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Etudes et portraits politiques

Ces études côtoient pour ainsi dire le cours de notre histoire contemporaine, dans le but d'en marquer le sens général plutôt que d'en décrire les vicissitudes. L'Empire, la Restauration, le gouvernement de Juillet, l'époque actuelle y sont tour à tour appréciés à l'occasion d'une œuvre ou d'un tomme. Si Ton m'accuse d'avoir apporté quelque sévérité dans mes jugements, je ne m'en défendrai point. Par ce temps de critique relâchée ce qui semble excès de rigueur pourrait bien n'être que stricte justice. Au reste, je n'ai pas été sans payer aussi mon tribut au goût de notre génération pour les apologies. Ces travaux de ton et de sujets si divers ont tous été écrits à la louange d'un seul ^ même personnage. Par lui, ce livre a son unité ni plus ni moins qu'une fiction, car chacun de ses fragments ne reflète qu'une seule image, et par lui J aurai eu, moi aussi , mon héros ! Mon héros, c'est la liberté.

P. Lakfiiey.

Novembre 1863.

ET ÉTUDS6 - -ï • * J ••* J

POLITl0t5ÈS

Je voudrais analyser une admiration. Il en est des succès comme de toutes les choses humaines : il y en a de légitimes, il y en a de fâcheux, il y en a de ridicules. On ne saurait trop souvent rappeler cette distinction, quelque peu oubliée aujourd'hui. Ce n'est pas tout que d'avoir obtenu un succès, il faut encore qu'on sache de quels éléments bons ou mauvais il se compose. La gloire ne commence jamais qu'après cette épreuve, qui le consolide ou le renverse. Il n'est donc pas inutile de rechercher pourquoi une œuvre a réussi. Les grands succès, quelle que soit leur valeur réelle, en disent long sur ceux qui les obtiennent, et plus encore

sur ceux qui les dispensent. Par ce côté du moins, la tâche ingrate qui consiste à discuter leur vrai mérite n'est pas sans compensation. Une époque se définit elte-jnême par te:Qbjètê qu'elle admire. Mais on est en génëtfal mauvais jûgenïe ses propres entraînements. Efles sôhLbiètf wes : les w générations qui n'ont jamais eu ni à briser une Idole," ni à rougir d'une prédilection. Aussi l'opinion est-elle tenue de revenir plus d une fois sur ses arrêts avant de pouvoir leur donner force de loi. Jusqu'à cette révision salutaire, un succès ne doit être considéré que comme une présomption, car s'il est souvent un titre de gloire pour ceux qu'il récompense, il n'est quelquefois qu'un sujet de confusion pour ceux qui le donnent. Voici un livre qui a eu une fortune presque unique dans la littérature de notre siècle. Accueilli dès son apparition par une popularité que n'ont jamais obtenue des ouvrages qui sont l'honneur de l'esprit humain, il a vu son succès grandir d'année en année et arriver à son plus brillant éclat dans une époque dont le caractère le plus marqué est peut-être une profonde indifférence pour les œuvres de l'intelligence. Tout récemment sa renommée a reçu une consécration nouvelle du suffrage d'une assemblée illustre qui a saisi avec empressement cette occasion de flatter les goûts du public et de faire une épigramme sans danger. Il est à craindre qu'elle n'ait fait une épigramme contre elle-même. En couronnant au nom des idées libérales une œuvre que d'autres revendiquent au nom des doctrines de la dictature, elle n'a fait qu'entretenir de son autorité une triste équivoque dent le vulgaire seul devrait être dupe. Ce livre a en effet

deux faces : Tune qui fait semblant de sourire à la liberté, l'autre qui sourit au despotisme. C'est par là qu'il a pu satisfaire à la fois tant de goûts si différents. L'Histoire du Consulat et de l'Empire a été lue par tout le monde dans un temps où Ton ne lit guère même des livres consacrés par l'admiration des hommes. Elle a, comme on dit, fait taire l'envie. Il y a une minorité qui a toujours énergiquement protesté contre les idées et les jugements qui sont comme l'âme de ce livre et qui échappent à la perception du vulgaire. Cette opposition a formulé de nombreuses objections au nom de la philosophie, de la politique et du goût. On a étouffé sa voix sous le bruit des applaudissements. D'ordinaire ce sont les esprits d'élite qui imposent leurs arrêts au grand nombre; ici c'est le grand nombre qui leur a fait la loi. Ils ont dû accepter ce favori de la foule et se courber en ceci, comme en toute chose, devant l'infaillibilité du suffrage universel. Aujourd'hui, chaque fois que paraît un nouveau volume de l'Histoire du Consulat et de VEmpire, toute la critique fait la génuflexion.

À quelles qualités, à quels défauts a pu tenir une destinée aussi exceptionnelle? Quelle idée doit-on se faire d'une supériorité affirmée avec tant de passion d'une part, et niée de l'autre avec un si tranquille dédain? Ce succès inouï, avec les anomalies qui s'y mêlent, ne peut s'expliquer que par une rare et intime corrélation entre le livre qui en est l'objet et la commune mesure des intelligences du temps où il s'est produit. Ce qui leur plaît en lui, c'est qu'elles retrouvent dans ses pages, sans s'en rendre toujours bien compte, leurs goûts, leurs passions, leur façon d'envisager les

choses humaines, souvent aussi leurs préjugés. L'flïstoire du Consulat et de l'Empire de M. Thiers a été en effet, malgré sa forme rétrospective, une des expressions, non pas les plus élevées, mais les plus fidèles des tendances de notre époque. Notre temps a regardé avec tant de complaisance ce tableau du passé, qu'une partie des objets qui y sont peints a soudainement repris vie. Ce miracle n'a pas été de tout point l'œuvre de M. Thiers, mais M. Thiers n'y a pas nui. Son admiration pour ce passé n'a pas créé cella de ses contemporains, mais elle l'a devancée et merveilleusement traduite. Il a mis du raisonnement là où la plupart d'entre eux n'apportaient que de vagues instincts. Soutenu, inspiré par eux, il leur a rendu le service de donner à leurs aspirations une forme précise et arrêtée. C'est cette influence tour à tour subie et exercée que je voudrais, s'il se peut, définir. On court grand risque de s'inscrire en faux contre son temps lorsqu'on chercheà fixer un examen, même impartial, sur une œuvre qu'il ne discute plus et qu'il a adoptée avec passion. Mais pourquoi craindre de se placer audessus de la plus vaine des superstitions? Les temps changent : il n'y a que la vérité qui ne change pas.

Il est juste et naturel d'ailleurs que dans un tel débat le plus exposé soit le critique. Plus on est convaincu , moins on doit être disposé à reculer devant un surcroît de responsabilité. On l'a déjà compris, l'objet de cette étude est moins le récit des événements que l'esprit dans lequel l'auteur les a appréciés. J'accepte les détails tels que vous me les présentez, ce qui n'est pas une petite concession ; je m'en tiens aux résultats généraux, que vous ne pouvez changer. Voici

le tableau dune époque bien connue, je l'admets comme exact ; mais quel est le jugement que vous portez sur sa politique, sur ses lois, sur ses institutions, sur son art, sur ses mœurs? Il y aura toujours dans toute histoire deux parties essentiellement distinctes quoique étroitement confondues : le récit des . événements, la description des faits, et l'idéal au nom duquel on les juge. Cette seconde partie de la tâche de l'historien est généralement considérée comme la . plus arbitraire des deux; c'est cependant le contraire qui est vrai. L'exactitude d'un récit reste toujours plus ou moins sujette à contestation, môme après les recherches les plus minutieuses, tandis qu'une pensée juste et vraie reste telle, même lorsque les faits à l'occasion desquels elle est exprimée sont démontrés imaginaires. Supposez que tous les faits racontés par Tacite soient de pure invention, Tacite n'en reste pas moins un grand homme, et ses jfigements demeurent parce qu'ils reposent sur des vérités éternelles. L'histoire des choses qu'il raconte a été reprise cent fois, on la refait encore tous les jours, mais l'autorité de ses terribles arrêts n'a pas été ébranlée : ils sont indestructibles comme la conscience humaine.

Les faits généraux ont seuls un caractère vraiment scientifique. Lorsqu'on a eu occasion de comparer les rapports faits par des témoins oculaires d'une égale bonne foi sur un seul et même événement, peu éloigné de nous et au sujet duquel les renseignements abondent, on demeure confondu des contradictions sans fin qu'on y découvre, et on arrive assez promptement non pas à un scepticisme absolu, mais à cette conclusion, qu'il faut s'attacher surtout à ce que j'appellerai

la partie éternelle de l'histoire. Le chroniqueur ne sait que raconter, l'historien raconte et juge. Par cela même qu'il juge il est tenu d'avoir des idées justes et vraies sur tous les grands objets de l'activité humaine. S'il ne les a pas, il est incapable, non-seulement d'apprécier sainement ces objets, mais même de les décrire avec fidélité, parce que leur sens lui échappe, parce qu'il néglige comme insignifiants une foule de traits qui en révèlent le véritable esprit. Comment un adorateur du despotisme raconterait-il avec vérité une époque de servitude? Il lui manque un sens ; il y a tout un ordre de faits qu'il n'apercevra même pas. D'avance je récuse sa déposition ; ce n'est pas un témoin, c'est un complice.

En étudiant à ce point de vue l'Histoire du Consulat et de VEmpire, en examinant l'esprit général qui l'a inspirée dans les jugements que l'auteur émet sur certaines questions d'un ordre supérieur, |le lecteur verra suffisamment quel genre de confiance il doit lui accorder. Jusque-là il peut sans inconvénient admettre comme strictement exacte toute la partie matérielle de son récit contre laquelle il y a pourtant plus d'une objection à élever. Je me contenterai donc d'en interroger la partie morale. Le sujet est assez vaste, puisqu'il touche à tous les grands- intérêts de la civilisation. Voici l'histoire d'un chef d'État à la fois législateur, politique et guerrier; que pense l'auteur de son système de gouvernement? Comment apprécie-t-ilson administration, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, ses vues en matière religieuse? Comment juge-t-il la centralisation, le grand fait de cette époque et de la nôtre? Quelle est son opinion sur les causes qui firent

succéder un déclin si rapide à des succès si prodigieux?' Il a eu la singulière fortune de voir se reproduire presque identiquement sous ses yeux quelquesunes des phases historiques qu'il raconte; que lui a dit cette contre -épreuve? quelle lumière nouvelle a-t-elle apportée à son esprit? Quelle part d'influence accorde-t-il dans son récit aux objets supérieurs de l'intelligence humaine, comme la science, la philosophie, les arts? Et pour finir la question que s'adressent les esprits les plus simples en lisant un historien, comment apprécie-t-il la moralité des actes qu'il raconte?

La réponse à ces questions, il n'est point toujours facile de la trouver dans les dix-huit volumes de M. Thiers, et c'est la première critique que je prétends lui adresser. Le peu de développement qu'il accorde à ces objets qui dominent tous les autres jure singulièrement avec l'excessive prolixité qui lui est habituelle, lorsqu'il traite des sujets spéciaux et techniques. Parmi ces douze mille pages où sont minutieusement décrits et enregistrés tous les détails de l'organisation militaire de cette époque, depuis le canon jusqu'au bouton de guêtre, cherchez, par exemple, celles que Fauteur a consacrées à ce qui est l'expression la plus haute d'une civilisation, à ce qui en constitue la vie intellectuelle et morale, je veux dire aux lettres, aux arts, à la science, à la philosophie, vous trouverez en tout quatre pages, dix fois moins qu'il n'en accorde à la plus insignifiante cérémonie ! une demi-page sur les sciences, une page et demie sur les arts, deux pages sur les lettres, rien sur la philosophie. Et dans cette page sur les arts, on parle

de Boucher comme « du peintre adoré de la Régence! » Et dans ces deux pages sur les lettres on a des éloges pour Picard, mais on ne nomme même pas madame de Staël ! M. Thiers pousse très-loin l'érudition sur les sujets qui l'intéressent ; il estime que d'après les rapports les plus dignes de foi il y avait en Espagne, vers 4802, environ sept millions de moutons mérinos , mais il ne sait pas même approximativement à quelle époque a vécu Montesquieu. 11 déduit très-gravement quelque part les motifs de haute politique en raison desquels, selon lui, le comte de Provence, qui est né trois mois après la mort de Montesquieu, s'est abstenu de fréquenter ce grand homme.

De telles lacunes dénotent un esprit absolument étranger à l'appréciation des influences morales. L'activité intellectuelle a été sans doute sous l'Empire infiniment inférieure à ce qu'elle a été à d'autres époques, mais elle n'en exprime pas avec moins de force le vice d'un système qui avait pour résultat d'étouffer toute individualité. C'était le cas de montrer, par l'aspect artificiel et uniforme des oeuvres de l'esprit sous ce régime, que les grandes centralisations ne sont pas moins fatales aux talents qu'aux caractères, et que le règne de la convention et du procédé en littérature répond à celui du mécanisme administratif en politique. Il n'y a de vivants parmi les artistes et les écrivains de ce temps que ceux qui protestent : madame de Staël, Chateaubriand, Benjamin Constant, Royer- Collard, Prudhon. Au reste, M. Thiers a soin de déclarer lui-même que ce qui l'intéresse le plus vivement dans le spectacle des choses humaines, c'est « la quantité d'hommes, d'argent, de matière qui a été remuée. » A

ce peint de vue on conçoit son dédain pour les œuvres de 1'inlelligence. La matière entre pour si peu de chose dans un chef-d'œuvre, à quelque ordre d'idées qu'il appartienne! Tout ce qui est, au contraire, organisation, déploiement de forces matérielles, entassement de ressources, s'empare irrésistiblement de son imagination. Il oublie que la peinture des choses est subordonnée à celle des caractères, des passions, des idées qui les mettent en œuvre; il n'a jamais compris le mens agitât molem. Les affaires lui cachent l'humanité. Il aime le bruit, l'éclat, les grands ébranlements d'empires pour eux-mêmes ; il ne s'inquiète pas de savoir si le mobile était grand ou mesquin. Il ne semble pas se douter des sacrifices au moyen desquels tout cela s'obtient. Il admire les pyramides d'Egypte, mais il ne voit pas que pour les bâtir il faut un peuple d'esclaves. Son livre est l'épopée de la matière. Non, quoi qu'il en dise, ce n'est pas la quantité de matière remuée qui fait la grandeur de l'homme. One belle inspiration, quelque étroit qu'en soit le cadre ou le théâtre, est plus grande que toutes ces œuvres gigantesques. Pourquoi la petite armée des Grecs attire-t-elle plus les regards de l'histoire que les innombrables légions de Xerxès, sinon parce que la vraie grandeur est indépendante de la masse et de la quantité? Acceptons toutefois cette donnée, puisqu'il ne tient pas à nous de la refaire. Après avoir suffisamment constaté combien elle est étroite et fausse, allons tout d'abord à la forme la plus simple et la plus directe sous laquelle s'exerce l'influence bonne ou mauvaise d'un livre, à son esprit moral. On s'expose aujourd'hui à donner une pauvre idée de son intelligence en

insistant sur ce point, surtout en ce qui concerne l'histoire et la politique. 11 est convenu que s'y préoccuper de moralité est la marque d'un petit esprit. Mais, en attendant qu'on ait découvert le moyen de se passer de cet élément de toute grande littérature, on est forcé de convenir que c'est en lui que se trouve l'enseignement à la fois le plus haut et le plus accessible à toutes les intelligences. Cela est parfaitement vrai de l'histoire, qui, pour celui qui sait la contempler de haut, est presque toujours une morale en action, un modèle de justice distributive, non pour les individus, mais pour les peuples. Bien qu'il y ait dans toute histoire un certain nombre d'actions difficiles à juger en dernier ressort, en raison de la complexité des motifs qui les ont produites, il n'est nullement besoin, en général, d'être un grand moraliste pour y discerner le bien et le mal; mais encore faut-il avoir sur ce point une certaine quantité de principes arrêtés. Or quiconque après avoir lu ce livre se demandera quels sont ceux de l'auteur, sera étrangement embarrassé pour les définir. On ne peut manquer d'être frappé à cet égard d'un contraste extraordinaire que présente Y Histoire du Consulat et de V Empire.

On sait avec quelle prédilection M. Thiers expose les opérations militaires. Il a mis toute sa gloire à être un grand tacticien et un grand peintre de batailles, il n'y a pas toujours réussi. Ses descriptionssont d'ordinaire tellement surchargées de détails, qu'elles ne présentent à l'imagination qu'un tableau confus, un fouillis où l'esprit s'égare. Il lui faut un volume là où les hommes du métier, qui en cette qualité même auraient le droit d'être prolixes, disent tout en quelques

pages. Les maîtres de Fart sont, en général, sobres de détails; ils savent sacrifier les accessoires; ils décrivent une action en quelques traits larges et rapides qui restent profondément gravés dans la mémoire ; ils laissent le reste aux gens spéciaux, et ils ont raison. Quant à ceux-ci, ils sourient à bon droit des prétentions d'un historien qui n'a jamais commandé une compagnie, et qui tranche, avec une assurance sans pareille, des questions techniques sur lesquelles eux-mêmes osent à peine se prononcer sous forme dubitative. C'est qu'en effet leur art n'est pas de ceux qui s'apprennent sur le papier : la pratique et l'inspiration y sont tout ou presque tout. Quand on voit un jeune homme de dixhuit ans, comme Condé ou Gaston de Foix, se révéler en une matinée le plus grand capitaine de son temps, on est bien forcé de convenir que la guerre est une science qui est presque tout entière dans l'application, et que la théorie y sert de peu. Un homme est né bon ou mauvais général; l'épreuve seule peut en décider; mais jusqu'à cette épreuve, fttt-il doué d'un génie militaire de premier ordre, lui-même n'en sait rien. Ce n'est pas l'avis de M. Thiers. Cet homme d'État, qui n'a jamais fait la guerre que dans son cabinet et qui serait fort empêché de faire manœuvrer quatre hommes et un caporal, donne des leçons de stratégie à tous les maréchaux de l'empire ; il en donne à Nelson, car il est aussi compétent sur mer que sur terre ; il en donne à Moreau, qu'il traite en tout petit garçon ; il en donne à Napoléon lui-même, bien qu'il lui reconnaisse une certaine supériorité. Ce n'est pas tout : il ne raconte pas une seule de ses interminables batailles sans en refaire le plan pour son compte person-

nel, sans nous dire comment lui, M. Thiers, placé dans les mêmes circonstances, aurait agi à la place du vainqueur et du vaincu. Aussitôt qu'il aborde cette discussion, l'abondance qui lui est naturelle se change en une intarissable loquacité, et si Ton supprimait de son histoire les innombrables passages où il développe ainsi ses plans de campagne, on en retrancherait plusieurs volumes.

Ce n'est là qu'un ridicule, je le veux bien, et je l'aurais à peine relevé s'il ne m'amenait au singulier contraste que j'ai signalé plus haut. A ce môme homme qui décide avec un dogmatisme si tranchant et si absolu des questions spéciales, compliquées, obscures, auxquelles il est étranger, des problèmes où les gens du métier ne voient que des sujets de doute, soumettez-lui la difficulté morale la plus simple 1 ; sur laquelle le premier juré venu se prononcera sans hésiter, vous le voyez aussitôt recourir à des réponses évasives , dire à la fois oui et non , et vous ne pouvez lui arracher que des paroles indécises et équivoques.

Demandez-lui, par exemple, ce qu'il pense de l'exécution du duc d'Enghien , acte dont la moralité est jugée. Ici la conscience humaine s'est prononcée avec tant de force et d'unanimité depuis plus d'un demisiècle, elle a si bien flétri les acteurs de cette triste tragédie, qu'il était difficile de songer à une réhabilitation. 11 était impossible de ne pas blâmer, mais avec quel art on excuse I Quelle habileté on déploie pour diminuer l'intérêt d'une part et pour l'accroître de l'autre I Quelle opposition adroitement ménagée entre le duc d'Enghien, un jeune homme, presque un en-

fant, « cet implacable ennemi de la révolution, qui attendait sur les bords du Rhin le renouvellement de la guerre civile, » et « cet homme extraordinaire, d'un esprit si grand, si juste, d'un cœur si généreux, dont la raison était égarée. » Avec quel à-propos Fauteur sait nous rappeler contre ce jeune homme saisi désarmé, par trahison, en pleine paix, sur un territoire ami, que « les lois de la république et de tous les temps punissaient de peines capitales le fait de servir contre la France. » Il avoue, il est vrai, a qu'il y avait bien des lois violées contre le prince , comme de l'avoir enlevé sur le sol étranger, comme de le priver d'un défenseur; » mais, bien qu'il le reconnaisse digne d'intérêt et de pitié, il ne peut s'empêcher de témoigner qu'il plaint surtout les juges.

« Dans la confusion où ils étaient plongés, dit-il, ces malheureux juges, affligés plus qu'on ne peut dire, prononcèrent la mort. » Infortunés juges, dignes d'une éternelle compassion! Et il ajoute ce mot à peine croyable, qui résume dignement la moralité de son jugement sur ce triste procès : « Douloureux spectacle, où tout le monde était en faute, même les victimes ! » Ce tout le monde n'est-il pas d'une haute impartialité, puisqu'il nous laisse libres de croire qu'après tout la victime n'était peut-être pas plus coupable que les exécuteurs, malgré les apparences qui déposent contre elle, car enfin c'est elle qui a subi la condamnation. Plaindre la victime est d'une sensibilité banale et vulgaire ; le véritable homme d'État saura s'élever audessus de ce lieu commun de la pitié, et il plaindra surtout les magistrats qui cédèrent à la triste nécessité de l'envoyer au supplice.

Choisissons un autre exemple, un fait sur lequel il n'y a pas non plus deux avis différents. Demandons à M. Thiers ce qu'il pense de la guerre d'Espagne, entreprise à jamais déplorable selon ceux même qui Font conçue. Il la blâme, car elle a échoué ; il la loue, car elle aurait pu réussir. En principe , il n'a que des éloges pour cette pensée qui devait « régénérer l'Espagne, qui aurait été vraie, juste, réalisable, si déjà Napoléon n'avait entrepris au Nord plus d' œuvres qu'il n'était possible d'en accomplir en plusieurs règnes. La grandeur du résultat l'aurait absous de la violence ou de la ruse qu'il aurait fallu y employer. » C'est ainsi qu'il juge cette guerre inique. Malheureusement, selon lui, lés moyens employés ne furent pas en proportion des difficultés. On aurait dû au moins gagner à tout prix l'alliance de l'empereur Alexandre, tandis qu'on se précipitait dans cette terrible entreprise en présence de l'Europe jalouse et mécontente. Aussi, tout bien considéré, l'auteur n'hésite-t-il pas à la désapprouver. « Pour contenir l'Espagne, dit-il, ce n'était pas de jeunes conscrits braves, mais peu imposants, qu'il aurait fallu , c'étaient de vieux soldats capables d'inspirer la terreur par leur nombre et leur aspect.. . A ces conditions la nation espagnole aurait appris peu à peu à reconnaître les bienfaits que la France lui apportait. » Mais la guerre d'Espagne n'a pas réussi, c'est là, aux yeux de M. Thiers, le principal tort de ce grand attentat contre la liberté de l'Europe. Il ne lui pardonne pas d'avoir rendu impossible l'établissement définitif du grand empire d'Occident. Quant aux moyens tant de fois flétris par lesquels Napoléon attire àBayonne un vieux roi tout dévoué à sa politique, et

dont il n'avait jamais reçu que des témoignages de dévouement et d'admiration, pour lui enlever sa couronne et l'exiler de son pays, l'auteur les réprouve, mais surtout comme irapolitiques et compromettants. Il a pour juger ces sortes de délits une théorie qui ne lui appartient pas en propre, mais dont il a su tirer des applications nouvelles avec une rare aptitude.

« Assurément, dit-il, si on jugeait ces actes d'après la morale ordinaire, qui rend sacrée la propriété d'autrui, il faudrait les flétrir à jamais comme on flétrit ceux du criminel qui a touché au bien [qui ne lui appartient point, et même en les jugeant d'après des. principes différents, on ne peut que lejur infliger un blâme sévère. Mais les trônes sont autre chose qu'une propriété privée. On les ôte ou on les donne quelquefois au grand avantage des nations dont on dispose ainsi arbitrairement. Seulement, il faut prendre garde en voulant jouer le rôle de la Providence d'y échouer...» Échouer est , en effet , le plus grand crime qu'un homme puisse commettre aux yeux de M. Thiers. Hais que représente ici ce mot de trône qui a la vertu de rendre légitimes des entreprises que condamne la morale ordinaire? Il représente la nationalité, l'indépendance, la dignité d'un peuple. Voilà les biens qu'un conquérant ravit à une nation lorsqu'il porte la main sur un trône pour y placer un de ses familiers. Voilà les biens que Fauteur estime d'un moindre prix «qu'une propriété privée. » Tels sont les principes qu'il apporte dans l'appréciation des effets de l'esprit de conquête. Les peuples que le conquérant s'approprie par la violence ou par la ruse sont toujours trop heureux à ses yeux d'être admis à participer aux bien-

faits de la domination qu'on leur apporte. Ils perdent tous les biens à la fois, mais ils ont pour se consoler le Code civil et la centralisation du vainqueur ! Ils ne sont plus ni libres ni indépendants, mais ils peuvent penser que c'est, comme dit M. Thiers, pour « leur grand avantage » et qu'ils se régénèrent dans la servitude. Comme si, en supposant même dans les institutions du vainqueur la supériorité qu'on leur attribue, elles pouvaient jamais être salutaires lorsqu'elles sont imposées par la force et apportées par l'étranger. La plus brutale insulte qu'on puisse infliger à une nation, c'est de vouloir la régénérer malgré elle. Qu'un conquérant mette en avant de tels prétextes pour colorer son usurpation, on le conçoit ; mais c'est une vraie dérision que de se flatter de les faire accepter à l'histoire et de parler de l'ingratitude des peuples qui ont refusé de se soumettre à ce régime de civilisation forcée.

C'est dans cet esprit que M. Thiers apprécie toutes les conquêtes de Napoléon. Délivrée par nous vers la fin du dix- huitième siècle, l'Italie avait imité notre exemple en adoptant partout des constitutions républicaines. Le 18 brumaire vient faire en France de ces institutions la propriété d'un seul homme. Il est bon, il est juste, selon M. Thiers, que l'Italie se mette aussi aux pieds de cet homme, et change aussitôt sa constitution. Le premier consul, qui a été de cet avis longtemps avant son historien, convoque hors de leur pays, à Lyon, les députés de la république cisalpine, et là se fait élire président de cette république, malgré les impuissantes protestations du patriotisme in* digne dont Foscolo fut alors le généreux interprète.

Dans cette première faute de l'ambition, dans ce fatal premier pas vers la domination de l'Europe, l'historien ne voit « qu'une idée toute simple, encore plus utile à la Cisalpine qu'à la grandeur du premier consul... de cet homme si bien placé pour ne partager aucune des passions qui dominaient l'Italie, et pour ne vouloir que son bonheur ! » Un souverain placé à l'étranger comme il Tétait à l'égard de l'Italie devait, en effet, partager très-peu les passions de ses sujets, beaucoup trop peu ! Mais ajouter qu'il ne pouvait « vouloir que leur bonheur, » c'est une berquinade indigne du sérieux de l'histoire, c'est prêter à Napoléon un sentimentalisme qui lui eût fait hausser les épaules, et on s'étonne de rencontrer une telle naïveté sous la plume d'un historien si familier avec la théorie des deux morales.

La France change de nouveau sa constitution, et quitte le Consulat pour l'Empire ; il faut que l'Italie la suive dans cette nouvelle phase de sa destinée. Tel est le sort des peuples qui ne savent pas se protéger euxmêmes : à peine échappés au joug de leurs ennemis, ils tombent sous celui de leurs libérateurs. Les patriotes italiens, dont la plupart avaient, selon une politique traditionnelle dans leur pays, commis la faute de recourir trop complaisamment à une intervention qui les dispensait d'efforts plus énergiques en faveur de l'indépendance nationale et qui avaient déjà expié ce tort, virent avec mécontentement et chagrin cette nouvelle transformation, qui allait lier si étroitement leur patrie à la centralisation impériale, Le vice-président Melzi manifesta clairement ses répugnances, et en agissant ainsi il fit acte de patriotisme, car il avait

raison non-seulement au point de vue des intérêts de son pays, mais même au point de vue de la prospérité de la France, qui devait payer si cher son goût pour les extensions de territoire.

Ce n'est pas l'opinion de M. Thiers : « Napoléon, en cette circonstance, avait pleinement raison contre l'Italie... Il est vrai que c'était dans l'intérêt de la politique française qu'il travaillait à constituer ainsi la nationalité italienne ; mais n'était-ce pas un grand bienfait pour les Italiens que d'entendre ainsi la politique française? » Toujours le bienfait d'être civilisé par un maître étranger! Nous examinerons plus loin quelques autres applications que M. Thiers a faites de ce beau principe : nous ne l'apprécions ici qu'au point de vue du droit, vieux mot presque aussi dédaigné aujourd'hui que celui de morale, et qu'évidemment nous n'entendons pas de la même façon que M. Thiers. Le droit, selon lui, était du côté de Napoléon et non pas du côté des Italiens : « Napoléon, écrit-il, renonça en cette circonstance à l'emploi des formes constitutionnelles ; il agit en créateur qui avait fait de l'Italie ce qu'elle était, et qui avait le droit d'en faire encore ce qu'il croyait utile qu'elle devînt. »

Voilà comment on envisage le droit et les grandes questions de nationalité et d'indépendance lorsqu'on s'inspire de la théorie des deux morales. Qui s'étonnera, après les exemples que je viens de citer, que M. Thiers ait glorifié le 18 brumaire, qu'il ait pu écrire que cet acte fameux « n'a été ni un attentat ni même une faute? » Cette particularité n'en est pas moins curieuse à relever dans un lauréat du libéralisme. Qu'on ne dise pas que ces déplorables juire-

ments n'ont pas de mauvaise influence parce qu'ils ne s'appliquent qu'à des choses mortes, à jamais ensevelies dans le passé. Est-ce que f histoire ne ramène pas sans cesse les mêmes événements sous des noms nouveaux? Il y a des acquiescements sous le poids desquels on. reste toujours courbé. Supposez que le fait que vous admirez dans le passé se dresse tout à coup devant vous dans le présent, quelle résistance lui opposerez- vous? Il ne vous restera qu'à vous taire et à baisser la tête* On voit par là qu'on ne peut pas plus se passer de moralité en histoire que dans la vie de chaque jour : ce sont les mêmes règles qui doivent servir à juger des faits identiques.

Mais, dira-t-on, cette singulière façon d'apprécier les actions humaines, l'auteur ne l'applique qu'à des intérêts d'un ordre supérieur, exceptionnel, placés par nature au-dessus de la loi commune, à des objets de haute politique, comme par exemple , pour employer son expression, lorsqu'il s'agit d'un trône. Mais pour juger les faits d'un ordre secondaire, il se hâte de revenir à ce qu'il appelle « la morale ordinaire. » Nullement; et c'est un problème dont je laisse le soin de chercher la solution à ceux qu'il peut intéresser, que la question de savoir combien de systèmes de morale M. Thiers possède en dehors de la morale ordinaire* Ceux qui liront attentivement son Histoire pourront en constater à première vue deux espèces, outre celles que nous avons signalées : l'une dont il se sert en général pour apprécirles actes du pouvoir, l'autre qu'iapplique aux actes de l'opposition.

Ainsi, que le premier consul, non encore satisfait du pouvoir presque absolu qu'il a reçu d'une conl

stitution revue et corrigée par lui-même, porte la main sur les dernières garanties de la liberté, et fasse violence à son propre ouvrage en réduisant au chiffre de treize, par une mesure de police, le nombre des journaux français, M. Thiers n'a rien à y redire; c'est là, à ses yeux, « une mesure tout à fait légale (grâce au silence de la constitution qui n'avait rien dit de la liberté de la presse), et, grâce à l'esprit du temps, à peu près insignifiante ; car, a-t-il soin de remarquer, les choses n'ont de valeur que par l'esprit qui règne. » Mais que les hommes encore attachés . aux grands principes de la Révolution française, réfugiés dans le Tribunat, essayent de faire à cette dictature impatiente de tout frein une opposition d'autant moins dangereuse que les tribuns n'avaient pas même le droit de vote, il dénonce aussitôt cette coalition factieuse des anciens partis, il la flétrit comme une intrigue coupable, comme une tracasserie indigne d'esprits sérieux, et il donne son approbation à tous les coups dont on la frappe.

Cependant il faut reconnaître dans ses derniers volumes un certain effort pour s'élever à des vues plus équitables. Mais il est difficile de se dégager des habitudes prises , et plus encore de donner tort en paroles à des préjugés que l'on adore au fond du cœur. Son impartialité ne consiste jamais qu'à jeter un blâme égal sur les deux parties en des occasions où les torts sont loin d'être dans une proportion égale, et même alors on sent toujours qu'il y a un des accusés qui n'est blâmé que pour la forme. J'en citerai un exemple entre mille.

Napoléon, brouillé avec l'Église et frappé par le

pape d'un anathème qui le mettait hors la loi du «onde catholique, avait réuni à sa cour, par force ou par intimidation , vingt-huit cardinaux , et dans le même temps où leur chef était prisonnier à Savone, exigeait d'eux qu'ils assistassent le dimanche à la messe de [sa chapelle. Ces princes de l'Église, dont cette condescendance indique assez la faiblesse de caractère, ne s'y résignaient cependant pas sans remords et sans humiliation. Ils éprouvèrent une velléité décourage et résolurent de témoigner leurs véritables sentiments par une démonstration significative. Treize d'entre eux s'abstinrent de paraître à la cérémonie du mariage de Napoléon avec Marie-Louise. Ce fat tout. D'un coup d'œil le maître s'aperçut de leur absence. A peine la cérémonie terminée, il les fait arrêter. Il ordonne qu'ils soient dépouillés de la pourpre, gardés à vue, que leurs revenus et leurs biens personnels soient aussitôt saisis. Comment l'auteur apprécie-t-il d'une part cette protestation honorable, quoique timide, et de l'autre ces emportements indignes d'une âme élevée, et d'ailleurs si peu motivés? « On ne pouvait répondre, dit-il, par plus de violence à une plus imprévoyante et plus condamnable opposition. » Napoléon est jugé digne de blâme, mais les coupables ce sont les cardinaux. Voilà l'impartialité de M. Thiers.

Ailleurs il fait allusion à demi-mot, en termes discrets et pleins de finesse, aux arguments irrésistibles dont l'archichancelier Cambacérès, « cette source de toute faveur, » se servait en certaines circonstances pour achever de convaincre certains sénateurs plus difficiles que leurs collègues en matière de persuasion. Ce procédé est suffisamment connu et jugé. Sous PEm-

pire, il était loin d'avoir pour lui l'excuse de la nécessité. « On n'ose blâmer, dit-il, on n'ose appeler du nom de corrupteur l'homme qui d'un côté tempérait le maître imposé par les événements, et de l'autre arrêtait les imprudences d'une opposition qui n'avait ni but, ni à-propos, ni lumières politiques. » Cambacérès luimême n'eût jamais trouvé un si admirable euphémisme et une si facile justification. A quelle morale appartiennent donc de tels principes? A coup sûr ce n'est pas non plus à la morale ordinaire. On n'ose pas blâmer? Eh bien! on ne doit pas oser écrire l'histoire.

Tels sont les suppléments par lesquels M. Thiers a pour son compte remplacé la moralité, cette vieillerie qu'aimaient nos pères, en histoire comme en toute chose, et qui a fait la gloire des représentants les plus éminents du génie français dans les lettres. Sans y tenir plus qu'il ne convient à un écrivain de ce siècle de synthèse et de philosophie allemande, je prétends que si l'on veut s'en passer il faut au moins mettre quelque chose à la place, et je constate que ces suppléments sont insuffisants.

M. Thiers ne s'élève pas même jusqu'au sophisme favori des historiens de notre temps, à cette théorie du progrès à l'aide de laquelle on absout le mal présent au nom d'un bien à venir, qui n'arrive jamais, et comme il se préoccupe encore moins de l'investigation des causes générales, il ne lui reste pour toute philosophie de l'histoire qu'une admiration banale et invariable pour tout ce qui réussit. Le peu de place que nos historiens accordent dans leurs récits à l'élément moral a plus d'une explication, mais il en a une entre autres qui n'est pas à notre honneur, c'est que pour en

bien comprendre la grandeur il faut croire à la liberté humaine, et que nous n'y croyons plus. Il faut être convaincu que les acteurs divers, peuples ou individus, qui passent tour à tour sur la scène changeante du inonde, ne sont pas de simples instruments d'une loi fatale, emportés vers un but qu'ils ignorent, esclaves même lorsqu'ils régnent, et par conséquent irresponsables. Or, c'est parmi nous la marque d'un esprit large et vraiment philosophique de croire que les plus grands hommes n'ont pas leur libre arbitre et sont entre les mains du destin comme autant de marionnettes dont il tient le fil. On ne soupçonne même pas que cette opinion rabaisse la nature humaine. En cela notre temps donne bien sa propre mesure. Dans ces questions, en effet, on juge du passé par le présent et des autres d'après soi-même. Il est certain que notre époque n'a pas souvent offert le spectacle de ces grandes résistances morales qui ne sont autre chose qu'une affirmation du libre arbitre; aussi est-elle heureuse d'en nier le principe. A ses yeux les préoccupations morales accusent en histoire un défaut de pénétration, de même qu'en politique elle les tient généralement pour une preuve d'infériorité ; et ces opinions ont été accréditées par des esprits assez médiocres, ce qui prouve qu'elles répondaient à un sentiment général. Nous tendons en ceci , comme en beaucoup de choses, à nous rapprocher des peuples décrépits de l'extrême Orient, qui regardent la moralité comme un calcul toutes les fois qu'ils lie la considèrent pas comme une duperie, qui admirent comme nous la finesse, les sous-entendus, les choses subtiles et raffinées, la duplicité, la ruse, et qui éprouvent un

profond mépris pour toutes les qualités qui sont le signe de la vraie force, telles que la franchise, le désintéressement, la générosité.

Nos historiens sont en général supérieurs dans la peinture, le récit, la description; ils excellent à pénétrer l'esprit des époques antérieures, ils en font revivre les passions avec une divination merveilleuse, mais leur intuition même les subordonne souvent aux choses qu'ils racontent, au point de ne plus leur laisser assez de liberté d esprit pour les juger. Toutes les époques, tous les événements ont à leurs yeux une égale valeur et une égale raison d'être. Aussi, au point de vue philosophique, s'en tiennent-ils pour la plupart à l'optimisme d'Hegel, ou à l'interprétation qu'en adonnée M. Cousin. L'humanité étant présumée bonne et équitable, et tout ce qui obtient son adhésion est légitime. Le but vers lequel elle se dirige étant reconnu providentiel, toutes les étapes qui y conduisent sont utiles et nécessaires. Dès lors le vainqueur a toujours raison contre le vaincu. Le vaincu est toujours celui qui doit l'être. Ce qui réussit est toujours un progrès sur ce qui échoue, et on doit faire taire ses sympathies pour les individus qui, ne comprenant pas ces grandes lois, et voulant résister à l'esprit de leur temps, ont été sacrifiés au bien général.

Ce système, qui a servi de type à la plupart des théories qui ont été appliquées à l'histoire de France, est encore un peu plus vieux et plus usé aujourd'hui * que les idées surannées qu'il a prétendu remplacer, bien qu'il puisse devenir très-séduisant et très-spécieux sous la plume d'un écrivain possédant l'art de groupei les faits. Au fond, il n'est pas autre chose que l'opli-

misme leibnitzien transporté de Dieu à l'humanité et de la nature à l'histoire. 11 absout l'histoire au nom des mêmes motifs pour lesquels Leibnitz absolvait la nature, comme étant la manifestation d'une puissance infaillible. Mais il reçoit de la raison pratique des démentis encore plus péremptoires. Le monde voit en effet chaque jour naître et grandir des succès écrasants, immenses, que jamais on ne fera accepter à la conscience, même en les lui déguisant sous le nom de progrès, et en lui laissant, espérer pour sa consolation qu'ils seront détruits et remplacés à leur tour par un progrès ultérieur. Une telle conviction, si la conscience pouvait l'accepter, briserait en elle tout ressort moral. Où trouvera-t-elle le courage de protester contre les aveugles entraînements qui emportent les multitudes, si on lui persuade d'avance que sa résistance est une erreur de jugement, un attentat contre l'infaillibilité du grand nombre?

Les auteurs de cette conception ont vainement essayé d'atténuer les effets de la déchéance dont ils frappent ainsi les individus, en déifiant pour ainsi dire la masse. La masse n'existant, en effet, que par l'individualité , c'est une illusion insensée que d'affaiblir celle-ci aux dépens de celle-là. Leur système est aujourd'hui ruiné par la base, et il reçoit de si effroyables démentis de l'aspect de la société contemporaiqe teut entière, qu'aucurç esprit vraiment libre et sérieux no le soutient plus aujourd'hui. Cependant cette philosophie a eu son jour, elle a inspiré des œuvres éclatantes, elle corrigeait jusqu'à un certain point son infériorité morale par un stoïcisme propre à faire illusion aux cœurs désintéressés, elle se liait à une

conception générale de l'univers et des destinées humaines qui n'était point sans grandeur.

Est-ce de ce système que s'est inspiré M. Thiers dans cette complaisance inépuisable qu'il montre pour les favoris du succès? On ne le voit nulle part. Il obéit à un sentiment beaucoup moins raisonné et ne fait que s'abandonner au penchant naturel qui lui inspire à première vue une immense admiration pour tout ce qui s'élève, brille et possède les apparences de la force. On retrouve là l'historien qu'on a vu dans Y Histoire de la Révolution adopter successivement chaque parti à mesure qu'il triomphe de ses rivaux, pour lui donner tort lorsqu'il tombe, et passer successivement des constitutionnels aux girondins, des girondins à Danton, de Danton à Robespierre, de Robespierre aux thermidoriens. « Tu ne réussis pas, donc tu as tort, » voilà toute la philosophie de M. Thiers. Son admiration pour l'Empire lui-même n'a pas d'autre mesure que celle des prospérités de l'empereur. Il ne commence à élever des objections contre la politique de Napoléon que lorsque son pouvoir commence à être ébranlé. Alors il devient notablement plus exigeant. Échouer est un crime qu'il ne peut pas pardonner même à son héros de prédilection. Après Tilsitt, lorsque l'Empire est parvenu à son apogée et ne peut plus que décroître, M* Thiers commence a exprimer des réserves. Après la guerre d'Espagne, qu'il blâme non comme une entreprise inique, mais comme une combinaison malheureuse, il lui vient beaucoup de scrupules. Mais à la campagne de Russie il tourne bride décidément et fait défection. Tout porte à croire qu'à partir de Waterloo il dépendra tout à fait impartial.

Et à côté de ce sourire éternel pour ceux que la fortune élève, jamais un mot de pitié pour ceux qu'elle écrase, jamais un mot de respect pour les infortunes imméritées, jamais une protestation, fût-ce au nom du goût, contre les triomphes que la popularité décerne à ses favoris et le grossier encens dont elle les enivre, jamais un retour en faveur de la grandeur intellectuelle et morale, jamais un blâme pour les bassesses officielles, jamais un dédain pour la populace en habits brodés. Cette idolâtrie pour tout ce qui constitue la puissance matérielle, l'auteur V étend aux choses les plus infimes et les plus vulgaires. La richesse, la pompe des cérémonies, le déploiement de l'appareil des cours, le luxe, la magnificence et l'éclat des costumes produisent sur son imagination la même impression que sur celle des multitudes : il admire, il s'extasie, il est dupe des plus pitoyables parades de cette époque guindée et déclamatoire. Mais ne lui demandez pas à quoi bon tant de mouvement et tant de bruit,et pourquoi s'agitent si follement toutes ces pauvres ombres humaines . Il les voit bien marcher, mais peu lui importe dans quelle direction. Il les voit bien agir, mais peu lui importe pour quelle fin! Il ne s'inquiète de savoir ni d'où vient l'humanité, ni vers quel but elle va, ni quel chemin l'y conduira plus directement, ni quel autre l'en fera dévier. Sa vue ne saisit que le fait qui est immédiatement placé à sa portée ; jamais il ne soupçonne que derrière le fait il y a une cause. Il raconte avec amour ces immenses hécatombes qu'on appelle guerres, mais il ne se demande ni à quel avenir doivent profiter ces sanglants sacrifices, ni quels sont ceux qui sont utiles à la civilisation, et quels autres ne sont

qu'un crime contre l'humanité. Le seul progrès qui T intéresse dans la guerre, c'est le progrès de la science stratégique. La seule conception générale des destinées humaines qu'il soit possible de discerner dans son livre peut être résumée ainsi : L'homme a été formé par la nature pour être administré, censuré, enrégimenté, centralisé et fortement gouverné. De toutes les créations de l'activité humaine, la plus belle est une brigade, et après une brigade c'est un régiment. Le reste est peu de chose.

Voilà quelques-unes des objections que j'avais à élever contre la partie philosophique et morale de Y Histoire du Consulat et de l'Empire. On me répondra que c'est là un procès de tendance; car cette partie peut être considérée comme absente de ce livre, tant elle est faible et nulle. J'en aurai du moins constaté le néant. Je me propose maintenant d'en étudier l'esprit politique. Ici je ne risque plus d'encourir le même reproche. La politique est l'âme même de cette histoire. L'auteur a eu maintes fois l'occasion d'exposer ses vues et ses principes au double point de vue pratique et théorique ; il les a développés avec une étendue et une clarté qui ne souffrent aucune équivoque. M. Thiers a toute sa vie professé, au moins en paroles, un profond respect pour les idées libérales , il a longtemps servi une royauté constitutionnelle ; on est autorisé à croire qu'il sait à quoi s'en tenir sur les

conditions qui font les gouvernements libres. Il reconnaît tout le premier que, dans un ouvrage où il avait à juger à plusieurs reprises non-seulement toute une série d'expériences politiques, mais un vaste ensemble d'institutions, dans lequel la plupart des problèmes de la politique ont été abordés et résolus bien ou mal, ses convictions étaient tenues de se montrer : « On y retrouvera, dit-il excellemment, mes opinions personnelles. Ah ! je serais bien honteux qu'on ne les retrouvât pas 1 J'ai toujours, dit-il, aimé la vraie liberté. » C'est justement là ce que je veux examiner.

A parler franchement, il me semble fort à craindre que la vraie liberté de M. Thiers ne soit un peu comme sa vraie morale, une chose très-différente de ce que les simples-mortels entendent habituellement par ces mots. Une telle expression forme une singulière dissonnance dans un livre qui débute par la glorification du 18 brumaire. On peut avoir bien des avis différents sur le 18 brumaire et sur les circonstances qui Font amené ; ses partisans sont peut-être plus nombreux aujourd'hui qu'ils ne Font jamais été ; mais enfin il ne leur vient pas en général à l'esprit de se donner pour des amis de la vraie liberté, et c'est une franchise dont on doit leur savoir gré. Mais passons au régime qui s'établit à la suite de ce coup d'État heureux. Une question se présente tout d'abord : Est-il nécessaire que ce régime soit absolu ? est-il bon pour la France que l'homme de guerre placé à la tête de son gouvernement soit armé d'une autorité illimitée; ou bien vaut-il mieux, au contraire, que son pouvoir, déjà rendu excessif par le seul mode de son établissement, soit modéré et contenu par de sages lois? La question,

on le voit, vaut bien la peine d'être examinée. Qu'en pense M. Thiers?

H est pour la dictature, car il écrit : « La seule liberté qu'il fallait alors à la France était la modération d'un grand homme. » Il est contre la dictature, car il ajoute : « Mais, hélas 1 la modération d'un grand homme n'est-elle pas de toutes les chimères révolutionnaires la plus chimérique? » Il croit à la nécessité d'un pouvoir absolu, car il dit ailleurs : « Il fallait alors une véritable dictature. » Il n'y croit pas, car il poursuit ainsi : « Tout le monde eût été charmé que la conciliation de la liberté et d'un pouvoir fort fût possible. » Cette conciliation était possible par cela seul que tout le monde la désirait. Il dit encore : « Si, dans ces premiers jours du Consulat, où tant de choses étaient à faire, Bonaparte avait peut-être raison de ne pas laisser enchaîner ses talents, depuis, sublime infortuné à Sainte-Hélène, il a dû regretter la liberté qui lui fut donnée de les exercer sans mesure. »

On voit qu'il n'est pas facile de savoir au juste ce que M. Thiers pense sur ce point, et on serait forcé de s'en tenir à des conjectures, si ses préférences ne se manifestaient par l'approbation éclatante qu'il donne à toutes les mesures qui constituent ce pouvoir nouveau et par le soin extrême qu'il met à démontrer en détail la nécessité qu'il semble contester à un point de vue général.

L'histoire dira que cette nécessité n'existait pas. Elle dira que le général Bonaparte, avec le prestige qu'il tenait de sa gloire, avec la popularité qui s'attachait à sa personne, avec la force d'opinion qui entourait son pouvoir, dans l'état de lassitude où se

trouvait la France, en présence de l'épuisement et de la faiblesse des factions vers le déclin du Directoire, n'avait nullement besoin d'une autorité absolue pour être plus grand comme chef de gouvernement qu'il ne Fa jamais été comme chef d'armée; et c'est un immense malheur pour le monde qu'il ne l'ait pas compris. Au moment même où il s'en empara, personne ne pensait que cette autorité fût nécessaire, pas même celui qui avait eu la première idée du 18 brumaire, l'abbé Sieyès. On a fait là-dessus des théories après coup. On a dit que les agitations des partis rendaient une dictature indispensable. On a dit que le Consulat et l'Empire avaient été le débordement de la Révolution française sur l'Europe, qu'ils avaient été nécessaires pour la défendre et la propager à l'extérieur. Ni l'une ni l'autre de ces assertions n'est exacte. Ce n'était pas d'anarchie, mais de langueur et de dépérissement que la France était malade au moment où s'établit le Consulat. D'autre part, les premières campagnes du général Bonaparte avaient surabondamment démontré qu'elle n'avait cas plus besoin d'une dictature pour se défendre contre les ennemis de l'extérieur que pour contenir ceux de l'intérieur. Si la Révolution voulait se faire accepter des peuples de l'Europe, ce n'est pas sous la forme d'une autocratie militaire qu'elle pouvait les séduire, encore moins en se présentant à eux sous les traits de la conquête et du pouvoir absolu. Cette scission de la Révolution avec la liberté est un fait à jamais déplorable en raison des tristes malentendus qu'il nous a légués.

L'auteur de la constitution de l'an VIII, Sieyès, qui a coopéré au coup d'État de brumaire avec autant

d'ardeur et d'initiative que Bonaparte lui-même, et qui en a conçu le plan avant son collègue, Sieyès était alors comme tout le monde si loin de croire à la nécessité d'une dictature, que son projet de constitution, sans être précisément libéral, offre le mécanisme le plus ingénieux et le plus compliqué qu'on ait jamais imaginé pour procurer à un peuple le moins de gouvernement possible. Il se défie de la liberté, mais il se défie encore plus du pouvoir. Toutes les pièces de ce curieux appareil sont combinées de manière à se maintenir strictement les unes les autres dans la sphère de leur action spéciale. Tout empiétement d'un corps sur un autre était rendu impossible, tant le cercle de leurs opérations était rigoureusement tracé à l'avance, tant ils étaient indépendants les uns des autres, tout en étant liés étroitement. Mais à force de vouloir prévenir tous les dangers du mouvement, cette constitution créait l'immobilité; à force de redouter les écarts de la vie, elle l'anéantissait ; à force de subdiviser Faction, elle l'annulait. Ce savant mécanisme avait été conçu dans la pensée de tempérer la mobilité d'un peuple inquiet et changeant ; il n'avait d'autre résultat que de le paralyser : ce qui rendait le remède pire que le mal. Sieyès avait si bien pris soin d'épargner à ce peuple la peine de vouloir et d'agir, que tout se faisait par des règlements, rien par l'initiative directe des citoyens, pas même l'élection des représentants et des magistrats, qui se nommaient, pour ainsi dire, d'eux-mêmes, grâce à l'institution des listes de notabilité. Cependant ce projet était loin de constituer une dictature. Son grand électeur était une sorte de roi constitutionnel, presque sans attributions

effectives, et destiné à régner sans gouverner sous la haute surveillance d'une aristocratie puissante concentrée dans un sénat.

On sait l'amendement capital que le général Bonaparte introduisit dans cette constitution. De ce roi constitutionnel, emmaillotté dans une dignité magnifique et inactive, il fit un premier consul armé d'une autorité presque illimitée, et il laissa subsister en face de lui, en les affaiblissant encore, les assemblées qu'à l'exception d'une seule, le Sénat, Sieyés avait traitées avec défiance et organisées de manière à se neutraliser les unes les autres, parce qu'elles n'étaient destinées dans sa pensée qu'à faire contre-poids à un pouvoir désarmé et impuissant. Ce simple amendement, présenté par le jeune général avec les plus grands égards pour Fauteur de la constitution, était le renversement le plus complet de son oeuvre.

