‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 6 sur 28 · L'ESTHÉTIQUE DU PARNASSE · texte numérisé non relu

L'ESTHÉTIQUE DU PARNASSE

de poésie il pouvait se rencontrer une vertu supérieure à la beauté poétique pure. En revanche, ni la Comédie de la Mort de Gautier, ni le Joseph Delormc de Sainte-Beuve, ni le Moïse et la Maison du berger d'Alfred de Vig^ny, ni le Pianio de Barbier, ni les Dernières paroles d'Antony Deschamps n'ont pu percer jusqu'au grand public, parce qu'il n'y avait là que de la poésie. Ces poèmes, — dont le dernier nommé est un chef-d'œuvre d'analyse égal à Adolphe, — sont demeurés le domaine propre des lettrés auxquels la foule a rendu Lamartine, aujourd'hui qu'elle n'a plus à voir en lui qu'un poète, auxquels elle va rendre Victor Hugo, maintenant que les basses passions démocratiques ne trouvent plus de quoi admirer dans 1 auteur de Huih et Booz et de la Rose de i Infante le polémiste puéril des Châtiments. La puissance du lyrisme, la magnificence de la vision, la magie du rêve, — ces qualités constitutives de la beauté poétique, — ne sont certes pas étrangères à notre race, mais on dirait qu elles sont plutôt acquises pour nos esprits, et que notre goût inné nous porte davantage vers l'amour d'une poésie presque dépouillée de tout élément poéticjue, d'une poésie où cet élément soit (hi moins assagi et mélangé d'une forte dose d'autres principes. Le Voltaire des petites pièces, du " Si vous voulez que j'aime encore... « et de tant de délicats badlnages, tous les chansonniers galants ou moqueurs du xvui* siècle sont bien plus suivant notre tempérament national, que le Victor llugo i\ct la Légende des Siècles, et la plupart d'entre nous n'arrivent ;'i bien sentir cette poésie, ainsi que M. Sarcey l'avouait de luimême, avec sa bonne foi accoutumée, dans ses Souvenirs , que par éducation.

Ces remarques, si elles sont exactes, ne suffisent-elles pas à explicjuer comment les Parnassiens se sont trouvés aussitôt en antipathie avec le public? Il y avait à cela deux raisons, dont l'une résidait dans le fond même de l'esthétique de l'école; la seconde, dans le caractère d'exotisme (|u'affeclait volontiers son inspiration. I^lle est assez malaisée à définir, celle eslhéli(pie, — lien commun entre des esprits

aussi différents, que ceux de M. SuUy-Prudhomme, de M. Valade et de M. Mendès par exemple. Il est pourtant un point sur lequel ces trois écrivains et tous leurs confrères du Parnasse seraient d'accord, à savoir que la première qualité d'un poème, celle qui le constitue essentiellement oeuvre de poète, réside en ceci : que les vers en soient bien faits. C'est là une formule qui serait très simple, si, derrière les problèmes de facture, ne se dissimulait une philosophie entière de l'art. Cette formule-là suppose, en effet, qu'il y a une langue poétique spéciale, laquelle a sa beauté propre, comme la langue de la musique et comme celle de la peinture. Or, en quoi réside essentiellement cette beauté? Ce n'est pas dans la passion, car l'amant le plus sincère, même s'il traduit son cœur avec intensité, pourra écrire des vers touchants qui ne seront pas de beaux vers. Ce n'est pas dans la vérité des idées exprimées, car les plus grandes vérités du monde, celles de la géologie, de la physique, de l'astronomie, ne paraissent pas susceptibles de recevoir une expression poétique. Ce n'est pas dans l'éloquence, car tous les connaisseurs savent bien que telle tirade de tel illustre auteur dramatique est souverainement éloquente sans avoirunegrande valeur de poésie. Certes l'éloquence, la vérité, la passion peuvent être poétiques au plus haut degré, mais à de certaines conditions seulement. Quelles conditions? C'est à les rechercher que s'est consacré l'effort de l'école du Parnasse. Il a semblé aux adeptes de cette école que la vertu essentielle de la poésie était la suggestion, entendez par là le pouvoir d'évoquer des images, ou des états particuliers de l'âme, avec des rencontres de syllabes, si étroitement liées à ces images et à ces états de l'âme qu'elles en fussent comme la figure perceptible. C'est en vertu de ce principe que ces poètes se sont appliqués à une étude savante et raffinée des rapports entre l'expression et l'impression. S'ils mettent à la rime des mots sonores et singuliers , c'est afin que cette singularité imprime plus profondément ces mots dans l'imagination du lecteur, et avec eux évoque un cortège de sensations d'un certain ordre. Considérez de ce

L'ESTHETIQUE DU PARNASSE 183

point de vue cette stance d'un d'entre eux sur la Mort (ï Adonis, et reconnaissez avec quel savant artifice chacun des vers se termine sur un mot qui s'accorde à l'effet total de mystère et de sensualité cherché par le poète :

Car sur un lit jonché d'hyacinthe y?eiirie,

La mort ayant fermé ses beaux yeux languissants,

Repose, parfumé d'aromate et <X encens

Le jeune homme adoré des vierges de Syrie.

Victor Hujjo s'est écrié dans une des pièces les plus profondes des Contemplations :

Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.

