ET LA QUESTION ROMAINE
La cause italienne doit beaucoup de reconnaissance à ses ennemis. On pourrait même soutenir, sans trop d'invraisemblance, que ses adversaires ont bien plus efficacement travaillé pour elle que ses alliés. Ils l'ont servie, en effet, avec une opportunité qu'on ne saurait trop admirer. Dans toutes les circonstances décisives où, pour faire un pas en avant, elle a eu besoin d'un légitime grief ou d'un prétexte spécieux, ils le lui ont offert avec une ponctualité vraiment merveilleuse. Comment, par exemple, l'intervention française en Italie aurait-elle pu se justifier aux yeux de l'Europe, si la maladroite agression de l'Autriche n'était venue, en quelque "sorte, la provoquer et lui donner raison? Comment ritalieaurait-elle pu éluder les stipulations de Villafranca, si les princes dépossédés n'avaient abdiqué eux-même^ en prenant les armes contre leur pays? En-
fin, quel prétexte diplomatique auraient pu invoquer les envahisseurs des États romains sans les bravades et les menaces du général du pape ; ou les conquérants improvisés du royaume des Deux-Siciles, sans le despotisme honteux qu'on s'obstinait à maintenir à Naples? Je ne rappelle ici que les faits les plus importants. Si je voulais descendre dans le détail, j'aurais à mentionner des services d'un ordre tout différent, mais qui ont aussi leur prix. « Mon Dieu, disait Voltaire, rendez nos ennemis bien ridicules ! » Sous ce rapport, l'Italie a été servie à souhait. Les violences, les fanfaronnades, les déclamations furibondes de ses adversaires ont mieux valu pour elle que des victoires. Ses agresseurs semblent n'avoir eu d'autre but que de forcer l'opinion à épouser sa querelle.
Beaucoup d'hommes d'un naturel pacifique ou d'un esprit indifférent hésitaient d'abord à prendre parti, soit impartialité, soit indécision, soit scepticisme. Lorsqu'ils lurent la proclamation où Ton comparait le patriotisme italien au fanatisme musulman, ils commencèrent à soupçonner que les auteurs de la comparaison pouvaient bien avoir quelque peu perdu le sens. Lorsqu'ils virent paraître les pamphlets où Ton appelait M. de Cavour un scélérat, Garibaldi un voleur de grand chemin, où l'on menaçait la Pologne d'excommunication dans le cas où elle viendrait à témoigner ses sympathies pour une nation qui fut si longtemps sa sœur d'infortune, ils contemplèrent avec un plaisir croissant ces égarements d'une rage impuissante. Et, depuis qu'ils voient se coaliser contre l'Italie les passions, les préjugés, les intrigues, qui, de tout temps-, ont été hostiles à la liberté, ils sont devenus des par-
lisans décidés de la révolution italienne, quelles que soient d'ailleurs les réserves que leur inspire tel ou tel de ses actes.
Aujourd'hui le mouvement italien subit un temps d'arrêt motivé par des obstacles qui ne sont un mystère pour personne. Comme ce sont ses amis euxmêmes qui lui créent ces difficultés, il se trouverait fort embarrassé si, pour en sortir, il ne pouvait compter que sur eux ; mais, grâce à Dieu, il a encore ses ennemis. Tout porte à espérer que leur secours ne lui manquera pas en cette occasion. Le gouvernement français seul s'interpose en ce moment entre Rome et l'impatience des Italiens; en cela, il n'a d'autre mobile, il l'avoue lui-même, que le désir de ménager les susceptibilités de l'Église de France, dont les sentiments se sont manifestés par des démonstrations plus menaçantes que persuasives. Dans un tel état de choses, qu'on se demande quel serait le fait le plus propre à mettre fin aux scrupules et à l'irrésolution du gouvernement français? Ce serait, sans contredit, celui qui lui fournirait la preuve que ce clergé, pour lequel il s'impose une contrainte si pénible et s'expose à mécontenter gravement une nation alliée, lui témoigne sa reconnaissance en donnant la main à des partis qu'il considère comme ses adversaires irréconciliables. Cette alliance, qui a été assez souvent signalée pour qu'on puisse en parler sans être suspect de vouloir la dénoncer,, existe-t-elle oui ou non ? Je ne veux pas le savoir et je m'abstiendrai de la juger. Ce qui est certain, c'est que son existence serait une véritable bonne fortune pour la cause italienne, et que le nouveau livre de
M. Guizot ne semble avoir été écrit que pour rendre
l'accusation vraisemblable. Ce livre ne pouvait donc tomber plus à propos, et les Italiens doivent des actions de grâces -toutes particulières à M. Guizot.
