‹ Etudes et portraits politiquesChapitre 5 sur 5 · BOU8 LE ROI LOUI8-PHIUPFB · texte numérisé non relu

BOU8 LE ROI LOUI8-PHIUPFB

On a beaucoup injurié les gouvernements parlementaires depuis douze ans. Dans certaines bouches ces injures sont un hommage, et même quand elles sont dictées par une animosité sincère, elles sont encore suspectes. En général, lorsqu'elles ne sont pas la marque de l'ignorance ou d'un petit esprit qui reste attaché à des rancunes surannées, tout en demeurant insensible à des griefs mille fois plus pressants, ces attaques remontent plus haut que le régime qu'elles décrient; c'est à la liberté qu'elles s'adressent. C'est qu'en effet les conditions essentielles du gouvernement parlementaire sont, dans une certaine mesure, inhérentes à tous les régimes libres. Quand on fait

profession d'aimer le genre, Qn ne commence pas par déprécier l'espèce. Ceux donc qui aspirent à voir un régime libre s'établir et se consolider dans notre pays feront bien d'étudier, avec le sympathique intérêt quelles méritent, la forme et les applications qui ont été données chez nous aux institutions constitutionnelles, et surtout les causes qui ont brusquement arrêté leur développement. Il y a pour nous, on le comprend, un intérêt de premier ordre à savoir pourquoi et comment elles sont tombées. Ce n'est pas affaire de curiosité, mais de prévoyance. Cette chute si rapide, après une existence relativement longue et brillante, est précisément le fait le plus curieux et jusqu'ici le moins expliqué de leur histoire. Les anciens partisans du régime constitutionnel présentent d'ordinaire cette chute comme un effet sans cause, comme un pur accident, ou, pour employer leur expression favorite, comme une catastrophe. Nous ne voyons pas bien ce qu'ils peuvent y gagner, car si on peut succomber sans honte sous le coup des grandes fatalités histo* riques, n'est-ce pas se diminuer soi-même à plaisir que de s'avouer vaincu par un hasard? Le gouvernement d'un grand pays ne devrait jamais être à la merci d'un hasard.

Nous ne croyons pas, quant à nous, que, dans les événements de cet ordre, il y ait des effets sans cause. Tout système politique porte en lui-même ses germes de vie et de mort, et c'est en lui, c'est dans ses maximes, c'est dans ses pratiques, qu'on doit chercher le secret de sa durée ou de son instabilité. Les nations ont aussi leur part de responsabilité dans l'issue bonne ou mauvaise qui est réservée aux essais

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d'établissement politique; mais quand ces essais ont été accueillis, quand ils ont prospéré, quand ils n'ont plus pour se maintenir qu'à se développer, à marcher dans une voie toute tracée, ils ne succombent guère que sous le poids de leurs propres fautes, et le tort qu'on impute à la nation n'est le plus souvent que le fait de l'iropéritie de son gouvernement. Les hommes • d'Étgt doivent prendre garde de ressembler aux médecins de Molière, dont la science est toujours infaillible, même lorsqu'ils ont tué leur malade. La chute du gouvernement de Juillet a nécessairement sa principale raison d'être et son explication naturelle dans la façon ,mêràe dont ce gouvernement a compris et pratiqué chez nous les conditions du régime parlementaire. Cette explication sera fort simplifiée lorsqu'on aura dit nettement quelles vues l'ont guidé et de quel esprit sa politique s'est inspirée. C'est ce que je me propose d'examiner en étudiant les écrits et les discours de deux hommes qui, à toutes les époques, ont tenu une grande place dans les conseils de ce gouvernement, et qui, à plusieurs reprises, ont présidé à ses destinées. En jugeant leurs doctrines, je n'aurai aucune peine à m'abstenir contre eux de toute récrimination. Ils appartiennent déjà à une juridiction plus haute que celle de. nos polémiques de tous les jours, et il y aurait mauvaise grâce aujourd'hui à ne pas leur en laisser le bénéfice. Ils sont entrés de leur vivant dans les sereines régions de l'histoire. Je ne les y poursuivrai pas d'une censure indiscrète et importune. Quelle critique pourrait d'ailleurs leur être plus sensible que cette impitoyable critique en action qui a brisé leur œuvre?

Je ne chercherai donc dans leurs écrits et leurs discours qu'une grande leçon d'expérience. S'ils sont encore responsables devant la liberté et devant l'histoire, l'esprit de parti n'a plus de comptes à leur demander. Les partis ont, chacun à leur tour, commis de telles fautes qu'ils ont perdu le droit d'être sévères les uns envers les autres. Au reste, il y a de la puérilité à ne voir les choses que d'un seul côté, et toute critique qui ne voudra pas être ridiculement étroite sera forcée de reconnaître, à côté des erreurs qui leur sont justement reprochées, les rares qualités, les grands prestiges qui ont pu tenir si longtemps enchaînée à la parole de quelques hommes éloquents, une nation que d'autres n'ont su garder que par un continuel recours aux armes de la ruse et de la force. Le règne d'une autorité morale a toujours sa grandeur, même lorsqu'il est employé au service d'idées fausses ou incomplètes. Ce mérite, le gouvernement de Juillet l'a eu jusqu'au bout; on ne devrait pas l'oublier lorsqu'on lui fait l'injure de certaines comparaisons fort imméritées. Les deux hommes éminents dont je m'occupe ici en partagent avec lui l'honneur. Quelque emploi qu'ils aient fait de leur pouvoir, ils ne l'ont dû qu'à leur ascendant moral, à leur caractère, à leur talent. En publiant leurs discours, ils nous font connaître leurs titres à l'influence qu'ils ont exercée, et tout esprit qui les examinera de bonne foi sera obligé de reconnaître qu'après tout, peu d'hommes, parmi leurs contemporains, auraient pu en présenter de pareils. Si les discours de M. de Broglie ne sont pas toujours à la hauteur de sa grande réputation, soit que les sujets qu'il traite aient perdu toute actualité,

soit que par leur nature très-spéciale ils soutiennent mal son inspiration, l'œuvre parlementaire de M. Guizot est aujourd'hui aussi vivante que jamais et étonnera ceux qui l'ont le mieux connu. Elle explique et justifie sa fortune politique; éloge qu'on ne peut accorder qu'à un bien petit nombre parmi les orateurs dont on relit les discours. M. Guizot ne nous a donné ses œuvres de tribune que comme uncomplément de se*» Mémoires. C'est là de sa part up excès de modestie, ou peut-être un excès d'orgueil. Les Mémoires de M. Guizot ne sont guère que le commentaire pâle et effacé de ses discours pleins de flamme et de passion. C'est dans ses discours, seulement, qu'il est tout entier, qu'on retrouve, sous une forme encore pleine de vie et d'ampleur, l'homme avec le système, la volonté obstinée, le verbe impérieux et cette éloquence qu'anime un feu quelquefois un. peu sombre, à côté de ces belles généralisations qui jettent un voile éclatant sur des réalités souvent mesquines, et revêtent d'une sorte de grandeur ou d'un caractère imposant de sagesse des actes dictés par une circonspection étroite et timide; magie qu'il a possédée à un degré incomparable, et dont il s'est lui-même enivré tout le premier.

M. Guizot a été l'homme spécieux par excellence. Il a eu tous les plus beaux dehors, les plus admirables accessoires du politique et du législateur. Il ne lui a guère manqué que le sens pratique, qui est le principal. Au premier rang par la parole, il a été presque nul p^r l'action. De là le caractère tout spéculatif et tout formaliste de sa politique, qui manque de fond et de substance. Il a élevé jusqu'au génie l'art de rattacher de petits faits, conceptions assez médiocres, une politique

en un mot, très-contestable à de larges expositions de doctrine et de principe qui n'étaient pas toujours d'une justesse irréprochable, j'espère le défnontrer, mais qui avaient toujours un grand air et de magnifiques apparences. Cet art explique la fascination qu'il a exercée sur on auditoire heureux qu'on lui déguisât sous de belles couleurs la besogne peu glorieuse qu'il faisait. Pen à peu ce trait particulier de son esprit dont il était le premier la dupe, et dont il a fini par être la victime, — l'artiste faisant en ceci tort à l'ambitieux, — ce trait, ilis-je, se communiqua au régime lui-même, qui s'habitua, lui aussi, à ne vivre que sur des apparences. L'histoire le dira un jour, le gouvernement de Juillet, lorsqu'il est tombé, n'avait plus guère que l'apparence d'un gouvernement constitutionnel, et c'est pour cela qu'il est tombé.

C'est que le problème du gouvernement constitutionnel est plus compliqué qu'on ne le croit d'ordinaire, et surtout que ne l'ont cru le roi Louis-Philippe et ses ministres. Que recherchent les peuples, qu'a récherché la France intelligente, éclairée, sous ce nom de régime parlementaire? était-ce un pur mécanisme? un gouvernement de parole? un régime sous lequel on laisse un peu plus à la délibération, un peu moins à l'action ? Non. Dans les institutions constitutionnelles, la France de 1830 cherchait et poursuivait ardemment deux choses qu'elle avait en vain demandées au gouvernement de la Restauration, et qu'elle avait droit d'attendre de la royauté élue. C'était d'abord une liberté effective et réelle qui ouvrît une large issue à son activité ; c'était ensuite un système vraiment représentatif, un système qui, quel que fût le mécanisme

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adopté, permît à la volonté nationale de se manifester dans toute sa sincérité. La charte lui avait donné le mécanisme constitutionnel; mais elle ne lui avait donné ni cette vraie liberté, ni cette exacte représentation, que plusieurs de ses dispositions avaient pour but évident de fausser au profit de la couronne. Cette représentation existe quelquefois de fait, sans exister de droit, et Ton voit des régimes ouvertement tyranniques la donner momentanément a un pays par une habile interprétation de ses instincts, "de ses sentiments, de ses besoins, de ses intérêts, de ses traditions; mais la France de Juillet avait le droit de l'exiger, sous des formes légales et régulières, du gouvernement qu'elle s'était donné. Il existait dès lors, je le sais, des partis qui allaient fort au delà de ces légitimes exigences; mais le plus sûr moyen de les neutraliser, eût consisté justement à pouvoir leur opposer une expression sincère et incontestée de la volonté du pays, à faire tomber leurs griefs devant le spectacle imposant du développement de ses libertés.

Ces deux conditions essentielles qui eussent fait pour longtemps adopter à la France les institutions parlementaires, le gouvernement de Juillet annonça hautement, et dès le début, Tintetition de les éluder, soit qu'il n'en comprît pas l'importance, soit qu'il manquât de confiance en la liberté et en sa propre fortune. Il adopta ce parti de propos délibéré, et nullement sous la pression des circonstances; car il fit sa déclaration de principes à*ce sujet, longtemps avant d'avoir eu à affronter la menace des émeutes, et M. Guizot qui était alors ministre de l'intérieur, ne contribua pas peu à l'engager dans cette voie. Dès le

lendemain de la révolution, il manifesta l'intention arrêtée, la ferme volonté, de conserver sinon intacte, du moins aussi entière que possible la légalité existante, et il arbora ce qu'il s'est plu lui-même à appeler «le drapeau de la résistance.» "Ce mot de résistance qui ne représente rien à l'esprit, si ce n'est une immobilité de parti pris, une barrière qu'on oppose au bien comme au mal, donne une juste idée de ce quêtait la chose. La résistance n'est pas un principe, ce n'est pas non plus une direction; cependant c'est la seule règle de conduite dont H. Guizot ne se soit jamais départi pendant les dix-huit ans, et c'est au fond le thème invariable de tous ses discours. L'esprit de conservation même le plus systématique sait faire à propos les concessions que son propre intérêt lui conseille. L'aristocratie anglaise a montré, et montre encore tous les jours par son propre exemple, qu'on ne conserve jamais plus sûrement qu'en sachant innover à temps. C'est ce qui a fait la grandeur des Canning et des Robert Peel. La politique de résistance n'a pas connu cet esprit sage et prévoyant : « Nous sommes dans la charte, la charte est notre forteresse, » tel est, dès le début, son programme formulé par M. Guizot. C'est bien l'image exacte de ce système fermé, sans expansion, sans avenir et sans issue. En faisant la moindre concession on eût cru capituler. On ne songeait pas que toute forteresse appelle un siège. Ne rien céder, ne rien abandonner des prérogatives mêmes qu'on reconnaît mauvaise», ne pas désarmer le pouvoir, ne pas affaiblir l'autorilé, ne pas relâcher les liens de l'administration, telles sont les maximes, les instructions, les recommandations qu'on retrouve uni-

formément dans tous les manifestes émanés du nouveau gouvernement; voilà l'esprit qui paralyse tout, le veto irritant qui envenime les passions, exaspère les partis, en même temps qu'il frappe le système d'une incurable stérilité.

