord, c'est la pompe de la cour, les vigoureux soldats. Cl ces trognes armées » , rangés autour du roi, de ce condamné à mort comme les autres, mais couronné, et dont la puissance repose sur un nuage, l'opinion du peuple. Ah! si le peuple savait ce qu'il peut!... — Plus bas, c'est les jolis seigneurs, c'est leurs galanteries avec les jolies femmes, dont la vieillesse ou la maladie perdront sitôt le charmant visage. C'est les viveurs et c'est les ivrognes, les joueurs de paume, les chasseurs. Pascal les passe en revue et n'en omet pas un. Prédicateurs et magistrats, poètes et médecins, son analyse féroce les déshabille de leur costume et met à nu leur médiocrité. — Enfin, et au dernier degré, c'est la basse plèbe, consolée de sa pauvreté par ses rêves, et en cela aussi voisine de la réalité que les plus hauts seigneurs de la terre. Et cette foule vivante se grise et oublie. La chaude frénésie de l'existence empêche ces gens de regarder l'horizon, et cependant ils vont mourir. Dans cent années, cette multitude se sera abîmée dans la fosse — tout entière. Qu'importe cent ans? « Tout ce qui doit finir est court » , a écrit un saint, et, pour ceux qui le savent, tout ce qui doit finir est déjà fini. Comme Pascal sent cette vérité avec amertume! Son imagination, acharnée à se torturer, a déjà couché sa génération dans le tombeau. Le « ci-git » irréparable est gravé sur les pierres, les croix plantées, les corps dévorés... Et les âmes ?
Possédé par cette vision, cet homme ne peut pas se taire. Ce serait trahir son prochain de la plus infâme trahison que de ne pas crier à ces insensés ce qu'il croit être la vérité, de ne pas les saisir par le pan de leur manteau de cour, par leur robe de magistrat, par leur habit d'ouvrier, de ne pas les tirer hors de Tabîme, car ils vont sombrer. Ne fût-ce qu'un seul.
PASCAL r
un seul sauvé!... Et Pascal s'assied à sa table. 11 prend sa plume, sa tête palpite, son cœur tremble. 11 y a là, présents et réels. Dieu qui juge chacun de ses mots, ses semblables qu'il peut perdre ou racheter, — car n'est-ce pas les perdre que de ne pas les racheter, le pouvant? Et il leur écrit. Peuton appeler cela écrire? 11 leur parle, il les conjure. Hier, il les a presque insultés; aujourdhui, il pleure avec eux. Sur un petit coin d'un livre, sur n importe quel chiffon de papier, en marge d'un compte de blanchisseuse, fébrilement et curieusement, il note son idée. Ah! s'il n'avait pas le temps de finir ! La maladie presse. Ah! s'il avait employé à ce travail les années consacrées aux futilités des mathématiques, dont l'usage est nul devant Dieu ! Ah ! s'il lui faut rendre compte des années perdues, parce que ces années perdues, c'est des âmes perdues!... Et Pascal écrit. Un beau jour, la plume lui tombe des mains, et il meurt, sans avoir fini, en nous laissant ces étranges fragments que ses amis de Port-Royal ont appelés d'un nom profond et troublant comme l'éloquence de leur auteur : les Pensées.
Certes, s'il fut un livre sincère, un livre d homme à homme, c'est celui-là. On comprend aussi que Port-Royal en ait eu peur. Au regard des mourants, les convenances sont moins que rien, et la prudence n'est plus de mise. Or, Pascal écrivait comme un malade qui doit mourir dans le quart d heure. Que lui faisait, à lui, l'homme de Dieu, cet immense mensonge qu on appelle la société? Port-Royal avait à vivre et à combattre de puissants ennemis. Quelles armes entre les mains hostiles que certaines de ces phrases où Pascal ose écrire que " la mode seule fait la justice » , que » la force est la reine du monde » , que « la propriété a pour fondement 1 usurpation » , que » tous les hommes se haïssent naturellement les uns les autres» , que « la chasse est supérieure à la poésie » , qu' » il est dangereux de récompenser les mérites, et qu'il vaut mieux qu un sot succède par droit de naissance, » et cent autres formules que l'on croirait les unes de Jean-Jacques, les autres de Proudhon, — le style à part, — tant les fondements du
présent pacte social y sont culbutés avec une fureur de destruction que les pires révolutionnaires n'ont pas dépassée ! De là, ce Pascal émasculé du dix-septième siècle, et cependant si fort qu'il épouvanta jusqu'à Voltaire comme un monstre d'éloquence, de misanthropie et de passion. Aussi, nous qui le tenons, le Pascal entier, nous qui entendons rugir le lion lui-même, nous qui n'avons rien à ménager des ennemis que redoutaient les Port-Royalistes, nous nous arrêtons comme eux, déroutés. Avons-nous affaire à un chrétien, ou à un sceptique? Devons-nous ranger Pascal parmi les apôtres de la religion, ou parmi les détracteurs, les négateurs, j'allais dire les nihilistes? A la première découverte du manuscrit complet, la stupeur fut si profonde, que M. Cousin déclara Pascal sceptique, et cette formule s'est si bien transmise dans l'école, que la première question à résoudre sur les Pensées est celle du scepticisme de Pascal. M. Havet abonde dans le sens de M. Cousin. M. Molinier, dans la très judicieuse préface mise en tête de son édition, opine que non, et que Pascal ne doit être nullement considéré comme un sceptique. A mon sens, il a raison, et une analyse, même sommaire, d'une partie du plan des Pensées, le démontre, je crois, péremptoirement. A vrai dire, ce plan est hypothétique. Pascal ne paraît pas avoir eu une idée unique de son apologie de la religion. Il semble qu'il se soit tour à tour placé à quatre ou cinq points de vue fort distincts, parmi lesquels nous distinguons nettement une théorie du péché originel et des figures, puis un développement de la règle des partis. Les plus connues d'entre les Pensées se rapportent à la théorie du péché originel. C'est de ce point de vue que nous considérerons d'abord le livre pour résoudre à notre manière ce problème pendant entre les éditeurs du grand écrivain.
Pascal ramène les philosophies humaines à deux types : le pyrrhonisme et le dogmatisme. Est dogmatique tout homme qui affirme la puissance de la raison à établir quoi que ce soit. Matérialiste ou panthéiste, qu'on absorbe Dieu dans Funivers comme les Alexandrins, qu'avec Thaïes on divinise Teau, avec Heraclite le feu, avec Pythagore le nombre, du moment qu'un philosophe affirme, il est dogmatique. Est pyrrhonien, quiconque dénie à la raison le pouvoir de dépasser 1 illusion et d'étreindre la réalité; est pyrrhonien renforcé, quiconque, prétendant demeurer neutre, suspend éternellement sa conclusion. Et cette distinction est vraie, non seulement de la philosophie, mais de la vie : car à chacune de ces deux doctrines correspond un groupe de réalités qu'elle explique et qui la justifie. Oui, Epictète, ce prince des dogmatiques, est dans la vérité de la vie lorsqu'il affirme la grandeur de l'homme, car l'homme pense, et penser est si grand que, même écrasé par l'univers, l'homme lui est supérieur parce qu'il comprend la loi qui l'écrase, et l'univers, non. Oui, Montaigne est dans la vérité de la vie lorsqu'il traîne l'homme dans la fange au croc de son ironie empoisonnée, car l'homme est un comble d'ignorance, d'impuissance, de vice et de petitesse, car tout n'est que tournoiement de phénomènes, en lui, autour de lui, et qu'incertitude. Emprisonné dans le petit cachot de l'univers, étouffé entre Tinfiiii d'en haut qui l'oppresse et 1 infini d'en bas qui le confond, incapable également de connaître les fins et de connaître les causes, obligé, pour oublier sa misère, de courir le divertissement, vénérant comme respectables les coutumes qu'il a lui-même imaginées et les dieux qu'il s'est créés, esclave de la force, victime des passions, égoïste, féroce, hypocrite et frivolement fou, l'homme mérite le plus
bas outragées , comme il mérite la plus haute admiration. Quelle doctrine résoudra ce paradoxe réel, cette antinomie vivante qu'on appelle l'homme? Aucune philosophie ne le peut, car, ou bien elle affirme, et c'est le dogmatisme contre quoi les pyrrhoniens ont raison, ou bien elle nie, et c'est le pyrrhonisme que les dogmatiques mettent a quia. Seule la religion donne le mot de l'énigme : l'homme est grand parce qu'il a été créé parfait, et qu'en lui éclatent visiblement les traces de sa primitive splendeur. Il a une beauté de roi dépossédé. L'homme est petit, il est misérable, parce que la faute héréditaire Fa déshonoré. Ce signe négatif écrit par Adam en tête de la colossale addition des efforts humains, annule à jamais leur résultat. L'homme est un Janus à face de béte et à face d'ange. Montaigne a vu la première de ces deux faces, Épictète la seconde. Le chrétien, lui, les voit toutes deux. Le péché originel concilie ces contradictions, — et lui seul. A sa lumière, les obscurités s'éclaircissent. Même les arguments des pyrrhoniens, en attestant que l'homme est double, concourent à démontrer ce péché originel, comme ceux des dogmatiques. Mais le péché originel ne va pas sans la croyance en la révélation, qui ne va pas sans la croyance en Dieu. Si Dieu existe, sa loi édictée dans les livres saints donne une règle de justice inattaquable. C'est lui qui a voulu que le monde fût comme il est. Donc Tordre social est respectable dans son principe. C'est Dieu qui nous a donné notre raison. Donc les premiers principes ne nous trompent pas. Nous avons en notre «cœur» , comme dit Pascal, c'est-à-dire dans l'évidence intime, un infaillible témoin de vérité; et voilà que la certitude la plus ferme se rencontre à l'extrémité même de cette incertitude absolue où cet étrange polémiste nous avait réduits.
Ce plan de vaincre ses ennemis en passant chez eux, et de sortir du doute en se jetant au centre même du doute, Pascal l'a exécuté avec une absolue franchise. Il n'est pas pyrrhonien une minute. Mais quand il expose les arguments des
pyrrhoniens, il détaille cette exposition comme s'il était pyrrhonien déterminé. Il y a des philosophes qui désarment leurs adversaires avant de les attaquer et qui diminuent la force de l'argument contraire pour se donner une plus facile victoire. Pascal, lui, croyait comme un avare entasse, comme un amoureux aime, comme un soldat se bat, avec tout son être. Celui qui portait cousu dans la doublure de son habit son amulette fameux, ce papier, souvenir du jour de sa conversion sur lequel il avait écrit : a Joie ! joie ! pleurs de joie ! ... » celuilà ne redoutait pas que cette conversion fût troublée par les raisonnements d'un Montaigne ou d'un Charron. Au contraire, et en cela même 1 intensité de sa croyance apparaît, il triomphait de voir ses ennemis vigoureux. Il ressemblait à ces vaillants duellistes qui ne veulent pas d'un combat inégal. Il lui faut de terribles adversaires, car plus ces adversaires sont forts, plus il y a de gloire rejetée, non pas sur lui, — il n'y tient guère, — mais sur son Christ, dont il dit avec tant de passion dans son Mystère de Jésus : « Il a versé telle goutte de sang pour moi dans son agonie. »
On voit donc à quoi se ramène en dernière analyse le scepticisme de Pascal. C'est un artifice de raisonnement. Rien de plus. Il me semble que cet artifice de raisonnement remonte en droite ligne au Discours de la méthode et aux Méditations de Descartes. Que Pascal ait été cartésien avec Port-Royal tout entier, cela est évident pour quiconque connaît, fût-ce trè^^ superficiellement, les premiers principes de la métaphysique cartésienne. Pascal admet, comme Descartes, un infranchissable abime entre la matière constituée par l'étendue et l'esprit constitué par la pensée. Comme Descartes, il introduit dans la philosophie la notion mathénîalliicjuc de 1 infini, et 1 univers lui révèle son double, son obscur et monstrueux gouffre : l'infini de la grandeur d'une part, de l'autre 1 infini de la petitesse. On multiplierait les exemples. Il est vrai que, Pascal laisse derrière lui Descartes, et qu'après avoir, à la suite de l'auteur des Mcditatio?is, anéanti le monde de la matière devant le monde de la pensée, il anéantit le monde
de la pensée devant le monde de la charité et de Tamour divin. Ces différences importent peu. Elles n'infirment en rien les arguments irréfutables qui établissent l'influence capitale de la doctrine cartésienne sur le développement du génie de Pascal.
Or, qu'on se rappelle le procédé cartésien. Il consiste à tirer la certitude de l'incertitude par une sorte de coup d'état psychologique. Admettons avec les sceptiques la connaissance impossible et le doute absolu au bout des sciences humaines. On ne doutera pas du moins qu'on doute, car douter de son doute, c'est ne pas douter. Or, douter, c'est penser. Penser, c'est être. De là, cette formule célèbre : « Je pense, donc je suis. » Sur cette inébranlable assise. Descartes édifie une logique, car la formule donne le type de la vérité ; une psychologie, car la formule révèle la nature essentielle de l'âme; une métaphysique, car la formule prouve la conception du parfait par la conception de l'imparfait. De là, Dieu est conclu et le reste suit. Cette brève exposition me paraît décisive. Pascal applique à la religion le procédé appliqué par Descartes à la philosophie. Avec les pyrrhoniens il admet tous les arguments dirigés contre la nature humaine et la vérité. Puis, de ces arguments, il fait jaillir la foi. Il faut donc assimiler le scepticisme de Pascal au scepticisme méthodique de Descartes, et reconnaître qu'au moment même où il semble le plus imprudemment s'abandonner au pyrrhonisme , il réserve sa conviction intime, son vrai palladium, ses pensées qu'il appelle énergiquement » de derrière la tête. "
M. Molinier, au cours de la préface qu'il a mise en tête de son édition, a traité finement cette question du scepticisme de Pascal. Il omet pourtant la comparaison avec Descartes,
qui jette tant de jour sur les Pensées. Ainsi est détruite cette légende qui nous parle d'un Pascal modernisé, d'un Jouffroy port-royaliste, ayant peur de perdre la foi et comme écartelé entre sa raison et son cœur. J'ai beaucoup lu Pascal, et je n'ai trouvé qu'un fanatique, — car il le fut jusqu'à dénoncer, en 16 42, un capucin hétérodoxe, le père Saint-Ange, — et un fanatique n'a jamais tremblé de ne pas croire. Il aurait bien plutôt tremblé de trop croire. On objecte la célèbre formule : « prenez de l'eau bénite, abêtissez-vous. » Mais il faut voir où elle est placée, et ceci nous mène à cette seconde série des Pensées qui se résume d'un mot : « la règle des partis. "
On connaît cette argumentation quasi insolente pour la religion dans sa témérité. Pascal, continuant son jeu d'esprit à la Montaigne, admet avec les sceptiques l'incertitude absolue d'une autre vie. La somme des raisonnements qui démontrent l'immortalité de l'âme est égale à la somme des raisonnements contraires. Par cela même, nous voilà forcés de choisir à l'aveugle entre ces deux lendemains possibles de l'existence actuelle. Car ne choisir ni 1 un ni 1 autre, ce serait vivre comme s'il ne devait rien y avoir au-delà du tombeau, en pyrrhonien par conséquent. Ce serait donc choisir encore, car ce serait admettre le néant, il faut parier sur ce dilemme : 1 enfer ou le néant, Dieu ou le hasard. Au cas où nous parierions que Dieu existe et que Dieu ne fût pas, que perdrions-nous? La vie actuelle, c'est-à-dire peu. Et si Dieu existe, nous gagnons le paradis, c'est-à-dire tout. Au contraire, Dieu existe et nous parions contre lui. Que gagnons-nous? Une félicité terrestre, chétive, douteuse, certainement 6nie, c'est-à-dire peu. Que perdons-nous? Le bonheur éternel, c'est-à-dire tout. Donc parions que Dieu est. — Mais je ii al [)as la foi. — La foi s'acquiert, crie Pascal, » prenez de 1 eau bénite, abêtissezvous. '»
Placée ainsi à Textrémité de cette argumentation pressante, cette brusque formule s'éclaire d'une lumière nouvelle, il ne s'agit pas de renoncer à la raison, il s'agit, par une raison suprême, de faire le silence dans son entendement, pour
écouter la voix qui viendra de Dieu. C'est ainsi que l'on ferme les volets d'une chambre au crépuscule, pour que la lumière de la lampe rayonne mieux. Gela est si vrai que Pascal ne s'arrête pas à cette contrainte. Il ne lui suffit pas d'avoir dompté l'homme s'il ne le conquiert, et ici commence la théorie des figures, qui constitue la partie la moins connue de ce glorieux ouvrage. Pascal a montré dans le péché originel la solution unique des antinomies philosophiques. Il a établi que la foi en Dieu est la suprême habileté du calcul humain. Il aborde la religion directement, et il prouve qu'elle porte en elle les traces ineffaçables de sa surnaturelle origine, — traces mystiques, visibles aux yeux du seul croyant, invisibles aux yeux de l'impie. Voilà l'envers du « prenez de l'eau bénite, abêtissez-vous. » Votre renoncement à la science va être récompensé par une science supérieure que les savants du monde ne soupçonnent point. Vous interpréterez les figures. Chaque mot de l'Ancien Testament est, en effet, une fiprure. Il a deux sens, l'un historique, l'autre symbolique. C'est l'histoire littérale du peuple juif, et c'est aussi la représentation des actes temporels du Messie. La prophétie est perpétuelle. Une merveilleuse correspondance entre les deux Testaments fait de l'ancien une sorte de traduction anticipée du nouveau, traduction avant la lettre et qui est déjà le christianisme avant que le Christ n'ait apparu. La clarté rayonne. La raison et les sens avaient été touchés. C'est le cœur maintenant qui est vaincu.