Us lui en doivent à plus d'un point de vue. Quoi ! c'est là ce manifestëannoncé si bruyamment à l'avance ; c'est là cette leçon de justice, cette réfutation destinée à renverser tous les arguments qu'ils ont invoqués en faveur de leur cause I La voici enfin cette .attaque si redoutable de loin ! des affirmations vagues, des imputations sans preuves, des lieux communs pompeux et usés, des généralités sans lien, sans consistance, des amplifications oratoires qui se trouvent là on ne sait pourquoi, et dont tel fragment a été écrit il y a six ou sept ans ; pas un fait, pas un développement original. Est-ce là tout ce qu'on avait le droit d'attendre d'un historien comme M. Guizot, sur une question où le témoignage de l'histoire est si décisif. La cause italienne est donc bien forte ; puisque voilà tout ce que ses ennemis les plus habiles ont trouvé à alléguer contre elle? Ce livre sera une déception même pour les adversaires politiques de l'auteur. Il n'y a que les petits esprits qui aient quelque-chose à perdre à ce qu'on élève le niveau d'un débat. Nous eussions été heureux de le voir agrandi. « Je n'ai, dit M. Guizot, que des souvenirs lointains et des vues générales. » On ne s'en aperçoit que trop en le lisant, et c'est ce qui ôte toute autorité à ses jugements. Il y a une légèreté impardonnable à aborder des questions si grandes et si difficiles avec des souvenirs lointains, et il y a une présomption excessive à croire que cela suffit pour les résoudre. La question italienne, en raison de la complexité des intérêts et des droits qui y sont engagés,
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ne saurait être étudiée avec une critique trop rigoureuse, et avouer qu'on ne les connaît que superficieltement, c'est se déclarer soi-même incompétent. M. Guizot invoque, pour s'excuser sur ce point, une raison que, pour mon compte, je ne puis admettre comme légitime: « Je ne me propose point, dit-il, d entrer dans une discussion directe... J'ai beaucoup discuté dans ma vie, mais la discussion était alors pour mm une nécessité de l'action politique, je poursuivais des résultats immédiats, et nous portions tous le poids salutaire de la responsabilité que cette situation impose. Quand on se parle, non pas face à face et dans l'attente de l'adhésion qu'on veut obtenir ou de l'échec qu'on peut subir, mais de loin et dans la liberté de la solitude; quand, au lieu d'avoir à déterminer par un débat pressant des résolutions positives, on n'a qu'à • critiquer à son aise des idées et des paroles, je fais peu de cas de la controverse et j'y ai peu de goût. C'est un tournoi où les esprits se déploient, non un combat où les destinées sont en jeu. »
On ne saurait déclarer en termes plus majestueusements abstraits que les querelles de portefeuilles méritent seules ici-bas de fixer l'attention du vrai sage, et qu'aucun autre intérêt ne vaut la peine d'une controverse. C'est là une maxime qui paraît contestable. M. Guizot est ici plus dédaigneux qu'il ne convient pour beaucoup d'esprits qui ont discuté sans poursuivre « des résultats immédiats, » qui ont « critiqué des idées et des paroles, » sans y être excités ni par « un débat pressant, ni par l'espoir d'obtenir des réso- Sutions positives. » Ces esprits sont les plus beaux génies qui aient honoré l'humanité, et la plupart des
parleurs de tribune ne sont auprès d eux que des pygmées. J'ajoute que dans cette appréciation M, Guizot me semble trop sévère pour lui-même. Il fut un temps où, -lui aussi, il discutait sans espoir d'obtenir des résultats immédiats, et cette époque de sa vie est celle qui lui fera plus tard le plus d'honneur. M. Guizot a tort de faire si bon marché de sa gloire d'écrivain, elle est durable ; et pour moi je ne parlerai jamais qu'avec admiration et reconnaissance de ses grands travaux historiques, quelles que soient leurs lacunes. Par un travers d'esprit qui n'est point rare, il n'a de souvenir aujourd'hui que pour son rôle politique; il n'écrit plus guère que pour s'en glorifier, et il croit volontiers que l'avenir lui rendra sur ce point plus de justice que le présent. C'est là une illusion, et on pourrait craindre d'y toucher, sans le parfait et inaltérable contentement de soi-même dont témoignent les Mémoires de M. Guizot. Il n'est pas donné à une critique, quelle qu elle soit, de contrister un cœur aussi rempli du sentiment de son impeccabililé.
L'impartialité envers M. Guizot nous est facile aujourd'hui. Il croit trop à son impopularité. Il croit trop à une hostilité systématique de la part des générations nouvelles. Elles voient en lui un personnage historique plutôt qu'un contemporain. Son impopularité même nous disposerait à la sympathie plutôt qu'à la défiance, car il est des temps où l'impopularité est une recommandation. Quant à la satisfaction uniforme et un peu puérile qui s'étale avec tant de complaisance dans ses Mémoires, c'est une faiblesse qui est plus digne de pitié que de haine. Ce n'est pas un signe que M. Guizot a trop d'orgueil, comme l'en accuse le vul-
gaire, mais plutôt qu'il n'en a pas assez. Il est content de sa carrière ministérielle, et il le dit comme il Je pense ; on le trouve trop fier; je lui reprocherais plutôt d'être trop modeste. Avec un peu plus d'orgueil, il renoncerait à défendre ces minuties de l'amour-propre au milieu d'un si vaste naufrage. Il comprendrait qu'il y a quelque grandeur à se montrer supérieur au rôle que la fortune vous a donné. L'orgueil n'est un défaut que lorsqu'il se contente trop facilement. Lors* qu'on se figure en montrer beaucoup, c'est qu'on n'en a pas assez. Je ne veux pas aborder ici ce sujet : je tiens à dire seulement que M. Guizot s'est trop bien acquitté de la partie apologétique de sa tâche pour que quelqu'un songe à l'entreprendre après lui. Selon sa propre expression, « il se pardonne ses fautes » trop complaisamment pour que l'avenir les lui pardonne avec la même facilité. Le politique en lui, malgré un don de parole supérieur, qui a longtemps fait illusion sur son inaptitude aux grandes affaires, court grand risque de n'être pas apprécié à l'égal de l'historien, et ce sera justice. N'a-t-il pas eu sa récompense? n'a-t-il pas eu ses « résultats immédiats? » On ne fera que prendre au mot son ambition.
La distinction que j'établis ici entre M. Guizot historien et M. Guizot politique n'est pas indifférente, puisque j'ai à juger un ouvrage où malheureusement l'historien n'est pour rien, et où l'on retrouve la méthode, les habitudes d'esprit et tous les errements du politique. Cette méthode n'est autre que la vieille méthode doctrinaire telle que M. Royer-Collard l'a pratiquée avant M. Guizot. On a dû souvent se demander pourquoi la doctrine, avec ses dehors imposants et
dogmatiques, avait en réalité si peu de substance et de solidité. C'est qu'elle était une théorie faite en vue d'une situation donnée, et non en conformité avec des principes certains et déterminés. Tant que cette situation dure, rien de plus commode qu'une théorie ainsi faite : on a réponse à tout ; on peut se donner à bon marché les apparences et les honneurs de l'infaillibilité. Mais si la situation vient à changer, comme c'est le destin des combinaisons politiques, il faut alors ou briser la théorie et se livrer à des palinodies du genre de celles que M. Royer-Collard dut s'imposer, notamment au sujet du principe de la responsabilité ministérielle, ou s'obstiner, comme l'a fait M. Guizot, dans un système étroit, insuffisant, dans une immobilité inflexible et stérile, et dans ce cas on aboutit à une révolution, lorsque pour sortir d'embarras il eût suffi-d'une réforme électorale ou d'un. changement de ministère.
