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Elle apparaît, elle déborde, cette magnificence, à travers l'œuvre lyrique de cet écrivain sans analogue dans notre dixneuvième siècle, et qui fait bien plutôt songer aux chanteurs des temps légendaires qu'à un homme de lettres parisien. A reprendre ses trois grands recueils : les Premières ei les Nouvelles Méditations, puis les Harmonies, on demeure étonné devant ce flot ininterrompu de vers grandioses, qui vont, qui passent, avec la facilité, avec l'amplitude, avec la puissance d'un large fleuve épandu dans une vaste plaine, et tour à tour coloré de tous les reflets du ciel, rosé avec l'aurore, bleu avec le midi, pourpre avec le soir, ténébreux sous la taciturne nuit. Cette imagination des états de l'âme, si exclusivement dominatrice dans cette tête de songeur, est la cause que ces poèmes expriment non pas une âme individuelle et spéciale, mais l'Ame elle-même, la Psyché vagabonde et nostalgique et son dialogue immortel avec Dieu, avec l'Amour, avec la Nature. Si le poète est incapable d'étreindre le réel, il est aussi affranchi de sa servitude , et le monde du rêve infini s'ouvre devant son essor. S'il n'est pas un scrupuleux observateur de la sensibilité d'autrui, il y gagne d'apercevoir plus aisément l'Idéal et de donner à ses mélodies ce charme presque céleste, celui d'une musique entendue dans une sphère où les cris des passions ne pénètrent pas. S'il s'attarde trop complaisamment à la beauté de ses propres sentiments, il y gagne d'évoquer les images à profusion, de doubler et de redoubler les développements de son éloquence, et ces mêmes facultés, qui dans l'existence quotidienne étaient son danger , l'exaltent et le portent au premier rang dans l'univers de la création intellectuelle, — tant il est vrai que ces mots : un défaut, une qualité, n'expriment qu'un accord entre nos dons intimes et le milieu dans lequel nous les appliquons
Aujourd hui que ces poèmes ont perdu, avec leur magie de nouveauté, le prestijje que leur assurait une harmonie profonde entre les aspirations du public et les inspirations de Tauteur, il est malaisé de ranger cette œuvre, tour à tour trop admirée et trop négligée, à sa place déSnitive. On est en droit cependant de remarquer que, parmi nos artistes modernes, Lamartine est celui qui ressemble le plus aux grands rêveurs du Nord, à un Shelley, à un Keats, par ce caractère d'une beauté poétique absolument étrangère à tout ce qui n'est pas la poésie. 11 y a du peintre dans Victor Hugo, il y a de l'orateur dans Alfred de Musset, il y a du philosophe dans Alfred de Vignv. Chez Lamartine seul aucun alliage n'est venu déformer ou compléter, — comme on voudra, — le génie primitif. Il ne suit pas de là qu'il soit le premier de tous, mais à coup sur il est unique. Sainte-Beuve disait des derniers entretiens des Cours familiers de littérature : a II a toujours cette flûte enchantée dont il jouera jusqu'à la fin. » Ceux qui aiment les sons de cette musique idéale continueront à en surprendre 1 écho dans ses vers; et le vœu qu il fit un jour se trouvera réalisé, ce vœu :
De ne laisser ici pour trace et pour mémoire Hu'unc voix dans le temple...
et même sur les ruines du temple où il priait, cette voix s'entendra toujours!
L'effort littéraire de l'homme de génie dont je viens d'écrire le nom en tête de ces pages, a été si grand, si continu et si complexe qu'il déconcerte les procédés habituels de la critique. Cet écrivain qui, durant soixante années et plus, a multiplié les coups de théâtre de sa gloire, passant des Orientales à la Légende des siècles, de îlernani aux Châtiments , de Notre-Dame aux Misérables , échappe presque à l'analyse. Cette production démesurée ne saurait, semble-t-il, s'étreindre dans une formule qui l'explique tout entière. Il faudrait que M. Taine reprît la plume des Essais de critique et d'histoire pour que nous eussions un portrait intellectuel de Victor Hugo, vraiment définitif et complet. A défaut de ce portrait total, c'est une simple esquisse que je voudrais essayer ici, en m'excusant de parler de ce mort d'hier avec une émotion, trop justifiée par la soudaineté de cette catastrophe. Victor Hugo restait si invinciblement vivant et alerte qu'il paraissait devoir demeurer longtemps encore parmi nous, comme un témoin, et le plus illustre, des grandes batailles littéraires livrées dans la première moitié du siècle. Maintenant qu'il n'est plus, on peut appliquer à cette génération des écrivains de 1830 le vers admirablement mélancolique :
0 soleils disparus derrière l'horizon!.,.
(1) A l'occasion de sa mort flSSS^
Il y a une méthode à peu près assurée pour reconnaître la qualité maîtresse d'un écrivain. Elle consiste à comparer un certain nombre des fragments de son œuvre aux fragments analogues qui se rencontrent dans Tœuvre de ses principaux rivaux de génie. Si Ton soumet à ce procédé quelques pages de Victor Hugo, on arrive à trouver que sa supériorité constante réside dans Vexpî-ession. D'autres poètes ont possédé à un degré plus rare le don de la mélodie céleste, ainsi Lamartine ; d'autres le don de l'éloquence et du pathétique , ainsi Alfred de Musset; d'autres celui de la pensée et de l'audelà, ainsi Alfred de Vigny. D'autres prosateurs ont fait de la langue un instrument de notation plus subtil et plus exact. Aucun n'égale le manieur de rimes des Orientales et le conteur épique des Misérables dans l'art d employer le mot qui fait saillie, qui grave l'idée avec une intensité d'eau-forte. Presque toute poésie parait décolorée à côté de la sienne, presque toute prose adoucie. Ces strophes où la rime s'incruste comme une pierrerie qui renvoie la lumière, ces phrases aux cassures hardies qui semblent avoir des portions renflées et des portions creuses comme un métal repoussé, entrent dans l'œil du lecteur par une magie presque physique; et ce pouvoir d'expression était chez Victor Hugo si profondément inné, que dès les premières odes et aux temps où il subissait la rhétorique classique, il en faisait preuve, comme il en fit preuve dans ses discours de tribunes, dans ses pamphlets de proscrit, dans ses harangues d'académicien. Parcourez au hasard la seule table d un de ses livres, celle, par exemple, d un de ses romans. Voici quatre titres de chapitres qui se suivent dans Quatre-vingt-treize : " Un coin non trempé dans le Stvx... — Minos, Eaque et Rfiadatnante.. . — Marjnâ tcstantur voce ver CniTigrE. — II. (>
umhras. . . — Tressaillement des fibres profondes. . . » Apercevezvous comme les moindres détails deviennent une occasion de style pour ce visionnaire des mots, qui fut en même temps un visionnaire prodigieux des choses?
Car ce pouvoir d'expression est lui-même un cas d'une faculté plus haute, qu'une analyse, même superficielle, découvre aussitôt chez Victor Hugo : le pouvoir de l'image. Les quelques confidences que nous avons sur ses procédés de travail nous permettent d'affirmer que la faculté de l'évocation intérieure était chez lui beaucoup plus forte que chez les autres personnes. Il a pu ainsi, de mémoire et sans une note, décrire le quartier de Paris par où s'échappe Jean Valjean dans les Misérables, et cette description est strictement exacte, rue par rue, maison par maison. Lorsque Hugo fermait les yeux et qu'il pensait à un objet, le contour physique de cet objet ressuscitait en lui d'une manière intégrale, et même avec un peu plus de rehaut que dans l'impression première. Les dessins qu'il a laissé publier attestent cette exagération. Pour tout dire, il semble avoir possédé d'une façon surprenante une imagination spéciale qui est celle du relief, et cette sorte d'imagination lui était à ce point essentielle qu'il l'apphquait aux phénomènes de la vie morale. Il concevait les caractères de ses personnages par antithèses, aussi naturellement qu'un écrivain d'imagination psychologique conçoit les siens par nuances. Il lui fallait des contrastes vigoureux d'ombre et de lumière, qui lui donnassent l'impression de la saillie morale. Ilernani, ce bandit plein d'honneur, — Ruy-Blas, ce valet sublime, — MarionDelorme, cette courtisane aimante, — Jean Valjean, ce forçat héroïque, sont construits ainsi. Et jusque dans son fond métaphysique cette œuvre énorme porte l'empreinte de cette espèce particulière d'imagination. Aucun esprit plus que celui-là n'a conçu le monde comme le champ d'antagonisme de deux principes contradictoires, c'est-à-dire se faisant saillir Vun l'autre, le Bien et le Mal. Et ne croyez pas qu'il y eût là un procédé ajusté en vue d'un certain effet. C'était l'élément pre-
mier de l'esprit de Victor Hugo que cette vision par violentes oppositions, et cet élément premier explique toute rhistoire de son génie.
Pour un artiste dominé par cette imagination du relief, la poésie classique de 1820 devait être l'objet de la plus invincible antipathie. Car, précisément, c'est à la suppression absolue du relief qu'aboutissait cette poésie, dernier moment de la grande évolution idéologique commencée par les Cartésiens du xvir siècle. Plus d'images vives et naturelles, partant nul éclat; plus de termes propres, partant nul pittoresque; pins de rimes imprévues et riches, plus de variété dans la césure, partant une terne, une grise monotonie de versification. Les notes placées par Sainte-Beuve, alors dans la pieuse ferveur de ses débuts, à la suite de Joseph Delorme, attestent que ces problèmes de technique jouèrent un rôle capital parmi les fidèles de Victor Hugo. Des pièces telles que le Pas d'armes du roi Jean, Sarah la Baigneuse, les Djinns^ démontrent combien Hugo lui-même fut préoccupé, en ces années-là, de l'invention d'une forme nouvelle. Quelle forme ? Celle dont ses visions avaient besoin pour se traduire avec l'énergie de leur relief. Par delà deux cents ans, il alla rechercher le vers souple et si expressif de Ronsard, il le travailla de toute la force de son génie, et il finit par créer un vers nouveau dont les qualités principales se raccordent merveilleusement à son don premier. D abord une césure mobile permet de varier la valeur de chacjue partie d'une période poétique. Tantôt Talexandrin coupé en morceaux se plie à copier l'humble détail de l'existence quotidienne. Tantôt soufflé d'un trait, il s'enfle et s'agrandit Jusqu'à une ampleur énorme :
g4 ÉTUDES ET PORTRAITS
Et leur âme chantait dans les clairons d'airain...
(les CHATIMENTS.)
Etant le grand rêveur solitaire de l'ombre...
(la légende des siècles.)
Ces vers immenses abondent dans l'œuvre de Hugo qui, en second lieu, a introduit dans la langue poétique française toute la masse des termes jusque-là réputés sans noblesse. Il a comme affiché un décret de mise en liberté du mot. Luimême a raconté dans une pièce des Contemplations (livre I. 7) essentielle pour l'intelligence de son esthétique, de quelle manière il avait compris son rôle de chef applaudi du romantisme :
Je fis souffler un vent révolutionnaire. Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Plus de mot sénateur! Plus de mot roturier! Je fis une tempête au fond de l'encrier...
Enfin il aperçut, avec l'entente profonde qu'il eut toujours de l'animalité de la langue, quelle fonction vitale la rime occupait dans l'organisme du vers français. Étant la dernière syllabe de ce vers et une syllabe redoublée, c'est elle qui fait sommet, si l'on peut dire, et Victor Hugo se complut à la charger de sens. Il choisit, pour les mettre à cette place de lumière, les mots qui donnent la tonalité au morceau poétique. Il accrut encore cette valeur de la rime en la voulant à la fois sonore et inattendue, concise et riche. M. de Banville, dans son Traité de poésie française, a étudié par le menu et de ce point de vue spécial un long fragment de la Légende des siècles. C'est un modèle d'analyse que le lecteur pourra vérifier en prenant une pièce quelconque du grand poète, et considérant simplement quels mots terminent chaque vers.
C'est toute une langue nouvelle que Victor Hugo a amsi façonnée pour l'usage des versificateurs. Cette langue a eu la fortune la plus extraordinaire. Un critique exercé déterminerait, presque à coup sur, en présence d'un poème, s'il date d'avant ou d'après l'auteur des Orientales. Cette fortune s'explique par ce fait que la révolution prosodique accomplie
ainsi a coïncidé avec la plus grande révolution psychologique de notre âge. Lorsque au lendemain du premier empire les jeunes gens ouvrirent les yeux sur la vie, il se trouva que leur sensation de toutes choses ne ressemblait guère à la sensation notée par leurs pères du xviii' siècle. La métamorphose de la société, les guerres héroïques, les mêlées de races avaient eu pour résultat de produire des âmes nouvelles qui eurent besoin, elles aussi, d'une nouvelle langue pour s'exprimer au dehors. Rien de plus impraticable que le conseil célèbre de Ghénier :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Lui-même avait fait des vers très nouveaux sur des pensées très nouvelles. Victor Hugo, grâce au don supérieur d'expression dont il était muni, inventa presque du premier coup cette forme dont ses jeunes contemporains étaient obscurément, mais passionnément désireux. Aux affamés d'exotisme, comme Théophile Gautier, il offrait un vers capable de se colorer, ainsi qu'une toile de peintre, de tous les tons de la palette. Aux curieux de pittoresque, comme fut le Sainte- Beuve de Joseph Delorme^ il apportait le droit d'insérer dans, la trame de leurs descriptions les humbles vocables du parler quotidien. Aux lyriques purs, il prosentait vingt rythmes ou nouveaux ou renouvelés. xVux écrivains de théâtre, il révélait un dialogue tout mêlé de comique et de tragique. Quoi d'étonnant si une dévotion ininterrompue des lettrés accompagna, depuis la première heure jusqu'à la dernière, ce grand ouvrier de poésie qui avait inauguré, puis du premier coup porté à sa perfection, la rhétorique moderne?
Nos facultés exercent sur nous une tyrannie. Nous avons le besoin de les employer, comme l'enfant de remuer ses mem-
bres, comme Toiseau de déplier ses ailes. Le don supérieur de r expression conduisit aussitôt Victor Hugo à un besoin irrésistible d'exprimer ce qui flottait dans l'air de son temps. Il se fit, d'instinct, le porte-voix des idées de sa génération. Gela ne veut pas dire qu'il ait rendu dans ses vers et dans sa prose toutes les aspirations du xix* siècle. Plusieurs lui ont échappé, dont une essentielle : la Science. Vous chercherez vainement en lui une trace de cet esprit d'analyse qui se rencontre à un si haut degré dans Stendhal et dans Balzac. Son intelligence, merveilleusement armée pour l'élan du lyrisme, était impuissante à la lente besogne de l'observation anatomique. Il s'est défini lui-même avec une justesse saisissante lorsqu'il s'est représenté comme une sorte de harpe, émue au moindre souffle,
Mise au centre de tout, comme un écho sonore.