Tel est, dans le raccourci d'une brève analyse, ce livre extraordinaire des Pensées de Pascal, à peu près comme une médiocre photographie du Parthénon est le Parthénon. Maintenant nous pouvons répondre à la question posée au commencement de cette étude : d'où le succès permanent de ce
livre dans une époque que Bossuet même, ce demi-dieu de la langue française, laisse indifférente? J'en vois trois raisons, par où je veux conclure.
Et d'abord tout sceptique doit aimer Pascal, parce qu'il est, des apologistes de la religion, celui qui a le mieux compris ses adversaires et qui leur a rendu la justice la plus pleine. Connaisseur intuitif de la nature de 1 homme, il possédait le don comique à la Molière, et ce don, qui lui a permis une si pittoresque invention de tant de termes, lui permettait de se représenter exactement l'àme la plus opposée à la sienne, celle d'un Montaigne, par exemple, d'un épicurien délicatement endormi sur le mol oreiller de l'indifférence. Sa foi gémissait, saignait de ce spectacle, mais son imagination voyait juste, et, dans Tordre des idées, toujours nous aimons celui par lequel nous sommes compris, même s'il nous combat.
En second lieu, Pascal est un type. En littérature, on ne subsiste qu'à la condition d'être franchement et complètement un exemplaire poussé à son plus haut point d un certain état de la nature, ou de la société humaine. Ainsi se fondent les grandes immortalités. Rousseau fut le plébéien révolté; Goethe le grand bourgeois Allemand; Rabelais, le seizième siècle ; Saint-Simon, la noblesse en guerre contre la rovauté ; Balzac, l'homme de lettres à Paris après Napoléon. — Pascal, lui, n'est pas seulement le janséniste exalté, le plus brûlant dévot de cette brûlante église, il est l'àme religieuse dans ce qu'elle a de plus tragique et de plus épouvanté. Or, Tàme religieuse ne s'en ira jamais de notre race. Quoi qu'on en ait, et se fûton, comme l'adorable Heine le raconte de lui-même, divinisé à la suite des panthéistes, eût-on, comme Byron, promené ses fantaisies de grand seigneur riche aux quatre coins de la vieille Europe, ou, comme Bonaparte, joué à quitte ou double avec la fortune vingt ans durant, et toujours gagné, — il v a un arrière-fond ténébreux à l'existence et au cœur. L'obscure énigme, au contact de l'ennui, reparait sur la pensée, comme les vieilles lettres des pahmpsestes au contact d'un acide. On entend le pas, dans l'escalier, de la visiteuse devant qui sou-
vrent toutes les portes, la Mort, et Ton se demande si Ton a bien employé sa vie, et dans quelles mains on tombera. Le plus brave des hommes, Stendhal, écrivait après sa première attaque d'apoplexie : « Je viens de me colleter avec le néant; le passage est dur, à cause des sottes idées qu'on nous a mises dans la tête dès l'âge de trois ans. w En cela, ce profond analyste se trompait. Nous nous serions donné ces idées dont il parle, même sans éducation, et rien qu'à voir s'en aller à jamais ceux que nous aimons. Mais il est juste de dire que l'angoisse de l'inconnu est rendue plus forte par l'effroi de l'enfer. C'est cette double épouvante qui frémit dans Pascal. L'énigme du tombeau se complique pour lui de l'énigme du salut. 11 ne sait'pas s'il sera sauvé ou damné, et cette seconde peur avivant la première, il exprime cette sensation si profondément humaine de la mort pressentie dans d'inoubliables accents d'éloquence.
Et puis, c'est un des princes du style. On sait aujourd'hui à quel acharné travail est due la phrase qu'il écrit. Le vulgaire s'imagine que la prose est plus flottante que les vers et ne se développe pas suivant un rythme. Rien de plus faux. Une phrase bien faite donne à chaque mot une place telle qu'une simple conjonction ne saurait bouger sans que l'effet total diminue. Une page bien écrite se tient debout, comme les stèles de marbre, immobile et d'une seule venue. Un nombre secret soutient les phrases et les pages. Ce nombre les adapte à notre poitrine de façon que nous pourrions les réciter tout haut presque sans fatigue. Nul, comme Pascal, n'eut ces énergies techniques, et dans une époque où la qualité des mots était merveilleuse. Le seizième siècle était derrière chacun d'eux. Enfin, pour conclure par une de ses formules, cet instrument incomparable était entre les mains, non pas d'un auteur, mais d'un homme. Quand chez un grand artiste l'art est tout entier au service de la foi, cet artiste est Dante, il est Michel-Ange, — et il est Pascal.
La belle collection des Grands écrivains de la France que publie la maison Hachette vient de s'enrichir du premier tome des œuvres de Jean de La Fontaine. L'clo[;c de cette série n'est plus à faire. On trouvera dans les notes consacrées aux cinq premiers livres des Fables que comprend ce premier tome les qualités de science et de goût qui se remarquaient dans les précédents volumes. M. Henri Régnier, au cours d un substantiel avertissement, nous dit que MM. Julien Girard et Desfeuilles se sont chargés du travail de ce commentaire. M. Paul Mesnard a écrit une notice sur le poète, qui est un modèle de biographie judicieusement complète. Je voudrais prendre texte de cette publication commençante, et qui promet d'être magistralement continuée, non point pour donner à mon tour un Essai sur La Fontaine, — la besogne n'est plus à faire, — mais pour formuler quelques réflexions d abord sur le caractère même du fabuliste, ou, comme nous disons aujourd'hui avec quelque pédantisme, sur sa psychologie, puis sur la qualité particulière de son style poétique. Cela fournira la matière de deux fragments dont le défaut sera d'être consacrés à un auteur sur lequel il semble que tout ait été dit. Mais, n'est-ce pas le privilège des génies d une étonnante puissance de création
(1^ A propo» de la publication «lu piciiiior volume des Fables de La Fontoinc par M. Henri BÉCMibR, dans la collcclion des {;raii(l8 écrivains ;^1883).
Critique. — II. 2
qu'ils soient comme la vie même, sur laquelle, après tant et tant de siècles, tout reste à dire?
Quand on a lu cette notice biographique de M. Paul Mesnard, et suivi par le menu le détail de Fexistence du Bonhomme, une impression d'étonnement s'impose, si prévenu que l'on ait été à l'avance. Même dégagée de la légende, et réduite à la réalité des anecdotes indiscutables, cette existence apparaît comme quelque chose de prodigieusement excentrique et solitaire. Aucune des lois qui gouvernent notre conduite, à tous, ne trouve ici son application, sans doute parce que les facultés très exceptionnelles de cet être singulier l'ont comme mis à part de la communauté. Gonsidérez-le, en effet, du point de vue de la morale universelle. Traduisez-le à la barre de cet impératif catégorique dont parle Kant et qui veut que chacun de nos actes puisse servir de règle à tous nos frères en conscience, et voici que le Bonhomme n'est pas très loin d'être un très malhonnête homme. Le mot n'est pas trop fort, si l'on s'en tient à la stricte constatation des faits. Que penser, en effet, d'un mari qui abandonne sa jeune femme sans motif aucun, après l'avoir lancée dans un monde de galanterie et de légèreté ; — d'un père au regard duquel son fils est exactement comme s'il n'était pas et qui ne révèle pas une fois, dans le cours de sa longue vie, par une ligne, par un mot, une trace de remords, voire de regrets à l'endroit de cet abandon; — d'un écrivain qui, réduit à la médiocrité par une incurie inguérissable, va quêtant des secours auprès de tous les grands de son époque, depuis le financier concussionnaire jusqu'aux bâtards royaux, payant avec des petits vers les écus que ses protecteurs lui comptent; — d'un vieillard sans dignité qui prolonge presque jusqu'à son dernier jour ses habitudes de
basse galanterie et ne se convertit à la dernière heure qu'avec la crainte de 1 enfer? « Ah ! mon ami» , écrivait-il à Maucroix, mourir n'est rien, mais son^^es-tu que je vais coriiparaitre devant Dieu et tu sais comme j'ai vécu?... " Ce billet est de 1695. Cinq ans auparavant, Yergier écrivait au sujet du poète, alors âgé de soixante-dix ans, et qui allait vivre auprès de Mlle de Beaulieu : « Pourvu qu'il ne s'avise pas d effaroucher cette jeunesse simple et modeste par ses naïvetés et par ces petites façons qu'il emploie quand il veut caresser les jeunes filles. » — Oui, tout cela est vrai, et l'opinion du sévère xvu" siècle n'a pourtant pas tenu compte de ce manquement continuel aux plus simples règles de la morale et de la décence, pas plus que la postérité n'en tient et n'en tiendra compte. Il est trop évident, pour quiconque lit cette biographie après avoir lu les tables et les Contes , que nous avons affaire à un artiste pour qui les actes extérieurs ne signifient pas les états del'àrae qu'ils signifient chez les autres hommes. Gœthe disait à Eckermann : » Tous les faits de ma vie ont été des symboles... » VA Stendhal : " J ai dépensé ma jeunesse en e.vpériences . . . » Ce sont deux paroles dangereuses mais profondes, et qu'il faut comprendre pour juger un artiste de la valeur de La Fontaine, du point de vue véritablement psychologique.
Et remarquez-le : non seulement La Fontaine a vécu en dehors dès lois générales qui sont celles de léthique universelle, mais encore il s'est isolé dans ses façons de penser et de sentir, au point de présenter un exemplaire unique d'originalité dans la galerie de nos écrivains, grands ou petits. Ce poète en qui se sont incarnées les plus essentielles (juahtés du génie français n'offre peut-être pas dans sa physionomie morale un seul des traits que la critique se plait à reconnaître au caractère français. C'est le défaut et la qualité de notre race d'être sociable jusqu'à lexcès, sociabihté qui se manifeste dans notre littérature par un souci constant de l'opinion. Ou pour la flatter, ou pour la braver, — c'est encore une manière de la reconnaitre, — nos écrivains ont toujours celte opinion devant leurs yeux, depuis Corneille (jue liusuccès de
ses dernières pièces martyrise, jusqu'à Voltaire dont on disait : " II a pour cent mille francs de gfloire et il en voudrait bien encore pour deux sous... » Mais La Fontaine? Sait-il seulement que cette opinion existe, lui qui s'étonne d'apprendre que ses Contes ont une réputation d'ouvrage immoral, lui qui, en pleine effervescence de l'esprit classique, va puiser son style aux plus dédaignées d entre les sources de notre vieux langage et qui ose écrire de Malherbe : il pensa me gâter? Pareillement vous chercherez en vain chez lui ce souci de la prévoyance personnelle, si national qu'il se retrouve et chez notre paysan, que son épargne occupe à la passion, et chez notre bourgeois, qui fait de ses fils des fonctionnaires, et chez les bohémiens de notre littérature qui ne se consolent pas d'avoir négligé le soin du terriei^ — c'était l'expression de Mérimée parlant de l'Institut. Vous souvenez-vous des vers où Villon pleure sa jeunesse dépensée au hasard et comme il regrette la « maison » avec la a couche molle » :
En écrivant cette parole
A peu que le cœur ne me fend?
C'est le mot de Murger : a La Bohème est une maladie, et j'en meurs.... » Aucune mélancohe de cet ordre ne se rencontre chez le fabuliste, qui mangea son bien et son revenu, amsi qu'il l'avouait ingénument, avec la plus complète tranquillité d'esprit et de cœur, et qui mourut chez ses amis les d'Hervart, comme il serait mort à l'auberge, sans avoir connu, semble-t-il, ni l'inquiétude du lendemain ni le besoin de la sécurité matérielle. Il n'avait pas connu davantage cet autre besoin, commun aussi à presque tous les écrivains français, d'appuyer son invention personnelle sur une théorie esthétique d'ordre général. Même Molière, ainsi que l'attestent les Précieuses, le premier acte du Misanthrope et la Critique de rÉcole des Femmes, professait une doctrine qui le rattachait à une école. Il reconnaissait les exigences d'une formule d'art. Non pas La Fontaine, qui composait des ouvrages d'un genre sans analogue, d'après des procédés d'une technique solitaire
et qu'il n'a jamais communiquée. C'est dans ce sens qu'on peut interpréter le mot de son amie : a C est un fab lier ^) . Oui, un fablier; car il portait des fnbles comme les rosiers portent des roses. Il écrivait comme un arbuste végète, par la poussée d'une sève intérieure, et la floraison de son génie ne pouvait pas plus appartenir à un autre que les roses à une tige qui ne soit pas celle d'un rosier.
Enfin, pour que la différence fût complète entre cet auteur et la plupart des écrivains de son pays, La Fontaine était privé complètement du don de la causerie brillante et de la séduction personnelle. On connaît le portrait qu'a laissé de lui La Bruyère : *' Un homme paraît grossier, lourd, stupide. Il ne sait point parler, ni raconter ce qu'il vient de voir. S'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes. Il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point. Ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages... » 11 est certain que voilà une singularité encore et qui tranche sur la tradition de notre histoire. Sans rappeler ceux de nos poètes qui ont eu la belle figure d'un Racine et d un Alfred de Musset, ni les éloquents qui ont improvisé avec l'entraînement d'un Diderot ou d'un Balzac, même Corneille, qui ne payait pas de mine, n'eût pu être qualifié par de telles épithètes. Il était, comme La Bruyère dit encore, » simple et timide " ; mais il y a loin de cette simplicité à la lourdeur du fabuliste. Les anecdotes abondent qui témoignent que 1 observateur des Caractères n'a pas beaucoup exagéré les étranges dehors de La Fontaine. Et ces dehors frustes achèvent de donner au poète ce caractère profondément, suprêmement original qui le met à part de tous ses confrères en gloire.
Il me semble que les bizarreries de cette nature concentrée s'éclairent d'un jour singulier, si l'on veut admettre que La Fontaine fut simplement un des artistes de notre pays auquel tout ce qui n'était pas son art fut le plus complètement indifférent. On a beaucoup parlé de ses distractions, qu il serait plus juste d'appeler des rêveries. Il me parait certain qu'elles
étaient uniquement consacrées à Tinvention des procédés nouveaux dont toute son œuvre est remplie. Nul écrivain n'est plus réfléchi, plus calculateur que celui-ci. Nul n'a eu plus entièrement la conscience de ce qu'il voulait exécuter ni possédé davantage la sûreté de main qui réalise un programme idéal sans une seule défaillance. C'est à découvrir cet idéal et à conquérir cette sûreté de main que La Fontaine a travaillé toute sa vie. Il a sacrifié à ce but suprême depuis les grands devoirs jusqu'aux petits, estimant sans doute que les quelques heures par jour qu'il eût consacrées au soin de ses affaires étaient perdues pour son art. Il s'affranchit ainsi de la famille qui gênait son rêve, du métier qui occupait sa pensée, des devoirs sociaux qui enchaînaient sa liberté. Il y a bien de la ruse dans la bonhomie dont il s'enveloppait, et une singulière habileté à conserver son absolue indépendance. Il se fit ainsi, à moitié par instinct, à moitié par réflexion, une morale à lui, comme Goethe devait s'en faire une plus tard, et il s'y conforma jusqu'aux affaibhssements de la dernière heure, — on sait avec quel profit pour les Lettres. Y a-t-il un fanatique assez barbare pour le regretter?. ,.
Il est aisé de démontrer, par une analyse, même superficielle, de quelques-unes des fables prises au hasard, le témoignage constant que cette hypothèse sur la profonde réflexion de La Fontaine n'est pas un paradoxe. C'est même le raffinement de ses procédés de style qui rend La Fontaine à peu près inintelligible à qui n'a pas une connaissance profonde de notre langue. Aussi les critiques étrangers sont-ils volontiers à son endroit d'une sévérité qui n'étonne qu'au premier regard. Un des essayistes anglais qui connaissent le mieux notre littérature, M. Saintsbury, a pu résumer ainsi le
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jug^ement que ses compatriotes portent sur notre grand fabuliste : « C'est un prosateur de premier ordre qui a choisi décrire en vers... " Et ce n'est pas ce que Ton pourrait appeler le caractère gaulois de La Fontaine qui déconcerte les critiques comme M. Saintsbury. Ils sont portés au contraire à une admiration presque trop indulgente envers notre poésie légère. Ce n'est pas non plus le choix des sujets qui leur rend malaisée la pleine intelHgence de La Fontaine ; car, sauf exception, la matière de ses fables comme celle de ses contes est empruntée à des auteurs d'une popularité classique. Non; mais la beauté de cette poésie réside si particulièrement dans une science infinie du rythme et des mots, qu'elle échappe presque tout entière aux esprits qui ne connaissent ce rythme et ces mots que par le dehors. N'est-ce pas toujours un peu le cas lorsqu'il s'agit d'une langue qui n'est pas celle de notre enfance et de notre race?