Si le premier consul avait ambitionné une dictature, il était servi à souhait. Tous les pouvoirs étaient concentrés dans sa main : la paix, la guerre, l'administration, la diplomatie, la nomination de tout le personnel judiciaire, administratif, militaire; il n'avait pour tous modérateurs qu'un Corps législatif qui avait le vote sans la parole, un Tribunat qui avait la parole sans le vote, et un Sénat conservateur, c'està-dire tout dévoué. En présence de ce pacte du découragement avec l'ambition, de ce fatal traité qui jette aux pieds d'un jeune homme tout l'héritage de la Révolution, le fruit de tant de génie, d'héroïsme et de douloureux sacrifices, l'historien même qui admet la nécessité d'une dictature temporaire est tenu de faire entendre quelques réserves, car cet abandon absolu

de toutes les conquêtes de la liberté engageait l'avenir au delà de- toute justice; à plus forte raison est-ce un devoir pour un écrivain qui est ami de la vraie liberté comme M. Thiers. Loin d'y songer, il est d'avis que, sans les modifications qu'on lui fit subir plus tard, c'est-à-dire l'hérédité en plus et le Tribunat en moins, « cette constitution aurait satisfait les vœux de tous les hommes honnêtes et capables ; » restriction qui paraît d'autant plus inexplicable, qu'il blâme avec une extrême sévérité les rares et timides essais d'opposition que tenta le Tribunat dans le cours de sa courte carrière, et que l'hérédité n'a absolument rien changé à l'essence des institutions impériales.

Voilà donc cette dictature constituée : admettons avec M. Thiers qu'elle soit nécessaire au moins pour un temps, bien qu'elle ne nous semble nullement justifiée par le péril des circonstances. Ce point accepté, convient-il d'admettre aussi que ce pouvoir, déjà armé d'une force exceptionnelle, ait encore le droit de modifier de fond en comble l'économie de la société française, en vue de sa propre utilité, au nom d'une crise ** essentiellement transitoire, et dans le seul but d'étendre le cercle de ses attributions? On conçoit la gravité qu'aurait une telle concession. Le pouvoir central peut être absolu, arbitraire, débarrassé de tout contrôle incommode dans la sphère de son action, il peut décider par lui seul toutes les questions qui intéressent la nation entière, sans avoir à craindre ni opposition, ni remontrances de la part des assemblées qu'il veut bien consulter, à condition qu'elles seront de son avis , mais enfin , en dehors du cercle de ses attributions immédiates, il peut rester quelque indépendance à la

commune, aux cantons, aux départements pour les affaires d'un intérêt local, et ce peu suffira pour entretenir dans la nation une ombre de liberté, un foyer d'activité et de vie. Lorsque les circonstances exceptionnelles qui sont censées exiger l'abdication momentanée de ce peuple auront cessé d'exister, le retour à un régime régulier pourra s'opérer sans un bouleversement général de toutes les institutions ; il suffira d'un changement opéré au centre pour que le pays se retrouve dans la situation normale d'un pays libre.

Ces considérations d une si haute importance ne sont pas même entrevues dans l'ouvrage qui nous occupe. A peine formé, le gouvernement nouveau affiche, en effet, la prétention de tout refaire en France à sa propre image. Il reconstitue jusqu'aux institutions communales sur le type de la dictature, de manière que ce régime d'exception s'incarne, pour ainsi dire, au tempérament de la nation et devienne la chair de sa chair. Il crée au nom d'une nécessité passagère cette centralisation funeste qui devait lui survivre si longtemps; il l'enracine si profondément dans le sol, qu'aujourd'hui encore elle semble ne pouvoir en être arrachée, et non-seulement l'historien n'a pas une seule protestation contre l'œuvre qui compromet à ce point l'avenir, mais il l'approuve, il la loue, il l'admire comme bonne et excellente en elle-même, dans tous les temps, dans tous les lieux, en dehors des circonstances spéciales pour lesquelles elle a été faite.

C'est ici surtout que se montre à nu la profonde médiocrité d'esprit qui a présidé à la conception de ce livre; car il résulte avec évidence des propres paroles de l'auteur qu'il se doute à peine du sens d*

l'œuvre à laquelle il applaudit. 11 n'est pas loin d'y voir une création libérale. Qu'était-ce au fond que cette centralisation? C'était la dictature consulaire transportée jusque dans les plus petites sphères de la vie civile, administrative, judiciaire. Le système administratif, qui avait survécu aux bouleversements de la Révolution, fait à coups de surprises et de violences, improvisé tour à tour par chaque parti, tantôt au nom de la nécessité, tantôt au nom de la fureur, était forcément très-défectueux. Il avait surtout deux vices : celui de n'avoir pas su distinguer suffisamment et séparer avec netteté, dans la personne de leurs représentants, les intérêts locaux de ceux du pouvoir central, et celui d'avoir trop sacrifié l'action à la délibération en confiant à des assemblées des affaires qui réclamaient une prompte solution.

Ces défauts pouvaient être facilement corrigés. Il suffisait pour cela de donner au gouvernement une action plus prompte et plus directe sur les affaires qui l'intéressaient, et de confier à des administrateurs , placés sous le contrôle des assemblées locales celles que ces assemblées laissaient traîner en longueur, et les intérêts qui se trouvaient en souffrance, faute d'une expédition plus rapide. On adopta un parti beaucoup plus simple. On fit de ces assemblées de simples corps consultatifs, à l'image des chambres législatives, et on transforma les magistrats, jusque-là placés sous leur tutelle, en autant de petits dictateurs, responsables seulement envers le pouvoir central et à sa discrétion absolue. Une lacune restait. Dans les occasions où une contestation s'élèverait, soit entre les particuliers et l'administration, soit entre la commune

ou le département et l'État, quel serait le juge? Sous l'ancien régime si décrié , c'étaient les parlements, magistrature parfois peu compétente en ce qui concernait certains points spéciaux, mais toujours trèsindépendante vis-à-vis de l'administration, ce qui était l'essentiel. Sous le régime nouveau, on décida que ce serait tantôt le conseil d'État, tantôt les conseils de préfecture, c'est-à-dire que ce serait l'État lui-même, qui se trouva ainsi à la fois juge et partie. « L'ordre, dit M, Thiers, n'a pas cessé de régner pas plus que la justice l depuis que cette belle et simple institution existe. »

Ainsi le pouvoir administratif sous toutes ses formes passa dans la main du premier consul par la création des préfets, des sous-préfets et des maires. La commune, l'arrondissement, le département furent frappés d'incapacité et considérés comme mineurs. Les citoyens déchus du droit de faire leurs propres affaires furent déclarés incapables de choisir un garde champêtre, dans le moment même où l'on venait de les appeler sur toute la surface du territoire à prononcer souverainement par leur vote sur la valeur des institutions inaugurées par la constitution de Tan VIII; contradiction bizarre, mais qu'on retrouve dans tous les pays de centralisation, et qui a un sens profond. Plus on dépouille un peuple des attributions qui forment l'essence même de sa souveraineté, plus on montre de respect pour celles qui n'en sont que l'apparence. On lui déguise son abdication sous des titres fastueux. On lui décerne à l'envi ces prérogatives magnifiques par lesquelles sa royauté proclamée si haut ne s'exerce qu'une fois pour toutes, au lieu de se ma-

nifester par cet usage de tous les jours, par cette activité multiple et variée qui seule en constitue la réalité. On console son orgueil de se voir dérober les objets qui sont seuls de sa compétence, en lui soumettant des questions tout à fait au-dessus de sa portée et dans lesquelles son inexpérience assure sa docilité. A Rome, le peuple n'entendit jamais autant parler de sa souveraineté que lorsqu'il eut cessé d'être libre.

Les funestes effets de la centralisation sont depuis longtemps connus, analysés et décrits. On sait par quelle paralysie générale elle fait expier l'activité qu'elle concentre sur un seul point, par quels maux de tout genre elle compense les avantages et les facilités qu'elle présente comme machine gouvernementale. La science économique proteste aussi bien que la morale et la politique contre ce système qui sacrifie toutes les forces vives d'un pays à l'apparente régularité de son administration, qui abandonne tous ses intérêts les plus chers à la merci d'un gouvernement qui parfois ne dure pas vingt-quatre heures, et dont le premier soin est de les exploiter à son profit. On eût aimé que l'auteur essayât au moins de disculper la centralisation de ces reproches, s'il les considère comme peu fondés, mais il ne semble pas même se douter que ces reproches existent. Son ton est celui d'un enthousiasme continu : « Telle est cette admirable hiérarchie à laquelle la France doit une administration incomparable, » etc. Et pour être conséquent avec lui-même, il applaudit à tout ce qui peut fortifier cette admirable hiérarchie. C'eût été trop peu à son gré que de placer tous les administrateurs sous la dépendance exclusive du pouvoir exécutif : il faut encore

qu'ils soient nommés par lui. Cette- prétention lui semble toute naturelle, « Le premier consul voulut naturellement, dit-il, qu'ils fussent à la nomination du pouvoir exécutif. » Cela répond à tout. Bonaparte alla plus loin encore : il voulut que ces assemblées locales, dépouillées par lui de toute influence sérieuse sur les affaires et qui restaient la dernière garantie des intérêts des communes et des départements, fussent aussi nommées par le gouvernement , au lieu d'être élues par les citoyens, comme elles l'ont été dans tous les temps et dans tous les pays. M. Thiers reconnaît que cette disposition était moins naturelle que la première, mais, ajoute-t-il aussitôt, « ce pouvoir excessif en temps ordinaire était en ce moment nécessaire, l'élection n'aurait donné que des résultats funestes, p Comment? pourquoi? Où trouve-t-on la moindre trace de ces agitations qui lui servent invariablement d'argument toutes les fois qu'il a des lois d'exception à justifier? voilà ce que l'auteur oublie de dire, car il serait fort en peine d'appuyer son affirmation par des faits. La France se trouvait, au contraire, dans un moment de lassitude et de prostration, elle avait grand besoin qu'on stimulât son énergie et son activité en la rappelant au sentiment de ses devoirs.

« L'organisation judiciaire, dit M. Thiers, ne fut pas moins bien imaginée. » Voilà toutes les réflexions que lui inspire la nouvelle concentration d'autorité qui à cette centralisation déjà exorbitante et funeste ajouta le plus important et le plus redoutable de tous les pouvoirs : la justice. S'il y a une règle universellement reconnue, un principe proclamé à la fois par l'expérience et par la raison depuis que les hommes ont

commencé à réfléchir sur le but et l'esprit des institu* tions politiques, c'est sans contredit l'indépendance du pouvoir judiciaire. Dès le temps d'Aristote, elle était considérée comme la première loi d'un pays libre, et Ton sait avec quelle force Montesquieu insiste, dans son Esprit des lois, sur le respect qui esl dû à cette garantie suprême, à cette sauvegarde sacrée de l'honneur et de la liberté des citoyens. Cette indépendance ne fut pas entièrement détruite par la nouvelle organisation judiciaire ; un tel résultat est impossible à réaliser dans l'état actuel de la civilisation, mais elle en reçut de profondes atteintes dont elle ne s'est pas encore relevée. Sous l'ancien régime, lé pouvoir judiciaire était loin de manquer d'indépendance puisqu'il participait dans une certaine mesure soit au pouvoir législatif, soit même à la puissance executive. Malgré J'adage : « Toute justice émane du roy, » les parlements savaient se défendre contre l'arbitraire de l'État ; ils allaient parfois jusqu'à lui imposer leurs vues politiques; leurs privilèges mêmes constituaient une garantie relative, malgré les abus sans nombre qu'ils entraînaient. Un magistrat qui tenait son office du droit d'hérédité ou seulement d'un contrat de vente était à coup sûr plus indépendant vis-à-vis du pouvoir qu'un magistrat nommé par lui et attendant de lui son avancement. A ces divers modes de nomination, la Révolution substitua le principe électif, le seul, en effet, qui, appliqué avec intelligence, offre de sérieuses garanties. Ici encore son œuvre, résultat de plusieurs tâtonnements successifs, laissait beaucoup à désirer dans la pratique ; mais du moins ses magistrats étaient indépendants autant que le commun des hommes

peut l'être dans une époque de troubles où la crainte exerce tant d'empire sur les esprits. L'absence de hiérarchie y était compensée surabondamment par l'avantage que présentait ce système de n'offrir aucun appât aux ambitions, car ce n'est pas en général faute de lumières, mais faute de désintéressement que les magistrats jugent mal. On n'avait donc qu'à garder le principe en corrigeant l'application.

La nouvelle organisation eut pour premier effet de diminuer considérablement les attributions du corps judiciaire en lui retirant le règlement de tout le contentieux administratif, moyen assuré d'influence sur les agents du pouvoir exécutif. Elle plaça la magistrature sous la main du gouvernement, elle créa une hiérarchie de dignités dont elle le constitua le dispensateur et le gardien en substituant à l'élection la nomination ministérielle. On ne laissa au pouvoir judiciaire, pour toute garantie d'indépendance, que le principe d'inamovibilité, protection insuffisante pour des hommes qu'on a soi-même désignés et choisis, qu'on tient par la perspective de l'avancement, par mille influences directes et indirectes, et sous les yeux desquels on a en quelque sorte disposé une échelle indéfinie de récompenses et une gradation correspondante de désagréments pour stimuler leur zèle et pour décourager leur résistance.

Ainsi ce pouvoir, à peine formé et investi dès sa naissance d'une autorité à laquelle rien autour de lui ne pouvait faire contre-poids, avait absorbé et réuni des prérogatives faites pour être toujours séparées, et disposant de la nation comme d'une propriété qui lui était dévolue, l'organisait dans son propre intérêt, et

rapportait tout à lui-même avec une inconcevable assurance. Il disait à son tour que la nation c'était lui, entendant par là non qu'il appartenait à la nation, mais que la nation lui appartenait. Cependant, après tous ces empiétements successifs, un élément social, un seul restait encore, par une fortune inespérée, par un privilège uniquement dû aux circonstances, soustrait à l'influence immédiate de l'État : c'était la religion. Napoléon l'attira à lui par le concordat. C'est ce dernier coup porté à la liberté, cette tentative pour s'emparer du gouvernement des consciences en même temps que de celui des intérêts, cet accroissement de pouvoir venant après tous ceux que j'ai racontés, et destiné à les multiplier par une force incalculable, c'est cette entreprise que M. Thiers appelle « une œuvre admirable, la plus belle de Napoléon. »

Qu'est-ce donc que le concordat? C'est la centralisation transportée dans l'ordre des intérêts religieux. Selon l'auteur lui-même, Napoléon « n'avait d'autre but que de réorganiser, autant que possible, l'Église sur le même modèle que l'État. » Nous savons déjà à quoi nous en tenir sur ce qu'était cet État destiné à servir de modèle. En d'autres termes, on voulait que l'Église devînt à son tour, comme tous les autres pouvoirs, un instrument docile du gouvernement. Tel est le résultat qu'on crut obtenir en rendant au catholicisme sa position de culte privilégié, en donnant au clergé un traitement qui' l'assimilait sous" beaucoup de rapports au reste des fonctionnaires, en attribuant au pouvoir nouveau la nomination des éyêques, faculté qui lui promettait un épiscopat tout dévoué.

Une chose sans prix, cherchée en vain pendant des

siècles à travers les plus sanglantes discordes, existait de fait en France au moment où le régime consulaire s'y établit : c'était la séparation de l'Église et de l'État. Elle était alors aussi complète qu'on a jamais pu le désirer. Elle s'était établie par la force des choses, et comme à l'insu de tout le monde, à la suite des tentatives de 1ère révolutionnaire conçues d abord en vue d'assimiler l'Église au nouvel ordre de choses par des transactions plus ou moins heureuses, comme la constitution civile du clergé, puis dans l'intention manifeste de la détruire et de la remplacer par des cultes improvisés, tels que le culte de l'Être suprême, celui de la raison, et plus récemment la théophilanthropie. Le dégoût qui succède aux folies, la lassitude qui suivit ces longs déchirements, l'indifférence d'un public profondément sceptique et blasé qui ne fournissait pas aux passions religieuses des aliments durables de fanatisme, l'inutilité des efforts de chacune de ces sectes pour s'imposer les unes aux autres, avaient fini par les amener à vivre en paix au sein de la liberté commune. À côté du clergé constitutionnel assermenté, on voyait les insermentés ou ultramontains, et ceux-ci eux-mêmes étaient divisés entre ceux qui avaient fait la promesse d'obéir à la constitution et ceux qui l'avaient refusée. Le protestantisme, émancipé par la Révolution française et attaché de cœur aux grands principes qu'elle avait proclamés, avait retrouvé avec ses fidèles l'autorité d'une croyance libre et longtemps persécutée. La théophilanthropie elle-même avait ses partisans. Tous ces clergés divers participaient à leur manière aux passions du moment qui n'avaient rien de noble ni d'élevé ; mais quoi de

plus facile pour un gouvernement si fort que de les contenir les uns par les autres, de les maintenir dans le respect des lois par une surveillance sévère et juste, de leur inspirer le respect d'eux-mêmes par une émulation facile à éveiller, de se les concilier en leur donnant la sécurité qui leur manquait, de rendre en un mot durable et définitif un statu quo si favorable à l'État puisqu'il le préservait des tristes agitations et des lois oppressives qui avaient été la condition de son union passée avec l'Église, et d'assurer ainsi la réalisation du grand et salutaire principe qui était le principal desideratum du dix-huitième siècle et de la Révolution française ?

Mais que parlons-nous à M. Thiers du dix-huitième siècle et de la Révolution française? Il s'agit vraiment bien de cela ! 11 en est à Clovis et à Charlemagne. « Quoi de plus indiqué, écrit-il, de plus nécessaire en 1800 que de relever cet autel de saint Louis, de Charlemagne, et de Clovis un instant renversé? »

Non, en vérité, nous n'eussions pas soupçonné que cela fût indiqué. Ne s'était-il donc rien passé dans le monde depuis ces époques de l'enfance de l'Europe et dubégayement de la civilisation? C'était donc le même pacte, la même formule religieuse et politique qui devaient servir à des temps si prodigieusement divers? C'est à la France de Montesquieu et de Voltaire que vous venez proposer des transactions imaginées par les contemporains barbares de Grégoire de Tours? Non ; quoi que vous en disiez, cela n'était indiqué ni par la politique, ni par l'histoire, ni par la philosophie, ni par l'intérêt de l'Église, dont ce prétendu traité de paix allait envoyer le chef prisonnier à Sa-

vone; ni par l'intérêt de l'État, dont il fortifiait la tyrannie, mais dont il devait sourdement saper le pouvoir, ni même par l'intérêt personnel de celui qui lavait conçu ; car cet acte devait puissamment contribuer à sa chute.

Les arguments dont M. Thiers se sert pour démontrer que le concordat était un acte nécessaire ne diffèrent pas de ceux dont nous avons déjà examiné la valeur à propos de l'établissement de la centralisation administrative. Il les applique à tout. Ce qu'il invoque, c'est toujours le devoir de mettre fin aux agitations, aux discordes, aux déchirements qu'il voit partout à cette époque, et que le lecteur n'aperçoit nulle part. Ici l'auteur nous montre donc les prêtres ultraraontains irréconciliables avec la Révolution, inspirés et dirigés par Rome, regagnant chaque jour du terrain dans leurs réunions clandestines, reprenant possession des consciences pour les exciter contre le gouvernement, assiégeant le lit des mourants, flétrissant les acquéreurs de biens nationaux, prêts à secouer dans toutes les provinces les torches de la guerre civile. Dans ce tableau de fantaisie, qu'y a-t-il de vrai? Ce n'est pas difficile à déterminer. On sait combien fut en réalité factice et superficielle la réaction religieuse dont M. de Chateaubriand fut le héros. Ce n'est pas dune phraséologie aussi creuse et aussi vide que s'alimentent des passions religieuses sincères et profondes. Toute l'histoire de l'Empire est là pour prouver combien ce clergé eut peu de prise sérieuse sur les esprits, même après qu'on lui eut rendu une partie de son ancienne omnipotence. Que vit-on, en effet, pendant tout le règne de Napoléon ? On vit le senti-

ment religieux froissé, provoqué dans ses plus chères susceptibilités, ne pas donner le moindre signe de vie; on vit ce clergé, qu'on nous peint comme si dangereux, frappé par la plus vigoureuse répression, supporter avec une parfaite tranquillité apparente la captivité du pape, l'emprisonnement de ses principaux cliets, l'intervention de TÉtat dans les décisions des conciles et dans tous les détails de l'exercice de son autorité spirituelle. Et cependant l'Église était alors armée de moyens d'influence mille fois plus redoutables qu'à l'époque où le concordat avait été fait, car, à ce moment, le clergé insermenté ne comptait que vingt évoques fixés en France, tandis que le clergé constitutionnel en comptait cinquante, et on possédait mille moyens de le contenir. Cette conduite ultérieure du clergé de France, son attitude soumise et résignée devant le maître, ses adulations, sa docilité, qui ne se démentit pas un instant, malgré les griefs les plus graves qu'on lui ait jamais donnés, malgré tous les instruments d'action qu'on lui avait rendus, réfutent d'une manière péremptoire les affirmations de M. Thiers touchant le danger de son influence à un moment où il était mille fois plus faible et désarmé. Mais il ne voit dans la tranquillité du clergé sous l'Empire qu'une nouvelle preuve de l'excellence du concordat. Cet acte était, selon lui, si sagement conçu que « les disputes malheureuses que le premier consul, devenu empereur, eut plus tard avec la cour de Rome se passèrent entre lui, le pape, les évoques, et n'altérèrent jamais la paix religieuse rétablie parmi les populations. » N'est-ce pas là la preuve la plus concluante que ces populations étaient étrangères aux

passions qui s'agitaient entre Napoléon, le pape et les évêques, et que celte résurrection du pouvoir de l'Église avait été tout artificielle? En réalité, le clergé insermenté, dans les conditions où il subsistait en France après le 18 brumaire, contenu par un pouvoir armé d'une force extraordinaire, par les divisions qui s'agitaient dans son propre sein, par la rivalité du clergé constitutionnel, par l'hostilité des Églises protestantes, des sectes nouvelles, de l'esprit philosophique du dix-huitième siècle, et, comme le reconnaît formellement M. Thiers, par l'antipathie et le dédain de tous les corps constitués, depuis l'armée jusqu'au sénat, était absolument impuissant. Pour justifier l'acte qui allait remettre dans ses mains presque toutes les conquêtes que la Révolution avait faites sur lui, il ne suffit pas de quelques vagues allégations, dont on cherche en vain une trace dans les événements de cette époque. Ce clergé avait dépensé dans les insurrections de la Vendée tous les éléments de force et de révolte qu'il avait pu trouver en lui-même et autour de lui, il en était sorti affaibli, résigné, vaincu. Ces insurrections, on les avait domptées sans avoir à recourir à des moyens aussi extrêmes, et maintenant qu'elles avaient déposé les armes et accepté leur défaite, ce n'était pas le cas d'accorder au souvenir de leurs emportements ce qu'on n'avait pas cédé à leurs menaces. M. Thiers constate l'impuissance des passions religieuses dans le passage même où il voudrait établir combien elles étaient encore dangereuses : « S'il eût été possible, dit-il, de réveiller les passions de la Vendée, le clergé l'eût fait. Il y entretenait encore de sourdes défiances et une sorte de méconten*

tement. » Peut-on dire que ce soit là secouer les torches de la guerre civile ? et une telle influence étaitelle bien dangereuse pour le vainqueur de Marengo?

Quant aux considérations philosophiques et morales que M. Thiers fait valoir à côté des motifs politiques à l'appui de son opinion, je ne sais s'il n'y aurait pas un excès de cruauté à les discuter sérieusement. La liberté des cultes, telle qu'elle existe aux États-Unis, n'est à ses yeux que désordre et anarchie ; elle ne lui offre que le triste aspect d'une société déchirée par mille sectes. Ce qu'on peut souhaiter de mieux, selon lui, à une société civilisée, c'est une religion nationale consacrée par le temps ; et il ajoute avec profondeur « qu'une telle croyance ne saurait s'inventer quand elle n'existe pas depuis des siècles. » 11 est difficile, en effet, d'inventer une religion « consacrée par le temps. » Cette religion, le premier consul l'avait sous la main : c'était le catholicisme. Il a donc bien fait de le restaurer. Le problème n'est pas autrement compliqué aux yeux de l'historien. Quant aux motifs qui ont fait agir Napoléon en cette circonstance, ils importent peu, selon lui : « Est-il besoin de rechercher s'il agissait par une inspiration religieuse, ou bien par politique et par ambition; il agissait par sagesse, cela suffit. »

Par sagesse! c'est précisément ce qu'il eût fallu démontrer. Mais peut-on admettre que M. Thiers ait une véritable intelligence du caractère de son héros et des mobiles qui le faisaient agir lorsqu'il affirme que Napoléon, en celte circonstance, « n'avait pas d'autre ambition que de faire le bien en toutes choses? » lorsqu'on le voit donner comme un de ses motifs déler-

minants des raisons qui ne peuvent qu'exciter le sourire de tous les hommes sensés. « Le principal charme d'une religion, c'est celui des souvenirs. — Pour moi, disait le premier consul à l'un de ses interlocuteurs, je n'entends jamais à la Malmaison la cloche du village voisin sans être ému! » Est-ce là de l'histoire? est-ce là de la connaissance des hommes? est-ce là de l'intelligence des temps? Qu'on rencontre le son des cloches dans les arguments fleuris de M. de Chateaubriand en faveur du catholicisme, on ne saurait s'en étonner; mais, pour qu'un écrivain grave le fasse figurer sérieusement dans la bouche de Napoléon parmi les causes déterminantes du concordat dans une histoire politique, il faut qu'il ait une étrange opinion de la perspicacité de ses lecteurs.

Malgré de si bonnes raisons pour restaurer l'ancien ordre de choses, tout ce qui restait en France d'hommes marquants par le caractère et l'intelligence témoignait hautement sa désapprobation pour le projet du premier consul. Le Sénat, le Corps législatif, le Tribunat, l'armée tout entière, y étaient entièrement opposés; la famille Bonaparte elle-même le voyait avec cette défiance instinctive qui est souvent plus clairvoyante que le génie, parce qu'elle n'est autre chose que l'instinct de conservation; elle montrait en cela un pressentiment juste et vrai des embarras et des périls que le concordat devait créer à la politique impériale. Cependant, quand on vit que c'était chez le premier consul une résolution ferme et arrêtée, plusieurs pensèrent que , puisqu'on voulait absolument favoriser un culte et s'appuyer sur lui, mieux valait se confier au protestantisme, qui à une supériorité

50 Portraits et études politiques

morale démontrée par celle de la civilisation des pays où il avait prospéré, joignait le prestige d'une croyance persécutée, l'immense avantage de s'inspirer d'un esprit large et libéral, de se concilier avec une entière liberté des cultes, et de ne pas dépendre d'un chef étranger, comme l'Église catholique. M. Thiers repousse cette idée comme absurde et impossible. « Quant à l'idée, dit-il, de pousser la France au protestantisme, elle paraissait au premier consul plus que ridicule : elle lui paraissait odieuse. D'abord il croyait qu'il n'y réussirait pas. » Et il lui met dans la bouche un long discours à l'appui de cette opinion.

Malheureusement, on a pour le réfuter ici les affirmations formelles de Napoléon lui-même, témoin difficile à récuser par un historien qui invoque si souvent son autorité :

« On croirait difficilement, a-t-il dit, les résistances que j'eus à vaincre pour ramener le catholicisme ; on m'eût suivi bien plus volontiers si j'eusse arboré la bannière protestante. C'est au point qu'au conseil d'État, où j'eus grand'peine à faire adopter le concordat, plusieurs ne se rendirent qu'en complotant d'y échapper. — Eh bien! se disaient-ils l'un à l'autre, faisons-nous protestants, et cela ne nous regardera plus. Il est sûr que, sur les ruines où je me trouvais placé, je pouvais choisir entre le catholicisme et le protestantisme; et il est vrai dédire encore que les dispositions du moment poussaient toutes à celui-ci. Mais... aVec le catholicisme j'arrivais bien plus facilement à tous mes grands résultats... Au dehors, le catholicisme me conservait le pape ; et avec mon influence et nos forces

en Italie, je ne désespérais pas tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de finir par avoir à moi la direction du pape, et dès lors quelle influence ! quel levier d'opinion sur le reste du monde 1 » etc.

Voilà le cri de la vérité, le vrai langage de cet esprit positif, absolu et dominateur. Ce style est un peu différent des sentimentales expansions que M. Thiers lui prête sur le son des cloches et sur l'existence de Dieu démontrée par le spectacle de la nature, mais il mérite seul de fixer l'attention de l'histoire. Le concordat n'a été inspiré que par une pensée politique. Considéré sous cet aspect, il doit être également blâmé, soit qu'on se place au point de vue de la liberté, soit qu'on se place au point de vue du pouvoir; car il était, d'une part, un retour que rien ne nécessitait vers un régime heureusement détruit, et offrait de l'autre un expédient plein d'inconvénients et de périls qui ne se firent pas longtemps attendre. Napoléon et Pie VII le signèrent l'un et l'autre avec l'arrière-pensée de l'exploiter exclusivement chacun à son profit. Pie VII en attendait la restitution des Légations et l'entière restauration de l'ancienne papauté ; Napoléon espérait faire du pape et de l'Église un puissant instrument de domination. Tous deux furent déçus dans cette espérance; tous deux renièrent leur ouvrage et se repentirent de l'avoir entrepris. Quelques années s'étaient à peine écoulées qu'ils s'apercevaient, l'un que ce pacte n'était pour l'Église qu'une cause de dépendance et d'humiliation, l'autre qu'il n'était qu'une source d'embarras sans fin pour l'État. Le pape était retenu de force à Savone, les cardinaux étaient emprisonnés pour avoir osé exprimer leurs opinions dans un concile, et l'É-

glise perdait tout ce qui lui restait de pouvoir temporel par les sécularisations opérées en Allemagne et la réunion de Rome à l'Empire. Cette démonstration frappante des funestes effets du concordat envisagé comme mesure politique n'a fait depuis que gagner en évidence, et elle reçoit des événements contemporains la plus éclatante confirmation.

Le concordat fut la consécration donnée par l'Église à rétablissement d'un pouvoir* beaucoup plus absolu que ne l'avait jamais été celui de l'ancienne monarchie, même sous Louis XIV. L'arbitraire de l'ancien régime, si excessif qu'il fût, était cependant tempéré dans une certaine mesure par les parlements, qui possédaient, outre leurs attributions législatives, souvent peu efficaces, mais presque toujours redoutées, un moyen direct et permanent de réagir sur l'administration par le règlement de tout le contentieux administratif; il était encore limité et contenu par ce que la noblesse avait gardé de ses privilèges, par les franchises des pays d'états, par les prérogatives politiques du clergé. Tout cela ne constituait pas un contrôle sérieux, mais protégeait au moins une partie notable de la nation contre les excès du pouvoir absolu. Le nouveau gouvernement que venait de se donner la France n'était contenu que par lui-même; sa propre modération était la seule garantie qu'on eût laissée aux citoyens. Il ne devait rencontrer autour de lui, aucune manifestation indépendante qui pût je ne dis pas l'arrêter, mais l'avertir. «Napoléon, dit quelque; part. M. Thiers lui-même, décidait à son gré la paix, la guerre, d'une manière plus absolue que les empereurs de l'ancienne Rome, les czars de Russie ou les sultans de Conslantinople,

car il n'avait ni prétoriens, ni strélitz, ni janissaires, ni ulémas, ni aristocratie. »

Et c'est là le pouvoir en qui s'était, selon vous, résumée la Révolution française ! Singulier résumé dans lequel on ne retrouve aucun des éléments qui avaient fait sa force et sa grandeur. C'est dans un tel système que vous prétendez nous faire admirer le dernier mot de celte grande époque, comme si son premier cri n'avait pas été un cri de liberté, comme si on pouvait regarder comme son œuvre une politique conçue pour l'étouffer, comme si la servitude changeait de nature en changeant de nom. C'est ainsi que vous adorez toutes les maximes du despotisme et que vous en justifiez toutes les pratiques. Vous applaudissez avec enthousiasme à la création d'une omnipotence sans exemple dans l'histoire ; vous trouvez bon, juste et sage qu'on la confie à un jeune homme plein de génie, d'audace et d'ambition, et, lorsque cet acte produit ses conséquences naturelles, une impulsion d'abord irrésistible imprimée à toute chose, suivie bientôt de catastrophes inouïes, vous ne savez plus que gémir sur l'inconstance de la fortune et l'imperfection des plus grands hommes. N'ayant pas su comprendre la cause, vous restez confondu devant les effets. Quand votre devoir d'historien est de protester, sinon en l'honneur des principes, du moins au nom des calamités futures, au nom du malheur qui s'avance, vous ne savez qu'applaudir au lieu de prévoir. « Oublions l'avenir, vous écriez-vous presque à chaque page, pour parlager l'allégresse de ce temps 1 » Oublier l'avenir 1 je prétends au contraire que vous vous en- souveniez sans cesse, car c'est lui qui est la con-

damnation du présent, c'est lui qui est le dernier mot de ces illusions, le commentaire de ces succès gigantesques. Faute de vous en souvenir, vous accusez le destin lorsque vous ne devriez accuser que votre inintelligence de la nature humaine et des grandes lois de l'histoire. Soit donc, partagez à votre aise l'ivresse de ces âmes subjuguées, vous pouvez être leur apologiste, mais vous ne serez jamais leur juge, vous n'êtes pas leur historien.

Tels sont les principes et les idées politiques qui ont inspiré V Histoire du Consulat et de l'Empire, ils en forment l'esprit intime et la dominent tout entière. Mais, dira-t-on, ce n'est là que de la politique spéculative. C'est, au contraire, de la politique positive et pratique s'il en fut, car les institutions ont sur la marche des événements une bien autre influence que les combinaisons des hommes d'État. Nous comprendrions l'admiration de l'historien pour un génie extraordinaire, et sa timidité devant l'éclat d'une telle gloire ; il y a là une fascination que beaucoup d'intelgences de notre époque ont subie; nous excuserions, en un mot, son idolâtrie pour le despote; ce que nous ne lui pardonnons pas, c'est son adoration pour le despotisme. A côté de l'homme, qui n'est qu'un accident, il y a la doctrine, qui est éternelle. Un jugement sur des lois et des institutions n'a plus pour excuse les éblouissements de la victoire; il n'est pas permis de supposer que celui qui les apprécie n'est

pas en possession de son sang- froid. S'il oublie même en ce point les devoirs de l'historien, il n'obéit plus à un entraînement plus ou moins aveugle, il est dupe de préjugés que je ne puis ni partager ni absoudre.

Si telle est la partialité de l'historien lorsqu'il s'agit de faits généraux, impersonnels, dont la nature même est en quelque sorte pour l'esprit un rappel constant à la réflexion, on conçoit quelle doit être sa complaisance pour les actes de son héros, lorsqu'il l'accompagne d'exploits en exploits à travers les prodigieux développements de sa fortune. Cependant, comme toutes ces prospérités doivent aboutir à une catastrophe, il a bien été forcé, à son propre point de vue, de se demander quels sont parmi ces événements ceux qui ont le plus contribué à amener cette fatale issue, et de mêler quelques blâmes à ses admirations. Mais, au lieu de remonter à la véritable cause de cette catastrophe, c'est-à-dire à la création de cette force irrésistible mise au service d'une âme insatiable de domination, il s'arrête toujours à des considérations secondaires, et attribue cette grande chute à des accidents qui n'étaient eux-mêmes que des effets.

Cependant, parmi les critiques qu'il adresse à la conduite de Napoléon, il en est une qui présente un caractère plus général, bien qu'elle ne me semble pas pouvoir constituer à elle seule toute une philosophie de l'histoire. Cette accusation, qui revient sans cesse sous sa plume et qui résume tous ses griefs, c'est le tdrt qu'il reproche à Napoléon, « d'avoir abandonné la belle politique du Consulat. »

M. Thiers est, sans contredit, l'écrivain qui a le plus contribué à propager cette opinion, qu'il y a eu dans

Napoléon deux hommes qui ont eu chacun un système politique différent, celui du Consulat et celui de l'Empire. Il admire le premier sans réserve; il a quelques objections contre le second. Mais il est difficile de savoir sur quels faits il fonde ce jugement, car la seule différence que révèle l'examen le plus attentif entré l'esprit de Tune et de l'autre époque, sous quelque aspect qu'on les étudie, est celle qui existe entre le germe et le développement. La politique du premier consul n'a absolument rien qui la distingue de celle de l'empereur, sauf qu'elle n'en possède pas encore toute la force matérielle, mais elle en a déjà tous les procédés. Elle s'inspire des mêmes maximes et agit par les mêmes moyens. Seulement, la puissance du Consulat n'a pas encore atteint les proportions gigantesques qui seront le présage de la chute de l'Empire, et le seul motif qu'on puisse découvrir dans la préférence de M. Thiers, c'est que le premier s'élève, tandis que le second décline. On ne saurait s'imaginer à quel point son impartialité s'accroît à mesure que la fortune de son héros diminue.

Si le Consulat a eu sur l'Empire l'avantage que M. Thiers lui attribue, ce n'est pas à coup sûr par la supériorité de ses institutions; car elles furent conservées telles qu'elles étaient, et il n'y eut guère de changé que le nom. Les modifications insignifiantes qui furent introduites dans la constitution consulaire à l'occasion de ce changement de nom se réduisirent à la transformation d'un pouvoir viager en pouvoir héréditaire et à quelques faibles prérogatives offertes au Corps législatif et au Sénat en don de joyeux avènement. LeTribunat, qui déjà n'était plus qu'une om-

bre, ne fut définitivement supprimé que plusieurs années plus tard. M. Thiers est même forcé de reconnaître formellement qu'en somme la constitution de l'Empire était plus libérale que celle du Consulat; serait-ce là ce qui fait à ses yeux l'infériorité de l'époque impériale?

La différence qu'il signale à son désavantage ne se découvre pas mieux dans la politique intérieure. Le premier consul se montre dans son administration plus impérieux, plus absolu et surtout plus susceptible que ne le fut peut-être jamais l'Empereur. La seule velléité, je ne dirai pas d'opposition, mais de contrôle et de discussion qui subsiste en France, se personnifie dans le Tribunat. Les faibles et timides essais par lesquels elle se manifeste arrachent au premier consul des explosions de colère et des menaces que ses conseillers ont grand'peine à l'empêcher de réaliser sur-lechamp. C'est sans doute la mourante lueur que répand sur cette époque le souvenir de la liberté perdue et encore regrettée qui détermine la préférence de l'historien? Non, il n'a pour cette faible opposition du Tribunat que des réprobations et des flétrissures ; elle n'est à ses yeux qu'une intrigue méprisable; il en dénigre les chefs avec une sorte de haine personnelle: Daunou n'est qu'un esprit aigri, Benjamin Constant un homme sans principes, qui n'est mû que « par son humeur railleuse et le mécontentement de la famille Necker. » Il applaudit à toutes les mesures qu'on prend contre le Tribunat; et, lorsque Cambacèrès, pour épargner à son collègue un coup d'État contre l'opposition la plus inoffensivp et la plus désarmée qu'il y ait jamais eu, imagine cette supercherie qui consistait à

faire désigner par le Sénat le cinquième des tribuns sortants, au lieu de les laisser désigner par le sort, moyen peu honorable mais sûr d'éliminer tous les membres indépendants de cette assemblée, cet historien « ami de la vraie liberté » déclare que c'était là « une combinaison ingénieuse, d'une légalité trèssoutenable, et qu'il y avait beaucoup de raisons pour et contre. » Cependant il n'est pas sans éprouver quelques scrupules, et il exprime un regret. Il regrette « que le premier consul, si dédommagé par l'adhésion universelle de la France d'une opposition inconvenante, n'ait pas su se résigner à supporter quelques détracteurs impuissants; mais, ajoute-t-il aussitôt, une telle opposition encouragée par sa patience serait peutêtre devenue plus qu'incommode, dangereuse et même insupportable si la majorité du Corps législatif et du Sénat avait fini par y prendre part, ce qui était possible. »

Si c'est là le langage de l'histoire impartiale, comment s'exprimerait donc un courtisan attardé du pouvoir consulaire?

Tel est, avec les créations administratives que j'ai signalées plus haut, avec la mesure qui réduisit à treize le nombre des journaux français, avec une loi sur les tribunaux d'exception, le trait caractéristique de la politique du Consulat à l'intérieur; elle n'offre, on le voit, absolument rien qui la distingue des procédés habituels de la politique impériale, si ce n'est peut-être un excès de rigueur, car enfin celle-ci ne présente aucun acte judiciaire comparable au décret de transportation qui suivit l'attentat de la rue Saint- Nicaise et à la condamnation du duc d'Enghien. Il était

naturel, d'ailleurs, que Napoléon, après plusieurs années de règne, comprît mieux l'utilité des ménagements qu'à l'époque où il quitta son camp pour venir gouverner la France. Sous l'empire, demandant un jour à un de ses ministres un rapport sur l'organisation d'une prison d'État : « Il faut, lui dit-il, que votre rapport soit précédé de deux pages déconsidérants qui contiendront dçs idées libérales. » Sous le Consulat, il n'eût jamais songé à ces considérants.

Si ce n'est pas dans ces nuances qu'il faut chercher le motif de la prédilection de M. Thiers pour la belle politique du Consulat, en trouverons-nous mieux le secret dans la politique extérieure du premier consul? Cette politique est déjà la même que celle qui conduira l'Empereur à Waterloo, c'est l'esprit de conquête; seulement ce système n'a pas encore pris les proportions et laissé voir les prétentions qui devaient soulever contre nous tous les peuples ; mais, chose digne d'observation, on y découvre dès le début toutes les tendances et tous les errements qu'on aura à y signaler plus tard. Donnez-leur leur développement naturel, vous avez toute l'histoire de l'Empire. Bonaparte premier consul se fait proclamer président de la république cisalpine, de même qu'une fois empereur il se fera proclamer roi d'Italie. En quoi diffèrent ces deux actes, et comment approuver le premier sans absoudre le second? Tous deux s'inspirent de la même ambition, ou, comme dit M. Thiers, du même désir de faire le bonheur de l'Italie.

Il en est de même lorsque, pour emprunter une autre expression de l'auteur, le premier consul « exerce en Suisse sa bienfaisante dictature, » c'est-à-dire y

envoie une armée, et dispose de ses institutions selon sa convenance. L'Empereur n'eut jamais d'autre intention que d'exercer cette bienfaisante dictature dans d'autres États plus puissants, et c'est là ce qui constitue essentiellement l'esprit de conquête. Sous le Consulat, il n'étend pas ses vues si loin, par la bonne raison qu'en toute chose il faut commencer par le commencement; il se contente donc d'appliquer ce principe à la Cisalpine, à la Suisse, à la Hollande, au Piémont, qu'il réunit par décret à la France, au duché de Toscane, qu'il cède aux Espagnols en échange de la Louisiane. Sous l'Empire, il voulut aussi faire le bonheur de l'Espagne, de la Prusse, de l'Autriche, <Jc l'Europe entière, et c'est ce qui le perdit.

On peut examiner un à un tous les autres actes de la politique consulaire à l'extérieur; on verra que l'Empire n'a pas fait autre chose que les continuer. Le recez de 1803, qui est l'objet de l'admiration particulière 4e M. Thiers et que le premier consul impose à l'Allemagne vaincue, avec l'appui de la Russie, est une première épreuve de la Confédération qu'il y organisa plus tard sous son protectorat. Dans le second cas comme dans le premier, il se borne, comme dit M. Thiers, à « imposer sa propre volonté à l'Allemagne pour le bien même de l'Allemagne. » Seulement, en 1803, les peuples n'étaient pas encore aussi blasés qu'ils le furent plus tard sur cette félicité suprême de recevoir les lois du vainqueur.

La politique du premier consul envers les neutres, ses efforts pour les contraindre à se liguer avec lui contre l'Angleterre, et à briser ainsi la seule résistance qu'il pût redouter en Europe, n'est pas autre chose que

le programme même du blocus continental. En ceci encore Napoléon pouvait dire qu'il n'avait en vue que le bien de l'Europe; mais c'est se faire une étrange idée de la gravité de l'histoire que de s'attacher à démontrer que la destruction de l'Angleterre importait, ^n effet, à l'intérêt des nations, et que la pensée de les contraindre à cette guerre était « une résolution dont on ne saurait nier la justice. *>

On pourrait prolonger indéfiniment ce parallèle entre ces deux époques de la vie de Napoléon, et montrer que sa diplomatie a toujours été semblable à ellemême, tantôt souple et insinuante, tantôt violente et brusque, merveilleusement habile à exciter les convoitises, à donner des espérances sans rien promettre, à engager autrui sans se lier soi-même. Les événements qui amenèrent la rupture de la paix d'Amiens mettent en lumière, autant qu'on peut le désirer, la ffarfaite conformité de diplomatie du Consulat avec celle de l'Empire. Ce sont les mêmes calculs et les mêmes arrière-pensées sous une rondeur apparente, c'est le même ton impérieux, la même imprudence de langage, La scène fameuse entre le premier consul et lord Withworth n'a rien à envier à celles qui éclatèrent plus tard entre l'Empereur et M. de Metternich. En toute chose se révèle déjà le futur dominateur de l'Europe. En pleine paix, dans un exposé de la situation de la République adressé aux grands corps de l'État, il éclate brusquement : « Quel que soit à Londres le succès de l'intrigue, elle n'entraînera pas d'autres peuples dans des ligues nouvelles. Le gouvernement le dit avec un juste orgueil, seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui lutter contre la France. » Funeste défi à la suite duquel

s'ouvrit entre les deux nations un abîme où devaient s'engloutir tant de vies! Telle est la politique que M. Thiers se plaît à opposer à celle de l'Empire. Au reste, s'il se croit tenu de blâmer celle-ci dans son ensemble comme trop aventureuse, il se dédommage de cette contrainte en l'exaltant en détail outre mesure, en sorte que le lecteur se demande vainement quel est le mot de l'énigme. Ce mot, c'est que sous le Consulat le soleil se lève, et que sous l'Empire il se couche.

Ces regrets, si souvent exprimés, révèlent la pensée de ce livre. Il a pour dernier mot une hypothèse dont l'auteur déplore plus d'une fois la non-réalisation, et dont le succès eût été, selon lui, un idéal sans pareil dans l'histoire du monde. Cette utopie, c'est Napoléon parvenant à contenir son ambition dans la limite précise ou elle ne pouvait plus lui nuire et restant « le maître du continent. » Avant de discuter la sublimité de ce spectacle, il faudrait d'abord examiner s'il est bon et juste que le continent ait un maître. S'il est, au contraire, démontré qu'un tel pouvoir, quel qu'en soit le dépositaire, est incompatible avec le libre génie, les formes variées qui font la vie, la grandeur, l'originalité de la civilisation moderne, tout le système sur lequel est échafaudé ce livre s'écroule, et le seul lien qui en rattache les parties disparaît. Or il n'est pas une vérité qui soit mieux établie. Napoléon lui-môme avait défini avant son historien l'état de choses qu'eût impliqué la réalisation d'un tel rêve : « Une fois l'Europe soumise, a-t-il dit, il eût été possible de se livrer à la chimère du beau idéal de la civilisation. C'est dans cet état de choses qu'on eût trouvé le plus de chances

d'amener partout l'unité des codes, celle des principes, des opinions, des sentiments, des vues, des intérêts. »

L'histoire entière du monde moderne est un démenti donné à ce beau idéal. Toutes les nations qui ont sacrifié à ce dieu fatal de l'uniformité ont été aussitôt frappées de torpeur et d'impuissance. Rome l'a adoré, et Rome en est morte. On le retrouve encore assis au chevet de quelques peuples de l'immobile Orient, qui ont oublié jusqu'aux songes qui berçaient autrefois leur sommeil.

Je n'ai pas l'intention de suivre ce livre dans tous ses développements; il me suffit d'en avoir nettement caractérisé l'esprit et la portée, et j'ai touché à peu près à tous les points qui mettent en lumière les principes dont il s'est inspiré. Le reste ne consiste qu'en faits de guerre que je ne pourrais apprécier qu'à un point de vue littéraire, ce qui serait très-fade. Ce soin doit être principalement laissé aux hommes du métier, vu le détail avec lequel les opérations militaires y sont traitées. Pour les discuter avec celte autorité et cette minutie, il faudrait avoir été capable de les conduire; et, quoi qu'en pense M. Thiers, il ne suffit pas d'avoir lu Jomini pour être un grand général.

Sous ce volumineux appareil scientifique j'ai mon- * tré à l'œuvre la légende s'attachant à fausser et à corrompre la conscience de l'histoire. Jusqu'à présent, c'était l'enthousiasme des poètes qui, complice de la superstition populaire, décernait les apothéoses ; ici, c'est la science elle-même qui a voulu se charger de ce soin sous la forme la plus propre à dissiper toute défiance par le positivisme de ses allures, sous la forme

d'un récit développé jusqu'à la diffusion, et accompagné d'un attirail technique fait pour éblouir les ignorants et pour séduire les demi-savants. Semblable aux conquérants dont il se plaît à raconter les exploits, l'auteur traîne à sa suite tout un formidable matériel de guerre, une file interminable de bagages qui, il y a tout lieu de le craindre, ne sera bientôt plus qu!un encombrement inutile et tombera un jour ou l'autre au pouvoir de l'ennemi. Une fois ses petits faits détruits et réfutés par une érudition supérieure, que restera-t-il à' M. Thiers? Une grande pensée est éternelle, un renseignement ne dure que jusqu'à ce qu'on l'ait remplacé par une information plus exacte. Quoi qu'il en soit, la légende napoléonienne lui devra incomparablement plus qu'à aucun de ses chantres les plus fameux. Les préjugés populaires ne trouvent dans ceux-ci qu'une satisfaction d'imagination; dans le livre de M. Thiers, ils trouvent de quoi se démontrer à eux-mêmes qu'ils ont raison. Les fictions des poètes ont bien moins de puissance que des récits où les illusions trouvent à s'appuyer sur des faits.

Tout ce que l'imagination des hommes a inventé de flatteries posthumes, de superstitions invraisemblables, de fraudes pieuses, de fictions héroïques, non pour absoudre cette mémoire, mais pour la déifier, se trouve reproduit là sous les dehors trompeurs d'une exactitude et d'une impartialité qui disparaissent aussitôt qu'on veut les examiner d'un peu près. Ce qui fait le fond invariable de ce récit n'est, du reste, que la thèse surannée de l'universalité de génie minutieusement reprise et commentée, mais sans'un seul développement vraiment nouveau. On attribue à Napo-

Jéon comme politique la supériorité de génie qu'il avait comme guerrier, et on ne s'aperçoit pas que ces longs volumes écrits à sa louange ne sont pleins que du récit de ses fautes. La supériorité de génie en politique ne consiste pas à supprimer ses adversaires, mais à les vaincre à armes égales en respectant la légalité qui les protège. Elle n'existe que là où il y a lutte entre des forces libres. Le génie politique trouve • ses triomphes non dans l'obéissance imposée, mais dans le concours volontaire qu'il obtient des passions nobles de l'âme humaine, dans l'élan qu'il leur imprime, dans les combinaisons qu'il découvre pour leur arracher leur libre assentiment. Tel fut, par exemple, Mirabeau, mort trop tôt pour sa propre gloire et pour la grandeur de son pays. S'il ne s'agit, au contraire, que de traiter les hommes comme des chiffres, ce n'est pas le plus grand politique qui l'emportera, c'est le plus grand mathématicien.

Le guerrier chez Napoléon passait son temps à réparer les fautes du politique, et un jour arriva où il n'y suffit plus. Voilà ce que sera forcée de reconnaître toute apologie qui ne sera pas une glorification aveugle. Ce parti pris d'admiration donne lieu dans cette histoire à un autre travers qu'il n'est pas inutile de signaler. A force de vouloir grandir son héros l'auteur le diminue. En rabaissant systématiquement à son profit toutes les gloires, toutes les rivalités, tous les mérites qui se sont élevés autour de lui, il déprécie d'autant la valeur de Napoléon lui-même. Ce n'est pas en faisant litière de toutes les illustrations d'un pays aux pieds d'un seul homme qu'on fait l'éloge de cet homme ou de ce pays. L'imagination populaire, inca-

pable d'analyse, résume tout un temps dans un seul nom ; c'est à l'histoire de restituer à chacun sa part et de démonter pièce à pièce ces personnages de convention qui n'ont jamais existé que dans les légendes. Ce travail a été fait pour Louis XIV, on le fera aussi pour Napoléon. On montrera ce qui dans sa diplomatie appartient à Talleyrand, dans son Code civil à Portalis, à Tronchet, etc., dans ses victoires à ses lieutenants, auxquels M. Thiers ne commence à reconnaître une responsabilité et une personnalité distinctes que lorsqu'ils commencent à éprouver des revers. Il fait honneur de tous leurs succès à Napoléon, et n'impute qu'à eux seuls leurs défaites. Avec une telle interprétation nous n'avons plus devant nous un personnage historique, mais une idole. En acceptant même son livre comme une œuvre apologétique, idée dont l'opportunité est contestable, on est en droit d'exiger un certain art et un certain respect des vraisemblances. Qu'il affirme, par exemple, sous forme de proposition générale que son héros était un esprit universel, jious laissons passer ce lieu commun sans protestation; mais, s'il précise et va jusqu'à nous dire « que le premier consul avait autant d'esprit que Voltaire, » nous ne pouvons plus que sourire de tant de fétichisme uni à si peu de discernement.