Les poètes du Parnasse adoptèrent cette doctrine dans sa pleine rig^ueur. De là dérive leur souci de l'épitliète rare, leur scrupule sur la délicatesse et sur la sonorité des termes. De là aussi leur travail pour donner à chaque vocable une valeur de position, caries mots placés les uns à côté des autres se modifient par réciprocité, comme les couleurs dans un tableau. De là encore leur amour des allitérations, de scoupes sijjnificatives, des rythmes spéciaux. A cette recherche d'une beauté poétique pure, ils ont tout sacrifié, appliquant ainsi une théorie de Buffoii qui disait du style : » Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l'esprit public, que celles qui peuvent faire le fond du sujet. "

Si le lecteur français est déjà peu disposé par nature à goûter des vers pour leur beauté propre, il l'est moins encore à les goûter lorsque cette beauté se trouve ainsi raffinée et compliquée. Dans le cas des poètes du Parnasse, une autre cause de malentendu se rencontrait. Je l'ai indiquée tout à l'heure, quand j ai parlé de leur exotisme. La trace des grands artistes étrangers, et des plus opposés au génie ïiational, apparait partout dans l'œuvre des maîtres et des disciples de cette école. M. Lecontc de Lisic s'était éperdument plongé

dans l'abîme du rêve hindou. Baudelaire, à la suite de Quincey et de Poë, s'était assimilé la portion la plus douloureusement singulière de l'âme anglo-saxonne. Le germanisme intense de Richard Wagner ensorcelait plusieurs des artistes du groupe. Toutes ces influences, d'autres encore, se réunissaient pour que l'Idéal de la jeune école poétique devînt quelque chose de complexe, de nouveau, d'inaccessible aussi à ceux qui n'avaient pas traversé les mêmes initiations. Un observateur philosophe reconnaîtrait là une des formes littéraires d'un certain cosmopolitisme contemporain. Il remarquerait que les deux poètes qui réussirent le mieux auprès du public, dans ce cénacle de 1860 et des années suivantes, furent précisément ceux qui échappèrent le plus à cette influence cosmopolite, MM. Sully Prudhomme et François Goppée. C'était là aussi une continuation du romantisme, car presque tous les poètes de 1830 furent tentés par la poésie exotique, depuis Victor Hugo, qui écrivait les Orientales, jusqu'à Sainte-Beuve que préoccupaient les lakistes, sans parler de Lamartine et d'Alfred de Musset qui chantaient l'Italie et l'Espagne, le premier pour y avoir aimé, le second, à peine âgé de vingt ans, pour avoir désiré d'y aimer. Mais les romantiques essayaient de prendre aux littératures étrangères ce qui pouvait s'adapter au génie de notre race. Les poètes du Parnasse s'efforçaient au contraire de s'assimiler ce qu'il y a de plus rare dans l'originalité des génies étrangers. Arrivés tard et cherchant un « frisson nouveau " , comme le disait Victor Hugo de Baudelaire, ils ont bien arraché à notre vieille langue une musique dont elle n'était pas capable jusque-là, — mais, de cette musique, ils ont dû être seuls à jouir pendant longtemps. L'oreille du public n'y était pas façonnée.

L'ESTHETIQUE DU PARNASSE 185

Que reste-t-il aiijoiird'Iiui de toute cette école poétique, grandie durant les dernières années de Tcmpire, et dispersée depuis la {juerre, comme le fut le (jroupe romantique après la révolution de 18^Î0? Des poèmes d'abord, de quoi former un volume d'anthologie qui tiendra sa place dans la grande histoire des Lettres Françaises; — une technique en second lieu qui, longtemps encore, imposera aux nouveaux venus le souci de la beauté de la forme (1). Et c'est sur ce mot de Beauté que je voudrais 6nir cette brève analyse de quelques idées chères à ces poètes. Les théories d esthétique sont choses de discussion, et Ton disputera indéfiniment entre partisans de la couleur et du dessin, entre dévots de Tart antique et fervents de Tart moderne, entre adorateurs du rêve et copistes du réel, entre poètes de Tirnage et poètes de Tidée. Mais la question suprême à se poser sur un artiste est celle-ci : — de quel amour a-t-il chéri la Beauté? Les poètes du Parnasse, à cette question, peuvent répondre qu'ils l'ont adorée, elle, l'inaccessible, la céleste, de toute la ferveur dont ils étaient capables. Dans notre âge où l'Utile et le Vrai sont les rois du monde, ils ont dressé un autel à la pure Déesse, à celle que les rêveurs du moyen âge incarnaient dans rilélène, apparue au docteur Faust. Nous ressemblons, tous, ou plus ou moins, aujourd hui, au vieil alchimiste, perdu parmi ses creusets et ses livres; nous avons, comme lui, l'âme surchargée; notre intelligence plie sous les connaissances héritées des siècles morts; (juehjucs-uns, à de certaines heures, ferment les

(1) Prr«li(tion cjiii nrinMr ilrmrntir pnr Im faiti. Pourtant *i l'on connidèrr le principe de re»th/-ti({iir «ici nouvrlic» éiolcs contcinporainrn, un trouvera qu'il rst le mèuie c|uc relui du Pam.itte, puiir|ue ces érolrt ont pour liut la suggestion. C'est par le moyen de produire cette suggestion qu'elles diffèrent de leurs «iaée*. (Note de 18«9.)

livres, laissent s'éteindre le feu du laboratoire, et ils invoquent le mystérieux et consolant fantôme. La voici venir, celle pour qui ont souffert tous les grands artistes, celle dont le sourire et le regard semblent parfois la raison d'être de ce dur monde, celle qu'Homère a chantée, que Goethe a priée, que Gustave Moreau a peinte debout sur les remparts de Troie, une fleur dans sa main parmi la jonchée des héros tombés pour elle :

Elle seule survit, immuable, immortelle.

La mort peut disperser les univers tremblants,

Mais la Beauté sourit, et tout renaît en elle,

Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs.

C'est parce qu'ils l'ont profondément aimée, cette immortelle Beauté, que les poètes du Parnasse méritent que la critique parle d'eux avec respect, et que leur effort n'aura pas été tout entier perdu.

Page 1