Oui, le style de La Fontaine est un style très savant, et son art est un art très compliqué, bien que le titre de « bonhomme " , qui lui avait été donné par ses amis et qui l'accompagne dans la gloire, semble attester le contraire, et bien que l'opinion range volontiers le poète parmi les écrivains simples. Virgile, avec lequel La Fontaine a plus d'un rapport, quand ce ne serait que la sensibilité divine de certains vers, comme celui-ci :
Se» œufs, 868 tendres œufs, sa plus douce espérance...
passe bien, lui aussi, pour employer des procédés d'art d'une absolue simplicité, et il n'y a peut-être pas de versificateur plus compliqué. Mais cette complication est comme celle de la vie même. A force d'adresse, elle est invisible. L'un et l'autre poète, le romain et le français, ont réalisé ce rêve, qui fut celui du plus subtil analyste de la Renaissance, Léonard de Vinci : ils ont eu l'aisance parfaite dans le raffinement suprême, et ra[)parent naturel dans le plus savant calcul. A lire Virgile et à lire La Fontaine, que de vérités n'aperçoit-on pas sur l'Esthétique! On reconnaît que tout le talent d'écrire se
ramène à l'art du détail, et en même temps que cet art du détail n'est complet que s'il se dissimule, c'est-à-dire s'il n'y a ni saillie trop vive du mot, ni soulignement trop marqué de l'expression. De même on découvre que les effets de force sont surtout des effets de nuance. Avec un adjectif placé en son lieu, une vision peut apparaître, aussi démesurée, aussi tragique et grandiose que si le poète avait employé les entassements des métaphores. Et l'on éprouve une tristesse intellectuelle à constater qu'il fut pour la langue un âge heureux où les mots encore jeunes avaient la plénitude de leur sens originel, où la simple juxtaposition exacte de deux termes produisait une harmonie irréprochable. Les écrivains du troisième siècle devaient lire les Géorgiques avec ce regret-là, et nous le ressentons, nous autres, laborieux ouvriers de prose et de vers du dix-neuvième siècle finissant, à étudier le^ Fables ei\e% Contes. Ce qui révèle la puissance du génie poétique de La Fontaine, c'est d'abord l'emploi qu'il a su faire de ce que Ton appelle le vers libre. Il semble que cette sorte de vers doive être plus facile à manier que toute autre. Pour se convaincre du contraire, il suffit de réfléchir que les poèmes en vers libres ne peuvent pas plus se passer de rythme que les poèmes en vers réguliers. La seule différence est qu'ils exigent une invention continue et toujours renouvelée de ce rythme. 11 ne suffit pas à l'écrivain de mettre bout à bout des lignes inégales et qui riment, il faut qu'il relie ces lignes les unes aux autres par un nombre secret. M. Legouvé, au cours de ses études sur la diction, a été conduit à reconnaître que, sans cesse, La Fontaine compose des stances régulières à travers l'apparente irrégularité de ses périodes. L'observation est très juste, et l'on citerait d'innombrables exemples qui la corroborent. Est-ce que ce n'est pas une stance, dans la forme de Malherbe, que ce début de La Besace?
Jupiter dit un jour : « Que tout ce qui respire «< S'en vienne comparaître au pied de ma fjrandeur, u Si, dans son composé, quelqu'un trouve à redire, K II peut le déclarer sans peur... »
Est-ce que ce ne sont pas des couplets d'une facture identique à ceux des odelettes de Ronsard que les deux strophes qui composent cette chanson ironique : Le Coq et la Perle?
Un jour un coq détourna
Une perle, qu'il donna
Au beau premier lapidaire.
« Je la crois Hne, » dit-il,
« Mais le moindre grain de mil
«« Serait bien mieux mon affaire... »
Et c'est si bien une chanson que la seconde strophe répète la première dans sa coupe et jusque dans son refrain :
Un ignorant hérita
D'un manuscrit fju'il porta
Chez son voisin le lihraire.
« Je crois, « dit-il, " qu'il est bon,
« Mais le moindre ducaton
« Serait bien mieux mon affaire... »
Quand il n'intercale pas ainsi des groupes de vers d'une forme arrêtée dans ses petits poèmes, La Fontaine se sert de la facilité d'allonger ou de raccourcir les vers de manière à suivre exactement le contour de ses idées. Il y en a de célèbres exemples, tel que :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger.
Ou encore
Mais qu'en sort-il souvent? Du vent.
Ce sont là les types les plus frappants d'un procédé qui est habituel au poète et qu'il emploie tout le long de ses récits, soit que, pour peindre l'effort impuissant delà Grenouille qui veut se faire aussi grosse c[ue le Bœuf, il dise :
Envieuse, s'étend, et s'» uflc et se travaille...
soit que, devançant les inventions pittoresques de l'école romantique, il adopte hardiment l'usage du rejet tjui enjambe d'un vers sur l'autre :
se ÉTUDES ET PORTRAITS
Attaché, dit le loup, vous ne courez donc pas Où vous voulez?...
Et ailleurs
Nous nous réjouirons des suites de l'affaire Une autre fois... — Le galant aussitôt...
Et ailleurs :
« Oli! dit-il, j'en fais faire autant
« Qu'on m'en fait faire? — Ma présence...
L'industrie de la rime est égale chez lui à l'industrie du rythme. S'il ne rime pas d'habitude avec les consonnes d'appui, tenez pour certain qu'il a sa raison secrète, car il connaît les objections qui peuvent lui être faites à ce sujet, ainsi que l'atteste la sorte d'épître familière mise en tête du Livre II des Fables sous le titre : Contre ceux qui ont le goût difficile. Mais la rime riche aurait eu cet inconvénient de faire saillie d'une manière trop forte, et d'empêcher l'effet de fluidité heureuse qui était dans ses intentions d'artiste. En revanche, s'il ne choisit pas pour les mettre à la fin de ses vers des mots d'une identité trop complète de chute, il est merveilleux de voir comme il installe à cette place les vocables essentiels à son récit, ceux qui donneront la couleur à l'ensemble du morceau. Examinez, entre autres fables, cette moqueuse et fine élégie qui s'appelle le Lièvre et les Grenouilles .^ dont Maurice de Guérin récitait le début avec un profond accent de mélancolie. Il y voyait tout le symbole de la maladie de l'inquiétude. Sur les dix-huit premiers vers, dix des mots placés à la rime expriment précisément cette inquiétude : songeait, — songe, — le ronge, — peureux, — malheureux , — crainte maudite, — yeux ouverts, — le guet, — inquiet, — fièvre, et ce dernier mot rime avec lièvre! Toute la tonalité de la fable est là, perceptible. Aussi bien que les plus modernes théoriciens de notre versification française, La Fontaine sait que dans un morceau de poésie, c'est la finale du vers qui fait tache, qui reste devant les yeux de l'imagination, et l'on ne citerait pas
LA FONTAIINE IT
beaucoup de ses belles fables où il ne se soit conformé à cette loi.
Si, dans cette partie toute technique de son art, la trace de la réflexion est très saisissable, elle Test davantage encore dans la substance même de sa lang^ue. Il est impossible de le lire sans remarquer aussitôt Tabondance des vieux mots qu'il emprunte au dictionnaire des auteurs du moyen-â(je, et aussi comme jamais cet emprunt n'est archaïque. Ce n'est ni par dilettantisme ni par curiosité que La Fontaine rajeunit des termes abolis. Son intention est au contraire de rendre son récit plus vivant. Il espère qu'une senteur de terroir passera dans ses vers avec les idiomes du parler rustique et plébéien, mais il se rend bien compte qu'écrivant d'une façon savante, il ne peut être trop discret dans Tusa^je de ces formes, sous peine d'afficher une prétention là où il désire paraître naïf et familier. Ses audaces de patois sont rares, toujours aisées à saisir du premier coup, ainsi que ses rappels des anciens sobriquets ou que ses rééditions des anciens verbes. Il ajjit de même avec le vocabulaire des termes de métier qu'il connaît aussi bien que Saint-Simon ou que Théophile Gautier. Parmi ces termes, il en a employés de délicieux, et ceux-là seulement, — comme dans le Paon se plaignant à Junon, ce charmant ??2/e, de nuei^, qui sijjnifie « assortir et disposer les couleurs dans les ouvrajjes de laine et de soie de manière qu'il y ait une dégradation insensible d'une couleur dans l'autre. » La Déesse dit à l'Oiseau :
Est-ce ù toi d'envier la voix du rossignol, Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col Un arc-en-ciel nue' de cent sortes de soies...
La qualité maîtresse de cet esprit est, en effet, la justesse impeccable, qui dérive d'une pensée toujours surveillée. S'il décrit un paysage, c'est d'un trait qui découpe la partie essentielle de l'impression et la fixe sous la lumière précise, comme dans ï Hirondelle et les petits Oiseaux, ce tableau des semailles, rendu visible en dix mots :
Voyez-voui cette main qui, par les airs, chemine?
Il n'y a qu'un œil d'une sûreté accomplie qui, parmi ses sensations, discerne ainsi celle qui peut et qui doit être le signe de tout un groupe. — Et si La Fontaine abonde en trouvailles de cet ordre, c'est qu'il est probablement, avec André Chénier, le poète français qui s'est fait la théorie la plus raisonnée, la plus complète, la plus personnelle de son art.
Ce gentilhomme à la physionomie mohile et fière, voluptueuse et réfléchie, — ce méridional à la bouche insolente et gaie, d'où la raillerie va s'élancer tout à Theure, — ce philosophe au front noblement coupé, aux yeux profonds, mélange singulier de trois ou quatre tempéraments fondus en un seul, — qui pourrait-ce bien être sinon le prince de la conversation française, l'aventurier à la fois frivole et prophétique auquel il n'aura manqué pour être un très grand écrivain qu'un meilleure surveillance de ses dons prestigieux, et pour être un grand ministre que la rencontre d'un roi capable de l'apprécier : Son Impertinence le comte de Rivarol?... Rivaroi! Ce nom jette un scintillement de gloire et cependant l'homme qui le porta ne saurait être défini nettement même par ses admirateurs. Rivarol! C'est pour les uns le souvenir de la plus étonnante prodigalité d'esprit qui fut jamais. C'est pour les autres le rappel d une prose incomparable, où la finesse s'unit à lOj^ulence; car ce causeur infatigable fut aussi un styliste de première force, ce lanceur d'épigrammes eut une tenue presque latine dans les phrases qu'il daigna écrire. — Il détestait la plume, (ju'il appelait » cette triste accoucheuse de l esprit avec son long bec effilé et criard... » — Rivarol! c'est encore le hardi conseiller de Louis XVl. (jui, dès
(1) A propos du livre de M. dk Lescvhk : Rivarol et ia Société française pendant l'Emigration et la Révolution (1882).
les premières années de la Révolution, aperçut distinctement la chute de la monarchie et le triomphe final du césarîsme militaire. Par-dessus tout cela, Rivarol possède ce charme souverain de permettre le rêve à l'imagination. Il a cette poésie des destinées inachevées. Mort vers quarante-sept ans, à une époque de perturbations politiques presque inouïes, il parait n'avoir pas rempli tout son mérite. Gomme le prince de Ligne, cet autre adorable diseur de mots, il possède plus de renommée qu'il n'a laissé d'œuvres, et, derrière ses pages, on pressent, on devine, on crée aussi un Rivarol qui ne s'est pas donné, mais que ses fidèles ont connu improvisant de ces discours auxquels Ghênedollé ne put s'arracher qu'en prenant la poste et fuyant ce magicien de la causerie comme on fuit une femme trop aimée... Admirer Rivarol c'est encore aujourd'hui le découvrir, — sensation délicieuse qui est la coquetterie posthume de ce coquet, la fatuité suprême de ce fat qui a su ne demeurer au-dessous d'aucune de ses prétentions. Il y a donc une petite société secrète de Rivarolisants , et cette société doit être en fête en ce moment. Un de ceux qui la composent et auquel on devait déjà une édition soignée des œuvre choisies du maître, M. de Lescure, vient de ramasser en un corps de récit tous les détails relatifs aux diverses phases de la vie de Rivarol. Son livre s'appelle : Rivarol et la société française pendant l'Émigration et la Révolution. Je voudrais prendre texte de cet excellent travail pour esquisser comme en deux chapitres le portrait de ce personnage, si léger et si profond, si frivole et si grave, si gracieux et si éloquent, où l'on trouve du petit abbé de salon et du visionnaire presque tragique. Ce sont les contradictions de cette nature, taillée à facettes comme le diamant, mais comme lui scintillante et coupante, que j'essayerai de montrer d'abord — contradictions étonnantes au regard superficiel, car ce mystificateur qui interpellait son secrétaire par la phrase fameuse : « Asseyezvous là, je vais vous dire des bêtises, ça éveillera vos idées » , était aussi le trouveur de formules définitives qui définissait le temps par cet image superbe : » Rivage de l'esprit, tout passe
devant lui et nous croyons que c'est lui qui passe... » Après avoir suivi dans la société parisienne la formation de cet homme si étrangement compliqué, j'essayerai de dire comment ce roi des salons de la monarchie finissante supporta les années de l'émigration. II y a dans le très complet ouvrage de M. de Lescure les éléments de plusieurs autres essais. Il m'a semblé que ces deux-là résumaient pourtant les portions les plus intéressantes de cet ouvrage.
C'est aux environs de l'année 1780 que Paris apprit l'existence de ce causeur dont il devait subir la fascination. Qui était-il et d'où venait-il ? Qu il eût de l'esprit comme Voltaire, qu il fut fringant comme un roué, beau comme un Dieu et redoutable comme un bravo, il suffisait pour s'en convaincre de le voir une fois et de l'entendre. Il s était montré. Il avait parlé. II avait vaincu. Mais on ne savait pas même son vrai nom. Il était arrivé vêtu du petit manteau et affublé du titre d'abbé Rivarol. En un clin d'oeil l'abbé s'était transformé en chevalier Rivarol de Parcieux. Cependant un très authentique de Parcieux ayant protesté, le nouveau chevalier avait fait contre mauvaise fortune bon cœur et rendu le nom au légitime possesseur : "Il en a plus besoin que moi» , avait-il pu dire. Ce fut alors une incarnation nouvelle et définitive. Le chevalier et Tabbé se fondirent dans la personne du comte de Rivarol. M. de Lescure établit avec une précision qui semble irréfutable, que réellement Tex-abbé avait tous les droits à ce nom et à ce titre. | Sa famille était de vieille noblesse italienne. Un des Hivaroli ou liivareii revenait d Espagne après avoir servi dans la guerre de Succession. 11 traverse Nîmes, y devient amoureux d un fille de condition modeste et l'épouse. C'était aux environs de 1 720. Cette mésalliance coûta au noble italien
sa patrie et son héritage, — sa patrie, car sa femme le fit s'installer dans le Langaedoc; son héritage, car ses parents le tinrent pour mort. Ce Rivarol était le grand-père de l'écrivain. L'argent fit défaut à la famille, et quand notre Rivarol naquit, vers 1753, son père en était réduit, pour vivre, à tenir lui-même ou à faire tenir à Bagnols une auberge à l'enseigne des Trois Pigeons. C'était de quoi jeter un voile sur le blason héréditaire qui portait : au premier, d'or à l'aigle de sable éployée et couronnée, et, au deux, de gueules au lion d'or, avec cette devise accordée par l'empereur Maximilien : Léo meruit aquilam. Mais voilé, mais tombé en pauvreté, ce blason n'en était pas moins légitime, et l'auteur du Petit Almanach des Grands Hommes ne fit, en s'en parant à nouveau, que reprendre un droit qu'aucune dérogeance ne lui avait enlevé. Seulement on comprend que les contemporains ne se soient pas donné la peine d'exécuter le travail de recherches qui était nécessaire pour découvrir l'authenticité de la noblesse de Rivarol. Ils préférèrent reprocher au railleur impitoyable le métier de son père et les incertitudes de ses débuts. Rivarol aurait pu répondre comme Casanova auquel on disputait son titre de Seingalt : » L'alphabet est à tout le monde. " Il se contenta de sourire aux affronts, en beau joueur d'esprit qu'il est demeuré jusqu'à la fin. Ne se divertissait-il pas à corriger les vers écrits contre lui? De telles insolences, plus dures que les plus dures vengeances, ne sont permises qu'aux invincibles, et, sur le terrain de l'épigramme, Rivarol se sentait capable de porter toujours le dernier coup.
S imposer au grand monde avec l'intégrité de son titre et par la seule arme de son esprit, telle fut donc la première ambition de cet homme supérieur. Cela seul excuse, ou, tout au moins, explique l'importance que les succès de salon tinrent dans cette âme qui dépensa le meilleur d'elle à ces batailles frivoles. Dès l'âge de trente ans, Rivarol eût pu viser le plus noble but et l'atteindre. L'homme qui rencontrait, dans son premier ouvrage sérieux, des formules comme celle-ci : « La langue française est la seule qui ait une probité attachée à son
génie " , n'était pas né pour s'accouder à une table de souper et faire pétiller sa pensée comme le vin de Champagne de son verre, — juste le temps de vider cette flûte de mousse alcoolique et parfumée. — Mais l'aiguillon de la déchéance nobiliaire et de la pauvreté piquait ce cœur, sublime et enfantin tout ensemble, à la place malade de Tamour-propre, et la gloriole du prestige mondain devint pour lui l'instrument nécessaire d'une fortune à rétablir. Rivarol fit carrière de causer, comme d'autres faisaient carrière de se battre. C est le secret de la disproportion singulière qui se remarque entre son œuvre et son génie. Imaginez-le riche d'une richesse héritée, noble d une noblesse reconnue, sa destinée se redresse du coup. Sans doute il eut soupe et il eût causé, il avait besoin de ce pétillement d idées et de mots comme on a besoin de respirer. Il était la salamandre de cette flamme d'esprit, seule atmosphère où il n'étouffât point. Mais il eût causé, par surcroit; au lieu que sa causerie devint, grâce à sa situation de déclassé, l'essentiel de sa vie et de son effort. Il n'eût pas tendu sa merveilleuse intelligence à l'inutile observation des ridicules de ses rivaux, ni déployé toutes les ressources de l'art le plus délicat à rédiger d un mot inoubliable cette observation. Aussitôt les affaires publiques eussent attiré ces facultés si évidemment créées pour les spéculations de l'ordre le plus haut. Avec ce sens instinctif des lois de la vie sociale qui lui faisait apercevoir les conséquences pratiques des théories, — comme un géomètre aperçoit une courbe derrière une formule d'algèbre, — Rivarol eût dès la veille deviné la Révolution, il n'eût pas connu ce cruel regret de parler trop tard, â 1 heure sinistre où la portée des idées, 1 énergie des conseils, les constatations du bon sens ne font qu'annoncer jusqu'où ira la force aveugle des événements et proclamer notre impuissance à leur barrer la route. La faculté de prévoir sert alors à redoubler la sensation des misères présentes par la certitude des misères à venir. Ce fut précisément l'heure (jue choisit Rivarol pour appli(]uer à l'analyse de la situation de la France la merveilleuse subtilité
Critique. — II. 3
de son talent. Et à cette heure-là, que durent peser à ses yeux désabusés les triomphes de coterie où il s'était tant complu, dans Tâge des forces entières et de la virilité inattaquée?
