M. PROUDHON ET L'ABSTENTION
L'abstention a été de tout temps ïultima ratio des partis vaincus et découragés; elle n'est autre chose en somme que le sentiment très-naturel qui pousse l'homme à ne rien tenter lorsque l'inutilité de -ses efforts lui est démontrée. Mais l'abstention a eu de notre temps un caractère tout particulier, qui frappera à coup sûr les yeux de l'histoire, et Ton risque fort de ne pas comprendre la fortune qu'elle a obtenue, lorsque les systèmes et les passions qui ont dominé notre époque seront tombés dans l'oubli. L'abstention n'a pas été chez nous comme chez nos devanciers le résultat d'une impuissance démontrée, l'immobilité instinctive de la peur et d'une défaite sans remède; elle a été érigée en calcul et presque en honneur par des partis encore pleins de vie et de vigueur, puissants par le nombre et par les ressources. Elle a été enseignée et préconisée comme un dogme. Nous avons eu nonseulement une politique, mais une philosophiede l'abstention, et je touche ici au côté vraiment caractéristique de ce singulier nihilisme. Cette conception des effets merveilleux de l'abstention se lie en effet étroitement aux doctrines qui ont tout envahi dans ces derniers temps, et particulièrement le domaine de la philosophie de l'histoire; je veux parler de cette théorie fataliste du progrès selon laquelle tout se fait dans
l'humanité en vertu de je ne sais quelle action latente dont la marche est infaillible, et qui, ne pouvant être modifiée par les efforts individuels, dispense naturellement les individus de tout effort. L'abstention s'est produite en France à l'époque où ces idées y exerçaient le plus d'empire, ayant été vulgarisées à la fois par le panthéisme allemand, par nos écoles socialistes, par nos historiens les plus populaires et même par nos métaphysiciens éclectiques. Le terrain, on le voit, était admirablement préparé pour ce quiétisme politique, et on ne peut s'étonner de la faveur avec laquelle il a été accueilli. Ce qui n'aurait paru, en tout autre temps, qu'une désertion honteuse, vu l'état des forces qui nous restaient, fut considéré comme le signe d'une intelligence impartiale, compréhensive, tolérante pour le présent parce qu'elle était sûre de l'avenir.
Quelques-uns allaient même jusqu'à voir dans l'abstention un calcul politique plein d'habileté, un véritable piège combiné parle plus profond machiavélisme. On avait inventé une nouvelle façon de combattre ses adversaires politiques, plus lente, mais plus sûre que les méthodes employées jusque-là. Il ne s'agissait que de les isoler, « de faire le vide » autour d'eux, de les mettre sous une sorte de cloche pneumatique. Avec du temps et de la patience on les tuerait par une simple raréfaction de l'air nécessaire à leur existence. Ce procédé, qui ne demandait que de la résignation, fut adopté d'enthousiasme par une génération découragée, fatiguée avant d'avoir agi et nourrie d'abstractions sans grandeur. Il a produit tous les effets que pouvaient prévoir dès lors ceux qui savent que rien ne se fait en ce monde que par des efforts obstinés et per-
sévérants.* L'abstention a laissé le champ libre aux hommes et aux idées que notre devoir était de combattre ; elle leur a livré sans résistance toutes les positions que nous aurions pu défendre au moyen des luttes légales. On s'aperçoit aujourd'hui qu'au lieu d'avoir à recueillir les fruits de ce prétendu travail latent, qui' devait s'accomplir en quelque sorte à notre insu, et dont le moindre tort serait d'assimiler l'humanité au règne végétal, il nous reste tout à faire si nous ne voulons pas déshonorer notre cause par un abandon pire désormais que la défaite.
Depuis quelque temps, grâce aux progrès de la raison publique, la cause de l'abstention nous paraissait fort compromise. Aujourd'hui on peut la considérer comme perdue, puisque M. Proudhon se met à la défendre. Pas plus que celle du pouvoir temporel, elle ne se remettra des atteintes qu'elle aura reçues d'un tel patronage. Nous éprouvons quelque embarras à nous occuper de nouveau de M. Proudhon. Cet ennemi personnel de Dieu est devenu fort susceptible depuis qu'il est passé à l'état de Père de l'Église. Pour avoir osé rire il y a quelques mois de son galimatias en faveur des droits du pape, n'avons-nous pas été dénoncé par lui comme un homme de sang, occupé à « dresser des listes de proscription » et décidé à demander sa tête à la première occasion? Cette conséquence nous paraît un peu forcée. La tête de M. Proudhon ! et qu'en ferions-nous, dieux immortels I N'est-ce pas le cas de retourner le mot de l'abbé Maury, et de dire : Y verrions-nous plus clair? Il n'est permis qu'à M. Proudhon de parler de sa tête avec une pareille fatuité. Si du moins les idées qui la traversent y laissaient leur
image comme sur les parois de la célèbre caverne imaginée par Platon, la criminelle fantaisie qu'il nous prête s'expliquerait par le désir de dévoiler cet étrange capharnaûm de contradictions, de chimères, de raisonnements incongrus, de visions tantôt obscures, tantôt extravagantes, et de la montrer au public comme on montre la lanterne magique aux enfants. Mais, la tête de M. Proudhon n'étant pas douée de cette précieuse faculté, un pareil détournement pratiqué sur sa personne ne serait pour nous qu'un embarras et une très-médiocre spéculation; Notre ambition ne va pas si loin, il nous suffirait qu'il en fit un meilleur usage.