Une politique qui s'inspire de grands principes, au lieu de se modeler pour ainsi dire sur des intérêts changeants et des convenances passagères, peut, au contraire, s'adapter à beaucoup de situations différentes, parce que, n'ayant pas été conçue en vue de certains faits, elle les domine et leur survit. Cette politique ne cherchant pas à décorer du nom de principes les diverses transactions qu'elle peut être forcée à subir, ses principes gardent toute leur vertu lorsque ces transactions se modifient. Mais la théorie doctrinaire, faite presque tout entière d'expédients qu'on présentait comme des règles immuables, s'est écroulée d'un seul coup aussitôt que ces expédients ont été convaincus d'insuffisance. Ces observations
expliquent à la fois sa force de résistance et sa stérilité, ses apparences imposantes et son néant, son dogmatisme affecté et [son réel asservissement aux faits, le ton affirmatif, absolu de ses docteurs et leur peu de bonne foi. Ils ont apporté au gouvernement les habitudes de l'école. Le professeur veut toujours passer pour infaillible aux yeux de ses élèves.
Le grand tort de ces doctrines éphémères et artificielles, c'est qu'elles discréditent les principes que la foule confond avec elles. C'est ainsi que les idées libérales ont été enveloppées dans la juste impopularité qui a frappé le système doctrinaire. Ses partisans ne demandent pas mieux que d'entretenir cette confusion qui est toute à leur avantage, et les ennemis de la liberté font de leur côté tout ce qu'ils peuvent pour la prolonger le plus longtemps possible. Cependant on peut déjà prévoir le jour où cette équivoque se dissipera.
J'ai dit que M. Guizot, comme politique, avait toujours formulé ses doctrines en vue d'une situation particulière. Il ne procède pas autrement dans l'ouvrage qui nous occupe ; seulement on trouvera peutêtre qu'il y pousse cette méthode jusqu'à l'abus. Il imagine en effet toute une théorie du surnaturel pour arriver à conclure en faveur du maintien du pouvoir politique de la papauté; c'est prendre les choses d'un
peu loin. Il échafaude ensuite là-dessus un traité complet des droits et des devoirs à l'usage de la chrétienté tout entière. La théorie du surnaturel de M. Guizot est un lieu commun oratoire qu'il est inutile de traiter avec sévérité, parce qu'il ne convertira jamais personne. Pour se figurer qu'on amènera la science actuelle à croire au surnaturel sous prétexte, 1° que l'homme prie ; 2 Q que la génération spontanée est impossible, il faut toute la naïveté d'un métaphysicien parlementaire habitué à faire voter la vérité pure par les deux Chambres et à la pluralité des voix. Ce genre de démonstration n'étant pas encore admis dans les sciences philosophiques, M. Guizot fera bien d'apporter plus de rigueur dans ses raisonnements.
Laissons donc là la foi au surnaturel et passons au déluge, je veux dire aux religions positives qui en découlent. M. Guizot se déclare très-effrayé du danger qu'elles courent selon lui en ce moment. Il trace une peinture très-sombre du sort dont les menacent le scepticisme, le panthéisme et le déisme coalisés contre elles; il les adjure de s'unir 'en présence du péril commun, quelles que soient les dissidences qui les séparent, car, bi^n que les unes soient fondées sur la liberté, les autres sur l'absolutisme, elles reposent toutes sur la croyance au surnaturel, qui est ce qu'elles ont de plus important à ses yeux. C'est ce grand principe que, selon M. Guizot, il est urgent de sauver, et au nom duquel elles doivent opérer leur fusion. Le christianisme étant en danger, il faut que toutes les Églises chrétiennes comprennent leur solidarité.
Quelqu'un qui ne serait pas familier avec les géné-
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ralisations de M. Guizot aurait peine à s'imaginer qu'il n'y a ici qu'un artifice oratoire, et que dans tous ces grands périls qui menacent le christianisme et la civilisation, il ne s'agit en réalité que de la transformation que subit en ce moment la papauté. Où sontils, en effet, ces épouvantails qu'il groupe avec tant d'appareil pour masquer les vides de son argumentation? Où sont-ils ces ennemis acharnés du christianisme ? N'est-ce pas se faire un jeu de la vérité que de présenler comme une conspiration contre les idées chrétiennes la résistance toute défensive que dans ces dernières années des écrivains courageux ont opposée à la frénésie de la réaction ultramontaine?M. Guizot s'alarme et se plaint de ce qu'il existe aujourd'hui une minorité qui ne croit pas au surnaturel. Et dans quel temps n'a-t-elle pas existé ? Oui, grâce à Dieu, elle existe, et c'est en elle que réside l'élite intellectuelle de l'humanité. Où en serait la civilisation si cette minorité n'existait pas? Où en serait surtout la liberté religieuse? Nous ne l'aurions peut-être jamais connue. « Je sais et je reconnais à regret, écrit M. Guizot lui-même, que la liberté religieuse, cette conquête, ce trésor de la civilisation moderne, n'y a pas été introduite et fondée par des croyants chrétiens. Si, dit -il encore, cette liberté la plus sainte de toutes était placée sous la main et laissée à la discrétion des pouvoirs religieux, elle serait partout, je le crains, gravement compromise. » Eh bien ! quand le$ membres de cette minorité déiste, panthéiste ou sceptique n'auraient pas d'autre rôle en ce monde que celui de conserver la liberté de conscience à ces religions , qui n'ont pour eux que des anathèmes et des malédictions,
ne serait-ce pas là une assez belle mission et une raison d'être suffisante?