Mais regretta-t-il jamais vraiment ce gaspillage de ces forces et de cette virilité? Il est permis d'en douter lorsqu'on songe que ce grand jugeur a écrit quelque part que certaines paresses sont des mépris, et si l'on se représente l'état d'ivresse intellectuelle où il vécut aux environs de sa trentième année. C'est bien aussi à cette ivresse qu'il a dû, lui, le profond philosophe, de devenir le représentant illustre de la frivolité de son temps. Accompagnons-le dans sa campagne d'épigrammes contre ses ennemis et contre ses amis. Car il n'épargnait pas plus les uns que les autres. Entre 1778 et 1783, il écrit sa lettre sur le poème des Jardins, adressée à l'abbé Delille, où se trouve cette ligne si finement comique : « Toujours occupé de faire un sort à chacun de ses vers, il n'a pas songé à la fortune de l'ouvrage..." Il rime sa parodie du songe à' Athalie , diw'i^ëe contre Mme de Genlis et contre Buffon. Il collabore au Mercure du libraire Panckoucke, et il cause, il cause... Les journées s'en vont ainsi, puis, soudainement, par un de ces contrastes dont les hommes très compliqués peuvent seuls donner l'exemple, il publie coup sur coup un Discours sur l' universalité de la langue française et une traduction de V Enfer du Dante. Il apparaît, de mondain et de moqueur qu'il était, souverainement réfléchi, et dans la splendeur de ce qui fut sa qualité maîtresse, le génie de l'expression. On l'avait quitté pamphlétaire, il se révèle idéologue; — faiseur de bons mots, on le retrouve un grand et mâle prosateur. 11 y avait dans son Discours^ particulièrement, une telle science de la phrase, un sentiment si complet de la langue et en même temps une si virile fermeté de doctrine que même l'envie dut se taire en présence d'une supériorité indiscutable. Le Rivarol profond venait de se montrer, l'autre ne tarda pas à reprendre son rôle. Au lieu de poursuivre ces recherches d'idées générales pour lesquelles il était né, voici que le railleur de salons et de cafés se reprend à son œuvre de brocarts. Il s'associe à Ghampcenetz, « son
clair de lune » , comme il lappelalt, et tous les deux écrivent \e Petit almanacli des grands hommes pour l'année 1788, dans lequel ils passent au fil de Tesprit le plus aig^uisé toutes les réputations littéraires de leur temps. Cela va depuis Gondorcet, dont Rivarol disait qu'il écrivait avec de l'opium sur des feuilles de plomb, jusqu'à Joseph Cliénier, qu'il devait surnommer plus tard « le frère d'Abel Ghénier ^ . Le pamphlet fit le tapage qu'on imagfine, un si beau tapa^^e qu'à cinq années de là, Rivarol dut échapper par l'émigration aux rancunes de ses victimes de ÏAlmanach, devenus les jacobins victorieux de la Terreur.
Toujours ondoyant et contradictoire, capable d'égaler Montesquieu et s'amusant au rôle de persifleur des Trissotins, Rivarol vit débuter la Révolution avec l'extraordinaire lucidité d'esprit qui lui était propre, et si la tragédie sanglante de cette époque lui révéla à lui-même sa propre valeur de politicien, elle ne guérit pas son goût de la moquerie et sa manie de l'épigramme. Il comprit dès le début, suivant son expression, que « la France recommençait " . Il ne fut pas la dupe des gémissements et des efforts de la noblesse ou du clergé, pas plus qu'il ne fut entraîné par l'exaltation du peuple. La noblesse et le clergé, il les jugea d'un mot : u ils ont, disait-il, oublié ce principe : lies eodem modo conservantur quo gene-
rantur les fortunes se conservent parles mérites qui les
ont acquises." Quant aux utopies des démocrates, il n'y croyait point. 11 disait encore : « on ne jette pas brusquement un empire au moule..." Que voulait-il donc? C'est dans le Jourjial politique national qu'il faut chercher les applications de ses idées; et dans ses conseils secrets à Louis XVI on en trouvera l'essence. H disait : « Songez-y bien, sire, lorsque 1 on veut empêcher les horreurs d'une révolution, il faut la vouloir et la faire soi-même. -» Il ajoutait : ^ Les rois de France ont toujours péri ou se sont toujours conservés par la partie forte de lointemps... Il fallait (juo Sa Majesté renonçât à l'appui de l'Église et de la Noblesse pour régner désormais par la partie forte^ je veux dire par les maximes populaires. » C'est donc dans l'ai-
liaiice du principe monarchique et du Tiers-Etat, en un mot dans la royauté constitutionnelle, que Rivarol voyait la seule chance de salut pour Tancien régime; — de salut, non, mais de transformation ; car, devançant sur ce point presque tous les esprits de son temps, il considère l'État comme un organisme. L'expression : le corps politique, revient sans cesse sous sa plume. — Mais comme il est, en même temps qu'un philosophe, un Italien et un homme de médiocre scrupule, il passe de cette théorie supérieure à des conseils d'un machiavélisme singulièrement mesquin. Le changement de ton est piquant et montre à plein combien cet homme était composé d'éléments disparates, plus piquant encore si l'on se souvient que ce même théoricien profond de la royauté aux abois s'est fait, dans ce début de la Révolution, le polémiste cynique et violent des Actes des Apôtres. Tout Rivarol est dans ces oppositions. La pensée chez lui est d'un philosophe de premier ordre; l'esprit est d'un incorrigible railleur. Avec cela, il y a dans ses actions une certaine facilité immorale qui lui est commune avec beaucoup de personnages de son temps. Et cependant, comme ni le Journal politique national ni les Actes des Apôtres n'avaient empêché la Révolution de marcher, cet ancien régime dont Rivarol était le fils, mais si lucide, continua d'agoniser, — et l'écrivain dut quitter la France pour n'y plus rentrer, emportant dans l'émigration toutes ses qualités de maître prosateur et de raisonneur incomparable, et tous ses défauts de persifleur inguérissable.
Quand il se décida, l'un des derniers et bien à contrecœur, à ce départ définitif, il allait avoir quarante ans. C'était une existence à refaire et aux environs de cet âge qui, pour la plupart des hommes, marque le commencement de la période reposée. La violente marée de la Révolution, en rou-
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lant ses lames le long de la grève sociale, brisa ainsi bien des ancres, sur la foi desquelles de calmes destinées espéraient séjourner toujours. Rivarol, lui, supporta courageusement son malheur, et, comme le Robinson de Daniel de Foë, il emporta dans la chaloupe, qu'il lui fallait remettre à flot, tout ce qu'il put sauver du naufrage. Ce fut, cette cargaison de la suprême aventure, un peu d argent d'abord, les quelques rouleaux de louis qu'avait procurés à son rédacteur le Journal politique national. Ce fut les quelques sacs soigneusement fermés où l'homme de lettres mettait à l'abri ses notes les plus précieuses. Ce fut une provision d'esprit et de belle humeur qui ne s'épuisa jamais. . . Et ce fut aussi Manette. Ah! Manette ! Elle seule eût suffi à rendre au sentimental et sceptique Rivarol la »vie vivable » — vita vitalis, comme disaient éncrgiquement les anciens. Elle était jolie et légère, ignorante et capricieuse. Ses mœurs ne valaient pas beaucoup mieux que celles de sa presque homonyme Manon Lescaut, mais Rivarol 1 aimait, — et cela suffit. 11 1 aimait, d un singulier amour et qui n'allait pas jusqu à 1 illusion, si nous en croyons l'épitre qu'il lui adressa un jour :
...Ah! consen-ez-moi bien tous ces jolis zéros
Dont votre tête se compose.
Si jamais qiieltjti'un vous instruit
Tout mon bonheur sera détruit,
San» que vous y gagniez {rrand'chose.
Ayez toujours pour moi du {}OÙt comme un beau fruit,
Et de l'esprit connue une rose!...
Mais c'est précisément cette ignorance de fleur, c'est Tinconsciente simplicité de cette nature que cet intellectuel adorait. Pourquoi? Et pourquoi Oœthe et Henri Heine ont-ils attaché leur cœur, comme Rivarol, à des femmes qui ne soupçonnaient rien de leur génie? Pourquoi le poète des Fleurs du mal commence-t-il un madrigal à sa maîtresse par cet hémistiche : "Sois charmante et tais-toi?... " Pounjiioi l'analyste des Consolations et de Josepli Delornie soupire-t-il à la sienne :
Et ton sourire en sait plus long que le génie?...
Pour une certaine race d'hommes supérieurs, et, à un moment de la vie, il semble que la femme aimée ne soit plus qu'un prétexte. Le rêve qu'ils forment à son occasion leur appartient en propre, et ils ne lui en dévoilent pas la beauté, persuadés qu'elle ne comprendrait pas cette poésie dont elle est la cause involontaire. Comme les pères du célèbre concile, ces hommes discuteraient sérieusement la question de savoir si les femmes ou une âme, et, ne croyant guère à cette âme, ils demandent à leur compagne de leur montrer des yeux profonds, un tendre sourire, des gestes menus, et, par-dessus tout, d'être naturelle. Car cette femme ignorante et jeune a pour ces excédés de raffinement un attrait suprême, la spontanéité. S'il entre un peu de mépris dans cette sorte de galanterie caressante, qui renonce d'avance aux nobles ivresses de l'amour partagé, il s'y rencontre aussi beaucoup de la mélancoHe qui saisit l'Henri VI de Shakespeare devant une hutte de berger : « Oh ! Dieu ! il me semble qu'on serait heureux de mener cette vie, de s'asseoir sur cette colline, comme j'y suis assis maintenant... Quelle vie serait celle-là, comme elle serait douce, comme elle serait aimable ! Est-ce que le buisson d'aubépine ne donne pas aux bergers qui surveillent leurs sots moutons une ombre plus douce que le dais aux riches broderies n'en donne aux rois qui craignent la trahison de leurs sujets? Oh! oui, plus douce, mille fois plus douce!... " J'imagine qu'à regarder le fin profil de Manette, à écouter son babil d'oiseau, Rivarol songeait de même : — Cette facile et légère façon de goûter la vie n'estelle pas supérieure à toutes les vaines compHcations de ce que mes admirateurs appellent mon esprit?... — Et il la contemplait, et il l'enviait, et il en raffolait, et elle le trompait sans doute. Gela faisait une tendresse qui avait le charme du caprice avec un peu de l'amertume delà passion. C'était une tendresse pourtant, et assez profonde pour qu'en s'en allant de Paris l'émigré ait emmené cette amie des heureux jours, afin de consoler les mauvais.
Les mauvais ? Non. Car avec de la curiosité on supporte
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tout, et Rivarol, qui de Paris se rendit d'abord à Bruxelles, eut aussitôt de quoi exercer les dons d'observateur qui étaient en lui. Les plus piquantes pages du livre de M. de Lescure sont consacrées à peindre, d après les témoignages contemporains, la scène et les acteurs qui furent Tobjet de cette observation. Si les émigrés n'avaient pas, suivant lexpre^^sivo et triviale formule de ce brigand de Danton, emporté leur patrie à la semelle de leurs souliers, ils avaient, certes, emporté leurs ridicules. C'était 1 intermède grotesque dans cette absurde tragi-comédie de la Révolution française, que le spectacle de leurs mœurs disparates et de leurs fantaisies singulières. Il y avait Témigré frivole, qui tenait avant toutes choses à ne pas perdre le ton de Paris. Paris chantait la Marseillaise et la Carmagnole. L'émigré frivole apprenait les airs de ces terribles chansons. Il adaptait à ces airs des [paroles royalistes, puis il finissait par chanter bravement les paroles républicaines, — pour être « dans le train, » comme nous dirions aujourd hui. Il y avait l'émigré par vanité, le monsieur Jourdain affamé de noblesse et qui avait quitté la France afin de manifester, par sa fuite, ses droits à la persécution. Le prince de Ligne disait plaisamment : » Certaines gens se sont flattés d'être des gentilshommes en émigrant, de sorte qu'un des résultats de lémigration aura été de vulgariser la noblesse... " Il y avait aussi l'émigré bravache, toujours prêt à couper la gorge de quelque autre émigré, royaliste comme lui, brave comme lui, mais qui se serait permis de n'avoir pas tout à fait les mêmes idées sur la réorganisation future de la France, au lendemain de la victoire. Cet émigré-là ne se contentait j)as de vendre la peau de Tours encore en vie, il se faisait tuer pour l'emploi de cette peau, toujours à conquérir. Il y avait enfin, et comme il arrive d'ordinaire c était l'espèce la plus malheureuse, lémigré lucide, qui voyait les fautes commises, l'avenir impénétrable, le dévouement inutile, et qui se dévouait, — (juand même. On pense bien (jue Rivarol appartenait à cette catégorie des héros sans illusions. Il avait jadis, dans un de ses mémoires
au roi Louis XVI et dès 1792, écrit cette phrase : « Les émi[jrants, s'en sans douter, ont donné jusqu'ici un grand degré d'énergie à l'Assemblée. Ce sont les terreurs qu'ils inspirent qui rallient tous les cœurs et tous les esprits autour du Corps législatif. » La stérile agitation de Bruxelles ne devait pas changer les opinions de ce perspicace dissecteur de consciences auquel s'applique si bien une de ses phrases : « Au lieu de vous demander combien vous avez de facultés, on pourrait vous poser cette question : par combien d'endroits pouvez-vous être blessé?... »
Il vécut cependant, grâce à ces contradictions étranges qui avaient causé les insuffisances de sa destinée littéraire. Le philosophe qui était en lui apercevait la misère des temps, et le moqueur en riait de ce rire implacable dont ses « mots » d'alors nous ont gardé l'écho persifleur : « Les coalisés, » disait-il, « ont toujours été en retard d'une armée, d'une u année et d'une idée... », et à son ami le banquier David Cappadoce-Pereira, auquel il adressait des lettres intimes que M. de Lescure publie le premier, il écrivait de Bruxelles : « Il y a assez de ridicule ici et assez d'infortune à Paris pour qu'on puisse rire d'un œil et pleurer de l'autre... » Cela fait songer à la jolie phrase du journal de Gavarni, qui fut, comme Rivarol, un élégant, comme lui un philosophe, comme lui un artiste à la fois célèbre et méconnu : « Mais les absents, mais les femmes absentes, les femmes qui voyagent, qui vous emportent l'âme par monts et par vaux, vous pleurent d'un œil et rient de l'autre d'être libres de vous ! ... » Cette définition de la dualité féminine eût ravi Rivarol, et il aurait pu se reconnaître dans le portrait. C'était lui tout entier, ces larmes et ce sourire, cette vision tragique, presque prophétique, et ce badinage à côté. On le vit bien quand il quitta Bruxelles pour Londres, la seconde escale de son voyage d'émigration, et qu'il s'y retrouva aussi hardi condottiere de conversation qu'aux beaux soirs de jeunesse, — à Hambourg pareillement, sa troisième escale, et à Berlin, sa dernière. — Et c'est bien de ce badinage qu'il mourut tout jeune encore, victime du
plaisir enfantin qu'il éprouvait, lui le grand écrivain, lui le profond politique, à souper en causant avec des convives transportés. Il a tout sacrifié à ce plaisir-là, et son œuvre littéraire et son œuvre politique, étranj^e prodigue qui aura dépensé ses plus belles heures à faire des ricochets sur Teau, avec des pièces d'or !
