‹ Études et portraits (volume 2)Chapitre 7 sur 28 · PARADOXE SUR LA MUSIQUK · texte numérisé non relu

PARADOXE SUR LA MUSIQUK

Mon homme, je l'avoue injjénument. appartient à ce que Ton appelle — ou que l'on ap[)elait — la mauvaise comparrnie. Il a été ouvrier dans sa jeunesse. La rencontre de quelques rapins Ta détourné de son métier vers les seize ans. 11 s'est cru peintre. Puis, dans le monde très mêlé de petits ateliers, il a rencontré une façon de philosophe qui lui prête Proudhon. Mon homme est bouleversé. Il jette le pinceau et prend la j)lume. Il ne savait pas rortho(jraplje, i\ la apprise, ainsi que le latin, l'allemand, la métaphvsifjuc, un peu de sciences naturelles, l'histoire. Il s'est mal instruit, par bribes et hâtivement, entre deu.x articles de journaux. Car il ;» écrit, et beaucoup, dans les feuilles socialistes de la fin de l'empire. La Commune l'eùl trouvé prêt à sié(jer à côté de son ami, le réfractaire Vallès, s'il n'eut été assez {jravemcnt malade des suites d'une blessure reçue à Champijjny. Depuis lors, il a jeté le pinceau et pris la cornue. 11 est chimiste. Il a héritt' d'environ dix-huit cents francs de rentes, dont il vit.

Le personnage est un type. Il a un brave cœur tout d'une pièce et un esprit en morceaux, comme un morceau de verre tombé par terre. Il formule les théories les plus saugrenues où des éclairs de raison brillent par instants, puis ce sont d'interminables déclamations. Je l'ai connu dans ma prime jeunesse, au bureau d'un petit journal littéraire où je collaborais timidement. Mon homme ne me rencontre jamais sans m'aborder. Il essaie de me convertir au socialisme et à ses pauvretés doctrinales. Il réussit peu, mais je l'écoute. Gomme à beaucoup d'apôtres cela lui suffit. Ceux qui le connaissent l'ont déjà reconnu. Pour les autres, j'ajouterai qu'il est hirsute comme le paysan du Danube, grisonnant, mal nippé, le teint bilieux, une vilaine barbe. Les yeux bruns et le front ridé sont magnifiques.

Il était furieux l'autre jour, quand il me prit le bras à rOdéon,

Sous les piliers tournants de la vague demeure,

ainsi que s'exprimait Sainte-Beuve en ses mauvais jours de poésie compliquée. « Lisez ceci, » fit-il en me tendant un journal à l'article Gazette des Tribunaux. Je lus en effet. C'était le détail d'un grotesque procès intenté au directeur de 1 Opéra par un dilettante intransigeant. Le dilettante a loué une loge pour entendre la Favorite. On lui a fait entendre la Favorite, mais légèrement modifiée pour les besoins de la scène. Il y a donc eu dol dans la livraison de la marchandise. Sur quoi le dilettante réclame des dommages-intérêts. <« Parbleu, » dis-je, « voilà un étrange original. Mais qu'y a-t-il là qui vous mette hors de vous?. . . » — « Il y a que les Français deviennent fous, » répliqua-t-il avec conviction. Je flairai une de ces sorties foudroyantes où ce diable d'homme mêle toujours deux ou trois phrases qui rachètent par leur éloquence le désordre du reste, et je me laissai entraîner par lui jusqu'au Luxembourg. Il parlait, s'interrompait, roulait une cigarette, l'allumait. La cigarette s'éteignait, puis l 'allumette. Il les

jetait, secouait le parement de mon pardessus. Bref, voici le monolojjue qu il prononça pour mon édification esthétique,

— ou à peu près :