Cet esprit de conservation à outrance, qui érigeait l'inertie en système se manifeste, je le répète, longtemps avant que le nouveau gouvernement ait rien à redouter des partis naissants, et qu'il puisse invoquer ces nécessités de la défense qui sont presque toujours une fausse excuse, parce qu'elles sont d'ordinaire l'ouvrage de ceux qui les font valoir. Nous le retrouvons dans toutes les questions, dans toutes les difficultés qui surgissent, et formulé comme une sorte de dogme doué d'une vertu mystérieuse. Dès le mois de septembre 1830, tout le monde sent la nécessité de refaire, entre autres lois, celle qui régit le droit d'association et de réunion. On ne pouvait pas penser se* rieusementà appliquer au peuple qui venait de vaincre en juillet, une loi de dictature et d'arbitraire conçue par la police impériale, et perfectionnée par les réacteurs de la Restauration, on signalait en particulier comme une disposition impossible à conserver, cet article 291 du Code pénal qui exige une autorisation pour les réunions de plus de vingt personnes. On demanda que cette partie de la loi tout au moins, ne fût pas mise à exécution. M. Guizot est appelé comme , ministre de l'Intérieur à donner son avis :

a ...Je me hâte de le dire, s'écrie-t-il, l'article 291 du Code pénal est mauvais. Sans doute les citoyens ont le droit de se réunir pour causer entre eux des affaires publiques. Il est bon qu'ils le fassent, et jamais

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je ne contesterai ce droit, jamais je n'essayerai d'atta^ quer les* sentiments généreux qui poussent les citoyens à se réunir, à se communiquer leurs sympathiques opinioQs. »

Vous voilà tout à fait rassuré ; on n'appliquera pas te mauvais article 291, et tout sera dit. Vous vous trompez:

«Mais, poursuit-il, l'article 291 n'en est pas moins aujourd'hui l'état légal de la France, il n'en est pas moins écrit dans nos lois, quelque vicieux qu'il soit 6e n'est pas une de ces lois qui sont implicitement abrogées par les principes généraux écrits dans la charte» Il faut une abrogation expresse ; tant que cette réforme législative n'a pas eu lieu, vous restez sous l'empire des lois existantes. »

Vous en concluez qu'il faut se hâter de l'abroger d'une façon expresse. Nullement ; c'est de le conserver qu'il s'agit, et c'est là que tend M. Guizot depuis le commencement de sa harangue :

« Je dis plus ; les dangers et les circonstances ne sont pas toujours les mêmes. Ce n'est pas toujours sur le même point que doivent se diriger les craintes et les efforts. Aujourd'hui le danger ne vient pas de l'application de l'article 291. Ceri est pas la liberté qui est menacée. Vous pourrez réformer cet article aussitôt que cela conviendra à l'état social, et je souhaite que ce soit le plus tôt possible ; mais évidemment il n'y a pas urgence; le gouvernement n'a aucune intention contraire à la liberté. Son intention n'est pas d'interdire des sociétés légitimes, quelque nombreuses qu'elles soient. »

Et il ajoute en finissant : c< Puisque le pouvoir est

armé d'un moyen légal, non-seulement il ne doit pas l'abandonner, mais il doit s'en servir. »

Voilà en raccourci un spécimen assez fidèle de lai méthode oratoire de M. Guizot : Une généralisations dans laquelle on accorde aux principes les plus beaux hommages en théorie, et une conclusion au moyen de laquelle on les élude dans là pratique, après les avoir fait disparaître sous un nuage de raisons dilatoires et de fins de non-recevoir. Si Ton va au fond de la question qui lui était soumise en cette circonstance, on ne sera pas peu étonné d'entendre un libéral alléguer la sécurité de fait dont jouissait alors la liberté, pour se dispenser de lui donner de fortes garanties, et de l'organiser dans les institutions d'une façon durable et féconde. (Tétait le sophisme même des gouver* neménts paternels. Offrir pour tout gage à la liberté les bonnes intentions du pouvoir, c'était la maintenir à l'état de simple tolérance ; ce n'était pas fonder un régime libre. Ce n'est pas dans cette situation dépendante, et sous cette forme précaire, que la liberté pouvait grandir et devenir chère aux citoyens. Au reste, ce que valait la garantie que M. Guizot offrait ici au droit d'association, on le vit à peu d'années dé là, lorsque ce même gouvernement « dont l'intention n'était pas d'interdire les sociétés légitimes, quelque nombreuses qu'elles fussent, » en vint à appliquer l'article 291 du Code pénal à des réunions purement religieuses de l'Église réformée de France ; prétention qu'eut le^ mérite de combattre à la tribune de la chambre des pairs, M. de Broglie, un de ceux qui ' avaient le plus contribué à faire maintenir cet article dans nos lois. L'avenir lui réservait plus d'une de ces

agréables surprises. Les prétextes que nous venons d'entendre opposer ici à la plus juste réforme, nous les voyons revenir dans plusieurs discours de la même époque, à propos de la liberté de la presse, et je demande la permission de m'y arrêter avec quelque développement, non-seulement parce que la question de la liberté de la presse est à mes yeux la question vitale par excellence, mais encore parce que le système exposé sur ce point par M. Guizot, me parait offrir la caractéristique la plus exacte de ses idées politiques et des principes qui ont inspiré le gouvernement de Juillet. C'était principalement au nom de la liberté de la presse que la révolution de Juillet s'était faite ; on avait donc le droit d'espérer que cette liberté au moins ne serait pas trop maltraitée par les hommes qu'elle avait portés aux affaires. Un article additionnel de la charte promit en effet l'application du jury aux délits de presse. On ne pouvait songer à éluder un engagement aussi formel, mais à quelle loi s'en rapporterait-on quant à la détermination de ces délits? Le nouveau gouvernement ne trouva rien de mieux que de s'en rapporter encore aux lois de la Restauration. Hais ici se présentait une difficulté. Il y avait eu sous la Restauration plusieurs lois successives en vigueur sur la presse, deux entre autres, l'une assez libérale qui avait été en grande partie élaborée par M. Guizot lui-même, celle de 1819, et l'autre, celle de 1822, qui avait été conçue dans un esprit tout différent et qui avait abrogé la première. Un amendement réclamait l'abolition de cette œuvre de l'obscurantisme et un retour pur et simple à la législation de 1819. Un orateur prit la parole pour s'opposer à l'adoption de

cet amendement, et cet orateur était M. Guizot. Le ministre de 1850 était moins libéral que le conseiller d'État de 1819. Il développa son opinion avec les ménagements extrêmes qui lui étaient commandés par la délicatesse d'une telle situation ; il n'hésita pas à reconnaître, en principe, la supériorité de la législation de 1819, mais en fait il conclut au maintien au moins partiel de la loi de 1822.

« L'amendement qui vous est proposé tend à changer toute la législation de la presse, à abolir tout ce qui s'est fait sur cette matière depuis 1819. Je ne dis pas qu'il ne faille pas le faire, je ae dis pas que les lois postérieures à celle de 1819 ne doivent pas être changées; pour mon propre compte, je le pense, et peut-être suis-je intéressé à le penser, mais je ne crois pas que ce changement puisse se faire immédiatement et sans de mûres délibérations. »

Il le croit si peu qu'il énumère presque aussitôt « les dispositions de la loi de 1822 qui, si elles étaient abolies, ne se retrouveraient pas dans celle de 1819 et sont pourtant nécessaires. » Le gouvernement de Juillet n'eut garde de se dessaisir d'attributions aussi précieuses. Un mois plus tard à peine (8 nov. 1830), la Chambre discuta la question de savoir si les droits de timbre et de cautionnement seraient abolis, réduits ou maintenus. M. Guizot n'était plus ministre de l'intérieur, mais il n'était pas homme à laisser passer de si dangereuses nouveautés et à perdre une si belle occasion d'arborer le drapeau de la résistance. Il prit la parole comme simple député, ce qui prouve qu'il était désintéressé dans la question et n'obéissait plus cette fois qu'à l'esprit de système. C'est ici qu'il

expose non pas avec le plus de développement, mais avec le plus de sincérité, l'idée qu'il se fait de la liberté de la presse., et après avoir lu la courte théorie qu'il en donne, on ne s'étonne plus qu'il en fasse si bon marché. On ne peut douter d'ailleurs que ce ne soit là l'expression exacte de son opinion sur ce sujet; car ce discours n'est que la reproduction abrégée, mais fidèle, de la thèse qu'il avait soutenue en 1819 contre Daunou et Benjamin Constant, thèse dans laquelle sa pensée se développe avec toute la clarté désirable.

On aurait quelque peine à imaginer quel nom donne M. Guizot à ce droit de cautionnement qui a pesé d'un poids si lourd sur la dignité de la presse en la livrant sans défense au mercantilisme et à l'esprit de spéculation : il l'appelle une garantie. Par un emploi tout à fait nouveau de ce mot, c'est le système des garanties qu'il invoque contre la liberté de là pressece Le système des garanties, dit-il, a partout succédé au système des privilèges. » Mais ce qu'il entend par garanties, ce n'est pas la sauvegarde légale qui protège les citoyens contre le pouvoir, ce sont les mesures qui arment le pouvoir contre les citoyens. La presse est à ses yeux une puissance redoutable, et la société a le droit d'empêcher que cette puissance « ne tombe aux mains des premiers venus. » Elle a le droit d'exiger que ceux qui en veulent faire usage remplissent certaines conditions de capacité, de même qu'elle l'exige de ceux qui exercent certaines professions, par exemple des notaires, des avoués, des médecins, des pharmaciens. Le cautionnement n'a nullement pour but de garantir le recouvrement des amendes auxquelles les éditeurs de journaux peuvent être condam-

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nés, il est le signe de cette capacité. « Le cautionnement garantit que les éditeurs de journaux sont des hommes qui appartiennent aune classe un peu élevée de la société, il prouve l'importance de l'opinion qu'uR journal représente, le prix que cette opinion attache à être représentée. Il a pour objet de placer la direction et la responsabilité de la presse périodique dans une sphère élevée, d'empêcher que la rédaction ne puisse tomber, dans les mains du premier venu. C'est là le véritable caractère du cautionnement. »

Singulière liberté dont le premier venu n'était pas admis à faire usage ! Étrange droit dont l'exercice ne pouvait appartenir qu'à une classe un peu élevée de la société! Les libertés et les droits n'étaient donc plus le patrimoine de tous? Il y a, si j'ose le dire, une certaine naïveté dans une pareille justification du cautionnement, et ces quelques lignes me paraissent exprimer avec une parfaite justesse la préoccupation que le gouvernement de Juillet portait dans toute sa politique. Ce n'était plus le règne de l'ancien privilège, mais d'un petit monopole fait à la mesure des passions, des goûts et des appétits bourgeois. Je me hâte d'ajouter que l'idée de faire de la presse un monopole n'avait jamais été admise un seul instant, même dans des pays où régnait encore jusqu'à un certain point le privilège, comme en Angleterre. Cette idée est essentiellement destructive de toute liberté de la presse. La société possède, il est vrai, le droit d'exiger qu'on remplisse certaines conditions de capacité pour l'exercice des droits politiques qui sont de leur nature indéfiniment variables et extensibles; mais la liberté d'écrire est un droit individuel et non un droit

politique ; ce droit est inaliénable, inséparable de la personne, et ce n'est jamais que par une usurpation que la société le limite, le dénature ou le confisque, en vue de son propre intérêt.

Sous un tel régime, la presse, au lieu d'être accessible à tous et de rester ainsi l'expression fidèle et spontanée de l'opinion publique, était condamnée à devenir tôt ou tard une fonction, une profession, un métier, une sorte de mandarinat chinois. Elle cessait d'être une garantie offerte à tous les citoyens, sans servir mieux pour cela la cause de la classe qui se proposait de l'exploiter à son profit exclusif; car la presse patentée allait former elle-même une classe à part, ayant ses goûts, ses intérêts, ses vues, ses ambitions, très-distincts à la fois de ceux du public et de ceux du parti qui l'avait constituée.

C'est à ces fins de non-recevoir invariablement opposées à toute tentative de réforme, que la centralisation impériale dut aussi de rester debout presque intacte. Étrange contradiction chez des partisans des institutions constitutionnelles; amalgame illogique que M. Odilon Barrot a admirablement défini duli mot : « la tête de la liberté sur le corps du despotisme. » On continua à considérer la magistrature comme suffisamment protégée par l'inamovibilité, comme si son indépendance était mieux garantie parce qu'on tenait les magistrats par l'espérance au lieu de les tenir par la crainte. Quant à toucher aux rapports de l'Église avec l'État,' on s'en serait bien gardé. N'y aurait-il pas eu folie à se priver d'un tel instrument de règne? Il faut entendre là-dessus M. Guizot : «t Nous avons besoin de l'appui, de l'al-

liance de la religion et du clergé... Si vous venez aujourd'hui affaiblir la religion et rétablissement ecclésiastique, ne venez pas dire que vous imitez Napoléon; vous défaites l'œuvre du Concordat. Ce fut, je n'hésite pas à le dire, peut-être la plus grande preuve de la supériorité du génie de Napoléon que d'afoirsu démêler en 1801, au milieu des préjugés et des obstacles de toute nature qui l'entouraient, qu'il fallait reconstituer l'établissement religieux ; il fut, non pas un des premiers, mais le premier, à concevoir cette grande idée. »

On voit par là que M. Thiers n'est pas seul à admirer le concordat comme la plus belle œuvre de Napoléon. Mais quelle est la proposition qui cause tant d'alarmes à M. Guizot? S'agit-il de porter la main sur l'arche sainte? de proclamer enfin ce grand principe de la séparation de l'Église et de l'État, vers lequel tout marche depuis la Révolution française et qui sera un jour la première loi des sociétés? Non, il s'agit de réduire le nombre des bourses dans les séminaires.

Même système en matière d'instruction publique. A Dieu ne plaise que je veuille méconnaître ici les éminents services que M. Guizot a rendus à l'enseignement, surtout par sa loi si justement applaudie su? l'instruction primaire. Il a montré en beaucoup d'occasions un sentiment très-élevé de la mission et de la dignité des lettres. Il n'en est pas moins vrai, si l'on se place au point de vue politique, qu'il y avait à porter dans l'enseignement tout un ordre de réformes auxquelles M. Guizot a obstinément refusé de mettre la main. Il en a élevé le niveau, étendu les ressources, les obligations, il en a renouvelé le personnel, il

a rendu l'instruction plus accessible au grand nombre, il n'a pas touché à l'administration, qui était aussi une œuvre de l'Empire* Il est vrai que cette administration était un monopole, ce qui, comme on l'a vu, n'était pas feit pour déplaire à M. Guizot. L'Université, c'était l'État fait professeur. Or il y avait un danger évident à laisser sous la main de l'État, sous sa dépendance exclusive une puissance morale qui appartenait à la société tout entière et qui pouvait du jour au lendemain devenir un formidable instrument de despotisme. M. Guizot pouvait, à la vérité, en ceci, comme en toute chose, répondre des « bonnes intentions » du pouvoir d'alors ; mais il ne pouvait pas répondre de ses successeurs. Ce danger n'était pas d'ailleurs le seul tort du monopole universitaire. L'expérience des nations les plus éclairées a prouvé combien l'enseignement de l'État est impuissant et stérile s'il n'a pas à côté de lui l'enseignement libre pour le stimuler et lui servir de correctif. A toutes les observations qu'on pouvait lui faire sur ce sujet, « J'ai pris pour règle, répondait M. Guizot, de laisser quant à présent l'administration, le gouvernement de l'instruction publique comme il est, et de m'attacher à l'instruction elle-même, aux travaux d'enseignement, de commencer par là la réforme. »

On sait de reste ce que devait durer ce quant à présent.