Est-ce à dire que ce livre n'ait réussi que par ses défauts? S'il en était ainsi, je n'aurais point pris la peine de le combattre. Si les vues générales y sont nulles ou dangereuses, on a loué avec beaucoup de raison la rare clarté que l'auteur apporte dans les questions techniques, et qui fait de certaines parties de son ouvrage de véritables chefs-d'œuvre d'exposition. Le récit des

opérations militaires, lorsqu'il n'est pas déparé par une pédanterie rebutante ou une prolixité intempestive, offre des peintures pleines d'animation, de vivacité et de mouvement. L'exposé des questions de finances, d'administration, de diplomatie, dans ce qu'elles ont de plus spécial et quelquefois de plus ardu, présentent des modèles d'analyse et de lucidité. Mais ce sont là les matériaux de l'histoire, ce n'est pas l'histoire elle-même. Si M. Thiers s'était borné à écrire sur ces points particuliers des monographies dans le genre de son Histoire de Law, il aurait créé dans un cadre plus étroit des œuvres moins ambitieuses mais vraiment accomplies. Il fait de la sagacité (il dit l'intelliligence, ce qui n'offre aucun sens à l'esprit, l'intelligence étant la réunion de toutes les facultés compréhensives), il fait, •dis-je, de la sagacité la grande, presque l'unique faculté de l'historien. Il a de bonnes raisons pour cela, moins bonnes cependant qu'il ne pense. Il fait preuve, en effet, d'une rare sagacité, mais elle est loin de s'appliquer à tout ; elle excelle dans les petites choses et disparaît dans les grandes; elle discerne les effets, elle ne s'élève jamais jusqu'à la cause; elle possède à fond les minuties, et ne sait rien des faits généraux.

Je n'ai pas encore parlé de son style. Le style de M. Thiers a beaucoup de défauts : il est lâche, abandonné, sans nerf, d'une facilité banale, mais il a une qualité suprême : la vie. A travers tous ses tâtonnements, ses redites, ses vulgarités, ses incorrections, il marche, et on le suit tant bien que mal. M. Thiers a exposé quelque part, avec une complaisance qui n'est pas exempte de fatuité, quelles doivent être, selon lui,

les qualités du véritable historien, et en particulier de son style : « Le style de l'histoire, dit-il, doit être simple, clair, précis, aisé, » et avec un secret retour sur lui-même il ajoute : « élevé quelquefois. » C'est qu'en effet l'élévation n'est pas précisément son fait. Ce quelquefois donne la clef du procédé de M. Thiers comme écrivain. Il sait, il a entendu dire qu'il y a des scènes majestueuses ou tragiques qui veulent être décrites avec des couleurs plus sombres, des traits plus énergiques que les événements de tousles jours. Mais, comme la nature Ta traité avec une extrême parcimonie sous le rapport du pathétique et de l'inspiration, il emprunte ses couleurs à la rhétorique, au lieu de les demander à une émotion qu'il ne ressent pas. De là ces échappées de style noble qui surprennent tout à coup le lecteur accoutumé à l'allure paisible et modeste de sa muse. C'est que le moment est arrivé de faire une incursion sur le domaine du style élevé. Alors le ton de M. Thiers s'élève en effet. On ne le reconnaît plus. Il dit : « l'enveloppe grise » au lieu de la redingote grise. Il dit : « un pied audacieux » au lieu de dire tout simplement un pied. Il compare Marie-Louise à une fourmi, Napoléon à un chêne, et les maréchaux aux feuilles que le vent emporte :

« Qui n'a vu souvent, à l'enlrée de l'hiver, au milieu des campagnes déjà ravagées, un chêne puissant, étalant au loin ses rameaux sans verdure, et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa riche végétation? Tout autour régnent le froid et le silence, et par intervalles on entend à peine le bruit léger d'une feuille qui tombe. L'arbre immobile et fier n'a plus que quelques feuilles jaunies prêtes à se détacher comme les autres,

mais il n'en domine pas moins la plaine de sa tête sublime et dépouillée. Ainsi Napoléon voyait disparaître une à une ces fidélités qui, » etc.

Cependant, comme M. Thiers ne se reconnaît qu'une très-médiocre vocation pour le style élevé, il ne s'y risque pas sans une certaine défiance, parfois même il s'excuse auprès du lecteur d'avoir à se livrer à ces intempérances d'imagination : « Quoique voué au culte modeste du bon sens, dit-il, qu'on me permette un instant d'enthousiasme, » et il profite de la permission pour faire feu de toutes ses métaphores : « Le Niémen fut le Rubicon de sa prospérité ; — la tendresse conjugale fut victorieuse chez lui de la politique ; — Éblé plongeait sa vieillesse dans les flots glacés de la Bérésina; — placée entre le Hanovre et l'honneur, la Prusse était horriblement agitée, » etc., etc.

C'est là, dirai-je, en empruntant une autre de ses expressions, « nn spectacle digne d'une affreuse compassion » pour tous les esprits qui ont le préjugé de croire qu'un écrivain est tenu de montrer du goût, même dans le style élevé. Mais je laisse là ces querelles de grammairien : je n'ai voulu envisager ici le style que comme l'expression de certaines facultés de l'âme et du caractère,

M. Thiers s'est chanté à lui-même YEocegimonumentum dans une prélace infiniment curieuse où il trace le portrait du parfait historien, non sans s'être plus dune fois regardé dans la glace. Il y fait en même temps un louable effort de modestie pour ne pas présenter au public une peinture qui ne soit que sa propre image. Toutefois le portrait lui ressemble encore un peu trop pour être celui de Thistorien-modèle. Il

évoque à cette occasion les noms des créateurs et des maîtres de l'histoire, Thucydide, Tite Live, Tacite, César, Machiavel, Saint-Simon, Frédéric le Grand, et il dit : « Je ne demanderais au ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être assuré d'avoir bien fait. » On ne sait si l'on doit rire ou se fâcher de la familiarité étourdie avec laquelle il se mêle à cette auguste compagnie. C'est de ce même ton dégagé et avantageux qu'il parle de la postérité. Il l'interpelle comme si elle devait lui répondre. C'est être bien ambitieux que de prétendre aller à la postérité après avoir été de son vivant donné en prime aux abonnés du Constitutionnel. N'est-ce pas trop de ces deux gloires à la fois pour un mortel? On pourrait presque affirmer qu'elles ne seront jamais réunies; il faut opter entre Tune ou l'autre. M. Thiers a déjà choisi; que lui faut-il de plus? L'appui de l'opinion? il l'a eu; — la popularité? il Ta. — Des récompenses publiques? il les aura. Allié des vaincus, il est aussi l'ami des vainqueurs. Rien ne manque à son succès; que lui importe la postérité? Qu'il se garde de profaner par une présomption indiscrète ce nom redoutable et sacré que les plus grands hommes ne prononcent qu'avec tremblement I Son âme légère n'a jamais connu les tourments que la gloire inflige à ses élus, et la gloire ne se donne qu'à ceux qui ont souffert pour elle. Si la postérité s'occupe de lui, ce ne sera pas dans le sens qu'il suppose. Elle recherchera curieusement dans son livre les tendances morales et politiques de l'époque qui lui a décerné cette longue ovation; elle y trouvera, avec les opinions populaires en matière de liberté, l'explication de nos vicissitudes, qui n'ont été surpre-

t'HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE. 71

nantes que pour ceux qui ignoraient l'existence de ces préjugés; elle parcourra avec étonnement ce répertoire des maximes d'un despotisme suranné ; mais, en arrivant aux passages où M. Thiers parle d'elle avec tant de coquetterie et de naïve confiance, la postérité se sentira désarmée, et pour toute vengeance elle sourira.

Jmn 1861,

Je lisais récemment V Essai de Daunou sur. les garanties individuelles y ouvrage excellent, du libéralisme le plus sincère, aujourd'hui oublié ainsi que son auteur, et dont un homme de goût conseillait une édition nouvelle. L'opportunité de ce livre me parut en effet plus grande de notre temps qu'elle ne Ta jamais été, par la raison très-simple que nous ne connaissons guère plus ni le mot ni la chose. Théoriquement méconnues ou travesties, les garanties individuelles sont, au point de vue historique, de véritables antiquités plus profondément enfouies que les inscriptions phéniciennes, mais leurs investigateurs n'obtiendront jamais, je le crains, les encouragements du pouvoir. Le livre de Daunou contient sur cette question les plus saines idées ; mais le style souvent aride et abstrait, l'obscurité calculée des allusions, l'appareil trop méthodique qui trahit le disciple de Condillac, me semblèrent rendre fort problématique le succès d une

réimpression. Je laisse au lecteur le soin de décider si cette critique est une fin de non-recevoir suffisante, et si elle n'accuse pas jusqu'à un certain point les goûls de la génération actuelle. La raison toute nue nous ennuie. Il lui faut, pour nous prendre, une pointe de romantisme ou une nuance de paradoxe/Or Daunou, cet esprit rigide et scrupuleux, poussait la sobriété jusqu'à l'ascétisme. Il était consciencieux jusqu'à en devenir timoré.

Cependant celui qui ne craint pas d'aborder ces pages toujours exactes et précises, parfois un peu ternes et inanimées, rencontre vers la fin du volume une explosion fort inattendue. Ce style janséniste prend feu tout à coup et jette des flammes. Ce passage, dont l'amertume et l'âpreté m'ont singulièrement frappé au milieu de ces impassibles déductions, est un jugement sur le premier Empire. L'auteur, d'ordinaire si contenu, a d'ardentes échappées de colère, et trouve des traits d'une vérité implacable. Je fus d'autant plus surpris de la profondeur de ressentiment dont témoigne ce morceau, que je n'ignorais pas que Daunou, quoique opposant par le fond de ses opinions sous l'Empire, ne rompit jamais avec le gouvernement impérial, et même lui rendit plus d'un service. C'est d'une indignation à la fois grave et passionnée, qu'on sent bien n'être inspirée ni par un grief personnel mesquin, ni par les rancunes étroites de la Restauration, que Daunou ne partagea jamais, ni uniquement enfin par la juste sévérité de l'histoire. 11 y avait là une sorte d'énigme psychologique. J'en cherchai l'explication dans la vie de Daunou.

Peu de carrières politiques ont eu, je pense, de plus beaux débuts que celle de Daunou. Il avait été prêtre et oratorien dans sa jeunesse, un peu sans y penser, comme on Tétait volontiers sous l'ancien régime. Affranchi par la Révolution des devoirs devenus odieux d'une profession qui n'était conforme ni à ses goûts ni à ses convictions intimes, déjà connu honorablement par des essais littéraires et politiques d'un ordre élevé, il est envoyé à la Convention par ses concitoyens. Là il adopte et défend la politique de ces hommes généreux qui crurent alors à la possibilité de concilier la liberté avec l'égalité, et qui payèrent de leur vie celte foi confiante en la grandeur de la nature humaine : il suit la fortune des Girondins. Dans le procès de Louis XYI, plus courageux que ses amis, il ose s'élever nettement contre une rigueur impolitique, injuste même, non si l'on considère le crime en lui-même, mais si Ton tient compte des entraînements auxquels obéit le criminel, ce qui est le devoir de toute justice. Il prévit toutes les conséquences d'une condamnation qui devait être plus funeste à ses propres auteurs qu'au parti qu'elle frappait. Il conclut à la détention, après avoir prononcé trois discours qui comptent parmi les meilleurs de l'époque. On a retenu son mot à Saint- Just, qui lui opposait la hauteur de la Révolution : « Il ne faut pas, dit-il, appeler la hauteur de la Révolution ce qui ne serait que la région des vautours ; restons dans l'atmosphère de l'humanité et de la justice. » On

ne voit pas d'ailleurs que Daunou ait pris une part personnelle très-active aux luttes de la Gironde contre la dictature montagnarde. Il n'y intervint guère que par ses votes, étant de sa nature peu passionné, nullement agressif, plus réservé que militant. Sais, lorsque les Girondins succombent, au 31 mai et au 2 juin, devant le coup d'État de la populace qui vient dicter à la Convention intimidée l'arrêt de mort de ce noble parti, le nom de Daunou est au premier rang parmi les signatures des soixante-treize députés qui protestent, et bientôt après il est avec eux décrété d'arrestation. C'était en tout cent trente-cinq représentants proscrits. Celte mesure, dans la pensée de ses auteurs, devait à jamais fonder la liberté.

Son emprisonnement dure une année, année lugubre qu'il passe tout entière sous le couteau, occupé stoïquement à relire Tacite, ce maître en l'art de bien mourir, l'esprit tourné vers les exemples antiques, attendant avec sérénité la destinée. D'autres s'y préparaient par des chansons, et, le moment venu, n'étaient pas moins grands devant la mort. Délivré quelque temps après thermidor, Daunou reparaît à la Convention avec l'autorité qui était due au ferme caractère qu'il avait déployé dans ses épreuves, à son talent fortifié par la méditation, par le spectacle de ces événements inouïs, de cette prodigieuse condensation de l'activité de plusieurs siècles en quelques instants rapides. Tous les hommes grands par le courage ou par l'intelligence ayant été moissonnés dans le cours de cette année terrible, la France, décapitée, épuisée, ne se défendant plus contre la lassitude et le remords que par une sorte de résolution farouche, était comme

honteuse "d'elle-même. Tout le monde se sentait plus ou moins complice de cet effroyable holocauste, sinon pour y avoir coopéré, du moins pour l'avoir laissé s'accomplir. Au milieu de cette prostration universelle, c'étaitune grande force qu'une vie pure, étrangère à tous les excès des partis, un esprit droit et ferme, étranger à leurs préjugés. Daunou sembla le comprendre et sut se montrer digne d'un rôle que personne alors n'était en état de lui disputer. En peu de temps il devint le principal orateur de la Convention. Au 13 vendémiaire, il fut un de ses principaux sauveurs, et, lorsque cette assemblée voulut remplacer la ridicule Constitution que Robespierre lui avait fait voter en huit jours, après la proscription des Girondins, elle nomma Daunou parmi les membres de la commission, et c'est à lui que celle-ci s'en remit du soin d'en rédiger le projet.

Son œuvre, qui fut adoptée sous le nom de Constitution de l'an III, était un retour fortement marqué vers les principes de 1789, c'est-à-dire vers ce que la Révolution avait eu d'esprit libéral et généreux. L'histoire dira que cette constitution, tout imparfaite qu'elle fût, méritait de tomber en des mains plus pures que celles du Directoire. Lorsque plus tard elle succomba, ce fut moins sous la fatalité des vices de forme qu'elle contenait que devant la conspiration de ceux mêmes qui étaient chargés de la faire respecter, et l'aveuglement d'un peuple pour qui la liberté n'était plus que le droit de frapper tour à tour toutes les opinions qui le gênaient. Daunou eut surtout le tort éminemment français de créer un antagonisme presque inévitable entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif; mais

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le coup d'État de fructidor n'aurait pas moins eu lieu avec toute autre constitution, parce que le mal était alors dans la nation, comme à d'autres époques il a été plutôt dans les lois.

Daunou avait alors trente-quatre ans. Il était, comme on dirait aujourd'hui, un jeune homme, c'est-à-dire un homme encore jeune. De notre temps, jusqu'à quarante ans on est un jeune homme, et ce nom que nos Gérontes politiques ne prononcent jamais sans une sorte de sainte horreur a le don magique d'ôter toute influence sur les affaires à tous ceux qui pourraient y apporter quelque énergie et quelque décision. On devrait pourtant être indulgent pour la jeunesse lorsqu'on est soi-même sur le point de retomber dans l'enfance. En ce temps-là, à vingt-cinq ans, on était général en chef de l'armée du Rhin ou de l'armée d'Italie, et les choses n'en allaient pas plus mal, quoique faites par des jeunes gens. On ne faisait pas de la virilité seulement une question d'âge. On ne demandait pas au mérite un acte de naissance. On poussa même cette confiance jusqu'à l'aveuglement, puisque Saint- Just, à vingt-six ans, put un instant gouverner la France. Daunou était à trente-quatre ans le législateur de son pays, et il avait toute la maturité que ce rôle exigeait, car l'inexpérience qu'on peut reprocher à son œuvre ne devait pas être imputée à la jeunesse, mais à de véritables préjugés nationaux que tout le monde partageait alors, à commencer par les vétérans les plus expérimentés de la Révolution.

Daunou avait en ce moment une situation unique. Tout semblait le convier à une grande destinée. La popularité même, qu'il semblait plutôt fuir que re-

chercher, était venue le prendre par la main, La Convention s'élant dissoute, vingt-sept départements l'élurent à la fois leur député au conseil des Cinq-Cents, qui s'empressa de le nommer son président. Une telle notoriété était presque de la gloire. Le grand distributeur des renommées, madame de Staël, se tourne vers lui comme vers une des espérances de la liberté renaissante. Il devient l'orateur obligé des grandes circonstances, l'indispensable figurant de toutes les solennités nationales, le rapporteur de tous les plans d'organisation intérieure. C'est lui qui l'onde l'Institut et qui inaugure par un discours d'apparat la séance d'installation de ce corps illustre. C'est lui qui pro~ nonce au Champ de Mars l'oraison funèbre de Hoche. C'est lui qui est chargé de revoir les constitutions que les républiques romaine et batave viennent demander à la France. Il est à cet instant le principal personnage de la République, bien qu'il ne fasse pas partie du Directoire, ayant refusé par désintéressement de modifier les conditions d'âge -requises pour y être admis. De tels débuts, je le répète, ne sont pas communs. Il est donné à peu d'hommes, dans les carrières civiles, d'arriver à la virilité avec d'aussi belles promesses. Voilà , ce semble, une destinée qui se dessine, un homme qui se révèle, une fortune qui s'annonce. Jamais rôle ne fut mieux indiqué que celui qui s'offre à Daunou. Chacun peut ici remplira son gré le programme. Il y avait place pour un grand homme et à plus forte raison pour le grand citoyen aux qualités moyennes, mais à l'esprit ferme et modérateur qu'il semblait promettre alors. Quelle scène admirablement préparée pour un caractère fort que ce pays inquiet, avide de sé-

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curité 9 déyorè du besoin d'estimer ses gouvernements et ne trouvant pas à le satisfaire, voulant se donner, mais non abdiquer, et désireux encore d'éviter la dictature militaire ! Une grande popularité civile eût rendu cette extrémité facile à conjurer. Ne s'élèvera-t-il dans Tordre civil ni un homme, ni un parti de force à prévenir ce danger? Si Daunou n'était pas l'homme qui pût par lui-même suffire à une telle tâche, du moins les éléments du parti existaient, et il pouvait travailler à les rallier. Que n'eussent pas fait, je ne dis pas un Washington, mais un Pitt ou un Mirabeau, d'une telle situation ! Au-dessous de ces grands noms, que de places encore glorieuses il y avait à prendre 1 Eh bien, c'est à ce moment précis que Daunou s'efface et disparait.

Les beaux commencements de cette vie sont comme le portique d'un édifice qui n'aurait jamais été bâti. Certes, j'estime qu'il serait souverainement injuste de reprocher à qui que ce soit de n'avoir été ni un grand homme ni un homme de génie. Il est loin de ma pensée d'intenter à la mémoire de Daunou un procès aussi ridicule. Tout ce qu'on est en droit d'exiger d'un homme, c'est qu'il n'ait pas été au-dessous de luimême ; il ne doit compte à l'histoire que de l'usage qu'il a fait de ses facultés et de sa fortune. S'il a été tout ce qu'il était équitablement permis d'attendre de son intelligence et de son caractère dans une circonstance donnée, il est par là même absous, et l'histoire • n'a rien à prétendre de plus. C'est à ce point de vue que je me place pour juger Daunou. Je ne leblâme pas de n'avoir été ni Mirabeau ni Pitt, je le blâme d'avoir été inférieur à sa propre destinée. On va voirsij'aitortouraison.

Vers la fin du Directoire, Daunou s'était comme re-

plié sur lui-même et retiré peu à peu des affaires. Les efforts de Talleyrand et de ses amis pour le décider à accepter un rôle plus actif n'avaient pas abouti. Il n'avait pris aucune position nouvelle dans les dangers de la république. Il diminuait au lieu de grandir. Il se réfugiait dans des distractions d'érudit et de lettré, compilait des catalogues pour la bibliothèque du Panthéon, oubliant que tout homme qui a exercé une influence sur l'opinion de son pays devient dans cette mesure même responsable de sa destinée et perd le droit de se désintéresser de la chose publique. Son œuvre, la Constitution de Tan III, n'était plus qu'une arme entre les mains violentes des partis, et il voyait avec chagrin venir le jour où elle irait rejoindre ses ainées. Mais c'était tout. Pendant ce temps, Sieyès, décidé à en finir avec le Directoire, cherchait partout son conspirateur homme d'action. Il s'ouvrit de ses projets à Daunou, qui refusa de s'y associer, mais ne fit rien pour les combattre, inertie sans excuses. N'ayant aucun engouement superstitieux pour son propre ouvrage, Daunou ne devait pas craindre d'y porter la hache s'il en reconnaissait la nécessité ; s'il le jugeait bon à conserver, il devait le défendre; dans tous les cas, il était tenu d'en surveiller de près les transformations pour empêcher qu'on ne le tournât contre la liberté. Pendant toute cette époque si décisive il s'abstient, il s'annihile. Il se laisse reléguer sur le second plan par les hommes de l'intrigue, et l'occasion d'un grand rôle est perdue. Sur ces entrefaites, Bonaparte débarque d'Egypte; l'imbécile Sieyès croit avoir trouvé son Grand-Électeur, et le 18 brumaire lui montre qu'il n'a fait que se donner un maître.

DAUNOU. 8i

Daunou eût-il été ce qu'il n'était nullement, un héros ou un homme de génie, il n'était plus temps pour lui de songer à lutter avec chance de succès contre . l'entraînement irrésistible qui poussait la France aux pieds de Bonaparte, mais il devait à la cause qu'il continuait à représenter dans sa défaite de garder une dignité d'attitude qui la fit "respecter des vainqueurs. Il y était obligé, ne fût-ce que par égard pour son propre passé. Au milieu de ces défections immenses dont le courant entraîne tout et où triomphent si brutalement la lâcheté et la bassesse humaines, c'est encore un assez beau rôle que de se tenir debout au milieu de tant de têtes courbées et de sentir qu'on porte en soi l'honneur et la sainteté d'un principe. On peut (1 ou ter si cette destinée, tout austère qu'elle soit, n'a pas quelque chose de plus séduisant pour une grande âme que tous les enchantements de la puissance, Daunou ne sut se montrer ici que médiocre et insignifiant.

Secrètement hostile à la conspiration de Sieyès contre la Constitution de l'an III, il ne fit rien pour en prévenir le succès, et regarda tomber des institutions qui étaient son ouvrage en spectateur désintéressé. Mais il ne leur garda pas un jour de plus cette fidélité passive. 11 n'avait pas osé envisager l'idée d'une réforme qui, faite par lui, eût sauvegardé les intérêts de la liberté; il en subit une faite par un autre, et qui fut la ruine de ses principes. Aussitôt le 18 brumaire consommé, il fallut en venir au fameux plan de Sieyès, et une commission fut chargée du soin de le réviser. Daunou se laissa nommer membre de cette commission. L'illusion n'était déjà plus permise en présence des

signes qui annonçaient le règne nouveau ; cependant, pour marquer plus clairement encore ses intentions, le général Bonaparte convoqua la commission dans son propre salon au Petit-Luxembourg. C'était désormais entre elle et lui affaire de famille. Nous retrouvons là Daunou quelque peu embarrassé, je suppose, de la confiance qu'on lui témoigne. On s'arrange autour d'une table : « Citoyen Daunou, dit Bonaparte d'un ton impératif, mettez-vous là et prenez la plume ! » Daunou troublé balbutie une excuse; le général insiste ; et voilà le libéral auteur de la Constitution de Tan III, l'ancien proscrit girondin rédigeant, article par article, le code de la dictature militaire sous la dictée cF un jeune homme inspiré par le génie de la guerre, mais étranger alors à la plupart des problèmes de la politique, et ne connaissant, en fait de droits, que les droits de l'épée. Spectacle d'autant plus propre à inspirer le mépris des hommes, qu'il nous est offert par un caractère honorable et honnête. J'ajoute, pour être scrupuleusement fidèle à la vérité historique, que, sur chaque article, sur chaque mot, Daunou discute et dispute pour faire insérer une clause, une version, une nuance plus libérale; parfois pour un simple synonyme : bataille mesquine et misérable dans laquelle il est toujours vaincu et où périt sa dignité. Quelle force pouvait avoir plus tard Daunou dans son opposition à ces lois d'airain, empruntées au régime des camps, et qui furent si fatales à la liberté? Il ne pouvait rieri contre elles; le texte définitif de la constitution consulaire était de lui. Il avait signé un pacte avec une puissance qui désormais se rirait toujours de ses attaques. Voilà Daunou dès à présent usé et fini. Laisse

là les grandes ambitions, pauvre homme, et étudie les mathématiques !

L'honneur est, en politique, un admirable supplément à la vertu, car il a de plus qu'elle la susceptibilité! La probité politique de Daunou n'a jamais été soupçonnée, jnais en cette circonstance elle ne le pré serva pas. H'est même probable, pour qui le connaît bien, que cette âme timorée fut jusqu'à un certain point dupe de ses propres scrupules, et que Daunou crut remplir un devoir de bon citoyen en restant jusqu'au bout sûr la brèche, malgré ce que sa situation avait d'équivoque. L'honneur l'eût mieux conseillé. Là où son honnêteté le laissait timide, indécis, désarmé, la révolte de l'honneur l'eût fait tressaillir, et, s'il eût pu rougir, il était sauvé. Mais ce sentiment était alors fort émoussé dans les âmes les meilleures, grâce aux doctrines dont le triomphe avait marqué le déclin de la Révolution française, et qui s'étaient attachées à flétrir l'honneur comme un dernier déguisement de l'esprit aristocratique. Or, loin d'être un luxe dans les démocraties, ainsi que Ta pensé Montesquieu, cet élément leur deviendra de plus en plus nécessaire, à mesure que les libertés individuelles s'y affaibliroAt ; il en sera le dernier et le plus sûr soutien. On vit alors ce que les peuples gagnent à se passer de lui. De fait, il n'y eut à cette époque de vraie résistance que chez les hommes qui, à un degré quelconque, en avaient gardé le culte ou le tempérament, Lafayette, B. Constant, Chateaubriand. Les vertueux, les purs, s'aplatissent. Les ci-devant Brutus se laissent parer dérisoirement des lambeaux de la défroque féodale. L'honnêteté transige ou capitule-, elle est optimiste, elle se délie

d elle-même, elle est pour les termes moyens, les justes milieux, la conciliation; l'honneur seul a assez de ressort pour bien haïr, pour bien mépriser, pour tout braver. L'une est bonne pour les résistances passives, l'autre a été trempée pour les combats à outrance. L'honnêteté est un principe, l'honneur est une pas* sion en même temps qu'un principe : de là sa force incomparable. Il peut avoir ses illusions^ ses défaillances, les hommes que je viens de nommer en sont la preuve; mais il finit toujours par se reprendre, parce que, grâce au ciel, il ne se contente pas facilement, qu'il est hautain, ombrageux, inquiet, insatiable. Nobles défauts, arme suprême du courage trahi et de l'âme découragée, quand tout a fléchi, quand la vertu elle-même se résigne, vous combattez encore, et vous ne trompez pas le désespoir qui vous invoque ! L'honneur a encore une supériorité sur le sentiment, en général un peu moutonnier, qu'on nomme la probilé politique ; il n'a pas peur d'être seul. Il sait regarder les foules en face. Il ne se rallie pas aux décisions du grand nombre. Il ne leur reconnaît pas d'autorité morale. Il est le gardien vigilant du caractère et de l'individualité. Ceux-là sont de tristes fanatiques, qui voudraient effacer de l'âme humaine un mobile si puissant, si généreux, si délicat, jusque dans ses erreurs.

Comme il n'y a jamais d'effet sans cause, on est bien forcé de convenir qu'il existait, au moins à 1 état

DÀCNOtT. 85 .

latent, dans le caractère de Daunou des dispositions morales qui expliquent sa conduite à l'époque du 18 brumaire. Bien qu'il en eût triomphé jusque-là, il ne les portait pas moins en lui-même. Ce que son rôle avait eu d'énergique et d'osé sous la Révolution avait moins été le résultat d'un élan spontané que d'une sorte de tension extraordinaire de toutes ses facultés, produite par la grandeur des circonstances. Des événements inouïs lui avaient fait une violence heureuse. Sous l'empire de cette exaltation imprimée à tout son être, il avait été la victime plutôt que l'élu d'un destin au-dessus de sa mesure. Naturellement il était timide, renfermé, passif, d'une sagesse un peu bourgeoise, et plus fait pour les études solitaires que pour les agitations de la vie publique. Il ne se mettait pas volontiers en avant, il fallait qu'il y fût poussé. 11 ne portait pas en lui-même son principe d'activité, mais recevait l'impulsion d' autrui ou des circonstances extérieures. Enfin, il n'avait rien de l'orgueil des hautes ambitions. Un jour vint donc où le naturel prit sa revanche. C'est ainsi qu'on peut expliquer le réel changement qui s'accomplit en lui. J'accorde là-dessus tout ce qu'on voudra, mais il n'en est pas moins vrai que la première partie de sa vie politique montre, en puissance, un tout autre homme que celui qui parut dans la seconde, et que Daunou dut avoir, à un moment donné, le sentiment très-net d'être resté inférieur à luimême. Triste découverte! un homme ne déchoit jamais impunément à ses propres yeux : à partir du 18 brumaire, un ressort est brisé en Daunou.

De là l'insuffisance et la pauvreté de son opposition sous le Consulat et surtout sous l'Empire. Elle a je ne

sais quoi de contraint et d'humilié. Il ne combat jamais de front. 11 n'aborde l'ennemi que dans Tordre oblique. Il est obligé, envers ceux qu'il attaque, à des concessions et à des ménagements qui valent presque un acquiescement. Sa polémique au Tribunat est le moment le plus vif de cette opposition, ou, pour mieuxdire, le seul où elle soit franche et digne. Il se repentait alors de sa trop grande complaisance, il voyait se développer les suites -de sa faute, il était stimulé par des amis d'un patriotisme ardent, il avait l'espoir de maintenir quelques traditions libérales au sein du nouveau régime. Il mérita de porter ombrage au maître. Le Corps législatif, entraîné par l'exemple contagieux des tribuns, porta Daunou comme candidat au Sénat. Le premier consul, irrité, fit venir les sénateurs chez lui : « Je vous préviens, leur dit-il, que je considérerais la nomination de Daunou comme une insulte personnelle, et vous savez que je n'en ai jamais souffert aucune! »

Daunou non-seulement ne fut pas élu sénateur, mais fut éliminé du Tribunat avec tout ce qu'il y avait d'hommes indépendants dans cette assemblée. Sous le coup de cette mesure, devenu l'objet d'une surveillance menaçante, l'imagination frappée de dangers que sans doute il s'exagérait, il fit une grave maladie qui acheva d'emporter tout ce qui restait en lui de militant. Il donna en quelque sorte sa démission d'homme public. Son opposition ne fut plus désormais qu'une conspiration à voix basse couverte par une de ces adhésions de situation qui sont plus explicites qu'aucune profession de foi, parce qu'elles parlent toujours. Daunou demanda et obtint d'être confirmé dans sa

place d'administrateur perpétuel de la bibliothèque du Panthéon, qu'il avait craint un instant de se voir enlevée; puis bientôt après il eut celle d'archiviste. Voici la lettre que Fouché lui écrivit à cette occasion 1 :

« Vous êtes nommé à la place de Camus. Il convient,, mon cher Daunou, que vous écriviez une lettre de remercîment à l'empereur.' Il a fait cette nomination d'une manière très-aimable pour vous. Il y avait des concurrents vivement appuyés. L'architrésorier prétend que cette place lui avait été promise pour Garnier.

« Je vous embrasse.

« Fouché, »

Transaction qui méritait bien d'être scellée par l'accolade d'un homme tel que Fouché ! Je ne sais si Daunou remercia, mais il dut baisser bien bas la tête en subissant cet embrassement expiatoire, lui qui aurait pu être un grand citoyen et qui consentait à devenir le protégé de cet homme de police. Il ne lui fut, bien entendu, imposé aucune condition en cette circonstance. A quoi bon ajouter par d'inutiles stipulations à l'injure d'un tel bienfait? Il acceptait, c'était assez. Et quelle condition eût-on pu exiger qui fût . plus dure et plus humiliante que celle qu'il dut s'imposer à lui-même? Cette condition, pour être tacite, était-elle moins réelle? Ces pactes ne se feraient ja-

* Tous les faits relatifs à la vie de Daunou se trouvent parfaitëtement exposés dans l'excellente notice de M. Taillandier, de la Cour de cassation, œuvre d'une amitié pieuse et qui ne pouvait se permettre Jes réserves que nous exprimons ici, en. partageant ses sympathies, mais en croyant' que Daunou, avec ses grandes qualités, aurait pu viser et atteindre plus haut.

mais s'ils n'étaient protégés par le silence! On ne lui demanda rien, il ne promit rien. Des deux parts, il y eut sous-entendu. Mais que de fois, en retournant dans son esprit l'éternel sophisme des hommes qui prétendent accepter une faveur sans aliéner leur indépendance, Daunou a dû maudire cette petite réticence, profonde comme un abîme, impossible à oublier et pleine d'un amer poison I

En vain eût-il allégué que ses fonctions n'avaient rien de politique. Cette excuse, valable jusqu'à un certain point dans un pays de décentralisation, n'avait aucun fondement sous un régime administratif dont tous les rouages étaient si étroitement liés. Sous un tel régime, toutes les fonctions se subordonnent à la politique et deviennent dépendantes. Admissibles pour les individualités subalternes, ces motifs ne peuvent être invoqués en faveur des caractères supérieurs qu'à la condition de les faire retomber dans les rangs obscurs au-dessus desquels ils se sont élevés. Les grandes réputations civiques valent bien qu'on les paye d'un tel sacrifice. Elles ne souffrent pas ce genre de compromis. Pour qu'elles gardent leur pureté intacte, il leur faut des situations nettes. Quoi que Daunou pût dire pour sa défense, il se sentait au fond solidaire d'un gouvernement qu'il détestait; il était l'obligé, le serviteur, l'instrument d'un homme qu'en son âme et conscience il considérait comme un fléau pour son pays.

On a beau chercher à s'étourdir, il se fait tôt ou tard sur ces sortes de transactions une lumière vengeresse qu'on n'évite pas en détournant les yeux. Sans doute il avait pour s'y résigner beaucoup de ces mo-

tifs qu'on ne dit pas tout haut. Sans parler de la pau- • vreté, l'inaction forcée est pour un homme accoutumé à la vie publique un des pires supplices, qui se puissent concevoir* Sentir sa virilité se consumer dans l'immobilité, dans d'inutiles tourments, dans une attente toujours déçue, dans d'obscurs combats qu'on se livre à soi-même et où l'on est à la fois le vainqueur et le vaincu, ne recevoir du temps que des démentis même dans ses prévisions les plus désespérées, voir son ennemi insulter à des douleurs impuissantes et se fortifier sans cesse pendant que soi-même on s'use et on décroît, c'est là une souffrance de tous les instants à laquelle bien peu de caractères résistent ; mais on n'est pas digne de porter en soi une ambition politique lorsqu'on n'est pas de force à se mesurer avec de telles épreuves. Ceux qui succombent dans cette lutte peuvent, à la vérité, chercher des consolations dans une certaine théorie aujourd'hui fort accréditée. Ils peuvent se dire que les défections sont une preuve de compréhension et de largeur d'esprit, que l'honneur politique n'est qu'une crise de jeunesse, l'amour de la liberté une sorte de maladie de croissance dont on guérit en arrivant à l'âge de raison. Ils peuvent trouver la marque de leur supériorité dans la versatilité même qui leur est commune avec le vulgaire et qui a toujours été considérée comme la preuve de son abjection ; mais, quelque nombreux que soient les titres qu'ils se créent en ce genre pour se faire plus facilement illusion, ils n'y verront jamais eux-mêmes que le sophisme de leur lâcheté et l'attestation de leur honte.

Daunou n'a jamais été de ceux-là, il s'en faut infini-

ment ; mais ce qui prouve néanmoins que, bon gré ou mal gré, il était engagé, c'est qu'on attendait de lui des services et qu'il les rendit. Il écrivit et publia en 4809, à la demande du gouvernement impérial, son Essai sur la puissance temporelle des papes.

Cet essai est- un livre bien composé, bien écrit, d'une érudition solide, et sa sobre et vigoureuse argumentation n'a pas été réfutée. La question y est traitée d'une façon très-complète, sauf toutefois en ce qui concerne les rapports de la papauté avec l'Italie, point de vue alors secondaire et inaperçu, aujourd'hui le seul qui soit vraiment décisif» En écrivant cet ouvrage, Daunou dut se -dire, comme d'autres écrivains ont pu le faire de notre temps avec plus de droits que lui, que s'il servait indirectement une cause qui n'était pas la sienne, il n'obéissait, en somme, qu'à ses propres convictions; il se dit que sa secrète opposition au régime impérial ne pouvait pas lui faire renier sa haine contre l'absolutisme romain, contre une institution à ses yeux bien plus dangereuse et bien plus irréconciliable avec la liberté.

Cette justification serait acceptable s'il eût continué à combattre ces deux puissances à la fois. Mais il n'en fut point ainsi. Daunou écrit son livre par ordre. 11 prend parti pour l'Empire contre l'Église. Il est le championne l'État et non celui de la liberté. 11 n'intervient pas dans le débat au nom du libre principe de la séparation de l'Église et de l'État proclamé par le dix-huitième siècle, il se fait le défenseur de l'organisation des cultes telle qu'elle existait sous l'Empire, c'est-à-dire de la liberté de conscience fortement tempérée par 1er règlements de police. Il est l'interprète et j

le vengeur des griefs de l'arbitraire laïque contre l'arbitraire sacerdotal. Il pousse à la destruction de la puissance pontificale à un moment où elle doit avoir pour héritier, nonlaliberté, non l'indépendance d'un peuple, mais un pouvoir formidable déjà maître de l'Europe.

Il résulte de ces considérations accessoires que, si l'ouvrage de Daunou est un bon livre, il est une action médiocrement estimable. Dans sa conclusion il exalte « le fondateur du nouvel empire d'Occident, » qu'il place au-dessus de Charlemagne, et que dans un discours sur Boileau, de la même époque, il appelle « un héros couvert de loutesJes gloires. » Ajoutons, comme dernier trait caractéristique, que ce livre parut sans nom d'auteur, omission fâcheuse en un tel sujet. Étaitce calcul, fausse honte, ou pusillanimité? On peut choisir. Toujours est-il que ce n'est pas lorsque la responsabilité peut offrir des dangers qu'on a le droit de la fuir. C'est alors surtout qu'on est tenu de combattre à visage découvert.

Telle fut la nature des services que Daunou rendit au gouvernement impérial. Il me suffit de montrer par un seul exemple s'il avait le droit de répudier toute solidarité avec cette politique. Au reste, ces services lui valurent deux récompenses qui durent lui suggérer de cruels retours sur lui-même. L'une fut sa nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur, distinction qu'il avait toujours repoussée très-vivement jusque-là, et a laquelle il n'osa plus se soustraire. L'autre fut sa nomination à la place de censeur impérial, faveur qui ressemblait à une sanglante ironie. Il l'apprit par le Moniteur, et refusa de l'accepter, mais sans parvenir à faire publier son refus dans les journaux du temps.

Passons maintenant sans transition aux appréciations de YEùsai sur les garanties individuelles, publié dans les premières années de la Restauration, De courtes citations sont nécessaires pour donner une idée du ton de ce jugement, qu on ne croirait guère émaner d'un homme qui a partagé, dans une certaine mesure, la responsabilité de ceux qu'il censure. Voici d'abord pour le « héros couvert de toutes les gloires. »

« Ces désordres peuvent aboutir à l'élévation de quelque aventurier à qui la fortune toute-puissante en de pareils temps aura ouvert une carrière brillante et aplani la route du pouvoir suprême. L'instinct de l'usurpation et du despotisme lui suffira pour tirer un grand parti des illusions fatales et des dispositions vicieuses dont je viens de parler. Il ne trouvera que trop de personnages qui auront perdu à travers les troubles presque tout ce qu'ils avaient d'opinions franches, de sentiments généreux, et qui s'empresseront de lui en vendre les restes. Il leur persuadera aisément qu'ils n'ont jamais voulu que des richesses, des honneurs, des dignités, quoique cela même ne soit pas vrai. Indiiféftnt entre les partis, il en aura bientôt enrôlé presque tous les chefs dans le sien propre, et maître de la fortune publique, disposant de tous les emplois, il parviendra en effet à s'attacher un grand nombre d'hommes par des faveurs proportionnées à ce qu'il leur supposera d'influence, de renom, de cupidité. S'il peut aussi concentrer en lui seul la force et la gloire ac~

quises par la nation durant l'époque précédente, il deviendra au dehors autant qu'au dedans un potentat formidable dont les princes flatteront l'orgueil, couronneront la tête impure, rechercheront l'ignoble alliance. Sous son règne s'effacera tout vestige, toute notion des garanties sociales ; il ne restera du système représentatif que des ombres irfanimées, de vains fantômes qui s'aminciront et s'évanouiront par degrés. Les vieilles impostures reprendront leur empire, on verra s'ouvrir un nouveau moyen âge dont les ténèbres et les chaînes s'étendraient sur une longue suite de générations, si par des excès prématurés, par une tyrannie rapidement excitée jusqu'à la démence, l'ennemi du monde, révoltant à la fois ses sujets et ses voisins, haï de ses proches, trahi par ses serviteurs, ne se précipitait pas lui-même, du faîte de cette puissance artificielle, dans Tignominie de ses propres vices. »

Il n'est pas moins sévère pour le Sénat, qu'il représente comme exclusivement occupé du soin de se conserver lui-même, sourd à toutes les plaintes, indifférent à ces garanties vulgaires que tous les citoyens réclament. «Proscrire et conscrire, ajoute-t-il, moissonner chaque année une génération nouvelle, désorganiser les élections publiques et la représentation nationale, annuler les déclarations du jury, anéantir toute résistance au pouvoir absolu, fonder le despotisme, le nourrir et le bénir, le charger de son opprobre et s'enrichir de ses faveurs : voilà le résumé de l'histoire de tous les sénats. » Yoici enfin sous quelles couleurs il peint la représentation nationale : « On obtient ainsi une prétendue assemblée représentative où le gouvernement seul est représenté; il Test par ses

plus chères créatures, par ses agents les plus affidés, nobles ou privilégiés d'ancienne ou de nouvelle date, ministres, conseillers d'État, administrateurs généraux et particuliers, présidents et conseillers de cour de justice, lieutenants, procureurs et avocats du prince. Aucun soin n est omis pour que les gouvernés n'aient là, s'il se peut, personne qui les représente, personne dont les intérêts soient les leurs, personne qui puisse y porter leurs opinions, leurs sentiments, leurs votes. Là, quand le silence absolu n'est pas commandé, les accents de l'adulation se font seuls entendre en pleine liberté : si par hasard quelques voix s'élèvent pour invoquer les garanties promises, pour signaler de monstrueux abus, elles sont interrompues, couvertes par des clameurs, et bientôt même on refuse expressément d'entendre ce langage de la raison et de la patrie, » etc. Je sortirais de mon sujet en multipliant ces citations. Je ne me préoccupe ici que de la situation d'esprit de celui qui a tracé le sombre tableau dont je viens de découvrir un coin. Est-ce bien le pacifique Daunou que nous venons d'entendre? Où a-t-il puisé ces colères? Qui lui a enseigné ce frémissement de la haine, qui passe si bien dans son langage à travers tous les artifices du style? Assurément cela est bien rugi, comme dit Shakspeare ; mais comment n'avait-il pas prévu le singulier effet que devait produire ce brûlant réquisitoire dans la bouche d'un ancien fonctionnaire de l'Empire? Accuser si sévèrement le régime qu'il avait servi n'était-ce pas s'accuser lui-même? Que s'était-il donc passé depuis l'époque où il rendait si volontiers hommage au génie et à la grandeur du nouveau Charïemagne? Avait-il eu depuis lors quelque grief à venger ?

Avait-il lieu de se plaindre du gouvernement impérial? Non. On ne lui avait pas même offert un prétexte de mécontentement. Jusqu'à la fin des Cent- Jours il avait gardé sa place et ses traitements.il était resté jusqu'au bout F archiviste officiel du règne dont il résumait si impitoyablement l'histoire. Au lieu de déchoir par sa défaite, cette cause s'était moralement relevée par le prestige du malheur. Était-il donc entraîné par les ressentiments du parti qui dominait alors? Encore moins. Loin de participer aux passions de la. Restauration contre le régime déchu, il avait été deslitué par elle en haine de ce régime, ce qui était de nature à l'y rattacher. Il partageait, au contraire, la plupart des sentiments et des idées du libéralisme de ce temps-là, qui, loin d'être hostile à l'Empire vaincu, lui tendait la main pour le relever à ses dépens, et lui refaisait généreusement une popularité.

Pourquoi le taire plus longtemps, et comment fermer les yeux à l'évidence? Ce que Daunou ne pouvait pardonner à l'Empire, c'était son propre amoindrissement, c'était son âme diminuée, sa dignité compromise, sa vie avortée; c'était le bienfait subi, la marque ineffaçable laissée par le servage ; c'était le républicain, le grand citoyen de l'an III transformé en je ne sais quel personnage officieux et subalterne. Voilà ce qu'il y avait entre lui et cette cause qu'il avait servie en l'abhorrant au fond du cœur. Aussi sent-on à l'accent implacable de ses paroles qu'il ne reviendra jamais. Tant que l'Empire était resté debout et tout le monde prosterné, Daunou avait pu facilement s'étourdir et se consoler de sa propre déchéance. Lorsque le flot s'éloigna avec cette rapidité que l'on connaît si bien

et dont pourtant Ton s'étonne toujours, l'illusion se dissipa. Il se retrouva seul avec sa destinée comme interrompue au moment où le 18 brumaire était venu le surprendre, mais sans possibilité de rattacher ce passé à son avenir, de renouer les anneaux de la chaîne à l'endroit où l'Empire l'avait brisée, sans lien d'aucun genre avec les hommes nouveaux, ignoré des uns, suspect aux autres. Son nom, autrefois populaire, ayait perdu toute signification précise dans l'opinion de ses contemporains ; on ne pouvait le rattacher d'une façon exclusive à aucun des grands mouvements d'idées ou d'intérêts qui passionnaient les esprits. Daunou avait pris part à trop de choses différentes pour pouvoir être considéré comme la personnification d'un principe, quel qu'il fût. Les simples sont plus logiques qu'on ne pense dans l'instinct qui leur fait choisir leurs chefs. Us n'ont pas le temps de raffiner sur les nuances. Us jugent un caractère par ses grandes lignes, et, s'il présente trop de faces à la fois, comme c'était le cas pour Daunou, ils le repoussent sans trop savoir pourquoi, et en réalité parce qu'il manque d'unité, de force et de décision.

Dans ces premières années de la Restauration, en voyant se réveiller les esprits et la liberté reparaître plus jeune que jamais après sa longue éclipse, Daunou avait entrevu pour la seconde fois l'occasion d'un grand rôle civique ; mais il s'aperçut cette fois qu'il était trop tard et qu'elle était perdue par sa faute et pour jamais. Il dut comprendre alors quelle autoritf morale il aurait gagnée à se tenir à l'écart comme Lafayette, à garder sa personnalité intacte, à ne pas laisser entamer son caractère. Cependant ces senti-

ments ne tournèrent point en aigreur dans cette âme naturellement stoïque et généreuse. Daunou fut repris pour la liberté de la belle passion de sa jeunesse, et Y Essai sur les garanties individuelles fut l'expression de ce rajeunissement de son cœur en même temps que des cuisants regrets que lui laissaient les souvenirs de sa conduite politique sous l'Empire.

Ces regrets étaient moins une revanche de l'ambition trompée que la secrète amertume d'une âme pure qui a conscience d'avoir un instant faibli. Ce point resta toujours douloureux chez lui. La blessure ne se ferma jamais qu'à demi, et contribua sans doute à attrister sa vieillesse d'une nuance de misanthropie et d'humeur chagrine. Daunou rentra pourtant dans la vie publique, il reparut à la tribune nationale, défendit la liberté contre les entreprises de la Restauration, et tint dignement sa place dans les rangs de l'opposition du temps ; mais il resta toujours au second plan, fuyant les regards, bornant de parti pris son horizon, s effaçant derrière des hommes qui ne le valaient pas, n'ayant plus d'autre but dans la vie que la satisfaction du devoir strictement rempli, ne se vengeant de l'oubli de ses contemporains et du succès des doctrines nouvelles qui ne lui plaisaient guère, que par les représailles d'une fine malice et d'une ironique bonhomie.

Je me reproche en finissant de n'avoir envisagé ici que par un seul côté cette physionomie intéressante et complexe, ce qui est presque la mutiler. Il y avait en Daunou, à côté du politique, un littérateur du goût le plus exquis et le plus judicieux, parfois un peu timide, à force de scrupule, un critique sûr et péné-

trant, maître dans l'art des nuances; un historien du savoir le plus étendu, un libre penseur à la fois hardi et réservé, possédant à un degré singulier le don de faire parler les réticences, habitude d'esprit contractée sans doute dans la profession d'oratorien, et que les vicissitudes de sa carrière ne firent que fortifier. Comme homme privé, enfin, c'était un caractère antique. C'est peut-être en raison de cette diversité de rôles, d'aptitudes, de cette dispersion de ses facultés que cette figure garder^ toujours quelque chose d'indécis.

Tour à tour oratorien et révolutionnaire, politique et lettré, législateur et fonctionnaire, gallican et sceptique, Daunou n'a laissé dans la mémoire des contemporains que des souvenirs peu distincts, et inférieurs à ce qu'il valait en. réalité. On retrouve dans son esprit la lacune que j'ai signalée dans son caractère. A l'un comme à l'autre, il manque un trait dominant qui imprime à l'ensemble la direction et l'unité. Aussi ne saisit-on pas tout d'abord le sens de cette- personnalité fuyante et compliquée.

Estimable, mais sans grandeur, il se contenta du facile idéal des vertus bourgeoises, il préserva sa vie des grands orages, il se résigna à être le sage Daunou. U<eût pu s'élever à quelque chose de mieux. Le moraliste et l'ambitieux formuleront ici la même conclusion sur cette destinée. Aux yeux de l'un comme de l'autre, si l'on veut approcher du but, il ne faut rien être à demi. La querelle que je lui fais ici en lui opposant cet autre lui-même qu'il portait en lui, et qu'il eût pu dégager par un meilleur emploi de ses facultés et de sa fortune, part d'une estime plus haute que l'invariable approbation d'une apologie systématique.

U restera pour la postérité un de ces personnages de valeur moyenne, que l'histoire confine volontiers dans les pénombres, gardant avec un reflet de la pureté civique de sa jeunesse quelque chose du sourire énigmatique et de la mine discrète d'Érasme.

Je voudrais dire quelques mote d'une publication où sont agitées les questions politiques les plus graves l y et au sujet de laquelle il semble admis d'un accord tacite que l'on ne puisse opter qu'entre le silence ou l'approbation, parti pris dont s'accorde mal la vérité. Il y a au sein de chaque parti certains souvenirs, certaines idées, certains hommes qu'on n'ose ni condamner ni absoudre ouvertement, et que pour ce motif il est interdit de discuter, sous peine de sacrilège. Ils sont placés au-dessus de la loi commune, et si Ton en parle, ce dcit être avec une solennelle et respectueuse insignifiance. Grâce à cette superstition , les opinions les plus hétérogènes vivent en paix sous la même étiquette dans un état de promiscuité qui les déshonore, qui leur ôte toute force morale, jusqu'au jour tardif où elles reconnaissent qu'elles n'avaient de commun qu'une vaine dénomination et se séparent

1 Mémoires sur Carnol, par son fils, chez Pagnerre.

pour se déchirer. Je ne saurais accepter pour ma pari ces consignes serviles qui éternisent parmi nous tant* d'équivoques mortelles à la liberté. Les hommes de l'opinion libérale ont eu beaucoup de loisirs dans ces dernières années : il faut au moins qu'ils en retirent l'avantage de savoir bien nettement ce qu'ils pensent et ce qu'ils veulent. Us sont moins avancés sous ce rapport qu'ils ne le croient, je n'en voudrais d'autre preuve que ce livre, qui est l'œuvre d'un esprit naturellement modéré et impartial.