Par une involontaire soumission à cette destinée, il fut, dès son a enfance sublime » , le poète, non pas de ses propres tortures, comme Henri Heine ou Musset, mais des passions de ceux qui l'entouraient. Les voix plaintives des victimes de la Terreur, entendues encore dans le grand silence de la Restaurauration, passèrent dans ses Odes. Puis la sonnerie des victoires napoléoniennes se répercuta dans d'autres odes, et dans des strophes magnifiques l'appel des revendications grecques. Il devait plus tard laisser passer en lui le cri tragique de la démocratie mihtante, et qu'est-ce que la Légende des siècles, le chef-d'œuvre entre ses chefs-d'œuvre, sinon l'écho de la vaste clameur de l'histoire humaine? Même ses vers les plus intimes, ceux des Feuilles d'Automne et des ContemplationSj ont quelque chose de presque impersonnel par la simphcitédes sentiments exprimés. Il semble qu'il ait recueilh le soupir de toutes les familles dans ses vers de foyer, le souffle de tous les amants dans ses vers d'amour. Ce qu'il y a d'individuel et de local s'efface, et c'est ainsi que, même dans les élégies, dans les paysages, dans les confidences, grâce à ce je ne sais quoi de toujours collectif et de général, la
poésie de Victor IIu^jo prend comme un caractère d'épopée. Épique , — telle est bien la définition naturelle de cette poésie aux ampleurs démesurées, aux visions grandioses, aux impersonnalités sublimes. Même on peut suivre dans l'œuvre de Victor Hugo le travail d'esprit par lequel cette sensation épique de la vie s'élabore. Examinez, par exemple, ce que devient, pour le créateur de Didier et de Ruy-Blas, ce personnaf;e si fréquent à notre époque et qui s'appelle le plébéien révolté. Nous avons dans les Cotifesswns de Rousseau, dans le Rouge et le IS'oir de Stcndbal, dans le Jacques Vingtras de Jules Vallès, des monographies de valeur différente où ce type d'homme se trouve étudié. Comparez ces analyses aîgucs aux deux esquisses de héros tracées par le poète et voyez la métamorphose accomplie. Après avoir analysé avec M. Taine la psychologie du Jacobin, ouvrez Quatre-Vingt-Treizc et contemplez la figure de Gimourdain. Ce n'est pas qu'il y ait une contradiction absolue entre les œuvres des analystes et l'œuvre de Hugo. Lui aussi a vu les causes profondes qui font le soubaosement des caractères. Mais au lieu de montrer ces causes avec toutes les misères que comporte une existence individuelle e; bornée, il crée des êtres plus grands que nature, plus pénétrés de symbolisme, et dans lesquels s'incarne l'espérance ou la souffrance d'une classe entière. Encore ici, le poète exprime ce qui tressaille, inexprimable, dans des milliers de créatures tourmentées de confus désirs. Il y a une interprétation religieuse, et d'ailleurs inexacte, de la Ilévolution êparse dans la vague rêverie de beaucoup de Eranrais. Vous trouverez cette interprétation rendue avec la plus étonnante éloquence dans telles pages des Misérables ou de Qualrc-Vingt-lrcizc. C est là proprement la puissance épicjue. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause du succès de Hugo parmi les foules. Elles ont aimé en lui un grand écrivain dont le génie vibrait à leur haleine. Elles crurent voir, dans cette faculté de transformation épitjue de la vie, une sorte de charité iiitollcctiicllc qui manque aux purs analystes. Il y avait là une singulière illusion, car cette soi-disant charité n'est qu'une flatterie et la plus
dangereuse. Mais un écrivain épique est nécessaire à la vaste conscience flottante d'une époque. Et Hugo sentait si bien cette force de son rôle qu'il a pu écrire dans la préface des Contemplations : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! »
Grâce à ce double caractère de nouveauté dans la rhétorique et de large généralité dans les conceptions, l'œuvre de Victor Hugo a été, tout ensemble, admirée par les artistes et admirée par le peuple. Gustave Flaubert, s'il vivait encore, inscrirait en pleurant son nom sur le registre déposé à la porte du poète mort, et à côté de lui, Bouvard et Pécuchet viendraient signer aussi. A cette gloire universelle, il y a une autre cause qui tient, celle-là, aux profondeurs même du cœur de l'homme. Nous avons tous en nous, que nous le sachions ou non, ce que Garlyle appelait : le culte du héros, c'est-à-dire du personnage représentatif dans lequel se résument les vertus propres à un groupe d'individus. Victor Hugo aura été ce personnage représentatif au plus haut chef, un héros littéraire incomparable. Il était de son vivant l'Écrivain^ et le cas le plus réussi de cette race qu'il ait été donné à un contemporain de réaliser, depuis Gœthe. De ce point de vue, son existence entière peut être considérée comme une œuvre d'art à laquelle la chance et la volonté avaient concouru en proportions pareilles. Il avait su maintenir un équilibre accompH entre la vie physique et la vie intellectuelle, si bien que, dans un âge de troubles cruels, il a gardé jusqu'à la fin la sérénité du génie qui domine son art et remplit toute sa tâche. Quel contraste saisissant avec l'avortement de tant d'autres ! Le même esprit de raison, qui lui avait permis de
maintenir sa vîjjueur corporelle à travers son gigantesque labeur, Tavait préservé des folles prodi^jalités à 1 heure du succès, qui se payent plus tard par Tindijjence et la dépendance des années suprêmes. Sa fortune, noblement acquise, sajjement préservée, faisait de lui un gfrand seigneur de la poésie qui pouvait ouvrir sa maison à ses fidèles sans rien demander à leur admiration. Ses opinions politiques se trouvaient avoir triomphé momentanément, en sorte qu'une immense popularité enveloppait cette vieillesse é^jale à la plus vigoureuse maturité. 11 n'avait, en outre, jamais abandonné cet art des vers auquel il devait les commencements de sa renommée. Les hasards heureux de sa destinée, comme les prudences heureuses de sa réflexion, concouraient donc uniquement chez lui au triomphe du Poète. Gela faisait de sa personne quelque chose de rare, de presque surhumain, une poésie vivante qui, elle, ne pouvait pas durer toujours comme sa poésie écrite, et voici que cette existence aussi étonnante qu'un songe a fini brusquement. Qu'il est profond et d'une rêverie pénétrante ce vers que je citais tout à l'heure et que je ne puis m'empêcher d'écrire de nouveau, à la fin de cette courte étude :
0 soleils disparus derrière l'horizon!...
C'est une dure épreuve pour un grand écrivain que ces tristes années qui suivent la cinquantième, alors que la meilleure portion de Toeuvre est accomplie, la gerbe des plus riches fleurs moissonnée et liée, et que le poète célèbre commence de survivre à la génération dont il fut un des portevoix. Comment supportera-t-il le talent des nouveaux venus qui grandissent autour de lui, — qui ne grandit plus? Gomment les volte-face inévitables du goût public? Comment la progressive diminution de ses forces? Comment la vue toujours plus présente du tombeau rapproché? Aussi un intérêt de curiosité passionné nous attache-t-il aux confidences de l'artiste durant cet automne de sa pensée, comme si, dans la manière de traverser cette suprême crise, l'âme révélait plus complètement le secret de sa vigueur intime ou de sa faiblesse. C'en est fini des espérances et des désespoirs imaginaires. La vie a fait sur l'être son travail meurtrier ou bienfaisant. Elle a mutilé ou redressé l'arbre intérieur, cette ramure mystique dont les feuilles et les fleurs sont nos sentiments et nos idées. Si l'homme garde un dernier mot à dire sur la destinée, quand le prononcera-t-il , sinon dans ces années-là? Et il semble bien que presque tous les écrivains aient la notion du caractère solennel que revêtent leurs paroles
(1) A propos du tome V de la Correspondance de George Sand (1885).
à cette époque de leur existence, car c'est pour la plupart la saison des Confessions et des Souvenirs , celle aussi des lonjjues lettres à des amis plus jeunes ou à des compa^jnons de jadis demeurés fidèles malgré les défections et les désabusements de 1 âge, et sur toutes ces pages, familières ou graves, résignées ou mélancoliques, plane un peu de ce que Tourgueniev appelle avec tant d'éloquence «la sincérité de la mort!... »
C'est bien elle, cette inimitable, cette divine sincérité qui fait le charme unique du volume de lettres de George Sand — le 5* de la série — qui vient de nous être donné. Pour comprendre la haute valeur de ces lettres, et mieux apprécier leur signification intime, leur qualité d'âme, si 1 on peut dire, il faut se représenter exactement dans quelles circonstances se trouvait emprisonnée la femme de génie qui les écrivait entre les années 180 4 et 1870. George Sand avait alors soixante ans. Elle n'était plus celle que Balzac a peinte dans son roman de Béatrice et sous le nom de Camille Maupin, avec ses yeux a impénétrables, » — avec sa beauté d Isis, u plus sérieuse que gracieuse, et comme frappée de la tristesse d'une méditation constante; » — avec « ses cheveux noirs descendant en nattes le long du cou comme la coiffe à double bandelette rayée des statues de Memphis » ; — avec son front tt plein et large, illunnné par des méplats où s'arrête la lumière, coupé comme celui de la Diane chasseresse » ; — avec son teint ^^ olivâtre au jour et blanc aux lumières, » sur lecjuel tranchait la pourpre vive d'une bouche admirable de bonté. L auteur dindiana était bien loin de ces années de sa jeunesse, par le mascjue, superbe encore, mais superbe de lassitude, (jue nous lui avons connu, et elle en était plus loin encore par sa situation d écrivain. Toutes les causes aux-
quelles s'étaient dévoués ses premiers efforts et qui lui avaient valu ses anciens triomphes semblaient si près d'être perdues ! Elle avait représenté, avec quelle puissance, on le sait de reste, la tradition du roman à idées issu de la Nouvelle Héloïse et de Corùine, et elle assistait à la victoire de la littérature d'observation, du roman de mœurs ou d'analyse. Son œuvre, dans la sorte de lutte pour la vie que les livres soutiennent les uns contre les autres, n'était-elle pas vaincue par celle de son prodigieux rival, le maître de la Comédie humaine? Et il en était de ses convictions politiques comme de ses croyances esthétiques. Tous les rêves généreux du socialisme avaient rencontré en elle un apôtre éloquent, puis la révolution de 1848 s'était achevée sur une ruine de ces décevantes espérances. Si du moins à servir ces causes perdues dans la littérature et dans la politique, elle avait conquis le droit de se reposer? Mais non. L'immense succès de ses premiers livres n'avait pas assuré la complète indépendance de sa vieillesse, et il lui fallait continuer d'écrire au jour la journée, conter derechef après avoir conté, imaginer des romans nouveaux après tant d'autres, couvrir de sa large écriture des feuilles de papier, encore, et cela sans espérance de s'affranchir jamais entièrement. « J'ai bien le droit » , s'écriait-elle, « de mépriser mon argent. Je le méprise en ce sens que je luis dis : Tu représentes l'aisance, la sécurité, l'indépendance, le repos nécessaire à mes vieux jours. Tu représentes donc mon intérêt personnel, le sanctuaire de mon êgoisme. Mais pendant que je te placerai en lieu sûr et que je te ferai fructifier, tout souffrira autour de moi, et je ne m'en soucierai pas? Tu veux me tenter? Va au diable! je dédaigne ta séduction; donc, je te méprise. » Mais elle ajoutait, non sans un retour de mélancolie résignée : « Avec cette prodigahté-là, j'ai passé ma vie à ne me satisfaire jamais, à écrire quand j'aurais voulu rêver, à rester quand j'aurais voulu courir... » Elle disait aussi : u J'ai bien donné un demi-million, sans compter les dots de mes enfants, » et toute sa réserve se montait, c'est elle qui nous le dit dans une de ses lettres, à deux billets de
mille francs! Ce sont là des peines de toutes les heures, auxquelles se surajoutaient les chajjrins inséparables de toute long^ue existence. Elle voyait mourir ceux qu'elle aimait. Un de ses petits-enfants venait d'être emporté par un mal foudroyant. Ses amis de jeunesse s'en allaient Tun après l'autre. Elle-même était souffrante, et, à maint indice, bien qu'elle prétendit dominer la maladie à force de volonté, elle sentait les signes de la faiblesse physique se multiplier. S'il y eut jamais un terrain préparé pour les sombres fleurs de la tristesse, certes c'était celui-là. « Croyez bien » , écrivait-elle à Barbes, a croyez bien que je pourrais dire avec vous : ma vie a été triste. Elle a été, elle sera toujours pleine d'atroces déchirements. » Par-dessous les causes de chajjrin qu'elle avouait, n'y en avait-il pas d'autres encore, qu'elle ne s'avouait j)cutêtre pas à elle-même? Toute femme de Qénïe qu'elle fût, George Sand n'en était pas moins une femme, et elle avait connu, comme toutes celles qui ont été belles, les implacables cruautés du miroir, dure revanche des splendeurs d autrefois! Même pour les plus nobles, même pour les plus ardemment éprises d'idéal, ne sont-ils pas terriblement vrais, no fût-ce qu'une heure, les vers du poète :
Ângc plein de beauté, connaissez-vous le» rides,
El la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la «ccrètc horreur du df'voueinent
Dans des yeux où loujjtcnips burent vos yeux avides?
Ange plein de beauté, connaissez-vous le» rides?...
Oui, c est bien là le dessin visible des conditions où se débattait cette âme, mais les conditions de milieu et d'existence sont-elles autre chose qu'un prétexte à déployer l'originalité intime de notre être moral? Ouand le psychologue a tout montré des circonstances parmi lesquelles palpite un cœur, cette palpitation même reste à montrer, et elle seule importe. Une vie humaine n'est pas écrite dans les faits, elle réside dans les sentiments que ces faits inspirent, et c'est bien pour cela (jue chacun de nous constitue un univers à part des autres, que toute sensibilité apj)arait à l'observateur comme
un domaine solitaire et inabordable, et, si Ton veut, que toute créature pensante porte avec elle un monde d'illusions où se révèle ce je ne sais quoi d'indéfini et d'unique : sa personne. Après avoir dénombré les circonstances de tristesse parmi lesquelles la grande romancière vieillissait, nous ouvrons le recueil de ses lettres. Nous en lisons une, puis dix, puis vingt, et voici que nous entendons s'élever de ces pages un cantique d'allégresse, un hymne de reconnaissance inspirée, la réconfortante et magnanime action de grâces d'un esprit que rien n'a brisé, que tout suscite et qui s'épanche en effusions de joie profonde. A son vieil ami, le conspirateur Barbes, à son fils, à ses jeunes confidents, Flaubert et Dumas, à d'autres encore, la généreuse femme prodigue les paroles de vaillance et d'espoir courageux. « Il faut aimer » , dit-elle, «il faut souffrir, il faut pleurer, créer, espérer, e/re..., ne pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs, les cruels événements de la pensée, mais toujours se relever^ ramasser, rassem,hler les lambeaux de son cœur accrochés à toutes les ronces du chemin, aller toujours à Dieu avec ce sanglant trophée. » C'est sur cet héroïque appel que s'achève le sanglot que vient de lui arracher la mort de son petit-fils. Quand elle songe à la vieillesse, avec quelle grâce elle lui sourit : «Je cherche, car mon état, à cette heure, c'est d'être
« Au soleil couchant « Toi qui vas cherchant « Fortune.