Cette réponse, on le voit, bien que rachetée ici par de réels services qu'il y aurait de l'ingratitude à méconnaître, n'était qu'une expression nouvelle de ce parti pris de résister, de conserver, et de ne jamais innover, qui semble être le seul programme bien

défini des hommes d'État de Juillet. On eût dit que cet amalgame d'institutions faussées, que cet arsenal de règlements vexatoires et de lois tyranniques que la Restauration leur avait légués, était un dépôt sacré qu'ils tenaient à transmettre intact à leurs successeurs. Si telle était en effet leur pensée, ils ont dû être satisfaits en voyant quelles armes les ennemis de la liberté y ont su puiser encore après eux!

Et à tous les griefs, à toutes les plaintes, à Pinquiétude des amis prévoyants comme à l'irritation des adversaires irréconciliables, lorsqu'on avait épuisé la série des raisons dilatoires, on opposait avec une dédaigneuse et imperturbable sérénité la satisfaction présumée du pays, dont on se vantait hautement d'avoir comblé tous les vœux, contenté tous les besoins, rassuré tous les intérêts. Si Ton n'avait pas accordé une liberté plus large, des institutions plus libérales, c'est que la France n'en voulait pas. Et la preuve en était, disait M. Guizot, dans ce fait, que l'opposition des quinze ans n'avait jamais songé à en demander même autant : « Nous avons attentivement examiné quels avaient été les vœux de la France avant la révolution de Juillet. Nous avons examiné avec la. pleine liberté de notre raison quels étaient les vœux réels vraiment nationaux, les vœux légitimes, quelles étaient les extensions de liberté que la France éclairée et raisonnable réclamait. Eh bien, messieurs, je n'hésite pas à le dire, dans les quinze années dont a parlé l'orateur, on n'a pas demandé ce qui s'est accompli depuis quatre ans ; je dis que depuis quatre ans on a donné plus d'extension aux libertés publiques que

dans les quinze années précédentes on n'avait songé à en demander. »

Cela était dit quelques mois ayant la présentation des lois de septembre. L'argumentation était assez spécieuse, mais qu'avait-elle en réalité de fondé? ne s'était-il donc rien passé entre les quinze ans et le moment où il parlait ? L'opposition des quinze ans engagée dans une lutte prodigieusement inégale, occupée à vivre au jour le jour, à défendre pied à pied le terrain contre une faction puissante, loin de pouvoir songer à réclamer des libertés nouvelles, avait dû borner son ambition à préserver le peu de garanties qui lui avaient été laissées ; mais comment conclure de là que ses vœux n'avaient pas dépassé cette mesure étroite? Parce qu'elle s'était couverte de la légalité, n'ayant plus d'autre barrière à opposer à ses ennemis, comment en conclure que cette légalité était une exacte représentation de ses sentiments et de ses idées politiques? Pourquoi ne pas le dire avec franchise? Dès les commencements de la Restauration, le parti -de la liberté s'était divisé en deux camps, dont un seul — et ce n'était ni le plus nombreux ni le plus influent — acceptait la Charte de 1815 comme une œuvre durable et définitive. Quand M. Guizot dit que les vœux de la France n'étaient pas allés au delà, il parle des vœux du libéralisme doctrinaire, qui s'était seul rallié à la Restauration et déclaré satisfait de la légalité existante. Les lacunes, les contradictions, l'insuffisance de la Charte et de ses institutions avaient été mille fois relevées par des publicistes et des orateurs étrangers aux compromis doctrinaires et au nom des vraies traditions libérales. Héritiers des généreuses

doctrines de 89, ils n'en avaient rejeté que les chimères, et ils avaient acquis l'expérience sans perdre la foi aux principes. Pour ne rappeler ici que les plus connus, dès 1816, Comte et Dunoyer dans le Censeur, Daunou dans ses écrits et à la tribune, Lafayette, Manuel, le général Foy, et le plus grand publiciste du temps, Benjamin Constant, avaient invoqué et maintenu en face de la conspiration royaliste les véritables principes du gouvernement corfstitutionnel, et toute une école s'était formée autour d'eux. Il est à jamais regrettable pour l'avenir des institutions libres dans notre pays, que cette école, privée prématurément de ses chefs, ait été comme étouffée entre le triomphe des doctrinaires d'une part et la propagande démocratique et républicaine de l'autre, car elle représentait un élément dont la république et la démocratie ne peuvent pas plus se passer que les régimes parlementaires.

Il ne dépendit pas de M. Guizot que ce zèle pour la conservation intégrale des institutions de la Restauration ne s'étendît jusqu'à l'hérédité de la pairie; mais ses efforts en faveur du privilège politique ne furent pas couronnés de succès. En revanche, il eut la joie de ne voir accorder au droit électoral qu'une extension insignifiante qui ne pouvait changer sensiblement l'état de ce qu'on appelait alors le pays légal. Aussi la réforme électorale fut-elle dès lors portée à l'ordre du jour des oppositions et de tous ceux qui pensaient que la France n'était pas suffisamment représentée par deux cent mille électeurs. M. Guizot ne tarda pas à être amené k faire sur ce point la profession de foi qu'il appliquait indistinctement à toutes les réformes :

« 11 y a des personnes qui pensent que la réforme électorale est un but vers lequel il faut tendre immédiatement. Le langage diffère à la vérité; les uns disent qu'il ne faut pas parler en ce moment dune telle réforme, parce que cela compromettrait la question. D'autres disent que la réforme électorale doit se borner à rendre tous les jurés électeurs et tous les électeurs éligibles. Mais tous se réunissent pour demander une réforme électorale légère ou profonde, prompte ou lente. Nous, nous pensons que d'ici à un temps assez long, il n'y a point lieu à une réforme électorale, que l'intérêt du pays la repousse au lieu de la commander. ».

Ainsi revient sans cesse ce retrain monotone et persistant de la résistance à tout prix. Certes ! c'est ajuste titre que les hommes admirent la puissance d'une volonté que rien ne peut détourner de son but, c'est à juste titre qu'ils applaudissent à ses triomphes, qui sont le plus beau spectacle du monde moral, et qu'ils l'en récompensent par la gloire. L'écho du Delenda Carthago retentit encore dans l'histoire. Mais cette volonté n'est que de l'idée fixe ou de l'aveuglement, si, au lieu de se déployer pour Faction , elle ne se dépense que pour l'immobilité. Cette politique négative, cet ajournement indéfini, ces raisons de ne pas agir que M. Guizot oppose ici aux partisans de la réforme électorale, il les leur opposait encore avec la plus âpre obstination dix-huit ans plus tard et identiquement dans les mêmes termes. Et alors ce n'était plus une simple opposition, c'était la France entière qui se levait pour la lui demander. Le moment ne lui sembla pas venu. Il fut jusqu'au bout fidèle à ce singulier

nihilisme. C'était toujours et en toute chose le même statu quo éternel, immuable, absolu. Il resta inflexible dans ses refus, attestant la constante adhésion que lui donnait une majorité servile, se couvrant d'une légalité devenue intolérable par son insuffisance, oubliant qu'on ne met pas une nation entière dans son tort, qu'on ne se donne pas impunément l'orgueilleux plaisir de mettre son pays hors la constitution et hors la loi. Et c'est en présence de ces quelques hommes résistant aux vœux, à la volonté de la France entière, après dix-huit ans d'insistances inutiles, qu'ori s'étonne de l'événement qui les a renversés, qu'on demande quelles causes ont pu amener une révolution ! Mais c'était tout au moins la révolution de l'impatience !

Au reste, ce système était si bien l'expression intime et sincère, et, si je puis le dire, la conception nécessaire de cette haute mais immobile intelligence, que tout ce qui s'est passé alors et tout ce que nous avons vu depuis, au lieu d'ébranler la confiance de M. Guizot dans l'excellence de sa politique, n'a fait qu'en confirmer à ses yeux la supériorité. « On peut 5 écrit-il aujourd'hui même, on peut, comme il y a vingt ans, attaquer la politique du gouvernement de Juillet, on peut trouver qu'il a trop résisté, (fu'il n'a pas assez tenté, assez innové, qu'il n'a pas donné aux penchants du temps et du pays assez de satisfaction. Je n'admets point, mais je ne discute pas en ce moment ces griefs. En tout cas on ne saurait contester au gouvernement de Juillet l'honneur d'avoir été un gouvernement libre* d'avoir gouverné uniquement par les lois et sous le contrôle de toutes les libertés écrites dans les lois. »

Il y a assurément quelque petitesse d' esprit dans

cette imperturbable affirmation de sa propre infaillibilité, dans cette assurance tranquille survivant à de si terribles leçons ; mais il y a aussi l'obsession d'une pensée unique, la tyrannie d'un système qui s'est emparé de l'intelligence et qui y règne en maître. Celte persévérance-absolue dans une seule idée n'a d'ailleurs plus chez l'homme les mêmes inconvénients que chez le ministre. Elle conserve à la personnalité un ressort qu'on trouverait difficilement dans des opinions nouvelles ; elle implique un orgueil, un stoïcisme, un dédain de l'opinion vulgaire qui ne sont pas d'une âme commune. Ce sont là des mérites qu'on ne saurait contester à M. Guizot. Il leur a peut-être dû de rester debout sous les coups qui l'ont frappé. Mais ces qualités sont plus nuisibles qu'utiles dans le gouvernement des hommes. En politique, cette disposition de l'esprit est mortelle au sens pratique et condamne les plus belles facultés à s'user dans des luttes sans résultat. M. Guizot Semble n'avoir jamais poursuivi d'autre ambition que celle d'avoir raison en théorie, de donner à son système les honneurs d'un triomphe de tribune. La politique semblait être pour lui une thèse plutôt qu'une suite d'actes, un prétexte à grands développements oratoires plutôt qu'une marche vers un but déterminé, et pourvu qu'il eût réfuté victorieusement tous les arguments de ses adversaires devant la Chambre, peu lui importait que les faits vinssent lui donner un démenti. Concentrant exclusivement son attention sur la machine constitutionnelle et sur Faction des pouvoirs légaux, le reste n'existait pas pour lui, et il croyait avoir répondu à tout lorsqu'il avait prouvé qu'il n'était point sorti de la légalité. De là son éloi-

gnement pour les faits, pour le côté pratique des questions, son recours continuel à la théorie, aux généralités^ l'interprétation delà Charte. Aussi ses discours sont-ils une sorte de cours du droit constitutionnel sous les institutions de Juillet plutôt que des discours politiques dans l'acception ordinaire de ce mot. Cependant on a peine à comprendre de sa part cet entêtement dans la politique de résistance, lorsqu'on , lit certains passages de M. Guizot sur le danger des théories absolues, sur la nécessité des transactions qui sont en effet l'âme de la politique. Il revient sans cesse, en termes pleins de bon sens et de sagesse, sur l'obligation où sont les hommes d'État de tenir compte de tous les éléments qui forment une nation, de leur offrir à chacun la sauvegarde et la satisfaction qui leur sont dues. 11 se fait un mérite de n'oublier aucun de ces éléments, il les classe, et les énumère avec complaisance ; il va même, dans son zèle, en chercher jusqu'au fond de nôtre histoire et il prête à quelquesuns d'entre eux une vie qui n'était plus guère qu'un souvenir. C'est là, on peut le dire, un des sujets les plus chers à M. Guizot : il y est revenu non-seulement dans ses discours, mais dans la plupart de ses écrits et avec des préoccupations d'historien et d'antiquaire plutôt qu'avec le discernement du politique. C'était auèsi le thème favori de l'école doctrinaire, et il avait été, je crois, imaginé par M. Royer-Collard, qui avait eu, en effet, en son temps, à transiger avec beaucoup d'éléments de toute nature. La théorie doctrinaire avait consisté à présenter la Charte comme le traité de paix et de réconciliation entre ces éléments de la société française, longtemps divisés mais impuissants à

se détruire les uns les autres. Je n'examinerai pas ici si ce prétendu traité de paix n'était pas en réalité un contrat imposé par la force, qui sacrifiait ceux qui avaient le plus d'importance à ceux qui en avaient le moins. Toujours est-il que M. Guizot, à l'exemple de ses maîtres, s'est toujours fait gloire de ne méconnaître aucune force sociale de notre pays, de donner leur place à toutes les influences de fait qui y subsistent, quelle que soit leur origine. Mais par quelle anomalie singulière se fait-il que dans ces classifications si minutieuses et si complètes, qui faisaient une si large part d'influence à des éléments qui n'avaient plus de vie indépendante comme le clergé, ou qui n'avaient plus qu'une vie languissante comme l'ancienne noblesse, comment se fait-il, dis-je, qu'il ne s'y trouve plus qu'une place humble et effacée pour l'élément le plus vivant et le plus puissant de notre société, pour l'élément démocratique? Comment se fait-il que M. Guizot, qui réclamait une Chambre des pairs héréditaire pour représenter une aristocratie qui n'avait plus que le souffle, refusait en même temps jusqu'au droit de vote à une démocratie pénétrée d'un juste sentiment de sa force, et qui — M, Guizot le reconnaît lui-même en termes formels — venait de faire la révolution de Juillet à elle seule et sans le concours des pouvoirs légaux ?