M. Proudhon vise fort à l'originalité; il prend une peine infinie pour ne pas ressembler h ses confrères en utopie. Mais, en dépit de ses efforts, il n'échappe pas au sort commun, et il a plus qu'aucun d'eux le signe distinctif de ces esprits absolus et stériles. Ce signe est la manie des spécifiques. Chacun de ces docteurs a découvert un remède merveilleux, infaillible, guérissant tous les maux, applicable à tous les cas et dont il possède seul le gecret. Manie qu'on traiterait de charlatanisme, vu l'outrecuidance qui l'accompagne, si 'elle ne dénotait avant tout la pauvreté d'intelligences incapables d'avoir plus d'une idée à la fois. La supériorité de M. Proudhon consiste en ce qu'il a changé plus souvent de recette. H fut un temps où M. Prou- , dhon attribuait tous les malheurs de l'humanité à l'emploi qu'elle avait fait du syllogisme. Le syllogisme était presque aussi coupable, à ses yeux, que l'infâme capital. Il découvrit une forme de raisonnement appelée série, qui devait exterminer le syllogisme,
conduire les hommes à la certitude absolue, et renouveler en peu de temps la face du monde. Un an ou deux après il déclara dans ses Confessions que la série, cette fille de son imagination, avait été enfantée dans une heure de délire, et il mit en circulation son axiome, « la propriété, c'est le vol, » formule à laquelle il attribuait plus de vertu encore. Il prit pour devise ce mot de Jéhova : Je détruirai et j'édifierai. La banque d'échange parut ensuite et pendant quelques jours lutta de popularité avec le camphre, autre panacée universelle à la fois médicale et politique : l'anarchie l'avait précédée et n'avait pas rendu de moins grands services au genre humain. Mon intention n'est pas d'examiner ni même d'énumérer toutes ces belles conceptions, mais seulement de rappeler de quel ton d'oracle leur auteur les a prônées. 11 n'en a pas annoncé une seule sans demander en même temps que son siècle lui érigeât des statues. C'est avec la même assurance qu'il exposait, il y a trois* mois, sa théorie de la fédération, idéal et salut de l'humanité future, mais par malheur fatras presque illisible dans lequel sont noyées une ou deux idées raisonnables empruntées aux publicistes qui ont écrit sur la décentralisation. Aujourd'hui c'est l'abstention qui est le spécifique du citoyen Proudhon. Personne avant lui, il le dit bien haut, n'a soupçonné' le parti qu'on en pouvait tirer ; il en est le Christophe Colomb. L'abstention arrange tout, prévient tout, pacifie tout. Elle nous rend nos libertés, elle désarme le pouvoir, elle assure à jamais le triomphe de la vraie démocratie, elle est en un mot aussi infaillible que les antinomies, la série, la banque d'échange et la fédération réunies. Il va
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dans un moment de distraction jusqu'à la nommer « le plus saint des devoirs, » ce qui s'était dit jusqu'ici de tout autre chose que l'abstention, et ce qui donne bien la mesure du degré d'énergie qu'on peut attendre de la génération actuelle. Il croit même, pouvoir comparer l'électeur qui restera chez lui le jour du vote, à Boissy d'Anglas refusant sous le couteau sa signature à la populacede prairial. « Qu'est-ce qui a fait la gloire de Boissy d'Anglas dans la fameuse séance du 2 prairial, sinon la plus héroïque des abstentions? »
Mais contre qui doit se déployer tout cet héroïsme? M. Proudhon a grand soin de déclarer que ce n'est pas contre le gouvernement actuel : « Si l'abstention, dit-il, était une machination contre le pouvoir, je serais le premier à la déconseiller. » Mais, s'il en est ainsi, contre qui est-elle donc une machination?