Représentez-vous le Rivarol de Hambourg et de Berlin, et ses journées. Il est couché dans son lit, très tard, le visage pâli par l'abus de la chambre close, et il tient salon, car ses admirateurs arrivent chez lui aussitôt qu'ils peuvent. A peine levé, il se met à table et il déjeune en causant. L'après-midi se passe à des promenades et à des visites, le soir à ce souper attendu par les fidèles, et toujours le conversationniste jette aux intelligences de ses auditeurs la pâture vivante de son prodigieux esprit. Il a un traité avec 1 éditeur Fauche, qui lui avance mille francs par mois sur un dictionnaire à publier bientôt. A peine s'il a pu prendre sur lui d écrire une partie de la préface. Il a une mission secrète du roi Louis XVIII auprès du roi de Prusse. Il n'a même pas été reçu à la cour, et il s'en console en parlant, avec sa verve accoutumée, dans nn cercle de femmes qui se disputent ses regards. Il est pourtant plus réfléchi qu'il ne l'a jamais été. Ses convictions se précisent d année en année. Il avait professé une sorte de sensualisme à la Gondillac, dans un des opuscules de sa jeunesse ; il aboutit maintenant à la morale religieuse. « Les philosophes, » disait-il, » sont plus anatomistes que médecins, ils dissèquent et ne guérissent point. >» Ses formules politi(|ues deviennent plus nettes et il médite un travail définitif sur le « corps social. • En même temps son goût littéraire achève de s'affiner. Ses jugements portent de plus en plus l'empreinte de cette décision qui impose la certitude. . . Que de motifs pour être économe de son temps et de ses forces ! Mais la volupté de la di>sipation était |)lus puissante. A souper ainsi tous les soirs, — pour causer. — Rivarol tua sa santé. 11 mourut en 1801, d une fièvre intestinale. Il avait été, pour tous ses compagnons d'émigration, la patrie, car il
en incarnait les dons les plus contrastés : le merveilleux bon sens et la frivolité coquette, l'élégance incomparable et la généreuse expansion. Il est demeuré cette patrie pour nous, qui Fentrevoyons derrière ses livres inachevés. C'est pour cela que nous devons une reconnaissance aux historiens qui nous permettent d'écarter le voile et de nous rapprocher de ce charmant et profond Français. Aucun ouvrage plus que celui de M. de Lescure n'aidera le lecteur à ce rapprochement délicieux.
Nos plus doux pèlerinages au pays des ombres ne sont pas ceux que nous accomplissons vers le souvenir des morts que nous avons connus et aimés. Il est si rare que nous puissions nous rendre la justice de leur avoir prodigué assez de tendresse, quand ils vivaient! Qui n'a éprouvé au contraire combien sont pures de cuisants regrets, combien exemptes d'amertume les promenades de l'imagination dans un passé plus lointain, auquel nous n'avons jamais été mêlés? Qui n'a goûté, par exemple, — j'entends parmi ceux dont la tête est demeurée capable d'un peu de fantaisie poétique, — des minutes d'une émotion délicieuse devant le portrait d'une des princesses du temps jadis, appendu à quelque mur d un musée? Gela est tout à la fois incertain comme le songe, mélancolique comme la pitié, caressant et léger comme une première pensée d'amour. Dans un éclair, on a la vision de 1 àme, inaccessible pour toujours, et qui s'est manifestée une fois par cette forme maintenant évanouie. Il y a ainsi dans une des salles du Palais-Rouge, à Gènes, une toile peinte par Van Dyck, et qui représente une marquise Paola lîrignole Sale, devant laquelle il semble impossible que le visiteur n'éprouve pas cette sorte d'ensorcellement. Mince et droite dans sa robe d'un
(1) A propos du livre de M. A. IJardolx : la comtesse Pauline Je Beaumont
vert presque noir, avec une torsade de perles dans ses cheveux sombres, elle tient entre ses doigts longs et blancs un œillet rouge, et ses yeux bruns luisent dans son fin visage d'une pâleur ambrée. On la regarde, et soudain on subit le charme d'énigme de cette beauté singulière. On est tout près de dire la phrase de Sénancourt, que Michelet cite avec des larmes au début d'un de ses livres : « 0 femme que j'aurais aimée !... » Il suffit encore, pour que cette rêverie indéterminée surgisse en nous, d'un mot rencontré dans un volume de mémoires ou de correspondance, — mot qui nous révèle toute une délicate et passionnée manière de sentir. Quand l'une des plus charmantes d'entre les femmes qui eurent leurs seize ans, — il y a cent ans, — la comtesse Pauline de Beaumont, comprit qu'elle allait mourir, elle voulut revoir Chateaubriand et elle se mit en route pour l'Italie où il se trouvait. Ils visitèrent la cascade de Terni. La malade fit un effort pour se lever de la voiture, puis elle se rassit et murmura : « Il faut laisser tomber les flots!... " Comment ne pas deviner, rien qu'à cette parole d'une résignation, si gracieuse dans sa forme et si désespérée cependant, tout ce qui fut l'incomparable attrait de cet esprit de femme?... Mais nous quittons le musée, nous fermons le livre, et notre attendrissement a bientôt fait de se dissiper. Si l'on veut citer des modèles accomplis de ces passions rétrospectives pour des fantômes qu'aucune magie ne saurait plus évoquer sous la lumière du jour, avec l'éclat de leur regard, l'harmonie de leur geste, la suavité de leur sourire, c'est parmi les historiens qu'il faut chercher. M. Cousin a présenté un exemple célèbre de cette sorte de mirage sentimental, et l'on sait que Mme de Longueville fut aussi vivante pour lui qu'elle avait pu l'être pour un de ses admirateurs du temps de la Fronde. On ne compte plus les amoureux de Marie Stuart et de Marie-Antoinette, les deux reines si belles et si imprudentes, si calomniées et si malheureuses. Sourie qui voudra de ces cristallisations posthumes auxquelles se livre la fantaisie des érudits! Un poète qui se connoissait en douleurs, cet Henri Heine dont V Intermezzo reste le plus ardent livre d'amour
de notre époque, disait dans ses derniers jours : « Je n ai jamais aimé que des statues et que des mortes... »
Elles ont été les plus heureuses inspiratrices de son génie, ces disparues auxquelles Henri Heine pensait si follement, puisqu elles lui ont fait écrire les pages du Tambour Legraiid, et les Réminiscences du Livre de Lazare. C'est qu en toute chose, poésie ou histoire, la sympathie est la grande méthode. Un écrivain distingué auquel nous devions déjà une remarquable étude sur la fin du xviir siècle, M. A. Bardoux vient de le prouver une fois de plus en nous donnant, précisément sur Mme de Beaumont, 1 amie de Chateaubriand, un essai d un charme tout à fait rare. Il semble bien qu'en composant cet ouvrage il ait cédé à un attrait analogue à celui que Mme de Longueville exerçait sur M. Cousin, tant il a mis de pitié, j allais dire de tendresse, à dessiner le profil de la frêle et fière jeune femme que ses amis appelaient l'hirondelle (1). C'est avec une émotion communicative qu il nous décrit : u sa bouche spirituelle, ses yeux profonds, fendus en amande, d'une suavité extraordinaire et à demi éteints par la langueur, sa longue chevelure, sa taille élégante et souple. » Et ailleurs, avec quelle mélancolie il nous la montre âgée de trente ans, au lendemain de la Révolution, toute brisée d'avoir vu son père, M. de Montmorin, massacré aux journées de septembre, sa
(1) C'était en effet riiiroiidelle île la légende païenne, celle qu'accompagne pour toujoui» le souvenir de la mort des «iens et du «an{; répandu. La Terreur avait tué toute «a famille, et, si elle avait voulu être heureuse, elle aurait entendu des voix d'outre-tombe lui soupirer, comme Itylus à i'rocné, dans le poème de langlais Suinhurne : « O liironilelle, ma sœur, ô douce et légère hirondelle, — pourquoi t'envoler, après le printemps, vers le Sud, — le Sud enchanté où ton creur habite? Est-ce <|ue le chagrin des vieux jours ne te suivra pas? — Esl-c-e (jue ta ch.inson ne s*arr«.-tera pas dans ta gorge? — As-tu oublie ce que je n'oublie pa»?... »
mère, sa sœur et son frère , guillotinés après un jugement hâtif : Les souffrances ont amaigri et pâli ce visage encadré par la coiffure à la mode du Directoire. Le châle est noué autour de la taille. Le regard noyé par les larmes est encore u adouci , » et M. Bardoux cite , comme pour son propre compte, ce mot d'un ami, le sensitif Joubert : » On n'aime pas impunément ces êtres fragiles qui semblent n'être retenus à la terre que par quelques liens prêts à se rompre. » Et il se reprend à peindre ce corps, souple et trop mince, où se réunissaient l'élégance d'une Florentine de la Renaissance et les grâces d'une patricienne. Il l'évoque de nouveau, irrésistible, <i quand elle passait, enveloppée d'un châle blanc, toute a mignonne avec la finesse de son allure, et comme éclairée « dans sa pâleur par l'éclat de ses yeux. » Ce lui est un honneur d'avoir recueilli, â travers beaucoup de papiers inédits, les preuves de la parfaite honnêteté politique du père de cette créature exquise, ce comte de Montmorin qui fut le premier ministre des affaires étrangères de la Révolution. C'est avec reconnaissance qu'il dénombre les preuves de l'amitié idéale dont ce même Joubert entourait l'isolée. Il y a presque de la jalousie dans le récit qu'il fait de la retraite à Savigny. Pauline de Beaumont avait loué une petite maison de campagne dans ce village. Elle y amena Chateaubriand, qui séjourna plus de six mois auprès d'elle, à refondre le Génie du christianisme dont son hôtesse copiait de sa main les citations. «Heureux, » s'écrie l'historien, « heureux l'artiste qui peut inspirer à une femme spirituelle et intimidée de pareilles sollicitudes! » Longuement, douloureusement, il marque les étapes du suprême voyage de la mourante, en train d'aller, contre toute prudence humaine, du mont Dore â Rome afin d'entendre encore la voix de René. Il a lui-même accompli le pèlerinage de Rome pour visiter dans l'église de Saint-Louis le tombeau de Pauline. « 11 nous semblait, » dit-il, u qu'après nous être incliné sur ses cendres, nous serions plus digne de parler d'elle. » Il a contemplé le bas-relief dont M. Bertin avait fourni le délicat motif : Pauline de Beaumont est couchée sur son lit et montre
d'une main les portraits des siens, au-dessous desquels est gravé le mot de Rachel : Quia non suntl — C'est parce qu'ils ne sont plus que je m'en vais du monde. — Ce livre aussi ressemble à ce bas-relief funéraire par la poétique mélancolie dont il est empreint et par la profonde intelligence de la destinée malheureuse à laquelle il est consacré. Mais, comme il est, en même temps que 1 œuvre d'un historien, celle d iwi moraliste, il ne se contente pas d'évoquer une charmante image, il soulève à l'occasion de l'amie de Chateaubriand bien des problèmes de psvchologie féminine et sociale. Ce sont quelques-uns de ces problèmes que nous voudrions au moins indiquer dans ce qu'ils ont de presque contemporain. Il y a dans la physionomie spéciale du salon de Mme de Beaumont, dans la nature de son influence sur le talent de l'auteur des Martyrs et sur la nuance de son amitié avec Joubert de quoi fournir texte à bien des réflexions. Voici, me semble-t-il, celles qui se présentent tout d'abord.
C'est aux environs de 1800, que Mme de Beaumont, installée dans un appartement de la rue Neuve-du-Luxembourg, dont les fenêtres ouvraient sur le jardin du ministère de la Justice, commença de réunir habituellement autour d elle et ses amies et ses amis. Là venaient presque tous les soirs Mmes de Pastoret, de Levis et de Vintimille; là aussi M. Joubert et M. Pasquier, M. de Fontanes et M. Mole. Plus tard, ce fut le tour de M. de Chèncdollè et celui de M. de Bonald. M. Guéncau de Mussy était encore un des fidèles. Mme de Staël apparaissait par intervalles, et, j'ai gardé le nom plus glorieux pour le dernier, c'est là que Chateaubriand connut les premiers enivrements du génie reconnu. Tous ceux qui ont traversé ce petit monde en ont gardé un souvenir qui ne
s'est jamais effacé. Sans cloute, la grâce aérienne de la maîtresse de la maison entrait pour quelque chose dans cet enchantement. Joubert la comparait à ces figures d'Herculanum " qui coulent sans bruit dans les airs v . Cette grâce seule n'eût pas suffi. Pauline de Beaumont pouvait bien, comme toutes les femmes spirituelles et fines, présider un salon avec art; elle ne pouvait pas créer une société. 11 lui fallait accepter celle que Tépoque lui imposait. Il se rencontra, par un étrange et heureux hasard, que cette société retenait de la génération précédente ses plus précieuses qualités, sans aucun des odieux défauts que nous pouvons constater aujourd'hui dans la vie de salon, telle que la pratique notre monde, à cent ans de la Révolution. Le malheur des salons du wuf siècle résidait en ceci surtout qu'ils étaient comme situés en dehors de l'atmosphère humaine. Les hommes et les femmes s'y mouvaient à travers les fantaisies cérébrales, sans vision aucune de la réalité quotidienne et douloureuse. Où auraient-ils appris que la lutte pour la vie gouverne l'humanité, eux qui allaient et venaient parmi le luxe effréné, les privilèges exorbitants, les mœurs légères et les idées abstraites? Singulier moment, et d'une sensibilité si artificielle que même l'animalisme du désir s'y faisait joli et rieur! C'est peut-être la seule fois, depuis qu'il y a des créatures humaines et qui aiment, que la moquerie s'est associée à la volupté. Aussi rencontrait-on dans les âmes de ce temps-là, presque toujours un fond de sécheresse. Vraisemblablement la conversation d'alors était comme celle de Rivarol, un feu d'artifice tiré sur l'eau, — quelque chose de pétillant, d'étincelant, de rayonnant au regard, et puis, pour finir, la froideur glacée. Certes, avec toutes ses infériorités de race et d'élégance, la société de nos jours possède en plus que celle-là un sentiment du sérieux de l'existence, et parmi ceux qui font métier de causer, on n'en trouverait pas un peut-être qui n'ait connu par lui-même combien il est dur de vivre parfois et combien amer. Il suffit de comparer l'esprit des comédies d'il y a cent ans à l'esprit de notre théâtre actuel pour mesurer la distance franchie. Mais aussi les tem-
pêtes politiques et sociales qui ont passé sur notre France nous ont rendus presque incapables de manier les idées avec la parfaite indépendance qui fut Tétourderie charmante de nos aïeux. Si dix personnes sont réunies à Theure présente autour d'une table, et que 1 on pose devant elles une thèse de philosophie générale, combien discuteront les doctrines sans apercevoir leur conséquence immédiate et pratique ? Nous savons trop bien que les hypothèse abstraites sur la religion, sur la politique, sur les lettres mêmes, ont un retentissement prolongé dans Tordre des faits, et si c'est là une disposition moins imprudente, c'est aussi de quoi empêcher le libre courant de la causerie. Ajoutez à cela que la mêlée démocratique, en confondant les classes et en détruisant les traditions, a tendu à 1 excès les conflits des amours-propres. La plupart des hommes abordaient jadis la vie mondaine avec une situation toute faite. La plupart des hommes, aujourd hui, y arrivent avec un cortège de prétentions à imposer. Ainsi se trouve supprimée du coup la facilité insouciante et heureuse des rapports. La société du xvm" siècle était superficielle, légère et gaie. La nôtre a pour suprême défaut d être troublée, calculatrice et incohérente. Les aimables exceptions qu il est loisible à chacun de citer au gré de son expérience propre, sont dues à des influences personnelles et passagères. Elles ne sauraient infirmer la vérité presque banale de ces quelques remarques, faites à mainte reprise par tous les observateurs réfléchis des deux époques.