Il y a, comme on voit, éléments et éléments. On se réservait le droit de choisir, et les seuls qui eussent une véritable vie étaient sacrifiés à ceux qui eussent figuré dans un musée à bien plus juste titre qu'au rang des grandes influences politiques. On peut mesurer ici toute la distance qui sépare la théorie de l'application*

La vérité est que les doctrinaires ont obéi dans leurs transactions à leurs convenances personnelles et à leurs ambitions de parti, beaucoup plus qu'à une juste appréciation de l'importance proportionnelle des intérêts qu'ils prétendaient réconcilier, et c'est pour avoir refusé à l'élément démocratique la place qui lui était due dans les institutions, qu'ils ont vu ces institutions renversées. Ajoutons à cela que, s'il y a en politique une part à faire aux transactions, il y en a aussi une à faire aux principes. C'est là une question de tact et de mesure aussi bien que de conscience. Or, il est assez difficile de se rendre compte du rôle que les principes remplissent dans la politique doctrinaire. Sans doute, ainsi que Ta souvent répété M. Guizot, il n'y a pas en politique de principes absolus ; le gouvernement des sociétés humaines ne les comporte pas, et ils n'y ont jamais produit que la tyrannie. Cependant il y a des principes, et ils n'ont pas été seulement créés pour les dérogations et exceptions qu'on peut y introduire, comme certains hommes d'État semblent le croire. Il y a en politique des idées de justice, des maximes générales, des règles de conduite auxquelles on doit une invariable fidélité, et sans lesquelles les opinions manquent de consistance et les caractères de force et de dignité. L'école doctrinaire a fait en général assez bon marché des principes. On sait comment son chef, M. Royer-Collard, a soutenu, au sujet de la responsabitité ministérielle, deux opinions diamétralement opposées, en premier lieu pour soustraire le ministère à l'influence des Chambres et plus tard pour l'y soumettre. M. Guizot, qui l'a suivi et imité dans ces deux circonstances et dans beaucoup d'autres,

l'approuve encore aujourd'hui sous le prétexte qu'on va au plus pressé, et qu'il s'agissait dans le premier cas de combattre la Chambre introuvable et dans le second de prévenir les projets du roi Charles X. Mais il faudrait au moins, ce semble, avant d'ériger en préceptes de pareilles variations, pouvoir invoquer pour excuse la nécessité et prouver qu'on n'avait aucun autre moyen d'agir. Or l'histoire est là pour démontrer le contraire. Il eût été plus simple de faire dissoudre la Chambre introuvable que de renier et discréditer une maxime fondamentale pour tous les régimes libres.

Celte habitude de l'école, cette nuance de dédain pour les principes, M. le duc de Broglie lui-même n'en est pas exempt; cependant il ne sera jamais acfcusé d'avoir changé de maxijnes selon les temps. Tout le monde se rappelle un certain éloge du dix-huit brumaire, prononcé en pleine Académie française, éloge . que j'ai eu le regret de trouver réimprimé dans la collection de ses discours, mais que je n'ai garde de reproduire ici. Je n'en veux citer qu'un mot qui me semble caractéristique sur la façon dont on doit, selon l'orateur, envisager les devoirs ou pour mieux dire les principes politiques. M. de Broglie, après avoir fait une pompeuse apologie du gouvernement consulaire, Be demande quels motifs pouvaient détourner les honnêtes gens de s'y rallier, de lui apporter leur concours : « La fidélité personnelle, dit-il, la fidélité fondée sur des motifs de reconnaissance ou d'affection, devait s'y refuser. *> Jusque-là rien de mieux assurément. Mais il ajoute aussitôt : « L'idée que je n'ai garde de discuter, que je respecte sans la partager, l'idée qu'il

existe en politique des dogmes comme en religion y pouvait faire obstacle ; mais de tels scrupules ne se rencontraient que de loin en loin, c'étaient de rares exceptions. »

Ainsi les principes qui pouvaient faire opposition au coup d'État de brumaire, ou seulement lui garder rancune de celle grande violation des lois, ne sont à ses yeux que des dogmes, des convictions senties plutôt que raisonnées, comme le sont en général les idées religieuses, des sentiments qu'il respecte mais qu'il ne partage pas; c'est-à-dire, pour qui sait comprendre, une sorte de superstition. Cette déclaration d'un homme dont la vie politique est un modèle d'intégrité me semble définir, avec une clarté à laquelle aucun commentaire ne saurait atteindre, la signification que l'école doctrinaire a attachée au mot principe.

Ceux qui savent quelle influence les théories doctrinaires ont exercée sur la marche, les actes et la destinée du gouvernement de Juillet, ne verront pas une digression inutile dans les considérations que je viens de présenter. C'est en grande partie à cette influence que le régime parlementaire, sous Louis-Philippe, a dû de n'être ni vraiment représentatif, ni vraiment libéral. Il n'a pas été représentatif, car il n'a donné aucune satisfaction sérieuse et durable aux instincts, aux passions, aux besoins, aux intérêts de la nation ; car il a été fondé sur un corps électoral insuffisant, car

il n'a eu que des pouvoirs dépendants et inféodés à la couronne, car il n'a vu qu'un seul ministère qui n'ait pas abdiqué devant le gouvernement personnel. Il n'a pas été libéral, car il a maintenu la centralisation, cette confiscation organisée des libertés les plus essentielles du citoyen, car il a gardé et souvent aggravé presque toutes les lois restrictives de la Restauration, car il n'a laissé subsister qu'une liberté de tolérance, une liberté qui a existé parfois à l'état de fait, jamais à l'état de droit, et que je ne puis mieux définir qu'en empruntant encore une fois le langage expressif de M. Guizot :

« Messieurs, la liberté qu'un gouvernement doit assurer avant tout, c'est la liberté des hommes modérés, des hommes prudents, des hommes sages, des pères de famille. Cette liberté leur échappe au milieu des orages; quand le désordre est au sein de la société, savez-vous qui est libre? ce sont les esprits ardents, les brouillons, les hommes qui veulent changer leur situation; les hommes tranquilles, les modérés, les pères de famille ne sont pas libres alors, ils perdent leur liberté, au contraire ; ils ne sont pas propres à de tels orages, ils en ont horreur et dégoût. Eh bien, le premier devoir d'un gouvernement est d'assurer la liberté de ces hommes ; c'est la vraie liberté. »

Peut-être est-ce là la vraie liberté telle que l'entend M. Guizot, mais à coup sûr ce n'est pas la liberté telle que l'ont connue tous les grands peuples qui ont su la conserver après l'avoir conquise. Jamais l'Angleterre, jamais l'Amérique, jamais les républiques du moyen âge n'ont connu -cette liberté valétudinaire, peureuse, égoïste, cacochyme», effrayée de tout mou-

vement, de tout bruit, et ayant peur môme de son ombre. La révolution avait coiffé la liberté du bonnet rouge, le régime de juillet la coiffait du bonnet de coton. 11 l'accommodait aux exigences des tempéraments faibles, il lui prétait toutes les infirmités de la vieillesse, au lieu de la créer à l'image de la santé, de la force et de la vie. Aussi ne s'est-elle pas trouvée viable. La liberté ne craint pas les orages. C'est, au contraire, à travers les orages que les nations Font poursuivie et au milieu des orages qu'elles l'ont fondée. La liberté est un éternel combat, il faut lutter sans cesse pour la mériter. Un peuple n'en connaît pas le prix quand il ne sait pas affronter cette épreuve. S'il n'a pour idéal que le repos, qu'il ne le cherche pas dans la liberté, car il ne le trouvera que dans la servitude.

Petites libertés, petites vertus, petite sagesse, voilà le régime défini par lui-même. Ses auteurs n'ont manqué ni de lumières, ni de probité politique, ni de bonnes intentions. Mais ils, n'ont pas assez osé, pas assez agi ; ils n'ont pas eu assez foi en la liberté, ils se sont trop défiés de la fortune de leur pays et de leur propre étoile. Le mal ne pouvait que s'aggraver à mesure que les événements marchaient. Le gouvernement constitutionnel, faussé dès son origine en France par une excessive timidité et par la routine de nos traditions administratives, en était arrivé vers la fin du règne de Louis-Philippe à un tel degré d'amoindrissement et de débilité, qu'il n'avait plus de racines dans le pays et qu'il semblait participer de la sénilité du roi. Ce n'était plus, malgré l'illusion produite par la magnifique éloquence de son principal ministre, qu'une sorte de mécanisme tout artificiel superposé à la na-

tion, mais séparé d'elle et qu'elle supportait tantôt avec ennui, tantôt avec impatience. Le propre des institutions constitutionnelles, c'est de mettre les nations à même de faire elles-mêmes leurs propres affaires. Grâce au gouvernement personnel, la France n'était plus que spectatrice de cette gestion de ses plqs grands intérêts; il n'y avait en réalité qu'un acteur sérieux : c'était le roi. Par une conséquence naturelle du même vice, le système avait perdu cette souplesse heureuse qui fait la force et la vitalité des régimes constitutionnels en y portant sans cesse des hommes nouveaux, expression du renouvellement qui s'accomplit dans les idées du pays. On changeait encore de loin en loin de ministres, mais le ministère ne changeait pas : il n'y .avait de possible que celui qui consentait à accepter la pensée personnelle du roi. De là une immobilité systématique et maintenue à tout prix d'une part, et de l'autre une exaspération croissante et poussée vers les moyens extra-légaux par l'impuissance de plus en plus démontrée des voies légales. Comment n'être pas conduit à en appeler de la Chambre au pays, lorsque la Chambre était en grande partie composée de fonctionnaires, lorsque la minorité qu'elle représentait non-seulement ne montrait aucune des vertus ni aucun des brillants défauts des aristocraties, mais semblait avoir pris à tâche de se séparer de plus en plus du corps de la nation par son inertie, son obstination, son esprit étroit et mesquin? Il ne faut donc pas triompher de ce qu'il n'y avait aucune raison suffisante pour que le système de Juillet s'écroulât, car il n'y en avait aucune-non plus pour qu'il pût vivre et durer dans les conditions où il se

trouvait. Il n'était que simulacre et apparence. Il n'avait que les formes extérieures d'un gouvernement constitutionnel. Ce serait le calomnier que de dire qu'il a été un seul instant tyrannique de fait ou d'intention, mais il n'a jamais connu que ce que j'appellerais volontiers une liberté passive, il a ignoré tout ce qui constitue la substance et l'exercice quotidien de la liberté. On lui a surabondamment reproché les restrictions qu'il apporta tantôt au droit de discussion, tantôt au droit d'association; la critique que je lui adresse ici est tout autrement grave. Le droit d'écrire et de discourir est loin d'être toute la liberté comme on se l'imagine d'ordinaire en France sous l'empire des idées de centralisation. Ce droit, d'ailleurs, si précieux n'en est guère que la garantie, le contrôle, le couronnement. La liberté, pour ne pas rester à l'état d'abstraction, exige en outre l'intervention incessante des citoyens dans les affaires publiques, dans tous ces intérêts qui sont considérés en France comme étant du ressort exclusif de l'État, telles que l'administration, la religion, la justice, l'éducation. Otez à un peuple ces objets si légitimes de son activité pour les monopoliser entre les mains d'une bureaucratie, vousie condamnez à l'inertie et vous le rendez indifférent à la chose publique, ou bien vous faites de lui un ennemi des institutions.

Par ce vice originel qu'on aurait tort de lui imputer à lui seul, puisqu'il n'avait guère fait que conserver le système administratif légué par l'Empire à la Restauration, le gouvernement de Juillet vivait sur une illusion et écartait lui-même tous les éléments de force et de vitalité qui eussent pu le préserver au moment

de la tempête. En dépit de toutes ses apparences démocratiques, il était bien plus réellement une oligarchie dans le sens étroit du mot, que cette monarchie anglaise à laquelle il se plaisait sans cesse à se comparer, croyant que le rapprochement était tout à son avantage. En effet, si la machine constitutionnelle était à peu près semblable des deux côtés, si la distribution apparente des pouvoirs était la même au sommet, combien les institutions anglaises n'étaient-elles pas plus larges à la base et combien plus vivantes ! Combien, grâce à la décentralisation, il y avait en Angleterre plus de réelle démocratie, c'est-à-dire un plus grand nombre d'hommes libres, prenant part aux affaires publiques, besogne qui, en France, était toute faite par des fonctionnaires, c'est-à-dire par des hommes-machines, obéissant au mot d'ordre d'un préfet. L'aspect général était le même au premier coup d'œil, mais cette aristocratie tant décriée était en réalité bien plus près des vraies conditions du gouvernement républicain, que cette « meilleure des républiques, » où un seul homme disposait en définitive de la magistrature, de l'armée, du clergé, de l'éducation, des influences locales et de l'administration tout entière, force immense dont il n'abusait pas autant qu'on aurait pu le craindre, mais dont le détournement au profit de l'État suffisait pour tout paralyser. Chose singulière 1 loin de se sentir rassuré par cette excessive concentration de pouvoirs, le gouvernement de Juillet s'effrayait de tout mouvement qui se produisait en dehors de lui, contradiction qui semble inhérente à la nature de ce qu'on appelle les pouvoirs forts. Une logique irrésistible les pousse à ao

croître sans cesse cette force d'attraction jusqu'à ce qu'elle ait tout absorbé autour d'elle. Tout ce qui n'est pas pour eux leur parait dirigé contre eux, habitués qu'ils sont à disposer de la nation entière comme de leur patrimoine naturel. Cette infirmité d'esprit tient encore à la conscience qu'ils ont de n'être nullement indispensables au fonctionnement de ce mécanisme parasite au moyen duquel ils gouvernent. Ils savent que cet appareil administratif, qui leur est si commode, ne fonctionnera pas moins bien sous des mains ennemies, si un coup de fortuné vient à le livrer à leurs adversaires. De là l'aversion insurmontable des régimes centralisés pour tout ce qui est action, mouvement, et même pour ce jeu naturel des partis sans lequel il n'y a jamais eu de vraie liberté. C'est aussi ce qui explique la défiance et la timidité du roi Louis- Philippe et de ses tninistres, en présence de la mise en demeure qu'on leur signifiait d'appliquer le principe constitutionnel dans sa sincérité. Ils n'en pouvaient donner à la France qu'une ombre effacée, tant que la centralisation serait maintenue, et ils eussent cru tout perdu s'ils avaient touché à la centralisation. « Vous ne connaissez pas la France, disait à un député le roi Louis-Philippe, à la veille de la révolution de Février ; ce$t un pays qui veut être gouverné par des fonctionnaires! » Et à mesure que les conséquences fâcheuses du système se traduisaient par un dépérissement mystérieux dont la cause échappait aux regards les plus clairvoyants, le gouvernement voyait croître les exigences de ses adversaires. Cet état de malaise, de langueur et de débilité, produit en haut par l'esprit d'exclusion et d'immobilité, et en bas par

l'isolement auquel la nation condamnait le pouvoir en se retirant de plus en plus de lui, peu apparent pour les observateurs les plus exercés, était profondément ressenti par les âmes impressionnables, témoin ce cri échappé au cœur d'un grand poète : a La France s'ennuie 1 » Elle s'ennuyait de son inaction déguisée sous une agitation superficielle et stérile. Elle s'ennuyait de ne posséder que le fantôme delà liberté. Elle s'ennuyait comme à un spectacle où on lui donnait une représentation affaiblie et décolorée des luttes, des travaux, des émotions de' la vie des peuples libres, et malgré l'art achevé des acteurs elle ne pouvait prendre au sérieux le drame qui se jouait sous ses yeux.