« Oui, fortune intellectuelle, lumière, dans ce soleil couchant de la vie qui est la plus belle heure des tons et des reflets . . " Si l'image de la funèbre nuit, où elle va bientôt entrer, s'offre à sa pensée, comme elle l'accueille d'un geste paisible : « Ne désespérons jamais, mon ami; tout ce qui s'éteint en apparence est un travail occulte de renouvellement, et nous-mêmes aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et réveil. Notre état normal résume si bien notre avenir infini. >» Se trouve-t-elle aux prises avec une des mille difficultés de l'exis-
tence d'artiste : « Je fais mon état d'écrivain >» , raconte-t-elle, u au milieu de toutes les choses et de tous les êtres, et, comme je Taime, mon état, j'aime tout ce qui l'alimente et le renouvelle. On me fait bien des misères que je vois, mais que je ne sens plus. Je sais qu'il y a des épines dans les buissons, ça ne m'empêche pas d'y fourrer toujours les mains et d'v cueillir des fleurs. « Jamais peut-être la cordiale félicité du bon ouvrier n'a été exprimée d'une façon à la fois plus éloquente et plus simple. Car de quoi s'agit-il sans cesse? Des menus événements d'une vie sans éclat imprévu, d'une pièce à faire représenter, d un roman à écrire, du rôle de châtelaine de Nohant à remplir. Ces humbles tâches s'ennoblissent, comme touchées par une ba}j[uette de fée heureuse, et c est même cette noblesse qui fait la beauté de cet optimisme. Certes , dans cette époque de spleens lon^juement caressés et de complaisantes névroses, il ne manque cependant pas d hommes robustes et qui célèbrent la joie de la vie. Mais cette joie s'obtient trop souvent par le sacrifice de ce qui donne seul du prix à la vie, et le courajje n'est pas chose admirable s'il n'est fondé que sur la brutalité satisfaite. L'optimisme de George Sand comporte autant d'idéal que le pessimisme le plus sublime, et c'est précisément un problème d'un grand intérêt pour le moraliste que de savoir comment cet idéal n'a pas fait plaie dans cette âme, ainsi que chez la plupart des enfants du siècle. A cette santé persistante et victorieuse, malgré toutes les conditions de maladies, je vois trois causes principales. George Sand a été préservée des tortures de la vie d'artiste par sa conception de l'art. I^ar sa conception du dévouement, elle a été guérie des malheurs de la vie sentimentale. KnHn l'une et l'autre de ces tliéories s'appuyaient sur une instinctive intuition de la Nature qui se retrouve dans le fond de tout optimisme. Je voudrais préciser ces trois points dans ce qu'ils ont d'essentiel.
On aperçoit, ai-je dit, dans cette correspondance de George Sand une conception de Tart, inconsciente d'abord, et qu'elle a surtout formulée dans ses réponses aux lettres douloureuses de Flaubert. J'ai essayé de montrer dans mes Essais de Psychologie (1) à propos de ces lettres, comment l'auteur de Madame Bovary fut la victime de l'étrange doctrine qui lui faisait considérer l'œuvre comme un but pour ainsi dire indépendant de l'esprit. Toute autre était le principe de George Sand, pour qui la grande affaire fut, comme pour Goethe, non pas de produire des livres, mais de développer sa pensée à travers ses livres. Tandis que Flaubert découvrait dans chaque production manquée un m^tif de désespoir, elle rencontrait, elle, même dans ses erreurs d'artiste, de quoi marcher en avant, et, par suite, de quoi se réjouir : « Quand on reconnaît » , écrit-elle, « qu'un sujet ne vaut rien, ou qu'on n'est pas propre à s'en servir, on y renonce. On a perdu du temps, c'est vrai^ mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a raiguisé l'instrument cérébral qui sert à composer. » C'est qu'aussi bien elle recherche dans la composition, comme elle le dit avec une rare profondeur, « un état de son être... » et cette conviction, que le perfectionnement personnel est tout, la domine d'une manière si complète, qu'elle y revient à plusieurs reprises : « Il n'y a pas de travail perdu, du moment qu'on a eu du plaisir à travailler. Ça apprend, et la vie se passe à apprendre. » Armée de cette foi ardente dans la valeur du développement intime, comment ne serait-elle pas à l'abri de ces incertitudes sur la durée future des œuvres, habituelle angoisse de l'homme de lettres vieillissant? Gom-
(1) Essais de Psychologie, édition Pion, t. I des Œuvres complètes : appendice E.
ment se dirait-elle le sinistre : « Si je m'étais trompé?. . . ^ Est-il possible de se tromper quand on a demandé à ses travaux seulement d'être des travaux, c'est-à-dire des étapes de sa vie intérieure? « L'artiste » , dit-elle ailleurs, u doit vivre dans sa nature le plus possible... C'est un homme dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres... Moi, je n'ai jamais su soigner ni polir. J'aime trop la vie. » Quand elle jette les yeux sur ses volumes d'autrefois, c'est avec l'indifférence qu'un arbre pensant pourrait avoir pour son feuilla(je de l'autre année. La fête de sa vég^étation une fois finie, qu'importe que ce feuillage se flétrisse et tombe? Naïvement, avec une bonhomie enfantine, elle écrit à Flaubert : » Consuelo, la Comtesse de Rudolsiadtj est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rappelle plus un traître mot. » Elle dit plus loin qu'elle est panthéiste en fait d'art, entendant par là que des procédés de tous ordres trouvent grâce devant elle. Le mot va plus avant dans son être qu'elle ne l'imagine. Il peut s'interpréter autrement. Oui, cette femme au talent si facile était une panthéiste d'art, en ce sens qu'elle laissait agir en elle le Dieu caché, l'esprit obscur, instinctif, qui commande à l'écrivain d'écrire, comme à la fleur de s'ouvrir, comme à l'oiseau de voler; et, pas plus que la fleur ne discute son parfum, ou l'oiseau la couleur de ses ailes, ce génie obéissant ne discutait la portée de son effort. Le grand moraliste du panthéisme, Marc-Aurèle, donnc-l-il un autre conseil : » U faut vivre avec les dieux. C'est vivre avec les dieux que de leur montrer une âme satisfaite de son partage, obéissant à tous les ordres du génie qui est son gouverneur et son guide : — don de Jupiter, émanation de la nature? »
Cette même puissance de soumission, d'impcrsonnalité, pour employer un terme plus exact, qui se révèle chez George Sand dans l'ordre de la vie artisti(|uc apparaît aussi dans la vie affectueuse et sentimentale, i^irlant des impressions que lui procurent les choses et les individus, elle laisse tomber cette phrase étrange : « J'aime tout ce qui caractérise un Critiouk. — II. 7
milieu : le roulement des voitures et le bruit des ouvriers, à Paris; les cris de mille oiseaux, à la campagne; le mouvement des embarcations sur les fleuves. J'aime aussi le silence profond, et, en résumé, f aime tout ce qui est autour de m.oi, n'importe où je suis... » Traduisez cette phrase en ses éléments psychologiques. Vous apercevrez par derrière elle un don singulier de vivre dans autrui, de glisser son âme dans des formes étrangères, de se renoncer soi-même pour épouser des existences différentes, — don de sympathie qui fut refusé à quelques très grands artistes comme Byron et Chateaubriand; et accordé si généreusement à Michelet ainsi qu'à George Sand. Celle-ci écrivait à Flaubert : « Il n'y a d'intéressant, dans ma vie à moi, que les autres. Te voir à Paris bientôt me sera plus doux que mes affaires ne me seront embêtantes. Ton roman m'intéresse plus que tous les miens. L'impersonnalité, espèce d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables progrès. » Et ailleurs : « Je sais si bien vivre hors de moi! » Rien n'est plus touchant que de voir avec quelle souplesse cette âme heureuse et facile se plie à des idées et à des sentiments différents des siens, comme elle est ingénieuse à comprendre des êtres opposés à elle, à les aimer. Probablement cette faculté d'aimer n'était chez elle qu'un cas particulier d'une faculté plus haute : celle d'imaginer des cœurs autres que son cœur. Peut-être i'égoïsme a-t-il pour racine une impuissance â nous représenter complètement une sensibilité qui n'est pas la nôtre? En même temps que cette étonnante imagination des autres cœurs faisait de George Sand un grand romancier, elle faisait d'elle une créature d'une infatigable sympathie. L'intelligence des sentiments a toujours pour conséquence la tendresse. On ne peut pas comprendre profondément un être sans l'aimer. Cela est si vrai, que les pessimistes comme Georges Eliot et Tourgueniev, qui ont eu l'imagination des cœurs à un haut degré, n'ont jamais passé du pessimisme à la misanthropie, ainsi qu'il arrive d'ordinaire. Ils ont trouvé moyen de concilier par la pitié leur théorie de la misère de toutes choses et leur vision trop complète de la douleur
humaine. Cette conciliation, George Sand, elle, n'eut jamais besoin de la tenter, car personne n'a répujjné davantage au pessimisme, personne n'a cru plus profondément qu elle à la bonté de la vie et à Tharmonie de Tàme avec la nature.
Nous touchons ici à ce qui fait, sous tous les déguisements, le fond même du débat dans le procès de l'optimisme contre le pessimisme. Y a-t-il un accord initial et final entre les exigences foncières de notre être intime et Tordre des choses, ou bien non? Suivant la réponse que l'on donne à cette question première, on croit ou l'on ne croit pas que la vie vaille la peine d'être vécue. Si, en effet, notre bonne volonté demeure sans correspondance suprême et définitive, — si notre C(pur, ou tendre ou cruel, ou bon ou mauvais, n'est qu'un phénomène d'un instant destiné à disparaître comme il est apparu, pour toujours, — si le travail de l'humanité entière aboutit à une irréparable banqueroute, puisque avec la mort de la planète tout doit un jour mourir ici-bas de l'œuvre des âges, comment ne pas apercevoir la vie sous une clarté de cauchemar, et à l'état de sinistre bouffonnerie ? Les plus éloquentes phrases n'empêcheront pas que 1 existence, dépourvue de signification d'au-delà, ne roule et ne retombe sans cesse sur un fond immobile de désespoir. Et si l'on veut bien examiner tous les désespérés de tous les temps, on reconnaîtra qu'ils ont souffert uniquement de ne pouvoir dire : « Notre père, qui êtes aux cieux... " llélas! combien ont gardé la nostalgie de la foi, après avoir perdu la foi elle-même, et ceux-là qui soupirent : » Notre père, qui étiez aux cieux... » sont les plus misérables de tous! Ils sont vraiment les rois dépossédés dont parle l*ascal. La croyance que Dieu existe, c'est-à-dire que la vie humaine a un sens supérieur, notre volonté un résultat
durable, notre caducité un point d'appui éternel, se rencontre au contraire dans Tarrière-fond de tout optimisme. Celui de George Sand n'échappe pas à la loi commune : a Croyons en Dieu, dès à présent, quoique nous ne puissions pas le prouver, » dit-elle. Et ailleurs : a Croyons qu'il y a toujours, quand même, une bonne route à chercher, et que l'humanité la trouvera; ne disons jamais : il n'y en a pas... » Et comparant l'agonie de Sainte-Beuve à celle de Barbés : « Barbés, » dit-elle, » est doux et souriant. Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus à ses amis, que la mort le séparera de nous. Celui qui s'en va tout à fait, c'est celui qui croit finir et ne tend la main à personne pour qu'on le suive ou le rejoigne. » Mais, si Sainte-Beuve avait pu lire ces lignes, il aurait sans doute répondu à George Sand que les croyances sont des actes de foi et que la foi ne se commande pas plus que la santé. C'est l'impression que l'on éprouve en fermant le volume où se trouvent tant de pages d'un si bel accent d'énergie et d'espérance. Elles ne guériront personne de ceux qui sont malades à un certain degré, pas plus qu'elles n'ont guéri Flaubert. Il n'y a pour les souffrances de la vie morale comme pour celles de la vie physique qu'un remède, c'est le temps — qui nous ouvre tôt ou tard à tous la porte derrière laquelle s'apprend le mot de l'énigme. Cette porte, et George Sand, la vaillante, et Flaubert, le désespéré, l'ont franchie pour ne plus la passer. Lequel avait raison, de la noble femme qui ne doutait plus, ou du grand négateur, son ami d'il y a vingt ans? H y a quelque chose de plus effrayant que le silence des espaces infinis dont s'épouvantait Pascal, c'est le silence des grandes âmes qui s'en sont allées, — nous ne savons où.
Je voudrais parler sans passion d un homme qui, de son vivant, fut tout passion et qui, mort, vient de passionner ses amis comme ses ennemis, la rue comme la presse, — j'ai nommé Jules Vallès. Le psychologue a le devoir de demeurer impartial devant toutes les natures humaines, s'il veut les comprendre. Chaque homme, en effet, a suhi, pour arriver à une formation définitive de son caractère, des centaines d influences que nous ne connaissons pas. Cette ifjnorance doit nous décider à suspendre notre jujjement, si nous tenons a être justes, même à l'égard des personnes dont les idées répugnent le plus à nos idées. J'ajoute que cette impartialité est plus nécessaire encore à qui veut se placer au point de vue historique ; et pour celui qui étudie notre époque si confuse et si complexe, le grand agitateur qu'on enterrait tumultueusement voici quinze jours est un phénomène d'histoire ou un échantillon très précieux de l'espèce révolutionnaire. Jules Vallès ne se contenta pas d'agir, comme la plupart de ceux de sa race; il a écrit et il s'est raconté. Doué à un degré supérieur du pouvoir de traduire sa sensihilité avec des mots, il s'est longuement et minutieusement confessé dans quelques volumes, documents de première main et (jui nous introduisent dans l'arrière-fonds même de sa vie morale. Grâce
(1) A l'occatioD Uc «a Diurt (1885).
aux Réfractaires, grâce à l'autobiographie en trois volumes qu'il a intitulée Jacques Vingtras, nous pouvons nous représenter le secret agencement des rouages qui déterminèrent les actes de cette vie. Les faits matériels n'abondent pas dans ces livres. Ils sont d'ailleurs connus de tous. On sait communément que Vallès naquit, vers 1830, en Auvergne, qu'il fut l'enfant malheureux d'un petit professeur de province, qu'il lutta contre la misère à Paris, qu'il se fît connaître au Figaro hebdomadaire par les articles réunis dans son premier volume, qu'il participa à l'insurrection de la Commune, qu'il passa les années de l'exil à Londres, et aussi qu'une fois revenu de l'exil, il reprit son œuvre d'anarchiste et de démolisseur social où il l'avait laissée, non moins implacable dans son dernier journal que dans ses premiers articles de jeune écrivain pauvre et obscur. C'est là comme le dessin visible de cette existence. Lisez maintenant ce Jacques Vingtras, et derrière ces événements vous verrez apparaître les causes profondes dont ils sont la manifestation saisissable : une certaine sorte de sensibilité d'abord, puis l'influence d'un certain miheu, enfin, comme résultat du conflit de ce miheu et de cette sensibilité, une vue particulière de la vie, si caractérisée, si violente, qu'elle a conduit cet homme à représenter, avec une sailHe exceptionnelle de physionomie, toute une catégorie d'autres hommes, nos contemporains et ses semblables.
« Rien que mes idées à moi, c'est terrible ! Des idées comme en auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garçon de café ! Je ne vois pas au delà de mes yeux, pas au delà, ma foi non! Je n'entends qu'avec mes oreilles, des oreilles qu'on a tant tirées... » Tout Jules Vallès tient dans ces quelques lignes avec ses puissances de vision et ses
insuffisances. Nul écrivain n'a été emprisonné plus que celuici dans la sensation personnelle et animale des choses. Ce qui ressuscite dans son esprit quand il songe, ce sont des couleurs, des sons, des odeurs, le tout d'une manière très intense à la fois et très bornée, car ces images ne lui servent pas d'instrument pour sortir de lui-même, il en jouit ou bien il en souffre, à la manière des enfants et des sauvages. xVussi, comme les enfants, charge-t-il naturellement ses phrases d'onomotapées qui reproduisent l'impression directe et concrète. Dès la première page de Jacques Vingtras 1 auteur raconte qu'il était beaucoup fouetté : « Vlin! Vlan! Zon! Zon! — Voilà le petit chose qu'on fouette... >» 11 décrit une promenade à cheval : u La béte va l'amble, tatata, tatata, toute raide ; on dirait que son cou va se casser, et sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux qui ressemblent à des cœurs de moutons... >» Et durant les trois volumes ce sera ainsi, à chaque page, des sursauts de style destinés à traduire des bruits et des mouvements. Ces phrases vous entrent dans les oreilles comme le fracas d'une rue, comme l'accent d'une voix. La sensation est copiée telle quelle, ou plutôt elle s'est inscrite toute seule dans cette prose. De là dérive un autre caractère de ce style, qui est la recherche et la trouvaille de la comparaison purement physique. Les associations d'idées sont ici des associations d images, et d'images d'objets. J'ai souligné, comme très significatif, le membre de phrase où les yeux d'un cheval se trouvent assimilés à des cœurs de mouton. Voici une descri|)tion de marché où le procédé se fait plus palpable encore : « Les vestes des hommes se redressent comme des queues d'oiseau. Les cotillons des femmes se tiennent en l'air comme s il y avait un cham[)igiion dessous. Des cols de chemise comme des oreilles de cheval, des pantalons à pont, couleur de vache, avec des boutons larges comme des lunes, des chemises pelucheuses et jaunes comme des peaux de cochon, des souliers comme des troncs d'arbres... M Évidemment la méthode de cet esprit est de lier ensemble des souvenirs d'ordre matériel, parce que la nature
i04 ETUDES ET PORTRAITS
de ce système nerveux est de retenir seulement des souvenirs de cet ordre. « Les mitrons » , dit-il en parlant des boulangeries devant lesquelles il passait à cinq ans, « les mitrons ont les joues blanches comme de la farine et la barbe blonde comme de la croûte... » Un enfant, en effet, a cette façon de saisir la réalité. L'auteur de Jacques Vingtras a écrit de cette manière jusqu'à la fin, parce qu'il a, jusqu'à la fin, vu et senti ainsi.