Les circonstances permettaient qu'à Iheure même où Mme de lieaumont ouvrait son salon de la rue Ncuve-du-Luxembourg, les survivants du xvm' siècle eussent encore tous les bénéfices de la société de l ancien régime sans trop en subir les inconvénients. De leur jeunesse ils avaient gardé le goût des idées générales sans lequel la causerie dégénère en médisance mesquine ou en bavardage futile. D autre part, les traditions étaient intactes, et le ton, cet élément essentiel et indéfinissable de toute réunion mondaine, ne s'était pas corrompu. A ces vertus de salon venait s adjoindre un sentiment Critique. — JI. 4
que les contemporains du duc de Richelieu et du second Lauzun n'avaient pas soupçonné, celui des besoins de la vie morale. C'est le bienfait des grands malheurs qu'ils laissent derrière eux, dans l'âme qu'ils ont éprouvée, pour peu qu'elle soit d'une trempe distinguée, un goût du sérieux et une entente de la profondeur. Une femme du monde, qui avait traversé, comme Mme de Beaumont, des journées sinistres et pleuré de certaines larmes, ne devait plus se contenter des amusements légers de l'esprit et du cœur où elle se serait complue auparavant. Elle ne pouvait pas aimer ses amis de la façon superficielle et détachée qui avait été celle de ses devancières dans l'art de diriger un tournoi de causerie. Elle comprenait le prix unique des affections vraies, pour avoir éprouvé d'une manière terrible combien la solitude soudaine est cruelle. La rapidité foudroyante avec laquelle lui avaient été enlevés tous les siens, lui enseignait à ne rien négliger des tendresses qu'elle pouvait inspirer et garder encore. Une loi de notre nature, dans laquelle un La Rochefoucauld reconnaîtrait un détour caché de notre égoïsme, veut que la vision de la brièveté de nos joies en relève singulièrement la douceur. C'est là une observation que les épicuriens, ces habiles psychologues du plaisir, ont traduite et interprétée sous bien des formes. Mme de Beaumont et ses amis furent la preuve qu'il y a dans ce sentiment de quoi produire des résultats d'une haute valeur morale. Ces échappés du redouté naufrage avaient appris à ne rien laisser perdre de l'irréparable trésor des sympathies. Leurs effusions n étaient plus seulement spirituelles. Un peu de sentimentalisme commençait de s'y mêler. Le style même dont ils s'écrivaient se teintait d'une couleur où nous reconnaissons aujourd'hui la trace de la métamorphose d'imagination qui aboutit plus tard à l'Idéal romantique. Si Pauline de Beaumont exerça un empire de séduction très particulier sur tout son groupe, c'est qu'elle incarna mieux que personne les tendances ondoyantes et mélangées de ce moment fugitif, elle qui par tant de points était demeurée la grande dame du xvm* siècle, et qui cependant avait la prescience obscure et le
souhait d'une sensibilité nouvelle, au point de dire : « Les u phrases de M. de Chateaubriand me font éprouver une « espèce de frémissement d amour, elles jouent du clavecin « sur toutes mes fibres. »
C'est ici le lieu de remarquer, par cet exemple illustre, quelle bienfaisante influence une femme de haute race peut exercer sur le développement du génie d un artiste qui s ignore à demi. On s'est moqué souvent, et non sans raison, de ce que l'on a nommé assez irrévérencieusement la littérature pour dames. Mais, s il est inévitable qu'un écrivain qui ne travaille que pour les femmes, tombe dans la mignardise, l'afféterie et la misérable élégance, c'est une mauvaise condition en revanche de mépriser tout à fait leur jugement. Si Ton voulait, par exemple, résumer d'un trait les insuffisances de certains romans et de certains recueils de vers à notre époque, — j'entends des plus célèbres, — on reconnaîtrait (ju'il a manqué à leurs auteurs d'avoir vécu dans l'atmosphère d idées fines et de sentiments délicats que répand autour d elle une femme véritablement affinée et fière. Le tendre esprit féminin est, moins que le nôtre, capable de l'extrême logique et des fortes conceptions. 11 possède à un degré supérieur le sens de l'exquis, l'entente de la nuance, et comme un goût inné de ce (jui fait la partie rare d'un talent. Les femmes ont, en outre, cette chance heureuse, quand leur àme est un peu hardie et subtile, de faire leur éducation beaucoup plus par elles-mêmes que par les livres. Leur vision du monde est alors directe, personnelle et neuve. Aussi les formes inédites de la littérature trouvent en elles des adeptes moins prévenues <juc iK' ^ont la plu[)art des hommes. Llles sont plus capables de s'affranchir des doctrines étroites et des convcutious de la
rhétorique. Lorsque Chateaubriand revint d'exil, ses amis : Joubert, Fontanes et les autres, l'encouragèrent. Aucun ne lui donna la mesure de son éloquence comme faisait le frisson de Pauline de Beaumont sous sa parole. Cette âme était la flûte de cristal fragile sur laquelle il essayait ses mélodies inédites, qui devaient faire pleurer d'admiration tant de beaux yeux. Sans qu'il s'en doutât, il apprenait d'elle à dessiner des images à la ressemblance de son cœur à elle, qui valait mieux que toutes ces images. Si Ton voulait ainsi analyser les lois d'éclosion mystérieuse de cette magique plante qui est le talent, comme on s'étonnerait de la part d'influence exercée par d'autres êtres qui n'ont jamais songé à conquérir le don glorieux d'exprimer ! Qui enlèverait du miel composé par le génie de l'auteur de René le parfum pris à l'âme de sa sœur, à celle de Pauline, — lys frémissants et si vite fanés, — risquerait de faire évaporer le plus délicat arôme du divin mélange.
Chateaubriand s'est-il rendu bien compte de ce qu'il devait à ces nobles et gracieux esprits de femmes? A coup sùr^, il a dans ses Mémoires une phrase bien égoïste sur Pauline, et qui détonne singulièrement lorsque l'on vient de lire le livre de M. Bardoux : « Quand je la connus, » dit-il, « elle était déjà » frappée de mort. Je me consacrai à ses douleurs. » Elle n'était pas morte depuis six mois qu'elle était remplacée dans son cœur. Il s'en est excusé en écrivant une phrase éloquente sur « l'indigence de notre nature » . Nul plus que lui n'a su pratiquer cet art des aveux qui sauve nos faiblessses par la magnificence de leur ostentation. Une autre personne demeura plus fidèle au culte de la morte. Ce fut Joubert. Celui-là ne se consola jamais. 11 continua, chaque année, de consacrer un mois à cette religion pieuse, au souvenir de celle qui avait donné à un autre qu'à lui le meilleur d'elle-même. Joubert n'était pourtant qu'un ami, mais peut-être, pour goûter pleinement le charme intime d'une femme, le mieux est-il de se trouver auprès d'elle à l'abri de la passion inspirée ou ressentie. II y a un duel dans presque tous les amours, et il arrive le
plus souvent qu'on a été ou le bourreau ou la victime, — 1 un et l'autre parfois, — de celle qui nous fut unie par d autres sentiments que ceux de l'amitié. Quand Pauline de Beaumont mourut à Rome, elle ne put se retenir d avouer à Chateaubriand qu elle ne s'était pas sentie aimée par lui. Les protestations dans lesquelles il enveloppa l'agonisante l'aidèrent à mourir, c'est lui qui nous le raconte, « désespérée et ravie » . Il n'en avait pas moins vu sai(jner la plaie de ce cœur malade, et une plaie ouverte par lui. C'était de quoi ne jamais songer à la pauvre femme sans un secret remords. Joubert, au contraire, n'avait gardé de l'ensevelie de Rome que des souvenirs d'une pure, d'une suave poésie. 11 avait été le consolateur des maux causés par un autre et qu'il avait devinés, — rôle romanesque et tendre pour lequel était si naturellement fait ce songeur qui n'était qu'un esprit. M. Bardoux, à la dernière page et dans une phrase touchante, nous montre René agenouillé devant le tombeau de Pauline > et la suppliant, comme dans Pépitaphe grecque, de ne pas boire, chez les morts, à la coupe qui fait oublier » . Il n'est pas sur que dans ie secret de sa pensée le grand écrivain, qui avait eu linvolontaire mais terrible tort de ne pas assez aimer son amie, ne formulât pas précisément le vœu contraire et qu'il ne murmurât pas à l'ombre plaintive le conseil d'aller au fleuve sacré, afin de se guérir à jamais, tandis que Joubert eût certainement dit, avec le Grec ancien : « C'est ici le monument de notre amitié; — la pierre est petite, notre amitié fut grande. — Je t'aimerai toujours... et toi, s'il t'est permis, au milieu des morts, — pour moi du moins, ne goûte pas à Peau du Léthé! '»
Les œuvres d'Alfred de Vigny achèvent de paraître dans la petite bibliothèque elzévirienne publiées par la maison Lemerre. Après les poésies, après les romans, voici le Journal d'un poète, ce précieux recueil de pensées intimes, choisies, avec un tact irréprochable, dans les papiers de l'écrivain mort, par M. Louis Ratisbonne. L'occasion est bonne à la critique pour revenir une fois encore sur l'auteur de Moïse, d'Éloa, de La Maison du berger, de La Mort du loup et de La Colère de Samson, poèmes d'une beauté inaltérée, et qui brillent, dans notre ciel littéraire d'aujourd'hui, avec une douce clarté de lointaines étoiles. La gloire de Vigny n'a-t-eHe pas, elle aussi, un charme d'étoile par son éclat discret, son mystère, sa hauteur sereine et sa pureté? Plusieurs poètes lui sont supérieurs par la puissance, et plusieurs par la renommée. Aucun ne l'égale en aristocratie. Il fut, par essence, un génie rare. Mais| ce don de la rareté, dangereux autant que séduisant, ne dégénéra pas chez lui en manière. Le scrupule moral le protégea contre cet excès de ses qualités. 11 dit quelque part dans son Journal : « Le malheur des écrivains est qu'ils s'embarrassent peu de dire vrai, pourvu qu'ils disent. // est temps de ne chercher les paroles que dans sa conscience... » La phrase que j'ai soulignée pourrait servir d'épigraphe à toutes
(1) A propos d'une réimpression des œuvres complètes d'Alfred de Vigny (1885).
les parties de son œuvre. Il y a {jajjné de doubler son aristocratie native d'une étoffe vivante d'humanité. Cette poésie d'une forme rare se trouve ne pas être un travail d'exception et de byzantinisme. Je voudrais essayer de montrer, en m'en tenant aux cinq morceaux dont j'ai cité les titres, en quoi ces œuvres d'un art raffiné traduisent quelques-unes des profondes aspirations de l'àme contemporaine. Ce n'est pas que les autres poèmes d'Alfred de Vigny n'abondent en fra^jments magnifiques, comme ses livres de prose en pages très distinguées. Mais les cinq poèmes dont je parle sont la portion la plus nécessaire, la plus inévitable de ses ouvrages, et ils suffisent à évoquer en ses maîtresses lignes cette physionomie d'un des plus nobles artistes qui aient vécu parmi nous.
Pour se représenter quelles influences ont concouru à former dans Alfred de Vigny le je ne sais quoi de presque inexprimable qui fait la personne et dont s'empreint tout 1 Vruvrc d'un écrivain, ensemble et détails, volume par volume, page par page, il suffit de lire, d'abord dans le Journal d'un poêle, la partie datée de 1847 et qu il a intitulée : Fragment de Mémoires, puis, dans Sei'vitude et Grandeur militaires, le chapitre du début : u Pourquoi j'ai rassemblé ces souvenirs. " Il était le descendant d une vieille famille provinciale dans laquelle s'était conservée une tradition de féodalité guerrière : » François de Vigny, mon trisaïeul, son fils Etienne de Vigny et Jean de Vigny ensuite, et après, Guy de Vigny, enfin Léon de Vigny, mon père, avaient vécu paisiblement, et sans ambition, dans leurs terres d'Emmerville, Monchervillo et autres lieux, chassant le loup, se mariant et créant des enfants, après avoir poussé leur service militaire jusqu'au grade de capitaine, où ils s arrêtaient pour se retirer chez eux
avec la croix de Saint-Louis, selon la vieille coutume de la noblesse de province. » Le dernier de ces gentilshommessoldats, le père du poète, avait fait campagne contre le grand Frédéric. 11 racontait à l'enfant l'héroïque frivolité des armées d'alors, les élégances martiales du roi de Prusse, si pareil à César dans son mélange de réalisme foncier et d'insouciance apparente. — Ne s'amusait-il pas à jouer de la flûte dans sa tente, le soir d'une bataille gagnée? — Le descendant des Vigny s'initiait ainsi à cette poésie de la guerre au xviii" siècle qui se retrouve dans les pages fringantes du prince de Ligne. Même le courage, en ces temps heureux, se faisait léger et coquet, pimpant et enrubanné. Cette poésie de la guerre n'était pas seulement dans les discours que le futur écrivain de Servitude et Grandeur, à peine aussi haut qu'un mousqueton, écoutait de toutes ses oreilles et de tout son esprit. Sur l'Europe, d'après 1800, flottait une vapeur de poudre, grisante et traversée de cris de victoire. Alfred de Vigny était né en 1797, et sa première jeunesse s'écoula, comme toutes les jeunesses de ce début de siècle, dans la vision de l'homme qui remplissait alors l'horizon avec ses maréchaux et sa grande armée. L'étrange atmosphère de féerie presque orientale, dans laquelle Napoléon enveloppa la France et le monde, exerça sur l'imagination des enfants de cette époque une ineffaçable influence. Victor Hugo et Balzac en sont deux vivantes preuves. Aux premières pages de la Confession, Alfred de Musset a dit magnifiquement les extases et les déceptions de cet enthousiasme, comme Michelet dans ses Mémoires a révélé le contre-coup que cet enthousiasme éveillait, par réaction, dans les jeunes cœurs rebelles à l'Idole. Bonaparte, cet énigmatique et prestigieux magicien de gloire, a conservé jusqu'à nos jours le privilège de passionner. Il est ou trop aimé ou trop haï. De son vivant il était le dieu de la bataille, et, par lui, la sanglante religion de la guerre recrutait des fidèles d'un bout à l'autre du vieux monde. Alfred de Vigny, attiré déjà du côté des armes par les souvenirs de sa famille, subit, lui aussi, la fascination commune
Seulement ses dix-huit ans sonnaient au moment même où Bonaparte s'abimait dans le désastre final. — ^Ni'importe, personne à cet époque ne croyait à une paix durable, et le futur écrivain se fit lieutenant de cavalerie.
« Ce ne fut que très tard que je m'aperçus que mes services n'étaient qu'une lonjjue méprise et que j'avais porté dans une vie toute active une nature toute contemplative...» Cette phrase très simple de Sei^ntude et Grandeur explique et résume le drame secret qui fut celui de la jeunesse du poète. Le contraste était trop fort entre ce métier, choisi d'avance par un aveugle enthousiasme de tête, et cette nature de sonjjeur. Ceux qui sont nés pour penser sur la vie, au lieu de vivre, ne seront jamais des hommes d'action, quand même le spectre d'un père assassiné leur apparaîtrait sur la terrasse d'EIseneur. Vigny avouait lui-même cette infirmité de son être intime, lorsqu'il constatait dans son Journal l'envahissement continu de la méditation intérieure. » Ce qui se fait et ce qui se dit par moi ou par les autres m'a toujours été trop peu important. Dans le moment même de 1 action et de la parole, je suis ailleurs, je pense à autre chose. Ce qui se rave est tout pour moi. » Avec une disposition pareille, les promiscuités et les duretés de son existence de garnison ne pouvaient qu'exaspérer en lui au plus haut degré ce sentiment de la solitude morale auquel les rêveurs sont déjà par nature trop enclins ! C'est ainsi que peu à peu ce métier de la guerre lui devint non plus une occasion d'agir, mais un prétexte à réfléchir. Il en supportait les servitudes, il en devina les grandeurs, — servitudes et grandeurs qui se résolurent en une sorte de stoïcisme très personnel, très particulier, et précisément, c'est par ce stoïcisme que Vigny se trouve être un représentant admirable de ceux qui comme lui, pour des raisons de tous ordres, ont eu à souffrir de la solitude de l'âme. Gomme le roi de la légende antique changeait en or les objets que touchaient ses doigts ensorcelés, une sorte d'alchimie de songe permet au poète de transformer en un métal précieux et en une matière sublimée les plus menus événements de la vie.
C'est ainsi que de la mélancolie d'un officier artiste, Alfred de Vigny fit sortir d'admirables fragments d'épopée morale.
La solitude de l'âme, — n'est-ce pas le thème unique des poèmes que j'ai choisis dans l'œuvre de Vigny, suivant ainsi le goût de presque tous les lecteurs du poète? Considérez, en effet, quelle plainte se dégage de ces vers, d'une si intense ardeur dans leur nudité, — car la phrase d'Alfred de Vigny, pensive et pure jusqu'à paraître entièrement spiritualisée, ignore les surcharges de couleur. — Le premier. Moïse, qu'est-ce autre chose que la solitude de l'âme dans le travail et dans le génie ? Ce gémissement du prophète que sa grandeur sépare des autres hommes, c'est le gémissement aussi de tout être emprisonné dans un incommunicable Idéal. « Ah ! Seigneur » , s'écrie le sublime ouvrier qui n'a pas, qui ne peut pas avoir de compagnon dans sa tâche mystique, — pas plus qu'aucun de nous n'en saurait avoir dans le silencieux effort vers la réalisation de ses songes. « Ah! Seigneur...
« Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire
«« Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre... >»
Eloa, c'est la solitude de l'âme dans le plus tendre des sentiments, le plus capable, semble-t-il, de fondre les cœurs les uns dans les autres, la pitié. Vainement cette plaintive, cette caressante pitié se prodigue-t-elle jusqu'à l'entier sacrifice de la personne, elle est impuissante à transformer une autre personne et à la pénétrer. Eloa descend jusqu'à l'abîme et demande à celui qu'elle a voulu consoler au prix de son salut éternel :
« Seras-tu plus heureux du moins? Es-tu content? »
€t l'autre répond par ce cri qui termine le poème sur un infini de douleur :
" Plus triste (jue jamais... »
La Mort du Loup, c'est la solitude de Tâme dans le malheur, comme la Maison du berger raconte la solitude de Ta me dans le bonheur, — devant la nature aveugle, sourde et muette, qui ne sait rien de nos désastres ni de nos félicités, en sorte qu'il est puéril éjjalement de la maudire et de la bénir, de 1 insulter et de Tadorer :
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse, Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse.
Enfin, la Colère de Samson, cette imprécation sublime qui {jronde au fond de toutes nos mémoires, c'est la solitude de l'âme dans l'amour.
Près de ce compngnon dont le cœur n'est pas sûr : La femme, enfant malade et douze fois impur.
Sous des symboles qui vont ainsi d'une extrémité à l'autre des âges et des temps bibliques jusqu'à nos jours, Vigny n'a donc chanté qu'une misère, celle de la Psyché abandonnée qui cherche en vain avec qui échanger son secret, exilée immortelle que ses sœurs méconnaissent, sur une terre qui ne sera jamais sa patrie.