Le pire effet de ce singulier et déplorable amalgame de la centralisation avec les institutions constitutionnelles n'avait pas été d'immobiliser le pouvoir, mais de détruire dans la nation toute notion saine de la liberté, et, ce qui n'a pas été assez remarqué, de démoraliser profondément les partis. La routine du système s'empara d'eux à leur insu, et ils ne songèrent qu'à l'exploiter à leur profit. Ils se plurent à dire le libéralisme à jamais jugé et convaincu d'impuissance, par cette fausse expérience qu'on venait d'en faire et qui n'avait été qu'une contrefaçon. Ils ne s'arrêtèrent ni 5 rétablir la vérité des principes, ni à montrer comment les conditions de la vraie liberté étaient méconnues. Cette politique désintéressée ne convenait plus à leur impatience. Un homme d'un grand caractère et d'une belle intelligence s'était efforcé, au début du règne, de donner au parti républicain l'honneur et les bénéfices de ce rôle, en faisant de la république la sauvegarde la plus sûre et en quelque sorte le cadre natu-

DU RÉGIME PÀRLEMEMA1KJS. 349

rel des formes et des garanties de la liberté; mais cet homme trop tôt ravi aux espérances de la démocratie, n'avait été qu'une brillante exception, et n'avait pas laissé de successeurs. Depuis la mort d'Armand Carrel et déjà de son vivant, malgré ses protestations, le parti républicain était plus partisan de la centralisation que ceux-là même qui en recueillaient les fruits. Il bornait ses vœux à l'ambition de s'emparer à son tour de ce levier magique à l'aide duquel il espérait bien soulever le monde, et à aucun prix il n'eût consenti à le voir brisé. Cette préoccupation, commune à tous les partis, s'est traduite d'une façon saisissante dans ce cri successif de toutes nos révolutions : A l'Hôtel de ville 1 Aux États-Unis un tel cri n'aurait aucun sens. L'invasion de l'Hôtel de ville, ce serait l'occupation d'un édifice public de quelques pieds carrés, et voilà tout. Chez nous, qui tient l'Hôtel de ville tient la France ! Les républicains ne surent pas voir combien le système qui rendait possible un tel fait était contraire à leur principe. Sous l'empire de ces préjugés, les idées américaines, qui avaient été l'idéal de Carrel, avaient été généralement délaissées pour les traditions de la dictature conventionnelle représentées par le journal la Réforme, ou pour les doctrines du National^ conception politique généreuse et élevée, mais où prévalait cependant depuis quelques années l'élément autoritaire et administratif.

Le spectacle de la centralisation et les habitudes qu'elle avait créées dans la nation n'exercèrent pas moins d'influence sur le développement et le succès • des théories socialistes. On a d'abord quelque peine à s'expliquer l'accueil que trouvèrent auprès d'un

peuple spirituel et intelligent ces théories pour la plupart très-pauvres d'invention, et dont le trait commun consiste en ce qu'elles confisquent au profit de TÉtat toutes les activités particulières en lui imposant en retour le soin de se charger du bonheur général. Dans les pays vraiment libres ces théories n'ont jamais été dangereuses. Le citoyen pour qui la liberté est une jouissance de tous les instants, un fait qui se produit et se multiplie sous les formes les plus variées et les plus délicates en même temps que les plus positives, n'éprouvera jamais môme la tentation d'échanger ce premier des biens contre les grossières satisfactions des paradis du socialisme. Mais celui pour qui elle est toujours restée une sorte de fiction et qui n'en a jamais connu les réalités est plus disposé à en faire bon marché. De cette interdiction dont les activités individuelles et locales étaient frappées paï l'omnipotence de FÉtat, sous le gouvernement de Juillet, au socialisme, il n'y avait que la différence dû petit au grand, et pour le plus grand nombre., cette différence était à peine perceptible, parce que les intérêts publics de premier ordre qui étaient seuls soumis à la disœission lui étaient étrangers, et se débattaient sur un théâtre trop éloigné. Changer l'interdiction en tutelle avouée, tel était le vœu populaire plus logique en cela que ceux qui le combattaient. Puisque l'État voulait tout absorber, n'était-il pas naturel d'étendre la sphère de ses devoirs en proportion de celle de ses attributions? Puisqu'il aspirait à jouer le rôle d'un dieu, n'était-il pas juste qu'on lui imposât les obligations de la Providence? C'était bien, en effet, VÉtat-Providence que les novateurs préfendaient con-

stituer. Par là le socialisme était une conséquence de là centralisation, ou, pour mieux dire, il en était le produit et le complément naturel. Aux individus dépouillés par les empiétements administratifs de tout droit et de tout pouvoir d'influer sur les affaires qui les intéressaient le plus, ïl offrait une compensation, illusoire, sans doute ; mais, du moins, il ne commettait pas ce non-sens de les condamner à l'inertie et de leur demander le sacrifice de leur activité, sans leur donner en échange d'autre dédommagement que le stérile et inoffensif amusement des joutes parlementaires.

C'est seulement lorsqu'on s'est rendu compte de la nature artificielle des conditions dans lesquelles vivait le gouvernement de Juillet qu'on comprend l'indifférence extraordinaire avec laquelle la nation l'a regardé tomber : elle n'avait pour lui ni amour ni haine. Elle s'était peu à peu détachée de lui, ne mêlait en rien sa vie à la sienne, et en était venue à le considérer comme un établissement étranger au sein de la France. Et cette infirmité des institutions a fait la timidité de leurs défenseurs, car si à ce moment suprême ils avaient vraiment cru représenter leur pays, s'ils avaient cru posséder sa confiance, être l'expression de sa volonté et de ses sentiments, on l'aurait bien vite reconnu à la fermeté de leur attitude. Il faut le dire à leur décharge, ils ne doutèrent d'eux-mêmes que parce qu'ils doutaient de lui.

A regarder les choses de haut, la révolution de Février est donc avant tout une crise négative. C'est une démonstration pratique des impossibilités inhérentes à cet accouplement du libéralisme avec la centralisa-

352 rORTRAITS ET ÉTUDES POLITIQUES.

tion. Ije régime de Juillet succombe, non sous une attaque de vive force, mais par suite d'une sorte de dissolution de ses propres éléments. C'est moins la mort qu'une espèce d'impossibilité d'exister. Les garanties constitutionnelles sont emportées au premier coup de vent, parce qu'au lieu de leur faire prendre racine au cœur même de la nation, on leur a laissé le caractère d'improvisation hâtive et incomplète qu'elles avaient en 1815 lorsque Louis XVIII les avait greffées en une heure sur les institutions de l'Empire demeurées intactes à la base. C'était le décor de la liberté, ce n'en était pas le solide édifice. Aussi la nation ne prit-elle au sérieux les fictions constitutionnelles que comme un moyen d'opposition contre une dynastie imposée par l'étranger ; c'est ce qui explique la vitalité passagère dont elles parurent animées sous la Restauration. Une fois que la passion les déserta, une fois qu'elles né furent plus des positions attaquées ou défendues par les partis et qu'elles durent vivre de leur vie normale, le vide les envahit, l'insuffisance de leurs conditions d'existence se manifesta, l'isolement se fit autour d'elles, elles semblèrent ce qu'elles étaient avec la centralisation, une brillante mais inutile superfétation. La chute du gouvernement de Juillet fut le dernier terme d'un déclin continu dont le principe était dans la Charte de 1815, c'est-à-dire dans une conception incomplète et fausse des éléments du régime constitutionnel.

A côté de cette cause générale il est presque superflu de mentionner les événements secondaires qui ont conlribué à accélérer ce résultat en irritant, en décourageant, en humiliant tour à tour le sentiment natio-

nal. Ces fautes, dont la plus grave fut l'attitude du gouvernement du roi Louis-Philippe dans les questions extérieures, ont été signalées jusqu'à satiété, et on a même beaucoup exagéré l'influence qu'elles ont eue sur sa chute. Nous ne voulons ni excuser ni atténuer ces torts, mais nous savons aujourd'hui qu'on n'en meurt pas. Par une raison analogue, il est impossible aujourd'hui à l'historien comme au moraliste de se mettre en très-grands frais d'indignation au sujet des faits de corruption reprochés au ministère de MM. Guizot et Duchâtel. Ces faits ont eu sans doute un retentissement fâcheux en raison de la candeur relative de cette époque, et ils n'ont rien perdu de leur culpabilité réelle ; ' mais on n'avait alors qu'une idée bien imparfaite de ce que les peuples peuvent supporter sous ce rapport, et il est difficile de croire que les mêmes hommes dont nous avons pu connaître plus tard l'inépuisable tolérance aient, en effet, ressenti tant de zèle pour une vertu depuis si dédaignée. Il faut le dire franchement, c'étaient moins les hommes qui avaient tort que le système. La véritable faute du roi Louis-Philippe et des ministres qui eurent la faiblesse de subir sa politique a été de s'obstiner à défendre ce système contre les plus raisonnables essais de réforme bien plutôt que de rappliquer avec déloyauté. On doit reconnaître qu'ils avaient, en général, pour eux la stricte légalité, et que, malgré d ! incontestables abus, ils furent très-loin d'en faire un emploi aussi pervers que d'autres gouvernements qui les ont précédés ou suivis; mais cette légalité était vicieuse, usée, finie, et leur faute fut de vouloir l'imposer à une nation qui n'en voulait plus.

Cet esprit de résistance b outrance était-il, comme ils l'ont affirmé, une sorte de loi dé conservation pour la dynastie de Juillet? Tous les faits sont là pour démontrer le contraire. On a souvent dit qu'un changement de ministère opéré à temps eût prévenu la révolution de Février; la vérité est qu'il eût à coup sûr suffi pour l'ajourner. Mais ce qui est plus certain encore, c'est que des réformes failes dans le sens libéral eussent rendu cette révolution impossible, et ces réformes, non-seulement n'avaient rien d'inconciliable avec la charte, mais elles étaient nécessaires pour en développer les conséquences naturelles, pour intéresser la nation auxinstitutions, et il existait dès lors un groupe d'hommes politiques tout formé pour les mettre en pratique et les défendre. Ce groupe était le tiers parti, élite parlementaire composée d'esprits éminents, dévoués aux idées constitutionnelles, désireux de voir le système sortir du domaine étroit des fictions pour rentrer dans la voie des régimes vraiment représentatifs, en s'appuyant sur toutes les forces vives du pays. Un parti qui reconnaissait pour chefs des hommes tels que MM. Odilon Barrot, Thiers, Tocqueville, Duvergier de Hauranne,Rémusat, Dufaure, avait incontestablement, sous le rapport de la capacité et des lumières, tout ce qu'il fallait pour réaliser cette tâche difficile. Décidé à poursuivre à tout prix la vérité des institutions constitutionnelles, il représentait la réconciliation possible de la dynastie avec les légitimes exigences de l'esprit démocratique et libéral ; il était appelé, par la force des choses, à remplir tôt ou tard ce rôle d'arbitre et de médiateur, et à mesure qu'il se pénétrait mieux de la nécessité de cette mission, il prenait à la fois plus

d'autorité sur la nation et plus de crédit auprès des opinions avancées.

Déjà la fraction la plus politique et la plus modérée du parti républicain, sans se rallier expressément à son programme, se montrait disposée à faire cause commune avec le tiers parti dans toutes les questions où les drapeaux pouvaient s'unir sans se confondre, comme on le vit lors de la campagne des banquets : « Pourquoi, disait un républicain au banquet du Château-Rouge, chercherions-nous ce qui nous divise et non ce qui nous unit, ce qui nous sépare et non ce qui nous rapproche? Le drapeau de la réforme peut être porté par tous sans qu'aucun de nous ait rien à désavouer de ses principes ; car la réforme eét également un moyen et un but, le commencement et la fin de nos espérances. En invoquant la réforme, on ne demande aucun sacrifice d'opinion, on n'interdit -aucune réserve. » Ces paroles sages et sensées étaient l'expression des sentiments de tout ce que la démocratie avait d'esprits justes et pratiques; mais leurs voix n'étaient malheureusement pas les plus écoutées, et le National lui-même était désavoué comme suspect pour s'être fait le défenseur de cette politique de modération.

Il est à jamais regrettable pour la France que le tiers parti n'ait pas offert toute la consistance qu'on était en droit d'attendre de personnalités aussi éminentes et qu'exigeait la grande cause qu'il représentait. Cette indécision fâcheuse ne lui permit pas de montrer la suite et la volonté qui lui eussent donné une action toutepuissante dans les affaires. Elle tenait à un manque de caractère chez quelques-uns de ses chefs, et plus encore aux profondes dissidences d'opinions qui les séparaient.

Il est difficile à des hommes politiques d'être plus divisés d'opinion que Tétaient MM. Thiers et Barrot, malgré la communauté de griefs qui les unissait contre le ministère doctrinaire. Admirateur passionné de la centralisation et de la plupart des traditions du régime impérial, M, Thiers n'avait de libéral que le tempérament, comme l'aura toujours un homme de parole. Il n'avait jamais compris la liberté que comme un instrument d'opposition, il ne l'avait jamais servie que dans la mesure où elle pouvait le servir lui-même. De toutes les conditions du gouvernement constitutionnel, il n'en était qu une seule dont il sentît vivement le prix, et c'est aussi la seule dontun ministre ambitieux ne pourra jamais se passer. Cette condition, il s'était illustré en la défendant, et il l'avait formulée dans sa fameuse maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas. » A tous ses anciens arguments en faveur de cette règle fondamentale, en effet, pour tout régime libre, était venu se joindre le grief d'avoir été plusieurs fois exclu du pouvoir par un caprice de la volonté royale, et peutêtre aussi un sentiment d'humiliation et de regret d'avoir si mal soutenu sa doctrine par ses actes pendant ses divers ministères. Ses complaisances envers le gouvernementpersonnel n'avaient été ni moins nombreuses ni plus désintéressées que eelles qu'il reprochait à M. Guizot. M. Barrot, au contraire, élevé à l'école de Benjamin Constant, avait sur le gouvernement constitutionnel et sur la liberté les vues les plus saines et les plus justes. Il croyait, comme Tocqueville, qu'on n'aurait en France qu'une vaine parodie de ce régime, tant que la Magistrature, l'Église, la Commune, l'Éducation seraient placées sous la dépendance absolue de

l'État, et il n'était pas moins frappé de la nécessité de les émanciper que de l'urgence de mettre fin au gouvernement personnel ou d'étendre le droit électoral, D n'avait donc avec M. Thiers que fort peu de points de contact tous le rapport des convictions politiques, et sa grande droiture, étrangère à tout calcul d'ambition, ennemie de tout artifice, ne s'accommodait pas toujours des habiletés que son collègue, moins scrupuleux, jugeait nécessaires ou choisissait par goût. De là dans la conduite du parti des fluctuations suiviesde brusques soubresauts en avant ou en arrière, des volte-face imprévues, des dissimulations forcées, des sacrifices du principe à la discipline, qui lui étaient toute physionomie précise aux yeux du public, et faisaient peser sur lui un discrédit souvent immérité.