Il y a une véritable satisfaction d'esprit à décomposer une argumentation qui, sous des dehors graves et austères, cache un si grand nombre de petites roueries de rhétorique. Il y a plaisir à soulever ces lambeaux de pourpre qui ne recouvrent qu'un sque* lette. Toutes ces déclamations sentencieuses contre des esprits éclairés, qui ont le tort de ne pas croire que l'impossibilité de la génération spontanée soit un motif suffisant pour les déterminer à embrasser des cultes que leur conviction repousse, mais qui, si la liberté de ces cultes venait à être compromise, seraient les plus ardents à la défendre; tous ces cris d'alarme, tous ces appels d'un désespoir si correct et si calculé dans ses emportements, toutes ces adjurations en faveur de la chrétienté menacée, qui font penser à Pierre l'Ermite et aux invasions sarrasines, tous les éléments de ce tableau de fantaisie n'ont été mis là que pour amener, par d'habiles gradations, le deus ex machina, l'idée gouvernementale de M. fiuizot, l'expédient qu'il a découvert pour sauver le pouvoir temporel. Cet expédient, comment le dire sans ambages ? On comprendra mes scrupules. Amené et préparé de loin par les pompeux artifices d'une rhétorique savante, il passe presque inaperçu sous les yeux du lecteur, qui ne songe pas à protester. Mais, exposé ici dans sa nudité , loin de son solennel entourage, loin de sa cour de substantifs imposants, il risque fort de provoquer le rire des méchants. Cet expédient, puisqu'il faut le montrer au grand jour, n'est pas autre chose qu'une alliance entre les Eglises protestantes et le catholicisme, une
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intervention du protestantisme en faveur du pape ! Voilà Tidée politique tant soit peu imprévue, à laquelle aboutit toute cette belle théorie du surnaturel,
« Catholiques ou protestants, dit M. Guizot, un danger commun menace les Églises chrétiennes, les bases communes de leur foi (le surnaturel) sont attaquées, elles ont toutes à les défendre le même intérêt et le même devoir, car elles périraient également dans la ruine de l'édifice sous lequel elles vivent toutes.... Le protestantisme est appelé aujourd'hui à défendre les libertés du catholicisme (M. Guizot s'efforce de prouver que le pouvoir temporel constitue la plus essentielle de ces libertés) en même temps que les siennes propres; il a une occasion admirable de faire acte de fidélité libérale comme de charité chrétienne, et de donner ainsi à l'Église catholique un de ces exemples qui confèrent à ceux qui les donnent le droit de réclamer un juste retour. »
Malheureusement pour cette ingénieuse combinaison, il ne paraît pas très-facile d'obtenir des protestants de France im si bel exemple d'abnégation. Ils n'ont pas encore pu oublier toutes les persécutions que leur a infligées ce pouvoir en faveur duquel on les supplie d'intervenir au nom d'un péril imaginaire ; et il n'y a rien ni dans ses actes, ni dans ses paroles, qui ait pu les effacer de leur mémoire. La foi au surnaturel ne leur paraît pas assez gravement menacée pour les déterminer à renier en une heure toutes les traditions de leurs pères. A leurs yeux même, il faut le dire, au risque de scandaliser M. Guizot, c'est moins la foi au surnaturel qui constitue le christianisme que la beauté morale de ses préceptes et la libre interprétation des
Écritures. Ils sont plus près de Chànning que de Calvin, ils mettent la morale et la liberté au-dessus des dogmes, et c'est par là, par cet esprit large, philosophique et généreux, que le protestantisme contemporain est devenu cher à toutes les âmes élevées.
M. Guizot n'ignore pas ces tendances, il les a déjà rencontrées sur son chemin dans une circonstance qu'il n'a pu oublier. Mais comment sa déconvenue au dernier consistoire ne Fa-t-elle pas averti? Comment a-t-il pu se flatter d'amener ses coreligionnaires à une telle fusion, avec des doctrines et des passions qu'ils ont toujours combattues? Ce mot équivoque de fusion est de lui, et il se mêle à tout ce qu'il touche. Hâtons* nous de dire qu'il n'espère pas réaliser un tel miracle dans l'état actuel de l'Église protestante. Aussi se plaintil amèrement de l'anarchie où elle est plongée. Il la représente comme en proie aux dissensions, ce qui veut dire qu'on n'y écoute pas M. Guizot plaidant pour le pouvoir temporel. Elle est, selon lui, « trop incomplètement organisée, » elle n'a pas de « gouvernement intérieur; » il regrette de n'y pas voir « une autorité propre et indépendante qui pourrait seule y instituer des règles générales, » vœux bien étranges dans la bouche d'un protestant! « Dire une Église, ajoute-t-il, c'est dire une foi religieuse commune, dans laquelle les âmes s'unissent, et que les confessions de foi ne sont que l'expression de cette union : il n'y a dans un tel fait rien que de parfaitement naturel et légitime ; ce qui ne serait ni naturel ni légitime, ce serait qu'on s'obstinât à faire partie d'une Église sans partager sa foi. » A quoi bon tant de périphrases et de précautions oratoires? Appelons les choses par leur nom : ce que
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M. Guizot réclame dans ces formules enveloppées, c'est l'institution d'un papisme protestant. Il lui tarde que le protestantisme ait un gouvernement qui surveille à la fois le dogme et la discipline. Si cette idée lumineuse pouvait être acceptée par le protestantisme français, il n'est pas douteux que l'expédient de M. Guizot né devînt très-vite praticable, les deux papes se donneraient la main au milieu de la chrétienté pacifiée. Malheureusement l'anarchie y est encore assez puissante pour faire repousser un arrangement si désirable. Les protestants poussent l'aveuglement au point de ne s'alarmer nullement des dissidences qui se manifestent au sein de leur Église. Ils les regardent comme une preuve de force et de vitalité. Ils n'éprouvent aucun désir de se frapper eux-mêmes pour venger les rancunes et les déceptions de M. Guizot. Ils ne portent pas assez de haine aux catholiques pour sacrifier leur propre liberté au maintien de l'absolutisme romain. Qu'ils persévèrent dans cette conduite, qu'ils conservent leurs nobles et libérales maximes, qu'ils gardent précieusement cette anarchie glorieuse qui a fait leur force et leur grandeur, et pour laquelle a coulé le sang de tant de héros ! C'est à ce prix qu'ils seront dignes de recueillir un jour l'héritage immense qui doit tomber dans leurs mains.