« Mon père » , a-t-il dit quelque part, « est le fils d'un paysan qui a eu de l'orgueil et a voulu que son fils étudiât pour être prêtre. . . Il s'est installé, un beau jour, dans une petite chambre, au fond d'une rue noire, d'où il sort pour donner quelques leçons à dix sous l'heure, et où il rentre pour faire la cour à une paysanne qui sera ma mère... » Cette hérédité suffit à expliquer l'imagination de Vallès et sa nuance spéciale. Il est demeuré homme du peuple dans toute son impression de la vie. Traduisez ces mots. Ils signifient la plus absolue incapacité d'arriver à l'idée abstraite. Je ne crois pas qu'il y ait, dans les quatre volumes dont j'ai cité les titres, une seule phrase qui enferme une généralisation ou qui exprime un raisonnement. C'est exactement l'envers de l'esprit philosophique ou scientifique, lequel voitles choses par formules. Vallès, lui, les voit en elles-mêmes, avec une telle intensité, qu'il ne peut pas aller au-delà. En outre, et par suite de cette même intensité, il se trouve incapable de se figurer les objets ou les êtres en contemplateur, c'est-à-dire d'une manière impersonnelle, ou, comme disent les Allemands, objective. Il ne peut pas se détacher de sa personne. Dans une de ses notes sur sa vie de collège, il s'écrie : « Je ne peux cependant pas iTie figurer que je suis un Latin. Je ne peux pas. . . Je ne sais pas comment les Latins vivaient. Moi, je fais la vaisselle , je reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal, mais je ne connais pas d'autre consul que mon père qui a une grosse cravate et des bottes ressemelées... Je me moque de la Grèce, de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas. J'aime mieux le ruisseau de Farreyroles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux et
ramasser des pissenlits pour faire de la salade... " Ne prenez pas cet aveu pour une boutade sans conséquence. C est la constatation d'un trait essentiel de cette imagination. Le don de la métamorphose intellectuelle lui était refusé par lénergie même de la sensation animale. Aussi dans tous ses livres ne trouverez-vous jamais l'évocation d'un individu qui ne soit lui, ou qui n'ait des rapports avec lui. Il ne voit pas les hommes qu'il rencontre, en eux-mêmes et de leur point de vue; il les saisit dans leurs relations avec sa propre nature, d'une manière très pittoresque et très vive, mais ne lui demandez jamais de se transformer en autrui par la compréhension, comme ce fut, par exemple, le plaisir habituel d'un Tourgueniev ou d'un Balzac. Il ne le pourrait pas plus que sa mère ne le pouvait, elle qui le torturait sans savoir qu'elle le torturait. Ne lui demandez pas non plus de se transformer dans les choses, c'est-à-dire de saisir la complexité des objets qui l'entourent, et d admettre par suite, comme inévitables, les conditions, même hostiles, où il se trouve engagé. 11 jouit et il souffre trop vivement. L'amour et la haine, le désir et la colère, se mélangent à toutes ses descriptions, parce que toutes ses impressions en sont teintées. C'est le secret de Ténergie de cette langue et de son étrange saveur. Parlant de son désir de pêcher, quand il était tout petit, il s'exalte : «Un goujon pris par moi ! — // portait toute mon imagination sur ses nageoires... » Phrase singulière et d'une justesse admirable sous sa forme comique ! G est le propre d'un tempéramment semblable de s'en aller tout entier dans la convoitise ou la répulsion, de subir la tyrannie de chaque secousse venue du dehors. C'est dire que, dans le développement d'une créature douée de cette sorte, l'action du milieu est décisive. On va voir (juel fut celui où le hasard jeta Jules Vallès.
« Un métier » , s'écrie Jacques Vingtras à plusieurs reprises dans sa douloureuse confession. « Ah! tout mon talent pour un travail qui occupe les bras, brise le corps, et permette de vivre parmi les simples !... » C'est là un souhait qui vaut les autres souhaits de ceux qui reçurent de la nature le pouvoir fatal d'écrire. Ils écriront toujours, et l'univers tiendra pour eux dans leur encrier. Cependant Vallès était sincère en se rêvant une destinée d'ouvrier, et il voyait juste sur l'origine de sa détresse intime. Avec la sorte d'imagination que la nature lui avait départie, la classe intermédiaire où il était né devait lui fournir l'occasion d'une torture constante. Son père est un pauvre diable de professeur pauvre qui gagne à grand' peine la vie des siens à travers beaucoup d'humiliations. L'enfant souffre dans ses appétits matériels que le grand exercice physique ne dompte pas. Il souffre aussi dans son orgueil, car le pouvoir qu'il possède de se représenter avec force les sensations le contraint à s'exagérer les déboires d'amour-propre qu'il lui faut supporter. Sa mère est une paysanne que l'inconnu des moeurs bourgeoises épouvante et attire à la fois ; elle rudoie son fils parce qu'elle-même est rude ; elle l'habille mal parce qu'elle-même ne sait pas s'habiller; elle le méconnaît parce qu'elle-même ne se comprend pas bien, et les petits désastres de cet intérieur sans certitudes deviennent des supplices pour ce garçon qui s'affole dans les mésintelligences de sa famille. Les bourgeois en face desquels il se trouve hors de sa maison ne font qu'augmenter ce froissement premier. Chose étrange ! Il n'y a pas trace dans cette autobiographie d'une amitié d'enfance, d'une de ces douces fraternités d'élection propres à la douzième année. Jacques Vingtras se sent trop différent des autres et par la fortune
et par la nature. Il hait ses maîtres, parce que ces derniers sont les instruments de la discipline du collè^je, si absolument contraire aux besoins de son âme, plébéienne jusqu'à en être aisément sauvage. Oui, il les hait, et d'une haine qui con6ne parfois à la férocité. Son^jeant qu'il a été couronné à une distribution de prix et qu'on a ri de lui voir le front charjjé de trois couronnes, il dit : " c'est le premier ridicule qui in ait écorché le cœurî^^ Quoi d'étonnant si, rencontrant, après des années, un de ces maîtres qui, dans une minute de vivacité, a levé la main sur lui, il se prend à se venjjer avec fureur. — <» Il me souffleta un mardi : — un mardi matin, je n'ai pas oublié le jour, je n'ai pas oublié 1 heure... » et il lui saisit le poifjnet : «Je vous tiens et je vais vous garder le temps de vous dire que vous êtes un lâche, le temps de vous gifler et de vous botter, si vous n'êtes pas un lâche jusqu'au bout, si vous ne m'écoutez pas vous insulter comme j'ai besoin et envie de le faire, parce que vous m'êtes tombé sous la coupe... » Vous souriez devant cette folle réapparition de la colère de l'enfant chez l'homme fait. Mesurez plutôt à la force de cette réappartion la force primitive de cette colère, et quel levain de révolte fut déposé alors dans l'âme de celui qui devait dédier ses confessions : « A tous ceux qui crevèrent d'ennui au collège, ou qu'on 6t pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres, ou rossés par leurs parents. »
Donc, révolte contre les personnes, telle est l'attitude du précoce enfant, et aussi révolte contre les idées. La nature d'esprit (|ui le rend rebelle à ses parents et à ses maîtres le raidit contre l'enseignement qu'on lui impose. J'ai copié tout à l'heure le passage où il décrit ses impressions devant ses sujets de composition. Un des traits les plus curieux de ses confidences d'écolier me parait être la complète indifférence où la laissé la beauté, — telle <jue la révèle l'antiquité classique. Visiblement les vers attendris de Virgile, la noble prose de Tite-Live, l'ardente rhétorique de Tacite, ne lui ont jamais représenté qu'une salle d'étude puante, où, parmi
les farces grossières des camarades, sous le regard inquisiteur du maître, il s'agit de noircir une feuille de papier blanc, afin de mériter Téloge inutile d'un proviseur haï, au jour de la distribution des places. » Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est que la patrie. J'ai toujours été fouetté, giflé, — voilà pour la liberté ; — pour la patrie, je ne connais que notre appartement où je m'embête et les champs, où je me plais, mais où je ne vais pas... » Tel est le cas qu'il fait des sentiments exprimés par les grands poètes d'autrefois. L'afflux des sensations personnelles est encore ici trop fort. Tout ce qui est présent et concret s'empare de lui et Tabsorbe. Il n'est pas davantage attiré par la poésie de la religion, si puissante pour les enfants à imagination tendre, ni par le mystère de la philosophie, si fascinateur pour les enfants à imagination morale. Sa mère l'entraîne à la messe de minuit, mais il a respiré dans la rue l'odeur des grillades de porc, préparées pour le réveillon : » Cet arôme de salaison domine tous mes souvenirs. Une satanée petite queue de cochon m'apparaît partout, même dans l'église. Le cordon de cire au bout de la perche de l'allumeur, le ruban rose qui sert à faire des signets dans le livre, et jusqu'à la mèche du vicaire qui se tirebouchonne, isolée et fadasse, au coin d'une oreille violette, la flamme même des cierges, la fumée qui monte en se tortillant des trous des encensoirs, sont autant de petites queues de cochon que j'ai envie de tirer, de pincer ou de dénouer, que je visse par la pensée à un derrière de petit porc gras, rose et grognon, et qui me font oublier la résurrection du Christ, le bon Dieu, Père, Fils, Vierge et G''... » Telle est son émotion devant les pompes de la liturgie catholique. Il a connu, d'autre part, un vieux maniaque qui démontrait l'existence de Dieu en représentant les preuves classiques par des haricots : » Tous les haricots sont dans le coin, donc. Dieu existe. . . » Quand il songe aux problèmes métaphysiques, c'est le bonhomme grotesque et ses pareils qu'il aperçoit, en sorte que littérature, religion et philosophie se confondent pour lui dans un pêle-mêle de mornes ou d'odieux souvenirs,
sans qu'une émotion ou exaltante ou consolante s'y mêle. Il sort du collège et il entre dans la vie libre. Y rencontre-til du moins un milieu auquel sa sensibilité particulière puisse s'adapter ? Pas davantage. Gomme sa famille est isolée entre la bourgeoisie et la classe ouvrière, il ne voit aucune protection sur quoi s'appuyer. Comme il n'a d'autre titre en poche qu'un diplôme de baccalauréat, il ne peut du premier coup entrer dans une carrière. Il faudrait attendre, travailler encore d'après des programmes, et pourquoi?... Pour se glisser plus avant dans cette bourgeoisie régulière dont il hait tout, esprit et mœurs! Le voilà lancé dans la bohème; avec quels sentiments, les premières lignes des Rcfractaires en font foi : « Il existe de par les chemins une race de gens qui, au lieu d'accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s'en faire une toute seule, à coup d'audace ou de talent, qui, se croyant de taille à arriver d'un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n'ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie... " . Quel moyen cependant de gagner son pain avec de pareilles dispositions d'âme, dans ce vaste Paris où chacun travaille ? Et voilà qu'il faut subir les hasards douteux des professions louches, donner des leçons au rabais, rimer des chansons pour les Almanachs, rédiger des réclames pour des magasins, et, à travers ces aventures de la noire misère, souffrir comme au collège dans tous ses appétits contrariés, dans toute sa sensualité bridée. C'est la révolte encore qui est au bout de cette existence de jeune homme, comme elle était au terme de ces années d'une lamentable enfance. » II faut bien que les déclassés se casent ou se vengent. Et voilà pour<ju()i il coule tant d'absinthe dans les poitrines ou de sang sur les pierres, ils deviennent ivrognes ou émeutiers. . . •• L'enfant placé dans un milieu contraire à sa sensibilité innée a donné naissance au collégien blagutnir et furieux, le collégien s'est changé en un réfractaire malheureux, et du réfractaire voici jaillir le révolutionnaire (|ui ne désarmera pas.
liO ÉTUDES ET PORTRAITS
«« Oui, tu nous le payeras, société bète... tu ne perdras rien pour attendre. J'aiguiserai Farme qui un jour t'ensanglantera... " Ecoutez-bien ce cri de guerre, et ne croyez pas que ce soit là une simple déclamation de littérateur. La flamme des incendies de la Commune éclaire des phrases semblables de la plus effrayante lumière. La destruction du vieux monde, à ce programme se borne la doctrine de Jules Vallès, mais cela même donne une valeur typique à tous ses livres. Il n'est pas un révolutionnaire par théorie^ comme un Robespierre ou un Saint-Just. Il n'est pas davantage un révolutionnaire par ambition, tel que fut ce barbare de Danton, qui ne demandait sans doute qu'une place à la mesure de ses appétits pour se ranger, comme firent tant de personnages de 89 sous le premier empire, du côté de la résistance. Jacques Vingtras n'appartient ni à l'une ni à l'autre de ces deux classes Des théories sur la rénovation sociale? Où les aurait-il prises? 11 l'avoue lui-même, avec cette terrible franchise qui fait la force de ses moindres écrits : a Tu as dû, pendant tes moments durs, songer au remède contre la famine et ruminer les articles frais d'un code de justice sociale... Qu'apportes-tu du fond de ta jeunesse affreuse?. . . Réfléchir? Étudier? Quand?. . . » Une ambition? Pourquoi en aurait-il une? Est-ce que la richesse ou le pouvoir rafraîchiraient l'ardeur brûlante d'un sang que consume la fièvre des inexplicables rancunes ? Les faits sont là. Vallès a connu, durant ses dernières années, sinon la fortune, du moins l'aisance et sinon la gloire, la renommée. Sa fièvre de révolution en fut-elle diminuée une heure? A-t-il cessé de prêcher la guerre et toujours la guerre contre cette société qu'il ensanglantait en effet de sa plume, parce que c'était la seule arme à sa portée ? C'est que
JULES VALLES lit
la révolution était pour lui <» la minute espérée et attendue depuis la première cruauté du père, depuis le premier jour passé sans pain, depuis la première nuit passée sans logis... — Elle est la revanche du collège. Oui, du collège comme du reste, comme de toute unejeunesse qui n'a pas pu trouver un accommodement entre sa façon de sentir et son milieu, et d'un âge mûr qui ne le trouvera jamais. Que faire sinon détruire, abattre ce qui reste debout de Tédifice social, par désespoir de le sentir inhabitable, accomplir une besogne de nihilisme, et c'est bien aussi le seul mot qui caractérise exactement l'esprit de Jacques Vingtras^ des Réfractaires et de la Rue. Vallès fut un exemplaire, et le plus saisissant peut-être, du nihiliste français.