Par ses inconséquences et par la facilité avec laquelle quelques-uns de ses chefs passaient à l'ennemi avec armes et bagages, le tiers parti éloigna des alliés prédeux et s'exposa gratuitement à passer pour le pis-aller des ministres en expectative ; mais la tentative qu'il représentait était digne d'un meilleur sort. Elle n'était autre, en somme, que celle qui avait séduit Armand Carrel pendant les deux premières années du gouvernement de Juillet, et c'est un malheur qu'une pensée aussi politique n'ait pas été réalisée avec plus de fermeté. Avec plus de décision dans les idées et dans les actes, le tiers parti fût parvenu à réunir sous un programme commun deux fractions séparées par des mots plutôt que par des principes, et dont les divisions ont, h plusieurs reprises, perdu la liberté en France ; je veux dire la démocratie libérale et les constitutionnels progressistes. Si ces deux partis avaient pu reconnaître

qu'ils avaient les mêmes intérêts et qu'ils voulaient les mêmes choses sous des noms différents, l'avenir de la France eût été changé ; car leur union eût été aussi salutaire et aussi féconde que leurs discordes ont été funestes. Quelle différence fondamentale y avait-il entre M. Barrot et les républicains^ libéraux? Des questions de formes très-secondaires, les mêmes qui, sous la Révolution, séparèrent La Fayette et les Girondins. En 4848, pas plus qu en 1792, ces deux partis qui représentent toutes les forces vives de la nation n'eurent la sagesse de se mettre d'accord. Ils préférèrent se déchirer l'un l'autre que se faire quelques concessions réciproques qui eussent assuré le triomphe de leur influence et la stabilité des institutions, et, par cette hostilité impolitique, ils laissèrent le champ libre à la violence, % aux opinions extrêmes, et finalement à la dictature. La division de ces deux frères ennemis est le fait capital de notre histoire depuis la Révolution française; elle nous a fait plus de mal que toutes nos autres plaies sociales réunies, et aujourd'hui encore il n'y aura de liberté possible en France que par leur réconciliation.

Malgré la distinction personnelle de ses principaux membres, le tiers parti fut donc une barrière insuffisante lorsque la monarchie fat en péril. L'épreuve qu'on avait faite de quelques-uns de ses chefs ne parut pas une garantie assez rassurante. L'effet des déclarations de M. Thiers fut annulé par les souvenirs de sa carrière ministérielle. Suspect au public, souverainement antipathique au roi, qui le subissait avec un dépit extrême, et qui ne voyait dans l'avènement de ses chefs qu'une capitulation de la royauté, peu sûr de

lui-même, parce qu'il n'avait aucune unité réelle, le tiers parti se trouva sans points d'appui au moment où les passions étaient le plus surexcitées. Appelé à temps, il eût tout sauvé; mais une fois la tempête déchaînée* il n'avait plus la force nécessaire pour gouverner. Il s'abandonna donc lui-même comme tous les pouvoirs avaient fait les uns après les autres, faute de se sentir soutenus par l'opinion, et l'écroulement de ce qu'on considérait comme le dernier abri de la royauté accéléra la déroute.

Au milieu de cette défaillance, de cç désarroi, de cette incertitude immense, universelle, l'avantage décisif devait nécessairement rester au seul parti qui eût une volonté et un but Nettement déterminés. Ce but et cette volonté, alors absents presque chez tous, un seul parti les possédait, c'était le parti, ou pour parler plus exactement, la fraction exaltée du parti républicain. Les républicains modérés étaient, nous l'avons vu, prêts à faire cause commune avec l'opposition, constitutionnelle. Ils sentaient que l'heure n'était pas encore venue pour l'avènement de leurs systèmes, que la France n'y était suffisamment préparée, ni par ses mœurs, ni par ses idées, ni par ses goûts, que leur propre parti était à peine en état de se gouverner luimême. Le 24 février, leur principal organe, le National, bornait encore ses vœux à l'adoption de la réforme électorale, au changement de ministère, à la dissolution de la Chambre et à la mise en accusation des ministres. Ils comprenaient la nécessité d'usé transition* d'une initiation graduelle aux institutions démocratiques. Ils sentaient, en un mot, qu'une victoire prématurée pouvait devenir plus fatale à leur cause qu'une

défaite. Les républicains extrêmes, au contraire, divisés presque en toute chose par un esprit de secte étroit et intolérant, s'entendaient merveilleusement sur un seul point, qui était la destruction de la monarchie. Cette destruction était le seul fait qui pût sortir de ce chaos, puisqu'il était le seul qui fût voulu avec énergie. Esprits absolus, en général peu cultivés et peu étendus, étrangers au doute, peu versés dans la connaissance des hommes, impatients, pleins de mépris pour les termes moyens, peu soucieux de légalité, entêtés d'une idée fixe, la plupart d'entre eux ne s'étaient jamais interrogés sur les difficiles conditions d'un gouvernement républicain au sein d'une société aussi complexe que la société française; mais ils étaient seuls animés de passions vives et profondes, et dans un tel moment, la haine était une grande force. Ils s'efforçaient de vaincre sans s'inquiéter du lendemain, convaincus que la révolution triomphante improviserait elle-même sa politique et ses hommes d'État, lorsqu'ils ne se flattaient pas de la confisquer au profit de la secte qu'ils servaient, et croyant à la puissance de leur foi et de leur dévouement avec une sorte de mysticisme qui n'était pas sans grandeur.

Ainsi s'accomplit la chute de la royauté par l'abstention d'une majorité inerte, passive, découragée, et par l'initiative d'une minorité qui n'était puissante ni par le nombre ni par les lumières, mais qui, au milieu d'une société depuis longtemps résignée à l'immobilité, de pouvoirs sans vie et sans force propres, eût une vertu qui manquait alors à tout le monde : la volonté. Cette minorité s'attendait d'ailleurs si peu à son propre triomphe, elle se sentait si peu capable de disposer par

elle-même de la conquête formidable qu'une fortune inespérée venait de faire tomber en ses mains, que son premier soin fut d'acclamer ces républicains modérés qu'elle dénonçait encore la veille. En les portant au gouvernement provisoire, elle céda à la nécessité tout d'abord évidente de dissiper les alarmes que sa victoire faisait déjà naître; mais, loin de songer à abdiquer, elle leur imposa ses représentants. De là l'antagonisme qui, dès la première heure, se déclara au sein du gouvernement provisoire, et se trahit dans ses actes par de regrettables contradictions. Héritière d'une situation quelle n'avait pas faite, et dès le principe poussée plus loin qu'elle n'avait voulu, la partie modérée du gouvernement provisoire sentit d'instinct qu'elle n'avait pas le droit d'imposer à la France un état de choses que des républicains eux-mêmes n'avaient pas osé appeler de leurs vœux, elle comprit que la seule façon de légitimer le nouveau régime était de faire en sorte qu'il fût l'ouvrage de la nation elle-même. Cette politique était à la fois la plus juste et la plus habile. Elle respectait tous les droits et donnait à la république tous les Français pour coopérateurs. Les régimes antérieurs avaient tous péri successivement pour avoir été trop étroits et trop exclusifs; ils avaient tous été faits à l'image d'un parti. C'eût été un beau rôle pour la république que de se modeler sur l'image de la nation elle-même, de laisser vivre tous ces partis dans ce qu'ils avaient d'essentiel, de leur offrir des garanties d'influence qu'ils n'eussent jamais trouvées sous le règne d'aucun d'entre eux, de faire par là que la république eût non pas leur préférence, mais leur seconde voix, de les neutraliser ainsi les uns par les

autres, d'inaugurer enfin cette ère du droit commun que Carrel avait assignée pour but à la démocratie française.

Cette pensée s'offrit incontestablement tout d'abord à l'esprit des principaux membres du gouvernement provisoire. Elle impliquait pour première condition que personne ne s'attribuât le droit de préjuger la volonté de la natipn au sujet des formes du gouvernement; scrupule d'autant plus fondé, que la France, dans la révolution qui venait de s'accomplir, avait été infiniment plus passive qu'active. Moins que personne, d'ailleurs, les républicains pouvaient oublier la faute que le roi Louis-Philippe avait commise en évitant de consulter la nation au début de son règne, car ils la lui avaient souvent reprochée et l'avaient exploitée contre lui. Le premier mouvement des membres du gouvernement provisoire fut donc de réserver d'une façon absolue la question de la forme politique à donner au pays. Ils se prononcèrent nettement dans ce sens : « Nous voulons, dit M. de Lamartine à la Chambre, dans la séance du 24 février, un gouvernement qui ne préjuge rien ni de nos droits, ni de nos ressentiments, ni de nos sympathies. » Cette inspiration, qui eût pu servir de point de départ à une politique large et féconde, fut presque aussitôt abandonnée pour un procédé plus commode et plus expéditif qui consistait à décréter et à organiser provisoirement la république, « sauf la ratification par le peuple, » procédé si peu républicain que l'empire n'a pas manqué de l'emprun* ter à la république pour s'en servir contre elle et avec plus d'adresse et de bonheur. Quelle société refusera jamais une telle ratification lorsqu'elle se verra mise

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en demeure d'opter entre un acquiescement ou un bouleversement de toute chose? En présumant son adhésion, on la rend inévitable ; mais c'est là l'expédient de la dictature et non celui de la liberté.

En refusant cette concession aux exigences impérieuses de la démocratie extrême, les républicains modérés eussent été à la vérité contraints de chercher un supplément de force et d'appui en dehors de leur propre parti; mais, à moins d'être aveugle, comment ne pas reconnaître que l'immense majorité de la nation était restée étrangère aux doctrines républicaines et n'aspirait qu'à un régime qui, peu importe sous quel nom, lui donnât l'ordre, la liberté, la sécurité dont elle avait besoin? Et quelle chance plus favorable pour ces hommes d'État qu'une occasion de cesser d'être un gouvernement de parti pour se transformer en un gouvernement national? Je dirai plus, le seul moyen de rendre les vieux partis inoffensifs, n'était-ce pas de se les assimiler en les admettant dans le cadre agrandi de la démocratie, en les contenant par leurs mutuelles défiances? La politique qu'on préféra les conduisit au contraire en .peu de temps à se coaliser les uns avec les autres contre la république. Cette politique ne fut cependant pas adoptée sans beaucoup de réserves et d'hésitations. Au lieu de sacrifier une partie de son corps d'armée, amie de nom, ennemie de principes, de s'appuyer franchement sur la nation, on vit le gouvernement provisoire louvoyer péniblement, faire appel tantôt aux classes ouvrières contre la bourgeoisie, comme au 45 mars, tantôt à la bourgeoisie contre les classes ouvrières, comme au 46 avril, et remplacer la politique d'équilibre qui s'était offerte

à lui par une politique de bascule qui ne pouvait lui donner que des succès peu durables et qui devait à la longue mécontenter tout le monde. La double influence qui coexistait dans son sein, au lieu de se manifester par des vues plus larges, par un système plus compréhénsif, par ces conciliations qu'on obtient à l'aide de sacrifices réciproques, ne se trahit plus que par des décisions en sens contraire, par de brusques rétractations des actes ou des paroles dont l'effet avait été reconnu fâcheux.

Ces faits montrent jusqu'à l'évidence que la France était prête pour un changement de politique, mais non pour cette grande et critique transformation. C'est à son corps défendant et contre toute prévision qu'elle se trouva amenée à demander à la république ce que la monarchie lui refusait obstinément. La résistance qu'on opposait à ses justes désirs fit que la force d'impulsion dépassa le but, et c'est ce qui explique comment chacun s'est trouvé pris au dépourvu. Les esprits n'étaient d'accord que sur un seul point, sur ce dont ils ne voulaient plus. Au delà c'était le chaos. On ne voulait plus du système qu'on venait de renverser ; quant à ce qu'on lui substituerait, tout était incertitude. Ce n'était là ni un aliment ni une direction pour les passions qu'on venait de déchaîner : elles demandèrent leur mot d'ordre à l'esprit d'utopie.

Au reste, la révolution de Février est encore, à

beaucoup d'égards, une énigme. Autant son origine est simple, autant sa marche et ses développements sont obscurs et compliqués. Peut-être ne sommes-nous pas encore assez détachés des passions qui Font faite pour la juger avec une pleine impartialité ; mais elle est déjà suffisamment connue dans ses effets comme dans ses causes pour être envisagée comme un instructif et mémorable enseignement. Il n'est aucun événement dans Y histoire qui présente autant de faces diverses et qui se prête à un si grand nombre d'interprétations contradictoires. Elle semble changer d'aspect et de couleur à mesure qu'on la considère. C'est le Protée des révolutions. Armée d'une force irrésistible et impuissante à se défendre elle-même, n'ayant qu'une raison d'être toute négative, n'offrant qu'une action confuse et indistincte, dérobant à chaque instant sa marche et son but sous un amas d'essais avortés et d'aspirations indéfinies, n'obéissant qu'à la fantaisie et cependant menée par une fatalité impitoyable, commencée à l'insu de ses propres auteurs, finie en trompant toutes leurs prévisions, à ceux qui lui demanderaient son nom, elle pourrait à bon droit répondre comme ce héros de la fable : Je m'appelle Personne.