La première partie de ce travail a été l'objet de différentes critiques, dont la conclusion a pu paraître d'une sévérité prématurée, lorsqu'elle n'a fait en réalité que devancer par un pressentiment juste et vrai des informations plus complètes. Aujourd'hui nous possédons avec le second volume des Mémoires sur Carnot par son fils la partie vraiment décisive de ce plaidoyer, c'est-à-dire celle qui expose le rôle de Carnot dans les conseils du Comité de salut public. Il n'y a donc plus de motif pour qu'on réserve plus longtemps un jugement que l'auteur lui-même sollicite.. Ce serait faire injure au sentiment qui l'a inspiré que de traiter son livre avec la banale et complaisante indulgence qu'on prodigue à ces apologies de famille qui ne sont qu'une forme déguisée des apologies de soimême. Ce qu'il réclame, c'est un examen sérieux et raisonné : tout autre accueil serait indigne de la pensée qui l'anime. C'est, il est vrai, la piété filiale qui parle, mais c'est au tribunal de l'histoire qu'elle se présente : j'espère n'oublier ni les égards ni le devoir que cette double situation impose à la critique. '

L'amour filial sera toujours jan mauvais historien;

m : :.•: ?OïVO£fts»E£:ÊTi]DEs politiques

lui aussi il a un bandeau sur les yeux. Quelle valeur aura surtout son témoignage si, au lieu de s'attacher, soit aux événements de la vie privée, soit à une justification strictement personnelle, il a l'ambition de se faire l'interprète et le juge de toute une époque? On sait combien il a été difficile à nos historiens de la révolution française de se détacher de leurs passions et de leurs préjugés, pour apprécier avec liberté d'esprit ce grand événement. Ils n'y ont pas toujours réussi ; on retrouve souvent dans leurs jugements jusqu'à des préoccupations et des souvenirs de leur propre rôle au milieu d'une époque si différente ; que serait-ce donc s'ils avaient abordé ce récit avec l'intention préconçue d'y trouver la justification çTun père? Combien l'impartialité ne leur eût-elle pas été plus difficile encore ! Quelle cause d'erreurs ajoutée à toutes les autres ! Voilà ce qui excuse à nos yeux M. Carnot d'avoir vu sans s'en rendre bien compte toute la révolution française à travers la préoccupation qui lui a mis la plume à la main.

Cette préoccupation se retrouve dans les jugements qui sont en apparence les plus étrangers à l'objet qu'elle poursuit, ce qui ne veut pas dire toutefois que ces jugements aient rien de bien nouveau. Us ont déjà été formulés plus d'une fois. Chaque parti, ou pour mieux dire chaque groupe ayant figuré dans la révolution française, s'est fait sur cet événement sa philosophie de Thistoire dans un but manifeste d'apologie personnelle, et le système que nous offre l'auteur de ces Mémoires ne diffère pas sensiblement de celui qui a déjà été proposé, soit par Carnot lui-môme, soit par ses amis politiques. Au milieu des partiset des sectes

qui ont divisé la révolution française presque dés sa naissance, on distingue sur le second plan un groupe d'hommes, à physionomie indécise, gens spéciaux pour la plupart, qu'on ne saurait rattacher à aucune . opinion particulière, qui côtoient toutes les écoles et toutes les doctrines, sans contracter avec elles aucun engagement, qui semblent ne rien voir de ce qui se passe autour d'eux, les yeux obstinément fixés sur leur besogne journalière, ne portant ombrage à personne, acceptant les faits accomplis, toujours prêts, comme ils disent, à servir leur pays, et s'identifiant en quelque sorte avec la fonction administrative qu'ils remplissent. Carnot peut être considéré comme le type le plus élevé de ce genre d'hommes. Ni constitutionnel, ni girondin, ni montagnard, il eût bien servi sous tous ces régimes. Ce n'est pas un politique, c'est un administrateur. Demandez à un tel homme ce qu'il pense des différentes doctrines politiques qui se sont combattues pendant la révolution française, il vous répondra volontiers que ces prétendues différences d'opinions n'avaient qu'une existence apparente, et qu'au fond tout le monde était du même avis ; car cette explication transforme en fanatiques subalternes les héros de ces luttes, et fait de lui, individualité par eux dédaignée, le personnage principal, celui qui s'élève au-dessus des petites orthodoxies de parti et ne songe qu a la patrie et à la postérité I

Que Carnot, que Lindet, ou les deux Prieur, ou Barrère lui-même et tous ceux qui n'ont joué dans la Révolution que le rôle d'un rouage administratif, aient adopté avec empressement un tel point de vue, je ne saurais m'en étonner. Ce thème invraisemblable leur

offrait la chance la plus inespérée d'une transfigura tion posthume ; mais ce qui n'est point admissible, c'est qu'on nous le propose de nouveau aujourd'hui, sous prétexte de piété filiale. Aux yeux de M. Carnot, les deux doctrines politiques dont la luite a engendré toutes les péripéties du drame de la révolution française et dont les racines s'enfoncent si avant dans l'histoire, les deux écoles qui procèdent, l'une de Montesquieu, de Voltaire, de Turgot, de Rousseau lui-môme dans ce qu'il eut de libéral; l'autre, des étroites théories du Contrat social, de Mably et de Morelly, n'ont jamais existé que dans l'imagination des historiens fantaisistes. Les deux armées qui se sont livré^tant de sanglants combats ont été dupes d'un malentendu, que dis-je? d'une opposition de tempérament : « Ce ne sont pas les doctrines qui luttent, ce sont les engagements de partis, les tempéraments... » En somme, tous ces gens-là étaient du même avis : « 89 et 93 ne diffèrent ni par les idées, ni par les symboles, mais seulement par les circonstances. » La seule différence, c'est qu'en 93 on a recours à la dictature, mais c'est là une arme de guerre, une mesure qui, dans la pensée de ses auteurs, est destinée à rester temporaire : ils sont, quant au fond dé leurs idées, tout aussi libéraux que leurs adversaires. Égorgeurs et égorgés, tous ont également bien mérité de la patrie, réconcilions-les au nom de celte communauté de pensée qui les unissait à leur insu, et plaignons-les d'avoir eu des tempéraments si irritables. Les partis se combattirent parce qu'ils furent aveugles ; mais, comme dit M. Carnot, ils n'en ont pas moins fait avancer le char de la Révolution. « Us sont autant de relais disposés sur la

CARROT. 106

route... le char renverse ici celui qui a voulu l'arrêter; là celui qui le dirige mal aujourd'hui, après ravoir bien dirigé la veille ; mais il avance toujours... »

Il avance toujours jusqu'à ce qu'il verse dans le sang et la boue, jusqu'à ce qu'on voie ses conducteurs monter derrière les carrosses du premier Consul. N'y a-t-il donc aucune distinction à établir entre ceux qui s'efforcèrent, au prix de leur vie, de l'arrêter sur cette ' pente ignominieuse, et ceux qui l'y précipitèrent en foulant tant de nobles victimes? Comment en présence de ces discussions immortelles, de ces déclarations de principe qui jettent un jour si éclatant sur les systèmes et les doctrines qui ont fait agir les hommes de cette époque, en présence notamment des débats si explicites auxquels donnèrent lieu les deux projets de constitution présentés l'un par la Montagne, l'autre par la Gironde, comment ne pas reconnaître l'existence de deux partis profondément divisés, de deux démocraties dont l'une était libérale autant qu'égalitaire, et dont l'autre faisait de la souveraineté populaire un despotisme mille fois pire que celui de l'ancien régime, un arbitraire illimité, auxquels tous les droits individuels étaient sacrifiés? Quelque avantageux que cela puisse être à la mémoire de Carnot, cette distinction ne disparaîtra pas de l'histoire.

La lutte de ces deux partis sera toujours, quoi qu'on fasse, le nœud de la révolution française; elle marque l'instant décisif où la démocratie a eu dans ses mains le pouvoir de fonder la liberté en France; si elle a laissé échapper l'occasion, tous les personnages influents de cette époque en sont responsables, car tout homme ayant dans l'esprit et le caractère quelque va-

leur lut alors mis en demeure de se prononcer. Qu'on plaide tant qu'on voudra les circonstances atténuantes pour ceux qui ne l'ont pas fait, mais qu'on s'abstienne de les glorifier. Par le fond de ses opinions qui n'avaient rien d'absolu, Carnot était beaucoup plus près de la Gironde que de la Montagne; c'était même parmi les Girondins qu'il avait ses principales liaisons. Heureusement pour lui, dit son fils, il était en mission au moment, où le 31 mai vint frapper la Gironde, sans quoi il eût probablement tenté de faire respecter dans les Girondins le principe de l'intégrité de la représentation nationale et partagé leur sort. Ce principe n'était donc à ses yeux respectable que de près, puisque, consulté par les vainqueurs du 31 mai au sujet de cet événement, il leur répondit que, « n'ayant pas été témoin des faits, il lui était impossible d'en porter un jugement, » réponse qui semble une dérision lorsqu'on songe à l'immense publicité que ce grand procès avait reçue dans le monde entier, et qui accuse ou l'intelligence ou le caractère de celui qui l'a écrite.

Cet acte de faiblesse marque la ligne de conduite adoptée désormais par Carnot. Quoi qu'il arrive , il n'aura rien vu, rien entendu ; il se tait, il ignore, il lui est « impossible de porter un jugement. » Il va jusqu'à signer des arrêts de mort sans le vouloir, sans le savoir. Je touche ici au côté vraiment grave de l'ouvrage que j'examine.

Le rôle de Carnot au Comité de salut public a deux faces comme celui de ses collègues. Indépendamment de la tâche spéciale dont il était chargé, chacun des membres de ce ministère de la dictature avait à se

prononcer sur les actes qui engageaient la responsabilité du Comité tout entier. Carnot avait reçu, pour son compte personnel, la direction du mouvement des armées de la République ; mais ses fonctions étaient si loin de se restreindre à cet emploi, que tant qu'il resta au Comité il ne s'y délivra pas un seul ordre d'arrestation qui ne dut porter sa signature. On sait comment, après thermidor, il lui fut demandé compte de ces signatures, et quelle réponse pitoyable il opposa à ses accusateurs. Il n'avait jamais signé un or* dre d'arrestation, mais il y avait laissé mettre sa signature. On n'insista pas sur cette singulière apologie. Le souvenir des grands services qu'il avait rendus couvrit tout. Tant de gens avaient, d'ailleurs, partagé sa faiblesse et s'étaient associés à la tyrannie faute d'oserla combattre, que des représailles dirigées exclusivement contre lui n'eussent été qu'une vengeance inique. L'histoire n'assimilera sans doute jamais Carnot aux coopérateurs actifs de la Terreur, mais elle lui reprochera toujours d'avoir pu consentir à être un de leurs instruments passifs. Un auteur allemand, que M. Carnot cite avec complaisance, allègue qu'il y aurait eu un soulèvement universel contre ce système s'il n'avait pas eu en sa faveur la volonté nationale. Comment des individus isolés et impuissants se seraient-ils soulevés contre lui, lorsque des hommes placés à la tête du gouvernement le subissaient sans un mot de protestation ?

Quoi qu'il en soit, ce que Carnot n'eût sans doute jamais osé espérer lorsqu'il balbutiait ces tristes excuses, c'est que sa faiblesse serait transformée un jour en titre de gloire, qu'elle serait invoquée comme une

preuve d'abnégation patriotique digne d'être offerte en exemple aux générations nouvelles. Voilà ce qu'on ne saurait laisser passer à l'état de chose jugée. Telle est pourtant la thèse que l'auteur des Mémoires n'a pas craint d'adopter. Il va jusqu'à dire « que jamais plus admirable offrande de sa sûreté et de sa mémoire ne fut faite au salut de la patrie! » Passe pour sa mémoire, elle n'est pas sortie intacte de ce sacrifice; mais sa sûreté, en quoi l'a-t-il exposée? C'est par son opposition qu'il l'eût compromise. On trouve sublime que Carnot ait accepté par esprit de solidarité des actes que sa conscience repoussait. « Quand on s'est attaché à un parti, dit l'auteur, il faut accepter la responsabilité même de ses fautes ; attendez que le calme soit rétabli pour revendiquer votre part individuelle et la distinguer de celle de vos associés ; » c'est-à-dire, en bon français, attendez que la réaction soit venue pour prouver que vous avez tout ignoré et qu'on vous a extorqué votre signature. Étrange maxime qui explique comment, après avoir loué Carnot d'avoir soutenu la Terreur par esprit de solidarité, on écrit tout un long plaidoyer pour prouver qu'il n'est en rien responsable de ces mesures. Il faudrait pourtant être conséquent : s'il a eu raison de se déclarer solidaire aux yeux de ses contemporains, consentez donc à ce qu'il soit aussi solidaire aux yeux de la postérité! Il a eu tous les bénéfices de la solidarité, de quel droit en repousserait-il les inconvénients? « Quant au rôle d'indépendant qui séduit au début de la vie politique, ajoute l'auteur d'après des paroles de son père, il est presque toujours périlleux, sans utilité pour personne, et trop souvent il sert démasque à la lâcheté. » M'est

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avis que le mot lâcheté est ici de trop, et que Carnot laisse voir plus de rancune qu'il ne convient contre les caractères indépendants. Je vais citer une circonstance où un lâche de cette espèce n'aurait jamais agi comme Carnot. Ce fut lors de l'arrestation, je veux dire de l'arrêt de mort de Danton : « Quand l'arrestation du grand tribun fut proposée au Comité de salut public, Carnot combattit avec Robert Lindet cette mesure imprudente : « Vous accusez Danton de trahison, c< dit-il, et vous n'avez pas une preuve contre lui; Nul « n'est à l'abri de soupçons calomnieux, et je n'ente tends alléguer ici que des soupçons. N'élevons pas « de querelles sanglantes entre les hommes qui ont « travaillé ensemble à fonder la république, » etc.

Voilà des paroles de justice qu'un homme indépendant aurait eu la « lâcheté » de soutenir par son vote. Carnot comprenait ses devoirs autrement : « Quant à Carnot, écrit son fils, la résolution d'accuser Danton ayant été prise par les comités réunis, fidèle à sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, il ne refusa pas sa signature à la majorité qu'il venait de combattre. » Que cela soit d'une grande âme, je le veux bien, qu'il y ait une abnégation sublime à signer l'arrêt de mort d'un homme qu'on déclare innocent, j'y consens encore ; mais supposez que Carnot, au lieu d'être un héros, n'eût été qu'un caractère pusillanime, comment se serait-il conduit dans cette circonstance, et dans les occasions si nombreuses où il « ne refusa pas sa signature? » 11 n eût pas agi autrement qu'il n'a fait. N'est-il pas fâcheux pour le système que je viens d'exposer que la même conduite convienne à la

fois à la plus haute vertu et à la plus honteuse fai-

blesse, de telle sorte qu'il soit impossible de les distinguer Tune de l'autre? Nous faudra-t-il donc admettre qu'une indépendance qui mène à Féchafaud soit plus voisine de la lâcheté qu'un héroïsme qui consiste à donner sa signature et à garder le pouvoir?

Comment Fauteur des Mémoires sur Carnot n'a-t-il pas été averti par des conséquences aussi criantes, et pourquoi n'a-t-il pas laissé dans une ombre discrète des faits qui craindront toujours la lumière? Il revient à plusieurs reprises sur ce lamentable sujet, comme s'il ne pouvait se contenter lui-même de ses justifications, ou comme s'il y était ramené malgré lui par une invisible Némésis, et les anecdotes qu'il raconte pour disculper me paraissent les plus accablantes. Carhot avait si bien contracté l'habitude de donner sa signature sans examiner Fusage qu'on en faisait, qu'un jour on arrêta sur un ordre signé de lui deux commis de ses bureaux, un autre jour le traiteur chez lequel il prenait ses repas, un troisième une dame, propriétaire de sa maison, tout cela à son insu. Il s'en apercevait et n'en restait pas moins attaché aux fonctions qui lui imposaient ces devoirs atroces. Ce rôle impossible, abominable, que la conscience et l'honneur réprouvent également qu'ils lui ordonnaient de quitter dès la première heure, dût l'univers tomber en poussière, ill'ac- . ceptait par dévouement pour la république, nous dit son fils, « pour ne pas déserter son poste. » Use croyait l'homme nécessaire.

Le grand tort des Girondins, dit ailleurs Fauteur, c'est d'avoir cru que la Révolution ne pouvait être sauvée que par eux. S'ils ont eu, en effet, cette confiance, et ils y avaient un peu plus de droits que Carnot, elle

ne leur a du moins fait tuer personne. Elle ne leur a donné que le courage de mourir, différence qui mérite peut-être qu'on en tienne compte. Carnot signa tout ce qu'on voulut, jusqu'au jour où il s'aperçut qu'on se disposait à lui demander sa signature pour sa propre arrestation, alors il se joignit aux conspirateurs de thermidor. Or, c'est à ce moment seulement que l'historien aurait pu dire avec raison : « Ce ne sont pas les doctrines qui luttent, mais les tempéraments. » Quel griefs nouveaux, en effet, Carnot avait-il à invoquer contre Robespierre et le triumvirat? Aucun. La terrible machine de guerre fonctionnait avec sa régularité habituelle ; seulement les coups jusque-là frappés au loin se rapprochaient de sa propre tête ; mais le système n'avait en rien changé, et il pouvait invoquer les mêmes nécessités. Le seul fait nouveau, c'est qu'on allait lui appliquer la loi à lui et aux comités. C'est alors seulement que son abnégation patriotique se lassa. Si Carnot n'avait subi aucune intimidation, pourquoi dans sa proclamation écrite au lendemain de thermidor parlait-il « des tyrans et de l'oppression qui avait disparu ? » Il ne pouvait accuser la tyrannie de ses collègues sans reconnaître qu'il en avait été à la fois le complice et la victime ; et, plus il les chargeait, plus il s'accusait lui-même.

Je me résume. Si une telle réhabilitation est acceptée, — et il y a aujourd'hui beaucoup de gens intéressés à ce qu'elle le soit, — il ne faut plus parler de morale politique. Qu'on transporte à une autre époque, à un autre parti, à un autre homme, la condescendance avec laquelle Carnot donnait sa signature, et elle paraîtra odieuse à son propre fils. Ce plaidoyer n'est

pas bon pour la mémoire de Carnot. Il en sort extrêmement amoindri en tout ce qui échappe à la spécialité où il était si éminent. Il y a dans tous ses discours et jusque dans les moindres aphorismes que son fils lui prête un caractère marqué d'insignifiance. C'était un grand a&ninislrateur et un homme médiocre.

De tous les hommes de ce siècle qui ont succombé avant le temps en laissant d'eux-mêmes l'idée qu'ils étaient appelés à quelque chose de grand et qu'ils n'ont pas donné leur vraie mesure, Carrel est peutêtre celui dont on attendait le plus. Aucun de ceux qui l'ont connu n'a gardé de lui un médiocre souvenir. Aussi, bien qu'elle n'ait guère fait que> traverser la scène, cette figure originale et hautaine est-elle restée profondément gravée dans l'esprit des contemporains. Carrel est parmi nos publicistes ce qu'André Chénier est parmi nos poètes : une promesse plus belle que bien des gloires toutes faites. Il semblait être naturellement à la hauteur des rôles les plus élevés, et rien de grand n'eût étonné de lui. Que des amitiés telles qu'il savait les inspirer, je veux dire exaltées jusqu'au fanatisme, lui aient un peu facilement attribué une étoile, qu'elles l'aient admiré pour ses défauts encore plus que pour ses vertus, on ne saurait s'en étonner;

mais en quoi il a été plus digne d'être envié, c'est en obtenant l'estime et les regrets même de ses ennemis. Bien qu'il fût avant tout l'homme de sa cause, sa mort a paru une perte pour sa patrie encore plus que pour son parti. Des dévouements pieux et jaloux se sont empressés à Penvi de disputer sa mémoire au néant. On a pris plaisir à le venger d'un sort injuste, à achever cette destinée si cruellement interrompue. On en a reculé le terme au delà de la fatale échéance, afin de lui créer un rôle au milieu d'une génération qu'il n'a pas connue. Cette poétique survivance que les hommes accordent aux existences prématurément tranchées comme pour les dédommager de tout ce que la vie leur a refusé, n'est ni l'illusion d'une espérance déçue ni, comme* on se le figure, une gratuite libéralité, c'est une justice rendue à de grandes qualités qui n'ont pas trouvé leur emploi. L'histoire de ces privilégiés du trépas se continue ainsi après qu'ils ont disparu, et l'éloignement les grandit au lieu de les diminuer. Peut-être leur renommée a-t-elle plus à gagner qu'à perdre à cette collaboration des regrets ; peut-être est-ce dans ce sens qu'on doit dire qu'en mourant jeunes ils sont aimés des dieux. Pour un beau génie moissonné dans sa fleur, combien de grands hommes qui ont eu à pleurer d avoir trop vécu !

Quoi qu'il en soit, cette justice posthume n'a point fait défaut à CarreL Tout le monde a voulu marquer la place que l'histoire lui eût sans doute accordée, et qui n'a pas été remplie. Longtemps cette place vide, semblable à celle que laissaient autrefois les armées au capitaine tombé sur le champ de bataille, l'a désigné aux souvenirs : elle semblait le rendre encore pré-

sent au milieu de nous. Bien des années après sa mort, au plus fort de nos détresses publiques, qui ne se rappelle avoir entendu ses anciens adversaires regretter hautement les inspirations de ce ferme caractère f Aujourd'hui encore, toutes les fois que dans un certain cercle d'hommes politiques la pensée se reporte vers les événements de février 1848 et vers leur triste issue, il est une question que ce sujet ramène presque invariablement : Que fût-il advenu si Carrel eût été là? Ce lieu commun d'une admiration banale est après tout le plus bel hommage qu'on ait rendu à sa mémoire. Reconnaître qu'un homme eût peut-être changé le cours des choses n'est pas un éloge vulgaire dans une époque où l'on accorde si peu d'efficacité et d'importance aux efforts individuels. Que fut-il advenu, en effet, si ce vaillant homme, fortifié par de longues épreuves, mûri par l'expérience, par le sentiment de ses propres fautes, par le progrès naturel d'une intelligence qui grandissait sans cesse, en pleine possession de l'autorité qui devait être un jour le prix de sa supériorité et de ses travaux, eût interposé sa volonté, son mâle bon sens entre l'irrésolution, l'impéritie des uns et la folle mobilité des, autres? Eût-il conjuré le destin? Eût-il prévenu à temps des scissions irréparables? Eût-il scellé le pacte de la démocratie avec la liberté?

C'est un grand honneur pour lui qu'on hésite à répondre. Au reste, ceux-là sont de pauvres observateurs qui ne croient pas à l'action exercée sur les événements généraux par les individualités fortement trempées. Le champ ouvert aux combinaisons de l'activité et de la liberté humaines est infini, et les temps

de servitude seuls acceptent la fatalité dans l'histoire comme dans les âmes. L'action des grands caractères est telle, en réalité, qu'on voit parfois des générations entières frappées en quelque sorle à l'effigie d'un seul homme. Je laisserai pourtant de côté cette question comme hypothétique et vaine. Ce qui importe à la gloire de Carrel, ce n'est pas qu'elle soit résolue, c'est qu'on ait songé à la poser à propos de lui.

Il est à la fois plus utile et plus sérieux de rechercher le sens des espérances passionnées qui s'attachèrent à cette fière personnalité, et qui furent trompées par sa fin tragique. Qu'aimait-on en elle? Que suivait-on sous ce drapeau que Carrel portait si haut? était-ce attrait, vertu, principe ou chimère? Quelle est la part de Terreur et celle de la vérité dans la direction qu'il imprima à la démocratie? Voilà ce que je voudrais dire. Bien que Carrel ait exercé plus d'influence par son caractère que par ses idées, ce dont on ne s'étonnera pas, — la complète éclosion de ces dernières étant naturellement plus tardive et plus lente, — cependant il était arrivé vers la fin de sa vie à un ensemble d'opinions nettement marqué d'une empreinte toute personnelle. Malgré les quelques incohérences qu'on y peut relever et qui ont donné lieu à des interprétations contradictoires, il n'est pas difficile de déterminer vers quel but il conduisait ceux qui l'avaient choisi pour chef et auprès desquels il n'a pas été remplacé. Ce but, on ne le désigne d'ordinaire que par ce mot de république qu'il avait adopté pour cri de ralliement, et sous lequel se sont abrités tant de systèmes qui n'avaient entre eux rien de commun ; mais il faut aller au delà de ces formules générales si

Ton veut atteindre la substance même d'une doctrine politique. Rendre claire et précise pour tout le monde celle que Carrel s'était lentement formée, ce serait à la fois montrer en quoi il a manqué à sa cause et combler une lacune importante, ses biographes s'étant de préférence attachés jusqu'ici à peindre en lui l'homme et l'écrivain plutôt que le politique, ou n'ayant peint ce dernier que d'une façon incomplète 1 . C'est peu de chose sans doute au point de vue des faits matériels que cette vie si courte; pourtant, si Ton considère que le mouvement auquel Carrel a donné l'impulsion a acquis assez de force à un moment donné pour renverser une monarchie et n'a peut-être avorté que faute d'avoir été jusqu'au bout dirigé par lui, on conviendra qu'il peut être de quelque intérêt, et pour ceux que ce mouvement a précipités et pour ceux qui n'ont pas su le gouverner, de l'étudier dans ses origines mêmes. Une telle étude est moins stérile sans doute que le dédain inintelligent avec lequel les premiers encore meurtris de leur chute contestent la puissance de ce mouvement, ou que l'aveugle persistance des seconds à ne pas reconnaître qu'ils l'ont mal conduit.

1 Voir sur Carrel les travaux, d'ailleurs excellents à divers titres, de MM. Sainte-Beuve, Nisard et de M. Littré, qui par la publication complète des articles de Carrel a rendu un véritable service à l'histoire politique de notre temps. (A Paris, chez Chamerot, 1858; 5 vol. in-8.)

D'après ce qui vient d'être exposé, on ne s'attend pas à ce que je retrace ici dans tous ses détails la vie d'ailleurs si connue d'Armand Carrel. Je n'y veux relever que les circonstances qui ont particulièrement influé sur le développement de son caractère et de ses idées politiques, c'est-à-dire qui ont contribué à leur formation, soit comme moyen, soit comme obstacle, car on met à profit les circonstances en réagissant contre elles plus souvent encore qu'en leur obéissant. Je choque ici toutes les idées reçues dans la critique contemporaine. D'après une théorie fort accréditée aujourd'hui, les hommes ne sont guère que ce que les circonstances les font. On s'ingénie à trouver leur horoscope dans l'insignifiant milieu où ils sont apparus. On va jusqu'à déduire le caractère et le génie d'un poète, de la nature du sol sur lequel il a été mis au monde , comme s'il s'agissait d'un champignon ou d'une tulipe. C'est au contraire en luttant contre les circonstances au lieu de les subir que se forment les véritables hommes. Elles sont faites pour servir et non pour commander, et leur influence sur les caractères énergiques se réduit en définitive à la mise en œuvre qu'elles offrent à leurs facultés. Elles peuvent ne pas élever celui qui les violente les ayant contre soi, mais il ne dépend jamais d'elles de l'abaisser.

L'exemple de Carrel serait en tout cas bien mal choisi pour justifier cette thèse peu héroïque. Sa vie entière n'est guère autre chose qu'une lutte incessante

contre ce que les circonstances ont voulu faire de lui. On le trouve en révolte d'abord contre les influences de famille, contre la direction donnée à sa première éducation, plus tard contre les vues étroites de l'esprit militaire, puis enfin contre les despotiques instincts de la démocratie extrême. Pour mieux dire, cette opposition entre sa vraie nature et son apparente destinée éclate dès le berceau. Il était né pour être, selon toutes probabilités, un honnête et pacifique commerçant: C'est au fond de l'arrière-boutique d'un marchand de Rouen que ce type accompli des vertus chevaleresque vint au monde. Personne n'a jamais donné un plus flagrant démenti au préjugé, plus digne d'affranchis que d'hommes libres, qui, au sein d'une société se disant égalitaire, persiste à faire de ces qualités je ne sais quel insolent privilège du sang et de ;a race, comme si reconnaître un pareil monopole nétai pas la plus humiliante de toutes les façons d'avoir une aristocratie. Si cependant par' noblesse on doit entendre, selon la plus ancienne acception du mot, un mélange d'honneur, de courage, de loyauté, de désintéressement, de délicatesse et de générosité de sentiments, qui peut se vanter de notre temps d'avoir été un plus vrai gentilhomme qu'Armand Carrel?

Ses parents le destinaient au négoce, et c'est contre leur volonté formellement exprimée qu'il eut d'abord à se débattre. Les exploits militaires du premier Empire, dont le prestige s'était accru de toute la poésie d'un malheur sans mesure, exerçaient alors sur les jeunes esprits qui n'en pouvaient pénétrer l'inanité une toute-puissante fascination. Ils avaient de bonne heure servi d'aliment à l'ardente imagination du jeune

Carrel, que ses penchants les plus forts entraînaient d'ailleurs vers la vie d'action, et comme il arrive souvent, l'espèce de mirage que ce passé formait dans son esprit détermina le choix de sa profession avant qu'il pût prononcer en toute connaissance de cause. Il est certain toutefois que ses qualités et ses défauts, tels que la jeunesse les comportait, s'accommodaient de la profession des armes mieux que de toute autre ; plus tard il est douteux qu'à moins d'événements exceptionnels il y eût trouvé un exercice suffisant pour ses facultés. Il s'engagea donc, en 1816, malgré son père, qui, sur les instances du colonel Moncey, consentit pourtant à le faire entrer à l'École militaire de Saint-Cyr. Il y compléta son instruction, mais déjà, à ce qu'on a remarqué, avec un goût beaucoup plus prononcé pour les historiens que pour les études spéciales, et annonçant de loin un caractère indépendant, résolu et quelque peu frondeur. On a retenu de ce temps-là sa réponse hardie au général directeur de l'École, qui le menaçait de le renvoyer mesurer de la toile dans la boutique de son père : « Mon général, lui dit Carrel, si jamais je reprends l'aune de mon père, ce ne sera pas pour mesurer de la toile. »

Il sortit de Saint-Cyr sous-lieutenant dans le 29 e de ligne. C'était alors le moment de ces conspirations demi-bonapartistes, demi-libérales (alliage dont la bizarrerie étonnera un jour l'histoire), qui amenèrent tantdesanglanls holocaustes sans pouvoir ébranler le gouvernement qu'elles voulaient détruire. Carrel s'y jeta avec la témérité de la jeunesse et toute l'ardeur de son caractère. Il fut assez heureux cependant pour échapper aux suites fâcheuses qu'elles eurent pour un

grand nombre de leurs auteurs. Il a depuis jugé un peu sévèrement ces sortes d'entreprises, comme en avait le droit l'homme qui y avait plusieurs fois joué sa vie, mais c'est surtout leur inefficacité qu'il entendait leur reprocher. Quant à leur légitimité, elle ne paraît pas lui avoir inspiré le moindre scrupule, non plus que leur composition si hétérogène. Mais c'était selon lui un expédient désespéré qu'on ne devait employer qu'à la dernière extrémité et à défaut de toute autre ressource. Peut-être oubliait-il ici que les premières de ces conspirations avaient un peu ce caractère dans la pensée de ceux qui les conçurent. 11 est remarquable, en effet, que l'ère des complots contre la Restauration ne commença qu'à l'époque où l'on désespéra momentanément des voies légales, en présence des mesures qui signalèrent le déclin du ministère Decazes, etlorsqu'onvitlafactionquis'étaitdémasquée * dès le début du règne maîtresse du pouvoir et prête à mettre la main sur le6 institutions. 11 n'y eut pas alors une conspiration, mais deux conspirations en sens inverse, dont la seule vraiment coupable était celle qui s'était placée au centre même du gouvernement pour attaquer plus sûrement nos libertés. La conspiration libérale n'était en quelque sorte que défensive. Ce qui est plus à regretter que l'insuccès de ces complots et peut-être même que le sang généreux qu'ils firent répandre inutilement, c'est la confusion et la solidarité contre nature qu'ils établirent dès lors entre des sentiments mal définis, entre deux causes plus faites pour se combattre que pour s'allier, entre ce qu'on nommait alors le bonapartisme et la cause libérale.

m PORTRAITS ET ÉTUDES POLITIQUES.

Il n'est pas surprenant qu'un officier de vingt et un ans ne se rendît pas compte de l'antagonisme profond qui séparait ces deux causes lorsque tant de politiques expérimentés et clairvoyants ne l'apercevaient pas ou ne s'en souvenaient plus. La communauté de ressentiments, de patriotisme et de malheur qui existait entre elles, faisait oublier aux libéraux leurs justes griefs contre la longue oppression que l'Empire avait fait peser sur eux. Celui-ci ne se présentait d'ailleurs à ce moment avec aucun des caractères qui constituent une doctrine politique. Il n'affichait aucune prétention personnelle au pouvoir ni même à l'influence. Il s'effaçait en toute occasion derrière ce patronage si nouveau, s'efforçant seulement d'identifier sa récente défaite aux blessures encore saignantes de l'orgueil national. Il existait à l'état de sentiment plutôt que de système, de regret plutôt que d'espérance, de superstition plutôt que de foi politique. Il n'était chez beaucoup de ses partisans qu'une forme du patriotisme. 11 ne comptait d'adeptes convaincus que dans ces rangs obscurs des masses populaires où les opinions ne sont guère que de vagues instincts, et demeurent à l'état latent jusqu'au choc qui tout à coup les révèle et leur donne un nom. Tant que ces opinions n'ont pas reçu l'ébranlement qui les rallie, elles s'ignorent en quelque sorte elles- 4 mêmes, et comme rien ne vient trahir leur puissance, il est facile de se figurer qu'elles n'en ont aucune. Telle fut l'illusion qui inspira aux libéraux la fausse sécurité avec laquelle ils acceptèrent l'alliance de leurs anciensl adversaires et négligèrent de se mettre en gardé cotitre des sentiments qui ne devaient pas profitera leur propre cause. Ils enrôlaient indistinctement tout ce qui se

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présentait, ne regardant pas de trop près aux soldats, pourvu que le drapeau portât leurs couleurs, et ne prévoyant pas qu'ils se réveilleraient un jour chefs nominaux d'une armée qui n'était point la leur, et instruments de ceux qu'ils avaient cru dominer.

Le service que cette équivoque rendit un instant à la liberté leur ferma les yeux sur le mal qu'elle devait lui faire. Carrel aimait déjà passionnément la liberté, mais il l'adorait en jeune homme, comme on aime une maîtresse qu'on n'a-jamais possédée, un bien qu'on ne connaît que par l'imagination, et sans se douter encore des conditions délicates que ce mot implique. 11 n'avait aucune idée des incompatibilités qui existeront toujours entre les institutions libres et l'esprit de conquête, entre les franchises constitutionnelles et une centralisation empruntée à la discipline des camps, entre un régime de garanties et la jalouse domination d'une démocratie militaire. Son patriotisme embrassait avec une égale ardeur ces éléments ennemis comme s'ileût eu la vertu de les réconciliera Son rêve allait pourtant déjà au delà de l'empire : c'était la vie simple et héroïque des jeunes généraux de laRépulique. La réputation dunHoche ou d'un Kléber lui semblait la plus enviable de toutes les gloires. L'attitude humiliée de la Restauration devant l'Europe n'avait guère ce qu'il fallait pour satisfaire une telle ambition. Pour tout aliment, elle lui offrait à ce moment même cette guerre odieuse et inique que, dans sa vanité quelque peu sotte, le vicomte de Chateaubriand appelait naïvement « ma guerre d'Espagne ! » comme il eût dit : ma tragédie, ou : mon sonnet.

Carrel se trouvait alors à Aix en' Provence, où on

l'avait mis au dépôt de son régiment comme suspect de libéralisme. Il s'y consumait dans l'inaction, l'impatience et l'ennui. Sa détermination fut bientôt prise. Une vie aventureuse s'offrait à lui et avec elle une cause sacrée à défendre, de grands dangers à courir, un grand avenir peut-être à assurer, — il n'hésita pas et y joua hardiment sa destinée. 11 le fit avec la généreuse et insouciante libéralité de son courage, fermant toutes les portes derrière lui, s'interdisant volontairement toute possibilité de revenir en arrière en cas d'insuccès. Il espérait d'ailleurs, comme beaucoup d'esprits trop confiants, que l'apparition du drapeau tricolore au milieu des rangs espagnols produirait sur l'armée française un irrésistible effet. Aussitôt que la guerre parut inévitable, il donna sa démission, décidé à offrir ses services au gouvernement constitutionnel d'Espagne. Au mois de mars 1825, un bateau pêcheur le conduit à Barcelone. Là il s'enrôle comme souslieutenant dans un bataillon formé d'une poignée de volontaires, Français comme lui. Dès le premier mois de son séjour, ses illusions tombèrent en présence de l'inertie et de l'incapacité du gouvernement espagnol ; mais il n'était pas homme à reculer. Il faisait partie d'une petite armée destinée à opérer en Catalogne et composée principalement de réfugiés étrangers. Il a raconté lui-même dans une page admirable les vicissitudes de ce corps mal secondé dès le début et réservé à une destruction certaine. Il montra dans ce poste sacrifié, où il ne lui restait aucun espoir de rien changer à la marche des affaires, un esprit plein de ressources, une activité indomptable, un caractère intrépide. Il s'y fit remarquer comme un soldat accompli,

ARMAND CARREL. i!>5

mais de manières froides et réservées, ne permettant de familiarités à personne, s'isolant dans ses moments de loisir, trouvant la force d'oublier ses mécomptes et ses fatigues dans la lecture de quelques volumes qu'il avait apportés avec lui. C'est là qu'il connut et assista à ses derniers moments le colonel Pachiarotti, réfugié italien qu'il s'est plu à représenter comme une âme antique. Mortellement blessé dans une rencontre et soutenu par Carrel sur son cheval pendant une longue et difficile retraite, le colonel expirant le désignait à ses compagnons : « Je n'ai plus besoin de rien, disaitil, mais je vous recommande ce noble jeune homme,» Bientôt après, cette faible armée, poursuivie par des forces supérieures, épuisée par les marches et les privations, réduite de moitié par une série de sanglants combats, fut cernée près du fort de Figuières et obligée de se rendre après avoir obtenu, grâce à sa ferme attitude devant ses vainqueurs, les honneurs d'une capitulation qui ne s'accordent pas d'ordinaire à une armée en rase campagne. Le général baron de Damas s'engagea à employer tous ses efforts en faveur des prisonniers français, et promit verbalement de leur procurer des passe-ports dans le cas où l'on voudrait les traduire devant des conseils de guerre. Cette partie de la capitulation ne fut pas respectée. Carrel et ses compagnons furent emprisonnés à Perpignan, puis cités devant une commission militaire qui se déclara incompétente, et enfin condamnés à mort par un conseil de guerre. Carrel se pourvut à la fois en révision et en cassation. La procédure traîna en longueur. Ici encore on eut occasion d'éprouver son caractère. Ces,' dans ces situations critiques qu'on apprend à connaît

un homme et qu'on lit jusqu'au fond de son âme. Il soutint son bon droit avec une invincible obstination, inébranlable dans son système de défense fondé sur les termes de la capitulation méconnue, il refusa énergiquement de prêter l'oreille aux ouvertures du baron de Damas, devenu ministre de la guerre, et qui n'encourageait les sévérités des juges que dans le but d'amener les condamnés à un recours en grâce, qui servirait d'amende honorable et serait un échec moral pour l'opposition libérale. La détention de Carrel et de ses compagnons dans la prison du Castillet prolongée presque indéfiniment, aggravée par les raffinements dune rigueur inusitée, ne put fléchir un instant leur résolution;. mais à plus d'une reprise la confiance les abandonna et tout espoir de sauver leul* tête parut perdu. C'est dans une de ces heures d'angoisses que Carrel, prenant un jour à part son défenseur, lui dit avec un regard interrogateur et de façon à ne pas être entendu de ses compagnons : « Je voudrais mourir pour eux. » Il cherchait dans son esprit quelque moyen d'attirer sur sa propre vie tous les dangers qui menaçaient celle de ses amis.

La révision de son procès fut enfin admise après de longs délais, et Carrel fut traduit à Toulouse devant un nouveau conseil de guerre. Défendu par un éloquent avocat, M. Romiguière, il fut acquitté par six voix sur sept, après avoir cédé sur la question d'iricompétence, grâce aux pressantes sollicitations de son défenseur. Il sortit de ce procès non-seulement intact, mais la tête haute et sans qu'on eût obtenu de lui aucune des concessions qu'on se flattait de lui arracher. Son attitude calme et simple dans les débats, le sens et

la dignité de ses réponses, sa gravité précoce, le contraste de tant de malheur avec tant de jeunesse, son empire sur lui-même devant les vexations et les dégoûts sans nombre dont on l'abreuva dans sa prison, la grâce virile avec laquelle il porta si longtemps le poids d'une condamnation capitale, laissèrent une profonde impression chez tous ceux qui le connurent à cette époque.

Bien que leur issue ait failli lui être fatale, ces années d'épreuves furent loind'être perdues pour lui. L'action est devenue chose si rare (Jans les mesquines conditions de la vie moderne, qu'on doit la considérer comme un bienfait inestimable pour ceux à qui elle s'offre, sous une forme quelconque, alors qu'ils sont encore assez jeunes pour la mettre à profit en y développant leurs facultés. La responsabilité est la grande école de la vie humaine. C'est l'épreuve à laquelle on reconnaît les hommes qui moralement sont nés viables : plus elle est sérieuse, plus le caractère et l'intelligence s'y fortifient. Grâce à ces agitations de son existence, il fut de bonne heure donné à Carrel de voir de près les extrémités de la destinée humaine, et quoi que lui ait coûté cette expérience, il ne la paya pas trop cher. Il y gagna la décision, le sérieux, la saine et forte trempe de son esprit. C'est qu'il n'avait pas eu seulement à vaincre des périls extrêmes, à prendre spontanément les plus graves déterminations, à rester seul chargé de sa propre destinée, chose presque inconnue aux individus dans l'état présent de notre civilisation, il s'était trouvé en face de grandes perplexités morales qu'un homme n'agite pas sans que son âme soit profondément ébranlée. Il y a des délibérations

intimes et suprêmes qui donnent à la plus jeune intelligence toute la maturité d'un juge. Ce n'est pas sans de profonds déchirements intérieurs qu avec son éducation, ses sentiments patriotiques, ses préjugés même de profession et de parti, Carrel s'était résigné au dernier moment à tirer l'épée contre son pays, ou du moins contre ce qui semblait être la cause de son pays. Il n'était pas vraisemblablement sans avoir lui-même flétri en plus d une occasion la conduite des émigrés à l'époque de la Révolution, car ce sujet revenait fréquemment dans les polémiques du temps; et ses ennemis ne se sont pas fait faute de rappeler ce précédent pour l'en accabler. 11 est permis toutefois de penser, en y regardant d'un peu plus près, que ce rapprochement n'est pas un argument péremptoire. Il suffit, je le sais, d'effleurer une telle. question pour blesser quelques scrupules sincères, et surtout pour faire jeter les hauts cris à une foule de susceptibilités de commande. On ne peut néanmoins se dispenser de remarquer ici, à la décharge de Carrel, la distance infinie qu'il y a entre envahir a main armée avec des secours étrangers le sol de la patrie, et s'associer à la défense d une nation injustement attaquée par un gouvernement oppresseur. C'est contre ce pouvoir et non contre son pays que combattait Carrel. La distinction, ce semble, vaut la peine d'être notée. Que poursuivait la Restauration en Espagne? c'était ce qu'elle cherchait à étouffer en France, la liberté. Eh bien, supposez que Carrel eût défendu cette cause qui était la sienne, dans son propre pays, même au prix d'une guerre civile, tout le monde lui en ferait un titre de gloire : mais parce qu'il la défend en pays étranger, et contre le

même adversaire, parce qu'il soutient en même temps les droits et l'indépendance d'un peuple ami, trop faible pour se protéger lui-même, son action change tout à coup de caractère et de vertu devient crime? Il faut laisser aux étroits adeptes de la nationalité à outrance le soin de concilier de telles contradictions. Un moraliste chinois a dit en Chine, il y a deux mille ans, qu'avant d'être Chinois on est homme. Il est douteux que cette maxime hardie puisse être ouvertement professée en France avant plusieurs siècles. Quoi qu'il en soit, aux yeux de ceux qui n'admettent pour les actions humaines d'autre règle que la justice, Carrel n'est coupable ici que d'une généreuse illusion. Ses accusateurs ont assez montré qu'ils avaient de la patrie une moins haute idée que ce noble transfuge. Si l'on veut que le patriotisme devienne une religion, qu'on l'empêche d'abord d'être un fétichisme!

La guerre d'Espagne mit fin à la carrière militaire d'Armand Carrel, ce qu'on ne saurait, je pense, regretter à aucun point de vue. 11 avait pris de la vie des camps tout ce qui pouvait développer ses qualités énergiques, il n'en avait contracté ni la routine, ni la stérilité intellectuelle, ni l'orgueil à courtes vues, ni l'adoration de la force. Ceux qui se sont plu à signaler avant tout en lui une vocation de soldat se sont mépris sur ce caractère. La passion politique le prend dès son entrée dans le monde, et dès lors se subordonne tout en lui : elle devient son principal mobile. C'était

un soldat si Ton veut, mais un soldat dans le grand combat de la vie ; soldat de métier, il n'eût pu l'être que dans des conditions exceptionnelles. Ni son activité ne se fût contentée des loisirs et des exploits de la vie de garnison, ni son ambition, des obscures compétitions des temps de paix. Il avait assurément une âme militante, mais presque rien de ce qui constitue le militaire. Il montre dès son début les instincts les plus opposés à la profession ; il en déteste les servitudes; il ignore ou dédaigne les savants mystères de l'avancement ; il n'est pas un instant l'homme de la consigne, du mot d'ordre, de l'obéissance passive; l'uniforme en un mot est trop étroit pour lui. Il aime le combat, mais pour sa propre cause, et le premier usage qu'il fait de ses armes est de les retourner contre le pouvoir qui les lui a confiées. Il ne sait pas ce que c'est que servir, or servir, c'est Fâme même de la profession ; cela est si vrai qu'on l'a nommée par excellence le service. Carrel n'était en réalité qu'une seule chose, le champion d'une idée. Dès lors qu'importait l'arme? Ce pouvait être la plume tout aussi bien que l'épée. Et l'une étant brisée dans ses mains, il se saisit de l'autre.

Mais bien que son intention en prenant la plume Ait, non pas de chercher un exercice ou un plaisir d'imagination, mais de continuer sous une forme nouvelle ce qu'il avait un peu étourdiment tenté de réaliser par l'épée, des nécessités d'un ordre infime mais inexorables, le cercle spécial et restreint de ses connaissances, son inexpérience comme écrivain et comme publiciste ne lui permirent pas de marquer tout d'abord son but et d'y marcher aussi directement qu'il avait

fait jusque-là. Il rencontra là des embarras matériels et surtout des difficultés morales qui ne s'enlèvent pas avec une charge à la baïonnette. Il s'essaya dans plus dune direction avant de trouver celle qui convenait à son esprit. Il eut à lutter contre la gêne en même temps qu'il lui fallut passer par cette lente et pénible initiation qu'aucune carrière ne réclame plus impérieusement que celle des lettres. Mais il y arriva avec une pensée d'action sans cesse présente à l'esprit, préoccupation salutaire et fortifiante, cherchant dans la littérature une arme et non un vain ornement. De là sa rare originalité comme écrivain. D'ordinaire les lettres commencent par être un pur jeu d'esprit, et le talent, cherchant à y satisfaire des fantaisies plutôt qu'une passion, y contracte mille habitudes factices. La jeunesse, n'ayant que peu ou point d'idées acquises, les a bien vite dépensées, et alors ce sont les lieux communs et la rhétorique qui en font les frais. Carrel au contraire aborda la littérature étant déjà homme fait, ayant un fonds personnel d'observation, de réflexion, d'expérience. Aussi rien en lui ne sent l'école et la convention. On voit qu'il s'est préoccupé de penser avant de songer à écrire^ et qu'il ne parle que parce qu'il a quelque chose à dire. C'est la passion qui l'y pousse et non une habitude. Voilà le secret de sa supériorité sur ces bonnes gens qui étalent leurs phrases comme on étale des étoffes, sans autre motif que l'honnête intention de pratiquer leur petit état.

« Il est singulier, a dit Carrel, que lorsque les hommes dont la professioti est d'écrire laissent corrompre ce bel art, il se conserve chez les hommes qui né l'ont jamais exercé. Cela doit être : les bonnes leçons

en ce genre nous viendront des hommes solides qui ont des choses sérieuses à dire, et que le sérieux de ces choses préservera de ces goûts fantastiques et puérils qui font le ridicule de notre temps. »

On ne saurait mieux dire sur lui-même. Rien en lui n'est donné à la routine, à l'effet, à la manière, à ces cliquetis de mots et d'images, dont le seul but est de jeter de brillants mirages sur le vide ou l'indigence des idées. Il a un suprême dédain pour les artifices de style, si chers aux littérateurs de profession; il manque absolument de coquetterie littéraire. Le style chez lui ne cherche jamais à briller aux dépens de la pensée. C'est une prose ferme, précise, animée, se prêtant avec un égal succès à l'ironie la pins acérée et à la plus ardente invective, ce soutenant au besoin dans les régions les plus élevées de la spéculation politique, digne en un mot par ses mâles allures de servir de traduction à de hautes pensées.

Cette forme, Carrel ne la trouva pas sans tâtonnements, ou plutôt il ne trouva pas tout d'abord les sujets qui la lui inspirèrent, car il ne paraît pas l'avoir jamais cherchée indépendamment du fond. Il éprouvait à ses.débutsle besoin d'apprendre plutôt que celui de produire; aussi ses premiers essais ont-ils le caractère d'études faites pour sa propre instruction plutôt que de travaux à l'adresse du public. Le choix lui en était d'ailleurs imposé par des nécessités de situation. Mais du jour où, au lieu de se trouver en face d'une besogne commandée, il rencontra un sujet qui mit chez lui la passion en éveil, dès ce jour-là il fut un écrivain supérieur. Ses deux articles sur la guerre d'Espagne marquent le moment où l'étincelle se r,om-

muniqua à son talent, et lui apporta à la fois la chaleur et la lumière qui dans certaines âmes ne sauraient aller Tune sans l'autre. Ces articles sont parmi les plus belles pages qu'il ait écrites, bien que ses dernières œuvres témoignent d'un esprit plus souple et plus étendu.

A son retour à Paris, après son acquittement de Toulouse, Carrel se trouva presque sans moyens d'existence. Il lui fallait désormais concilier la nécessité d'y pourvoir avec les exigences jalouses d'une carrière qui prend l'homme tout entier et ne lui donnesque des ressources précaires et insuffisantes. Cette carrière ne peut d'ailleurs devenir glorieuse qu'à la condition de rester désintéressée, car une plume qui cherche à être lucrative est bien près de devenir t vénale. C'est alors qu'il connut ces obscurs tourments qui semblent une barrière destinée à interdire l'accès de la vie des lettres aux vocations trop complaisantes, et qui la protègent contre des profanations vulgaires. 11 connut ces sacrifices sans témoins qui sont l'expiation des existences placées hors de la voie commune, et la douloureuse initiation d'une chevalerie qui fait plus de martyrs que de triomphateurs. Après diverses tentatives infructueuses pour vaincre sa mauvaise fortune, Carrel dut entrer chez M. Augustin Thierry en qualité de secrétaire. On peut croire qu'il ne s'y résigna pas sans une vive et intime souffrance. Ce qu'un homme éprouve en de telles occasions, il faut le mesurer non pas à sa situation présente, mais à la secrète ambition qu'il porte en luimême. Celait d'ailleurs une sorte de noviciat et d'introduction à la vie littéraire plutôt qu'un assujet-

tissement. L'historien s'efforça d'adoucir par des prévenances de tout genre et par les égards les plus délicats ce que ces fonctions un peu subalternes pouvaient avoir de pénible pour l'amour-propre du jeune officier. M. Thierry achevait alors sa belle Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Carrel travailla sous sa direction avec un grand fruit pour lui-même, mais sans pouvoir jamais s'acclimater. Bien que sa nouvelle situation ne fût à ses yeux que provisoire, il n'en prit son parti qu'avec peine, et en y apportant une réserve extrême. *

Ce fut chez M. Thierry et sous son patronage qu'il fit son début littéraire. Cet essai fut un résumé de l'histoire d'Ecosse, genre d'ouvrage alors à la mode, et qui fut écrit comme pouvait l'être par Carrel un livre commandé par un libraire. C'est un précis substantiel et consciencieux, d'un tissu solide, mais quelque peu terne et inanimé. On voit à son allure contrainte qu'il a été écrit dans la gêne et la captivité. Il ressemble un peu trop à ces mémento qu'on écrit pour coordonner la suite des faits et les fixer dans son esprit en sacrifiant les développements accessoires et ces détails qui sont la vie d'un récit. On peut en dire autant d'un Résumé de l'histoire de la Grèce moderne qui suivit de près son premier ouvrage (1825). Il y a dans ces deux livres un travail méritoire et des qualités fort estimables; mais au point de vue du talent, rien de personnel.