Du nihiliste en effet, du Bazarof redoutable que Tourgueniev nous montre par exemple dans Pères et Enfants^ il a l'ironie cruelle et l'infatigable force de négation. Le premier volume de Jacques Vingtras, consacré tout entier à raconter les plaies de son enfance et la misère morale de ses parents, permet de mesurer cette force. Pas un souvenir de famille qui ne suscite dans cette âme ulcérée l'aversion et le dégoût. Du Bazarof de Tourgueniev, il a encore la haine de la littérature, lui, le littérateur d une prose si intense, et comme une horreur de l'admiration, cette forme enivrée de l'amour intellectuel : " A la hotte, ce tas de vieilleries; à bas le mèlodieu.x Virgile et l'immortel Patachon qui a fait V Iliade et V Odyssée... Cascade, Hortense Schneider , et toi , vieil Homère , aux Quinze- Vingts!...»» De ce même nihiliste russe, il a le nié[)ris inné pour ses prédécesseurs, même en révolte : 1789 et 171)3, mais c'est encore de la tradition, de la légende... « Vos longs cheveux, Kobcspierre et Saint-Just, tout ça, c'est de la blague. Vous êtes les calotins de la démocratie... Il in arrive souvent le soir, ({uand je suis seul, de me demander si je n'ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si, après les classes de l'Université, il n'y a pas les classiques de la Révolution — avec des proviseurs rouges et un bachot jacobin... »» Voici pourtant les traits qui le distinguent de son frère slave cl par
lesquels son nihilisme demeure celui d'un occidental et d'un Français. Tout destructeur de la société qu'il puisse être, par tempérament et par éducation, il demeure social, en ceci qu'il lui faut l'opinion des autres. Il n'a pas ce pouvoir d'isoler son âme, face à face avec son idée, qui permet au révolutionnaire russe d'aller et de venir comme en dehors des autres hommes. Parlant d'un projet de régicide, Jacques Vingtras s'écrie : « Il aurait fallu être en bande et que personne ne fût spécialement l'assassin... » Apercevez -vous là, même dans la révolte, le civilisé, pour qui la conscience des autres existe et qui ne peut pas ne pas se sentir jugé? — Ce qui le sépare encore de Bazarof que j'ai choisi comme type afin de préciser davantage, c'est que Bazarof sort de la science. C'est un positiviste et c'est un illettré. Vallès sort, au contraire, de l'éducation classique. Il est un Latin, et l'héritier malgré lui de l'antique esprit de la civilisation romaine, même en la reniant. Il a le sentiment oratoire, le goût de la phrase habile, un art très savant sous sa rudesse visible. Il a beau s'insurger contre les Lettres, elles l'ont saisi, et il est leur œuvre. C'est à elles qu'il a demandé son pain dans sa jeunesse , c'est à elles qu'il a demandé son arme dans sa guerre sociale, et, par une contradiction suprême, ce sont elles aussi, ces Lettres indulgentes et immortelles, qui garderont sans doute son nom de prosateur, âpre et violent, contre l'éternel oubli.
Lss deux cahiers de notes intimes auxquels M. Barbey d'Aurevilly a donné le titre de Memoranda ^ se rapportent à l'époque de sa vie d écrivain qui fut la plus féconde en œuvres. N'est-ce pas aux environs de ces années-là, entre 1850 et 18G0, que la Vieille Maîtresse successivement et U Ensorcelée et les Ricochets de conversation^ — devenus dans les Diaboliques y après coup, le Dessous de cartes d' une partie de whist, — furent publiés, romans extraordinaires, mais dont la vive originalité éclate aujourd'hui seulement à tous les yeux? Alors aussi se multipliaient d'innombrables articles de critique. M. d'Aurevilly donnait chaque semaine au journal Le Pays une étude littéraire sur un des livres parus de la veille. Ces études ont été réunies en plusieurs volumes — et les séries s'en continuent sous la désignation : Les Œuvres et les Hommes. Deux éclaircies dans cette atmosphère chargée d'œuvres, quelques journées d'absence, passées les unes dans une ville de Normandie jadis habitée par l'auteur, les autres dans un port voisin de l'Kspagne, — voilà toute la matière des deux cahiers de notes que l'écrivain a griffonnées entre deux pages de ses romans ou deux [)aragraphes de ses articles. Dans ces notes il apparaît tout entier, comme Byron et Stendhal dans les leurs, avec sa puissance extraordinaire
(1) A propol de la rciiupreiiioD des Memoranda (1883j.
CniTiQrK. — II . t
d'expression, avec sa belle faculté de voir intense là où d'autres verraient médiocre et de donner de l'esprit même aux plus menus détails de la vie. — Et quel esprit!... Depuis Rivarol et le prince de Ligne, personne n'a causé comme M. d'Aurevilly; car il n'a pas seulement le mot^ comme tant d'autres, il a le style dans le mot, et la métaphore, et la poésie. Mais c'est que toutes les facultés de ce rare talent se font équilibre et se tiennent d'une étroite manière ; et, même à l'occasion de ces feuilles légères des Memoranda, c'est ce talent tout entier qu'il convient d'évoquer.
M. d'Aurevilly ferme ses lettres d'un cachet sur lequel il a fait graver une devise, à la fois résignée et superbe, fière et vaincue : Too latel — Trop tard!... Il prétend, lui, le courageux écrivain et qui n'a guère fait d'aveux plaintifs devant les autres, que ces deux mots contiennent l'histoire secrète de sa viC;, et que tout lui est arrivé trop tard de ce qui, venu plus tôt, lui aurait comblé le cœur, — si le cœur peut être comblé. — Trop tard ! . . . Cette devise est-elle vraie des événements de cette vie? Il est malaisé d'en juger; car M. d'Aurevilly, au rebours de la plupart de ses contemporains et des plus illustres, n'a pas dévoilé dans des « Mémoires » ou des « Confidences » le roman de ses bonheurs ou de ses mélancolies, et un mystère demeure sur sa lointaine jeunesse, — sur la période surtout de cette jeunesse dont il ne reste aucune trace littéraire. Mais ce qui domine les faits matériels de notre vie, ce qui les crée même, en un certain sens, — car de ces faits rien n'existe pour nous que leur retentissement dans notre âme, — c'est notre personne; et la devise du cachet de M. d'Aurevilly apparaît comme évidemment exacte pour qui connaît la personne qu'il est aujourd'hui, qu'il a dû être à vingt ans. Il offre un
rare exemple, et d'un intérêt sinjjulier pour le psychologue, de facultés qui n'ont rencontré ni leur milieu ni leur époque. 11 a eu, dès son adolescence où il vit Brummell, et il a conservé dans son âge mûr où il connut d'Orsay, le {joùt passionné de l'aristocratie. Le dandysme, dont il a donné une piquante théorie et très fine d'analyse, ne fut pas chez lui affaire d'attitude. Il en aima la rareté, le quant à soi, l'impertinente solitude, — car, être rare, se réserver, ne pas se mêler à la foule, c'est de la quintessence d'aristocratie. Le malheur est que, des diverses façons de sentir, l'aristocratique est celle qui suppose le plus de conditions extérieures, et ces conditions ont manqué à l'auteur de Brummell. Il n'a pas eu cette arme de l'argent, laquelle a du moins le mérite de servir de bâton de longueur contre les promiscuités cruelles. Il lui a fallu subir, avec une nature affamée de distinction, toutes les vilenies du métier : 1 àpreté des médiocres concurrences qui dégoûte même du triomphe, l'exécution des besognes à jour fixe qui fait regretter même le talent qui vous en rend capable, et — pour combler la mesure — ce métier, ces concurrences et ces besognes, en pleine société démocratique. Mais cet amour de la haute vie et des élégances ambiantes n'est-il pas commun à tous les poètes? Est-ce autre chose que le désir d'imprégner d'âme les vulgarités nécessaires, et ne s'en guérit-on pas, comme des autres nostalgies de l'ordre physique, par le sentiment que la matière n'est pas capable de suffire aux exigences de l'esprit, si bien que réaliser certains de ses rêves serait les diminuer? Un trait plus particulier de M. d'Aurevilly et qui lui assigne une place spéciale parmi les hommes de lettres de ce temps, c'est qu'il était né, c'est qu'il est resté fanati(|ue de l'action. Le caractère de ses personnages préférés dans l'histoire, comme le caractère de ses héros inventés dans le roman, atteste ce fanatisme que son aspect volontiers martial ne dément point. Il a vécu cependant sédentaire, assez analogue par ranta{;onisme de ses désirs et de ses habitudes à ces héritiers de famillles ruinées que Walter Scott évoque au coin du foyer désert, sous le portrait d'un roi chassé et qui ne
régnera plus, à Tombre d'un blason qui va s'effaçant, et que nulle piété ne réparera. Était-ce par l'intuition d'une analogie pareille que Théophile Silvestre appelait M. d'Aurevilly de ce nom de laird si étroitement uni pour l'imagination au souvenir de l'héritier des Ravenswood? « Allons chez le laird » , disaitil à leur ami commun Léon Gambetta, tout jeune alors et qui aimait à disputer avec l'extraordinaire causeur. Pourtant ils n'avaient guère d'idées du même ordre, lui, l'orateur méridional, lancé si hardiment en plein courant du monde moderne, et l'autre, l'écrivain solitaire, d'une invincible énergie de protestation contre ce monde. M. d'Aurevilly en effet a encore exagéré par ses convictions acquises, — cette seconde nature qui parfois contredit la première, parfois en accroît l'originalité native en la doublant de réflexion, — le divorce qui le séparait de son époque. Il est devenu catholique, et du catholicisme le plus hautement proclamé, jusqu'à écrire l'apologie des procédés inquisitoriaux, à l'heure précise où la science contemporaine paraissait se résoudre dans le positivisme le plus hostile à la tradition catholique. Absolutiste et nourri de la moelle des doctrines de Joseph de Maistre, il a vu les monarchies s'écrouler, les théories issues de la Révolution foisonner et grandir, la France multiplier les essais de gouvernement parlementaire. Idéaliste dans son art comme il l'a été dans sa vie, admirateur de Byron et de Lamartine, il assiste aujourd'hui à l'avènement de la littérature documentaire. Rarement antithèse plus étrangement etplus complaisamment prolongée n'a isolé davantage un homme dans les partis pris de son orgueil et de sa chimère. Faut-il voir dans cet isolement l'inévitable résultat de causes lointaines et faire intervenir ce mot si commode et qui rend compte de tant de mystère : l'atavisme? Faut-il attribuer à une destinée d'exception le développement dans un sens inattendu de facultés déjà par elles-mêmes exceptionnelles ? De lentes années de jeunesse passées en province à tuer l'ennui à force de songes ; d'autres, plus douloureuses, passées à Paris aux aguets d'une occasion d'employer tout son mérite, qui n'est pas venue; les injustices
de la critique et les misères de la publicité, rendues plus dures par la hauteur d'âme, — voilà de quoi expliquer beaucoup de froissements, par suite beaucoup de résolutions de farouche indépendance. Quoi qu'il en soit des causes dont ces habitudes furent l'effet visible, il est certain que, pareil à ce lord Byron qu'il aime tant, M. d'Aurevilly aura vécu, dans notre dix-neuviéme siècle, à l'état de révolte permanente et de protestation continue. Seulement Byron retranchait ses dégoûts derrière sa pairie et ses quatre mille livres sterlin^js de revenu, et M. d'Aurevilly a du conquérir son indépendance avec sa plume et son encrier. Il n'a pourtant pas accordé une concession de plus à la société que le châtelain de Newstead Abbey. C'est une destinée moins romanesque peut-être. Pour qui comprend tout le sens du mot, elle est aussi poétique, sinon davantage.
Il faut bien apercevoir le caractère étrange de cette destinée pour juger l'œuvre écrite de M. d'Aurevilly du point de vue exact, et pour en pénétrer la secrète logique. 11 y a une question â se poser devant chaque existence consacrée aux lettres. Quelle sorte de volupté l'écrivain leur a-t-il demandée, â ces lettres complaisantes? Car elles se prêtent â toutes les fantaisies, et pourvu qu'on les aime de tout son cœur, elles consentent qu'on les aime de beaucoup de façons diverses. Quehjues auteurs exigent d'elles une gloire immédiate. Ils veulent exprimer leur époque et devenir, comme Latouche le disait de Mme Sand, un écho (jui « double la voix »» de la foule. C'est une conception qui convient â des âmes coinmunlcatives, faciles et chaudes, et il y a des règles d'esthétique cjui lui correspondent. S'il veut réaliser celle ambition d'être l'orateur et le héraut acclamé de son temps, l'écrivain ih)il avoir un style de transparence et de bonne humeur. Une ccr-
laine largeur d'humanité, l'acceptation des formes à la mode, même des préjugés reçus, sont aussi nécessaires. Cet écrivainlà comprend et pratique avec naïveté la formule ironique du moraliste : « C'est une grande folie que d'être sage tout seul." On peut, quoi qu'il en semble aux apôtres de l'art dédaigneux, penser ainsi et composer des chefs-d'œuvre. La preuve en est dans Molière et dans George Sand elle-même. 11 est une autre race d'hommes de lettres, dont Flaubert fut, de nos jours, le type achevé, qui reporte sur les initiés seuls le culte pieux que les premiers accordent à la foule. Ceux-ci sont des hommes d'étude et de raffinement. Ils s'emprisonnent dans l'ombre d'une école. Ils évitent la brutale lumière, ils ne travaillent qu'avec la sensation des yeux aigus des juges fixés sur eux. Quels juges? Leurs confrères vraiment avertis des plus délicats secrets de la composition, les connaisseurs scrupuleux qui sont capables d'apprécier la valeur d'une syllabe mise à sa place et les insuffisances d'une métaphore manquée. Cette préoccupation, qualifiée de byzantine parles malveillants, aboutit volontiers à une littérature hiératique et sibylline, dans laquelle la science accomplie des procédés techniques s'accompagne d'un mépris transcendental pour la simple émotion et l'éloquence spontanée du cœur. Les innombrables épigrammes dirigées contre ce byzantinisme n'empêcheront pas la Tentation de Saint-Antoine d'être un livre supérieur. — Il est enfin un troisième groupe d'artistes pour lesquels écrire est une façon de vivre, rien de plus. Ceux-là n'ont d'autre but que d'aviver avec leurs propres phrases la plaie intérieure de leur sensibilité. La réalité leur est douloureuse. Elle les opprime, elle les blesse. Leur âme ne rencontre pas dans le cercle de circonstances où cette réalité l'emprisonne, de quoi satisfaire son appétit d'émotions grandioses et intenses. Ils demandent aux mots et à la sorcellerie de l'art ce que les Orientaux obtiennent par le haschisch, ce que l'Anglais de Quincey se procurait en appuyant sur ses lèvres sa fiole noire de laudanum, un autre songe des jours et une nouvelle destinée. C'est leur vengeance à la fois et leur affranchissement que la
littérature : leur vcn^jeance, car ils attestent ainsi que le sort fut injuste pour eux et qu'ils ont été, comme dit magnificjuement un ancien, u humiliés par la vie. . . ; » — leur affranchissement, car ils conquièrent ainsi une excitation qui efface en la dépassant Tempreinte de la haïssable réalité. A ce jjroupc d'écrivains par désir passionné détre ailleurs appartenait ce même Byron, qu il faut nommer sans cesse lorsqu on parle de M. d'Aurevilly, et qui composa La fiancée (ïAbydos en quelques nuits, afin de chasser des fantômes qui sont toujours revenus. A ce même groupe, ce furieux duc de Saint-Simon, qui, rentré de la cour et le fiel crevé, couvrait de sa large écriture les énormes feuilles de papier de ses Mémoires, pour devenir, de par la magie de sa propre prose et pendant ces heures de travail , l'homme d'État qu il ne pouvait être qu alors... Il jugeait ministres et ambassadeurs. Il disait les causes profondes de 1 avilissement public. Il prévoyait les inévitables catastrophes. Il découvrait la gangrène des infamies, et démaillotait de leurs langes blasonnés les âmes pourries des courtisans et des princes. Puis, cette plume réparatrice une fois posée, cet encrier vengeur une fois fermé, il fallait reprendre le collier de médiocrité, subir la superbe de Louis XIV, l'insolence des bâtards, la lâcheté du régent, l'infamie de Dubois, et faire [)olitesse à la honte, quoi qu on en eût. Au même groupe appartient M. d Aurevilly. Comme à Hyron, comme â Saint-Simon, la littérature lui aura été la fée libératrice et qui console de tout. Les contradictions dont il a souffert se sont résolues, les avortements de son destin se sont réparés, les crève-cœur de ses désespoirs se sont soulagés lorsqu'il a écrit. Ce beau vers de son mince recueil de poésie,
L'Esprit^ l'aigle vcn{i,cur qui plane sur la vie,
ourrait servir d'épigraphe â ses moindres volumes comme à ses plus importants, comme à ses lettres familières, comme au.x Memoranda composés au jour la journée. — Qu importe que le lecteur s*épouvante de ces orgies d'images, de ces violences d'invention, de ces audaces de style, puis(|ue l'auteur a
du moins atteint son but, puisqu'il a été Lui-Même, avec la pleine expansion de tout Tintime de sa personne, durant les trop courtes heures qu'il a dépensées à écrire ces pages?