Voilà à quelles aberrations peut conduire la méthode doctrinaire combinée avec ce qu'on est convenu d'appeler l'esprit de gouvernement! Je laisse là les utopies
de M. Guizot sur la réorganisation du protestantisme. Ses coreligionnaires se chargeront de dissiper ses illusions sur ce point. J'ai hâte d'arriver au cœur même de son plaidoyer en faveur du pouvoir temporel. On me saura gré sans doute de présenter ses arguments dans toute leur force :
« La liberté religieuse, dit-il, ne consiste pas uni-: quement dans le droit personnel et isolé de chaque homme à professer sa foi; la constitution intérieure de la société où les hommes s unissent religieusement, c'est-à-dire de l'Église, son mode de gouvernement, les rapports des ministres avec les fidèles, les règles et les traditions qui y président font essentiellement partie de la liberté religieuse. »
Voilà une maxime générale qui est spécieuse, suffisamment abstraite pour qu'on ne songe pas à y voir un piège, et, pour tout dire, éminemment doctrinaire. Mais il n'est pas besoin d'être un grand logicien pour deviner à quelle conclusion elle doit nous conduire. Le pouvoir temporel des papes est, en effet, un des modes du gouvernement de l'Église catholique, et si à ce litre il fait partie de ses libertés, il n'est pas seulement un pouvoir, il est un droit. Ce mot de droit suffit ici pour dissiper l'équivoque qui se trouve contenue dans le principe formulé par M. Guizot. Oui, le gouvernement qu'une Église s'est donné fait partie de ses libertés ; oui, il est un droit, mais à quelles conditions ? Sera-t-il un droit dans tous les cas? Dirons-nous que le gouvernement théocratique d'Innocent III, l'exterminateur des Albigeois, était un droit parce que l'Église du moyen âge se Tétait donné? Le gouvernement religieux des califes était-il un droit? M. Guizot lui-
même hésiterait devant une telle conséquence. Le gouvernement d'une Église ne fait donc partie de la liberté de cette Église qu'autant qu'il n'étouffe autour de lui aucune liberté ; il n'est un droit qu'autant qu'il respecte lui-même tous les droits. On n'élude pas avec un sophisme ces règles éternelles de justice. On ne les fait pas mentir, parce qu'on les fausse sous prétexte de leur rendre hommage, ou parce qu'on leur associe des affirmations hypothétiques et des comparaisons sans exactitude. « Que dirait l'Église protestante, s'écrie M. Guizot, si, malgré ses institutions primitives, mal* gré son histoire, malgré la loi qui reconnaît ses synodes, on venait lui dire : Vous n'aurez pas de synodes, point d'autorité supérieure et indépendante pour régler vos affaires intérieures, chacune de vos églises locales restera isolée et décidera seule comme il lui plaira des questions qui intéressent le protestantisme tout entier? Si on tenait aux protestants français ce langage, si on abolissait ainsi leurs institutions propres et traditionnelles, trouveraient-ils leur liberté religieuse complète? croiraient-ils leurs droits religieux suffisamment exercés et garantis? »
Non, sans doute, et qui le conteste? Mais si, pour maintenir cette liberté, il leur fallait éterniser la servitude d'une population de trois millions d'hommes sous unrégimequ'ilsabhorrent,appelleriez-vousencorecette liberté un droit? N'est-ce pas abuser des généralisations que de les faire servir à une pareille confusion de faits et d'idées? Et n'est-ce pas une profanation que d'invoquer ainsi la liberté au profit de l'absolutisme? Qu'on ne croie pas que je déguise ici la pensée de M. Guizot sous prétexte de l'interpréter, je la reproduis fidèle-
ment, ce qui est le meilleur moyen de la réfuter : « Je n'examine pas ici, dit-il, le gouvernement de l'Église catholique, c'est sa liberté et son droit à la liberté que je défends. Le double caractère temporel et spirituel de la papauté est un fait consacré par les siècles, ce fait s'est développé et maintenu à travers toutes les vicissitudes, toutes les luttes, tous les déchirements du christianisme; il n'est pas toute la foi catholique, mais il est l'Église catholique elle-même. Et Ton croit pouvoir porter sur ce fait une main violente, l'altérer à son gré, le détruire même sans porter atteinte à la liberté religieuse des catholiques! » Oui, on aura le droit de porter la main sur cette institution que vous appelez justement un fait, car elle n'a jamais été que cela ; oui, dis-je, on aura ce droit tant que les catholiques exigeront, pour conserver cette prétendue liberté religieuse, qu'il y ait dans les États romains un peuple condamné à ne posséder jamais ni liberté de conscience, ni liberté de la presse, ni liberté de la tribune, ni aucune de ces libertés civiles et politiques dont nos catholiques sont si jaloux et si fiers pour eux-mêmes ! Le passage que je viens de citer contient une assertion où M. Guizot me paraît abuser quelque peu du privilège qu'il s'attribue de n'avoir « que des souvenirs lointains. » Quelque lointains que soient ces souvenirs, comment un historien aussi justement autorisé peut-il s'engager à soutenir que le fait de la souveraineté temporelle s'est développé et maintenu. à travers toutes les vicissitudes du christianisme? Il n'y a évidemment là qu'une distraction de sa part; car on pourrait le renvoyer sur ce point non-seulement à ses beaux travaux historiques, où il a démontré le con-
traire, mais à l'ouvrage même qui nous occupe. Il y reconnaît lui-même que la papauté n'a acquis ce pouvoir que successivement, « d'abord comme magistrature municipale, puis comme propriétaire territorial et en vertu du pouvoir politique alors inhérent à la propriété, puis à titre de souveraineté pleine et directe, » gradation dont le premier terme n'a commencé à exister que sous Constantin, et dont le dernier, le seul que nous ayons à examiner aujourd'hui, et le seul qui constitue la souveraineté temporelle dans ses conditions actuelles, ne date véritablement que de Rodolphe de Habsbourg.