Avant même que cette publication fût achevée, Carrel avait cessé ses fonctions auprès de M. Thierry. Ces deux écrits n'avaient rien qui pût le faire sortir de la foule et ne lui avaient valu qu'un succès d'estime au-

près d'un très-petit nombre de lecteurs. Inquiet et mécontent comme les hommes qui ne se sentent pas à leur place, il cherchait autour de lui un plus digne emploi de sa vie ; il se cherchait surtout lui-même, ignorant encore sa vraie destinée, osant à peine s'avouer une ambition qu'il n'avait pas su justifier à ses propres yeux, Ressayant tour à tour dans les différentes directions qui s'offraient à lui. C'est ici que se place l'époque de sa courte et singulière apparition dans les rangs de l'école saint-simonienne, si toutefois on peut donner ce nom ambitieux au petit groupe d'écrivains qui concourait en 1825 à la rédaction du Producteur. L'école était alors bien loin d'avoir seulement conçu tous les dogmes philosophiques, sociaux, humanitaires et religieux qu'elle devait enfanter plus tard avec une si infatigable fécondité. Elle n'avait nullement songé encore à donner son chef comme le successeur direct de Bouddha, du Christ et de Mahomet. Elle n'avait pour apôtres que quelques écrivains modestes, vivant dans une sage obscurité, se défendait avec grand soin de toute pensée de réalisation immédiate, et se produisait sous la forme d'une doctrine économique plutôt que d'une révélation.

CarreUrouva cette petite église sur son chemin et la traversa en curieux plutôt qu'en disciple. Le Producteur contient de lui quelques articles,» un entre autres où il défend avec beaucoup de chaleur ses amis contre les irrévérencieuses plaisanteries de Henri Beyle. Celui-ci, dont le flair voltairien avait très-finement pressenti les prétentions ultérieures de la secte, s'était égayé dans une brochure aux dépens de son fondateur. Carrel se fâche très-sérieusement contre

cette critique un peu superficielle, mais vive et ailée, et qui par sa légèreté môme échappe à ses étreintes, et il ne lui épargne pas les gros mots. Il prend la massue d'Hercule pour écraser une abeille de l'Attique. C'est un spectacle original. Les formules de ce mysticisme utilitaire qui voulut faire de l'industrie une religion, produisent un effet imprévu sous cette plume si essentiellement guerrière. Carrel a d'ailleurs grand soin de distinguer « celles des opinions de Saint-Simon dont l'application est déjà possible, de celles qu une prévision trop hâtive n'a pu entourer de certitude et dont la réalisation appartient à une époque beaucoup trop éloignée de nous, » distinction qui implique au moins un certain nombre de restrictions mentales. Pour tout dire, il ne voyait alors dans le saint-simonisme qu'une généreuse protestation en faveur des classes productives et du travail méconnu. Il n'y aperçoit rien de plus, il ne paraît pas même soupçonner ce que cette doctrine contenait en germe d'hostile à la liberté, comme toutes les théories qui font de l'État l'ordonnateur suprême d'une arbitraire organisation des forces sociales. Son article renferme une petite apologie des jouissances matérielles, qui est tout à fait dans le goût de ses nouveaux amis. Carrel y répète fort innocemment quelques-unes de leurs maximes favorites, on ne peut plus étonnées de se trouver dans un de ses écrits : « Honte à qui dîne mal par sa faute ! Reconnaissance à celui qui sait augmenter son bien-être en contribuant à celui du grand nombre I » etc. Son talent, pas plus que son caractère, n'eût gagné à rester dans cet ordre de sentiments. Il nous a été donné depuis de reconnaître combien cette réhabilitation delà

chair, cetle apothéose de la richesse, du bien-être, des jouissances, de l'industrie, de toutes les énergies matérielles cachaient de cynique indifférence pour tous les intérêts de Tordre moral. Leçon instructive et mémorable ! les passions auxquelles le saint-simonisme s'adressait ont eu leur jour de triomphe grâce à un courant irrésistible. — Qu'ont-elles fait pour la liberté expirante? Elles ont insulté à son agonie et applaudi à sa défaite. Ce sont précisément elles qui devaient tuer plus tard cette libérale politique que Carrel s'efforça de fonder dans son pays. Le saint-simonisme est la première en date comme la plus séduisante de ces écoles qui, par la prédominance exclusive qu'elles accordèrent aux questions de bien-être, firent un fléau d'un sentiment qui aurait pu être une source d'améliorations, rendirent les classes populaires indifférentes à la liberté et ajournèrent indéfiniment chez nous la consolidation des institutions libres.

Ce passage de Carrel dans le camp saint-simonien ne fut que la courte méprise d'un esprit inexpérimenté, cherchant à s'orienter parmi des chemins mal connus. Indépendamment de ce que le positivisme et le terre à terre de cette propagande avait au fond d'antipathique à ses instincts chevaleresques, il ne possédait ni la servile docilité ni la foi aveugle qui font le sectaire. L'esprit de système n'exercera jamais un empire durable sur une âme douée de quelque étendue et de quelque mouvement. Aux yeux de tout homme ayant des passions et des facultés actives, le monde tel qu'il est, avec ses hasards, ses contrastes et ses calamités, sera toujours incomparablement plus beau et plus enviable que ce inonde fermé de l'utopie où tout

est administré, prévu et réglé comme dans une prison, où l'héroïsme ne consiste plus qu'à produire et à consommer selon certaines règles, la vertu à satisfaire des appétits, la liberté à obéir, l'honneur à pratiquer un règlement, le génie à donner, non pas les fruits naturels d'un esprit puissant, mais ceux qu'on veut bien lui demander après l'avoir préalablement greffé et mis en espalier. Une tête un peu bien faite ne consentira jamais à céder son libre arbitre en échange des plates satisfactions qu'on nous y promet ; elle ne mettra jamais ce triste bien-être en balance avec ce luxe admirable de la nature humaine qui ne fleurit qu'au milieu des combats de la volonté libre.

Parmi les petits travaux de circonstance que Carrel fit insérer vers la même époque dans différents journaux, on remarque encore deux articles sur V Histoire de la Révolution française de M. Thiers, qui furent pupliés par le Constitutionnel, et qui sont une inspiration de l'amitié plutôt que l'œuvre d'une critique clairvoyante et raisonnée. Plus tard il eût été plus imparîtialet il lui eût été plus facile d'être simplement juste envers l'auteur. Les produits probablement fort modestes de ces travaux ne pouvant pas suffire à le préserver de la gêne, il conçut la folle idée de former, avec deux de ses amis, une association pour un commerce de librairie dont sa famille consentit à faire les fonds. Il est inutile de dire qu'il n'était nullement l'homme qu'il fallait pour faire prospérer une telle entreprise et qu'elle eut une issue peu brillante. Cet expédient de sa détresse lui procura néanmoins quelques mois de loisir qu'il mit à profit en écrivant son Histoire de la contre-révolution d'Angleterre.

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Ce pamphlet historique parut dans le cours de Tannée 1827. Carrel se rapprochait de son véritable terrain et commençait à aborder la politique. Tel était, en effet, le véritable esprit de ce nouvel ouvrage, en dépit de son étiquette historique. C'était bien la contrerévolution de France que prétendait interpeller Carrel en redisant les complots et les mécomptes de la contrerévolution anglaise. Tout le monde comprit le défi jeté à la Restauration par ce hardi parallèle dont un seul terme était mis en lumière, mais qui s'achevait de luimême dans la pensée des lecteurs. Le rétablissement des Bourbons présentait avec celui des Stuarts des points si frappants de ressemblance, la principale question en litige depuis 1815, à savoir, le dilemme de la charte octroyée ou de la charte subie, offrait tant d'analogie avec la prétention persistante de la royauté anglaise à se mettre au-dessus de la constitution, la politique aveugle de Jacques II était si minutieusement copiée par Charles X, que lorsque l'auteur arrivait au dénoûment final qui fut le châtiment de tant d'imprévoyance, sa conclusion s'imposait à l'esprit comme une prophétie, et chacun nommait tout haut le nouveau prince d'Orange. Tout cela était dit froidement, sans déclamation, sans colère, avec un calme menaçant, avec l'affirmation de la certitude. Les événements se déroulaient dans un ordre uniforme, en suivant une marche lente, mais avec l'enchaînement d'un fait inévitable. L'avertissement fut entendu de tous, excepté de ceux à qui il s'adressait. Carrel n'éprouvait, quant à lui, aucun doute sur l'issue de l'aventure tentée par Charles X. Il ne put, on le conçoit, s'expliquer formellement sur ce point en raison même du genre adopté dans son

livre, mais il le donna à entendre fort clairement, à quelque temps de là, à propos d'une histoire de la Restauration que venait de publier M. de Lacretelle. Il reprochait à Fauteur sa tentative elle-même. C'était, selon lui, \ouloir écrire l'histoire d un fait encore inachevé dont le sens ne serait fixé que plus tard. Il fallait attendre, pour traiter ce sujet, que la Restauration eût reçu son dénoûment naturel, c'est-à-dire, en bon français, ne l'entreprendre qu'après sa chute définitive : « M. de Lacretelle s'est trompé, disait -il, suivant nous, en croyant déjà pouvoir faire l'histoire du gouvernement de la Restauration. Le sujet sera beau, mais seulement quand le temps l'aura complété, quand une lutte décisive l'aura revêtu de ces grandes et instructives moralités qui n'entrentdans une infinité d'esprits que par l'impression du bon ou du mauvais succès. » Peut-être le prophète ne pensait-il pas lui-même dire si vrai. Les moralités se font parfois si longtemps attendre dans Tordre des faits, que c'est un devoir pour l'histoire de devancer dans celui des idées leur justice trop lente. Plus d'une fois même elle a suppléé à l'absence du châtiment. Carrel lui-même n'avait-il pas devancé une punition à son gré trop tardive lorsque avait écrit son récit anticipé de la peine réservée aux Bourbons déguisés sous le nom de Stuarts? Cette histoire était un acte politique éminemment actuel en ce qu'il posait nettement la question entre la légitimité d'une part et les droits de la nation de l'autre. La Restauration entière n'est au fond qu'une lutte entre ces deux théories de la souveraineté. Tous les débats sérieux du temps partent de là ou viennent y aboutir. Cette lutte n'aurait été que la plus vaine et la plus

chimérique des contestations, et les ardentes passions qu'elle mit enjeu ne seraient que ridicules, si sous ces deux idées abstraites ne s'étaient cachées, dès le principe, d'un côté l'arrière-pensée de reprendre ce qu'on prétendait n'avoir fait qu'octroyer, et de l'autre la ferme et légitime volonté de consolider ce qu'on avait si péniblement acquis et d'en développer toutes les conséquences. Carrel trancha le débat dans le sens de la cause libérale et découvrit hardiment à tous les yeux le point redouté où les coups devaient porter désormais.Néanmoins son ouvrage n'obtint pas tout le succès qu'il méritait, La faute en était un peu au cadre même qu'il avait choisi. Cette attaque par voie d'allusion, cette marche oblique et détournée n'allait pas à son tempérament polémique, fait pour affronter l'ennemi de face et à découvert. Il en résulte une certaine obscurité dans le style, qui est tendu à force d'être concentré.

Ce fut son dernier tâtonnement. Les deux articles sur la guerre d'Espagne qui suivirent de près Y Histoire de la contre-révolution d'Angleterre (1828) nous le montrent arrivé, sinon à la complète et définitive expression de son talent, du moins à la pleine possession de ses ressources comme écrivain, et, ce qui n'est pas d'une moindre importance, à cette révélation intime de ses propres forces sans laquelle l'esprit le plus heureusement doué manque également de suite et de décision. Des aptitudes qui s'ignorent elles-mêmes perdent la moitié de leur puissance. Tous ceux qui lurent cette célèbre étude furent extrêmement frappés, non, comme il arrive d'ordinaire, de telle ou telle qualité saillante, ou d'un effet habilement calculé pour

éveiller l'attention par quelque explosion imprévue, mais de la personnalité même qui s'annonçait dans ces pages d'une sévère beauté. On «'y sentait en présence d'un homme. Elles n'avaient rien pour attirer les regards, elles ne se prêtaient à aucun grand éclat de passion, à aucun de ces développements oratoires où Ton attend d'avance l'écrivain ; mais la hauteur et la sûreté des vues, la mâle allure du style, l'énergie contenue des sentiments donnaient l'idée d'un ensemble de qualités bien supérieures à celles qui font un littérateur même distingué. Carrel laissait paraître, pour la première fois, dans ses écrits cette flamme intérieure qu'il y avait en lui.

C'était un jugement ferme et recueilli sur des événements qu'il avait vus de près, sur une cause à laquelle il s'était dévoué et dont il connaissait à fond les illusions et les malheurs, sur un pays où son jeune enthousiasme était venu se heurter contre la force des choses. Il n'avait ici qu'à" laisser parler ses propres impressions, et aucun intermédiaire étranger ne venait se placer entre son sujet et lui. Cette large et rapide esquisse embrassait l'ensemble des vicissitudes politiques de l'Espagne depuis le commencement du siècle. Après avoir jugé brièvement l'insurrection de 1808 contre les Français et la révolution faite par les cortès contre Ferdinand VII en 1820, il disait les projets d'intervention conçus parla Restauration dans un intérêt dynastique, ses menaces accueillies d'abord par l'incrédulité; il rappelait l'injustifiable inertie des chefs révolutionnaires en présence de l'invasion,. leur sécurité aveugle, leur folle confiance dans les secours aimés du libéralisme européen, l'attitude passive de

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Tannée française, composée en grande partie d'anciens soldats de Bonaparte, sa résignation devant le mot d ordre qui la transformait en armée de la Foi, enfin Tinévitable dénouaient de cette guerre impolitique dont le résultat ne devait justifier ni les espérances ni les alarmes dont elle a été l'objet.

Tous les traits de ce tableau d'une énergique concision sont dessinés avec une rare vigueur, sans complaisance pour aucun parti, sans ménagement pour aucune faute. Carrel y rendait justice même à la Restauration, dont les vues étaient appréciées avec une dédaigneuse impartialité. Dans les dernières pages de cet écrit il faisait en peu de mots un retour sur les événements auxquels il avait personnellement pris part, et y jugeait ses illusions d'alors avec une sévérité stoïque. Un passage mérite d'être cité en entier. Il y parlait d'abord de cette poignée de Français qui, sous les ordres du colonel Fabvier, « vinrent sur la Bidassoa y agiter inutilement aux yeux de nos soldats des couleurs oubliées, et qui, avant d'enterrer le drapeau qui trompait leurs espérances, crurent lui devoir cet honneur d'être encore une fois mitraillés sous lui ; » puis, ar* rivant aux vicissitudes de la légion libérale étrangère dont il avait fait partie, il ajoutait ;

« Les passions qui ont fait la guerre d'Espagne sont maintenant assez effacées pour qu'on puisse se promettre d'inspirer quelque intérêt en montrant, au milieu des montagnes de la Catalogne, sous l'ancien uniforme français, des soldats de toutes les nations ralliés à l'ascendant d'un grand caractère, marchant où il les menait, Souffrant et se battant sans espoir d'être loués ni de rien changer, quoi qu'ils fissent* à

l'état désespéré de leur cause, n'ayant d'autre perspective qu'une fin misérable au milieu d'un pays soulevé contre eux, où la mort des esplanades s'ils échappaient à celle du champ de bataille. Telle fut pendant de longs jours la situation de ceux qui, partis de Barcelone peu de temps avant la capitulation de cette place, allèrent succomber avec Pachiarotti devant Figuières, après deuxjours d'un combat dont l'acharnement prouva trop que c'étaient des Français qui combattaient de part et d'autre. Ce combat, qui devait finir par l'extermination du dernier de ceux qui, au milieu de l'Europe de 1823, avaient osé mettre la flamme tricolore au bout de leurs lances et rattacher à leur shako la cocarde de Fleur us et de Zurich, le général de Damas l'arrêta par une parole qu'il était noble à lui d'offrir et que nul autre que lui dans l'armée n'était à même de faire respecter. Ce n'est rien que la destinée de quelques hommes dans de tels événements; mais combien d'autres événements il avait fallu pour que ces hommes de toutes les parties de l'Europe se rencontrassent anciens soldats du même capitaine, venus dans un pays qu'ils ne connaissaient pas défendre une cause qui se trouvait être la leur! A ce titre la légion de Pachiarotti méritait qu'on dît un mot de son existence. Les choses, dans leurs continuelles et fatales transfor-. mations, n'entraînent point avec elles toutes les intelligences, elles ne domptent point tous les caractères avec une égale facilité, elles ne prennent pas même soin de tous les intérêts ; c'est ce qu'il faut comprendre, et pardonner quelque chose aux protestations qui s'élèvent en faveur du passé. Qua\id une époque est finie, le moule est brisé, et il suffit à la Providence

qu'il ne se puisse refaire ; mais des débris restés à terre, il en est quelquefois de beaux à contempler. »

Des travaux de ce genre étaient une excellente préparation à la vie politique, qui exige avant tout des vues nettes et arrêtées sur les événements contemporains. Parmi ces premiers écrits de Carrel, il faut citer encore sa notice sur Paul-Louis Courier, étude élégante et solide, le plus connu peut-être de tous les morceaux qu'il a laissés, mais non pas celui qui mérite le plus de l'être. Il y avait entre Carrel et Paul-Louis des rapports de destinée remarquables, l'un et l'autre ayant commencé leur carrière dans l'armée pour l'achever dans les lettres, au service d'une même cause, et l'un et l'autre étant réservés à une fin tragique et prématurée. Cette analogie dont les traits principaux ne pouvaient échapper au peintre, était faite pour l'attirer vers son modèle, mais leurs qualités se repoussaient comme leurs défauts. Le caractère quelque peu sournois et trèsmédiocrement sympathique de Courier n'avait rien de commun avec l'âme ouverte et généreuse de Carrel, et leur talent ne différait pas moins que leur humeur. Les œuvres de Courier, si exquises et si parfaites dans leur cadre restreint, révèlent un artiste plus accompli; mais celles de Carrel, qui se ressentent un peu trop parfois des négligences de l'improvisation, annoncent une intelligence biéh autrement riche et puissante. Chez l'un, l'ironie trop continue devient monotone et tourne à l'acide; l'autre, moins habile à manier cette arme aiguë qui, dans ses. mains, reste toujours courtoise, possède à un degré supérieur les grandes parlies de l'éloquence. L'art étudié de Courier arrive à toute la perfection dont il est susceptible, il se satisfait

lui-même, il ne peut rien au delà; celui de Carrel, moins achevé, mais plus spontané, plus abondant, plus varié, semble le ton naturel de son âme et fait espérer plus encore qu'il ne donne parce qu'on le sent capable de s'appliquer à un ordre d'idées tout différent. La libéralité avec laquelle il se prodigue forme un contraste non moins complet avec la laborieuse parcimonie de Courier. Pour tout dire, on sent dans Courier un rare écrivain et dans Carrel un homme supérieur.

L'opposition n'est pas moins grande entre leur conduite et leurs goûts. Courier s'est beaucoup égayé aux dépens des héros. Outre les raisons qu'il allègue contre eux, et qui sont si plaisamment tournées, il y a celles qu'il ne dit pas. Bien qu'il eût fait ses preuves en plus d'une rencontre, sa conduite en deux ou trois affaires, principalement à l'ile Lobau, ne fut pas des plus brillantes, soit dégoût, soit fatigue. Elle faillit même lui attirer des désagréments plus sérieux que celui de manquer d'avancement, lorsque tous ses anciens camarades parvenaient aux grades supérieurs de l'armée. Carrel, dans sa notice, a grand soin de glisser sur ces épisodes scabreux, et s'efforce de tourner en plaisanterie la mauvaise humeur de Paul-Louis contre la gloire militaire ; mais on sent bien qu'au fond il juge sévèrement le décousu par trop excentrique de sa vie de soldat. C'est ici le lieu d'avouer queldtfrrel conserva toujours un grand faible pour sa première profession, peut-être parce qu'il ne fit guère que la traverser en volontaire plutôt qu'en homme du métier. Il est certain qu'il y eût excellé dans les conditions dont Courier ne sut rien faire. Il considérait l'art de la guerre comme celui qui offrait, après l'art de gouverner, le

plus noble exercice des facultés de Y homme, et il s'occupait avec une prédilection particulière de toutes les questions qui s'y rattachent.' La guerre était à ses yeux un fait inévitable, vu l'imperfection de la nature humaine, et même une extrémité, jusqu'à un certain point salutaire, en raison des qualités énergiques qu'elle développe chez les hommes.

« Ceux qui ont rêvé la paix perpétuelle ne connaissaient ni l'homme, ni sa destinée ici-bas. L'univers est une vaste action, l'homme est né pour agir. Qu'il soit ou non destiné au bonheur, il est certain du moins que jamais la vie ne lui est plus supportable que lorsqu'il agit fortement : alors il s'oublie, il est entraîné, et cesse de se servir de son esprit pour douter, blasphémer, se corrompre et mal faire. Une société en paix perpétuelle tomberait en pourriture : voyez la France du dix-huitième siècle I II faut sans doute qu'une guerre soit juste, mais appuyée sur la justice et succédant à de longs intervalles de paix, elle retrempe les mœurs et le caractère des nations. »

Ce jugement affirmatif et un peu tranchant est extrait d'une appréciation des Mémoires militaires du maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Le problème est sabré plutôt que résolu. Voilà Carrel bien loin de son rêve saint-simonien; mais c'est ici qu'il parle vraiment selon son cœur. Au reste, ses idées devaient encore se modifiera cet égard; mais, quelle que soit l'opinion qu'on s'en fasse, on reconnaîtra qu'elles n'ont rien de vulgaire et qu'elles s'inspirent d'une philosophie plus haute et d'une vue plus pénétrante que la plupart des déclamations philanthropiques des apôtres de la pacification universelle. La question est, en effet beau-

coup plus compliquée qu'on ne l'imagine d'ordinaire. lia guerre est un mal, mais un mal relatif. Elle est la manifestation désordonnée de passions, d'instincts pour la plupart bons et légitimes en eux-mêmes; il faut donc prendre garde, en supprimant la guerre, de ne pas atteindre des qualités dont l'expression est déréglée, mais dont la source est féconde et généreuse, car le remède serait alors pire que le mal. Il faut songer à préserver des vertus qui sans elle auraient péri faute d'exercice. Ce problème a un côté plus grave encore : la suppression de la guerre compromet l'existence d'un élément nécessaire à la vie de l'humanité, et contre lequel conspire incessamment la marche actuelle de la civilisation, je veux parler de la variété qui existe dans le caractère et le génie des différentes races. Cette précieuse diversité est sans doute assez indifférente aux millions d'hommes qui soupirent aujourd'hui après les mœurs des castors; cependant faites-la disparaître, et vous aurez bientôt une tyrannie plus lourde que celle qui pesa sur le monde romain et sur la Chine. Il n'est nullement prouvé jusqu'ici que la guerre ne soit pas la sauvegarde et la condition nécessaire de cette variété ; en tout cas, il est certain qu'elle â grandement contribué à la maintenir. Or les moyens qui sont d'ordinaire proposés pour supprimer l'une, atteindraient irréparablement l'autre. L'unité qu'on invoque comme la fin de la guerre serait aussi la fin de toutes les forces vives de l'esprit humain. L'uniformité des lois et des mœurs qui semble à quelques-uns devoir inaugurer le règne de l'âge d'or, serait mortelle à la liberté, à la vertu, au génie. La guerre est un bienfait auprès de la tor-

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peur et de l'affadissement qui atteignent les races énervées au sein d'un empire immobile. Peut-être les hommes sont-ils destinés à découvrir un jour que ce fléau destructeur était en réalité un précieux agent de conservation, que ce terrible ouvrier de la mort était un des plus brillants messagers de la vie. Peutêtre Thumanité languissante, vieillie, prise dans le réseau dune civilisation unitaire, accablée sous le poids de l'universelle apathie, hors d'état de soulever le joug qu'elle aura forgé de ses mains, sera-t-elle réduite à regretter l'ère des guerres comme, une époque de jeunesse et de virilité ; peut-être déplorera-t-elle un jour les tentations qui l'auront fait tomber dans ce piège doré du repos et de Tordre à tout prix ; peutêtre maudira-t-elle trop tard cette paix tant désirée qui n'aura été pour elle que la paix des tombeaux. — Mais, malgré toutes ces raisons de ne pas trancher avec un optimisme présomptueux et crédule des questions si délicates, on doit ici à l'esprit humain de ne pas désespérer de son génie et de ses destinées. On peut avoir confiance en son, étoile. Sans doute, cette unité qui paraît la première condition de la pacification universelle a donné, de nos jours, des fruits empoisonnés qui ne sont pas de nature à faire désirer qu'elle soit jamais étendue au monde entier, même au prix de Pextinction de la guerre; mais il n'est pas démontré que la difficulté ne puisse être résolue que par l'unité, et même en admettant qu'elle le soit, dans une certaine mesure, par ce principe, celui-ci n'est-il pas susceptible d'applications nouvelles, et le système des garanties ne reste-t-il pas toujours réalisable entre les nations comme entre les individus?

Au reste, la question ne peut être qu'indiquée ici. En acceptant l'hypothèse d'une suppression de la guerre entre nations par les mêmes moyens qui Font supprimée entre provinces au sein de chaque État, on s'aperçoit qu'on n'aura guère fait que déplacer la difficulté, tant qu'on n'aura pas réussi à prévenir ces guerres intérieures qu'on nomme révolutions. Les inconvénients au prix desquels les peuples ont obtenu cette pacification locale et partielle ne sauraient non plus donner une juste idée de ceux qu'elle entraînerait si elle s'étendait au monde entier. Ceux sur qui pèse, de notre temps, la dure et aveugle domination * des intérêts, savent jusqu'où peut aller leur brutalité; que serait-elle donc le jour où, au lieu de parler au nom d'une nation, elle parlerait au nom de l'humanité? La raison d'État nous foule et nous écrase; que ferait-elle lorsque ses forces seraient centuplées? Le salut public est une tyrannie qui se croit tout permis, que ne prétendrait-il pas lorsqu'il se dirait le salut du genre humain, et que sur aucun point du globe il n'y aurait de refuge contre lui? Si la solution de ce problème n'est pas la plus décevante des chimères, elle se trouve, non dans le sacrifice des individualités nationales, mais dans leur commune sauvegarde.

Je ne donnerais des aptitudes de Carrel qu'une idée fort incomplète si, avant de passer à l'examen du rôle politique qui allait commencer pour lui avec la fondation du National, je ne disais un mot des rares excur- sions qu'il fit dans le domaine de la spéculation exclusivement philosophique ou littéraire. On lui a refusé, je ne l'ignore pas, ce genre de compétence, moins en rapport apparemment avec ses qualités solides que la

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juridiction des choses politiques. De notre temps, les qualités qui sont le signe de la force font presque absolument défaut aux ouvrages de l'esprit, à quelque ordre d'idées qu'ils appartiennent, et Ton s'en venge en prisant par-dessus tout la souplesse, la subtilité, la complication, la fantaisie, les nuances et tous les raffinements qui sont la triste et facile consolation des époques de décadence. D'une infirmité érigée en théorie on fait une révolution littéraire qui consiste à proclamer la supériorité de l'accessoire sur le principal. Il ne déplaît pas aux habiletés impuissantes de présenter la force comme la marque des esprits immobiles et peu étendus, et de donner à entendre qu'elles prennent leur revanche par des mérites plus rares, quoique moins éclatants. Les esprits qui ont ce don si précieux, le seul et véritable signe de la royauté intellectuelle, sont accusés de manquer de compréhension et de largeur parce qu'ils 'ont des vues arrêtées, d'impartialité parce qu'ils montrent de la décision, de finesse parce qu'ils dédaignent les minuties, de variété parce qu'ils ont des facultés dominantes et suivent une direction unique. Il suffit de connaître les grands maîtres pour s'assurer combien ces accusations sont peu fondées. Si la finesse et les artifices qui l'accompagnent brillent moins chez eux que d'autres mérites, c'est qu'ils relèguent à leur place des qualités qui par elles-mêmes sont secondaires. A quoi bon les détours quand on peut marcher en ligne directe? À quoi bon le demi-jour quand on possède la lumière, les coups d'épingle quand on peut donner des coups d epée, et les interprétations quand on a la pleine lucidité? La pénétration du génie voit plus loin que la

152 PORTRAITS El ÉTUDES POLITIQUES.

finesse, et elle peut se passer de la loupe que celle-ci promène laborieusement sur les objets qu'elle analyse. Cette digression est, toute proportion gardée, applicable jusqu'à un certain point à Carrel, et à ceux qui lui ont dénié la souplesse et retendue de l'esprit. L'unité de la direction intellectuelle qu'il a suivie a pu faire illusion sur ce point, et une certaine tension de style, qui était chez lui non le résultat de l'effort, car il possédait une facilité de travail à peine croyable, mais l'acte de présence d'une volonté toujours en éveil, a contribué à accréditer cette fausse idée ; mais elle ne saurait prévaloir contre des œuvres qui attestent l'intelligence la plus flexible et la plus variée. 11 y a de lui tel fragment de critique littéraire qui prouve surabondamment que si son goût l'eût porté vers ce genre spécial, il n'y eût point été inférieur à ce qu'il a été comme publiciste. Qui refuserait aujourd'hui de rendre* hommage à la justesse de ses réserves contre les écarts et les folies sans nombre que le romantisme mêla aux légitimes tendances dont il a été l'expression? Qui ne reconnaîtrait la vérité de ces fines et mordantes ironies, en présence des convulsions burlesques auxquelles se livre caiffe littérature expirante au moment d'exhaler tout le vent dont elle est gonflée? Pourquoi faut-il que des prévisions si sages aient été si peu écoutées, et qu'on n'en comprenne le sens que lorsque la prophétie est réalisée et le mal irrémédiable? On commence seulement à se douter que de nouvelles combinaisons de mots, de bizarres entassements d'images, des rimes sonores et bruyantes, des contrastes forcés, des couleurs criantes, des métaphores outrées, des hyperboles qui hurlent

pour se faire entendre, et tous les jeux prétentieusement puérils d'une forme vide et boursouflée ne remplacent ni la justesse des pensées, ni l'harmonie des proportions, ni la vérité des caractères, ni l'entente " des passions, ni la force et la logique des situations, ni le bon sens, ni le goût, ni enfin aucune de ces qualités qui, dans tous les temps, ont été inséparables du grand art. Or, c'est là ce que Carrel rappelait, il y a trente ans, à ceux qui croyaient affranchir la littérature parce qu'ils la conviaient à un carnaval perpétuel. Le morceau le plus éloquent peut-être qui soit sorti de sa plume est encore plus étranger à ses préoccupations habituelles, et ferait honneur aux moralistes qui ont le plus profondément sondé les abîmes du cœur de l'homme. C'est une sorte de méditation philosophique sur le suicide, d'une admirable élévation de style et de pensée. Un ami de Carrel, Sautelet, jeune homme doué des qualités les plus attachantes, connu et aimé de tout ce qui s'occupait alors de littérature, avait volontairement mis fin à une existence qui lui était à charge, après d'inutiles efforts pour surmonter des chagrins intimes. Avec cette simple donnée, interprétée par une saisissante intuition, Carrel a tracé du suicide l'analyse la plus émouvante qui ait jamais été écrite. Après nous avoir fait assister aux délibérations et aux angoisses qui amènent d'ordinaire cette résolution désespérée, après avoir décrit avec une précision froide et cruelle les funèbres apprêts, la détresse, le farouche isolement de la mort volontaire, il nous met tout à coup face à face avec cet infortuné qui s'est jugé et condamné lui-même à mort, et qui est là immobile, seul chargé d'exécuter la sentence, hésitant, ajour-

nant pendant que son cœur demande grâce une dernière fois et que tout son être se révolte contre l'atrocité de la tâche. Il nous conduit ainsi à travers les palpitations de cette agonie jusqu'à l'instant suprême où la main crispée saisit l'arme pendant que l'esprit éperdu mesure l'abîme en frémissant... On recule d'épouvante. La leçon est poignante, sans être nulle part formulée. A l'horreur succède alors l'attendrissement pour ces âmes malheureuses que tous les biens de la vie n'ont pas réussi à réconcilier avec leur destinée, et une inspiration vraiment humaine de pitié, d'indulgence et de justice se substitue comme conclusion à la condamnation sèche et dure d'une philosophie sans entrailles.

L'impression que laissent ces belles pages est profonde et cependant ne ressemble en rien à celle qu'on ressent à la lecture des éloquents morceaux que ce sujet a inspirés. Cette impression si forte tient tout à la fois à la réalité extraordinaire du tableau, à l'absence de toute déclamation et au silence que garde l'écrivain relativement à la vie future, qui occupe d'ordinaire une si grande place dans ces dissertations. On sent que ce n'est pas un rhéteur qui parle, mais un homme qui a plus d'une fois côtoyé le précipice. Il a supprimé avec intention toutes les perspectives réelles ou imaginaires qui pourraient diminuer l'horreur de cette nuit impénétrable qu'on ' aperçoit par delà le tombeau, et l'effet est d'autant plus puissant qu'on voit le suicide se précipiter, non au-devant d'une vie nouvelle, mais dans des ténèbres dont aucune lueur n'éclaire la profondeur muette.

C'est au commencement de janvier 1830 que parurent les premiers numéros du National. Carrel avait le premier conçu la pensée et le plan de ce journal, qui devait garder une si vive empreinte de sa personnalité. Jamais l'âme d'un homme ne s'est à ce point incarnée dans une œuvre collective. Le National, jusqu'en 1836, c'est Carrel lui-même, et bien qu'il ait un peu dévié plus tard de sa direction première, il a toujours conservé quelque chose de cette origine. Longtemps après on le reconnaissait encore à un acgent tout particulier, à je ne sais quoi de fier, de décidé, de généreux qui faisait contraste avec la pacifique allure des feuilles bourgeoises : c'était la tradition de Carrel.

Il communiqua son projet à ses deux amis, MM.Thiers et Mignet, qui l'aidèrent à le .réaliser et partagèrent avec lui les fonctions de rédacteur en chef. Il fut convenu qu'elles seraient exercées par chacun d'eux à tour de rôle et pour un an. Le nouveau journal n'avait nullement en vue la propagation des doctrines plus ou moins radicales qui avaient jusque-là servi de texte aux conspirations, et encore moins celle des principes qui devaient plus tard inspirer sa polémique contre le gouvernement de juillet. Il ne s'écartait en rien de la thèse politique soutenue en ce moment par les autres organes de l'opposition libérale. 11 ne s'en distinguait que par un penchant plus marqué pour l'action. Comme eux il invoquait la Charte et ses garanties, mais avec un accent agressif, pressant, résolu qui lui donnait un

caraclère à part et montrait la volonté de maintenir à tout prix la légalité existante. Au bout de chacun de ses articles il laissait entrevoir l'expulsion des Bourbons comme le seul moyen de rendre au pays la sécurité, et il accoutumait peu à peu les esprits à cette idée.

Ce programme relativement si modéré dit assez quel changement de tactique s'était opéré au sein du parti libéral et chez les ennemis les plus décidés de la Restauration. En présence de la triste issue des tentatives révolutionnaires, de la répugnance de la nation à se lancer dans les aventures, de la tendance de plus en plus manifeste de la royauté à en appeler aux coups d'État, on avait délaissé les complots pour une conspiration d'un nouveau genre, qui avait l'inestimable avantage de pouvoir dire tout haut son mot d'ordre, ses moyens, son but : la conspiration de la légalité. A quoi bon tenter en secret ce qu'on pouvait désormais entreprendre au grand jour? Par le plus étrange renversement des rôles, c'était la monarchie qui maintenant méditait la ruine des institutions. C'était elle qui alarmait les intérêts. Elle abandonnait Tordre légal, cette admirable position fortifiée d'où elle avait pu si longtemps braver ses ennemis, elle descendait à son tour dans l'ombre des sociétés secrètes, elle instituait un carbonarisme monarchique et religieux. Le complot était sur le trône, les conspirateurs de 1821 se firent les défenseurs de la légalité abandonnée. Ils se retranchèrent dans la Charte devenue factieuse. Ils réduisirent toutes leurs anciennes prétentions à la stricte conservation des droits acquis et gagnèrent à cette

simplification une force de résistance qui devait leur donner la victoire.

Ainsi la célèbre équivoque que les conseillers du roi Louis XYIII avaient cachée dans le préambule de la Charte comme le grand en cas de la royauté, allait devenir Técueil où la monarchie devait se perdre. Si la Charte avait été octroyée, elle était révocable et perfectible au gré du pouvoir royal. Ce qu'on avait prêté, on pouvait le reprendre; cela allait de soi. Dans cette formule, Louis XVIII n'avait vu qu'un hommage rendu à l'antique fiction du droit héréditaire. Charles X la prit au sérieux, il en déduisit impassiblement toutes les conséquences pratiques, il l'interpréta avec la consciencieuse et rigide minutie de son esprit étroit. Nul doute que, si au lieu du vague de cette clause et de l'article 14, il eût trouvé dans la Charte des stipulations claires et positives en faveur du droit national, il ne se fût résigné strictement à son rôle constitutionnel, mais l'imprévoyance et la faiblesse des hommes qui s'étaient opposés en 1814 à ce que la Charte eût le caractère d'un pacte entre la nation et la couronne devaient porter leurs fruits.

Tant que Louis XVIII avait vécu, des intérêts considérables représentant les éléments de stabilité qui existaient au sein de la nation, s'étaient interposés entre les deux partis qu'on avait vus aux prises dès le lendemain de la Restauration. Sous le ministère Decazes ces intérêts, quoique passablement divergents et contradictoires, eurent leur jour d'éclat et de triomphe. Comme toutes les forces qui arrivent au gouvernement des sociétés, ils aspirèrent à se transformer en principes. Ils eurent un corps de doctrines. M. Royer-

itft PORTRAITS ET ÉTUDES POLITIQUES.

Collard fut leur théoricien. Une école naquit, plus imposante que solide, qui s efforça de fondre leurs incompatibilités dans un amalgame singulier de libéralisme et de droit divin. Avec le concours de Louis XVIH, les doctrinaires réussirent à maintenir l'équilibre entre ces principes ennemis. Mais lorsque la conspiration monarchique prit possession du trône avec Charles X, leurs tempéraments et leurs compromis apparurent dans toute leur impuissance, et leur rêve de conciliation s'évanouit. Une seule ressource leur restait : s'emparer du ministère au moyen de la majorité parlementaire et gouverner malgré 1* roi. C'était renoncer à toutes leurs anciennes théories sur les droits et l'indépendance de la couronne ; mais ces théories, n'ayant été conçues qu'en vue d'une situation spéciale, devaient tout naturellement se modifier avec elle. On vit donc M. Royer-Collard réfaire de toutes pièces son système sur la responsabilité ministérielle et répéter, à la suite de M. Thiers, que le roi règne et ne gouverne pas.

Que cette maxime fût conforme à l'esprit du gouvernement constitutionnel, on n'en saurait douter. L'influence des Chambres sur le ministère est l'âme môme de ce gouvernement, et la Charte lavait implicitement consacrée par toutes les prérogatives qu'elle avait attribuées au pouvoir parlementaire. La Chambre ayant tous les moyens de rendre au ministère l'existence même impossible, on devait à plus forte raison lui reconnaître le droit d'influer sur sa direction politique. La royauté était d'ailleurs suffisamment protégée contre tout empiétement par la faculté de dissolution qui lui permettait de prendre la nation pour juge

ARMAND CARREU 459

en cas de conflit Mais, ce pouvoir des Chambres n'étant nulle part expressément stipulé, et le droit du roi à choisir des ministres étant au contraire énoncé d'une façon absolue, Charles X entendait conserver les siens malgré les Chambres, malgré l'opinion, malgré la nation elle-même, qu'on rappellerait au besoin à la raison par un changement de la loi électorale.

La question ne pouvait rester longtemps à l'état de discussion abstraite. Les élections de 1827 la posèrent sous la forme pratique par l'envoi d une majorité libérale dont la simple apparition renversa le ministère Villèle. Le roi n'avait pas encore pris son parti, et subit l'administration de M. deMartignac comme un dernier essai de conciliation. Mais ce ministère, plein de bonnes intentions envers tout le monde, n'avait de quoi contenter personne. Il était condamné par situation aux demi-mesures» Mal soutenu par une majorité qu'il ne satisfaisait qu'à moitié, mal vu par un roi auquel il ne rappelait qu'une humiliation, il tomba bientôt et fut remplacé par le ministère Polignac.

Ici personne ne douta plus. C'était le coup d'État qui s'annonçait. Cependant le nouveau ministère n'agit pas aussi promptement qu'on s'y attendait. Il apporta dans ses préparatifs une lenteur calculée, faisant toutefois proclamer hautement par ses amis ce qu'il nommait sa mission providentielle. Ce fut pour les adversaires de la Restauration une bonne fortune inespérée. Ils démasquèrent à tous les yeux ce pouvoir qui, de lui-même, se mettait hors la loi. Ils avaient appris à connaître à leurs dépens ce qu'il y a de force dans la défense de la légalité. Cette force est encore bien plus précieuse pour une opposition qui sait s'en

, emparer à propos que pour un gouvernement que son rôle naturel condamne à s'en couvrir sans cesse et par là même à l'user.

C'est ce que le National sut comprendre alors mieux que tout autre organe de la presse. On le vit s'éprendre pour la Charte d'un zèle soudain, édifiant, dévorant. Ses articles en furent pendant six mois le commentaire assidu. Ils forment un véritable cours de droit constitutionnel. Il en prêche le respect, il en interprète les textes avec la componction, l'ardeur pieuse et toutes les momeries que déploient les dévots envers les Écritures. M. Thiers fut le petit saint de celte croisade. Il avait alors au National le principal rôle, ayant été chargé de la direction pour la première année. Il déploya dans cette guerre de plume une verve et une agilité merveilleuses. « Nous les enfermerons dans la Charte comme dans la tour d'Ugolin, » disait-il. Et il tint parole.

Pendant toute cette première période, Carrel fut relégué au second plan par ses collaborateurs et confiné dans les questions d'un intérêt moins pressant, mais il n'en prit pas moins une part active à cette lutte et y dessina nettement ses opinions. Sans prendre à la lettre des déclarations de principe inspirées par une tactique de parti, on peut s'assurer qu'elles n'étaient pas loin d'exprimer sa véritable pensée, et que la Charte était à ses yeux, non pas une œuvre parfaite, mais une constitution qui suffisait aux garanties les plus essentielles de la liberté. Il la considérait comme un traité de paix acceptable entre la révolution française et ce qui survivait des éléments de l'ancienne société. Ces deux causes n'ayant pu s'annihiler l'une

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l'autre, la nécessité avait imposé une transaction qui leur permit de vivre ensemble, et la Charte avait été ce pacte. Elle n'avait donc pas donné à la France ses droits, elle les avait reconnus. « Elle n'avait pas plus octroyé à la nation sa faculté d'être libre qu'on n'octroie à la terre sa forme sphérique. » Ce point de vue est développé avec beaucoup de force dans un article du 18 février 1850 sur la Charte et la souveraineté du peuple. Carrel y repousse ensuite les théories absolues du Contrat social, et il y marque, en finissant, la différence qui existe entre la souveraineté et la liberté, distinction lumineuse et capitale, si mal comprise en France et qu'il devait lui-même trop oublier plus tard. La plupart des calamités de la révolution française, de même que les déceptions politiques de notre temps, sont nées de la confusion qu'on a établie entre ces deux principes, à l'exemple de l'antiquité, où ils avaient une signification toute différente.

« Quel besoin a le peuple d'être souverain? disait Carrel, il se moque d'être ou non la source des pouvoirs politiques, pourvu qu'il soit représenté, qu'il vote l'impôt, qu'il ait la liberté individuelle, la presse, » etc. C'est ce que Benjamin Constant avait établi avant lui avec une force incomparable. En France, la démocratie s'est presque exclusivement passionnée pour la souveraineté, idée plus simple et plus accessible à l'esprit populaire que celle des garanties. Pourvu que le peuple ait le droit de vote, peu nous importe que l'expression de ce vote soit le despotisme. Nos élus nous prennent toutes nos libertés, mais ils nous appellent le peuple souverain, et cela nous console de tout. On conçoit une telle illusion

chez les petites républiques de l'antiquité. Lorsque la république ne comprenait que deux ou trois mille citoyens votants, chaque citoyen sentait distinctement sa part de pouvoir, d'action, de volonté dans les affaires, et l'exercice de ce pouvoir avait de quoi faire illusion si la loi était tyrannique. Mais lorsque cette part d'influence sur les affaires publiques se réduit comme chez nous h un dix-millionième, n'est-ce pas une duperie insigne que celle qui consiste à sacrifier sa liberté à ce pouvoir dérisoire, à un dix-millionième de tyrannie? La liberté est un droit éternel, elle est la substance même de la vie ; la souveraineté n'est qu'une faculté toute relative et susceptible de modifications infinies, elle reste pour la plupart des hommes à l'état de fiction. L'idéal serait sans doute de les posséder toutes deux, mais subordonner la première à la seconde, accepter comme une compensation suffisante de la perte de sa liberté celte participation lointaine et infinitésimale à un pouvoir que le plus souvent on déteste, c'est la plus inexplicable et la plus vaine des mystifications.

Un autre article écrit par Carrel, à la veille de la signature des ordonnances, caractérise et accentue encore mieux la ligne politique qu'il suivait à ce moment. Un charbonnier, membre d'une députalion venue pour féliciter le roi au sujet de la prise d'Alger, s'était écrié : « Sire, le charbonnier est maître dans sa loge, soyez maitre aussi chez vous ! » Le mot avait fait fortune et suggéré l'idée d'exciter les classes ouvrières contre la bourgeoisie, procédé aujourd'hui bien connu et familier aux souverains absolus, mais difficile aux Bourbons en raison de leurs antécédents. Carrel traita

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cette velléité comme il convenait, mais il écrivit sur l'incapacité politique de ces classes ces lignes, qu'il aurait pu méditer plus tard en plus d'une occasion :

« Quand on s'est mis en opposition avec l'esprit public dans un pays, quand on ne peut s'entendre ni avec les Chambres qui le représentent légalement, ni avec les organes tout aussi légaux que lui fournit la presse, ni avec la magistrature indépendante qui ne relève que de la loi seule, il faut bien trouver dans la nation une autre nation que celle qui lit les journaux, qui s'anime aux débats des Chambres, qui dispose des capitaux, commandite l'industrie et possède le sol. Il faut descendre dans les couches inférieures delà population où l'on ne rencontre plus d'opinions, où se trouve à peine quelque discernement politique et où fourmillent par milliers des êtres bons, droits, simples, mais faciles à tromper et à exaspérer, qui vivent au jour le jour, et, luttante toutes les heures de leur vie contre le besoin, n'ont ni le temps ni le repos de corps et d'esprit nécessaire pour songer quelquefois à la manière dont se gouvernent les affaires du pays. Voilà la nation dont il plairait maintenant à nos contrerévolutionnaires d'entourer la couronne. Et en effet, c'est dans les bras de la populace qu'il faut se jeter quand on ne veut plus de lois. C'est ce qu'ont fait avec succès les rois d'Espagne, de Portugal et de Naples... »

Ceci était écrit le 22 juillet. Quelques jours plus tard paraissaient les ordonnances, et la révolution de 1830 éclatait dans Paris. Elle allait donner une importance inattendue à ces classes sur lesquelles Carrel venait de porter un jugement si sévère. C'est, en effet,

à partir de cet instant que, pour prix de leur sang versé dans la lutte, elles devaient réclamer leur part dans le gouvernement du pays. % Lorsque l'événement qu'il avait tant prédit et appelé de ses vœux se présenta à lui face à face, Carrel ne le reconnut pas. Il crut à un piège de la fortune. Il assista le cœur plein de doute et de secrète angoisse aux préparatifs d'une lutte qu'il considérait comme un sacrifice inutile. Il n'admettait pas que l'insurrection populaire pût tenir ferme sous le feu d'un régiment, dupe en cela d'une erreur d'optique qui lui montrait l'armée telle qu'elle est devant l'ennemi, et lui cachait la dissolution intérieure qui dans la guerre civile la démoralise et la frappe d'inertie. Il signa la protestation des journalistes, flétrit énergiquement le coup d'État, appela les citoyens à la résistance légale, et ce fut tout. Les combattants de Juillet ne le virent point paraître dans leurs rangs. Mais il fut aperçu errant à travers les rues une baguette à la main, l'air pensif et distrait au milieu des balles, l'esprit assiégé des plus tristes prévisions, épiant d'un œil inquiet les péripéties du combat.

Au moment où eut lieu la grande explosion de 1850, Carrel avait trente ans. Ainsi, par une rare et singulière fortune, une révolution venait, comme à point nommé, offrir à son activité une carrière illimitée à l'heure même où il entrait dans l'âge de la maturité et de l'action. Avec lui, toute une pléiade de jeunes hommes d'un talent déjà éprouvé, ardents, ambitieux,

parfis des points les plus opposés, engagés dans les voies les plus diverses, historiens, publicistes, philosophes, orateurs, savants, poètes, arrivait à l'âge viril en même temps qu'elle prenait possession du vaste champ conquis par ses efforts. Condition inappréciable de force et de durée I Une révolution ne repose que sur le vide lorsqu'elle ne s'appuie pas sur une génération capable de la maintenir. On a eu tout le loisir de constater cette vérité dix-huit ans plus tard. Les hommes manquent plus. souvent à l'occasion que l'occasion ne manque aux hommes.

Lorsque, une fois la fumée du combat dissipée, on vit cette jeune et brillante élite sur le champ de bataille déserté par la Restauration, l'avenir sembla assuré pour de longues années, et tous les cœurs se livrèrent à l'espérance. Peu de temps après commencèrent les divisions qui devaient nous faire perdre tout le fruit de la victoire. La vie que je raconte, et que ces discordes dévorèrent comme tant d'autres nobles existences, ne saurait être comprise, si l'on n'avait d'abord une juste idée du caractère de ces luttes. J'en marquerai donc nettement l'origine et les progrès, sans dissimuler les fautes qui furent commises de part et d'autre. L'impartialité nous est, hélas 1 trop facile aujourd'hui à l'égard des hommes de 1830. Qu'on ne se méprenne pas sur le sentiment que j'exprime ici. Ce n'est point un dépit mesquin de voir la génération actuelle revenue à une plus juste appréciation du mérite de ses devanciers ; c'est un regret qu'il lui soit si aisé d'affecter à leur égard le détachçment et Tiifipassibilité de l'histoire, lorsque les intérêts qui les ont si vivement passionnés n'ont nullement cessé d'être

les nôtres. C'est un regret de ne pouvoir attribuer ce désintéressement , quelle affiche si haut dans une cause qui est encore la sienne, ni à une inspiration d'équité, ni à un progrès de la raison publique, mais à l'indifférence, au désistement de l'opinion, et, chez les meilleurs, au sentiment qu'ils ont de leurs propres infirmités, à la conviction où ils sont d'avoir perdu le droit d'être sévères. Une telle impartialité n'est ni générosité, ni justice, c'est l'indulgence d'une vieillesse prématurée ou la neutralité de l'impuissance.

Le lendemain de la révolution de juillet, deux systèmes de conduite s'offrirent aux hommes à qui elle venait de confier ses destinées. L'un consistait à ne voir dans cette grande crise qu'une simple protestation en faveur de la légalité méconnue, à s'en tenir strictement au plus récent programme de l'opposition des quinze ans comme au dernier mot du progrès alors possible, à conserver intactes des institutions qui, ne datant que de 1814, étaient censées n'avoir encore pu vieillir, à se borner, en un mot, à une pure substitution de dynastie et de personnes. Tel fut le point de départ de la politique adoptée dès lors par les hommes de l'ancien parti doctrinaire qui s'étaient ralliés* non sans une secrète répugnance, à un mouvement de légal devenu révolutionnaire, et qui s'intitulèrent eux-mêmes le parti de la résistance. L'autre système, en partie adopté par quelques-uns de leurs adversaires, eût consisté à s'inspirer d'une vue plus large et plus pénétrante des besoins, des intérêts, des sentiments de la nation, à tenir moins compte des fictions politiques que de la réalité des faits qui venaient de s'accomplir et de la situation qu'ils avaient révélée.

ARMAND CARBEL. 167

Pourquoi ce respect superstitieux pour une constitution improvisée en quelques heures par les conseillers de Louis XVIII, on sait avec quelle légèreté et quelle étourderie? Quelle nécessité de se croire enchaîné par des protestations, qui, pour la plupart de ceux qui les avaient signées, n'avaient été qu'une tactique de parti, et dont personne n'avait jamais été dupe? L'histoire de la Restauration tout entière n'était-elle pas à elle seule la critique la plus frappante qu'on pût faire des défectuosités de la Charte? Comment, par exemple, considérer la pairie comme un pouvoir sérieux et indépendant après le scandale des trop célèbres fournées? Comment, après les honteux services qu'elles avait' rendus, voir dans la magistrature autre chose qu'un instrument ministériel, tant qu'elle n'offrirait d'autre garantie que l'inamovibilité? Comment croire que la loi électorale subsistante donnait à la nation une exacte et suffisante représentation de ses forces et de ses lumières? Et enfin, pour tous les esprits capables de réfléchir, l'inconcevable rapidité avec laquelle la monarchie restaurée venait de s'écrouler en trois jours, sans qu'il s'élevât en sa faveur une seule protestation au sein de cette vaste administration faite par elle, pour elle, et sa complice au fond du cœur, ne disait-elle pas assez la caducité et le vice incurable de cette centralisation que la Restauration avait empruntée à l'Empire?