Cette émotion qui sert d'élément premier et comme de substance morale aux poèmes principaux d Alfred de Vigny se trouve correspondre à l'un des caractères les plus marqués de notre siècle finissant. De là résulte cette intensité de leur retentissement dans le ccrur de beaucoup d'entre nous. De tous les maux de notre âge d'angoisse, l'un des plus douloureux n'estil pas justement cette solitude morale où vivent tant de personnes aujourd hui .' Ne peut-on dire que c'est le sort non pas de tel ou de tel individu, mais de Ihomme moderne luimême? 8i l'on considère cet homme moderne du point de vue religieux, on trouve que le plus souvent il est seul parce qu'il n'a plus d'Eglise, qu'il ne fait plus partie d'une commu-
60 ÉTUDES ET POTITRAITS
nion. Aucun autel nouveau ne se dresse en face de l'autel déserté. Que sera-ce du point de vue social? Les traditions ont été détruites qui dans le présent faisaient survivre le passé, qui donnaient aux fils, comme compagne invisible et toujours présente, la bonne volonté des pères. La vaste marée démocratique roule dans ses vagues les débris des anciens foyers, et chacun lutte pour son compte parmi les larges ondes qui vont et qui viennent, balayant le sol de l'antique Europe. Que sera-ce encore du point de vue métaphysique ? Voici que l'homme moderne a cessé d'avoir cette notion du déisme , dogme consolateur où se réfugiaient les contemporains de Voltaire et de Rousseau. Esclaves de la conception scientifique de l'univers, nous ne pouvons pas nous représenter autrement qu'à l'état d'inconnaissable le fond ténébreux sur lequel se détache le songe, peut-être inutile, de notre pauvre vie. Où le retrouver, ce Dieu personnel, ce Père qui était aux cieux, le seul être avec qui l'âme pût engager le dialogue immortel du repentir et du pardon? Ils sont noirs et fermés, les cieux, pour l'âme qui a perdu la foi, et elle se sent seule, d'autant plus seule qu'elle se souvient d'avoir été aimée, d'avoir senti qu'elle était aimée infiniment. Gomme le saint Jean de la céleste Gène, elle se penche, cherchant une épaule où reposer le poids de ses pensées, et, ne la trouvant pas, ses larmes coulent, intarissables.
Ges larmes de nostalgie et de désespoir mouillent les pages des poèmes d'Alfred de Vigny. Mieux qu'aucun autre il a rendu cette double angoisse de tant de négateurs de notre époque : l'angoisse que leur infligent la vision de l'universel néant et le besoin de l'universel amour, le sentiment de l'absolue, de l'implacable nécessité, et l'appétit insatiable de la justice. De là, résulte la sorte de stoïcisme que nul n'a su traduire comme ce poète, le stoïcisme héroïque et tendre d'un vaincu qui ne crie pas à la douleur : — « Tu n'es pas un mal » , mais qui lui soupire : — « Tu es un mal, et à cause de cela, je t'aime, parce que souffrir, c'est se distinguer de cet insensible monde, c'est donner tort à cette nature qui nous a
ALFRED DE VIGNY 6i
fait sortir d'elle capables de la juger et de la condamner. Dans les projets de poèmes que Vigny a laissés derrrière lui, il s'en trouvait un intitulé le Jugement dernier, u Ce sera ce jour-là que Dieu viendra se justifier devant toutes les âmes et devant ce qui est vie... > Se justifier, c'est-à-dire montrer qu'il y a une correspondance entre les exigences de notre âme et la nature, que cette âme, par suite, n'est pas seule... Les bergers de la fable coupaient au bord d un lac le roseau où ils taillaient leur flûte; on dirait que Vigny a coupé, lui, pour moduler ses mélodies plaintives, un roseau pensant, — comme celui dont parle Pascal, — et quoi d'étonnant si notre cœur défaille à écouter le soupir idéal que son souffle ariache à cet instrument de rêve ?
Si l'auteur de Moïse et d'Eloa n'avait été que le poète philosophique dont j'ai essayé de caractériser l'inspiration, certes, il serait très grand, il ne serait pas complet. Le problème de la solitude de l'âme a pour suite nécessaire le problème de l'amour, et Alfred de Vigny Ta si bien compris que deux de ses plus belles œuvres : la Maison du Benjcr et la Colère de Sanison, unissent ces deux données l'une à l'autre. Ces deux poèmes manifestent une conception du type féminin, si passionnée à la fois et si intellectuelle, si originale et en même temps si humaine, qu'elle n'a pas été surpassée. D'autres poètes ont aimé, souffert de leur amour et chanté leur souffrance. Alfred de Musset a jeté un cri d agonie qui nous trouble encore. Seulement il a subi la passion sans la penser, si 1 on peut dire. Ses vers laissent deviner des femmes diverses; il n'a pas eu, semble-t-il, une vision supérieure de la femme et de l'amour. Lamartine, lui, a confondu 1 amour avec Icnthousiasme. La femme qu'il célèbre eu ses strophes
merveilleuses ne lui est qu'une occasion d'hosannahs. 11 était SI profondément religieux que tout chez lui tournait à la piete, même le plaisir. Qu'est-ce que le Lac, sinon la paraphrase du discours des impies dans l'Écriture : „ Couronnons-nous de roses avant qu'elles ne soient flétries ^ „ Que disent d'autre les païens illustres, un Catulle et un Horace' Mais cette paraphrase s'orchestre eu hymne, et ces variations sur un thème de Catulle et d'Horace accompagnées par l'oij^ue .mmense de ce génie chrétien prennent des sonorités grandioses de plain-chant. Les stances d'amour de Victor Hu^o ne sont qu'une effusion lyrique, une ode enivrée tour à tour et sentimentale, mais rien qu'une ode, un cri dans un assaut de visions. Il ne s'en dégage pas une idée de la femme et de 1 amour, tandis que cette idée apparaît au-dessus de la Maison du Berger et de la Colère de Samson, comme les idées dont parle Platon, flottent au-dessus de notre monde, qui leur emprunte et sa force et sa vie.
Le sujet du premier de ces poèmes est indiqué par son titre même. C'est une invitation au voyage adressée par le poète à une femme qu'il appelle du nom symbolique d'Éva, et qu'il convie à s'enfuir avec lui au loin :
Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger, Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altiè're. Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta divine faute. Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute, J'y roulerai pour toi la maison du berger...
Et la femme évoquée ainsi dans ce paysage en devient l'âme réelle, la seule raison d'exister pour ce décor de nature, destine uniquement à servir de cadre à sa beauté :
Viens donc, le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole Qui t entoure d'azur, t'cclaiie et te défend. La montagne est ton temple et le bois ta coupole ^ L oiseau n'est sur sa fleur balancé par le vent.
Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire. La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfanl...
A cette élévation extatique vers la femme considérée comme Têtre de qui émane toute beauté, en qui s'incarne toute douceur, à ce culte tremblant qui fait dire au poète :
Eva, j'aimerai tout dans les choses créées, Je les contemplerai dans ton regard rêveur,
reconnaissez-vous le sentiment de 1 amour tel qu il dérive du moyen-âge? Nos brûlantes ambitions de spiritualité, nos tendresses imaginatives trouvaient de quoi se dépenser autrefois dans l'adoration de la Madone. Nous avons pu, en nos jours de négation, perdre la foi de jadis dans la mère de Dieu, dans la créature céleste en qui s'incorporait sous une forme purifiée le doux esprit féminin. Mais la croyance chassée de notre intellect survit dans notre sensibilité. Chez Edgar Poe, chez Baudelaire, chez d'autres poètes encore qui furent des curieux de la vie spirituelle, on retrouve cette vision de la femme, parée pour une heure de l'idéalité de la Vierge sainte. Aucun n'a eu les agenouillements, les effusions de tendre rêverie qui se manifestent dans la Maison du Berger. Aucun n'a su, comme Vigny, mélanger à cette ferveur d'amour exalté la sensation amère que l'objet de cette ferveur n'est pas 1 incorruptible et surnaturelle Marie, mais bien une créature de chair, fragile et périssable, dont la beauté va s'évanouir dans la vieillesse et dans la mort.
Aimons ce que jamais on ne verra deux fois,
s'écrie le poète, et il reprend :
Ah! (jui verra deux fois la grâce et ta tt-ndrcssc, An[',e ilouv et plaintif (jui parle en soupirant '.''
Oui, elle est promise à la mortel il l'en aime davantage de ne faire ({ue passer, — que passer, comme tant d'autres (jui furent, elles aussi, une heure durant, le visible Idéal :
Nous marcherons tous deux, ne laissant que notre ombre Sur celte terre ingrate où les morts ont passé.
Et quelle signification tragicjue cela donne aux derniers vers qui montrent la bien-aiméc,
Pleurant comme Diane au bord de ses fontaines Son amour taciturne et toujours menacé...
Toujours menacé, par la nature d'abord, par la vie, par les haines des autres hommes, et, danger pire, hélas! parle cœur même de celui dont elle est aimée. Tournez quelques pages du recueil et lisez maintenant la Colère de Samso?i, qui sert de contraste à la Maison du Berger. Tel, sur les murs d'une chapelle itahenne, un crucifiement fait opposition à quelque heureuse scène de gloire religieuse : nativité, visite des rois mages, agenouillement de fange qui dit : Ave, son lys entre les doigts. Oui, de sa religion envers la Madone, fhomme moderne a gardé un besoin d'entourer d'un culte le doux esprit féminin; mais aussi de ses coupables expériences, de ses curiosités criminelles, de ses réflexions de psychologie et de physiologie, il a pris la défiance de cet esprit si décevant dans sa douceur, si meurtrier dans ses trahisons :
Car, plus ou moins, la femme est toujours Dalila.
Qu'elle est impressive et simple, cette vision du Samson biblique! — Une tente est dressée dans le désert. Le héros v rêve, ayant sur ses genoux la tête si belle de la maîtresse qui doit le vendre pour la quatrième fois. Il le sait, et il commence à se lamenter :
Une lutte éternelle, en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre, en présence de Dieu, Entre la bonté d'homme et la ruse de femme, Car la femme est un être impur de corps et d'àme.
Ah! l'éloquente plainte et dans laquelle se résument les invectives les plus dures de Schopenhauer à l'égard des femmes, comme les amertumes éparses dans les comédies d'un Dumas, comme les réquisitoires dirigés par Tolstoï et les plus récents pessimistes contre l'amour et ses animalités natives ! Et quels vers que ceux où l'implacable poète lance à l'avenir cette prophétie sinistre :
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La femme aura Gomorrhe et l'homme aura Sodome;
El, 8e jetant de loin un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de leur côté.
Mais plus encore que cette éloquence et que cette colère, ce qu'il y a d'incomparable dans ce poème, c'est sa douleur, c'est le suintement de la plaie intime qui le colore de sang. Quelle plaie? La plus inguérissable, celle du cœur qui, ne pouvant plus jamais croire tout à fait, ne peut cependant se .^ruérir d'aimer, et qui s'abandonne aux trahisons possibles, par désespoir d'avoir à les combattre :
Mais enlin je suis las, j'ai l'âme si pesante
Que mon corps gigantcs({ue et ma tète puissante
Qui soutiennent le poids des colonnes d'airain,
Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.
Toujours voir serpenter la vipère dorée
Qui se tord dans sa fange cl s'y croit ignorée!...
Comment sortir de cette affreuse lutte contre l'être aimé, — où il est si honteux d'être vainqueur, si on l'est par la ruse, et trop douloureux, si c'est par le pardon, — autrement qu'en s'en allant d'un monde où il est également impossible de satisfaire le rêve de l'amour, héritage sublime des piétés de naguère, et d'y renoncer :
J'ai donné uion secret, Dalila va le vendre. Qu'ils seront beaux les pieds de celui qui viendra Pour in annoncer la mort! Ce qui sera sera...
Le lecteur a pu le remarquer : les différents morceaux que je viens d'analyser appartiennent à Tordre svmboli(juc. C'est, à mon avis, une des preuves les plus frappantes de la hauteur de vues d Alfred de Vigny rpie d'avoir deviné cette valeur poéti(jiic du symbole. La beauté poétique pure ne résidc-l-elle pas dans la suggestion plus encore cjue dans l'expression? Les esthétiques confuses de notre époque ont pu s'y tromper, CniTiQCE. — II. s
66 ÉTUDES ET POUTRAITS
et beaucoup de poètes ont essayé de produire des effets de poésie avec une transcription directe de leurs sentiments. L'expérience a prouvé qu'ils obtenaient ainsi de très puissants effets de passion, mais qui dit passion ne dit pas poésie. Pour que le sortilège des beaux vers s'accomplisse, il y faut du rêve et de l'au-delà, de la pénombre morale et du mystérieux. « Qu'est-ce que la poésie? " disait Byron dans ses Mémoires. — a Le sentiment d'un ancien monde et celui d'un monde à venir. » Un autre univers aperçu, par delà les événements de la vie présente, comme capable de nous combler le cœur, et regretté dans le désespoir ou pressenti dans le désir, c'est bien là où se meuvent les imaginations des poètes, et le symbolisme se prête merveilleusement à cette sorte de mirage. Alfred de Vigny a eu l'énergie, voyant cette vérité, de la mettre en pratique, comme il a eu l'énergie, si rare en un âge ivre de violence, de demeurer discret et tendre. Il a pratiqué la plus rare des intransigeances, celle de la délicatesse. Aussi restet-il cher à ceux qui l'aiment, comme Virgile et comme Shelley, — le Virgile de la Didon après la mort, qui détourne ses yeux pour ne pas voir son amant perfide ; le Shelley de la Plante sensiiive ou du fragment : The Magnetic Lady to her patient, et longtemps encore les adorateurs des beaux vers auront dans les yeux la silhouette du noble artiste telle que luimême l'a dessinée aux dernières strophes de la Maison du Berger :
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente. Rêver sur mon épaule en y posant ton front? Viens, du paisible seuil de la maison roulante, Voir ceux qui sont passes et ceux qui passeront...
Et le divin poète, lui, ne passera pas!
Il en est des jjrandes renommées littéraires, ces créations idéales de Tima^jination des siècles, comme de tous les êtres vivants; elles subissent des métamorphoses et sont soumises à 1 universelle loi de l'évolution. Il semble que presque toutes traversent ainsi trois principales phases, au terme desquelles Técrivain se trouve enfin rangé à une place fixe dans l'histoire générale des esprits. Il y a d'abord, pour le «énie qui se manileste, une période d'avènement, ou, si Ton veut, d'envahissante et subite conquête de l'opinion. Cette période, qui se produit d'ordinaire du vivant même de l'auteur, est celle des enthousiasmes extrêmes et des fanatismes. C'est l'époque où les dévots du talent récemment révélé pullulent, .-agitent^ s'exaltent, et sacrifient sur l'autel du dernier Dieu toutes les relifjions passées. Cela dure dix années ou cinquante, suivant les circonstances; puis la période de la réaction commence, qui est celle de la cruelle injustice. Le Dieu d hier se trouve soudain reléjjué, à son tour, parmi les idoles vieillies. La mode a fait volte-face et ne reconnaît plus cpie les déiauts de l'artiste dont elle n avait vu que les qualités. On dirait (jue la loi de la Némésis est, ici comme ailleurs, inévitable, et que l'excès de Tadmiration se solde nécessairement par l'excès du dénigrement. La troisième période arrive enfin, qui est celle de la
(1; A propoi dcc Souvenirs de M. Alexandre «ur Lamartine ^1885}.
critique digne de ce nom, — de la critique pacifiante qui n'exalte ni ne condamne, mais qui comprend, et au regard de laquelle une étroite connexion unit les qualités aux insuffisances.
C'est alors seulement que l'œuvre de l'écrivain apparaît sous son vrai jour, dans la place qui lui convient, entre les œuvres qui l'ont précédée ou déterminée, d'une part, et, de l'autre, les œuvres qui l'ont suivie et qu'elle a déterminées. Elle n'était, cette œuvre, trop admirée tour à tour et trop décriée, qu'un moment de la littérature, et c'est après coup que l'importance de ce moment peut être mesurée. Aujourd'hui nous savons quelle fut la portée de l'effort de Ronsard. Qui pouvait en juger parmi ses contemporains, ivres d'engouement, et ses successeurs, aveugles d'injustice? Nous commençons de définir à sa valeur la besogne accomplie par Voltaire. Ni les encyclopédistes, ses fervents, ni les romantiques, ses détracteurs, n'étaient des appréciateurs équitables de ce grand homme. A une moindre distance, nous pouvons reconnaître ceux de nos illustres contemporains qui déjà sortent de la première période pour entrer dans la seconde. Parmi ceux-là, deux surtout doivent attirer l'attention de l'observateur qui étudie les flux et reflux du goût public : ai-je besoin de nommer Chateaubriand et Lamartine? Qu'il est loin cet âge où Atala et les Harmonies apparaissaient comme une révélation nouvelle de la Beauté! » Qu'ils ont vite passé !...» disent du prosateur et du poète leurs adversaires triomphants, et même leurs fidèles répètent avec mélancolie : «Ils ont passé...» Mais, s'ils ont passé, c'est pour revenir, pour s'asseoir à la place méritée qui doit demeurer la leur. A bien des signes, il est loisible de reconnaître que l'époque de la mise au point de ces glorieuses figures n'est pas très éloignée. Pour ce qui est du second au moins de ces deux écrivains, je veux parler du poète, la faveur avec laquelle est accueilli le livre de Souvenirs publié sur lui par son secrétaire intime, M. Charles Alexandre, suffirait à témoigner de ce retour d'opinion. Ce livre n'est pas près d'être un chef-d'œuvre. Il est composé au hasard d'un
journal privé, tout mêlé d'anecdotes insignifiantes, écrit d un style bien inégal ; il a été lu cependant, parce que Lamartine y revit tout entier, parce que, à cette occasion, les traits essentiels de cette figure si typique, de ce poète qui ne fut que poète, se trouvent remis en pleine lumière, enfin parce que ces Souvenirs ont rappelé à notre mémoire à tous tant de vers d'une incomparable beauté, auxquels il faut bien retourner comme à la plus pure, à la plus jaillissante source de rêverie.