C'est à cause de cela qu'il n'y a rien de moins factice que de tels livres, bien que la rêverie en soit très intense, la rhétorique très violente, et l'impression si souvent étrange. Quand cet homme vous raconte le détail des excessives passions de Ryno de Marigny [Une Vieille Maîtresse)^ ou qu'il évoque devant vos yeux la face cicatrisée du gigantesque abbé de la Croix-Jugan [L Ensorcelée), croyez qu'il ne se propose pas de vous étonner par l'inattendu de sa fantaisie. Vous êtes parfaitement absent de sa pensée, vous, le lecteur futur du roman, à l'heure de nuit où, fenêtres closes, bougies allumées, cet alchimiste élabore son grand oeuvre, qui vous intéressera ou non, — peu lui soucie. Vraisemblablement, il a débattu quelque affaire dans la journée, où sa noblesse native s'est irritée; il a lu des articles qui l'ont excédé, entendu des paroles qui l'ont écœuré, aperçu des visages qui l'ont dégoûté, deviné des sentiments qui l'ont indigné. Ces basses misères de la quotidienne expérience s'évanouissent, et, le Sésame, ouvre-toi l de l'imagination à peine prononcé, voici que la caverne magique dévoile ses enchantements. Le romancier voit Marigny, il voit VelHni la Malagaise, il voit Jéhoël de la Groix- Jugan. Est-il encore un univers de sensations vulgaires et de médiocres destinées? Il n'en sait plus rien, absorbé qu'il est dans ses personnages. Oui, ses personnages, au sens littéral du terme ; car il les a projetés hors de son cerveau, — comme le Jupiter de la Fable la guerrière Minerve, — engendrés et nourris de la plus pure substance de son être. Il a imaginé, comme les croyants prient, comme les amants se plaignent, par un impérieux besoin de sfogarsi, pour employer une tournure italienne chère à Beyle. Pareillement, si chaque phrase de ces tragiques récits est chargée jusqu'à la gueule, comme un tromblon de giaour, avec les mots les plus énergiques du dictionnaire ; si V expression est ici portée à son extrême degré de vigueur, ne croyez pas que ce soit un artifice d'industrieux
ouvrier de prose. L'auteur n'a point fait beso<jne de rhétorique. Cette furie du langage est, à sa manière, une furie d'action. Pour cet écrivain, comme pour tous ceux qui ont un style, les mots existent d'une existence de créatures. Ils vivent, ils palpitent, ils sont nobles, ils sont roturiers. Il en est de sublimes, il en est d'infâmes. Ils ont une physionomie, une physiologie et une psychologie. Dans le raccourci de leurs syllabes que ne tient-il pas d'humanité! En un certain sens, écrire est une incarnation, et l'esprit d'un grand prosateur habite ses phrases, comme le Dieu de Spinoza habite le monde, à la fois présent dans l'ensemble et présent dans chaque parcelle. Quoi d'étonnant si le romancier d'Une Vieille Mnitresse et des Diaboliques s'est fabriqué une prose à la fois violente et parée, aristocratique et militaire, comme il aurait souhaité que fût sa propre vie? Que dis-je? Il ne s'est pas fait cette prose, il a seulement noté la parole intérieure qu'il se prononce à lui-même dans la solitude de sa chambre de travail, et la parole improvisée qu'il jette au hasard des confidences de conversation. J'ai bien souvent remarqué au cours de mes entretiens avec lui, — un des plus vifs plaisirs d'intelligence que j'aie goûtés, — cette surprenante identité de sa phrase écrite et de sa phrase causée. Il me contait des anecdotes de Valognes ou de Paris avec cette même puissance d'évocation verbale, avec la même surcharge de couleurs qui s'observe dans ses romans. Il s'en allait tout entier dans ses mots. Ils devenaient lui, et lui devenait eux. Je comprenais plus clairement alors ce que la littérature a été pour cet homme dépaysé, et cjuel alibi sa mélancolie a demandé à son imagination. De là dérive, entre autres conséquences, cette force de dédain de l'opinion qui lui a permis de ne jamais abdiquer devant le goiit du public. Il admire beaucoup ce titre d'un poème de Lîimartine : l.e Génie dans l'obscurité. Cette admiration est de bonne foi, et je ne serais pas étonné qu'aimant les Lettres de l'amour que j'ai dit, non seulement les insouciances de la renommée à son endroit l'aient trouvé indifférent, mais encore (ju'il s'en soit presque réjoui, aux heures d'entière sincérité
Sa littérature a donc été pour M. d'Aurevilly un songe réparateur. Mais, en dépit d'un proverbe fameux, tous les songes ne sont pas des mensonges, et quand le songeur est un moraliste et un psychologue, il n'est pas bien malaisé de déterminer dans l'arrière-fond de sa rêverie les éléments d'expérience qu'il a combinés, exagérés parfois, parfois déformés, et qui demeurent pourtant invinciblement solides et réels, — comme la matière brute sur laquelle travaille un sculpteur. Il y a dans une lettre de Stendhal à Balzac une phrase significative et qu'il faut citer sans cesse. Elle marque bien quel procédé de métamorphose emploient à l'égard de leurs observations ces alchimistes de l'âme humaine qui sont les grands romanciers : « Je prends, » dit l'auteur de Rouge et Noir, « un personnage de moi bien connu, je lui laisse les habitudes qu'il a contractées dans l'art d'aller tous les matins à la chasse du bonheur, ensuite je lui donne plus d'esprit. " Le plus d'esprit devient pour un d'Aurevilly un plus de passion, mais le procédé reste sensiblement analogue. Il est d'ailleurs aisé, pour qui connaît un peu la jeunesse de M. d'Aurevilly, de faire un départ des sources diverses qui ont nourri de réalité son imagination. Il a vécu enfant, et même adolescent, dans la vieille ville de Valognes, et il a connu les survivants des terribles guerres de la chouannerie du Gotentin. Il a entendu ces hommes raconter les actions qu'ils avaient faites, de ces mêmes mains qu'ils chauffaient maintenant au feu des veillées d'hiver. De cette impression première, demeurée ineffaçable sur son souvenir, M. d'Aurevilly a tiré L' Ensorcelée et Le Chevalier des Touches. Il a vu, à cette même époque, les jeunes nobles de sa province et les anciens soldats de l'Empire tuer les loisirs forcés de leur stagnante existence par toutes sortes
d'excès de jeu, d'amour dangereux et de conversation. Il s'est souvenu de ces nobles et de ces soldats lorsqu'il a écrit Le Bonheur dans le aime, Le Dîner d'athées et Le Dessous de cartes d'une partie de whist. Puis il est venu à Paris, et les sensations de sa vie mondaine ont abouti à L'Amour impossible, à La Bague d'Atinibal, à la Vieille Maîtresse, au Plus bel amour de don Juan, comme les heures de mysticisme qu'il a traversées sous une influence de femme se sont résumées dans Le Prctre marié. Je citais tout à l'heure le nom de Quincey, le mangeur d'opium. Ce singulier analyste de son propre vice, et si perspicace, avait reconnu que ses visions les plus effrayantes et les plus ravissantes, les plus démesurées et les plus surhumaines, dérivaient toutes des impressions ambiantes. L'ivresse les transformait en les amplifiant et les interprétant d'une manière grandiose. C'est une vérité acquise aujourd hui à la science des poisons de l'intelligence. La littérature a son ivresse aussi, qui ne fait qu'interpréter et amplifier les sensations que l'écrivain a subies. Mais cette transformation-là s'appelle le talent.
Ce qui fait l'intérêt psychologique des Memoranda, c'est précisément qu'on assiste à ce travail de métamorphose. On y peut saisir à plein comment chez M. d'Aurevilly les impressions s'écrivent. Ce livre, qui n'est pas un livre, me séduit par ce charme d'une nuance si fine. Il laisse voir la minute où Thomme va devenir l'auteur, où la réalité se change en poésie, où l'observation se double de rêve. Et le rêve est si naturel à M. d'Aurevilly que le moindre événement l'y conduit par une invincible pente. Une enfant s'endort à son côté dans une diligence, et la Léïla de Byron lui apparaît. H regarde le vent frapper des arbres : « Il sabrait les ormes comme avec un bancal et leur hachait leur beau visage de verdure nuancée, » dit-il. VX ailleurs, sur la pluie : « Ne sommes-nous pas en Normandie, la belle Pluvieuse, (jui a de belles larmes froides sur de belles joues fraîches? J'ai vu des femmes pleurer ainsi. » A chacpie page c'est ainsi un au-delà entrevu derrière la vibration présente des nerfs et du cœur.
C'est que M. d'Aurevilly est, au sens le plus beau et le plus exact de ce mot, un poète, — un créateur. Même sa poésie est aussi voisine de celle des Anglais que sa Normandie est voisine de l'Angleterre. Je me rappelle, dans un voyage que je fis en ligne directe de Gaen à Weymouth, par Cherbourg, au mois d'août 1882, être demeuré saisi par l'extraordinaire ressemblance des paysages. Cette ressemblance est-elle descendue jusqu'aux âmes? Je le croirais, à sentir combien le rêve d'un Shakespeare ou d'un Carlyle est voisin du rêve d'un Normand de race pure comme M. d'Aurevilly. C'est un trait encore à joindre aux traits que j'ai notés, et qui explique pourquoi l'accord intime n'a jamais pu se faire entre ce noble écrivain et notre xix* siècle français. Apre et solitaire destinée, à laquelle M. d'Aurevilly aura dû de séjourner dans un monde de visions magnifiques, et de conserver une superbe intégrité de sa pensée... — Un homme fier peut-il souhaiter davantage?...
Je ne me doutais guère, Messieurs, la première fois que je vins à Oxford, voici quatorze ans, qu'un jour je me trouverais associé, même pour la plus humble part, à la grande œuvre d'enseignement qui s'accomplit ici depuis des siècles. Laissezmoi tout d abord vous en dire ma reconnaissance. Vous avez trouvé le secret d'allier dans votre Université le respect de ce qu'il y eut d'excellent dans le passé au goût et à rintelli;;ence de ce qu'il y a de plus nouveau dans le présent, comme vous faites monter sur les vénérables murs de vos collèges de jeunes verdures et de jeunes fleurs. C'est ainsi que votre large hospitalité n'a pas craint de convier aujourd imi parmi vous un romancier français à s'asseoir dans cette place où il a eu comme prédécesseurs tant de littérateurs distingués, et parmi eux un de vos écrivains qu'il a le plus admirés et aimés, le regretté Walter Pater. Vous me permettrez. Messieurs, d'apporter ici mon tribut d hommage à cette précieuse mémoire et de mettre sous les auspices de ce parfait prosateur, dont je m'honore d avoir eu la sympathie, le court et un peu technique essai que je vais vous lire. Si ce scrupuleux ouvrier de style était encore des vôtres, le savant fcllow de DniscnosCf 1 artiste accompli de Mdrius t' Épicurien et de la RenaissancCy
(i) Texte d'une lecture donnée le S3 juin 1897 lur l'invitation du Taylorian Institutey à Oxford, Cf. dani le» Essais de Psychologie, t. 1 de cette édition, les trois morceaux consacrés au inéiiic auteur.
m'approuverait d'avoir choisi pour l'évoquer devant vous la figure du prosateur français le plus scrupuleux aussi et le plus accompli qui ait paru chez nous dans cette seconde moitié du siècle, l'auteur de Madame Bovary, de Salammbô, deVÉducation sentimentale, de la Tentation de saint Antoine, de Bouvard et Pécuchet et des Trois Contes, Gustave Flaubert. Tous vous connaissez les livres que je viens de vous nommer, et qui sont classiques déjà par leur forme, malgré les hardiesses de certaines de leurs pages. Ils sont en effet d'un art très sévère, mais très Hbre, où se trouve pratiquée cette esthétique du vrai total qui se reconnaît dans Aristophane, dans Plante, dans Lucrèce, dans les dramatistes de la période Élisabethéenne, dans le Gœthe de Faust, des Affinités, des Élégies romaines et de Wilhelm Meister. Ce n'est pas ici le lieu de discuter les périls de cette esthétique, si tant est que le souci pieux de l'art puisse aller sans une profonde moralité. Et, pour Flaubert, je me chargerais de démontrer que si ses livres sont audacieux, l'esprit qui s'en dégage n'est pas corrupteur. Mais ce n'est pas une thèse que je viens soutenir devant vous, c'est un homme que j'ai l'intention de vous montrer. Ses idées ont pu être plus ou moins exactes, plus ou moins complètes. Une chose est certaine : il les a conçues dans toute la sincérité de sa conscience, il y a conformé son effort avec la plus courageuse ardeur et la plus désintéressée, à l'ambition de réaliser ce rêve d'art il a tout sacrifié, plaisir, argent, succès, santé, enfin ce Maître du réalisme a donné le plus noble, le plus continu spectacle d'idéalisme pratique. Dans sa correspondance, et à propos d'Alfred de Musset, on rencontre cette phrase significative : « C'est un malheureux. On ne vit pas sans religion et il n'en a aucune... " Flaubert, lui, a eu la religion des Lettres, poussée jusqu'à la dévotion, jusqu'au fanatisme. Aucun homme n'a représenté à un degré supérieur les hautes vertus du grand artiste littéraire. Son existence ne fut qu'une longue lutte avec les circonstances et avec lui-même pour égaler le type d'écrivain qu'il s'était formé dès sa première jeunesse, et, vraiment, à lire sa cor-
respondance, à le suivre parmi ses quotidiens, ses acharnés efforts vers la perfection du style, à le re^jarder qui pense et qui travaille depuis ses années d'adolescence jusqu'à la veille de sa mort, on comprend la tragique justesse du mot que Balzac prête à un de ses héros dans son roman sur la vie littéraire, les Illusions perdues : u Un grand écrivain est un martyre qui ne mourra pas, voilà tout... »
Depuis ses années d'adolescence?. . . C'est depuis ses années d'enfance que j'aurais du dire. Le premier volume des lettres de Flaubert s'ouvre par un billet, daté de décembre 1830, — il avait neuf ans, — où il s'adresse en ces termes à l'un de ses camarades : a Si tu veux nous associer pour écrire, moi j'écrirai des comédies et toi tu écriras tes rêves, » et le dernier volume de ces mêmes lettres s'achève en 1880, sur ces lignes griffonnées quelques jours, quelques heures presque avant sa mort : » Je me flattais d'avoir terminé le premier volume de Bouvard et Pécuchet ce mois-ci. Il ne le sera pas avant le mois d'octobre. J'en al probablement pour toute l'année... " Et ces deux phrases encadrent un demi-siècle d'une correspondance qui n'est qu'une longue confession du même labeur toujours recommencé. Aucune vocation d'écrivain ne fut plus continûment prolongée, aucune ne fut plus précocement caractérisée. Pour comprendre dans quel sens cette vocation se développa, il faut se représenter d'abord avec exactitude le milieu social où l'écrivain se trouva placé par le hasard delà naissance, et le milieu intclloctuol où il se trouva placé par le hasard de l'éducation.