Ce qui pourrait bien éclairer cette question, c'est la liberté vraiment extraordinaire qui est laissée k> M. Proudhon, sur des sujets que la presse n'aborde pas impunément aujourd'hui. N'est-ce pas une particularité remarquable que M. Prévost-Paradol, qui est d'avis qu'on prête serment au pouvoir actuel, ait été censuré pour avoir développé et motivé son opinion, tandis que M. Proudhon, qui pense que le serment serait un acte de félonie de la part des libéraux, ne reçoit que des éloges et des encouragements de la presse officieuse, malgré les gros mots dont sa brochure est émaillée à l'adresse du gouvernement? Mais pourquoi s'en étonner? Ce ne sont pas des remerciments que méritent de tels services, mais des- récompenses. Il y a d'autant plus de courage de la part de M. Proudhon à s'exposer aux soupçons, qu'il lui est plus difficile
d'y échapper. Comment ne serait-il pas suspect, en effet, en émettant aujourd'hui sur cette question de l'abstention et du serment, des idées aussi diamétrament opposées à celles qu'il exprimait peu après le coup d'État du 2 décembre?
« Le serment, écrivait alors M. Proudhon, n'est, pour un républicain qu'une simple reconnaissance de la souveraineté du peuple en la personne du chef de l'État; il n'est qu'un contrat synallagmatique qui oblige également et réciproquement les parties. Le royaliste jure sur l'Évangile, le républicain sur la Révolution; ce qui est fort différent. J'estime donc que les républicains, après avoir, sous le régime du 2 décembre, participé aux élections, doivent participer aux travaux du Corps législatif et conditionner leur serment par leur opposition. » Il écrivait cela le lendemain de la défaite des opinions libérales, et alors qu'on pouvait croire qu'elle n'était que momentanée. Mais depuis ce temps les choses sont apparemment bien changées; car aujourd'hui, « le serment est de sa nature inviolable, il est absolu, ne comporte ni distinction ni cas résolutoire. C'est un pacte de dévouement, ou, pour mieux dire, une consécration volontaire d'une personne à une autre. »
Que s'est-il donc passé dans l'esprit du citoyen Proudhon? La seule explication qui nous semble plausible, c'est qu'il a été touché delà grâce. Une révolution analogue s'est opérée* dans ses idées au sujet de l'abstention. En 1852-, les politiques découragés qui avaient cru devoir prendre une attitude expectante étaient dénoncés par lui comme des endormeurs et presque comme des traîtres; aujourd'hui tout est perdu si nous
n'adoptons la ferme résolution de ne rien faire. Nous n'avons qu'une seule chance de salut, c'est de nous hâter de former des « comités d'abstention ! » M. Proudhon ne refuse pas de reconnaître que le Corps législatif est le seul endroit où il soit désormais permis à l'opinion de se faire entendre; » mais, dit-il, s'il en est ainsi, c'est précisément le cas, non pas de nommer des députés, des mandataires sans mandat, puisque la teneur de ce mandat n'aurait pu être discutée, définie, mais de garder le silence. » Voilà la logique de M. Proudhon ; nous préférerions un peu de sens commun. D dit ailleurs : « La démocratie est aujourd'hui sortie de l'état de torpeur où l'avait jetée le 2 décembre. Elle s'est montrée aux élections de 1857 ; elle vit enfin, et nous devons l'en féliciter. Une louable ardeur anime le corps électoral, des comités se sont formés, une foule de jeunes orateurs brûlent de mettre leur talent au service de la plus juste des causes, etc. » Qu'en concluez-vous, lecteur? Que le moment est enfin venu d'agir? Que vous savez mal la dialectique! Le moment est venu de se croiser les bras. Chimxra in vacuo bombycinans! Nous ne lisons jamais un écrit de M. Proudhon sans nous rappeler cette facétie de Rabelais. Il nous semble toujours, en l'écoutant, entendre « la chimère bourdonnant dans le vide. » C'est là le rôle que la nature lui a assigné; il a tort de vouloir s'en départir. Son essor, qui, quoique pesant, a de l'imprévu, ne gagne pas à s'égarer hors des régions de la spéculation pure. La politique ne lui j>orte pas bonheur. Elle lui inspire des calculs fâcheux. Nous ne savons si M. Proudhon est fier des encouragements dont il est l'objet ; mais ils nous paraissent difficiles à expliquer à son
avantage. Nous voyons qu'on supporte ses brutalités de langage avec beaucoup de philosophie; on n'en tolère autant d'ordinaire que de la part des sages, — ou de la part des fous. Nous souhaitons pour M. Proudhon que ce soit sa sagesse qui en impose, et qu'on ne lui témoigne en cette occasion que des égards désintéressés. On se repent d'avoir si longtemps méconnu un homme aussi utile. M. Proudhon est un bourru, mais c'est un bourru bienfaisant. Quoi qu'il en soit, il est temps qu'il sépare nettement sa cause de celle de cette liberté qu'il prétend servir. Parlez, homme courageux que n'effrayent pas les discussions interdites; parlez, homme terrible à vos amis, précieux à vos adversaires ; nous savons désormais à quel prix celle immunité vous est acquise 1
DO