La révolution s'était faite pour la liberté ; c'était par un complet essor donné aux institutions et aux éner* gies de la liberté qu'elle devait vivre et se consolider* La liberté ainsi comprise pouvait seule intéresser toutes les classes à la conservation du nouvel ordre de

choses. Mais peu d'hommes politiques eurent alors l'intuition de cette vérité. Les uns s'effrayèrent de leur victoire et crurent que tout le monde devait se montrer content, parce que leur propre ambition se trouvait satisfaite ; les autres mêlèrent à leur culte pour la liberté des inconséquences, des fantaisies, des aspirations vagues ou chimériques qui affaiblirent la portée et l'autorité de leurs légitimes réclamations. Aux yeux du parti doctrinaire, la révolution n'avait été qu'un rappel à la légalité et rien de plus. Elle n'avait pas même élu un roi, elle avait donné à Charles X un successeur choisi auprès du trône, au sein même de la famille royale, et pour combler le vide laissé par une abdication; la nation n'avait pas librement couronné le duc d'Orléans, elle l'avait subi comme un homme nécessaire; elle avait substitué la branche cadette à la branche aînée, et c'était tout. A l'appui de leur opinion, les doctrinaires invoquaient sans cesse la fixité des institutions anglaises, comme si l'histoire de la constitution britannique n'était pas une longue suite de métamorphoses, comme si cette œuvre éminemment progressive pouvait être comparée à nos chartes immobiles. Ils s'efforçaient en vain de faire revivre par des sophismes qui déguisaient mal leurs regrets, leur système mi-parti de libéralisme et de légitimité, auquel ils avaient espéré communiquer l'immutabilité d'un principe, et qu'ils voyaient délaissé pour des doctrines plus franches. Au fond, les doctrinaires n'avaient pas cessé de considérer le temps du ministère Decazes comme la plus belle époque de l'histoire de leur pays, et leurs vœux n'allaient pas au delà de cette apogée de leur gloire. Il y avait cependant

peu de pénétration de leur part à croire que les vainqueurs de Juillet se contenteraient pour tout avantage de la platonique satisfaction de les voir remonter au pouvoir eux et leurs amis.

Toutes leurs subtilités quelque peu puériles pour contester le triomphe populaire, pour éluder jusqu'aux apparences de la royauté élue, ne pouvaient rien contre la souveraine évidence du grand fait qui venait de s'accomplir. A ces hommes qui venaient de renverser un trône pour en relever un autre construit de leurs mains, il était peu sérieux d'assurer qu'ils n'avaient fait que rendre hommage au principe d'hérédité ; il était surtout imprudent de leur donner à entendre que la chose publique ne les regardait plus, du moment où Ton n'avait plus besoin de leurs bras. Il fallait donner un aliment à leur activité par un large développement des libertés locales et des ressources qui en découlent, il fallait les appeler peu à peu à la vie politique par une extension graduelle de leurs droits, les gagner au nouvel ordre de choses en les faisant participer à ses bienfaits, les désarmer, en un mot, de tout grief légitime, parce que c'est à l'aide des récriminations fondées qu'on fait prévaloir les exigences injustes. Rien n'est plus fort pour résister aux idées fausses et utopiques que la liberté largement comprise et franchement pratiquée, car elle paralyse les factions en leur ôtant leur principal point d'appui, et pour les mauvaises doctrines elle est une réfutation de tous les instants. Il était d'ailleurs facile à ce moment de rallier les libéraux et les républicains de toute nuance groupés autour du général la Fayette, et il n'est pas douteux qu'on n'y fût parvenu à l'aide de

ces concessions. On était sûr, du moins, par ce moyen, de les enfermer pour longtemps dans les limites d'une opposition légale et par cela même inoffensive.

Les réformes que le général réclamait en leur nom dans sa formule favorite : « un trône entouré d'institutions républicaines, » n'étaient point d'un radicalisme aussi effrayant qu'on a affecté de le croire. Elles se résumaient en somme dans une extension du droit de suffrage, dans la reconstitution de la pairie sur la base de l'élection, dans un plus grand essor donné aux libertés individuelles. Ce parti se souvenait que depuis la révolution de 1789 la France est une démocratie; il voulait à tout prix le gouvernement du pays par lui-même, peu lui importait sous quel nom, et la première condition en était à ses yeux une répudiation franche et nette de ce que la Restauration nous avait légué d'institutions factices. Le trône entouré d'institutions républicaines était représenté -comme absolument incompatible avec le système constitutionnel ; cependant ce système, dans la main des doctrinaires, s'accommodait de bien des tempéraments qui en faussaient encore plus l'esprit que le programme proposé par la Fayette et ses amis. Il eût donc été aussi politique que facile de les satisfaire sur tous ces points : leur force d'expansion se fût dépensée au profit du nouveau régime, au lieu d'être employée contre lui. La fraction extrême et chimérique de ce parti n'y exerçait encore qu'une influence secondaire et, dans son sein même, très-énergiquement combattue. Elle ne songeait pas même à demander, selon sa manie déjà ancienne, que la nation fût consultée par le suffrage universel sur les modifications qu'il convenait d'ap-

porter à la constitution de l'État, ou du moins cette proposition n'y trouva que peu d'écho, et ce n'est que rétrospectivement qu'on a depuis songé à discuter l'opportunité d'une mesure de ce genre. Une telle consécration eût-elle en effet fortifié ou bien eût-elle affaibli l'établissement de Juillet? C'est 15, à mon sens, une question vaine. Pour la résoudre, il n'est pas même besoin de rappeler la facilité avec laquelle les peuples se déjugent et le peu de souci qu'ils ont d'être conséquents avec eux-mêmes. La force, qui est dans les révolutions l'élément agissant, ne se décrète pas: elle est ou elle n'est pas. Or en 1830 elle n'était pas dans le suffrage universel. Non-seulement sa compétence à trancher des questions aussi délicates n'était nullement reconnue, mais l'opinion n'accordait alors aucune autorité à une manifestation de ce genre. Elle eût été par conséquent inutile. Au reste l'unanimité des adhésions qui saluèrent le roi Louis-Philippe à son avènement fut telle, que pour tout esprit de bonne foi la réponse de la nation, dans le cas où elle eût été consultée, n'a jamais pu faire l'objet d'un doute.

La révision de la Charte ne s'inspira ni de l'une ni de l'autre des deux politiques que je viens d'exposer. Elle toucha à tout, mais avec timidité et sans décision. Elle fat résolue et exécutée avec une précipitation peu digne d'une délibération d'une telle importance, et comme si on eût eu à cœur avant tout de devancer les objections, ou craint d'apercevoir les vices auxquels il fallait porter remède. Mais on n'évite pas les difficultés parce qu'on refuse de les regarder en face. Les critiques que l'opinion n'eût pas manqué de faire entendre si on lui en eût laissé le temps, et si ce travail

n'avait pas été furtivement expédié en quelques heures comme une besogne importune ou futile, elle les formula lorsque l'œuvre fut irrévocable; et les conseils qui eussent éclairé et soutenu les auteurs de la révision, ne pouvant se produire que trop tard sous la forme de reproches et de récriminations, ne servirent plus qu'à ébranler leur ouvrage. On supprima de la Charte l'article 14, qui avait servi de prétexte aux ordonnances, on abolit la censure, on proscrivit toute religion de l'État, tout en. conservant au catholicisme sa situation de culte privilégié, on annula la création de pairs faite par Charles X, en réservant la question de l'hérédité, on apporta une modification insignifiante à la loi électorale, et ce fut tout ou à peu près. Après quoi on déclara la révolution satisfaite.

Ces résolutions si graves furent votées précipitamment par une Chambre incomplète, pleine de trouble, peu confiante en son propre droit, étourdie, par le bruit qui se faisait autour d'elle, élue avant les trois journées et en partie sous l'influence de l'administration Polignac, absente de Paris au moment de la lutte, et dépourvue de l'autorité que lui eût donnée un mandat nouveau. Ces conditions si défavorables pour sa force morale et son prestige lui imposaient tout au moins le devoir de s'élever à la hauteur du rôle dont elle était investie, de montrer une grande intelligence des circonstances. Quand on s'empare de la dictature, ne fût-ce que pour une heure, on est tenu de l'exercer avec génie : c'est la seule façon dont elle puisse se faire absoudre. La Chambre ne sut pas le comprendre, et sa médiocrité eut pour l'établissement de Juillet des suites incalculables.

ARMAND CARREL. m

Ces considérations générales ne seront pas de Irop pour qui veut bien comprendre là ligne politique qui fut adoptée par Armand Carrel à la suite des événements de Juillet, et les déviations successives qu'elle subit. Carrel était absent de Paris au moment où ces importantes transformations s'accomplirent, et ce n'est que plus tard qu'il put émettre son appréciation sur ce point capital. M. Guizot, nommé ministre de l'intérieur, l'avait, dès le lendemain du combat, envoyé dans les départements de l'Ouest avec la mission d'en étudier l'esprit et d'en surveiller les mouvements. Le ministre reconnaît dans ses Mémoires n'avoir eu qu'à se louer de ce choix, et rend justice à la sagacité, au ferme bon sens des rapports qui lui furent adressés par le publiciste. A son retour à Paris, Carrel apprit avec étonnement par le Moniteur sa nomination à la préfecture du Cantal, récompense qui n'était en rapport ni avec ses goûts, ni avec ses aptitudes, et on peut ajouter ni avec son mérite. Il refusa immédiate* ment, et non sans une secrète blessure. Cette offre, comparée à la part que le gouvernement nouveau avait faite dans les affaires à ses deux collègues du National, pouvait passer pour une humiliation préméditée. D'impérieuses convenances de sa vie intime, bien connues de tous ses amis, lui en rendaient d'ailleurs l'acceptation impossible. « C'était, dit à ce propos M. Guizot, un ambitieux qui eût voulu être tout à coup porté au sommet de l'échelle, et qui y eût peutêtre bien tenu sa place, mais qui ne pouvait souffrir d'avoir à en monter avec travail les échelons. »

Étroite et mesquine appréciation de la plus légitime des susceptibilités! Peut-on admettre qu'en dédai-

gnant les chemins battus, la diplomatie des petits moyens, et ces étroites filières où l'intrigue circule si bien à Taise, et cette série d'épreuves subalternes qui sont le triomphe de la médiocrité, les hommes qui ont l'ambition grande comme le cœur espèrent surmonter plus facilement les obstacles qu'ils ne le feraient en suivant la voie commune ? Leur orgueil ne serait-il ici qu'une suggestion de leur paresse ? Non, ils sentent bien que cette bizarrerie d'humeur centuple les difficultés , mais la lutte ainsi aggravée leur sourit plus que simplifiée par une diminution de soi-même; ils ne veulent disputer de petits succès à personne ; ils portent au sein de leur obscurité présente la dignité de- leur grandeur future ; ils ne s'attachent qu'à des buts capables d'élever et de passionner leur âme. Ils ont sur tous ces points une foule de préjugés et de scrupules que le vulgaire des ambitieux ne connaîtra jamais. J'ai donné de Garrel une bien fausse' idée, si on se le figure aisément exerçant avec docilité les fonctions de préfet sous la férule doctrinaire, ou réglant ses gestes et ses mouvements sur les indications d'un fil dont M. Thiers aurait tenu le bout. Les échelons, en général , — et particulièrement les échelons administratifs, — et très-particulièrement en France, ont ce grand tort, qu'on ne les gravit qu'en se courbant, et que le pli vous reste. Au lieu de les monter un à un, les hommes d'un caractère fier ou d'un goût difficile tenteront toujours de les franchir d'un seul bond, au risque de se briser dans la chute.il n'est pas donné à tout le monde de tomber de haut. Carrel racontait volontiers plus tard cette déconvenue, qu'il n'avait pas cherchée, et il ajoutait en riant : « Qui

sait? l'on m'eût peut-être gagné si Ton m'eût offert un régiment. » Ironie ingénue par laquelle il raillait de bonne grâce sa propre humeur, et qu'on s'est empressé de prendre au mot, comme on le fait d'ordinaire pour toutes ces épigrammes que les hommes supérieurs, qui dédaignent l'affectation d'une gravité étudiée, se plaisent à aiguiser contre eux-mêmes. Carrel n'était pas de ceux qu'on s'attache avec des faveurs. On eût pu l'engager momentanément en lui laissant prendre la place qui lui était due ; il l'aurait gardée tant que les tendances du gouvernement semblèrent se prononcer dans un sens plus libéral que le système qui prévalut bientôt ; mais on ne l'eût définitivement gagné qu'à la condition d'être de son avis.

Au reste, cette petite blessure d'amour -propre n'exerça aucune influence appréciable sur son attitude politique. L'examen le plus attentif n'en saurait retrouver la moindre trace dans tout ce qui est sorti de sa plume à cette époque. Le National, placé désormais sous sa direction unique, passa, pendant plusieurs mois après les journées de Juillet, pour un journal dynastique, tant il dépensa de zèle sincère et désintéressé pour la défense delà nouvelle administration. Carrel se croyait obligé par devoir à la soutenir dans ses premiers pas au milieu des difficultés sans nombre qui entravaient sa marche. Son opposition au gouver- . nement de Juillet, dégagée de toute préoccupation personnelle, fut un acte éminemment successif, je dirais presque involontaire, tant il fut peu cherché, tant il naquit naturellement du cours et du spectacle des événements. Rien ne l'annonce au début. 11 y a *

plutôt chez lui excès d'indulgence et d'optimisme, car il ne laisse pas même entrevoir à l'état de regrets les réserves assez nombreuses que la conduite de ses anciens amis lui inspirait dès lors. Il ne pense qu'à étayer la royauté consentie sur sa base encore peu solide. Il ne lui fera pas un crime des embarras inévitables d'une position si difficile. Il ne fournira pas des aliments aux espérances de la coalition étrangère, aux passions haineuses de ces départements du Midi ou de l'Ouest, où peut-être s'agitent déjà dans l'ombre les éléments de la guerre civile. Il tient seulement à établir nettement aux yeux du public la parfaite indépendance du National, séparé désormais de ceux de ses rédacteurs qui ont accepté des emplois. Ce journal pourra soutenir un ministère, si telle est sa convenance, mais il ne sera jamais un journal ministériel : « Il sera indépendant dans ses éloges comme dans son blâme. Il ne veut pas plus dépendre d'une administration, quelle qu'elle soit, que de l'exagération de quelques hommes ou de la folie de quelques jours. Après tout, les attaques fort déplacées dont il a été l'objet depuis quinze jours ne seraient plus collectives; elles ne s'adresseraient désormais qu'à une seule personne, celle qui s'est fait connaître hier pour directeur unique du National, et l'on doit s'attendre qu'elles seraient relevées. » (30 août 1830.)

Tel fut le point de départ, comme on voit, fort pacifique de la politique d'Armand Carrel après 1830. Ce ne fut que par une progression lente et presque insensible qu'il passa d'une adhésion sans réserve à une demi-opposition, ensuite à une hostilité ouverte, et enfin à sa profession de foi républicaine de janvier

1832. Ses dispositions premières sont toutes bienveillantes et conciliantes. Il soutient le ministère ; il explique ses tâtonnements, son inexpérience, avec une modération , une impartialité , une indulgence même dont on est exfrêmement frappé lorsqu'on connaît le tour habituel de son humeur et de ses pensées. Il veut qu'on le conseille, qu'on l'encourage au lieu d'augmenter ses embarras par une opposition inopportune. Si le gouvernement agit peu, s'il montre de l'indécision, c'est qu'il a été pris au dépourvu par les événements, c'est qu'une révolution qui n'a duré que trois jours n'a pas eu le temps de produire des hommes en état de la diriger. Qui pouvait se dire préparé aux difficultés d'une si grande tâche ? Quel autre ministère aurait fait mieux ? Il faut laisser à l'esprit public lui-même le temps de se reconnaître, de former une opinion nouvelle. 11 va jusqu'à se faire résolument le champion de l'administration contre ses ennemis républicains ou légitimistes. Il prend occasion d'une manifestation de la jeunesse en l'honneur des sergents de la Rochelle pour rappeler à ses amis l'inutilité des conspirations les plus légitimes, et la fécondité des luttes légales. Il ne craint pas au besoin de combattre sans ménagement les préjugés et les passions populaires. Des rassemblements d'ouvriers s'étaient portés aux bureaux de plusieurs journaux, pour empêcher que l'impression ne s'y fît à la mécanique, et des machines avaient été brisées. Il leur parle un langage ferme et sévère, il flétrit énergiquement cette brutalité stupide et sauvage. Il rappelle à toutes les opinions, à tous les partis la récente conquête de la révolution, ce bienfait inestimable d'un

pouvoir soumis à la loi, au lieu d'un pouvoir qui conspire contre les institutions. Et remontant jusqu'aux meneurs et aux théoricien» cachés derrière ces démonstrations soi-disant démocratiques, il les somme de s'expliquer loyalement et clairement :

« Si quelqu'un, dit-il, a en vue une révolution non pas politique, mais sociale, qu'il le dise ; si le temps de mettre en question le principe de la propriété paraît venir à quelques amis de l'égalité absolue , qu'ils ne s'enveloppent pas dans des équivoques de mots, qu'on sache qui parle et à qui on a affaire. Pourquoi des classifications qui semblent désigner une partie de la population à la haine de l'autre? Pourquoi cette dangereuse fiction d'une aristocratie bourgeoise ennemie des intérêts du pauvre et faisant obstacle au progrès social ? »

Il s'adresse alors au parti opposé, qui, par son esprit d'exclusion et d'étroit formalisme, semblait, lui aussi, avoir pris à cœur de relever nominalement, entre les classes, des distinctions et des barrières qui n'existaient plus dans la nature des choses : «D'un autre côté, si l'on s'imagine que les événements de Juillet n'ont fait autre chose que mettre un nom propre à la place d'un nom propre, une famille à la place d'une autre, si Ton croit quelque part qu'il n'a pu sortir des barricades'parisiennes qu'une révolution de palais, et qu'à la seule condition de ne plus violer les lois on pourra régner paisiblement avec tous ces abus dont se composait le régime détruit, on se trompe d'une manière déplorable. Il est sorti de ce peu de jours d'ébranlement un grand fait, c'est que ce peuple dont les institutions ne s'occupaient pas, s'occupait, lui,

ARMAND CÀRREL. ♦ M

des institutions; c'est qu'il les voulait avec autant d'intelligence et plus de vigueur que les classes plus spécialement protégées par elles; c'est qu'en un mot le peuple est beaucoup moins ignorant et beaucoup plus moral qu'on ne le croyait avant cette épreuve. Ce fait, il faut le consigner maintenant dans les institutions; il faut trouver moyen de le faire entrer dans les lois. » (21 septembre 1830.)

On voit ici que la remontrance commençait à se mêler à l'exhortation, et que l'adhésion de Garrel ne partait pas d'une satisfaction sans limites. Ce fut l'obstination du gouvernement à conserver la Chambre malgré les préférences du public pour un renouvellement du mandat législatif qui donna lieu au premier grief sérieux de l'opinion contre le nouveau régime. Cette Chambre, mutilée par une révolution, composée en grande partie de gens effrayés et pressés d'en finir, n'offrait nullement les conditions de calme, de lucidité et de hardie initiative qu'on était en droit d'exiger pour la fondation d'un nouvel ordre de choses. Elle représentait non la France de Juillet, mais la France d'avant les ordonnances. Ceux qui voulaient à tout prix la maintenir rappelaient à l'appui de leur opinion la faute fameuse que commit la Constituante en se retirant avant d'avoir consolidé son œuvre. L'exemple était mal choisi, car la faute de la Constituante avait été non de se dissoudre après l'expiration de son mandat, mais de s'exclure volontairement des élections qui pourvurent à son remplacement, dupe en cela d'un désintéressement généreux mais malentendu. On leur répondait d'ailleurs en leur citant ces exemples de l'histoire anglaise que d'ordinaire ils ne se lassaient pas

d'invoquer. On leur opposait le roi Guillaume III, dont le premier soin, en arrivant au trône, avait été de convoquer un nouveau parlement, afin que la légalité de son œuvre ne pût jamais être contestée. Ces arguments ne purent ébranler la résolution de la Chambre. Instrument commode aux mains d un pouvoir encore incertain dans sa marche, — car il pouvait se dire arrêté par elle dans son ardeur pour les réformes, — elle votait avec un trouble visible les lois organiques qu'elle avait à remplacer, tantôt timide, tantôt violente, laissant à chaque instant percer sa défiance ou ses perplexités en présence de passions auxquelles elle était étrangère par tempérament comme par origine, et. moins libérale assurément qu'elle ne l'eût été sous le ministère Polignac parce qu'elle n'obéissait plus qu'à un sentiment irréfléchi de réaction. En la conservant malgré les vœux de l'opinion publique, le gouvernement semblait chercher à se soustraire, par une fausse majorité qui lui était tout acquise d'avance, a cette loyale pratique du droit commun que Carrel avait proclamée avec raison comme la plus précieuse conquête de la révolution de juillet. Il altérait à son profit la sincérité de la représentation nationale ; il rentrait dans les traditions de la monarchie restaurée; il annonçait l'intention de ne remplir qu'imparfaitement les conditions du pacte dans ce qu'elles avaient d'onéreux pour lui.

Des fautes de diverse nature vinrent aggraver ces premiers dissentiments. La Chambre prit pour base de la législation municipale un projet de loi présenté sous la Restauration et qui ne laissait aucune garantie à Tindépendance de la commune. Sous prétexte qu'il nefal-

ARMAND GARREL. 181

lait pas désarmer le gouvernement, elle maintint en partie les entraves qui pesaient sur la presse, entre autres ces droits de timbre et de cautionnement qui ont tant contribué à la corrompre et à l'abaisser, en la transformant en industrie et en la mettant à la merci des hommes d'argent. M. Odilon Barrot, je le rappelle ici à son honneur, fut presque seul alors avec le publiciste delà liberté Benjamin Constant, à protester contre le maintien de ces droits, qui en apparence inoffensifs et déguisant leur but sous la forme d'une simple mesure de fiscalité, font en réalité plus de mal à la presse que la censure la plus tyrannique, parce qu'ils s'attaquent à son honneur et à sa dignité. La liberté de réunion ne fut pas mieux ménagée, et comme toujours on supprima l'usage, sous prétexte de prévenir l'abus.

En^méme temps qu'elle témoignait ainsi en toute occasion une défiance injuste et impolitique contre le parti dont l'énergie avait peut-être le plus puissamment contribué à assurer le succès des journées de Juillet, la Chambre déployait, pour sauver les ministres signataires des ordonnances, un zèle maladroit et fait pour blesser les susceptibilités populaires dans ce qu'elles avaient de plus sensible. Dans son empressement irréfléchi, elle alla jusqu'à proposer l'abolition de la peine de mort, en vue d'un cas particulier, prèle à consacrer implicitement le principe de la rétroactivité dans nos lois, et, comme le lui rappela Carrel, sans songer « qu'aujourd'hui on change la loi pour sauver l'accusé, et que demain on la changera pour le perdre. » Au reste, Carrel ne blâmait ici que l'expédient mis en œuvre pour sauver les ministres de Char-

les X, et nullement le sentiment généreux qui en avait * inspiré la pensée à la Chambre, comme au gouvernement lui-même. Cette démonstration inconsidérée, rendue publique par une adresse des députés au roi, ayant provoqué des protestations menaçantes et enflammées au sein de tant de familles dont le deuil était encore récent, et l'irritation, entretenue par mille maux, Carrel éleva la voix plus haut que personne pour rappeler aux soldats de Juillet les conseils de la clémence et de la générosité. Il évoqua les souvenirs néfastes laissés par la révolution française en punition de son indifférence pour le sang versé ; il la montra obligée de soutenir « un premier acte de barbarie par une barbarie sans terme. » Tout le temps que dura le procès des ex-ministres, il s'employa de toutes ses forces à combattre cet esprit de représailles et de vengeance, et à faire prévaloir des inspirations plus humaines et plus dignes d'une victoire aussi pure. On ne peut contester que son appréciation des circonstances et de l'état des esprits ne fût en ceci plus juste que celle de la majorité et de ses adhérents. Ce n'était ni en créant une sorte de privilège en faveur des auteurs de tant de maux, ni en affectant envers le peuple une crainte injurieuse, qu'on pouvait intéresser le public à leur infortune, c'était plutôt en laissant la justice suivre son cours et en attendant une réaction dé la pitié. Des esprits profondément troublés pouvaient seuls songer à faire fléchir la loi pour n'avoir pas à compter sur la fermeté des juges, à imposer d'avance à la Cour des pairs une sorte d'acquittement forcé, pour la dispenser de montrer du courage et de l'humanité. L'explosion du mécontentement public fut telle que le minis-

tère fut disloqué par le contre-coup qu'il en reçut ; et, fort de l'appui de l'opinion, un fonctionnaire, le préfet de la Seine, M. Odilon Barrot, ne craignit pas d'infliger un bl^me sévère à une démarche concertée à la fois par le roi, les ministres et les Chambres.

Tant d'actes de faiblesse et de concessions à la peur le lendemain d'une révolution qui avait exalté les espérances au delà de toute mesure, étaient faits assurément pour déterminer une opposition motivée chez les esprits même modérés mais .fermes dans leurs convictions. Déjà Carrel cherchait vainement à contenir la réprobation qui s'échappait de son cœur, et qu'en présence de ses amis il laissait éclater sans contrainte. L'attitude diplomatique du nouveau gouvernement envenima ces premiers griefs. Il humilia le sentiment national par son excessive obséquiosité auprès des cours étrangères. Au lieu de revendiquer hautement son titre, il ne cherchait qu'à se le faire pardonner. Carrel était convaincu que les puissances absolutistes n'attendaient qu'un prétexte pour nous attaquer, et il eût désiré qu'on les prévint en leur déclarant la guerre. En cela il se trompait et conseillait une politique d'aventures indéfinies, par conséquent chimérique et dangereuse. Mais en quoi il ne se trompait pas, c'était sur la fierté de langage qui convenait au gouvernement d'une grande nation, susceptible, ulcérée par le souvenir de ses malheurs, et plus redoutée alors, comme on l'a su depuis, qu'elle ne l'avait peut-être jamais été. La politique, non-seulement la plus digne, mais la plus habile pour la nouvelle dynastie, eût été ici de s'effacer et de s'oublier elle-même, d'identifier d'une façon absolue ses intérêts propres à ceux de la nation,

m PORTRAITS ET ÉTUDES POLITIQUES.

de s'associer même jusqu'à un certain point à ses rancunes qui n'étaient pas toutes injustes, d'imiter sa réserve un peu hautaine en s'abstenant de toute provocation, mais aussi de toute avance. Lorsqu'on a l'honneur de disposer de cette force, de ce soldat incomparable qu'on nomme la France, on est au moins tenu de montrer qu'on a confiance en ses destinées, et si l'isolement vient à se faire, ce qui n'est jamais de longue durée, on peut en courir le risque en si noble compagnie. La nation française n'est d'ailleurs que trop portée à tout pardonner à ceux qui savent se donner à ses yeux le facile mérite de faire respecter son drapeau. On ne l'ignorait pas, ce qui avait le plus contribué à perdre la monarchie des Bourbons, c'était le souvenir des humiliations de 1815, c'est-à-dire de la protection qui les avait deux fois ramenés au milieu d'un peuple vaincu, et en présence d'une leçon aussi récente, on assiégeait les chancelleries pour en obtenir une reconnaissance illusoire, on épuisait auprès des souverains le répertoire des euphémismes diplomatiques pour atténuer la portée des derniers événements, parfois même on les déplorait afin de mieux rassurer, on appelait la révolution de 1850 « une catastrophe, » pour se faire admettre dans le concert des puissances européennes, ou, pour mieux dire, des familles régnantes. En cela, comme en beaucoup de choses, la dignité nationale était sacrifiée à un intérêt dynastique des plus malentendus.

Cette situation extérieure, jusque-là pressentie plutôt que bien connue, fut tout à coup révélée au public parla lettre insolente que l'empereur Nicolas osa adresser à Louis-Philippe ou plutôt à la France elle-même,

dont la révolution était qualifiée par l'autocrate « d'événement à jamais déplorable. » Le ton seul de cette réponse indiquait ce qu'avait dû être la requête. On était allé au-devant de l'affront. Jamais le czar n'eût parlé un tel langage, si notre empressement n'eût autorisé son arrogance. Presque au même instant, la révolution belge et l'insurrection polonaise venaient témoigner de toute la force que nous avions conservée en Europe, comme à notre insu, et condamner une politique qui, en nous aliénant tôt ou tard le cœur des peuples, ne nous rapporterait de la part des gouvernements qu'une froide et dédaigneuse adhésion ou de gratuites injures. Ces événements eurent un immense retentissement et semblèrent donner raison aux parti» sansde la guerre immédiate. L'émotion fut universelle, l'attente pleine d'espoir et d'anxiété.

« Yite, disait Carrel à ce propos, changez les instructions de M. le duc de Trévise, s'il n'est pas parti ; et s'il est en route, courez après lui, atteignez-le, diteslui que vous vous êtes trompés en le chargeant d'aller demander à genoux à l'empereur de Russie la paix pour la France; dites-lui que la force des choses a vaincu vos systèmes, que le courant est plus fort que vous et vous emporte, que, malgré vous, vous renoncez à faire oublier à la France une révolution destinée à devenir européenne; que les actions de cette révolution montent avec une rapidité inouïe, merveilleuse, effrayante si vous voulez. Hâtez-vous! ou bien vous courez le risque d'apprendre que votre ambassadeur est venu apporter à Saint-Pétersbourg les supplications de la France au milieu d'une cour éperdue, impuissante, réduite à vous implorer vous-mêmes, à vous demander

la continuation de la paix jusqu'à ce qu'elle ait fait rentrer dans le devoir ses sujets des bords de la Vis* tule. » ,

« Honte et malheur, ajoutait-il plus loin, à qui ne se souviendrait pas aujourd'hui du mot profond de Frédéric : Si la France était à moi, je ne voudrais pas qu'on tirât en Europe un coup de canon sans ma permission. »

Et il conclut à une prompte offensive, ce qui était, à coup sûr, au moins prématuré. Je reviendrai bientôt plus au long sur cette question. Je ne veux marquer ici que la gradation des dissentiments qui, peu à peu, séparent Carrel du système de Juillet, et bientôt le conduisent à une hostilité ouverte. A mesure qu'on avance, on voit s'élever cette sorte de marée montante de ses mécontentements et de ses colères. Dans le nombre de ses objections de tous les jours, il y a plus d'une réserve à faire, et j'en ai déjà noté quelques-unes. D est trop emporté par son ardeur et son impatience. Malgré tousses efforts de modération, ses retours d'impartialité, il est parfois sévère jusqu'à l'injustice. Il est souvent réduit à deviner, à s'avancer sur des conjectures hasardées. Au reste, on ne saurait demander à ces improvisations de chaque matin l'exactitude de l'histoire, ou la précision d'une démonstration rigoureuse. Enfin, il se laisse aller trop facilement à son faible pour les grandes entreprises militaires. Son vieil engouement pour l'Empire reparaît parfois de la façon la plus imprévue sous ses théories libérales, et, tout en répudiant le despotisme impérial, en déclarant que « Napoléon n'est pas l'homme de la révolution de 1830, » il est encore sous le charme, il lui attribue

des mérites qui n'ont jamais été à lui, par exemple, celui « d'avoir accoutumé la France au respect de la loi, » éloge qui eût bien étonné l'auteur du 18 brumaire ; ou bien encore il proteste avec amertume contre le rejet d'une première pétition pour la translation des cendres de l'Empereur en France. Je ne veux taire aucune des inconséquences de Carrel, car s'il en est qui accusent sa prévoyance, elles ne font du moins aucun tort à sa générosité. Malgré des erreurs et des méprises de détails, il indique avec le sentiment le plus sûr tous les points sur lesquels le gouvernement de Juillet prête à une juste critique; il met le doigt sur toutes les fautes que l'histoire relèvera plus tard. Lorsqu'il se trompe, c'est en exagérant le remède, par suite de son penchant pour les remèdes héroïques, mais non en signalant un mal imaginaire. Il dépasse quelquefois le but, mais il est presque toujours dans la vraie direction d'une politique à la fois nationale et libérale.

Cependant le procès des ministres, longtemps différé, allait s'ouvrir, et avec lui approchait l'incident qui acheva de jeter Carrel dans les voies d'une opposition dSciSée, sans toutefois le rendre encore irréconciliable. On sait l'émotion profonde que les débats de la Cour des pairs excitèrent au sein des populations qui avaient pris part à la lutte et les terreurs que cette agitation inspira. Tant que durèrent ces débats, Carrel ne cessa pas un seul instant de s'interposer entre les accusés et les ressentiments populaires. 11 fit trêve à toute polémique contre le gouvernement alors très-menacé et, de l'aveu de ses propres partisans, à la merci d'une émeute. Il ne faisait en cela qu'imiter

l'exemple que donnait alors si noblement le général la Fayette. Le généra} était investi du commandement suprême des gardes nationales du royaume, et c'est sur lui que reposait la redoutable responsabilité du maintien de Tordre dans ces tumultueuses journées. Malgré son grand âge, malgré les mécomptes qu'on ne lui avait pas épargnés, il accepta sans hésiter ce rôle difficile que, d'un aveu unanime, lui seul était en état de remplir avec succès. Il jeta dans la balance le poids de sa vieille popularité, avec un désintéressement d'autant plus méritoire, que personne n'en connaissait mieux le prix et n'en savourait plus complaisamment la douceur. Dans cette circonstance si critique pour la nouvelle monarchie, il la couvrit pour ainsi dire de son corps, et tant que dura le daçger, on lui en témoigna une reconnaissance des plus bruyantes. Carrel s'appliqua à le seconder dans la mesure de sa propre influence. Il ne lui eût pas moins répugné qu'à la Fayette de voir frapper des ennemis à terre. L'attitude digne et ferme de la plupart des accusés était faite d'ailleurs pour plaire à un caractère tel que le sien. Lui aussi il avait été vaincu, prisonnier; il avait vu sa vie menacée par les passions politiques. Il ffefft donc aucun effort à faire pour laisser paraître l'intérêt que que lui inspiraient les accusés. Il avouait hautement « avoir admiré le courage, l'habileté, la noblesse, la précision étonnante des réponses de M. de Peyronnel. » Il le louait d'avoir « laissé apercevoir parfois sous les formes de l'urbanité la plus recherchée le cœur indompté qui ne pardonne pas sa défaite. » En même temps il rendait hommage à l'équité des juges ; il conviait les citoyens à soutenir le gouvernement

ébranlé; il rappelait aux conspirateurs que « l'intérêt de la France c'était la consécration de la royauté de 1830, parce qu'on ne pouvait rien mettre à sa place, parce qu'elle seule pouvait nous garantir notre grande unité politique et notre belle unité territoriale. La démocratie absolue nous diviserait, nous armerait les uns contre les autres ; une restauration impériale serait comme toute restauration la pire des révolutions. » (22 décembre 1830.)

Ces généreux efforts furent couronnés d'un plein succès. Grâce à la Fayette et à ses amis, la royauté chancelante put franchir ce pas difficile, et l'arrêt de la Cour des pairs fut publié dans Paris sans donner lieu à aucune protestation violente. Deux jours après % la Chambre, encouragée sous main, votait la destitution déguisée du général, en supprimant son commandement des gardes nationales du royaume. C'est ainsi que la monarchie qu'il avait sauvée, après l'avoir faite, s'acquittait envers lui. Ce coup de Jarnac l'atteignit aussitôt qu'il eut usé les restes de sa popularité au service de ceux qui le frappaient. Jamais d'ailleurs on n'avait été plus prodigue envers lui de protestations lie reconnaissance et d'amitié. Malgré toute sa phiïosopMê^la Fayette fut surpris et blessé au cœur, mais il n'en laissa d'abord rien paraître et reçut le coup en souriant. Ce qui est moins croyable, c'est qu'on se flatta d'avoir fait une chose très-habile en se délivrant de lui. C'est avec quelques habiletés de ce genre que le gouvernement de Juillet s'est perdu. On eut grand soin de présenter la mesure comme inspirée par les motifs constitutionnels les plus purs. Un commandement si étendu pouvait devenir un danger,

t(K> PORTRAITS ET ÉTUDES POLITIQUES.

qui sait? peut-être un foyer de dictature. On ne trompa personne. Certes ! si le commandement qu'on retirait à la Fayette pouvait devenir dangereux, ce n'était pas pour la liberté, ni surtout du vivant de ce noble vieillard.

A cette nouvelle si imprévue, un cri de colère et de mépris échappe au cœur de Carrel. Il éclate enfin, et son ressentiment longtemps contenu s'exhale en paroles ardentes :

« Aujourd'hui la Chambre des députés a voté la destitution de la Fayette. La Fayette était au-dessus de toute récompense, cela est vrai, mais on le croyait aussi au-dessus des indignités d'un Parlement croupion !

« Allons, vous qui avez bassement trahi la branche aînée des Bourbons après l'avoir précipitée dans les voies qui l'ont perdue et où vous tremblâtes de la suivre, vous qui rampez depuis cinq mois en flatteurs avilis de la souveraineté nationale que vous détestiez, travaillez à réédifier la légitimité ! Mais nous vous démasquerons ! nous troublerons vos joies, nous vous ferons passer de mauvaises nuits, jusqu'à ce que vous succombiez, et votre règne ne s#ra pas long !» •

Ainsi allait se consommant par l'impéritie des uns et par l'impatience des autres l'irréparable scission qui devait être si fatale au gouvernement de juillet et plus tard à la liberté. Dès le début on voit apparaître la faute capitale du règne : on s'obstine dès lors

à ne tenir compte que de ce qu'on devait nommer le pays légal, c'est-à-dire d'un être de convention, d'une représentation imparfaite et fictive, d'une personnification arbitraire de la volonté et de la pensée du pays, sans se préoccuper de l'état réel des opinions, des sentiments, des besoins de la nation. Cette erreur fut surtout celle des doctrinaires, théoriciens systémati* ques , inflexibles dans leurs formules tout en étant très-souples dans leur conduite , hommes de parole plutôt que d'action, et pour qui la France tenait tout entière dans l'enceinte de la Chambre des députés ; illusion dangereuse, mais qui simplifiait singulièrement la tâche d'un ministère. Ils avaient un dogmatisme plus fait pour l'école que pour la tribune et semblaient viser à l'infaillibilité du professeur plutôt qu'à l'autorité discutée de l'homme d'État. Un autre de leurs préjugés de prédilection consista à croire que, pour résister avec succès à ce que les exigences de l'opinion démocratique pouvaient avoir d'exagéré, il fallait leur refuser aussi ce qu'elles avaient de légitime et de fondé, craignant sans doute d'être entraînés, une fois sur la pente des concessions. Us eussent cru se rendre à discrétion en sachant quelquefois céder à propos. Les passions populaires, forcément peu éclairées, mêlent toujours aux plus justes récla* mations des prétentions folles et chimériques; il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'elles se montrassent alors telles qu'elles ont été dans tous les temps ; mais c'était une étrange aberration que de se flatter qu'on leur avait fait une réponse suffisante lorsqu'on leur avait démontré dans quelque triomphant discours de tribune que sur tel ou tel point elles faisaient fausse

route. Un ne les eût désarmées d'une façon durable qu'en leur ôtant tout grief légitime, et c'est là ce que le parti de la résistance, encore plus puissant dans les Chambres qu'au ministère, s'obstinait à méconnaître avec une déplorable persistance. Lorsqu'il avait compté ses voix et montré sa majorité au complet, il estimait avoir refuté péremptoirement toutes les objections et considérait sa politique comme inattaquable.

On eût compris à la rigueur cette fausse sécurité dans un temps régulier, avec des pouvoirs normalement constitués, des institutions assises ; elle eût été du moins excusable. Mais cette majorité que les hommes de la résistance opposaient avec tant d assurance aux passions subversives, elle était elle-même un pouvoir illégal et révolutionnaire ; pour accomplir l'œuvre dont elle poursuivait l'achèvement, elle ne tenait son mandat que d'elle-même; à l'appui de son autorité contestée, elle ne pouvait invoquer que la nécessité. De quel droit donc s'étonnait-elle que ceux qui lui avaient donné la victoire lui fissent entendre leurs vœux, leurs regrets, leurs espérances ? De quel droit prétendait-elle leur disputer leur part dans une conquête commune? En leur faisant de raisonnables concessions, en leur laissant l'espoir motivé de faire prévaloir leurs réclamations par l'emploi des moyens légaux, on transformait une faction en une opposition constitutionnelle, qui devenait pour le nouveau régime un élément de force, un point d'appui, un principe de renouvellement et de progrès. En leur refusant tout, on les rejetait dans les voies extralégales, dans les complots, dans les sociétés secrètes ; on se les aliénait à jamais. Plus le flot démocalique montait,

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plus il devenait menaçant, plus il était nécessaire de lui donner sa naturelle expansion avant que toutes les digues fussent emportées.

Le roi Louis-Philippe, bien qu'il eût un penchant décidé pour la politique de résistance par suite de ses préoccupations dynastiques, hésitait encore à se prononcer irrévocablement dans ce sens, retenu qu'il était par le déclin rapide de sa popularité et par ses souvenirs du temps de la Révolution française. Il choisit donc une partie de ses ministres dans le parti du mouvement, mais plutôt, à ce qu'il semble, avec l'arrière-pensée de déconsidérer et d'user rapidement cette politique que dans l'idée de la pratiquer avec la suite et le sérieux qu'elle exigeait. Quoi qu'il en soit, s il n'y eut de sa part aucune préméditation, son malheur voulut qu'il n'essayât de ce système qu'avec le concours d'un ministre comme M. Laffitte, esprit facile, doué de qualités séduisantes, mais optimiste et complaisant à l'excès, désireux de plaire à tout le monde, d'un laisser-aller qui touchait à la mollesse, et sans opinions arrêtées si ce n'est en finances; ou comme M. Dupont de l'Eure, homme d'une probité antique, mais qui n'avait guère, en fait de vues politiques, que sa mauvaise humeur et son éternelle austérité. L'homme de cette politique manquait donc? dira-t-on. — Je reproche justement au roi Louis-Philippe et à ses conseillers de n'avoir pas cherché à être les hommes de cette politique. Ce chemin leur était ouvert tout aussi bien que celui qu'ils préférèrent. M. Laffitte, financier excellent, n'avait rien de ce qu'il fallait pour les y guider, ni surtout pour les y pousser à leur corps défendant. Le seul homme qui eût suffi à

cette tâche si son caractère avait été à la hauteur de son intelligence, Benjamin Constant, était alors mourant et épuisé.

Aux yeux de M. Laffitte, la liberté semblait consister dans une complète abdication du gouvernement. Il laissait flotter les choses au hasard sans système ni direction. On eût pu croire que M. Laffitte partageait un préjugé qui a gagné quelque terrain en France grâce aux excès de notre manie de gouvernementalisme, et d'après lequel l'idéal d'un régime libre serait dans Finaction et l'effacement complet du pouvoir. Thèse absolue et par conséquent fausse en politique. Ce qui est vrai, c'est que pour que la liberté prospère dans un pays, le gouvernement n'y doit avoir qu'un nombre strictement limité d'attributions, afin de laisser le plus possible à l'initiative individuelle; mais ces attributions une fois déterminées et si restreintes qu'elles soient, il faut qu'il les fasse respecter avec vigueur et fermeté, parce qu'elles représentent une besogne qui est indispensable à la vie et au bien-être d'une société. S'il remplit ces conditions, il peut mériter le nom de gouvernement fort à bien plus juste titre qu'un pouvoir étroitement centralisé et surchargé du poids d'une administration laborieusement inactive.

Le libéralisme de M. Laffitte n'était donc en réalité que de la mollesse et de l'indécision. Sans plan comme sans volonté, il laissait ses adversaires s'emparer de la Chambre, de même qu'il laissait l'émeute s'emparer de la rue, rachetant une complaisance pour la cour par une flatterie pour l'orgueil populaire; toujours souriant, toujours satisfait de lui-même et des autres. 11 avait sacrifié le général la Fayette aux rancunes qui ne

pouvaient lui pardonner l'immensité du service rendu, il subit avec la même faiblesse la politique qui reculait à l'extérieur devant la pratique sincère du principe de non-intervention, sauf à protester contre elle lorsqu'il fut trop tard, les lois antilibérales que vota la Chambre, et la dédaigneuse protection dont elle couvrit les derniers jours de son ministère.

Isolé entre une administration qui n'avait ni son estime ni ses sympathies, et une opposition qu'il voyait avec regret s'éloigner de plus en plus des voies légales, Carrel, visiblement découragé au fond du cœur, ne luttait plus déjà-que pour l'honneur des principes qu'il avait espéré voir triompher. Il eût voulu empêcher à tout prix le parti vainqueur en Juillet de se partager en deux camps ennemis, et entre eux, il se trouvait déjà presque seul. C'était se condamner à faire de la poli tique, spéculative, à se renfermer pour un temps indéfini dans le domaine de là pure théorie, détermination pénible dans de telles circonstances et pour un caractère tel que le sien, fait pour l'action et là seulement trouvant toute sa valeur. Il se résigna pendant une année entière à ce rôle passif et expectant ; impartial entre les deux armées, s'obstinant à ne s'associer ni à la trompeuse victoire des uns ni aux espérances ajournées des autres, distribuant le blâme et l'éloge presque à dose égale des deux côtés, appelant inutilement de ses vœux la formation d'une opposition qui eût arraché la Chambre à l'influence doctrinaire. En même temps qu'il proclamait la nécessité de faire sa part à l'élément démocratique et rappelait que les révolutions n'opèrent pas un changement dans les mœurs, mais le révèlent, « le déclarent par la voix de cette néces-

site des temps qui s'appelle force quand on lui refuse le nom de droit, » il s'indignait des condescendances et des ménagements de M. Laffitte pour les brutales fantaisies de la multitude lors du sac de Saint-Germain l'Auxerrois ; il faisait ressortir la contradiction honteuse qu'il y avait à refuser au peuple une loi électorale plus large, alors qu'on s'inclinait humblement devant ses caprices les plus injustifiables :

« On ne veut pas, disait-il, avoir affaire à des collèges électoraux, et Ton met la sédition devant soi ; on parlemente alors avec elle, on lui dit : Ne brisez pas vous-même les attributs de l'ancienne royauté et du jésuitisme, c'est nous qui allons briser les croix, effacer les écussons, puisque vous l'exigez. C'était à la Chambre quasi-légitimiste qu'on rendait compte il y a deux mois des arrestations prétendues républicaines, c'est au peuple maintenant qu'on rend compte des arrestations carlistes. Pour calmer l'émeute, on s'humilie devant elle ; on lui jure qu'on est gouverné par elle, qu'on obéit à ses inspirations. Et l'on eût prévenu l'émeute en s'entourant d'institutions qui eussent permis des votes au lieu des cris de mort. On a tremblé devant ce symbole d'un trône populaire entouré d'institutions républicaines, et ce que l'on a, c'est la plusimpuissante des monarchies et la pire des républiques. »

A ces justes remontrances on ne répondait que par de nouvelles déceptions. La Chambre achevait à ce moment même de voter la loi qui fixait le cens de l'éligir bilitéà cinq cents francs, et elle écartait dédaigneusement cette adjonction des capacités qui devint, et à juste titre, une arme si redoutable dans la main des adversaires du nouveau régime. Ce ne pouvait être

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impunément que dans un pays à ce point possédé de la passion de l'égalité, on fermait les avenues de la vie politique à cette classe flottante, recrutée dans toutes les conditions, active, remuante, ambitieuse, au dernier rang par la propriété, mais au premier par la richesse intellectuelle. Ce ne fut guère que pour le plaisir de mettre plus de symétrie et d unité dans notre législation politique qu'on mécontenta cette classe redoutable, et qu'on l'arma contre les institutions nouvelles. On créa ainsi un danger de tous les instants, mais la formule resta entière et inflexible. Cette orthodoxie devait coûter cher à la liberté, mais l'honneur de la doctrine était sauf. Malheur aux esprits étroits qui ne connaissent pas la valeur et la fécondité des exceptions ! Ce fut là un des plus grands triomphes de la logique doctrinaire. La loi municipale complétait l'œuvre eu retirant à cette classe tout désir et tout moyen d'em* ployer son activité dans le cercle plus restreint des influences locales. Les communes étaient placées sous la dépendance absolue des préfets, et la centralisation la plus despotique était destinée à servir d'assise à un régime de liberté.

Bientôt ce mouvement de réaction se prononçant avec plus d'énergie dans la Chambre à mesure que les intérêts revenus de leur panique lui apportaient leur bruyante adhésion et que les passions populaires s'irritaient dans un sens opposé, M. Laffitte, qui n'avait plus pour lui que l'amitié du roi et l'indulgente pitié des ambitions que sa faiblesse avait un instant servies, isolé dans le ministère même dont il avait la présidence, à peine consulté par ses collègues, attaqué ouvertement par ceux qui convoitaient sa succession, mal

défendu par d'anciens amis qu'il avait indisposés par sa légèreté ou trahis par ses complaisances pour la cour, se vit forcé de céder la place à l'homme qui représentait le plus fidèlement les passions de la Chambre et qui leur promettait le mieux la domination.

M. Casimir Périer marque l'instant où la monarchie de Juillet arrêta et précisa nettement son système politique. C'est lui qui a fondé les véritables traditions du règne. Il mit fin à ses fluctuations; il fixa ses tendances jusque-là hésitantes; il lui imprima ce mouvement d'énergique concentration dont une politique a besoin pour devenir aux yeux de ses amis, comme de ses ennemis, quelque chose de net et de défini. Ceux qui sont venus après lui n'ont guère fait, avec plus de talent de tribune mais avec inoins de caractère et d'esprit politique, que suivre le sillon qu'il avait tracé, sauf en un point par lequel il les domine de très-haut, l'indépendance du ministère vis-à-vis de la couronne. Avec des vues moins étroites, nul doute qu'il n'eût pour longtemps consolidé en France la monarchie constitutionnelle, car il possédait à un degré admirable la vertu la plus essentielle de l'homme d'État, celle qui fonde, la volonté. Mais cette force précieuse ne fut employée qu'à frapper d'immobilité l'ordre de choses qui était sorti des trois journées. Elle brisa momentanément les difficultés qui lui faisaient obstacle, mais devint la principale cause de la stérilité et du dépérissement dont le système fut bientôt atteint et dont il devait mourir.

Au reste, il est juste de reconnaître que la politique d'indécision suivie jusque-là ne pouvait être pratiquée plus longtemps sans amener la dissolution du nouveau régime. Mais on pouvait prendre un parti et s'y tenir

avec fermeté, sans faire pour cela tant de pas en arrière. Entre les prétentions discréditées de la démocratie extrême et les regrets mal dissimulés du parti doctrinaire, le gouvernement pouvait prendre une position presque inexpugnable par la pratique franche et désintéressée des institutions libérales, qui eût été pour la France une nouveauté inouïe et une ère de rajeunissement. Il avait eu jusque-là des velléités de s'emparer de ce rôle, Casimir Périer le jeta sans retour dans les voies de la résistance, parti pris qui valut à la monarchie des succès brillants mais passagers et chèrement expiés plus tard. Par le tour impérieux et violent de son caractère, le ministre fit illusion sur ce que ses vues avaient de médiocre et de pusillanime, de même que plus tard on déguisa un système corrupteur sous des dehors de morgue et d'austérité. La monarchie de Juillet s'habitua de trop bonne heure à ne vivre que sur des apparences.

ta lutte s'engagea sur la question extérieure. Après quelques tâtonnements motivés par la nécessité de ménager les transitions, de ne pas renier trop brusquement les engagements pris par ses prédécesseurs, Casimir Périer fit connaître son programme politique, qu'il formula tout d'abord dans ces deux mots : avoir la paix au dehors pour être fort au dedans ; déclaration imprudente qui donnait à l'Europe la mesure de ce qu'elle pouvait oser contre nous. « Quoi! s'écriait Carrel, vous voulez être forts au dedans et vous déclarez que vous ne le pouvez qu'à la condition d'être au dehors faibles et méprisés I » Si ce n'était pas là, en effet, la paix à tout prix comme on Ta si souvent répété, cette politique avait le tort d'y beaucoup trop ressem-

bler. Jusque-là le gouvernement de Juillet avait invariablement posé comme règle de sa politique extérieure le principe de non-intervention, principe qui, évidemment, n'a de sens qu'autant qu'on s'engage à le faire respecter. De solennels engagements avaient été pris dans ce sens à la tribune au nom du gouvernement par M. Lafitte et par le maréchal Soult, ministre de la guerre. « Nous respecterons religieusement le principe de la non-intervention, avait dit le maréchal, mais à la condition essentielle qu'il sera respecté par les autres. »

M. Laffitte, mis en demeure de tenir cet engagement par la notification de l'entrée imminente des Autrichiens dans le duché de Modène, avait déclaré au cabinet de Vienne être prêt à s'y opposer par la force. Il eut la bonne fortune de se retirer du ministère au moment même où arrivait à Paris la réponse de M. de Metternich à son ultimatum. Dans cette dépêche, le ministre autrichien faisait connaître au cabinet français sa ferme intention de ne tenir aucun compte du principe de non-intervenlion en ce qui concernait l'Italie, alléguant qu'il préférait la guerre au danger qui résulterait pour son pays de l'adoption d'une telle doctrine, et qu'il aimait mieux périr par le fer que par le poison. C'est devant une menace si peu déguisée que le gouvernement de Juillet eut le triste courage de renier son principe, encore ne le fît-il pas avec cette franchise qui suffit parfois pour relever un acte de faiblesse. Il usa d'une pitoyable équivoque qui ne pouvait faire illusion qu'à ceux qui voulaient à tout prix s'abuser eux-mêmes : « Nous adoptons, dit Casimir Périer, le principe de la non-intervention , mais seulement pour notre pro-

pre compte, et ailleurs nous le soutiendrons par 1rs négociations. » Comme si des négociations si mal soutenues et réduites à l'état de simple formalité avaient jamais pu servir de sanction efficace au maintien d'un principe; et comme si, d'autre part, on avait besoin d'invoquer un principe pour dire qu'on se défendra si l'on est attaqué. On devine l'audace qu'une pareille déclaration devait inspirer à nos ennemis, et le déplorable retentissement qu'elle eut dans un pays qui avait gardé un honneur si susceptible, un si profond ressentiment de ses humiliations, un si noble regret de sa gloire! Les troupes autrichiennes envahirent deux fois l'Italie pendant le court ministère de Casimir Périer. A leur première invasion il répondit, comme il s'y était engagé, par des négociations, dont on ne tint aucun compte, ainsi qu'on le lui avait annoncé. Quant à la seconde, il ne l'empêcha pas davantage, mais il s'imagina frapper un coup d'audace en occupant Ancône, pour faire pendant à l'occupation autrichienne, après avoir préalablement laissé voir qu'il croyait devoir cette démonstration, non à l'Italie en détresse, mais à « notre légitime influence dans ce pays ; » expression déjà consacrée par une routine inepte, et moyen infaillible de nous gagner à tout jamais le cœur des Italiens.