— u Oui, » s'écria-t-il, « fous par idolâtrie... Vous riez, monsieur le psychologue, ignorez-vous que le monde est plein d'idolâtres qui ont déplacé la notion de Dieu, et qui adorent un tas d'êtres ou d'objets d'un véritable culte de latrie, comme disent les mystiques? Vous voyez ce plaideur singulier qui s'indigne de ce que l'on ne vénère pas son Donizetti comme un Dieu? C'est une exception? Ah! que non! C'est un symbole du Mélomane. La plupart incarnent leur Dieu ailleurs, dans Wagner ou dans Bach. C est exactement la même chose. Et c'est de lidolàtrie au premier chef, avec accompagnement de cérémonies appropriées. Idolâtrie et cérémonies gagnent chaque jour. Le dimanche, ce peuple ne va plus à la messe, il va au concert. Le soir, sous prétexte de vous offrir une tasse de thé, que font les idolâtres? ils vous attirent dans un concert. De la conversation, de cet aimable goût qu'avaient nos pères déjouer à la racjuette avec les idées, que reste-t-il? Absolument rien. Violons, pianos, violoncelles, altos, ont expulsé l'esprit comme profane et irrévérencieux, et en son lieu et place règne, triomphe, se pavane la sacro-sainte, la céleste, la surnaturelle musique?... »»

" — Cela revient à dire que vous êtes de l'avis de Gautier : pour vous la musicpie est un bruit plus cher que les autres. Il vous manque un sens, voilà tout... »

Le personnajje me regarda d'un œ'i\ attendri : — « Il me mancjuc un sens?... Hé! c'est précisément parce que je laime vraiment, la musicjue, mais en homme et non pas en pédant, que je vous parle comme je fais et que je m'indigne contre cette universelle affectation d engouement. Tel que vous me voyez, il y a des airs (jue je n entends jamais sans trembler. -

— Et il fredonna (|uel(|ues notes, de la voix la plus rauque du monde. •• Celui-ci par exemple. C'est le début d'une mazurka

de Chopin... Je chante faux, » ajouta-t-il, en voyant mon nouveau sourire, « qu'importe, si je m'entends juste? Mais cet air-là, je l'ai compris, parce que je l'ai vécu. . . C'était dans les plus romanesques circonstances. Vous étiez trop jeune pour avoir connu cela, » fit-il en comptant sur ses doigts. « Quatre, cinq... oui, cinq années avant la guerre. Ce n'est pas aujourd'hui, pas vrai? Le paysagiste Louis R... avait pour maîtresse une Russe, la plus singulière créature que j'aie connue, très bien élevée, parfaitement folle et poitrinaire jusque dans la moelle de ses os qu'elle avait si minces, à croire qu'on lui casserait les doigts en les lui serrant. Nous allions chez eux les samedis. Un de ces soirs-là, il faisait clair de lune, comme dans les ballades romantiques. Nous avions tous un je ne sais quoi, les uns et les autres : des phrases de poète qui nous bourdonnaient dans un coin de cerveau. La Russe s'assied au piano et joue cet air, tout doucement, tout lentement... Elle vibrait jusqu'au bout des notes. Cette musique achevait son être, comme ma main achève mon bras. Le frémissement contenu, un élan sauvage vers un impossible bonheur, l'énervement d'un désir malade qui se sait d'avance condamné à ne jamais se réaliser, de la nostalgie et du renoncement, — elle mit tout cela dans son jeu. Elle ferma le piano ensuite. Il y eut un silence, et nous partîmes... Voilà comme j'aime la musique... »

— « On ne peut cependant pas vous louer des femmes poitrinaires, à l'heure comme des fiacres, pour vous jouer du Chopin... »

« — Non ; mais on ne me persuadera jamais qu'on donne rendez-vous à ces sensations-là, comme à un notaire, à heure fixe. A neuf heures dix minutes, vous serez tendre et mélancolique. A dix heures, héroïque et gai. Ma parole d'honneur, vos programmes de concert mériteraient d'être rédigés sur ce modèle. Vous ne sortirez jamais de ce dilemme : ou vous ne comprendrez pas Chopin à neuf heures dix minutes, ou vous ne comprendrez pas Bach à dix, à moins d'être professeur