Le père de (iustave Flaubert était chirurgien en chef à lliôtcl-Dicu de Houcn. Les témoijjnages s'accordent à célébrer sa génialité professionnelle, la droiture de son carac-
tère, la sûreté de sa science, la généreuse ampleur de sa nature. Mais quel témoignage vaut le portrait fameux que son fils en a tracé sous le nom du docteur La Rivière et cette page où il le montre, arrivant dans la chambre de Mme Bovary mourante : « les mains nues, de fort belles mains et qui n'avaient jamais de gants, comme pour être plus promptes à plonger dans les misères » . Quelle touche de maître et qui fait penser à ces tableaux de Van Dick où toute une race tient dans la minceur ou la vigueur des doigts ! Et il ajoute : » Son regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait dans Tâme et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire que donnent la conscience d'un grand talent, de la fortune, et quarante ans d'une existence laborieuse et irréprochable... » De ce père, qu'il admirait si profondément, Gustave Flaubert avait hérité cette précision dure et comme chirurgicale de son analyse. Mais cette ressemblance intellectuelle ne devait apparaître que plus tard, et dans l'exécution, dans le tour de main de son œuvre, au lieu que, durant les années d'apprentissage, un irréparable divorce d'idées s'établit entre le père et le fils dont celui-ci souffrit cruellement. Voici pourquoi. Pareil à tant de spécialistes dont les facuLés se condensent sur un point unique, le père Flaubert était d'une indifférence absolue à l'endroit de la littérature et de l'art. Maxime Du Camp, qui fut l'intime ami de Gustave à cette époque, rapporte dans ses Souvenirs quelques-uns des propos que tenait le vieux chirurgien lorsque son fils lui parlait de ses ambitions d'écrivain : « Le beau métier de se tremper les doigts dans l'encre! Si je n'avais manié qu'une plume, mes enfants n'auraient pas de quoi vivre aujourd'hui... " Et encore : « Écrire est une distraction qui n'est pas mauvaise en soi. Gela vaut mieux que d'aller au café ou de perdre son argent au jeu... Mais à quoi cela sert-il? Personne ne l'a jamais su... » De telles boutades, si elles n'entamaient pas la tendresse et l'admiration du jeune homme, paralysaient en lui tout abandon, toute confiance. Il
s'habituait à considérer le moiitle profond de ses émotions esthétiques comme un domaine réservé qu'il fallait constamment défendre contre Tinintelli^jence de sa famille, contre celle de ce père d'abord, contre celle de son frère, héritier du bistouri et des préjufjés du chirurgien, contre celle de sa mère qui lui disait : » Les livres t'ont dévoré le cœur...» Ce père, ce frère, cette mère, — cette mère surtout, — il les chérit dune grosse et large affection d'homme robuste qui contraste d'autant plus étrangement avec l'évidente réserve de son être intime chaque fois qu'il s'agit des choses de la littérature ou de Tart. Rien de plus significatif sous ce point de vue, que les lettres écrites à son plus cher confident, Alfred Le Poittevin, durant un voyage en Italie entrepris avec toute cette famille durant sa vingtième année : .» Mon père, dit-il, a hésité à aller jusqu à Naples. Comprends-tu quelle a été ma peur? En vois-tu le sens? Le voyage que j'ai fait jusqu'ici, excellent sous le rapport matériel, a été trop brute sous le rapport poétique, pour désirer le prolonger plus loin... Si tu savais ce qu involontairement on fait avorter en nioi, tout ce qu'on m* arrache et tout ce que je perds. . . »
Remarquez, Messieurs, la nuance du sentiment exprimé dans ces quelques mots. Il y a là bien autre chose que la mauvaise humeur du jeune homme dont les vingt-deux ans, fougueux parfois juscju'au désordre, se rebellent contre les cinquante ans d'un père ou d'une mère, assagis jusfju'à la froideur. J'y reconnais la protestation douloureuse d un lalent qui veut durer, grandir, s'épanouir, (jui veut vivre enfin, contre un inilicu (|ui l'opprime en le protégeant, comme un vase trop étroit pour 1 arl)u>le (jiii vient d'y pousser. J'y reconnais aussi 1 Origine d une des idées mailresses de Gustave Flaubert : la [)ersuasion, pour prendre une de ses formules, (jue le monde a la .^ haine de la littérature» . il devait, sur le lard de sa vie, e.vagércr encore cette théorie sur la solitude dr 1 écrivain et sur 1 hostilité (jue lui portent les autres hommes. Le niémc Maxime \h\ (Jamp raconte cjuaprès la
CnilIQLE. — II. U
guerre de 1870, et à propos de chaque événement politique capable de nuire à un roman ou à une pièce de théâtre, Flaubert s'écriait : « Ils ne savent qu'imaginer pour nous tourmenter. 11 ne seront heureux que lorsqu'il n'y aura plus ni écrivains, ni dramaturges, ni livres, ni théâtres... » C'est là une explosion qui fait sourire. Rapprochez-la de ses mécontentements de jeune homme contre les inintelligences de sa famille, de ses fureurs d'homme mùr contre sa ville natale, ce Rouen, où, disait-il, «j'ai bâillé de tristesse à tous les coins de rue » , et vous comprendrez comment il est arrivé à ce qui fait le fond même de son esthétique : la contradiction de l'art et de la vie.
Vous le comprendrez davantage, si vous considérez qu'à cette première influence d'exil hors de la vie, une autre vient s'ajouter qu'il est nécessaire de caractériser avec quelque détail, car elle circule d'un bout à l'autre de l'œuvre de Flaubert, et en un certain sens elle en fait la matière constante : cette influence est celle du romantisme français de 1830, perçu sur le tard, à travers les livres des Hugo, des Musset, des Balzac, des Mérimée, des Sainte-Beuve, des Gautier, par un jeune provincial enthousiaste. Tout a été dit sur les dangers et les contradictions de cet Idéal romantique, conçu au lendemain de la prestigieuse aventure napoléonienne par les enfants oisifs et nostalgiques des héros de la Grande- Armée. Aucune analyse n'en saurait mieux montrer la déraison que la confidence faite par Flaubert lui-même dans sa biographie de Louis Bouilhet : «... Tandis que les cœurs enthousiastes « dit-il " auraient voulu des amours dramatiques avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Galabres, quelques caractères plus sombres, épris d'Armand Garrel, un compatriote, ambitionnaient les fracas de la presse et de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une Apologie de Robespierre qui, répandue hors du collège, scandalisa un Monsieur, si bien qu'un échange de lettres s'en suivit, avec proposition de duel où le Monsieur n'eut pas le beau
rôle. Je me souviens d'un brave garçon toujours affublé d'un bonnet rouge. Un autre se proposait de vivre plus tard en Mobican, un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd-el-Kader !. .. " Figurez-vous maintenant la rencontre de pareilles sensibilités avec les mœurs paisibles de la France au temps de Louis-Pbilippe et la nécessité pour tous ces petits Lords Byron en disponibilité de prendre un métier, celui-ci d'avocat, cet autre de professeur, un troisième de négociant, un quatrième de magistrat. Quelle cbute du haut de leur chimère! Quelle impossibilité d'accepter sans révolte 1 humble labeur, Tétroitesse du sort, le quotidien des jours! Et voilà pour Flaubert un second principe de déséquilibre intime. Il était, par naissance, un homme de lettres parmi des savants et des praticiens. 11 fut, par éducation, un romantique au milieu des bourgeois et des provinciaux.
Il fut aussi, et c est la troisième intluence qui acliève d expliquer sa conception de lart, un malade au milieu de Ihumanité saine et simple, la victime courageuse et désespérée d'une des plus cruelles affections qui puissent atteindre un ouvrier de pensée, car il souffrait d une de ces infirmités qui touchent au plus vif de l'être conscient, toutes mêlées qu elles sont de troubles physiques et de troubles moraux. On peut regretter que Maxime Du Camp se soit reconnu, dans ses Souvenirsy le droit de révéler les attaques d'épilepsie (jui, dès la vingt-deuxième année, terrassèrent Flaubert. La révélation est faite, et il y aurait une puérilité à paraître ignorer ce (jui fut le drame physique, si l'on peut dire, de ce malheureux homme. Quand les premiers accès se furent produits, il eut le courage de prendre dans la bibli()thè(|ue de son père les livres qui traitaient du torrii)Ie mal. Il v reconnut la description exacte des symptômes tlont il avait été victime et il dit à Maxime Du Camp : a Je suis perdu... » Dès lors, il vécut dans une préoccupation constante de lattaque toujours possible, et ses habitudes furent toutes subordonnées ik cette angoisse. de[)uis la plus légère jus(|u'aux plus essentielles. 11 prit en horreur la marche, parce (ju'clle lexposait
à être saisi en pleine rue de la crise redoutée. Il ne sortait qu'en voiture, lorsqu'il sortait, et il lui arrivait de rester des mois enfermé, comme s'il n'eût éprouvé de sécurité qu'entre les murs protecteurs de sa chambre. Désireux de cacher une misère dont il avait la pudeur, il se concentra de plus en plus dans le cercle étroit de l'affection domestique. 11 se refusa toute espérance d'un établissement personnel, estimant qu'il n'avait pas le droit de se marier, de fonder une famille, d'avoir des enfants auxquels il eût risqué de transmettre un mal aussi certainement héréditaire. Les liens qui rattachent l'homme à la vie achevèrent de se rompre pour lui sous l'assaut de cette dernière épreuve, et, comme il l'a dit lui-même dans une formule singulière, mais bien profonde : « tous les accidents du monde lui apparurent comme transposés pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris sa propre existence, ne lui semblèrent plus avoir d'autre utilité... " Traduisez cette phrase dans sa signification précise, et vous y trouverez la définition même de l'artiste littéraire, pour qui la vie n'est qu'une occasion de dégager l'œuvre d'art, devenue ainsi, non plus un moyen, mais une fin, non plus une image de la réalité, mais la réalité même et la seule qui vaille la peine de supporter la douleur d'être homme.
L'art littéraire a été souvent défini de la sorte, comme constituant un but par lui-même et aussi comme représentant la consolation et la revanche de la vie. Pour ne citer que deux noms, très disparates, mais moins éloignés l'un de l'autre qu'il ne semble, par leur haine du monde moderne, c'est la thèse que proclamaient Théophile Gautier et ses disciples, et c'est aussi la thèse à laquelle aboutissait le pessimisme de Schopenhauer. L'originalité de Flaubert réside en ceci, qu'il était, comme je l'ai marqué déjà, doué de cette ferveur intime
qui fait les convaincus, les fanatiques même, et cette ardeur de sa conviction l'a fait pousser jusqu'au bout les conséquences logiques de son principe d'art avec une netteté qu'aucun autre écrivain n'a peut-être égalée. On extrairait de sa correspondance un code complet des règles que doit suivre Técrivain qui s'est voué au culte de ce que Ton a quelquefois appelé l'art pour Tart, s'il se dédie au travail du roman. La première de ces régies, celle qui revient constamment dans cette correspondance, c'est l'impersonnalité, ou, pour prendre le langage des esthéticiens, 1 objectivité absolue de l'œuvre. Cela se comprend aisément : le fond de cette théorie de l'art pour l'art, c'est la crainte et le mépris de la vie. La fuite de cette vie redoutée et méprisée doit donc être aussi complète qu'il est possible. L'artiste essayera avant tout de se fuir soimême, et, pour cela, il s interdira de mêler jamais sa personne à son œuvre. Flaubert est, sur ce point, d'une intransigeance farouche : " N'importe qui » , écrivait-il à (George Sand qui l'engageait à se confesser, à se raconter, u n'importe qui est plus intéressant que le sieur Flaubert parce qu il est plus général. » Et ailleurs : » Dans l'idéal que j'ai de lart, je crois qu'on ne doit rien montrer de ses colères et de ses indignations. L'artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature. " Et dans son roman de \ Éducation sentimentale, parlant d un travail d histoire (jue fait un de ses héros : « Il se plongea dans la personnalité de> autres, ce qui est la seule faron de ne pas souffrir de la sienne... " Poussant cette règle d impersonnalité jusqu'à ses dernières limites, il défend à lartiste de conclure, car conclure, c est montrer une opinion, c'est se montrer. » Aucun {jrand poète, » dit-il (juclque part ^ n'a jamais conclu. (Jue pensait Homère? Que pensait Shakespeare? On ne le sait pas... " Il défend de même au romancier rcnq)loi du personnage syuq>athi({ue, parce que préférer un de ses personnages à un autre, c est encore se montrer. Sur ce cha|)ilre de limpassibilité que l'écrivain doit observer, d après lui, avec une rigueur entière, il a prononce des paroles d'une saisissante éloquence. Uepre-
nant sa comparaison de Dieu et de la nature, il disait: « L'auteur dans son œuvre doit être comme Dieu dans l'univers, présent partout et visible nulle part. L'art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues. Que l'on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée, infinie. L'effet pour le spectateur doit être une espèce d'ébahissement. Gomment tout cela s'est-il fait? doit-on dire, et que l'on se sente écrasé sans savoir pourquoi... » Il disait encore : — je cite au hasard, — « Nul lyrisme, pas de réflexions. L'abus de la personnalité sentimentale sera ce qui, plus tard, fera passer pour puérile et un peu niaise une bonne partie de la littérature contemporaine... Moins on sent une chose, plus on est apte à l'exprimer comme elle est, comme elle est toujours en elle-même, dans sa généralité et dégagée de toutes les contingences éphémères... » Et, dominant tous ces préceptes, il réclame une continuelle surveillance de son propre élan, de la défiance envers cette espèce d'échauffement que les niais appellent l'inspiration. . . « Il faut écrire froidement, » dit-il. . . u Tout doit se faire à froid, posément. Quand Louvel a voulu tuer le duc de Berri, il a pris une carafe d'orgeat, et n'a pas manqué son coup. C'était une comparaison de ce pauvre Pradier qui m'a toujours frappé. Elle est d'un haut enseignement pour qui sait la comprendre... "
Si maintenant. Messieurs, vous passez de la correspondance de Flaubert, où ces idées sont exprimées de cette façon abstraite et doctrinale quasi à chaque page, aux œuvres sur lesquelles s'est consumé son patient, son acharné labeur, vous constaterez aussitôt que ses livres ne sont que ces idées mises en pratique. Et d'ahord tous les sujets en ont été choisis par l'auteur systématiquement en dehors de son existence et dans une tonalité en pleine antithèse avec ses préférences, ses goûts, son caractère, son atmosphère d'esprit. Rien de plus significatif sous ce rapport, que cette Madame Bovary qui marqua une date dans l'histoire du roman français, et servit de point de départ à l'évolution naturaliste. Quel