Mais l'abandon de la Pologne eut, à un bien autre degré, le privilège d'émouvoir et de passionner l'opinion. C'est que ce qui était engagé dans cette question, c'était plus encore qu'un principe, c'était un profond sentiment de sympathie et de fraternité. Pendant toutes les guerres de l'Empire, la nation polonaise avait mêlé son sang au nôtre sur les mêmes champs de ba-

taille, elle avait identifié ses destinées à celle de notre pays, elle nous avait suivis jusqu'à la un avec une foi aveugle sans jamais marchander son dévouement, sans calculer ses sacrifices, sans se laisser décourager ou refroidir un instant par notre facilité à oublier nos promesses et à tromper ses espérances. Enfin, à la dernière heure, lorsque tout était désespéré, elle avait préféré succomber avec nous que se relever avec l'appui d'Alexandre qui lui tendait la main.

Ce long passé de gloire et de souffrances communes, cette association dont tous les profits avaient été pour nous, nous avaient créé de grands devoirs envers cette nation sœur de la France^ et le sentiment populaire, qu'on accuse si justement de manquer àe mémoire, se montra cette fois moins oublieux que ses censeurs habituels. C'était une dette difficile à acquitter; maïs c'était une dette, et jamais nation n'en avait contracté de plus sacrée. C'était, de plus, une occasion de revenir sur ces funestes traités de 1815, qu'on persistait à nous imposer après les avoir violés contre nous, et dont on n'avait tenu aucun compte en ce qui concernait la Pologne. Pendant plusieurs mois, la France suivit avec une inexprimable anxiété les péripéties de la lutte inégale que la population du grand-duché de Yarsovie soutint seule contre les armées russes.

Le cabinet français fit moins encore pour la Pologne qu'il n'avait fait pour l'Italie. Après une faible et inefficace tentative pour amener l'Angleterre à une médiation offerte en commun, il se borna à une intervention officieuse auprès de l'empereur Nicolas en faveur de ses sujets révoltés, intervention dérisoire vu les sentiments que le czar avait manifestés envers la royauté

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des barricades. Casimir Périer et ses collègues s'en tinrent à cette démarche et à de stériles déclarations de sympathie. Ils dépensèrent tout ce qu'ils avaient d'héroïsme contre les rois de Hollande et de Portugal, se flattant de faire prendre le change au sentiment national par la vigueur qu'ils déployèrent contre ces redoutables ennemis. Les difficultés d'une intervention sérieuse en faveur de la cause polonaise étaient assurément immenses, et on conçoit que des esprits pratiques et expérimentés n'aient pu assister sans quelque impatience aux excursions triomphales que M. Mauguin et le général Lamarque faisaient avec tant de gloire et à si peu de frais sur la carte d'Europe, Mais ce n'était pas là une raison pour ne rien essayer, et, sans prendre au sérieux ces fantaisies stratégiques, il n'est nullement démontré qu'on n'eût pas gagné le concours de l'Angleterre, en insistant auprès d'elle avec plus de vigueur que ce le fit M. de Talleyrand, diplomate prodigieusement blasé, qui avait son système d'équilibre européen à lui, et dont cet incident importun dérangeait toutes les combinaisons ; il n'est pas dit qu'on ne l'eût pas entraînée, en lui assurant, par exemple, des avantages de nature à la séduire dans un règlement éventuel de la question d'Orient qui déjà commençait à fixer son attention. Il y avait, d'ailleurs, mille moyens de soutenir et d'encourager moralement la Pologne sans en venir à la guerre. On n'y songea pas un instant. Illusion singulière ou vertige inexplicable! Les hommes qui laissèrent ainsi succomber l'insurrection polonaise, en prenant le ciel et la terre à témoin de l'impuissance de leur pays, ce sont ceux-là mêmes qui, quelques années plus tard, furent sur le

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point de déclarer la guerre aux quatre grandes puissances et de mettre le feu à l'Europe pour soutenir un pacha d'Egypte 1 S'ils avaient fait pour la Pologne la moitié de ce qu'ils osèrent pour Méhémet-Âli, l'effervescence était telle alors, que tous les peuples se seraient soulevés, et à la faveur de ces puissantes diversions la Pologne se fût peut-être sauvée toute seule, ou du ipoins ne fût pas tombée en nous maudissant.

Carrel, à l'exemple de ses amis de l'opposition, s'exagérait, sans doute, la facilité de la lâche, mais il eut la gloire de sentir et d'exprimer plus éloquemment que personne en France ce que nous commandait alors l'honneur national. Il n'est pas mort sans avoir eu son jour, puisque cet honneur s'est un moment personnifié en lui et a parlé par sa bouche. Carrel a été, dans ce court instant, le réel et véritable représentant de son pays, car lui seul a traduit dignement sa pensée et son émotion lorsque ses représentants officiels ne trouvaient pour interpréter le sentiment public que ce mot digne d'un éternel opprobre : « L'ordre règne à Varsovie. » La polémique de Carrel en faveur de la cause polonaise est un chef-d'œuvre d'éloquence mâle et entraînante. Elle s'adresse, on le comprend, plus au cœur qu'à la raison, ayant en vue une de ces entreprises que le froid calcul condamne et que l'enthousiasme réalise ; mais elle a cette flamme et cette énergie qui font sortir de terre les légions. M. Thiers, qui devait, en 1840, entonner la Marseillaise et braver la coalition eu faveur du vainqueur de Nézib, démontrait, la veille de la prise de Varsovie, avec sa parlaile lucidité et son imperturbable aisance

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que la Pologne est un pays fait pour être partagé ; qu'elle avait grand tort de s'obstiner à ne pas comprendre sa vraie destinée, qui est d'appartenir à ses voisins ; que tous les grands politiques avaient été de cet avis, particulièrement ceux qui s'étaient enrichis de ses dépouilles, comme le grand Frédéric et la grande Catherine, et qu'enfin un peuple sérieux se devait à lui-même de ne pas se compromettre pour une nation discréditée et ruinée. Carrel prend corps à corps l'argumentation de son ancien ami, il la stigmatise de ses brûlantes ironies, il en met à jour les prétentions, les petitesses et la fausse habileté; il énumére tous les motifs qui font de la reconstitution de la Pologne une garantie de la sécurité de l'Europe; il rétablit les titres historiques de cette infortunée nation, il atteste son indomptable vitalité, il rappelle qu'il ne suffit pas d'insulter au malheur pour être un homme d'État, qu'il n'y a jamais eu de grande politique sans généreuse inspiration, puis venant à l'effet moral d'un tel discours :

« Pitoyable vanité, s'écrie-t-il, que celle qui va fouiller les archives d'un peuple et faire de la science pour ôter le remords à ceux qui l'ont livré, pour leur persuader qu'en déshonorant leur pays, ils se sont rencontrés avec les meilleures têtes politiques du dernier siècle, que leur lâcheté a été presque du génie, que la supériorité des armes a montré combien ils avaient sagement fait de ne se pas compromettre pour la Pologne. Où mène l'esprit qui n'est que de l'esprit! L'auteur de toutes ces belles explications n'a pas pensé qu'au moment où il venait faire applaudir, par l'ignorance et le plat égoïsme, une thèse prétentieuse, il y

avait là-bas des retranchements comblés par des cadavres polonais, de sublimes tombeaux dans lesquels un magnifique peuple vient de descendre, emportant avec lui le bien, le mal, son nom, ses dieux, ses grands souvenirs, et jusqu'à l'espérance ! »

Et il terminait par cet adieu : « Oui, Polonais, oui, frères d'armes, nous nous reverrons I c'est pour la commune patrie que vous êtes tombés; nous acquitterons la dette de la reconnaissance et de l'honneur. »

La delte est restée entière. La France est un peu comme ces prodigues qui donnent volontiers à tout le monde et qui ne payent pas leurs créanciers, mais la Pologne méritait de n'être pas traitée comme un créancier éconduit. Aujourd'hui encore c'est à l'avenir que ses amis sont réduits à en appeler des défaillances du présent. Mais on voit déjà luire le jour où la France sera contrainte de faire par calcul ce qu'elle a refusé de faire par générosité.

On peut discuter à l'infini sur les suites qu'aurait amenées une guerre contre les oppresseurs de la Pologne, en supposant qu'on eût été contraint d'en venir à cette extrémité pour la secourir efficacement, et ce n'est pas mon intention de m'engager dans ce débat ; mais, si fâcheuses qu'eussent été ces suites, et en n'examinant ici que la question d'opportunité, on est en droit d'affirmer aujourd'hui qu'elles nous eussent été moins funestes que l'abandon de la cause polonaise, car c'est lui qui consomma la rupture déjà imminente de la démocratie avec le gouvernement de Juillet. Jusque-là il y avait eu, en France, des partisans de la république, à dater de ce moment il y eut un parti républicain, et l'on vit commencer entre les vainqueurs

des trois journées ces déchirements qui devaient être mortels aux institutions libres. Carrel, entraîné comme malgré lui par des griefs trop souvent renouvelés, par une impatience qu'il rie pouvait plus maîtriser, par la séduisante simplicité des idées américaines qu'il avait toujours préférées au système anglais, s'était sensiblement rapproché de ce parti. La discussion sur l'hérédité de la pairie, qui eut lieu presque au même instant, acheva de l'y pousser.

Discréditée par son rôle dans les dernières années de la Restauration, après quelques actes de fermeté qui avaient mieux fait augurer de sa consistance politique, faible et résignée en présence des ordonnances, nulle pendant les trois journées, la pairie était restée, après la révolution de Juillet, comme suspendue entre la vie et la mort. On avait le plus longtemps possible ajourné l'instant de sa réorganisation promise, comme si on avait craint de la voir tomber en poussière le jour où Ton y mettrait la main. L'intérêt qui s'attachait encore à son existence était inspiré par un sentiment où sa personnalité historique n'entrait pour rien. La pairie rappelait une fonction dont on sentait la nécessité et dont on regrettait l'absence, mais qu'on eût voulu voir remplie par tout autre que par elle. Les esprits réfléchis, même les plus étrangers ou les plus indifférents à la routine constitutionnelle, reconnaissaient la nécessité d'un pouvoir modérateur et conservateur à la fois entre la Chambre des députés et la couronne ; mais ils le voulaient indépendant, condition que la Chambre des pairs n'avait jamais qu'imparfaitement remplie et à de rares intervalles.

Cette indépendance, qui seule pouvait légitimer

l'existence de la pairie dans l'État, en donnant une réelle autorité à son rôle de médiation, il n'y avait, de l'aveu de tous les publicistes, que deux modes qui pussent Tassurer : l'hérédité fortement protégée contre le danger des fournées ministérielles, ou bien l'élection. Sans l'une ou l'autre de ces deux garanties, la Chambre des pairs n'était plus qu'un pouvoir fictif qui altérait gravement le caractère des institutions constitutionnelles et en corrompait l'essence, puisque faite pour représenter la nation, elle ne représentait en réalité que la couronne. L'hérédité était proposée par le parti de la résistance ; l'élection, par l'opinion libérale et démocratique. On adopta, — toujours sous prétexte de transaction, — un moyen terme qui, repoussant ces deux principes comme trop exclusifs, laissa les pairs à la nomination du roi, ce qui revenait à peu près à faire de la Chambre des pairs une succursale du Conseil d'État. C'est par de semblables créations qu'on se flattait d'arriver à la vérité du système constitutionnel. On s'imagina avoir créé un troisième pouvoir selon la théorie anglaise.

L'opinion publique était si fortement prononcée contre l'hérédité, que Casimir Périer s'était vu forcé, avant même le commencement de la discussion, d y renoncer contre son intime conviction. Quant au roi, on assure qu'il fut heureux de voir repousser le principe d'hérédité, et encouragea sous main les adversaires de ce système ; la facilité de gouverner avec une Chambre des pairs toute à sa discrétion lui fermant les yeux sur l'impuissance d'une telle Chambre à le défendre dans un grand danger public. En cela, comme presque en tout, les petites choses lui ca-

chaient les grandes. Dix-huit ans plus tard, il suffit pour faire rentrer cette Chambre dans le néant, d'un passant, d'un inconnu qui écrivit sur la porte de la salle des séances ces quatre mots : « Il est interdit aux ci-devant pairs de se réunir. » Cet ordre anonyme fut suivi comme un arrêt du Destin. C'est qu'il n'y a ni force ni autorité sans indépendance. Il ne faut qu'un coup de vent pour emporter une institution sans racines.

Malgré ces défections, l'hérédité fut énergiquement soutenue par une minorité qui avait pour elle l'éloquence, sinon le nombre, et il est certain que, malgré tous les inconvénients qu'elle présentait dans un pays fanatique d'égalité, elle valait mieux, à tout prendre, que le système qui prévalut. C'est au point de vue de l'élection, et non à celui de la nomination royale, que Carrel combattit l'hérédité de la pairie. 11 le fit avec une telle vigueur d'argumentation, que sa polémique sur cette question peut être considérée comme une démonstration définitive, tant que l'état social de la France ne sera pas modifié dans ses conditions les plus fondamentales. Ses articles sur l'hérédité de la pairie forment le morceau capital de son œuvre de publiciste, et unissent une incomparable force de logique à la variété et à l'éclat des aperçus. Il s'attacha surtout à mettre en lumière les causes qui font qu'en Angleterre la pairie héréditaire est la représentation d'une force vivante et agissante, d'une aristocratie active, glorieuse, chère à la nation, tandis qu'en France elle ne pouvait plus être qu'un caputmortuum, la figure d'une ombre, ou si l'on voulait faire d'elle le refuge des débris de noire ancienne noblesse, un foyer de contre-

révolution, la personnification de préjugés impuissants et abhorrés. L'hérédité séparée du fait qui la vivifie et qui est sa raison d'être dans la pairie anglaise, c'est-àdire d'une aristocratie puissante, populaire, animée d'un grand esprit politique, n'est plus en effet qu'un privilège dont rien ne rachète l'odieux et les inconvénients. En Angleterre, l'aristocratie était un fait social, sa fonction dans l'État était donc tout expliquée d'avance. Chez nous, son rôle actif dans la société était rempli par la démocratie, c'était donc à celle-ci que devait revenir l'influence politique et les avantages d'une telle situation. L'aristocratie n'était plus en France qu'un souvenir, et un souvenir détesté. A quoi bon le ressusciter? à quoi bon conserver la forme sans le fond et le nom sans la chose?

« Il y a, écrivait Carrel, une aristocratie en Angleterre, parce que le pouvoir absolu n'a pas réussi à la dépouiller, à la soumettre, à l'humilier, comme cela est arrivé pour la nôtre sous Richelieu et Louis XIV. Cette aristocratie a survécu à la révolution démocratique de 1640, parce qu'elle n'a pas émigré, n'a pas fait cause commune avec l'étranger. Elle s'est battue sur le sol de l'Angleterre, elle y a soutenu la plus terrible des guerres civiles avec ses seules ressources, son seul courage, l'épée des vaillants hommes qui la composaient, et cette lutte a duré dix ans. Et quand la restauration est revenue, l'aristocratie l'avait précédée, on n'avait pas eu besoin de la réhabiliter, parce qu'elle ne s'était pas déshonorée; elle n'avait pas perdu son droit de cité. C'était un grand parti politique en état de faire ses conditions, et il les fit telles qu'en 1688 ce fut lui qui chassa définitivement les Stuarls, accomplit

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sans le secours du peuple, et même un peu contre les prétentions du peuple, la glorieuse révolution dont les résultats gouvernent encore l'Angleterre. Mais votre aristocratie nationale française, elle était déjà perdue dans l'opinion et politiquement dépouillée au commencement du dernier siècle, au temps de Saint-Simon, qui n'en parle qu'avec désespoir et mépris. La queue vint s'abdiquer elle-même en 4789 dans la fameuse nuit du 4 août; puis, se repentant, elle émigra et alla armer l'étranger contre la France. »

Et il revendique, pour la démocratie française, toute l'œuvre dont l'aristocratie s'est chargée en Angleterre, et comme une juste conséguence la prépondérance politique qui y est attachée. C'est, selon lui, une vaine entreprise que de chercher à disputer à la démocratie le prix de sa victoire, et mieux vaut lui faire sa part de bonne grâce. Il faudrait citer en entier cette belle discussion, particulièrement ses vives répliques au Journal des Débats, dans lesquelles il a épuisé tous les aspects de la question, qu'il développe tour à tour, et avec une égale supériorité, au point de vue historique, social, politique. J'ai seulement voulu en marquer le caractère, parce que ce fut le dernier effort de Carrel dans la ligne légale et constitutionnelle. Encore n'estil guère probable que l'extrême véhémence de sa polémique contre les partisans de l'hérédité de la pairie lui fût inspirée par son zèle, déjà fort refroidi, en faveur de la monarchie constitutionnelle; car, s'il se fût placé à ce point de vue, il eût sans doute préféré leur système, tout imparfait qu'il était, non à l'élection, mais au compromis bâtard qui triompha par leur défaite. A peu de temps de là, l'insurrection lyonnaise

venait ébranler le gouvernement de Juillet, et un mois à peine après la -répression de cette révolte, le 3 janvier 1832, Carrel publiait sa profession de foi républicaine.

Lorsqu'il s'agit de juger leur passé, les partis n'admettent guère en général que deux points de vue différents, qui consistent, l'un à soutenir qu'ils n'ont jamais eu tort, l'autre à démontrer que leurs adversaires se sont toujours trompés. En quoi il est permis de dire qu'ils montrent plus de logique que d'impartialité. Un instinct de conservation, sans cesse en éveil parce qu'il se sent toujours menacé, les avertit que le plus sûr moyen de ne pas être discuté est de se déclarer infaillible, et leur premier soin est d'ériger leur impeccabilité en article de foi. On pourrait leur laisser cette satisfaction stérile, si leur amour-propre ou les droits dune vérité abstraite étaient seuls en jeu dans un tel débat. Mais l'histoire ne remue pas seulement la cendre refroidie du passé, elle met en question l'avenir, cet ironique et infatigable reproducteur de situations que notre sagesse a déclarées finies. Si délicate que soit donc la tâche de relever les erreurs du parti auquel on se fait honneur d'appartenir, il importe qu'on la remplisse sans fausse complaisance pour une infatuation qui recommencerait demain toutes les fautes qu'elle commettait hier. On doit juger les partis, non suivant les maximes qu'il leur convient d'adopter et qui ne sont le plus souvent que le mot

d'ordre d'un jour ou l'expression d'un égoïsme qui, rapporte tout à lui-même, mais au nom des grands principes qui les dominent et auxquels ils sont tenus de subordonner leur conduite. C'est au point de vue des intérêts généraux du pays, au point de vue de l'avenir de la liberté en France que j'ai à apprécier l'opportunité de la scission républicaine de Carrel, car c'est à cette lumière sereine et durable que toute politique doit être examinée pour être jugée en dernier ressort. Or je n'hésite pas à le reconnaître en présence des sévères enseignements de l'histoire, cette scission Ait une faute. Les républicains ont eu tort à cette époque de ne pas se résigner au régime constitutionnel, de même qu'à un autre moment encore plus décisif les constitutionnels ont eu tort de ne pas se rallier à la république.

Qu'y avait-il au fond entre Carrel et les hommes du gouvernement de Juillet? Je viens de le dire, des dissentiments après tout secondaires, des questions de forme et d'application plutôt que des questions de principe. Carrel et ses adversaires voulaient une liberté plus ou moins large, un pouvoir plus ou moins limité, mais tous voulaient la liberté; or l'intérêt qui dominait tout, c'était la conservation de la liberté, ce bien sans prix, patrimoine non plus d'une opinion mais de la nature humaine, source de vie sans laquelle une nation se dégrade et se flétrit, et elle ne pouvait se maintenir en France que par l'union de ces deux partis. Qu'on eût accordé à Carrel une loi électorale plus démocratique, une attitude à l'extérieur plus ferme et plus fière, une pairie indépendante, une presse affranchie, une pratique plus fran-

che, en un mot des institutions libres, il eût été désarmé, forcé de se déclarer satisfait, car ses exigences n'étaient pas allées au delà. Tous ces progrès, il pouvait les réaliser avec le temps par le seul emploi des voies légales, sans mettre entre son parti et la monarchie de Juillet l'abîme d'une révolution et des représailles sans fin. J'ai dit qu'il le pouvait, donc il le devait. Si la libérale démocratie qui suivit ou précéda Carrel dans le camp républicain avec plus d'ardeur que de prévoyance s'était résignée à agir à l'état d'opposition constitutionnelle, il est de toute certitude qu'aujourd'hui la plupart des réformes qu'elle réclamait seraient depuis longtemps passées à l'état de lois et d'institutions, tandis que nous sommes plus éloignés que jamais de les voir réalisées. Ce point seul tranche la question. Ce qui est en cause ici, on le sent, ce n'est pas la valeur comparée de la forme républicaine et de la forme constitutionnelle, c'est la sauvegarde d'un principe qui leur est à la fois commun et supérieur à l'une et à l'autre. Tout en gardant ses convictions et ses préférences pour la république, la démocratie pouvait les faire taire pour un temps comme elle avait fait jusque-là par une patriotique abnégation. Les obstacles qu'on lui opposait étaient de nature à ralentir sa marche, mais nullement à l'arrêter. Elle eût infailliblement conquis tôt ou tard la majorité en agissant sur l'opinion avec énergie et persévérance. Elle aurait pu ainsi arriver au pouvoir à son tour et par des moyens réguliers, elle y aurait soumis ses plans à l'épreuve de la pratique. En arborant le drapeau républicain, elle se ferma volontairement cette voie, elle rendit toute transaction impossible; entre le

pouvoir et elle, elle plaça la nécessité d'un coup d'État, la barrière de la guerre civile. Elle mit à la merci des hasards de la force ce qui aurait pu être décidé par un vote. Bile condamna le système de Juillet à un exclusivisme et à une immobilité jusque-là accidentels, et désormais indispensables à sa défense. Elle rendit impossible en France l'avènement pacifique, régulier, périodique de chaque parti au gouvernement du pays, système qui a fait la force et la grandeur de l'Angleterre comme des États-Unis. Elle accepta une solidarité funeste et contre nature avec des opinions ennemies de la liberté, et auxquelles la république servait de refuge en attendant le jour où elles devaient se retourner contre elle. Où il n'y avait qu'une seule foi politique, elle créa deux partis irréconciliables dont les haines, les agitations, les discordes amenèrent au sein de la nation le désir du repos à tout prix, l'indifférence, le dégoût de la liberté, et finalement la ruine des institutions libres.

Cette faute, que je n' ai point voulu atténuer, l'histoire doit-elle l'imputer au seul parti républicain? Je crois avoir démontré que ses adversaires y contribuèrent au moins autant que lui par leur impéritie et leur étroite obstination. Placés plus haut, ils étaient tenus de voir plus loin. Disposant du pouvoir, il est juste de leur attribuer aussi plus d'influence sur les événements et par suite une plus grande part dans la responsabilité. Un gouvernement n'est pas seulement responsable de ses propres erreurs, il l'est aussi, dans une certaine mesure, de celles qu'il fait commettre à ses adversai-* res, soit en décourageant leur bon vouloir, soit en exaspérant leur impatience*

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216 PORTRAITS Et ÉTUDES POLITIQUES.

Au reste, Carrel fit plus d'une fois d amers retours sur cette détermination lorsqu'il fut trop tard pour s'en repentir, et il ne l'eût sans doute pas prise si l'avenir eût pu se dévoiler à ses yeux. Il fut emporté par son impatience, par son goût pour les situations nettes, par sa générosité même, toujours prête à prendre parti pour les vaincus. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, l'état précaire où se trouvait alors la royauté élue malgré ses récentes victoires. En présence des signes nombreux qui semblaient annoncer au règne nouveau un déclin rapide et prématuré, Carrel crut trop facilement à ce qu'il désirait. C'est le danger et le vice naturel de cette politique au jour le jour de la presse périodique, qu'on y accorde une trop grande part à la passion, aux impressions du moment, qu'on y perd de vue l'ensemble pour le détail, qu'on s'y obstine à ne pas reprendre un mot imprudent une fois qu'il est lancé, enfin qu'on y est pour ainsi dire entraîné à la remorque des événements au lieu de les dominer et avant d'en avoir bien saisi la portée. Il en résulte qu'on se trouve tout à coup engagé sans s'être bien rendu compte de la gravité de l'évolution accomplie.

Ce rôle nouveau, dont Carrel ne connut que plus tard les difficultés et les secrets déboires, eut d'abord un vif attrait pour lui. 11 en aimait la hardiesse, l'originalité, l'éclat, le péril. Il éprouva un immense soulagement à rejeter tous les ménagements de conduite et de langage qu'il s'était imposés jusque-là dans ses écarts les plus violents et qu'il ne considérait plus que comme d'inutiles équivoques. La position qu'il abandonnait était moralement excellente, car il n'est pas

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douteux que la politique défendue par lui ne fût à la fois la plus équitable et la plus habile; mais, par une difficulté inhérente aux commencements de tout parti de transaction, il allait se trouver presque seul de son avis, et il n'était pas homme à se contenter longtemps d'une satisfaction idéale. La guerre ouverte allait d'ailleurs bien mieux à son tempérament qu'une opposition mitigée, de même que la simplicité des idées américaines souriait plus à son esprit que la complication d'un système dans lequel il se plaisait à ne plus voir que des fictions usées. 11 respira donc plus à l'aise. Carrel était arrivé alors à la plus belle phase de la vie humaine et à la pleine maturité de son noble talent. Sa réputation avait grandi sans bruit. Son nom n'avait eu qu'un demi-retentissement, mais les mémoires chez lesquelles ses écrits l'avaient une fois gravé ne pouvaient plus l'oublier. A ceux mêmes qui n'étaient pas en état de le comprendre, Carrel laissait l'idée d'un ensemble original et frappant. On sentait qu'il y avait là une destinée. L'impression était plus ou moins combattue en raison de ce qu'il y avait en lui d'énigmatique, mais elle était profonde. A peine connu du grand nombre, la considération qu'il inspirait aux esprits élevés équivalait presque à de la gloire. Il n'avait pas eu les applaudissements de la foule, cet encens grossier si souvent prodigué à de grossières idoles, mais hul n'était placé plus haut dans l'estime des juges les plus difficiles de son temps : un esprit blasé et un cœur épuisé comme Chateaubriand, se rencontrait sur ce point dans une commune sympathie avec un esprit chagrin et mécontent comme Royer-Collard. Les adversaires mêmes de Carrel croyaient s'honorer

en rendant hommage à ses grandes qualités. Le succès était venu à lui sous les formes les plus flatteuses, et, dans les perspectives agitées qu'on entrevoyait pour la France, il n'était pas de place à laquelle sa légitime ambition ne pût prétendre. Il était de ceux que le public suivait du regard et sur lesquels on comptait pour l'avenir.

Tous les amis de Carrel ont gardé le souvenir du changement profond qui s'opéra en lui vers cette époque. Son caractère^ jusque-là concentré, inquiet, facilement ombrageux, son hunieur changeante et tourmentée, semblèrent s'épanouir sous ce premier regard de la gloire. Sa physionomie, mélange si frappant de force, de résolution et d'extrême finesse, mais jusquelà fermée, s'éclaira d'un rayon de confiance et de sérénité; ses manières, souvent réservées jusqu'à la sauvagerie, prirent une nuance marquée de cordialité, d aisance et d'abandon. Ses habitudes insouciantes, qui tenaient à la fois de l'artiste et du soldat, s'allièrent à des formes d'une élégance sobre et sévère. Ses facultés, trop longtemps condamnées à s'user en silence ou à servir en sous-ordre, ayant trouvé leur naturelle expansion, cessèrent d'être un supplice pour lui, et sa susceptibilité, n'étant plus perpétuellement sur la défensive, laissa paraître les qualités d'une âme simple, facile et généreuse. Je veux noter, à ce propos, un défaut qu'il n'avait pas, parce que presque tous ses contemporains en ont été plus ou moins atteints, et parce que c'est une grande qualité que de n'avoir pas certains défauts dans certains temps. La plupart des hommes les plus distingués de la génération à laquelle appartenait Carrel sont marqués à quelque degré d'une

ARMAND CARREL. 2ig

tache originelle, qui n'est pas, tant s'en faut, également apparente chez chacun d'eux, mais qui se voit chez le plus grand nombre, et que rien ne peut faire disparaître aux yeux qui l'ont une fois discernée : c'est, si j'ose le dire, une nuance de charlatanisme, Ce n'est pas sans motifs et sans éléments d'observation que le théâtre et la caricature ont créé, après 1830, ces types fameux qui ont illustré à la fois et le nom et la chose. L'histoire prendra note de ce trait général, si elle veut percer à fond les personnages du temps. Chez tous il y a quelque peu du comédien, et l'homme est rarement d'accord avec le rôle, ou du moins il s'en détache avec la plus grande facilité. Il y a deux hommes de cette génération chez lesquels (pour ne parler que des morts) je ne trouve cette faiblesse à aucun degré : c'est Tocqueville et Carrel. Chez ce dernier, le publiciste était l'homme lui-même. Ses écrits sont l'expression la plus intime, la plus sincère et la plus spontanée de son individualité, et c'est pourquoi ils sont restés si vivants. Chez lui, l'esprit n'a jamais été un acteur récitant un rôle appris pour une situation convenue, malgré la secrète protestation de la conscience ou du sentiment ; son intelligence, son cœur, sa volonté ne formaient qu'une seule harmonie. Lorsque cet accord se manifeste dans un homme avec une si rare puissance, qu'importe que sa vie soit hrisée avant l'heure par la main égarée du hasard ? il ne faut pas moins s'incliner devant la vraie grandeur.

Pour apprécier sous tous ses aspects l'entreprise hasardeuse tentée par Carre], il convient d'examiner les éléments dont se composait alors le parti républicain. A proprement parler, ce. parti n'existait pas en-

core, car on ne pouvait donner ce nom aux opinion» fort peu homogènes qui représentaient la démocratie française : c'était un assemblage d'instincts et. d'idées contradictoires. Il s'agissait donc pour Carrel et ses amis non pas d'apporter leur concours à un groupe politique tout constitué, ayant sa doctrine propre et ses ressources spéciales, mais de le former au moyen des éléments qui existaient autour d eux, de le faire sortir du chaos. Ils avaient à découvrir et à formuler une doctrine politique de nature à être acceptée de tous, à rallier sous un même drapeau ces fractions démocratiques jusque-là isolées et souvent hostiles les unes aux autres. A moins de se condamner à agir dans le vide, il fallait à tout prix obtenir leur adhésion, dégager le principe qui leur était commun à toutes, seul moyen de les réunir dans une action commune.

Carrel ne pouvait éviter cette tâche préliminaire, qui se présenta de bonne heure à son esprit, ses articles l'attestent jusqu'à la dernière évidence ; mais il s'en exagéra singulièrement la facilité. Il est aisé d'obtenir d'un parti la discipline qui lui est nécessaire pour vaincre, mais on n'improvise pas l'unité intellectuelle qui lui est nécessaire pour durer. Pour être réalisée dans les conditions qu'il rêvait, cette tâche eût demandé plusieurs années de discussion et de luttes toutes spéculatives, car il ne fallait pas moins pour établir quelque homogénéité et quelque consistance au sein d'une démocratie aussi divisée. Mais il voulait un parti organisé, il le voulait sur l'heure, avec une impatience fiévreuse, avec l'impétuosité du combattant qui fait arme de tout ce qui se trouve sous sa

main. Il alla donc à ses nouveaux alliés sans regarder de trop près aux nuances qui les séparaient, sans afficher une orthodoxie trop exclusive, se fiant sur son habileté pour masquer les dissidences, et sur son ascendant pour consolider cette union précaire. Le parti républicain devait porter un jour la peine de ce vice de constitution.

Au moment où Carrel se jeta sans retour dans le camp démocratique, on y voyait éclater dans leur premier feu, mais sous des formes propres à dérouter l'observation et à séduire l'inexpérience, les passions et les idées qu'on désigna plus tard sous le nom de socialisme. Ces idées et ces passions sont aujourd'hui bien connues, grâce au large commentaire en action que l'histoire leur a donné, mais elles n'apparaissaient encore que sous leurs côtés généreux, et des esprits même clairvoyants, qui ne s'abusaient pas sur le danger de certaines de leurs conséquences, se plaisaient à ne les considérer que comme d'inoffensives rêveries destinées à rester toujours dans le domaine de la théorie. On avait presque entièrement oublié le rôle qu'elles avaient joué sous la Révolution française, grâce aux allures pacifiques de leur apostolat. La plupart de ces systèmes n'étaient pourtant que la reproduction à peine déguisée des utopies de Rousseau, de Mably, de Marelly et de leurs disciples révolutionnaires, Robespierre, Saint-Just, Babeuf. Quelques-uns d'entre eux, tels que le saint-simonisme, qui était alors dans la période la plus active et la plus brillante de sa propagande, et le fouriérisme, qui s'élaborait encore en silence dans quelque cénacle ignoré, avaient emprunté au progrès des sciences économiques des formules

spécieuses et séduisantes ; mais tous partaient de ce point de vue, que l'État a le droit, — ils disaient même le devoir, — de s'emparer des individus et de les transformer à son gré comme l'artiste fait de la cire qu'il pétrit entre ses mains. Ils considéraient la société humaine, les faits si délicats dont elle se compose, ces intérêts inviolables, ces institutions primitives et presque immuables auxquels les siècles osent à peine toucher, la famille, le foyer, l'héritage, la propriété, l'union des sexes, comme une matière que le premier venu porté au pouvoir avait le droit de réorganiser à sa guise. Le saint-simonisme reconnaissait à son chef suprême non-seulement le droit de disposer de la religion, de l'industrie, de la propriété, mais encore celui de répartir les fruits du travail et de prononcer sans appel sur les aptitudes et les vocations de chacun, conséquences implicites de sa fameuse loi: A chacun selon sa capacité, et à chaque capacité selon ses œuvres. Par ces traits généraux, il ne différait en rien d'un système dont les saint -simoniens ne parlaient qu'avec un profond dédain, le système de Babeuf, représenté auprès de la génération de 1830 par le vieux Buonarotti, sectaire fanatique et conspirateur maniaque. La loi elle-même leur paraissait une personnification trop faible de l'autorité, elle était bonne tout au plus pour ce qu'ils nommaient les époques critiques; il leur fallait une loi animée, agissante et aimante, une loi qui se confondît avec le législateur lui-même, et, comme ils disaient, une loi vivante. On devine ce qu'aurait pu être un pareil gouvernement. C'était, sous prétexte de progrès, reculer jusqu'à Moïse, mais c'était Moïse sans le Sinaï. Aussi les es-

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prits distingués, dont cette doctrine avait surpris l'inexpérience par le noble but qu'elle proposait à leur ambition, se séparèrent-ils aussitôt qu'elle fut mise à l'épreuve de la pratique.

À côté des saint-simoniens, des babouvistes, de l'école encore peu connue de Fourier, la démocratie comptait des associations politiques actives et plus militantes, mais dont l'esprit n'était guère plus libéral. C'étaient les sociétés secrètes qui s'inspiraient, en général, des théories du Contrat social et des souvepirs de la Convention. Telles étaient, par exemple, la société des Amis du peuple et la fameuse société des Droits de l'homme, qui avait adopté pour programme la déclaration des droits de Robespierre. Cette opinion était représentée dans la presse par le journal la Tribune. L'idéal de ces sociétés qui ne se piquaient point d'un vain mérite d'innovation, c'était purement et simplement une dictature renouvelée de la Convention et des comités de salut public. Au milieu de ces groupes divers, peu bruyant, mais actif, s'agitait le bonapartisme qui ne portait encore d'ombrage à personne, mais dont on avait entrevu la main dans la plupart des mouvements populaires, et qui, depuis la Révolution de 1830, avait passé du libéralisme à la république.

Voilà quels étaient les éléments politiques que Carrel,la Fayette et leurs amis se flattèrent de fondre et de discipliner sous le drapeau républicain. Si Ton cherche quelle était la tendance commune de ces opinions, d'ailleurs si divergentes,on s'aperçoit avec surprise que le seul point sur lequel elles fussent toutes d'accord avec une formidable unanimité, c'était l'omnipotence

de l'État, et la négation presque absolue des droits individuels, ce qui est l'essence même du despotisme. Il ne sert de rien d'invoquer ici les philanthropiques intentions des auteurs de ces systèmes, les faits répondent avec une évidence foudroyante. La clef de voûte de chacune de ces théories, de chacune de ces traditions, c'est un pouvoir absolu. Elles croient que le despotisme est sanctifié, du moment où il n'est plus employé qu'à leur profit. La dictature, non plus passagère mais permanente, éternisée, devient légitime, du moment où ce sont elles qui l'exercent. Telle était la démocratie à laquelle Carrel venait proposer pour symbole politique le système le plus libéral qui eût été réalisé parmi les hommes, la constitution américaine ! À ces adorateurs, sans le savoir, de la force et du pouvoir, à ces réformateurs attardés qui, sous prétexte de compléter l'affranchissement de l'homme, le frappaient d'interdiction comme un incapable ou comme un insensé, qui avaient pour idéal que l'État fût chargé de vouloir, d'agir ou de penser pour chacun des citoyens, il apportait une foi politique qui disait à l'individu : Gouverne-toi toi-même, sois l'ouvrier de ta propre destinée, c'est là qu'est la grandeur de l'homme. Et il ne s'apercevait pas que ce langage était en contradiction avec tous leurs principes et leurs vœux les plus chers 1 .S'il lui eût été donné dès lors d'avoir l'expérience que nous possédons aujourd'hui et que nous avons payée trop chec pour avoir le droit d'en être fiers, Carrel se serait aperçu qu'il n'avait fait que changer d'isolement. Il eût reconnu avec désespoir qu'il était en réalité bien plus près des constitutionnels que de cette démocratie absolutiste, et il lui eût

été facile de prévoir que le chaos intellectuel et moral qu'elle portait dans ses flancs, neutralisé tant bien que mal, tout le temps que durerait le combat, la rendrait impuissante au jour du triomphe. Réunir sous une même dénomination des éléments si peu d'accord, leur demander la suite, l'entente, l'unité qu'exige la conduite d'un parti politique, c'était une illusion que la passion seule peut expliquer. Ayant de songer à une action commune avec de tels auxiliaires, il eût fallu dépenser dix ans de discussion philosophique à les éclairer, à dissiper leurs préjugés, à leur faire une opinion pratique, raisonnée, acceptée du plus grand nombre. Or, ce que Carrel leur demandait, c'était une coopération effective et immédiate. C'était vouloir soulever le rocher de Sisyphe. Que de fois on le vit, lutteur désespéré, à demi renversé sous ce fardeau écrasant, le soulever de nouveau contre le ciel, avec une résolution à faire pâlir les dieux I

Au reste, si Carrel, en publiant sa profession de foi républicaine, commit une faute dont il eût plus tard déploré et maudit les suites, s'il essaya de faire violence au temps en donnant prématurément une unité nominale et factice à un parti dont les diverses fractions se repoussaient encore les unes les autres, ou du moins se rapprochaient par la communauté des haines plutôt que par celle des principes, comment ne pas lui donner raison tant qu'il reste sur le terrain do la logique et des doctrines? Combien sa critique comparée des libres institutions américaines et de ce système d'emprunt faussé, incomplefr, contrefait, qui n'était ni le libéralisme, ni la tyrannie, ni la monarchie anglaise, est concluante et irréfutable! Comme il prend

avantage de toutes les contradictions nouvelles ajoutées à la charte par ses prétendus réformateurs, et de l'empressement qu'ils ont mis à la déclarer immuable pour fermer la porte à tout progrès ! Avec quelle force il en relève les inconséquences et les fictions. Quoi ! vous déclarez la royauté irresponsable et inviolable ! Mais alors de quel droit avez-vous détrôné Charles X au lieu de vous attaquer seulement à ses ministres? Qui peut prendre au sérieux le principe d'inviolabilité dans un tel pays et dans un tel siècle? « Louis XVI, déclaré inviolable, est mort sur l'échafaud. L'inviolable Napoléon est tombé deux fois du trône; l'Europe Ta déporté et fait périr à petit bruit sous le ciel dévorant de Sainte-Hélène. L'inviolable Louis XVIII a été chassé de son royaume. L'inviolable Charles X est à Holyrood il a été puni non-seulement dans sa personne, mais dans celle de son fils et de son petit-fils pendant qu'on demandait pour complément de justice nationale la tête de ses ministres. »

La France, on le voit donc bien, veut un pouvoir responsable, elle Ta montré par de sanglantes leçons; mais ce pouvoir, comment serait-il la royauté? La royauté, par cela seul qu'elle est héréditaire, ne saurait être responsable, car on n'a pas le droit de demander un compte si sévère à l'homme que le hasard de la naissance a placé sur un trône et qui n'a point choisi sa destinée. La responsabilité est incompatible avec l'hérédité, et c'est pourquoi, dans les monarchies constitutionnelles, on a voulu la faire retomber tout entière sur lés ministres, selon le système anglais. Mais si les ministres sont seuls responsables, il faut que, comme en Angleterre, ils soient seuls agissants,

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il faut que la monarchie s'interdise tout rôle actif dans les affaires, il faut, en un mot, que le roi règne et ne gouverne pas, car il serait souverainement injuste de punir l'instrument et de laisser le moteur impuni. Or la monarchie en France n'avait jamais accepté ce rôle de neutralité. Elle s'en faisait gloire. Le roi Louis-Philippe lui-même avait son système personnel qu'il se vantait en toute occasion de faire prévaloir sur les vues de ses ministres, et dans ce moment même le Moniteur rappelait, à propos de la mort de Casimir Périer, la. « pensée immuable » qui présidait au règne nouveau à travers tous les changements de ministère. La conscience humaine, en dépit des prescriptions de la charte sur l'inviolabilité royale, attachant invinciblement à toute action l'idée de responsabilité, Carrel en concluait qu'il fallait mettre les institutions d'accord avec la réalité, en proclamant, au lieu de la monarchie héréditaire et inviolable, un pouvoir responsable et limité, tel que les États-Unis l'avaient compris.

En faisant ainsi porter tous les efforts de sa puissante dialectique sur la question de la responsabilité, Carrel était dans le vrai aussi bien au point de vue constitutionnel qu'au point de vue républicain, car ces deux formes politiques ont également pour but le gouvernement du pays par lui-même, qui est impossible avec une royauté à la foi agissante et irresponsable. Si le pouvoir suprême partage l'action avec les ministres, la responsabilité de ceux-ci disparaît, et, sans une responsabilité réelle et effective les prétendues garanties ne sont qu'un mensonge. A cet égard, le gouvernement de Juillet ne fut jamais qu'un sem*

228 PORTRAITS ET ÊTtJDËS POLITIQUES.

blant de gouvernement constitutionnel. Ses hommes d'État, qui avaient les premiers non-seulement popularisé, mais formulé en France la maxime depuis si longtemps pratiquée en Angleterre : Le roi règne et ne gouverne pas, s'empressèrent de l'oublier aussitôt qu'ils furent au pouvoir, se la rappelant seulement de temps à autre non pour l'invoquer contre les empiétements de la couronne sur le pouvoir ministériel, mais pour s'accuser réciproquement de faiblesse et de complaisance. Casimir Périer, il faut le constater à l'honneur de son caractère, est le seul ministre du roi Louis-Philippe qui ait su faire respecter ce grand axiome du droit constitutionnel, et encore le roi disaitil de lui après sa mort : « Que Casimir Périer lui avait donné bien du mal, mais qu'il avait fini par le bien équiter. » Un roi constitutionnel a le droit d'avoir des préférences pour telle ou telle politique ; mais sous peine de sortir de son rôle d'impartialité il n'a pas le droit de se déclarer ouvertement, il n'a pas le droit de se constituer l'adversaire d'une opinion qui reste dans les limites légales. En agissant ainsi il s'enrôle dans un parti, et il doit les dominer tous. Ce qu'on savait du système personnel du roi et de son parti pris de combattre à outrance les idées de la gauche ne contribua pas peu à jeter l'opposition dans le parti républicain. A force de considérer le roi comme un adversaire, elle en vint à regarder la royauté elle-même comme une ennemie.

On devine les contrastes et les exemples que l'histoire des États-Unis fournissait ici à l'appui de l'opinion de Carrel. Il y revenait sans cesse avec son argumentation rapide et pressante; il ne laissait pas une

seule objection sans réponse; il variait ce thème favori avec une merveilleuse fécondité de ressources. A ceux qui lui objectaient que les institutions américaines ne convenaient pas à la France, il montrait, en pliant l'histoire à sa logique impérieuse, que le dernier vœu de la révolution française et le dernier mot de son expérience avaient été pour des institutions analogues, témoin la libérale constitution de Tan III, dont le seul tort avait été de diviser le pouvoir exécutif au lieu de le confier à un président. Et il s'attachait à démontrer que depuis lors « ce n'était plus la France qui avait parlé. » Ses institutions n'avaient plus été une création spontanée de son génie, mais l'œuvre de circonstances exceptionnelles, car elle avait reçu la constitution consulaire et impériale des mains de la dictature militaire, et la charte des mains de l'invasion. « Tout ce qui s'est fait depuis le 18 brumaire jusqu'au 7 août 1830 appartient aux vues particulières de Bonaparte, aux influences de la Sainte-Alliance, à l'arbitraire de la royauté restaurée, aux visions de la coterie doctrinaire. Les seuls principes politiques que la France ait reconnus de son propre mouvement et par l'effet de son expérience révolutionnaire, sont ceux-ci : le gouvernement représentatif, le partage du pouvoir législatif en deux assemblées électives, l'unité et la responsabilité du pouvoir exécutif. »

Ce qui n'était ni tout à fait vrai ni tout à fait faux, mais ce qui avait surtout le tort d'être trop sujet à discussion pour être invoqué dans un débat aussi grave." Un autre jour il s'efforçait de démontrer qu'en France ni les mœurs, ni les individus ne sont monarchiques. A l'appui de celte affirmaliôn il citait nos fréquents

changements de dynastie en quarante ans et nos opinions individuellement fort peu royalistes. Le système de Juillet était une monarchie faite d'une matière républicaine; la crainte seule, inspirée par des souvenirs néfastes, éloignait la France de la forme républicaine. Elle y reviendrait aussitôt qu'on l'aurait rassurée, aussitôt qu'elle ne verrait plus dans la république la dictature conventionnelle, mais la forme la plus rationnelle et la garantie plus sûre de la liberté. Il invitait ses amis politiques à travailler de toutes leurs forces à dissiper ces alarmes. Il répudiait en toute occasion les traditions de la politique terroriste ; il rappelait que la liberté était le droit commun, qu'elle est le bien de tous et non un privilège qu'on invoque tant qu'on en a besoin, sauf à la fouler aux pieds quand elle devient un embarras. Selon lui, on devait la faire respecter en faveur de ses adversaires, et au besoin contre soi-même. Il en énumérait une à une toutes les institutions et toutes les garanties dans le but évident de refaire sur ce point l'éducation de son parti, de le réhabiliter aux yeux des esprits éclairés, de leur montrer un refuge, un abri tout prêt dans le cas où la monarchie viendrait à s'écrouler. 11 insistait surtout sur la liberté de discussion, sans laquelle les autres libertés ne sont qu'un vain mot, et comme étant celle que son propre parti avait le plus méconnue :

« Si Ton nous donnait à choisir demain entre la république sans la liberté de discussion et la monarchie avec une demi-liberté de discussion, nous opterions pour la seconde combinaison comme présentant plus de garanties que la première.

« Il y a des gens qui veulent toujours en finir par

la force avec leurs adversaires politiques quels qu'ils soient. Ces gens-là sont tour à tour terroristes de 93, fructidoriens de Tan V, usurpateurs de Tan Vil, plats courtisans de 1804, réacteurs de 1815, agents d'état de siège de 1832. Nous voulons, nous, qu'une fois pour toutes, on en finisse avec la dictature et les prétendues nécessités de salut qui ne manquent jamais pour la fonder. »

Et revenant à dessein, dans un développement ultérieur, sur cette supériorité de la monarchie avec la liberté de discussion à la république sans cette même liberté, il reconnaissait de bonne foi « que la liberté constitutionnelle et pratique avait été généralement plus grande sous la Restauration que sous les gQuvernements républicains qui se sont succédé du 10 août au 18 brumaire, en exceptant l'époque du régime directorial.»

Carrel fut accueilli dans le camp républicain avec une certaine froideur; la défiance étant, comme on sait, une vertu qui n'a jamais fait défaut aux démo* craties. a II est bon de savoir avec qui Ton val» s'écria la Tribune, l'organe le plus accrédité du parti, d'un ton de pudeur alarmée et en lui adressant une sorte d'interrogatoire, combiné de façon à le rendre suspect s'il ne répondait pas, et à l'humilier s'il répondait. « Allons-nous ou n'allons-nous pas avec la Tribune ? dit dédaigneusement Carrel ; nous ne nous le sommes jamais demandé. A chacun sa politique. Si l'on se

rencontre à deux ayant raison, tant mieux; la raison y gagne.. Mais n'exigeant de compte de personne, nous sommes peu disposé à en rendre, surtout quand la curiosité se présente sous la forme d'un doute peu bienveillant (24 février 1832), » Des deux côtés on se tient sur ses gardes et on s'observe d'un regard hostile. Ce court échange de paroles soupçonneuses d'une part, hautaines de l'autre, donne une idée exacte de cette singulière armée où chacun combattait pour son propre compte. Au reste, les insinuations malveillantes furent promptement réduites au silence par les services éclatants que Carrel rendit à ses nouveaux amis, et par le relief que ses qualités personnelles donnèrent à une cause peu favorisée sous ce rapport depuis la révolution française. Carrel possédait à un degré supérieur les qualités de l'homme d'action, qui manquent en général aux hommes de la classe moyenne. Bien qu'il lui fût presque impossible de les déployer avec succès dans les conditions difficiles qu'il avait acceptées en désespoir de cause après une si longue attente, elles ne pouvaient manquer d'attirer tout d'abord les regards sur lui et de le placer au premier rang. Ces qualités, très-distinctes de celles qui font le politique, ne constituent, lorsqu'elles sont séparées de ces dernières, qu'un mérite assez secondaire ; mais lorsqu'elles viennent les compléter, elles forment une des plus brillantes expressions du génie de l'homme. Le politique se révèle lentement, l'homme d'action se révèle en une heure. Pour se faire reconnaître, il ne lui faut qu'une occasion ; on ne le choisit pas : il se montre et on lui obéit. Et ce n'est pas, comme on le dit, parce qu'il a l'instinct du com-

mandement, c'est parce que chacun voit que les nécessités de la situation parlent par sa bouche, parce qu'il a plus de coup d'œil, plus de décision, plus de feu, plus d'élan, une perception plus vive et pins prompte. Sous tous ces rapports, Carrel était né chef de parti. Aussitôt qu'on le vit à l'œuvre, les plus autorisés s'inclinèrent devant lui. «C'est notre maître à tous, » disait de lui La Fayette.