d'harmonie et passé maitre en contre-point. Or pour combien (le vos mélomanes est-ce le cas ? Je m'en tiens donc à mon rôle d'ignorant et de simple auditeur, mais de bonne foi; et je vous soutiens que je ne dois pas, vous m'entendez, que je ne dois pas avoir de plaisir à un de vos concerts qui vont de Mozart à Rossini et de Verdi à Beethoven. Qu'est-ce qu'un artiste? Un homme qui a vécu une certaine vie, senti de certains sentiments, et qui raconte cela. Il n'y a pas d art, il ny a que de Ihumanité. C'est vrai de la musique, comme de la poésie, de la peinture et de la sculpture. Comprendre une œuvre d'art, c'est comprendre une sensibihté, un spiritualiste dirait : une âme. Le reste, c'est du métier, c'est-à-dire un monde spécial auquel je tire mon chapeau, mais ce métier, voulez-vous me dire combien le possèdent, encore un coup? Et ces gens s interdisent d'avoir le plaisir qu'ils peuvent avoir pour courir après celui qu'ils auraient, — s'ils étaient les techniciens qu'ils ne sont pas!... Les maîtres italiens, vous les dédaignez, je le sais, en votre quahté d amateur de musique savante, mais avez-vous vécu dans le Midi .' J'ai là, dans mon souvenir, un petit café de Toulon, sur le joli quai garni de tendelets... C était au printemps, un soir encore. Décidément, mon imagination est conmie les belles-de-nuit, elle s'ouvre à la lune. Il soufflait un tantinet de brise de mer. Nous prenions des glaces. Des mandolinistes arrivent qui nous jouent des airs de Naples. La facile et fine mélodie nous ravissait tous. Pounjuoi? parce qu'elle s'adaptait à la fine et facile sensation que procurait au corps cette atmosphère méridionale, ce ciel léger, cette brise douce. C'était un peu d Italie que ce coin de l*rovence Allez donc jouer ces airs-là dans le Nord, autant vaudrait y planter des orangers... «

Et 1 implacable sophiste continua une longue heure. Il avait voyagé, il me raconta une visite à Munich, avant la guerre, et (ju'il avait entendu le choral de Luther entonné à pleine voi.\ par une tablée d'étudiants : — «« ... De vrais fils de la brume. C'est de h\ brume chantée, ce choral, avec tout ce

qu'il contient de profond et d'enveloppé, de sérieux et de réfléchi, Texistence dans la brume froide, sans le gai soleil, sans Tallure voluptueusement vive que le sang de nos veines prend sous le ciel provençal... Où je veux en venir? A ceci, que la musique est cela pour un profane ou qu'elle n'est rien. C'est une langue comme une autre, mais qu'il faut traduire. Eh bien, vous ne me convaincrez pas que cette traduction s'improvise dans un coin de salon, là, subitement, sans préparation, entre des messieurs en habit noir, ou au concert, dans des conditions pires encore. Mais voilà ! La mode s'impose. On ne comprend pas, on adore plus aveuglément. Idolâtrie, vous dis-je, idolâtrie !... »

— a Vous avez fini?... » repris-je, et, sur son mouvement de tête affirmatif : — u Vous ne savez pas une note de musique, voilà ce que vous venez de dire et de prouver en effet. Rien de plus. Indépendamment de ce sentiment humain dont vous parlez, une suite d'accords est belle par elle-même, comme une suite de couleurs mises à côté les unes des autres. Pourquoi voulez-vous qu'à force d'entendre les maîtres, un amateur n'arrive pas à sentir cette beauté-là, même sans connaître le contre-point? Vous, vous ne la goûtez pas, cette beauté. Pour vous, la musique est un verre de Hqueur qui vous plaît ou qui vous déplaît, suivant l'heure, la disposition de votre estomac, ce que vous avez mangé à dîner. C'est précisément ce qui vous sépare de l'artiste. . . »

— « Possible ! »

— a Mais comme vous êtes le théoricien acharné de votre ignorance, vous ne changerez jamais. »

— « Probable ! »

Sur ce mot, tout distrait, fredonnant sa mazurka, il me serre la main et disparaît, marchant à grands pas. Son paradoxe m'avait diverti. En y réfléchissant, il me parut que si sa conclusion était outrée, elle avait le mérite de la franchise et que l'analyse de ses sensations pouvait intéresser. Je rédigeai du mieux que je pus, sitôt rentré, ces phrases dont quelques

lecteurs reconnaîtront peut-être, sans l'avouer, qu'elles expriment ce qu'ils pensent eux-mêmes. — Excusez les fautes du sténographe.

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