contraste entre ce roman anatomique et les circonstances de ma^jnanime exaltation où il fut composé ! P'iaubert était retiré à la campajjne près de Rouen, chez sa mère, dans cette maison blanche de Groisset, ancienne habitation de plaisance d une confrérie relijjieuse. Il y vivait de manière à justifier une de ses plaisanteries habituelles : > Je suis le dernier des pères de TÉ^^lise... " Il était jeune, il était riche, il était libre, et son unique souci était de peiner parmi ses livres et sur sa page blanche, passionnément, infatigablement! La semaine s'écoulait à travailler seize heures sur vingt-quatre, et la récompense du bon prosateur était de recevoir, le dimanche, la visite du poète Louis Bouilhet avec lequel il lisait tout haut Ronsard et Rabelais. D'ordinaire de pareils labeurs sont, chez un homme de cet âge, le signe d une ambition d'autant plus violente qu'elle a reculé plus loin son terme et ajourné son assouvissement. Dans une page d'autobiographie très frappante, Ralzac parlant de sa jeunesse et du travail auquel il se condamna lui-même, a fait la confession de tous les ambitieux pauvres qui voient dans le triomphe littéraire un moyen de rentrer daus le monde, illustres, riches et aimés : " J'allais, >' dit-il, « vivre de pain et de lait, comme un solitaire de la Thébaïde, au milieu de ce Paris si tumultueux, sphère de travail et de silence, où, comme les chrysalides, je me bâtissais une tombe pour renaître brillant et {jlorieux. J allais risquer de mourir pour vivre... " (iustave 1 laubert, lui, ne poursuit à travers son patient effort aucune chimère de luxe, d'amour ou de gloire. C'est un Idéal tout intellectuel qu'il s'est proposé de réaliser, avec le plus complet dédain du succès extérieur : « Je vise â mieux qu'au succès " , déclarait-il à un ami, «* je vise â me plaire. J'ai en tète une manière d écrire et une gentillesse de Ian{jage au.xquelles je veux atteindre, voilà tout... « Et avec une rude bonhomie celle du tjars normand (ju il était resté : u Quand je croirai avoir cueilli l'abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni (ju'on batte les mains s'il est bon. Mais si, â ce moment-là, il n'est plus temps et que la soif en soit passée à
tout le monde, tant pis... » Peu lui importe que les compagnons de sa jeunesse arrivent à la notoriété, tandis qu'il demeure inconnu : « Si mon œuvre est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, dans six ans, après ma mort, qu'importe... » Et quelle modestie dans cet orgueil : " Je n'irai jamais bien loin » , gémit-il, « mais la tâche que j'entreprends sera exécutée par un autre. J'aurai mis sur la voie quelqu'un de mieux né et de plus doué... Et qui sait? Le hasard a des bonnes fortunes. Avec un' sens droit du métier que l'on fait et de la persévérance, on arrive à l'estimable... »
Ouvrez maintenant Madame Bovary, qu'y rencontrez-vous? Le tableau, scrupuleux jusqu'à la minutie, des mœurs les plus violemment contraires à cette pure et fîère existence d'un jeune Faust emprisonné dans sa cellule. Ce ne sont, dans les scènes décrites par cet implacable roman, qu'espoirs médiocres, passions mesquines, intelligences avortées, sensibilités basses, une déplorable légion d'âmes grotesques au-dessus desquelles plane le sourire imbécile du pharmacien Homais, de ce bourgeois, grandiose â force de sottise! Cet effet d'ébahissement rêvé par Flaubert est obtenu. Cette prose impeccable, tour à tour colorée comme une peinture flamande, taillée en plein marbre comme une statue grecque, rythmée et souple comme une phrase de musique, s'emploie à représenter des êtres si difformes et si diminués que l'application de cet outil de génie à cette besogne vous étonne, vous déconcerte, vous fait presque mal. Que pense l'auteur des misères qu'il examine d'un si lucide regard, qu'il raconte dans cet incomparable langage? Vous ne le saurez jamais, et pas davantage son jugement sur les vilenies de ses personnages, sur l'état social dont ils sont le produit, sur les maladies morales dont ils sont les victimes. Le livre est devant vous, réellement, comme une chose de la nature. H se tient de lui-même, ainsi que le voulait Flaubert « par la force interne du style, comme la terre sans être soutenue, se tient dans l'air... » C'est en ces terme, qu'il annonçait son projet. Ils pourraient servir d'épigraphe
à ce roman de mœurs provinciales, comme à ce roman de moeurs carthaginoises qui s'appelle Salanunbù, comme à ce roman d'histoire contemporaine qui s'appelle \ Éducation, comme à cette épopée mystique qui s'appelle Saint AntoinCy comme à ce pamphlet contre la bêtise moderne qui s'appelle Bouvard et Pécuchet, comme à ce tryptique des Trois Contes, qui ramasse sous une même couverture de volume les infortunes d'une servante normande, la légende pieuse de saint Jean rilospitalier etla Décollation du Baptiste. 11 semble que l'artiste littéraire ait vraiment exécuté tout le programme qu'il formulait dans ses lettres de jeunesse : « Écrire, c'est ne plus être soi... »
J'ai dit : ^ il semble » , car si (Gustave Flaubert avait vraiment conformé son activité d'artiste a toute la rigueur de ses théories, et complètement, absolument dépersonnalisé son œuvre, ses livres ne nous arriveraient pas imprégnés de cette saveur de mélancolie, pénétrés de ce pathétique qui nous les rend chers. C'est ici. Messieurs, l'occasion de constater une fois de plu> une grande loi de toutes les créations d art : ce qu'il y a de meilleur, d'essentiel, de plus vivant en elles, ce n'est pas ce que l'artiste a médité et voulu, c'est Télément inconscient qu'il y a déposé, le plus souvent à son insu, et, quelcjucfois malgré lui. J'ajoute qu'il faut saluer dans cette inconscience non pas une humiliation pour 1 artiste, mais un ennoblissement de sa tâche et une récompense d'un autre travail : celui (|u'il a fait non pas sur son œ'uvre elle-même, mris sur son propre esprit. Ce don de mettre dans un livre plus de choses cju'on ne le soupçonne soi-même, et de dépasser sa propre ambition par le résultat, n'est accordé qu'aux génies de souffrance et de sincérité (jui portent dans le fond
de leur être le riche trésor d'une courageuse et haute expérience désintéressée. C'est ainsi que Cervantes a fait Don Quichotte et Daniel de Foë Rohinson, sans se douter qu'ils y insinuaient, l'un, toute l'héroïque ardeur de l'Espagnol, l'autre toute l'énergie solitaire de l'Anglo-Saxon. S'ils n'eussent pratiqué, de longues années durant, ces vertus, le premier de chevaleresque entreprise, le second d'invincible endurance, leurs romans fussent restés ce qu'ils voulaient que ces livres restassent, de simples récits d'aventures. Mais leur âme valait mieux encore que leur art, et elle a passé dans cet art pour lui donner cette puissance de symbole qui est la vitalité agissante des livres. Eh bien! l'âme de Flaubert aussi, valait mieux que son esthétique, et c'est cette âme qu'il a insufflée, contre sa propre volonté, dans ses pages, qui leur assure cette place à part dans l'histoire du roman français contemporain. Reprenez en effet cette Madame Bovary qu'il a prétendu exécuter de cette manière impeccablement objective, et cherchez à dégager la qualité qui en fait, de l'aveu des juges les plus hostiles, un livre supérieur. Ce n'est pas l'exactitude du document. Vous trouveriez dans tel ou tel procès, rapporté par la Gazette des tribunaux, des renseignements aussi précis sur les mœurs de province. Ce n'est pas la difficulté que l'auteur a dû vaincre pour rédiger dans un style aussi magistral une anecdote aussi platement vulgaire. La saillie toute hollandaise des figures, le relief d'une phrase à vives arêtes qui montre les objets comme à la loupe, la correction d'une syntaxe qui ne se permet jamais une répétition de mots, une assonance, un hiatus, — ces suprêmes habiletés de métier risqueraient plutôt, à ce degré, de donner une impression de factice, presque de tour de force, et Sainte-Beuve avait, dès le début, mis le trop adroit écrivain en garde contre ce péril de l'excessive tension. Non. Ce qui soulève cette médiocre aventure jusqu'à une hauteur de symbole, ce qui transforme ce récit des erreurs d'une petite bourgeoise mal mariée en une poignante élégie humaine, c'est que l'auteur n'a pas pu, malgré les gageures de sa doctrine, se renoncer lui-même. Il a eu
GUSTAVE FLALBERT iVJ
beau choisir un sujet situé aux antipodes de son monde moral, le raconter tout uniment et sans une seule reflexion, maintenir chacun de ses personnages à un même plan d indifférente impartialité, ne pas juger, ne pas conclure, sa vision de Texistence le révèle tout entier. Le mal dont il a souffert toute sa vie, cet abus de la pensée qui l'a mis en disproportion avec son milieu, avec son temps, avec toute action, involontairement, instinctivement, il le donne à ses médiocres héros. C'est la pensée, mal comprise, égarée par un faux Idéal, par une littérature inférieure, mais la pensée tout de même qui précipite Emma Bovary dans ses coupables expériences, et tout le livre apparait comme une violente et furieuse protestation contre les ravages que la disproportion des rêves imaginatifs et du sort produit dans une créature assurément médiocre, mais encore trop fine, trop délicate pour son milieu. Et ce même thème du danger du rêve et de la pensée court d'un bout à l'autre de cette Éducation sentimentale dont Flaubert aurait pu dire plus justement encore que de Bouvard et Pécuchet que c'était a le livre de ses vengeances » . Ce même thème soutient Salannnbù où l'emprisonnement de la pensée et du rêve est montré, agissant sur des âmes barbares avec la même force destructrice que sur des âmes civilisées. Ce même thème circule dans la Tentation de saint Antoine où la pensée et le rêve sont de nouveau aux prises, cette fois, avec une âme croyante qui en agonise de douleur, en sorte que cet homme de raisonnement et de doctrine, qui s'est voulu impassible, impersonnel et glacé, se trouve avoir donné comme motif profond à tous ses livres, le mal dont il a souffert : Timpuissancc d'égaler la vie à la pensée et au rêve. Seulement au lieu que, chez lui, cette pensée et ce rêve étaient à leur maxiuuim, ses doctrines d'art l'ont amené à choisir pour ses romans des existences dans lescjuelles cette pensée et ce rêve sont à leur minimum, et cela même ajoute à l'accent de ces livres. Par delà ses ironies continues, sa réserve volontaire, sa surveillance de lui-même, nous sentons un monde d'émotions cachées qu il ne nous dit pas. C est Diderot, je crois, qui a jeté an cours
i;0 ETUDES ET PORTRAITS
dune de ses divagations esthétiques cette phrase admirable : « Un artiste est toujours plus grand par ce qu'il laisse que par ce qu'il exprime » . Flaubert se fût révolté là contre, lui, l'expressif par excellence, et pourtant aucune œuvre plus que la sienne ne justifie cette parole du philosophe, tant il est vrai que nous sommes tous, suivant une vieille comparaison, les ouvriers d'une tapisserie dont nous ne voyons que l'envers et dont le dessin nous échappe.
Quand on aperçoit Gustave Flaubert sous cet angle, comme un romantique comprimé par son milieu, rejeté par les circonstances aux plus intransigeantes théories de l'art pour l'art, et cependant conduit par l'instinctive nécessité de son génie intérieur à imprégner ses livres de sa tragique mélancolie intellectuelle, on se rend mieux compte des raisons qui ont fait de lui un chef d'école, à son insu encore et contre sa volonté. Car il était de bien bonne foi, lorsqu'en 1875, et au moment où triomphaient ses disciples Zola et Daudet, il écrivait à George Sand : « A propos de mes amis, vous ajoutez mon école. Mais je m'abime le tempérament à tâcher de navoir pas d'école. A priori, je les repousse toutes. Ceux que je vois souvent et que vous désignez, recherchent tout ce que je méprise et s'inquiètent médiocrement de ce qui me tourmente... ». Ici encore, Flaubert ne mesurait pas la portée complète de son œuvre. Élève attardé des maîtres de 1830, il était arrivé dans la littérature française au moment précis où cette littérature se partageait entre les deux tendances que résument les deux plus grands noms du milieu du siècle : Victor Hugo et Balzac. Avec Hugo, une rhétorique nouvelle était née, tout en couleurs et en formes, et qui avait poussé jusqu'à la virtuosité le talent de peindre par les mots. Avec Balzac, l'esprit d'enquête scientifique avait fait irruption dans le roman, et presque aussitôt lune et l'autre école avait manifesté le vice qui était son danger possible : la première, linsuffisance de la pensée, la seconde, linsuffisance du style. Ce qui fit de la publication de Madame Bovary un événement
d'une importance capitale, une date, pour tout dire, dans l'histoire du roman français, ce fut Taccord de ces deux écoles dans un même livre, égal en force plastique aux plus belles pajjes de ïlugo et de Gautier, comparable en lucidité analytique aux maitres chapitres de Balzac et de Stendhal. Cette rencontre en lui des deux tendances du siècle, du romantisme et de la science, Flaubert ne 1 avait pas cherchée. Sa théorie de 1 art pour 1 art Ty avait conduit par un jeu de lojjique dont lui-même s'étonna toute sa vie. On sait qu il a constamment souffert des éloges donnés au réalisme de Madame Bovary. Sa recherche systématique de Timpersonnalité, en le faisant s'effacer devant l'objet, l'avait amené à cette rigueur d'analyse exacte. Ayant, de parti pris, choisi comme objet de son premier roman une aventure commune et terre à terre, il s'était trouvé composer une étude de mœurs, et la composer dans une prose supérieurement ouvrée, sa prose. Ce fut pour ses contenq)orains une révélation. L article de Sainte-Beuve dans ses Lundis, celui de Baudelaire dans son Art romantique, restent les monuments d'une surprise qui tout de suite devint féconde et suscita tour à tour les livres des frères de Concourt, ceux de M. Emile Zohi, ceux de M. Alphonse Daudet, ceux de (Juy de Maupassant, pour ne citer dans le roman français contemporain que des artistes incontestés. Un roman dont la matière soit la vérité quotidienne, <' 1 humble vérité » , comme disait Maupassant en tète (ï Une vie, — un roman capable de servir à liiistoire des mœurs, comme un document de police, — et ce roman, écrit dans une prose colorée et plastitjue, serrée et savante, avec ce (jue les Concourt appelaient, barbarcment d ailleurs , une écriture artiste, tel est le programme issu de Madame Bovary, qu'ont essayé d'a|)pli(|uer tour à tour, suivant leur tempérament, les miniaturistes énervés de Benee Mauperiu, le puissant visionnaire de V Assommoir, le chroniqueur sensitif du .Wihah et le large conteur de Pierre et Jean. l'Iaubert, ce poète lyri(|ue, né d'un médecin et grandi dans un hôpital, l'avait trouvée toute faite en lui, cette synthèse du romantisme et de la
science. Il s'était trouvé aussi tout prêt pour ressentir et pour traduire, lui, Tardent idéaliste emprisonné dans les plates misères d'une ville de province, la haine des lettrés contre la médiocrité ambiante , qui est une des formes de la révolte contre la démocratie. Enfin, et c'est par là qu'il demeure si vivant parmi nous et si présent, malgré les tendances nouvelles des Lettres Françaises, il a donné aux écrivains le plus magnifique exemple d'amour passionné, exclusif pour la littérature. Avec ses longues années de patient scrupule et de consciencieuse attente, son admirable dédain de l'argent, des honneurs, des succès faciles, avec son courage à poursuivre jusqu'à leur extrémité son rêve et son œuvre, il nous apparaît comme un héros intellectuel. Je serais bien fier. Messieurs, si le témoignage d'un ordre un peu trop technique, que je lui ai apporté aujourd'hui, pouvait contribuer à répandre et à augmenter dans ce libéral Oxford, malgré les inévitables malentendus que la très libre conception du roman français risque toujours de soulever en terre anglo-saxonne, le respect auquel a droit le plus grand, le plus pur, le plus complet de nos artistes littéraires.