Ce pouvoir est donc loin, même au point de vue m historique, d'avoir toujours fait partie des libertés de FÉglise, ainsi que M, Guizot l'affirme. Il n'est pas moins inexact d'avancer « que c'est à l'abri de sa petite souveraineté temporelle que la papauté a proclamé et soutenu en Europe la différence essentielle de l'Église et de l'État, la distinction des deux sociétés, des deux pouvoirs, de leurs domaines et de leurs droits mutuels; que ce fait, le salut et l'honneur de la civilisation moderne, a pris naissance et appui dans le double caractère de la papauté et compense bien largement les abus qu'ont faits les papes de leur double empire. »
L'histoire tout entière est un démenti donné à ces affirmations, qui sont le témoignage d'une incroyable légèreté. La vérité est que l'Église a souteriu et scellé de son sang le principe de la séparation des deux pouvoirs à une époque où elle ne possédait pas même l'ombre d'une souveraineté temporelle, et qu'elle s'est au contraire efforcée de les confondre à son profit
aussitôt qu'elle a obtenu un commencement de pouvoir politique. Les Décrétâtes d'Isidore, qui sont le premier manifeste de la théocratie pontificale, sont aussi contemporaines de la donation de Charlemagne, c'està-dire du premier établissement du pouvoir temporel. C'est à partir de ce moment que la distinction des deux pouvoirs, jusque-là si respectée, a été systématiquement méconnue et foulée aux pieds par les papes. On éprouve quelque confusion d'avoir à rappeler des faits aussi connus; mais on devrait en éprouver bien davantage de chercher à les obscurcir ou à les nier malgré leur évidence.
Au reste, fût-il vrai que ce grand et salutaire principe de la distinction des deux pouvoirs a été sauvegardé un instant par les prérogatives politiques de la papauté, il suffit d'un regard jeté sur les sociétés modernes pour voir que ce principe existe aujourd'hui dans des conditions toutes nouvelles, et qu'il n'est nullement réduit à invoquer pour se défendre une garantie aussi illusoire et des protecteurs aussi débiles. Une moitié de l'Europe a rompu au seizième siècle avec la papauté, en quoi ce principe s'est-il trouvé compromis? L'histoire répond qu'il s'est maintenu plus pur et plus fort chez les peuples réformés qu'il ne Ta jamais été chez les nations catholiques. Depuis ce temps le monde a vu paraître de nouvelles forces morales qui ont rendu toute usurpation sur ce point plus que jamais impossible. Il faut donc renoncer à nous faire accepter le pouvoir temporel au point de vue de la doctrine de l'intérêt, tout aussi bien qu'au point de vue du droit et de l'histoire. On nous assure qu'il nous protège contre les empiétements de
l'État sur la liberté de la conscience. A qui la faute si nous ne nous sentons pas protégés? Toutes les fois, au contraire, que l'État a touché aux libertés religieuses, nous voyons qu'il a eu l'Église pour complice, et s'il voulait aujourd'hui l'avoir de nouveau pour alliée, ce sont encore elles qui feraient les frais de la réconciliation.
« Laquelle de ces deux entreprises, demande M. Guizot, est la moins impossible : faire pénétrer et prévaloir dans l'Église catholique la liberté civile, ou bien maintenir dans les pays catholiques l'ordre chrétien, tout en renversant les bases de l'Église catholique, et en portant atteinte pour les renverser à la liberté et * au droit des gens?»
Nous ne saurions accepter la question ainsi posée, et il n'est donné à personne de nous enfermer dans ce dilemme arbitraire et chimérique. 11 ne s'agit nullement, en effet, de renverser les bases de l'Église catholique, mais de mettre fin à un pouvoir qui est incompatible avec les droits des peuples, et que l'Église n'a pas toujours possédé ; on ne songe pas à porter atteinte à la liberté, mais à proclamer qu'un habitant des États romains y a tout autant de droit qu'un doctrinaire français; enfin, il n'est pas question de violer le droit des gens, mais de lui rendre son véritable sens, car le droit des gens n'est pas le droit des gouvernements, comme M. Guizot paraît le croire ; il est le droit des nations : jus gentium. Il est beaucoup plus sûr et plus facile d'atteindre ces différents buts que d'entreprendre de faire pénétrer les idées libérales au sein de l'Église catholique. Nous serions bien à plaindre s'il nous fallait ajourner nos espû-
rances jusqu'au moment où ces idées seront adoptées par l'Église. M. Guizot nous offre, il est vrai, sa garantie à cet égard, mais elle ne peut plus nous suffire. Combien de catholiques illustres seulement dans ce siècle se sont portés avant lui garants de la conversion de l'Église à la liberté! Et comment a-t-elle ratifié leurs engagements? Ces souvenirs sont présents à toutes les mémoires, et peut-être, après tant de déceptions, nous serviront-ils enfin à éviter de nouveaux mécomptes, ta minorité, généreuse et excentrique, qui est restée fidèle à cette illusion, et qui la représente encore au sein de l'Église, n'est-elle pas chaque jour désavouée comme factieuse et compromettante ? Tous les documents émanés du saint-siége et des chefs de la catholicité ne démontrent-ils pas une incurable obstination et une aveugle hostilité contre les idées libres ? C'est qu'on ne donne pas à volonté un esprit nouveau à une institution qui a derrière elle un si formidable passé, qui est enchaînée par une telle masse de faits, de traditions, d'engagements, de pactes.