Le Lamartine que M. Cliarles Alexandre évoque devant nous n'est déjà plus ce poète de la trentième année qui s'accoudait en 1820 au marbre des clicminées dans les salons du faubourg Saint-Germain pour réciter ses premiers vers, — charmant cavalier qu'une légende romanesque entourait d une auréole. » La touche de ses vers " , écrivait de lui Stendiial, a rappelle à tous moments ses aventures de Naples. Ces aventures touchantes ne sont un mystère pour personne ici; mais il serait peu délicat de les imprimer. Elles ont plongé M. de Lamartine dans une mélancolie profonde, et lui ont donné son talent. » Un quart de siècle avait passé sur la tête bouclée de l'amant deGraziclla, depuis cette entrée triomphante dans le génie et dans la gloire. On était en 18 43. Le poète, né vers 1700, avait alors plus de cinquante ans. Il n'écrivait plus de vers que pour aider aux œuvres de charité de sa femme. Quand cette dernière lui disait : « Je vous aurais voulu à ce concert de musicjue » , il répondait : » J'aime mieux la commission des chemins de fer» . Il avait abandonné la muse pour la politique, et rcnsorcellcment où il tenait ses fidèles était si fort que même ceu.x-ci ne lui en voulaient point de ne plus les enivrer avec la mélodie sacrée de ses strophes. » H veut mettre Dieu dans la politique, 1 homme y est trop " . Cette ligne du
journal de M. Charles Alexandre suffirait à indiquer ce que l'auteur des Méditations était pour ses admirateurs d'alors, — une religion; et remarquez que le jeune homme qui parlait ainsi de son poète ne le connaissait que par ses livres. M. Charles Alexandre était venu de sa province, possédé par cet unique désir : voir Lamartine. " Lamartine! Ce nom harmonieux me ravissait. Ton nom est un parfum répandu, dit le Cantique des Cantiques, voilà pourquoi les vierges t'aiment...» Il était recommandé à un autre disciple du poète, ce dévoué et noble Dargaud, que Lamartine employait à ses négociations d'argent et dont il disait : « C'est un Talleyrand d'âme.» Dargaud vivait pour le grand homme, comme Ernest de la Brière vit pour Canalis dans la Modeste Mignon de Balzac. Rien de plus aimable que l'émotion timide ressentie par le futur secrétaire intime durant les semaines qu'il passe à espérer l'heure de la présentation. « Ah! » écrit-il sur son journal, à la date de janvier 1843, « Dargaud a fait une longue promenade avec Lamartine; que je l'envie! » et il relate la conversation du poète, entendue à travers les récits du confident : » Aujourd'hui, dans la rue, au bruit des voitures, Lamartine a exposé à Dargaud les idées du discours par lequel il inaugure son opposition... Il y a quelques jours, séduit par le soleil, le poète est monté à cheval avec Dargaud...» , et quand enfin il a pu l'approcher en personne, quels cris de joie, ceux d'un amoureux qui a réussi à se faire présenter à une femme, idolâtrée de loin pendant des jours : » Soirée de bonheur! J'ai entendu Lamartine... » Et, à la première visite : « Grande date dans ma vie, je suis allé au foyer de Lamartine...» L'enchantement avait commencé par la lecture des livres du poète, il continuait par le charme de sa personne. La mort même ne devait pas l'interrompre. Ce livre, daté de 1884, en est la vivante preuve. Rien qu'à feuilleter ces Souvenirs, on comprend bien cet enchantement, car c'était, cet homme de génie, la séduction même. Il avait pour lui, même à cet âge de la jeunesse finie et de la vieillesse toute proche, le don prestigieux du magnétisme physique. Il était beau, de cette
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beauté indestructible que Chateaubriand a gardée, lui aussi, jusqu'à la fin. » Sa tête maigre, nerveuse, sculptée par le divin artiste, bien posée sur la longue tige du cou, aux yeux noirs perçants, au nez aquilin, à la bouche souriante, au menton à large base, au front élevé, à la pâleur transparente, se détachait sur un habit noir. Sa taille élancée se cambrait avec une sveltesse, une élégance suprêmes. Il avait la démarche rythmée, légère, le corps ailé, la beauté de TApollon antique. // était lyrique de La tète aux pieds. Son corps, fait de muscles et de nerfs, n'avait pas de chair... v En un mot, il ressemblait à sa propre poésie, — rencontre saisissante et qu'achevait de rendre plus saisissante une coquetterie de grand homme à laquelle il était difficile de résister. Gomment un disciple, invité à diner chez un maître adulé, n'aurail-il pas été touché aux larmes par des gestes comme celuici : « On annonce le diner, et Ton passe à la salle à manger. Je restai le dernier. Lamartine, avec un geste plein de grâce caressante, m'entoura la taille et me conduisit doucement. Ce qu'il y avait de bonté charmante, de poésie, d'accueil dans ce geste d'amitié, je le sentis. Un geste, un accent, c est le cœur! » Ajoutez à cela une magie de conversation que M. Charles Alexandre traduit ainsi : » J'avais 1 illusion d une symphonie d étoiles. » Ce charmeur possédait un art incomparable pour dorer de poésie même les plus vulgaires détails de l'existence quotidienne. Il est à table entouré de ses lévriers, il ne touche qu'aux fruits et qu aux légumes. «En Russie» , ditil, " on place une corbeille de fruits et de fleurs sur la table, où I on ne met que le dessert. On présente les viandes, on en prend, et on les fait disparaître. On n'a pas cette odeur désagréable des carcasses sanglantes, mais quelque chose de réjouissant, une fête des yeux...» Il se promène dans un jardin et voit des chiens jouer : » Comme Vinci devant les oiseaux prisonniers, il s arrête et dit : Voilà nos amis. » Il sort du théâtre, la nuit est belle, et il improvise une sorte de cantique : « Là, au fond de sa voiture, sous ce beau ciel étincelant d'étoiles, sous ce profond azur, image de 1 idéale tristesse,
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il eut un acc^s d'inspiration.» Il a de la bonhomie à travers ce lyrisme continu, et c'est une coquetterie déplus : a Mangez ce jambon de Saint-Point », dit-il à son jeune secrétaire, « il est délicieux. Si Chevet connaissait cette façon de le faire, il gagnerait des millions. J'ai eu l'idée de me faire marchand de jambons. . .» Et puis, tout aussitôt, jaillit un torrent d'éloquence qui roule des images bibliques à l'occasion des réalités les plus positives. Il veut défendre la haute banque contre les rancunes des démagogues, et il trouve cette phrase : « Quand vous voulez de la pluie, il faut vouloir des nuées. Les réservoirs de l'industrie sont précisément au crédit et à l'argent ce que les nuées sont à la pluie qui féconde la terre, » Homme véritablement extraordinaire, qui ne se contentait pas d'être gracieux comme une femme, inspiré comme un prophète, familier comme un ami, éloquent comme un orateur, mais qui savait se montrer brave comme un soldat! Il faut lire dans le livre de M. Alexandre l'épisode si connu de l'Hôtel de Ville pour apprécier la somme d'énergie physique dont ce songeur était capable, comme aussi le récit des dernières années pour mesurer sa force morale. Presque jusqu'à la fin il lutta de son mieux pour briser l'imbrisable chaîne de ses dettes, couvrant des pages et des pages avec sa longue et fière écriture, trouvant le moyen de rester grand, là où n'importe quel autre aurait perdu sa dignité, et, pour tout dire, si complètement, si uniquement poète à travers les étranges péripéties de son existence, qu'il est impossible de le juger à la mesure commune de l'humanité.
Tout Lamartine, en effet, avec ses vertus et ses défaillances, avec ses grandeurs et ses misères, ne s'explique-t-il point par quelques-unes des lois de la nature poétique dont il fut un des
exemplaires les plus significatifs? Cette nature poétique s'accompagne d ordinaire, chez ceux qu'elle domine, d'autres facultés qui font équilibre, et qui empêchent la saillie extrême des qualités et des défauts. L'auteur des Méditations, lui, encore une fois, n'était que poêle, et, par cela seul, il présente un tableau, admirable pour le psychologue, d une faculté grandiose développée sans aucune mesure, tour à tour bienfaisante et meurtrière, tellement forte qu elle a créé à cet écrivain du dix-neuvième siècle une destinée sans analogue et dont la féerie ressemble à quelque caprice d une légende orientale.
Quel rêve, et ce fut ton destin!...
Ce mot qu'il a dit de Napoléon pourrait s'appliquer à luimême avec autant de justesse. Tout pouvoir excessif de l'esprit produit nécessairement une destinée excessive. Réduite cependant à ses éléments premiers, la faculté poétique parait résider dans un don technique d'une part, celui du rythme, — dans un don tout psychologique d autre part, que, faute d'un terme plus exact, j'appellerai l'imagination des états de rame. Le pouvoir de manier le rythme s'expliquerait sans doute par une analyse de physiologie, comme l'aptitude de 1 œil du peintre à saisir des rapports de couleurs et celle de loreille du musicien à mesurer des rapports de sons. L'imagination des états de l'âme ne saurait, elle, se ramener à un principe plus simple. C'est un fait initial qu'il faut admettre, comme l'existence des autres sortes d imagination. Il est aisé de voir à priori quelles conséquences en découlent, pour peu qu'elle prédomine d'une manière absolue sur un caractère. Les Souvenirs de M. Alexandre permettent de suivre expérimentalement si l'on peut dire, dans le grand poète dont il fut l'ami, le jeu singulier de cette faculté, les vertus qu'elle exalte, comme aussi les défauts vers lesquels elle précipite ses victimes.
La différence essentielle (jui sépare 1 homme doué fortement de limagination des états de 1 âme et l'homme ordi-
naire, paraît résider en ceci : ce dernier n'admet en lui que les sentiments qu'il éprouve en vérité, tandis que le premier est capable de se représenter avec une force extrême , par suite de ressentir des sentiments qu'il conçoit possibles dans certaines circonstances données. Le résultat immédiat de cette capacité particulière est de compliquer à Fextrème la vie sentimentale de celui qui la possède, d'abord parce que les sentiments ainsi conçus à l'avance deviennent un but au lieu d'être un résultat, et surtout parce que la ligne de séparation finit par s'effacer entre les sentiments réels et les autres. Que devient alors la véritable personne, et où la saisir parmi tous les avatars auxquels elle se complaît? L'avantage d'une telle disposition est cette mobilité charmante que nous venons de reconnaître chez Lamartine. Il était bien, comme on l'a dit de Shakespeare, une créature à mille cœurs, car, pour lui, entrevoir un état de sensibilité, c'était du même coup, se l'approprier ou s'y approprier. De là dérive cet aspect d'immortelle jeunesse intérieure. H y a dans ces causeries, rapportées cependant après des années, le charme d'un être toujours nouveau à lui-même, toujours en train de s'inventer une vie jusqu'alors inconnue. Rien ne montre mieux combien cette puissance de se représenter à l'avance un » moi » idéal était souveraine chez Lamartine que l'anecdote rapportée par M. Alexandre à la date de 1850. Il n'y avait pas deux ans que le poète venait d'être mêlé à tous les événements de la vie contemporaine, — traduisez ces mots par les innombrables détails de minutieuse activité qu'ils représentent. — Voici qu'il fait demander au sultan Abdul-Medjid une concession près de Smyrne. Il l'obtient, et aussitôt sa vie d'hier est oubliée. « Maintenant, » écrit Mme de Lamartine, «il ne songe qu'à la concession. Il voudrait à tout prix trouver des capitaux pour l'exploiter. Je tremble, tout en étant bien disposée à tout ce qu'il voudra... » Et lui : « Je rêve de me retirer dans l'hospitalité de l'Orient. L'homme y est noble. La politesse y est à un degré de religion et de solennité. L'âme y est grave, profonde et contemplative. Ils ont à la
bouche des proverbes divins. Ils parlent Job et Salomon. » Est-ce bien le même personna(>e qui préferait à tout plaisir la commission des chemins de fer, celui qui disait : » L'annonce est un art inventé par Girardin et accompli par Lamartine? » Il s'est vu en pensée éprouvant les sentiments d'un Sage oriental, et cela suffit pour qu il ne soit plus reconnaissable ni à lui-même ni aux autres. Cette involontaire et continue métempsycose offre une séduction incomparable. Elle a ce danger d interdire à celui qui s y abandonne le maniement du réel. Au lieu de regarder les conditions des choses et de les accepter comme inévitables, Tliomme que domine l'imagination des états de l'àme s'applique à voir ces conditions telles qu'il les désire. Absorbé qu il est dans le jeu intérieur de ses fantaisies sentimentales, il ne regarde pas le jeu extérieur des forces parmi lesquelles il doit lutter, et c est ainsi que les triomphes de Lamartine s achèvent sur une lamentable déroute, — déroute dans sa vie littéraire, déroute dans sa vie politique, déroute dans sa Nie privée. C est exactement le contraire de la destinée des poètes chez lesquels l'imagination des objets fut aussi forte que l'imagination de leur propre sensibilité : Shakespeare et Gœthe. Mais peut-être trouverat-on qu'ils sont moins absolument poètes que ne le resta jusqu'au dernier jour le vaincu de Saint-Point.
Cette imagination des états de 1 âme n'a pas seulement pour résultat de faire de l'homme une créature mobile à l'extrême, elle en fait aussi une sorte d'artiste en émotions. Celui qui se complait à se représenter des crises morales se complait bien vite à en raffiner les délicatesses. Ce ne sont plus alors que sentiments exquis, subtilités tendres, constantes recherches de ce qu'il y a de plus haut et de plus rare dans l'ordre du cœur. Le volume de M. Alexandre abonde en récits (jui montrent chez Lamartine ce goût invincible de la noblesse intime et cette habituelle distinction de sensibilité. Mais en même temps, et par un détour inattendu, cette imagination rend celui (jui la possède de plus en plus incapable de se représenter le c(i*ur des autres, en sorte qu'il est tout
ensemble l'être le plus facile à rattendrissement et le plus impuissant à aimer d'une manière complète. On ne saurait dire d'un tel homme qu'il est égoïste. Cependant il arrive d'ordinaire qu'il ne voit que lui-même, et par suite qu'il ne vit que pour lui-même. En lisant ces Souvenirs d'un disciple qui aima si passionnément son maître , on éprouve malgré soi un malaise à constater combien le poète est emprisonné, naïvement, magnifiquement, mais emprisonné tout de même dans sa propre personnalité. Généreux comme il l'était, et répandant autour de lui avec profusion les richesses qui passaient à travers ses mains, il semble avoir obéi, dans cette prodigalité, plutôt à son instinct qu'à ses affections. Il est impossible de ne pas en vouloir au grand homme de ses folles imprévoyances quand on lit les lettres de Mme de Lamartine que cite M. Alexandre, et si l'on mesure l'abîme de détresse où cette noble femme était tombée, avec le poète sans doute, mais aussi par lui : «... Voilà, » dit-elle après l'avoir justifié de ses dettes, » voilà où est la grande plaie qui m'a troublée toute ma vie et qui me troublera jusqu'à la mort... Il est tout naturel que la nature de M. de Lamartine, toute imagination, poésie, générosité, grandeur, l'ait entraîné à mal calculer. On ne le sent pas assez, le génie a son prix. Il en souffre plus que personne, excepté moi... » Déjà Sainte-Beuve avait remarqué la curieuse nuance d'excessive personnalité qui se dissimule dans l'adorable élégie du Premier regret. Le poète raconte qu'une jeune fille est morte d'amour pour lui, il la pleure, et cependant il y a une volupté plus qu'une pitié dans ces larmes. La douceur que lui procure son attendrissement est plus forte que la peine et que le remords. Il est presque heureux dans sa mélancolie d'avoir été aimé si follement. Peut-on lui en vouloir, puisque même les victimes de cet égoïsme involontaire et caressant paraissent l'avoir béni des souffrances qu'il a causées, et qu'il n'a certes pas vues?
Enfin, et c'est là un troisième effet de la prédominance de cette sorte d'imagination, si celui qui la possède a naturellement le goût du sublime et du délicat, il lui arrive souvent
de se servir de ce goût comme d'une parure. Il se complait volontiers dans Tattitude. Pour tout dire, il y a un peu de comédie, inconsciente ou non, dans son personnajje. Ce Lamartine auprès duquel nous introduit M. Alexandre, tout divin qu'il fût par tant de côtés, n'était pas exempt d'une nuance au moins de ce défaut. 11 lui plaisait trop d'être le grand homme qu'il était. L'admiration émue l'enveloppait d'une trop douce flatterie. Il y avait en lui comme une fatuité angéliquc, si l'on ose associer ces deux mots. Ce défaut fait comprendre, plus encore que l'antipathie littéraire, une boutade cruelle de Chateaubriand et quelques épigrammes de ce même Sainte-Beuve. Il est vrai aussi de dire que ce goût de l'attitude était si ingénument, si délicieusement inoffensif! Reconnaissons-y la jouissance naturelle d'une grande manière d'être, mais qui se sait grande, d une âme très noble, mais qui se contemple trop pour ne pas se savoir noble. Précisément, cette grandeur et cette noblesse préservent le poète de tomber dans ce que l'on a flétri du terme moderne de « cabotinage » . Seulement on comprend ([uc les mêmes facultés , mises au service d'une créature de distinction moindre, doivent la conduire à ce vice horrible qui dessèche le cœur, en tarissant à sa source la sincérité. On s'exj)lique ainsi pourquoi le premier moraliste de notre siècle, Balzac, a étudié à deux reprises les effets destructeurs de l'imagination propre au poète, lors(prcllc se développe dans un mauvais sens. Il a créé ainsi le ilubcmpré des Illusions perdues et le Canalis de Modeste Mifjnon. On a dit même que le second de ces deux héros de roman était une copie de Lamartine. C'est alors une copie où se retrouvent exagérés les défauts que l'analyse malveillante pouvait pressentir dans le modèle, tandis qu'il y manque ce qui a sauvé l'auteur des Harmonies et de ses qualités et de ses défauts : la magnificence morale.