Avant tout, on devrait reconnaître que les malédictions sont désormais aussi inutiles que les apothéoses. Ce qui importe, c'est qu'on ait enfin une idée juste de l'objet de ces sentiments si divers ; car, de tous les problèmes qui nous intéressent, c'est peut être celui sur lequel il est lç plus urgent que nous ayons une opinion raisonnée, à cause de l'influence que cette révolution a eue et aura encore sur nos destinées. Au-

jourd'hui tous les éléments d'une saine appréciation sont rassemblés. On peut faire honneur de ce résultat aux travaux de quelques historiens de mérite 1 , mais on le doit surtout à la marche du temps. La lumière manquait plutôt que les matériaux. Le temps est comme le soleil : par cela seul qu'il marche, il éclaire sous de nouveaux aspects des objets dont on n'apercevait encore qu'un seul côté. Il développe, il fait croître et mûrir les germes dont on ne connaissait que les trompeuses promesses, il en détermine la vraie nature, il leur donne leur nom, il définit un fait par ses conséquences. L'explication des infirmités d'une époque se trouve dans celle qui la précède, mais bien plus encore dans celle qui la suit. Vous vous sentez embarrassé de définir le sens et la portée d'un mouvement de passions ou d'idées : laissez-le grandir, il se définira lui-même par ses effets. Les choses humaines ne gardent jamais longtemps ces sortes de secrets.

Ce qui a le plus contribué à la divergence des jugements qui ont été émis au sujet de la révolution de Février, ce sont moins les préoccupations de l'esprit de parti que le double caractère dont son origine est marquée : d'une part, la facilité merveilleuse avec laquelle elle s'établit pour ainsi dire sans combat ; de l'autre, l'insuffisance des forces sur lesquelles elle s'appuie. Ces deux faits semblent en effet impossibles à concilier, et selon que l'on envisageait Y\xn ou l'autre séparément, les choses changeaient du blanc au

1 On lira surtout avec fruit l'exacte et consciencieuse histoire de M. Garaier-ragès, témoin dont personne n'a pu contester la scrupuleuse fidélité, et dont les sentiments commandent la sympathie alors même que ses vues soulèvent le plus d'objections.

noir. Que représente cette révolution ? ont dit les détracteurs. Quel principe nouveau apporte-t-elle à la France? Où est sa nécessité? Elle était si peu nécessaire que de l'aveu de tout le inonde une réforme insignifiante eût suffi pour la prévenir. Non-seulement elle n'a été préparée par aucun de ces grands renouvellements d'idées qu'on trouve à la source de toutes les révolutions nées viables ; mais on ne saurait lui assigner même des tendances bien déterminées. De vagues aspirations lui tiennent lieu de principes, elle représente des fantaisies plutôt que des intérêts, des appétits plutôt que des besoins. Elle n'a été faite par aucun parti, elle n'a été voulue ni même prévue par personne, et lorsqu'il s'est agi dénommer ses auteurs, chacun s'est levé à son tour pour dire : Ce n'est pas moi. — C'est donc la force des choses qui l'a faite, répondent les apologistes. Quelle puissance secrète avaitelle en elle-même pour faire crouler en quelques instants une monarchie florissante? Plus on prouve que les hommes n'y ont été pour rien, plus on rend hommage à cette nécessité qu'on voudrait contester.

Tels sont en substance les deux points de vue qui ont été développés tout récemment encore par plusieurs écrivains. Réduit à ces termes exclusifs, le débat pourrait se prolonger longtemps. La contradiction n'est cependant pas si insoluble qu'on pourrait le croire. Si Ton cherche dans la révolution de Février, et surtout dans les événements qui l'ont suivie, une action raisonnée et réfléchie, une force agissant en vertu de principes arrêtés, on ne l'y trouvera pas, et c'est bien là en effet sa véritable infirmité. Sa marche est aussi incertaine que son point de départ a été

logique et motivé. La révolution de Février n'a jamais su où elle allait, pas plus lorsqu'elle était à la veille de détruire une monarchie que lorsqu'elle est venue se livrer d'elle-même à la dictature. Elle a été une continuelle improvisation; aussi a-t-elle choisi pour homme d'État un poète. De là encore sa foi superstitieuse en l'infaillibilité des masses, à l'instinct desquelles elle prêtait toute la clairvoyance qui lui manquait à elle-même. Conduite en haut par la fantaisie, elle était menée en bas par le hasard.

Un de ses historiens en a, je le sais, tiré avantage pour la transformer en événement « providentiel; » il y voit à chaque page « le doigt de Dieu. » Il aurait mieux valu pour elle qu'on y vît un peu moins le doigt de Dieu et un peu plus la main des hommes. Il serait temps que ces expressions fussent bannies du langage de l'histoire, car c'est faire tort à la Divinité que de lui attribuer tous les événements où le hasard semble avoir joué le premier rôle. L'élément le plus divin qu'il y ait ici-bas, c'est la libre volonté de l'homme. Les événements dans lesquels elle n'intervient pas sont peu durables, et c'est leur faire un honneur immérité que de les appeler providentiels. On a donc raison de reprocher à la révolution de Février de n'avoir pas été un acte volontaire et prémédité, mais, par cela même, il est souverainement injuste de la rendre responsable de la chute de la monarchie do Juillet. Si cette chute a été un malheur pour la France, ce n'est pas sur ceux qu'on appelle les hommes de 1848 que la responsabilité doit en retomber. Le gouvernement de Juillet est tombé de lui-même et sous le poids de ses propres fautes. Plus on accuse

la faiblesse de ses adversaires, plus on démontre la sienne, car la défense s'est trouvée encore plus molle et plus incertaine que l'attaque. La république n'a pris la place de personne, elle n'a fait qu'occuper une position abandonnée et accepter une succession en déshérence/Qu'on jette donc l'anathème à la révolulion de Février, si Ton veut, puisqu'elle a été en définitive, un événement fatal, puisqu'elle a, en somme, déterminé un pas en arrière au lieu d'amener un pas en avant ; mais qu'on sache bien que l'on fait par là le procès du régime déchu encore plus que celui des hommes qui sont censés l'avoir renversé. Les coupables ne sont pas ceux qui ont reçu de la nécessité la dictature la plus embarrassante et la plus imprévue, ce sont ceux dont l'obstination a jeté la France dans cette extrémité, peut-être sans précédents, où ses efforts pour réformer son gouvernement ne pouvaient plus avoir pour résultat que de le détruire, et où elle se vit fatalement amenée au complet renversement des institutions qu'elle cherchait à améliorer, avant même de savoir à quelles mains elle irait demander son salut et confier ses destinées.

M. Carnot vient de publier le troisième volume de ses intéressants Mémoires sur la vie de son père *. Nous avons apprécié ici même, avec une sévérité qui n'a pas été dû goût de tout le monde, le volume consacré au rôle de Carnot dans le Comité dé salut public. L'estime même qui s'attache au nom de Fauteur nous faisait un devoir de protester contre une théorie qui n'a eu que trop de partisans en France sous tous les régimes. Avec un tel système, toutes les condescendances peuvent se transformer en actes de patriotique abnégation. Nous n'admettrons jamais pour notre part qu'il puisse y avoir de la grandeur civique à laisser mettre sa signature sous des arrêts de mort qu'on déplore au fond du cœur. N'offrons pas de si faciles excuses aux proscripteurs de tous les temps, y compris ceux du nôtre

1 Mémoires sur Carnot, par son fils, chea Pagnerre

la mobilité populaire, la peur, les défections, l'oublieuse ingratitude ne leur apportent que trop de prétextes. Il y a là tout un arsenal de justifications qui n'est que trop riche en arguments spécieux, gardonsnous de lui fournir des armes. Qui sait combien un sophisme nouveau en ce genre pourrait enfanter de lâchetés nouvelles?

Personne, au reste, ne songera à imputer une telle pensée à l'honorable auteur de ce livre, qui a été égaré à son insu par un sentiment mal entendu de piéfé filiale. La juste rigueur avec laquelle il juge les proscripteurs de son père, lorsque Carnot est frappé à son tour par le coup d'État de fructidor, nous est une garantie que sa justification ne s'étend qu'à une seule personne et n'a rien d'une thèse générale. Cependant parmi les signataires de la déportation de fructidor, mesure inique, mais si insignifiante lorsqu'on la compare à celles que décréta le terrible Comité, combien auraient pu alléguer qu'ils faisaient violence à leurs sentiments particuliers pour ne pas déchirer le sein de la république I M. Carnot ne paraît nullement disposé à accepter cette excuse lorsqu'elle peut être invoquée par les ennemis de son père; comment lui serablet-elle suffisante lorsqu'il s'agit de défendre une si chère mémoire?

Ce n'est là de notre part qu'une querelle rétrospective. Le volume dont nous nous occupons aujourd'hui ne donne lieu à aucun reproche de cette nature. On ne peut que louer les jugements aussi sages que fermes que l'auteur porte tour à tour sur la conspiration de Babeuf, sur les actes politiques du Directoire et sur le coup d'État de fructidor, premier type de

tous les guet-apens qui se sont accomplis depuis en ce genre. H est bon que ces coups de dictature, qui ont si profondément démoralisé l'esprit politique de notre pays, soient flétris au sein même des partis qui sont censés en avoir profité. Il a longtemps fallu du eourage et il faut encore de l'indépendance d'esprit pour oser dire du mal des auteurs de fructidor au sein de l'opinion à laquelle appartient M. Carnot. On a des trésors d'indulgence pour les violences qu'on blâme le plus chez les autres lorsqu'on se figure en avoir eu les bénéfices. Que les fructidoriens aient eu cette illusion lorsqu'ils portèrent la main sur les institutions qu'ils avaient faites et sur une opposition qui n'était point sortie de la légalité, et dont le seul tort était de ne pas partager leurs vues, c'est là un aveuglement trop commun pour qu'on en soit surpris; mais qu'en présence des événements qui ont suivi on persiste à croire que ce coup de violence a profité à la cause républicaine, c'est ce qu'il faut renoncer à expliquer. Fructidor fut la première épreuve du 18 brumaire ; Bonaparte n'eut qu'à calquer son ooup d'État sur celui du Directoire, et c'est fructidor qu'il invoqua lorsqu'on lui reprocha la constitution violée. Le peuple, qui avait laissé faire la première de ces journées, ne pouvait qu'applaudir à la seconde.

La manière dont M. Carnot présente et apprécie le 18 brumaire est une nouvelle preuve des incompatibilités qui existent, selon nous, entre les sentiments du fils et les devoirs de l'historien. Il n'est pas douteux pour nous que M. Carnot ne réprouve très-sincèrement et très-énergiquement le 18 brumaire, bien qu'on ne s'en aperçoive guère en lisant son livre.

Comment serait-il à Taise pour le flétrir lorsqu'il a à raconter la part que son père a prise au gouvernement qui s'établit à la suite de ce coup d'État? Comment blâmerait-il le premier consul sans blâmer son père qui en fut le ministre? Entre le blâme et Téloge, il choisit le silence et s'abstient de toute appréciation : neutralité pénible pour un homme politique et pour un ami de la liberté ; en quoi nous remarquerons toutefois qu'il y a de sa part un progrès et un louable effort d'impartialité. L'année dernière, en effet, il n'eût pas manqué de présenter la participation de Carnot au gouvernement consulaire comme une nouvelle immolation de ce grand citoyen au salut de la République. Sa conduite ne fut en réalité ici qu'un acte de faiblesse et une coupable inconséquence. Le proscrit de fructidor ne devait à aucun prix être le ministre de brumaire, car fructidor avait du moins laissé debout quelques garanties de liberté, et brumaire venait de jeter aux pieds d'un soldat toutes les conquêtes de la Révolution. Carnot avait à faire de sa vieille popularité républicaine un meilleur emploi que de l'user au profit du nouveau despotisme. A dater de ce moment il fut un homme fini comme politique.

Cette inconséquence, qui est loin d'être unique dans la vie de Carnot, a tenu principalement à deux causes : d'abord à la persuasion où il était d'être un homme nécessaire, et ensuite à un manque de sens politique qui surprend dans un esprit si éminent dans sa spécialité. Carnot ignorait qu'à proprement parler il n'y a pas d'homme nécessaire. C'est faire injure à une nation que de lier sa destinée à celle d'un homme. Dans fous les cas, lorsqu'on se croit indispensable, on le

prouve en pliant les circonstances à sa volonté et non en les subissant. En acceptant leur joug, vous perdez précisément toute cette force qui vous donnait le droit de vous estimer si haut, et vous vous trouvez annulé lorsque l'occasion vous réclame. On le vit bien pour Carnot en 1815. Carnot se croyait nécessaire au Comité du salut public, que ne le prouvait-il en refusant sa signature aux arrêtés de Fouquier-Tinville? Carnot se croyait nécessaire au gouvernement consulaire, que que ne le prouvait-il en lui imposant des garanties? Plus tard, Carnot se crut encore nécessaire à l'Empire, et dans une confiance si obstinée en lui-même, il ne sut pas même puiser la force de repousser un titre de comte! Singulière nécessité qui l'enchaîne lui-même au lieu de s'imposer aux autres! Au reste, le premier consul ne lui laissa pas longtemps cette illusion. Carnot ne tarda pas à s'apercevoir qu'on pouvait fort bien se passer de lui, et il donna sa démission de ministre de la guerre. C'est à ce moment seulement qu'il commença à se douter que le Consulat pourrait bien aboutira l'Empire, ce qui ne donne pas une haute idée de sa perspicacité politique! Alors commença pour Carnot ce rôle d'opposition très-honorable, mais tardive et impuissante, qu'il soutint courageusement jus* qu'à l'époque des revers de l'Empire. Il vota contre le Consulat à vie; il vota contre l'Empire, relevant avec bon sens la contradiction qu'il y avait à sacrifier les libertés publiques à un seul homme pour le récompenser précisément de ce qu'il avait sauvé ces mêmes libertés, selon ses apologistes. Sa voix fut couverte par le bruit des acclamations qui saluèrent le nouveau régime, mais on eût pu dès lors lui opposer à lui-même, dans

une certaine mesure, la réponse qu'il fit à quelque temps de là à des collègues qu'il entendait se plaindre de la tyrannie impériale : « Il est trop tard. Vous avez placé Bonaparte si haut, que vous ne pouvez plus l'atteindre. »

Le livre de M. Carnot est instructif, et écrit dans un excellent esprit toutes les fois que l'auteur n'est pas exclusivement dominé par les préoccupations d'ailleurs fort concevables, qui lui ont mis la plume à la main. Il lui était difficile d'être juste, — que ce soit là son excuse d'avoir couvert de son autorité des maximes regrettables. Il a sagement agi en quittant le ton de l'apologie à outrance pour rester strictement dans les limites d'une simple exposition historique. En cela il servira la renommée de son père beaucoup plus utilement que par une approbation invariable et systématique. L'organisateur des armées de la République a fait d'assez grandes choses pour qu'on n'ait pas à lui chercher des titres de gloire parmi les torts et les faiblesses que l'histoire lui reprochera un jour.