Il n'y a pas à raisonner avec une telle puissance ; il n'y a d'autre ressource que de la soumettre au droit commun. La papauté est l'esclave de son histoire. M. Guizot nous assure que ses dispositions se modifieront. C'est une grande présomption que de promettre ce qu'on ne doit pas exécuter soi-même. Où sont les garanties qu'il nous offre ? Il reconnaît que le régime qui pèse actuellement sur les États romains ne peut et ne doit pas y élre maintenu, quel état de choses propose-til d'y substituer? Il vient d'étudier et d'approfondir autant qu'il est en lui toutes les difficultés de ce grave problème ; il critique avec une
impitoyable sévérité les diverses solutions que l'opinion publique a discutées, quel est le remède que, pour son compte, il conseille d'apporter au maH On aurait, je crois, quelque peine à le deviner. — C'est le mémorandum de 1831 présenté à Grégoire XVI par Casimir Périer et contre-signe par M. de Metternich ! Voilà l'expédient efficace et vraiment nouveau que lui suggèrent son expérience et sa sagesse d'homme d'État. Voilà le spécifique destiné à calmer les impatiences des Italiens, à contenter les vœux des populations romaines, à convertir la cour de Rome aux idées* libérales I Ce mémorandum, qui ne fut qu'une feinte diplomatique aux yeux de ceux qui le rédigèrent, et qu'un objet de risée pour ceux qui le reçurent, serait revu et corrigé pour la circonstance, et présenté de nouveau au saint-siége par les puissances européennes, qui, au besoin, sauraient lui en imposer l'observation. M. Guizot le donne à entendre trèsclairement. On tiendrait la main, dit-il, à son exécution. Quoi I imposer des conditions quelconques à ce gouvernement que vous nous avez peint comme inviolable et sacré, à ce pouvoir qui fait partie des libertés de l'Église? C'est en le rendant le vassal des cinq puissances que vous vous proposez de garantir cette indépendance qui vous inspire un si beau zèle lorsque vous discutez des plans qui ne sont pas les vôtres I Hais que lui demandent ses ennemis, sinon qu'il se plie à leurs projets comme vous exigez qu'il se soumette aux vôtres? Et s'il refuse de subir ce joug, ce qui n'est pas douteux, ne vous trouverez-vou& pas à votratour dans la nécessité de le renverser? Ainsi vous ne voudriez le sauver qu'à la condition de faire
de lui votre instrument? Non! quoi que vous en disiez, Rome n'acceptera jamais un service payé si cher, et vous promettez plus que vous ne pouvez tenir. Le plan de la politique unitaire peut être contesté tant qu'on voudra ; mais, s'il n'est pas en faveur auprès du pape, il est au moins admis par la grande majorité des Italiens : c'est peu de chose sans doute aux yeux du véritable homme d'État, mais cela compte à certains moments. Celui de M. Guizot ne sera approuvé ni par les Italiens ni par le pape; il n'aura jamais pour lui que son auteur. Eh bien! ce n'est là ni une solution, ni un plan de réformes, ni même un expédient; c'est une mystification !
J'ai laissé volontairement de côté dans ce rapide aperçu la plupart des imputations dont M. Guizot charge la cause italienne, non qu'elles me semblent redoutables, mais parce que je tiens à montrer avant tout l'illégitimité du sentiment qui a inspiré ses attaques. Supprimez en effet du débat la question pontificale, ces passions si haineuses n'ont plus ni mobiles, ni prétexte, ni excuse. Toute la force des objections que M. Guizot élève contre la politique italienne réside dans cette vieille thèse de l'expropriation des Ëtats romains au bénéfice de la catholicité : il est nécessaire que ceux-là soient asservis pour que celle-ci soit libre. Cette thèse écartée, que M. Guizot préfère voir Tltalie organisée en confédération plutôt que de la voir concentrée en monarchie unitaire, c'est un goût
personnel qu'il a le droit de proclamer excellent, mais que les Italiens ont aussi le droit de déclarer mauvais. Ils ont au moins celui de donner leur avis sur ce point, même après que H. Guizot a prononcé. J'inclinerais à croire qu'ils sont mieux placés que lui pour en juger. La confédération n'est point un système nouveau en Italie : il y a plusieurs siècles qu'on en fait l'expérience, et ce n'est qu'en le voyant ramener sans cesse les mêmes trahisons et les mêmes désastres qu'on s est décidé à l'abandonner. Le dernier essai qu'on en a tenté, en 1848, n'a pas été de nature à lui ramener les sympathies. M. Guizot, qui est bien forcé d'avouer que « l'Autriche avait dans la plupart des princes italiens des alliés publics ou secrets, » nie absolument que ce fût là une raison suffisante pour les renverser, lui qui a appuyé et trouvé légitime une révolution motivée par des actes mille fois moins coupables]; mais alors il n'avait pas encore pratiqué la grande politique. « Je reconnais là, dit-il, l'erreur fondamentale, la passion fatale qui dénaturent et compromettent, et qui ont souvent perdu les plus belles et les plus légitimes entreprises. »
Les Italiens devaient à la fois, selon lui, et conserver leurs princes et conquérir leur indépendance; il ne voit aucune incompatibilité entre ces deux tâches. Les princes trahissaient, soit; mais pourquoi ne pas essayer de les convertir? Les princes étaient alliés de l'Autriche, mais seulement « parce qu'ils la considéraient comme la plus forte en Italie...; que cette situation générale fût changée, que l'Autriche perdit en Italie ses possessions et son empire, que la prépondérance y passât à une puissance italienne assez forte et
assez bien soutenue en Europe pour défendre l'indépendance italienne contre l'ambition autrichienne, croit-on que les souverains italiens ne se seraient pas accommodés à ce nouvel état de l'Italie ? »