Cependant on ne saurait dire si ces qualités n'ont pas nui à sa réputation plutôt qu'elles ne Font servie. On ne réussit le plus souvent que par ce qu'on a en soi de. moins estimable. 11 est pénible d'avoir à le reconnaître, mais on est bien forcé d'en convenir en présence des faits, c'est beaucoup plus pour ses qualités d'homme d'action que pour sa valeur comme publiciste, que Carrel fut accepté par là démocratie. Quelle blessure pour ce cœur altier, s'il avait assez vécu pour s'apercevoir que cette démocratie, à laquelle il avait tant fait de sacrifices, n'avait jamais vu en lui qu'un instrument et presque une dupe 1 Ses théories américaines furent peu goûtées et encore moins comprises au sein d'un parti où le Contrat social était considéré comme le code de la liberté. Mais ce parti, qui avait plus d'ambition que d'éclat, objet à la fois de crainte et de dédain, sentait que, pour arriver au terme de ses efforts, il lui faudrait livrer de nombreuses batailles, et il lui plaisait d'avoir, pour aller au combat, un chef intrépide et respecté. On l'adopta donc comme un soldat plutôt que comme un penseur et toujours avec une secrète répugnance, comme si on se fût attendu à l'avoir un jour pour adversaire. Il n'eût jamais été populaire ; on ne l'eût jamais vu ac-

clamé comme le roi de la multitude; il y faut une souplesse et une complaisance qu'il n'avait pas. On aimait à se parer de ce qu'il y avait de chevaleresque en lui, mais on s'en vengeait en accusant son orgueil. Les habiles le ménageaient parce qu'ils croyaient avoir besoin de son courage, les simples parce que sa résolution leur imposait. En un mot, il réussit auprès de ses nouveaux amis surtout par ce que j'appellerais volontiers les côtés inférieurs de sa nature. Et, chose singulière, c'est sous cet aspect tout extérieur qu'il a continué après sa mort à être apprécié par la démocratie. Cette figure est restée mutilée dans ses souvenirs. Elle n'avait vu dans Carrel qu'un homme d'épée, il est resté pour elle une sorte de partisan de la république militaire, un premier consul manqué. D'étroits sectaires, qui ont passé leur vie à rêver le despotisme sous forme d'utopie faute de pouvoir le mettre en pratique, ont accusé Carrel d'avoir préconisé les systèmes de dictature qu'il n'a, au contraire, jamais cessé de combattre; et cette opinion, que rien ne justifie, à été adoptée presque universellement. Ces pauvres gens n'ont pas encore pu pardonner à Carrel sa cravache et ses éperons. Il faut qu'un parti soit bien riche en grands hommes pour se permettre un pareil luxe d'ingratitude.

Ce qui distinguait surtout Carrel comme homme de parti c'était un tact infini pour reconnaître jusqu'où on pouvait aller sans tout compromettre. En un tel sujet les règles de conduite et les définitions ne servent de rien; c'est une chose d'intuition, la connaissance intime des caractères, des mobiles, des circonstances y est tout. Il y a telle de ses audaces où la témérité

paraît poussée jusqu'à la folie et où il n'y avait en réalité qu'une merveilleuse divination de ce qu'on pouvait oser sans se perdre, étant donnés la situation et les hommes au milieu desquels il agissait. Il allait jusqu'à cette extrême limite mais il ne la dépassait jamais, et en d'autres occasions où tout le monde se laissait entraîner, tant la victoire semblait facile, il refusait de suivre ses amis, voyant l'obstacle qui leur échappait et s'exposant sans le moindre trouble à être accusé d'un excès de prudence, vertu si peu dans ses goûts et dans ses habitudes, lorsqu'il ne s'agissait que de sa propre personne. Dès son entrée dans le parti, il s'y montra sous ce double aspect. Il y débuta tout d'abord par un coup d'éclat qui coupa la parole aux faiseurs de questions. Dans son empressement d'en finir avec le parti répuLIicain, Casimir Périer, non content d'employer contre ses adversaires toutes les armes que la loi mettait entre ses mains, avait imaginé de les faire incarcérer préventivement sous prétexte de flagrant délit. Le flagrant délit en matière de presse ne se conçoit pas hors du cas d'appel à la révolte, et l'opposition reconnaissait le droit d'arrestation pour ce cas spécial; mais le ministère trouvait plus avantageux d'appliquer cette qualification à tous les écrits déférés aux tribunaux, ce qui était transformer hypocritement en système préventif une législation qui était seulement répressive. Les justes réclamations de la presse n'ayant pas été accueillies, Carrel, jetant une sorte de défi personnel au gouvernement, dans un article signé de son nom, se déclara prêt à résistera toute tentative d'arrestation illégale en repoussant la force par la force.

« Le ministère croit l'illégalité peu dangereuse quand elle ne blesse qu'un petit nombre de citoyens. Il se trompe, et malgré toute sa fierté, il pourrait bien éprouver qu'un seul homme convaincu de son droit, et déterminé à le soutenir par tous les moyens que lui dicterait son courage, n'est pas facile à vaincre. Pourquoi un de ces écrivains devenus l'objet des haines du ' juste milieu ne se rencontrerait-il pas qui, pénétré de son droit, opposerait la force à la force, et se dévouerait aux chances d'une lutte inégale? Eh bien, il y en a dans la presse périodique de ces hommes qu'on ne provoque pas impunément, et qui certes ne seraient pas emportés vivants à Sainte-Pélagie, s'ils avaient juré de ne pas laisser violer en eux la majesté de la loi. Il est facile de faire tuer par cinquante hommes un seul homme qui résiste, mais croit on que cela pût arriver deux fois sans péril pour Tordre de choses actuel? Croit-on que si un écrivain dont tout le crime serait de ne pas penser comme le ministère, et qui d'ailleurs serait un citoyen recommandable, était assassiné de jour ou de nuit dans sa maison en résistant à une arrestation illégale, ceux qui auraient ordonné l'arrestation et l'assassinat le porteraient bien loin?

« ... Un tel régime ne s'appellera pas de notre consentement la liberté de la presse. Une usurpation si monstrueuse ne prendra pas. Nous serions coupables, de le souffrir, et il faut que le ministère sache qu'un seul homme de cœur, ayant la loi pour lui, peut jouer à chances égales sa vie contre celle non-seulement de sept à huit ministres, mais contre tous les intérêts grands ou petits qui se seraient attachés imprudemment à la destinée d'un tel ministère. C'est peu que

là vie d'un homme tué furtivement au coin de la rue dans le désordre d'une émeute; mais c'est beaucoup , que la vie d'un homme d'honneur qui serait massacré chez lui par les sbires de M; Périer, en résistant au nom de la loi : son sang crierait vengeance. Que le ministère ose risquer cet enjeu, et peut-être il ne gagnera pas la partie.

« Le mandat de dépôt, sous le prétexte de flagrant délit, ne peut être décerné légalement contre les écrivains de la presse périodique, et tout écrivain pénétré de sa dignité de citoyen opposera la loi à l'illégalité et la force à la force. C'est un devoir, advienne que pourra. »

Armand Cabbel.

Cet audacieux défi ne fut pas relevé, et il n'est pas moins honorable pour Casimir Périer de l'avoir laissé tomber, que pour Carrel d'avoir osé le porter à un adr versaire exaspéré et tout-puissant. Et si c'est la crainte qui fit reculer le ministre, ce que je ne crois pas, il est glorieux pour le public de ce temps-là d'avoir inspiré une telle crainte. En d'autres temps, que l'on pourrait citer, ce coup hardi qui mit fin aux arrestations préventives n'eût été que la plus folle des gageures et le plus inutile des sacrifices; il eût laissé l'opinion indifférente et exposé son auteur à une mort certaine après quelque lutte obscure contre d'indignes agents. Mais un pareil dénoûment était impossible dans une époque où la liberté tenait encore une si grande place. La fierté des citoyens ne s'était pas encore abaissée devant l'arrogance du pouvoir. En se portant le champion d'un principe, seul contre un

gouvernement qui avait à ses ordres une armée de quatre cent mille hommes, dans une circonstance, il est vrai, où le bon droit et l'égalité étaient évidemment du côté de l'opposition, Carrel jouait presque à coup sûr, ce qui fait l'éloge de sa pénétration sans rien ôter à son courage. L'homme qui venait de lancer cette provocation téméraire était le même qui à quelque temps de là, lors de la malheureuse prise d'armes des 5 et 6 juin 1832, tenait tète à tout son parti , quand il lui eût été si facile de se donner les honneurs d'un héroïsme commun en France. Carrel s'exposa volontairement aux accusations en soutenant envers et contre tous que le moment de s'insurger n'était pas venu, sauf à intervenir après la défaite pour couvrir la retraite des vaincus. Le soir du 5 juin, il y eut dans les bureaux du National une réunion des membres les plus influents du parti, et la question du soulèvement y fut vivement débattue. Carrel fut presque seul de son avis, et n'en resta pas moins inébranlable dans son opinion, ce qui semblait à quelquesuns une véritable désertion. Il n'empêcha rien, mais lorsque ses prévisions se trouvèrent si promptement confirmées par l'événement, il prit la plume pour défendre ses amis et se compromit assez pour être menacé d'arrestation.

Dès lors commença pour lui ce rôle de solidarité forcée avec des fautes qu'il n'avait pas commises, avec des doctrines qui n'étaient point les siennes. Que de subtilité dépensée pour se dissimuler à lui-même son propre isolement, pour se faire illusion sur la cause et surtout sur les hommes auxquels il s'est associé! Les emblèmes de la terreur ont été trouvés en grand

nombre dans les rangs de l'insurrection, il est forcé de le reconnaître, mais ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être ceux des défenseurs du Cloître-Saint-Méry. a Non, dit-il, et nous jurerions même volontiers que ceux qui ont arboré sur la place de la Bastille le sinistre et fatal bonnet rouge ne sont pas les mêmes hommes que ces désespérés combattants... » Il ne veut à aucun prix qu'on puisse prêter à son parti de telles arrière-pensées; quant à lui, il les repousse avec indignation : « Si j'avais fait entrer le National dans ce fameux projet de faire sortir du catafalque de la place de la Bastille une petite terreur de collège accommodée aux embarras de la situation actuelle, je serais plus coupable à mes propres yeux qu'aux yeux de qui que ce soit, car je sais ce que fut la Terreur, d'où elle est venue, pourquoi elle a fini et pourquoi il ne sera donné à personne, pas même au Juste Milieu, quelque envie qu'il en ait, de se faire terroriste en ce temps-ci, malgré la France. S'il y avait quelque encouragement consolant à tirer des horribles scènes de ces jours derniers, ce serait qu'il n'y a plus chez nous d'hommes assez lâches pour se faire à l'idée d'une Terreur; et la Terreur a été plus encore le crime des lâches qu'elle ri a été le moyen des petits esprits furieux. »

Mais, malgré son désir d'écarter du parti républicain ces traditions funestes, d'empêcher à tout prix qu'on ne pût les considérer comme le programme de ce parti, Carrel se voyait forcé, sinon de pactiser avec elles, du moins de les ménager excessivement dans le huis-clos des discussions intérieures. La Société « pour la défense de la liberté de la presse » dont il faisait partie^ ayant été invitée par la Société des Droits de

lllomme à adhérer à un manifeste qui n'était autre chose que le développement de la déclaration des droits de Robespierre, Carrel lut un rapport qui concluait au refus de l'adhésion demandée. Mais ce rapport témoignait des embarras de son auteur, par les précautions infinies dont il usait pour ne pas blesser ceux dont il condamnait la doctrine. Cet écrit, très-étendu, et, en général, nettement pensé, malgré l'indécision qui en affaiblit certaines parties, est surtout curieux, parce qu'il nous montre dès 1833, Carrel, en présence de la démocratie socialiste, désireux de lui plaire, ayant tout avantage à la flatter, ne soupçonnant qu'à demi les résultats que l'expérience nous a révélés, enfin à moitié gagné par les intentions philanthropiques qui inspiraient ces systèmes, et cependant repoussant avec fermeté le programme qu'on vaut lui imposer. On a affirmé en s'aulorisant de ce document même que Carrel, au moment où la mort le surprit, n'était pas éloigné de se convertir aux idées socialistes. Ce rapport ne confirme en rien ces suppositions, et tous ses travaux ultérieurs les démentent. D'abord il a été écrit en 1833, bien qu'il n'ait été publié qu'en 1835, et ne saurait par conséquent donner l'expression exacte des opinions de Carrel en 1836, après des épreuves et des mécomptes qui étaient loin d'avoir augmenté sa confiance dans les idées de la démocratie extrême. Ensuite il convient de remarquer que les ménagements infinis qu'emploie Carrel envers une opinion, alors presque toute-puissante au sein de son propre parti, ne sauraient être interprétés comme»un commencement d'adhésion de sa part, puisqu'ils n'ont, au contraire, pour but que d'en faire repousser la profession

ARMAND CARftEL 241

de foi, ce qu'il n'eût probablement pas obtenu en attaquant de front. 11 est visiblement inspiré ici par une pensée de conciliation, par un espoir de ramener, à force de modération, ses amis politiques à des idées plus justes et plus sensées. Que ce mobile lui inspire des distinctions subtiles jusqu'au sophisme, nuageuses jusqu'à l'obscurité, on ne peut le nier, lorsqu'on lit les considérations au moyen desquelles il s'efforce d'atténuer l'odieux de la politique de Robespierre et de séparer en lui le philanthrope du terroriste. La tyrannie étant l'âme de la réforme que Robespierre rêvait, la terreur en était le ressort naturel, on ne peut donc l'en séparer que par une abstraction. Carrel ne pouvait se faire illusion sur ce point, mais il voulait laisser une explication plausible et la possibilité d'un . désaveu honorable à ceux qui avaient inconsidérément adopté pour programme la déclaration de Robespierre. Il ne fait pas ici un traité de politique ou d'histoire, mais une harangue destinée à réunir des esprits divisés. Il prend sa revanche dans le détail en réfutant point par point le manifeste de la Société des Droits de l'Homme, et c'est toujours au nom de la liberté et du système des garanties qu'il la combat. 11 veut, lui aussi, « une réforme sociale, » mais il la veut « par la justice, c'est-à-dire par la liberté, par les procédés du gouvernement représentatif vrai, par la majorité nationale provoquée par la discussion, et persuadée, avec Condorcet, Turgot et Lafayette, et non par la dictature d'une minorité avec Robespierre. » Il repousse « ce système, qui consiste à déclarer l'État seul riche, Seul propriétaire, seul producteur, seul consommateur, seul régulateur de l'activité nationale, seul in-

venteur, seul créateur dans les arts, l'industrie, dans le mouvement général de la civilisation, » ce qui est l'essence même des systèmes socialistes; et il part de là pour réfi/ler, par les arguments les plus décisifs, la théorie de l'impôt progressif; a cet impôt de jalousie et non d'équité, » qui avait été accueilli avec une faveur extrême dans les sociétés populaires; il caractérise en passant avec le dédain qu'ils méritent les systèmes de Saint-Just et de Babeuf, et en résumant ces considérations par quelques traits qui n'ont rien d'équivoque, il laisse échapper le secret de la contrainte qu'il s'est imposée :

« Après avoir établi que la réforme proposée par Robespierre ne pouvait s'accomplir que dictatorialement et contre l'esprit de notre société et de notre civilisation nationale, nous n'avons pas voulu qu'on pût accuser nos concitoyens du comité des Droits de l'Homme d'avoir voulu ressusciter, en adoptant le nom de Robespierre, une menace terroriste contre les opinions qui nous combattent, et nous avons été conduit à établir par les dates et par les faits, que les idées de réforme développées par le manifeste ne sont nullement liées, théoriquement du moins, au système de la terreur, et que ce serait bien gratuitement, de gaieté de cœur, qu'on attirerait à soi l'odieux qui appartient à d'autres intérêts et à d'autres temps, »

Ces subtiles distinctions eussent-elles suffi pour produire l'effet qu'il en attendait? On est en droit d'en douter. La masse n'était pas en état de les comprendre, les meneurs n'en voulaient pas, justement parce qu'ils en devinaient l'intention. Ainsi Carrel s'affaiblissait et se découvrait lui-même eu se persuadant

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qu'il désarmait ses adversaires. On profitait de ses concessions et on ne lui en faisait aucune. En déclarant qu'il ne voulait de la réforme sociale que par la liberté, il était en contradiction avec toute la démo* cratie socialiste de son temps et même avec la majorité des révolutionnaires classiques, dont les vœux n'allaient pas au delà de la forme républicaine, mais qui en invoquant la liberté n'aimaient en réalité que la dictature, et n'avaient d'espoir que dans la force* De là 1er singulier reproche qu'ils lui adressaient de repousser la centralisation « parce qu'à un jour donné il ne saurait qu'en faire » (la Tribune, mai 1833). Ils révélaient ainsi naïvement le secret de leur admiration pour cet instrument de despotisme qu'ils soutenaient tout en recevant ses coups, dans l'espoir de s'en saisir un jour pour en faire le même usage. S'en emparer à leur tour et l'exploiter au profit de leur propre cause, voilà tout le changement qu'ils rêvaient. Conséquent avec ses principes, Carrel répudiait hautement ce legs de la dictature impériale ; il comprenait que la République n'avait quelques chances de gagner des partisans en France qu'en promettant plus de liberté, en offrant aux activités plus de latitude, et aux droits plus de garanties que le système monarchique. Il sentait la nécessité de rassurer à tout prix a ceux qui ne pensent pas qu'on puisse vouloir fortement l'alliance de la liberté et de la révolution, ou qui croient qu'on n'est pas sans arrière-pensée quand on professe nos opinions sur la possibilité d'établir en France un régime républicain compatible avec Tordre, avec la liberté de discussion dans la presse et dans les assemblées, avec les garanties de la propriété

et le respect des libertés individuelles et locales. » Dans ce but, retraçant à grands traits l'histoire de la centralisation actuelle, il montrait comment, ré* poussée par l'esprit libéral de 1789, elle avait été d'abord ébauchée par la Convention, mais sous la pression des nécessités de salut public, et seulement comme un système d'exception, témoin la protestation des Girondins et la Constitution de l'an III; puis comment elle avait été reprise et perfectionnée par l'Empire comme le moteur naturel de la dictature militaire, et enfin conservée par les régimes. subséquents comme un moyen commode de corrompre et de fausser le gouvernement représentatif. Et démontant, par une analyse ingénieuse et pénétrante, les ressorts du mécanisme administratif, il décrivait ces localités inertes et dépendantes dans lesquelles on ne peut remuer .une brique sans la permission du pouvoir central, soumises à la dictature d'un sous-préfet, comblées de commandes de travaux, de places, de fondations, d'embellissements, ou bien « mises en pénitence pendant toute la durée d'une législature et interdites de l'eau et du feu, » selon qu'elles avaient voté pour ou contre le candidat de l'administration. Il montrait le parti que tirait le pouvoir de ce réseau de fer jeté sur toute une nation. Que de choses n'eût-il pas ajoutées s'il eût envisagé la question sous lous ses aspects ! mais pour repousser la centralisation, il lui suffisait qu'elle fût ennemie de la liberté et incompatible avec la sincérité du gouvernement représentatif. Or le gouvernement représentatif vrai, c'est-à-dire la représentation de tous les intérêts et de toutes les opinions, l'action régulière et légale des volontés de la nation,

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était à ses yeux au-dessus de toutes les formes politiques. Avec lui la royauté devenait légitime, sans lui la république même n'était qu'un mensonge. De même qu'il avait dit : « Pour le gouvernement représentatif contre la monarchie, » il se déclarait prêt à dire au besoin : « Pour le gouvernement représentatif contre la république, » si celle-ci venait à toucher aux garanties de la liberté (13 mai 1833).

« Il y a peu de mérite, ajoutait-il, à vouloir la liberté à son profit quand on en a besoin pour se défendre contre un gouvernement ennemi ; mais il y a un grand mérite à vouloir cette liberté pour les hommes même de ce gouvernement ennemi, quand la force des choses l'aura dépossédé et remplacé. Ce mérite, nous l'avons. Nous voulons la liberté pour nous aujourd'hui, demain contre nous si nous étions les maîtres, bien différents de ceux qui veulent caresser et ménager des pratiques oppressives, dans l'espoir avoué de les manier à leur tour et de devenir de persécutés persécuteurs. »

Je le dis avec une conviction profonde, si le principe républicain, au moment de son court triomphe en 1848, s'était présenté à la France avec cette arapleur, cette droiture et cette pureté, il la gouvernerait encore, et il aurait devant lui un long avenir. De quelle hauteur, en effet, ne domine-t-il pas tous les systèmes rivaux lorsqu'il est ainsi compris I Combien toutes les fictions et tous les détours de la monarchie constitutionnelle paraissent puérils auprès de cette grandeur et de cette simplicité! Malheureusement, Carrel était presque seul de son vivant à comprendre ainsi la forme républicaine, et après sa mort il

ne se trouva personne pour la soutenir dans ces conditions. Ses successeurs de lè48 ne touchèrent jamais de fait à la liberté des opinions dissidentes, mais on sentait que cette tolérance était plutôt un effet de la générosité de leurs sentiments qu'une conséquence nécessaire de leurs idées politiques ; et comme il y avait derrière eux un parti formidable qui n'aspirait qu'à la dictature, la sécurité qui eût promptement consolidé ce régime fut irréparablement troublée.

Ce parti, Carrel le rencontrait déjà partout et toujours sur son chemin, dans les conciliabules comme dans la presse, entraînant les faibles, tantôt par ses promesses, tantôt par ses menaces, détruisant tout l'effet produit sur le public par ces belles et rassurantes déclarations. Aux yeux de ces hommes violents, ses scrupules n'étaient que de la duperie et sa modération que de là faiblesse d'esprit. Cette garantie du droit commun loyalement offerte à toutes les opinions n'était, selon eux, qu'une arme gratuitement tendue à l'ennemi. Ils se répandaient en accusations contre lui, critiquant avec amertume ses prétentions à l'indépendance vis-à-vis de son propre parti, son ton despotique, son caractère impérieux, et jusqu'à ses habitudes d'élégance et ce qu'ils appelaient ses allures de grand seigneur. Cependant ils n'osaient attaquer en face un homme d'une supériorité reconnue, auquel ils devaient de grands services, dont ils attendaient plus encore, et

que leurs ennemis eux-mêmes leur enviaient. Ils affectaient de ne voir dans son système qu'une illusion d'honnête homme, une théorie inapplicable, un donquichottisme intempestif; et, bien résolus à n'utiliser en lui que le soldat, ils stimulaient sa lenteur, ils raillaient ses scrupules, ils le pressaient de les mener au combat, se flattant de le pousser à. leur gré dans leurs propres voies une fois qu'il serait trop engagé pour songera retourner en arrière. Et lui, partagé dès lors entre l'irritation et le découragement, mais échappant à la tristesse par l'activité fiévreuse qu'il dépensait dans ce rôle de chef de partisans, on le trouvait toujours prêt à payer de sa personne tant qu'il ne s'agissait d'exposer que lui-même. Dans les procès de presse, soit comme accusé, soit comme défenseur, dans les combats singuliers contre des adversaires politiques, dans lefs sociétés secrètes, dans les luttes quotidiennes du journalisme, on le voit se prodiguer sans cesse avec une audace qui semble chercher à défier le sort. Mais aussitôt qu'il s'agit de jouer un coup de partie et d'engager une mêlée générale, un changement soudain s'opère en lui : il devient prudent, temporisateur, découvre une foule d'objections dilatoires, de raisons pour ne pas agir, qu'il défend avec une invincible opiniâtreté, et enfin il conclut à un ajournement. On a donné de cette conduite beaucoup d'explications qui n'expliquent rien. Carrel, après ce qu'il avait vu en 1830, ne pouvait pas ne pas croire à la possibilité du triomphe d'une insurrection populaire. Ce ne furent ni l'appréhension d'un danger personnel ni la crainte d'une bataille perdue qui tant de fois arrêtèrent un homme tel que lui. Mais au moment de donner le con-

sentement qu'on lui demandait, au moment de lancer son pays dans cette grande aventure pleine de surprises toujours imprévues, quelquefois terribles, il s'interrogeait tout à coup lui-même sur ce qui arriverait le lendemain de ce triomphe, et alors, quelque emporté qu'il fût par l'ardeur du combat, en présence des sombres perspectives qui s'offraient à son esprit, il reculait. Ce qu'il redoutait dans ces patriotiques anxiétés, ce n'était pas une déconvenue pour son ambition ; c'était d'avoir à reconnaître que cette victoire, tant désirée et si chèrement achetée, il l'aurait remportée contre sa propre cause et au profit d'une secte ennemie de la liberté I

Il laisse entrevoir clairement ces perplexités dans une lettre qui figura au procès d'Avril. Elle prouve combien il prévoyait l'impuissance a laquelle son parti serait condamné dans l'éventualité d'une victoire obtenue par surprise.

«... Nous luttons contre la mauvaise opinion que donnent de notre parti ses divisions intestines... A la distance où vous êtes, vous ne devez rien comprendre à tout ceci; la presse ne peut pas tout dire. Nous sommes forcés de cacher les misères de gens qui s'appellent républicains comme nous, et avec lesquels nous sommes bon gré mal gré, en solidarité. Croiriez-vous que l'article que vous reprochez aujourd'hui à la Tribune a valu à Marrast un duel avec un de ces imbéciles furieux, qui a trouvé que ce n'était pas assez de traiter Lafayette de grand coupable? Cela fait pitié ; — mais se plaindre et jeter les hauts cris, c'est exciter les ricanements du juste milieu qui vous dit : Nous l'avions bien prévu...

ARMAND CARHEL. 249

a Nous sommes, comme tous les partis, poussés par notre fatalité. Nous ayons une monarchie à renverser, nous la renverserons, et puis il faudra lutter contre d'autres ennemis... J'ai pensé longtemps qu'en se séparant nettement des furieux, on amènerait avec soi les honnêtes gens du juste milieu; mais ces honnêtes gens nous en veulent et attendront, pour se rapprocher de nous, qu'ils ne puissent nous être bons à rien, et qu'ils ne servent plus qu'à nous embarrasser en nous demandant de les protéger. Plus nous allons, plus les difficultés de la tâche s'accroissent. Ne me croyez pas découragé pourtant... » etc. (5 septembre 1833). .

Ces confidences, sans éclairer tout à fait le fond de l'âme de Carrel, en disent assez pour donner une juste idée des combats qui se livraient dans son cœur. L'homme d'action et de parti, emporté par la passion, avide de se signaler par un coup d'édat, de se faire absoudre par le succès, impatient de partager les dangers de ses frères d'armes, ne demandait qu'à marcher en avant; le politique désespéré secouait tristement la tête et restait inflexible dans ses refus, ne voulant ni d'une apostasie sous prétexte de salut public, ni d'une victoire sans lendemain. Il n'apercevait ni dans les opinions, ni dans les intérêts, ni même dans les passions, les éléments de consistance et de stabilité nécessaires à rétablissement d'un régime nouveau. Il y avait quelque chose de plus dangereux pour la république qu'une défaite, c'était un succès prématuré. Il était donc obligé de faire des vœux contre lui-même. Son style de cette époque trahit visiblement les angoisses de son âme. C'est l'accent âpre, amer et douloureux d'une indomptable volonté aux

abois. L'insurrection d'Avril rencontra en lui la même opposition que les insurrections qui l'avaient précédée. Il refusa péremptoirement la publicité du National à Tappel aux armes qui donna le signal de cette nouvelle tentative aussi mal conçue que follement exécutée. Elle fut organisée presque exclusivement par cette Société des Droits de l'Homme dont Carrel venait d'attaquer la profession de foi, association puissante dont les ramifications s*étendaient dans toute la France, mais qui, par ses violences et ses exagérations, était plus propre à effrayer les esprits modérés et à déconsidérer la cause républicaine qu'à lui gagner des partisans. Composée en majeure partie de jeunes gens ardents et exaltés, d'e # sprits dévoyés ou aigris, d'hommes du peuple pleins d'un dévouement absolu pour des opinions plus instinctives que raisonnées, et étrangers à toutes les connaissances qu'exigent les plus simples problèmes politiques, la Société des Droits de l'Homme était à ce point enivrée du sentiment de sa force, qu'elle ne craignit pas d'engager la lutte au grand jour, et en quelque sorte d'égal à égal, avec un pouvoir qui tenait entre ses mains tous les fils de cette conspiration. Les conseils et les supplications furent également impuissants pour l'empêcher de livrer une bataille qu'elle ne pouvait que perdre et qui fut moins funeste au parti républicain par les pertes qu'elle lui fit subir, que par la direction qu'eUe imprima à sa politique. Cette défaite contribua, en effet, plus qu'aucune autre cause à le maintenir dans les voies de l'exagération. Si le retour à la modération est chose difficile aux vainqueurs, on peut dire qu'il est impossible aux vaincus, car ils se croient obligés de soutenir,

ARMAND CARREL. 25t

par fidélité et par honneur, les opinions qu'ils avaient embrassées par irréflexion et par entraînement. Ils étaient extrêmes par passion, ils le deviennent par principe. Il ne leur reste qu'une façon de grandir et d'honorer leur tort, c'est de le rendre inflexible.

Les fautes et les imprudences des républicains avaient fait la partie belle au gouvernement de Juillet; il en profita pour achever la déroute et pour les réduire à l'impuissance. Par le procès d'Avril il se défit des meneurs les plus actifs du parti, qui furent ou emprisonnés ou réduits à se cacher pour éviter la pri- * son; par un coup d'autorité qui passa inaperçu à la faveur de la panique qu'ils avaient causée, il supprima leur principal organe la Tribune; par la loi sur les associations il dispersa leurs centres de réunion et brisa l'instrument le plus puissant de leur propagande; enfin, il s'efforça d'intimider les écrivains par les rigueurs et les pénalités excessives dont il frappa la presse démocratique. Il s'imagina supprimer le mal en en proscrivant la manifestation. Casimir Périer, dans la guerre qu'il avait faite aux ennemis du principe monarchique, avait toujours respecté la légalité. On s'habitua à la considérer comme une barrière importune et une protection insuffisante. « La légalité nous tue! » s'écria M. Viennet aux applaudissements de la Chambre. Ces paroles devaient avant peu recevoir leur sanction. Vers le même temps le parti républicain perdait en Lafayette le seul homme dont l'autorité, acceptée de tous, eût pu dans le cas d'un succès inespéré sauver cette cause de sa propre vie* toire.

Carrel accourut, selon sa coutume, pour partager

25* λ0RTRÀ1ÎS ET ÉTUDES POLITIQUES.

les dangers de ceux dont il avait vainement prédit le désastre et combattu l'aveugle présomption. Il avait le cœur plein de trouble et d'irritation^ ne pouvant imputer qu'à ses amis ses nouveaux mécomptes dont il mesura bientôt toute la profondeur. Choisi comme défenseur par les accusés d'Avril, il figura avec les principaux chefs de l'opinion démocratique dans celte manifestation sans précédents, qui semblait avoir pour but de transformer les prévenus en juges et d'élever ,une tribune républicaine dans l'enceinte même de la Chambre des pairs. Ce procès déplorable n'eut d'autre résultat que de dévoiler à tous les yeux les profondes dissidences qui divisaient le parti républicain. Après avoir commencé par le tragique, il eût fini par le ridicule sans l'évasion qui lui apporta un dénoûmenl. Carrel s'efforça sans y parvenir de mettre un peu de sérieux, de dignité, de discipline et de raison dans ce chaos de résolutions contradictoires, d'emportements sans frein et de déclamations puériles, dont le spectacle servit puissamment à discréditer la cause vaincue. Il eut d'ailleurs, comme publiciste, une large part dans les disgrâces qui atteignirent ses amis politiques. Le National, qui jusque-là avait gagné la plupart des procès que l'administration lui avait intentés, commença à les perdre coup sur coup, malgré toute l'habileté de son rédacteur en chef, qui les plaidait le plus souvent en personne devant le jury. Dans ce rôle nouveau pour lui, Carrel, au dire de ceux qui l'ont vu s'y essayer, déployait, outre une connaissance parfaite des ressources de la légalité, un talent de parole simple, aisé, naturel, animé comme une causerie, visant moins à l'effet oratoire qu'à la substance môme des

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choses, une éloquence souple et forte qui eût formé un contraste inattendu avec la majestueuse faconde de nos orateurs parlementaires. Chaque fois qu'il comparaissait devant le jury, sa cause était pour ainsi dire gagnée d'avance, et sa personne noble et loyale, sa physionomie, dont chaque trait respirait le courage et l'honneur, contribuaient encore plus à ce résultat que la subtilité de son argumentation. Il suffisait de le voir pour être sûr qu'aulne passion basse n'avait pu parler par sa bouche. Quoi de plus légitime, au reste, que l'empire exercé par les formes extérieures qui révèlent un beau caractère? Le jour vint cependant où, sous la pression d'un pouvoir décidé à faire à ses adversaires une guerre sans trêve et sans merci, ces sympathies ne préservèrent plus Carrel. La défaveur croissante qui s'attachait à son parti commença à rejaillir sur lui. En même temps qu'une partie du public, rebuté ou refroidi, délaissait le National, ce journal eut à supporter saisies sur saisies, condamnations sur condamnations. Carrel resta debout et continua à faire face à l'ennemi, mais ressentit profondément ces blessures. Le plus célèbre de ces procès est celui qu'il eut à soutenir devant la Chambre des pairs, à la suite d'une attaque dirigée par le National contre la compétence de la pairie dans l'affaire des accusés d'Avril. Il voulut défendre lui -môme le gérant.

D'ordinaire calme et mesuré dans ses paroles et parfaitement maître de lui-même, Carrel, gagné cette fois par l'exaspération et la colère, impatient de venger ses amis, exalté par la solennité du tribunal, s'abandonna tout entier à la passion qui grondait en lui. Son discours est un modèle de cette invective acérée

et poignante qui retournait le fer dans la blessure jusqu'à ce quelle eût comme épuisé les sensations du 1 patiçnt. Élevant le débat au-dessus des expressions incriminées et dédaignant de se justifier, il prit à partie la Chambre elle-même, il retraça en quelques traits implacables les principaux actes de son passé politique, et, en peu d'instants, d'accuoé il se trouva transformé en accusateur. C'était moins un plaidoyer qu'un défi, une de ces représailles sans espoir auxquelles on a recours dans un suprême effort, non pour \aincre, mais pour braver la force triomphante. Le nom de Michel Ney était fait tout exprès pour un tel discours. Tout le monde l'attendait dans un silence plein d'anxiété. Ce nom terrible fut prononcé enfin, et causa dans l'assemblée un long frémissement. Alors Carrel, avec une émotion profonde et contenue : « Ici je m'arrête par respect pour une glorieuse et lamentable mémoire. Je n'ai pas mission de dire s'il était plus facile de légaliser la sentence de mort que la révision d'une procédure inique : les temps ont prononcé. Aujourd'hui le juge a plus besoin de réhabilitation que la victime...» Le président l'interrompit : « Défenseur, vous parlez devant la Chambre des pairs. Il y a ici des juges du maréehalNey. Direque les juges ont plus besoin de réhabilitation que la victime, c'est une expression qui pourrait être considérée comme une offense... — Eh biepl s'écrie Carrel dans un transport indicible, si parmi les membres qui ont voté la mort du maréchal Ney et qui siègent dans cette enceinte il en est un seul qui se. trouve blessé de mes paroles, qu'il fasse une proposition contre moi, qu'il me dénonce à cette barre, j'y comparaîtrai ; je

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serai fier d'être le premier homme de la génération de 1830 qui viendra protester ici, au nom de la France indignée, contre cet abominable assassinat ! » Le président allait lui retirer la parole; mais le général Excelmans se lève, et d'une voix vibrante : « Je partage l'opinion du défenseur, dit-il. Oui, la condamnation du maréchal Ney a été un assassinat juridique ; je le dis, moi I »

Cette scène saisissante, à la suite de laquelle le Na~ tional fut frappé dune nouvelle condamnation, fut un des derniers épisodes de la lutte du parti républicain contre le gouvernement de Juillet. A quelques mois de là eut lieu l'attentat de Fieschi, d'où naquirent les lois de Septembre, et la libre discussion fut interdite au principe républicain. Ainsi, ce fut sur les restes de ce parti mutilé que porta la mitraille de la machine infernale, que les républicains furent accusés d'avoir chargée.

Les lois de Septembre furent l'œuvre d'un sentiment de réaction irréfléchi. On n'en avait pas eu besoin pour vaincre, à plus forte raison n'étaient-elles pas nécessaires pour défendre un pouvoir désormais solidement assis, contre les débris dispersés de l'armée républicaine. Elles créèrent des précédents funestes. Elles habituèrent le gouvernement à considérer sa propre sécurité comme supérieure à tous les intérêts sociaux, à toutes les garanties de citoyens.

Le jury — qui n'est autre chose que la société se jugeant elle-même — ne lui donnait pas autant de condamnations qu'il en désirait. Il destitua le jury, selon l'énergique expression de Royer-Collard. La liberté de discussion le gênait, il l'interdit en ce qui

concernait son propre principe, portant sans le moindre scrupule une main violente sur des droits qu'il avait pour mission de défendre et de protéger. Du jour où un gouvernement se permet de toucher aux libertés publiques, sous prétexte de se conserver lui-même, la voie est ouverte à toutes les usurpations. Dans une société le pouvoir n'est ni le but, ni la fin ; il n'est qu'un moyen. Si on reconnaît au gouvernement le plus libéral le droit d'identifier sa cause à celle du salut public, il n'y a plus entre lui et la tyrannie qu'une question d'opportunité ou de tempérament.

Les lois de Septembre imposèrent silence aux ennemis du gouvernement de Juillet ; mais elles l'isolèrent de plus en plus au sein de la nation sur qui elles faisaient retomber le châtiment dû au crime de quelques fanatiques. Les entraves de tout genre, qu'elles ajoutèrent aux empiétements déjà consacrés par la loi sur les associations, eurent pour effet de faire perdre à la monarchie de 1830 tout ce qui lui restait de son premier prestige. On ne vit plus en elle que l'expression des intérêts et des passions d'une classe égoïste et peureuse, qui n'avait voulu de la liberté que pour établir sa propre domination. Cette accusation était injuste et exagérée ; mais ce qu'on peut reprocher avec justice à cette politique, c'est d'avoir déconsidéré pour longtemps en France le gouvernement constitutionnel, en le dépouillant peu à peu de tous les éléments qui font sa force et sa grandeur. C'était, nous l'avons vu, pour avoir tout d'abord faussé et amoindri ce régime, que la monarchie de Juillet avait suscité une si puissante opposition; au lieu de réparer cette faute, elle l'aggrava en affaiblissant de plus en plus toutes les

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garanties de la liberté. Elle crut se justifier en invoquant les nécessités de la défense, oubliant qu'elle avait elle-même créé la nécessité de l'attaque. Aujourd'hui encore c'est son œuvre qu'on rappelle toutes les fois qu'on veut convaincre le libéralisme d'impuissance et de mensonge/

A la suite de l'attentat de Fieschi, Carrel fut arrêté sur les ordres d'un ministre qui avait été son ami, et qui eut l'indignité de fouiller dans ses papiers pour y chercher la preuve d'une complicité avec l'assassin. 11 fut profondément blessé de cet acte de vengeance qu'une âme vulgaire pouvait seule concevoir et qu'il eût dû se contenter de mépriser. Personne n'avait ressenti plus d'horreur que lui pour ce lâche guet-apens, et nul ne comprit mieux le tort immense qui en résulta pour le parti républicain dans un moment où sa cause paraissait désespérée. Il combattit énergiquement les lois de Septembre, mais comme un fait inévitable et avec une sorte de résignation fataliste. En présence de l'attentat de Fieschi, il n'hésita pas à reconnaître que la presse était tenue de s'abstenir désormais d'un certain genre d'attaques véhémentes qui avaient pu contribuer à inspirer à des âmes perverties ces actes de fanatisme sauvage. « Nous croyions, dit-il, la vie de tout homme en France garantie par nos mœurs politiques, et ne redoutant pas l'assassinat pour nous, nous ne le redoutions pas non plus pour ceux que nous

combattions. Nous ne connaissions pas assez tout ce que notre société, travaillée par tant de misères et de corruptions diverses depuis des siècles, recelait dans ses profondeurs de passions aux abois prêtes à offrir leurs services infâmes à tous les partis.... La lutte entre les hommes d'opinions et d'intérêts opposés, qui peuvent avoir des prétentions égales aux mœurs de la civilisation, a nécessairement changé de caractère ; mais cette lutte n'a point cessé, puisque aucun principe n'a été abjuré ni d'un côté ni de l'autre. »(8 janvier 1836.)

Ces derniers mots font allusion au changement qui s'était opéré dans son esprit au sujet de la direction nouvelle à donner à la cause républicaine. Les défaites matérielles, et plus encore les défaites morales du parti, le vague, l'incohérence ou la folie de ses doctrines, le désaccord de ses chefs, l'exaltation aveugle ou l'indisciplinable orgueil de ses adhérents, toutes ces causes de faiblesse qui venaient de se manifester à la fois par tant de faits éclatants, le condamnaient à l'impuissance tant qu'elles subsisteraient dans son sein ; et cependant il s'y était mêlé des qualités héroïques qui, tout abattu qu'il était, rélevaient, à certains égards, bien au-dessus de ses adversaires, et qui ne permettaient pas de désespérer de son avenir. Carrel avait prévu la déroute, cependant il fut forcé de s'avouer combien, dans son découragement, il était resté au-dessous de la vérité. Le remède qu'un tel état de choses réclamait était plus qu'une suspension d'armes, c'était un ajournement indéfini de la lutte matérielle. Il fallait renoncer à toute action immédiate ou même prochaine, à tout espoir de réalisation prati-

que, en un mot, à toute satisfaction des instincts qui avaient le plus contribué à le pousser dans le camp républicain. Carrel se voyait obligé de reprendre ici la tâche qu'il avait abandonnée dans le camp constitutionnel après un an d'efforts inutiles. Mais combien elle se présentait maintenant dans de plus difficiles conditions! Là le cadre étant donné à l'avance, il ne s'agissait que de l'élargir, que de perfectionner ce qui était déjà fait. Ici tout était à créer, jusqu'à l'unité intellectuelle et morale du parti; il fallait accomplir cette œuvre sous l'empire des lois de septembre, qui ne permettaient pas qu'on mît en question le principe constitutionnel. Il devait, lui homme de combat, se consacrer désormais exclusivement à un rôle de propagande pacifique et désintéressée.

Malgré l'abattement dans lequel il était tombé, il ne songea pas un instant à rendre son épée. Pour être forcé de vaincre, il s'était mis dans l'impossibilité de transiger. On peut stipuler au nom d'un parti qui est encore debout et en état de faire ses conditions, on ne le peut plus lorsqu'il se trouve à la merci du vainqueur. Carrel accepta donc les conséquences d'une situation qu'il n'avait pas faite, quelque dures qu'elles lui parussent, sans se dissimuler en rien l'étendue de ses mécomptes; mais sans reculer ni devant les devoirs ni devant les nécessités qui s'imposaient à lui. « Nous avons encouru le parcere subjectis, disait-il, nous n'apparaissons plus que comme des vaincus. Quelque chose de ce sentiment se reconnaît très-aisément dans le discours du trône. (C'était lors de l'ouverture de la session de 1836.) Ceci nous inspirerait plutôt de la reconnaissance que du dépit ; mais nous sentons qu'il

était plus facile de répondre à des paroles de haine et de mépris qu'à des exhortations presque affectueuses et à un langage qui s'est grandi jusqu'à la mansuétude. Nous ne nous sommes jamais parés de haines implacables, mais nous pouvons nous vanter encore de convictions réfléchies, démontrées pour nous, c'està-dire immuables; avec cela on peut porter dignement la mauvaise fortune. On peut se consoler d'avoir les choses et les hommes contre soi, le sentiment d'une vérité plus forte que tous les retards et toutes les résistances vous reste ; la conscience vous soutient. A ces conditions, il est facile de se résigner, et quand vn professe pour premier principe qu'un but vertueux et noble n'admet pas de moyens pervers, on a le droit de dire haut que l'on compte sur l'avenir, et qu'on ne déviera pas de ses principes d'une seule ligne. » • -

Qu'aurait été Carrel dans ce rôle d'initiateur à l'aide duquel il allait entreprendre de refaire l'éducation de son propre parti ? C'est ce qu'il est seulement permis de conjecturer, car ses jours étaient déjà comptés, et cette vie si ardente à s'élancer vers l'avenir touchait à sa fin. La tâche, quelque ardue qu'elle fût, n'était nullement au-dessus des facultés de ce puissant esprit. Il se dépouillait chaque jour de l'excès de sève et d'ardeur qui avait nui parfois à sa clairvoyance. Il possédait à un degré éminent et rare les qualités qu'exigeait la réalisation d'un tel projet : des vues politiques justes et nettement arrêtées, une formé admirable pour les répandre et les faire aimer, un caractère pour les maintenir. Carrel n'eût pas tardé à prendre le dessus sur la mauvaise fortune. Bien que sa dispo-

sition d'esprit fût habituellement sombre et découragée depuis les revers qui étaient venus lui donner raison, on le voyait souvent se réjouir de ce que le temps de l'appel à la force brutale était passé, de ce que l'influence allait passer des violents aux plus sages, de ce que la nécessité mettait un temps d arrêt forcé entre l'ambition de son parti et un succès qui n'eût pu être qu'éphémère. Et il combinait des plans de campagne pour un genre de lutte tout nouveau, dans lequel, au lieu de disserter dans le vide ou de livrer de désastreuses batailles sur l'éternerdilemme république ou monarchie, il eût repris la critique des institutions par la base, discuté la substance et les principes au lieu de disputer sur l'étiquette. En même temps, il songeait à agir sur l'esprit public par des travaux propres à produire des impressions moins fugitives que la trace laissée par les improvisations de la presse périodique. Il s'était occupé toute sa vie de l'histoire de l'homme dont les actions avaient le plus fortement frappé son imagination de jeune homme, mais qu'il admirait moins à mesure qu'il le connaissait mieux. Le règne de Napoléon, par ses fortunes diverses et ses métamorphoses étonnantes, lui paraissait, avec raison, offrir le récit le plus propre à instruire et à frapper les esprits par de grandes et parlantes moralités, s'il était une bonne fois présenté sous son vrai jour, au lieu d'être perpétuellement dénaturé par une routine servile, complice d'une aveugle superstition. Sans cesser de placer très-haut, et avec raison, le génie militaire de Napoléon, il jugeait très-sévèrement ses vues politiques, et ne craignait pas de rétracter de lui-même ce qu'il avait écrit

à une époque où il était encore sous la fascination de la gloire.

C'est donc à tort qu'on a accepté sur ce point, comme l'expression définitive de son opinion, les demi-apologies, toujours mêlées de beaucoup de réserves, qu'on peut lire dans les premiers essais de sa jeunesse, au sortir d'une carrière dans laquelle on retrouvait à chaque pas la trace lumineuse du dieu de la guerre. C'est avec moins de raison encore qu'on a avancé que l'idéal de Carrel était la république du Consulat. Dans ses jugements les plus admiratifs, il a toujours protesté au nom de la liberté, et, à mesure que son esprit acquit plus de maturité, ces réserves se changèrent en un blâme énergique et absolu. « Nous avons quelque peine à retrouver un républicain sous ce nom de prince de Canino, écrivait-il en 1833; mais, n'en déplaise au citoyen Lucien Bonaparte, sa conduite de brumaire n'est pas aussi admirée de la génération actuelle qu'il paraît se le persuader. Le courage qu'on peut déployer contre la représentation nationale est aux yeux de notre génération un courage coupable. Au 18 brumaire, le général Bonaparte fut le factieux, et si le factieux s'appelait le lendemain de la journée premier consul, c'est que la France manquait alors de mœurs politiques, et pouvait encore être séduite par la gloire jusqu'à lui faire le sacrifice *de ses garanties les plus précieuses. Dès lelendemain du 18 brumaire, les consuls supprimèrent par décret la liberté de la presse, et s'emparèrent d'un arbitraire illimité sur la vie et la liberté des citoyens. Notre génération traite ces usurpations de criminelles et non pas de glorieuses. »

Un an après, il écrivait encore : « Reprochez-nous

donc à nous parti de la Révolution, reprochez-nous l'humanité méconnue par la colère, des prisonniers égorgés dans un accès de folie furieuse, reprocheznous la longue insensibilité qui vit pendant dix-huit mois l'échafaud ruisseler dcsang, tantôt innocent, tantôt coupable, mais non jugé. A ces souvenirs nous courbons nos tètes affligées, mais il y a un crime plus grand que tous ceux-là : c'est d'avoir livré la liberté le 18 brumaire au despotisme du sabre. » (20 mars 1834.)

Il est difficile, on 1 avouera, de voir dans ces paroles une adhésion aux principes du régime consulaire. Le grand titre de Carrel aux yeux de l'histoire, la vraie marque de sa supériorité sur la plupart des politiques de son temps, ce sera de n'avoir jamais séparé la démocratie de la liberté, ce sera d'avoir défendu une politique au sein de laquelle ces [deux principes, aulieu d'être sacrifiés l'un à l'autre, se concilient dans une mesure si parfaite, qu'on la prendrait pour une théorie idéale, si l'on n'était forcé d'en admirer en même temps la valeur pratique et le sens profond. Par là cette vie sitôt brisée* attirera les regards de l'avenir à plus juste titre quêtant d'importances factices et passagères. Démocratie et liberté, c'est entre ces deux principes que la France cherche son centre de gravité depuis 1789, les quittant l'un pour l'autre avec une sorte d'emportement jaloux, comme s'ils étaient à ses yeux deux rivaux qu'elle ne puisse par venir à faire vivre en bonne intelligence ; et brisant tour à tour dans le désespoir de ses déceptions tous les gouvernements qui ne peuvent les lui montrer unis. C'est le besoin de donner satisfaction à ces im-

mortels instincts, c'est l'insatiable désir d'en saisir et d'en fixer l'objet, qu'on retrouve au fond de toutes les agitations de notre époque. Ambition pleine de grandeur et de périls, plus difficile à réaliser chez nous que chez aucun autre peuple, et dont nous ne connaissons que les tourments, mais dont nos descendants connaîtront peut-être la gloire! Si profondes que soient les chutes que fait une nation dans la poursuite d'un tel but, il ne faut pas désespérer ; elles ont quelque chose qui l'honore plus qu'une prospérité prudente et satisfaite, car cette nation souffre et travaille pour l'humanité.

L'accord de la démocratie avec la liberté, tel est encore le problème qui s'impose à la France. Sous quelle forme sera-t-il résolu ? On commence à comprendre généralement que cette question, autrefois considérée comme capitale, est en réalité secondaire. Les institutions delà liberté ont assez de souplesse pour s'accommoder de la forme constitutionnelle, presque aussi facilement que de la forme républicaine ; l'important est qu'elles soient appliquées dans leur sincérité, ce qui n'a jamais été seulement tenté chez nous. Unefois qu'elles seront connues et comprises universellement, laforme naîtra d'elle-même. Alors on s'apercevra que, loin d'être incompatibles, ces deux principes ne peuvent vivre longtemps l'un sans l'autre, et que pour durer en France il ne leur a manqué que d'être appliqués simultanément. Sans doute il est à déplorer que tant de combats, où la France a laissé le plus pur de son sang, aient été livrés sur des malentendus, mais Dieu nous garde de renier de généreux exemples à cause des erreurs de conduite qui s'y sont mêlées I

ARMAND fcAïlREL 265

Ne répudions jamais des souffrances dont nous sommes appelés à profiter un jour, et puissions-nous connaître à notre tour d'aussi nobles douleurs! Carrel a pu se tromper sur la marche à suivre dans des circonstances difficiles, mais la valeur de ses opinions est demeurée intacte. Son héritage nous reste ; sa mémoire grandira avec la fortune de la démocratie. Si cette cause est destinée à se relever, ce ne sera qu'en restant fidèle aux traditions qu'il lui a léguées.

Tel est le sens élevé de la vie que je viens de raconter. Lorsqu'un homme a laissé après lui de tels enseignements, il n'a pas échoué. Il peut avoir vu toutes ses combinaisons déjouées, tous ses plans anéantis; il peut ôlre tombé lui-même, tout sanglant, sur les débris de l'œuvre commencée; il n'a pas été vaincu! Comme le héros grec, il laisse en expirant des filles immortelles. Quand on a mérité de personnifier en soi-même une grande et généreuse conception, on a touché à la vraie gloire. En identifiant sa vie avec cette pure essence, on l'élève au-dessus de la loi qui détruit nos mémoires fragiles. Carrel a eu cet honneur. On ne peut que plaindre ceux qui trouveraient qu'il Ta payé trop cher.

Je ne dirai que peu de mots du triste et vulgaire accident auquel il fut donné de trancher une si haute destinée. Si j'étais tenté de céder ici à un sentiment d'amertume, en songeant à tout ce qui a péri de précieux dans une querelle misérable, je me souviendrais que celui qui succombe en de telles occasions n'est pas toujours le plus mal partagé, et que la vie la plus prospère en apparence peut quelquefois n'être qu'un long châtiment. Carrel est mort victime d'une extrême

susceptibilité qu'il avait conservée de son éducation militaire. Il aimait à offrira tout venant sa vie en garantie de ses paroles. En cela il ne s'estimait pas assez lui-même, et ne songeait pas qu'une rencontre avec un homme tel que lui pouvait être, tôt ou tard, envisagée comme un excellent calcul. Il succomba, à peine âgé de trente-six ans, dans un duel dont le prétexte était des plus futiles, mais dont là cause réelle n'était pas à tous égards indigne de lui. Sous l'empire des lois fiscales qui avaient enchaîné la libre discussion, une transformation profonde s'était «accomplie dans la presse. Le journalisme allait passer à l'état d'industrie et de spéculation. Carrel, qui avait toujours compris la presse comme une œuvre essentiellement désintéressée, ne pouvait manquer d'avoir pour adversaire le représentant de cette révolution. Mais il est à jamais regrettable que cet antagonisme, où rien n'était égal des deux côtés, ni le talent, ni la considération, ni la renommée, se soit produit sous la forme d'un combat singulier. Ce jour-là le mercantilisme a tué la chevalerie.

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