PAR LE DOCTEUR RENÉ LeFÈYRE, DE LA SOCIÉTÉ DES ADMINISTRÉS DE FRANCE, ETC. 1 .

Ce livre n'est pas tout à fait nouveau pour le public, car il a déjà obtenu un très- vif succès lorsqu'il a paru, il y a peu de temps, dans la Revue nationale. Il n'en a pas moins l'air singulièrement dépaysé au milieu de la littérature du jour, et son succès lui-même est un sujet d'étonnement, attendu qu'il s'est fait tout seul, ce qui est fort désobligeant pour la critique, et que l'ouvrage n'a à peu près rien de ce qui réussit aujourd'hui. Il dit, en effet, beaucoup sous un très-mince volume ; il est sérieux sous une forme légère et plaisante; il est instructif sans pédanterie; il moralise sans ennuyer; il vante les bienfaits de la liberté sans conclure en faveur du despotisme ; enfin, il persifle outrageusement ce vieux fat de Jacques Bonhomme sans chercher le moins du monde à se faire pardonner

• Un volume, chez Charpentier.

ce tort par quelque grosse flatterie expiatoire. C'est le renversement de toutes les saines idées. Presque en toute chose, l'auteur semble avoir voulu prendre le contre-pied des habitudes et des opinions reçues, ce qui ne laisse pas que d'avoir une certaine saveur par ce temps de génuflexions devant le suffrage universel. Ce n'est pas tout; par une dernière mystification, lorsque le lecteur, étonné de tant d'audace et ébranlé dans ses convictions les plus chères par des raisonnements trèsspécieux, il faut en convenir, se retourne vers l'étiquette de l'ouvrage dans l'espoir d'abriter ses doutes naissants sous l'autorité d'un nom célèbre, il n'y trouve pour toute réponse à ses perplexités qu'un masque ironique, sous lequel l'auteur se dérobe en se moquant tout à fait de lui. N'est-ce pas un scandale vraiment inouï qu'on se permette d'avoir raison en riant dans notre ère d'hégélianisme, de criticisme et de néocésarisme? Et n'est-ce pas une véritable profanation qu'on ose aborder des questions élevées, des « questions graves, » avec l'arrière-pensée coupable de se soustraire à l'obligation d'assommer ses lecteurs? C'en est donc fait de toute conscience littéraire? En vérité, docteur Lefèvre, je vous le dis avec tristesse, il n'y a plus de docteurs ! Ou plutôt bannissons cette crainte, de tels exemples ne sauraient être contagieux aujourd'hui. Le rire est sans doute une puissance éminemment subversive, mais notre sérieux est à l'abri de toute surprise, et s'il venait à courir quelque danger, "le gouvernement y mettrait bon ordre. L'auteur de ce petit livre charmant, mais séditieux, a même bien fait après tout de taire son vrai nom et de se dérober aux représailles des adeptes du chauvinisme politique et

littéraire. Us se contenteront de le lapider en paroles, faute de pouvoir le faire enfermer, comme son héros, dans la maison de santé du docteur Olybrius. Il sera peut-être lu avec délices par les mécontents, les hérétiques, les esprits chagrins, dont le nombre s'accroît malheureusement tous les jours ; mais il sera banni du monde officiel, honni par le peuple officieux; la Revue des Deux Mondes, qui s'y connaît, lui reprochera de manquer de poids, et la grande critique lui rappellera, par son silence, le danger qu'il y a à se moquer de tant de préjugés absurdes, mais respectables.

Qui Feût dit, qu'il faudrait un jour une sorte de cou* rage pour oser dire la vérité en badinant dans la patrie de Voltaire? Mais pourquoi s'en étonner? n'est-ce pas toujours en exagérant les dehors du sérieux qu'on se console de n'en posséder que les apparences? — L'auteur a voulu tracer un tableau à la fois vivant et familier des bienfaits de la vie libre; il s'est donc bien gardé d'en faire une peinture imaginaire. Il n'a point songé à rebâtir Salente, ayant les États-Unis devant les yeux. On peut toujours récuser un tableau de fantaisie ; mais on ne récuse pas un tableau réel et animé à trente millions de personnages. Sans se laisser détourner de son dessein par la crise accidentelle que traversent aujourd'hui les États-Unis, il a évoqué leurs mœurs et leurs institutions avec une telle connaissance de ces détails intimes qui font la vie, avec une intelligence si pénétrante de leurs ressorts les plus cachés, qu'on eût certainement soupçonné quelque sorcellerie là-dessous, si, dès le début de la piquante fiction qui lui sert de cadre, le spirituel docteur n'avait déclaré, avec une loyauté qui lui fait honneur, que ses connais-

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sances sur ce point ne doivent être attribuées qu'à un simple phénomène de spiritisme, ce qui explique tout.

Ces mœurs et ces institutions ne sont le plus souvent jugées dans ce livre que par leur rapprochement avec ce qui existe chez nous. Le contraste est plus éloquent qu'un panégyrique. La société américaine est mise en regard avec la nôtre, et on laisse au lecteur le soin de tirer la conclusion. Ce genre de critique a été employé bien des fois dans notre littérature depuis les Lettres persanes, mais c'est, si je ne me trompe, pour la première fois que l'Amérique est choisie comme terme de comparaison, et l'auteur a fait preuve de discernement en adoptant pour ce parallèle les États-Unis de préférence à l'Angleterre. Nous sommes en effet, au point de vue social, sinon au point de vue politique, bien plus près des États-Unis que de l'Angleterre. La France est profondément démocratique, malgré les disparates qu'elle présente à sa surface, et il y aurait eu moins à faire pour la transformer en république à la façon américaine que pour l'ériger en monarchie à la façon anglaise, parce qu'il est plus facile de modifier des institutions que de modifier une société.

Au reste, les idées américaines n'ont guère été plus comprises jusqu'ici chez nous par les démocrates que les idées anglaises ne l'ont été par les partisans du régime constitutionnel : aux unes comme aux autres nous avons ajouté un petit appendice de notre façon qui en altère absolument l'essence, la centralisation. Mais loin de conclure de cette méprise à notre inaptitude innée pour la liberté, l'auteur de Parts en Amérique n'a cherché dans les institutions américaines que des formes générales et des garanties politiques qu'il

considère avec raison comme applicables dans tous les pays arrivés à un certain degré de civilisation et sous les régimes les plus divers. La liberté américaine ne peut être attribuée, en effet, ni, comme on Ta dit, à la richesse et à l'étendue du territoire, témoin les républiques espagnoles, qui, sous le même ciel et sous le nom de démocratie, n'adorent que l'absolutisme ; ni 5 une sorte de prédestination de race, comme l'affirment les avocats de l'omnipotence administrative, car, pendant tout le moyen âge, les prétendues races centralistes ont montré une vocation toute différente de celle dont les gratifie l'esprit de système. Ces nobles institutions, honneur de la nature humaine, sont les tilles de la volonté libre, et non le produit de causes aveugles et fatales. Elles sont réalisables pour tous les peuples, mais ceux qui les ont ambitionnées jusqu'ici ont trop oublié que la seule façon de les conquérir était de les mériter. Leurs détracteurs peuvent, s'ils y trouvent leur compte, triompher de nos misères présentes, mais il ne dépend pas d'eux de nous y condamner à perpétuité, et nous ne saurions accepter un pareil arrêt pour le plaisir de donner raison à leur sotte théorie.

On ne peut donc admettre comme sérieuses les objections qu'on s'est plu à élever contre la donnée première choisie par l'auteur. Quant à la forme dont il l'a revêtue, elle se défend d'elle-même contre ceux qui lui font un crime de n'avoir pas exposé ses idées sous la forme d'un traité in balordo*

L'auteur, quoique né dans le pays de la tragédie, n'a pas cru devoir ce sacrifice aux amis du genre didactitique, et le public, qui a enlevé en huit jours la pre-

mière édition de son livre, a montré assez clairement qu'il goûte tout à fait ses raisons. Notre docteur pourra donc se consoler, en compagnie du frivole Montesquieu et de tant d'autres petits esprits qu'on relit encore, malgré leur futilité, d'avoir contre lui tous les hommes graves qu'on ne lit pas. Au reste, ce n'était pas une tâche facile que d'écrire un roman humoristique sur un canevas composé des sujets que voici : la famille, l'école, la presse, la commune, la religion, l'administration, la justice. Le problème a été résolu. Ce programme d'économie politique se trouve être une fiction ingénieuse et attachante, un vrai roman plein d'originalité, de fantaisie et de sentiment, en même temps qu'une vive et mordante satire de notre vie sociale et politique. Grâce à ce mélange heureux, qui, sous une plume moins habile, n'eût produit que des dissonances, le lecteur le plus étranger à cet ordre de questions boit à longs traits, sans s'en douter, le poison des idées libérales; il s'étonne de penser, de s'émouvoir pour des principes, lorsqu'il croyait s'intéresser à une aventure; il s'aperçoit, à sa grande surprise, qu'il s'est instruit lorsqu'il ne cherchait qu'à se distraire. De leur côté, les esprits plus initiés aux études^poliliques, loin d'avoir à reconnaître que l'imagination a nui en quelque chose à la solidité des doctrines, trouveront dans ce livre des raisons nouvelles d'être de leur avis. Sur les points même que l'auteur n'a fait qu'effleurer, il a présenté, et le plus souvent sous la forme d'un plaidoyer en action, ce qui est la bonne manière, les raisons les plus décisives qu'on puisse invoquer à l'appui de son opinion. Il nous y montre la liberté, non plus à l'état d'abstraction, mais à l'état de réalité

vivante et palpable, se manifestant par l'action directe des individus sur chacun de ces intérêts précieux et délicats, qui, chez nous, ont été placés sous la main pesante de l'État : l'Église, la justice, la commune, l'éducation, etc. Cette sorte de présence réelle de la liberté, qui ne se révèle qu'à ses seuls adorateurs, nous ne l'avons jamais connue en France, même sous nos prétendus régimes libres, parce que, selon la vive expression de l'auteur de Paris en Amérique, nous avons toujours poursuivi cette chimère : « Mettre la liberté dans une charte, et l'arbitraire dans l'administration. »

La centralisation à la base et la liberté au sommet, tel est le plan uniforme de nos conceptions politiques, de quelque opinion qu'elles procèdent. C'est à ce contre-sens qu'on doit principalement attribuer la caducité précoce dont le régime constitutionnel a été atteint en France. De là ce dépérissement mystérieux, inexplicable, qui se dissimulait sous les apparences les plus brillantes, qui était signalé par les moins clairvoyants, et dont personne ne savait pourtant pénétrer ni l'origine ni la vraie nature. Aujourd'hui, à force d'y réfléchir, on en est presque arrivé à comprendre qu'avec des individus annihilés par une administration qui partout se substitue à leur activité sous prétexte de les dispenser de la pénible obligation de faire leurs propres affaires, les plus belles constitutions demeurent stériles. Le régime constitutionnel vit surtout du mouvement intérieur ; or, la centralisation ne se développe qu'aux dépens de ce mouvement. Plus ses attributions s'étendent, plus on voit augmenter l'inertie de la nation, et, par suite, l'immobilité du gouvernement, à

moins qu'il ne se jette dans les grandes entreprises militaires, remède Souvent pire que le mal.

Aussi les esprits qui ont réfléchi sur les dernières phases de notre histoire s' accordent-ils généralement à reconnaître que, pour fonder en France la liberté avec quelque chance de durée, il ne suffit pas de donner une tribune à quelques beaux diseurs, il faut intéresser directement au maintien des institutions la grande masse des citoyens. Ce résultat, on ne peut se flatter de l'avoir obtenu en leur reconnaissant une part de souveraineté infinitésimale et pour ainsi dire abstraite ; ce qu'il leur faut, c'est une participation active et personnelle à toutes les affaires qui les touchent et qui sont à leur portée. Il faut que la liberté devienne pour eux une jouissance de tous les jours, un intérêt défini qu'ils défendent comme leur propriété. En France, vous entendez dire à chaque instant : Que m'importe la liberté? Je ne fais ni des discours, ni des articles de journaux. Voilà tout ce que la liberté représente aux yeux d'un Français. Un Américain répondrait : La liberté m'importe infiniment! Elle me sert à nommer mon maire, à élire mon ministre, à fonder des écoles et des hospices, à bâtir des temples, à discuter et à contrôler les dépenses de la cité, à organiser des associations, même à rendre la justice! Tout cela, pour lui, fait partie de la liberté au même titre que les intérêts généraux de la nation. Chez nous, c'est l'État qui se charge généreusement de toute la besogne. Aux États-Unis, ce ne sont pas seulement quelques orateurs et quelques écrivains qui s'intéressent à la liberté, ce sont des millions d'hommes* dont elle est en quelque sorte le pain quotidien. Ce qui

fait qu'il y a si peu de gens chez nous pour s'intéresser à la chose publique, c'est qu'il n'y a pas, à proprement parler, de chose publique. Les biens que ce mot désigne, l'administration est habituée à les considérer comme sa propriété. Le Code civil dit cependant, au chapitre de la tutelle, que tous les biens du mineur lui seront rendus à l'époque de sa majorité.

Voilà un roman qui m'a entraîné bien loin et vers des régions où les romans ne conduisaient guère en général. Je n'ai pourtant pas encore dit tout ce que j'en pense. Si ce petit livre obtenait auprès de la génération actuelle tout le succès qu'il mérite, j'en serais étonné, mais ce serait un signe que de grands changements se préparent dans l'esprit de notre nation et que nous n'avons plus le droit de désespérer de notre temps.

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