Princes pleins d'à-propos et de patriotisme I M. Guijot dépense beaucoup d'éloquence en faveur de ces princes; mais on voit qu'il n'a guère le don de les rendre intéressants! Quel acte d'accusation serait plus accablant qu'un pareil plaidoyer? L'histoire n'aura besoin que de leur apologie pour les flétrir et les condamner. Que penser de cette leçon de politique et de morale? Ce sont les intérêts de ces étranges clients qu'il appelle le droit des gens. Quoi! les Italiens devaient attendre, en conservant parmi eux ces traîtres, qu'il s'élevât dans leur pays une puissance assez forte pour balancer l'Autriche, et ce résultat, ils pouvaient l'atteindre en maintenant le fractionnement de l'Italie en petits États I Cela a-t-il un sens? Est-ce la perfection du sublime ou le comble de la déraison? « Il n'a pas suffi aux Italiens, dit M. Guizot, d'être délivrés de la domination étrangère, » il leur a encore fallu l'unité. Délivrés quand? La Vénétie tout entière n'estelle pas encore aux mains de l'Autriche? Et ce qu'ils n'ont pas pu faire avec toutes leurs forces réunies et le secours des armées de la France, ils auraient pu le réaliser avec les forces d'un seul de leurs petits États, et malgré la connivence des princes avec l'Autriche? La façon même dont la paix de Villafranca s'est conclue sous leurs yeux et malgré eux, malgré des promesses sur lesquelles ils s'étaient cru le droit de compter, n'était-elle pas le plus clair des avertissements? Ne leur disait-elle pas que, pour conquérir son indé-
pendance, une nation ne doit compter que sur ellemême, et que ses alliances les plus sûres, les mieux intentionnées, peuvent lui faire défaut à nn moment donné? L'unité ne se présentait-elle pas dès lors à tous les esprits comme une loi suprême? À quoi sert de parler de l'ambition de Victor-Emmanuel et « de la conquête de l'Italie par le Piémont? » Ne sait-on pas que cette œuvre a été accomplie par les Italiens, par tous les Italiens, et que c'est l'Italie qui a absorbé le Piémont, et non le Piémont qui a conquis l'Italie?
M. Guizot parle avec un dédain affecté des hommes qui sont plus portés à tenir compte des principes que des faits et des intérêts. Hais que faut-il penser d'une politique qui sacrifierait à la fois et les uns et les autres, car ce sont apparemment des faits et des intérêts que ces grandes réformes nationales qui sont réclamées par un peuple tout entier qui sont l'expression même de ses besoins, de ses opinions et de ses vœux? N'y aurait-il donc, en fait d'intérêts dignes de sollicitude, que les intérêts des princes qui trahissent?
Je me crois dispensé d'insister. Lorsque de telles aberrations sont signées d'un nom illustre, elles por-* tent leur châtiment avec elles-mêmes. Peut-être me reprochera-t-on d'avoir critiqué avec un soin trop minutieux des allégations vagues et générales qui ne se piquent pas d'une rigoureuse exactitude. Je serais heureux d'avoir mérité ce reproche en un tel sujet. J'ai tout au moins une excuse dans la gravité du malentendu qui s'est manifesté à l'occasion de la question romaine. La scission dont il a donné le signal devient chaque jour plus profonde et plus irréparable.
La génération qui arrive en ce moment à l'âge viril
s'éloigne de plus en plus des hommes qui auraient dû rester jusqu'au bout ses maîtres et ses initiateurs. Elle a perdu ses guides naturels. Ce n'est pas là un fait indifférent. Assez d'autres s'en réjouiront. Pour moi, je m'en afflige et je le déplore. On ne décapite pas impunément une nation. On ne brise pas sans péril et sans grand dommage tous ces liens de sympathie, de respect, de filiation intellectuelle, qui attachent les hommes à leurs devanciers, qui font qu'ils s'inspirent . de leurs exemples et de leur expérience en s' efforçant de les continuer. Cette tradition, cette solidarité de sentiments et d'idées, ces luttes soutenues en commun pour les mêmes principes, cette émulation respectueuse d'une part et bienveillante de l'autre, ces amitiés inégales si consolantes pour le vieillard, si fortifiantes pour le jeune homme, n'existent plus chez nous. Où sont-elles, ces belles et nobles vieillesses entourées des respects et de l'amour de toute une génération? Où est-il, ce vivant enseignement si religieusement écouté? Où trouver un de ces hommes qui, comme le vieux Lafayette, personnifiaient en eux une cause ou une époque? On le chercherait vainement aujourd'hui. Entre les hommes pour qui la virilité commence et ceux pour qui elle finit, il ne s'échange guère que des sentiments hostiles et des paroles pleines d'amertume. Est-ce ingratitude de la part des derniers venus? Je ne le crois pas. Nous serions une génération bien déshéritée, si le sort, qui nous a refusé jusqu'à l'occasion des grandes choses, nous avait en même temps rendus incapables de les admirer chez les autres!
Qui de nous, au milieu du néant qui nous enve-
loppe, en présence du découragement, des défections, du désarroi des esprits, de l'intelligence abaissée et de l'obscurité croissante, ne s'est tourné avec un regard d'espoir vers ces hommes qui ont tenu dans leurs mains la destinée de leur pays, pour les supplier de lui faire entendre encore leur voix si longtemps écoutée? Pourquoi nous a-t-il fallu reconnaître que c'était là un vœu illusoire? Pourquoi leur voix a-t-elle perdu sa vertu sur des esprits vaillants et sincères? Pourquoi, vous, hommes de Juillet qui avez marqué par le talent et par les services, n'avez-vous pas sur des cœurs épris de la liberté l'autorité que possédaient un Lafayette ou un Benjamin Constant? C'est que ces hommes, malgré telle lacune d'esprit ou de caractère, avaient fini par identifier leur personne avec la cause qu'ils servaient, tant ils la défendaient avec désintéressement et la maintenaient pure de toute transaction. Vous, au contraire, on vous a vus transiger sans cesse en politique, en philosophie, en religion, et vous ne combattez plus aujourd'hui que pour ces transactions usées. Ils représentaient des principes, et vous ne représentez que des compromis.
Octobre 1861