Balzac, sa vie. son œuvre
— Est-il oui ou non convenu entre nous que mes feuilletons me seront toujours pavés par votre caisse au moins aussi cher que le sont ceux de vos romanciers les plus favorisés ?
— Certainement 1 Et n'est-ce pas ce qui a lieu ?
— Non vraiment ! Vous me pavez beaucoup moins cher que tous vos autres feuilletonnistes, notamment qu'Alexandre Dumas... Et je vais vous le démontrer.
— Voyons ? dit Dutacq.
— Tous, reprit Balzac, mettent dans leurs romans beaucoup de dialogues, très spirituels j'en conviens, mais souvent monosyllabiques, et coupent leurs récits par de fréquents alinéas, ce qui donne, j'en tombe d'accord, de la légèreté au style, tandis que moi, qui ne sais pas faire d'alinéas et couper en sept ou huit périodes la description d'un même objet, le portrait d'un même personnage, moi qui ne fais parler mes héros et même mes comparses que pour leur faire dire quelque chose, je vous livre des colonnes très compactes de ma prose. Il me semble qu'ayant l'air d'être payé le même prix je suis, par le fait, payé moitié moins, puisqu'une colonne de moi contient à peu près le double des lettres et, par conséquent, du travail contenu dans une colonne de Dumas. Vous n'avez qu'à compter... Eh bien ! Est-ce juste, cela? Vous savez si je suis équitable et coulant en matière d'intérêt ; je ne fais aucune difficulté de payer ma part des corrections et des surcharges typographiques que nécessite mon insup-
portable copie. Aussi j'espère que vous allez bien vite me trouver un moyen de réparer cette petite iniquité qui me blesse bien plus dans mon amourpropre que dans mon intérêt pécuniaire, dont je suis toujours prêt à faire bon marché, malgré mes gros ennuis du moment...
Dutacq, qui était un homme assez juste aussi et qui, d'ailleurs, connaissait déjà assez bien son Balzac, ne le laissa pas achever et lui proposa immédiatement de le payer non pas à la colonne ni à la ligne, mais à la lettre.
C'est par une analyse de les Rayons et les Ombres que Balzac termine sa première Lettre sur la littérature, le théâtre et les arts. II ne ménage pas les éloges, cette fois. Victor Hugo est, à ses yeux, le plus grand poète du xix° siècle. « Si j'avais le pouvoir, déclare Balzac, je lui offrirais et des honneurs et des richesses, le conviant à faire un poème épique. Mais il faut un Auguste à Virgile, Léon X et Jules II à Raphaël, Alexandre à Aristote, Louis XIV à Molière, François ï'"" à Rabelais. » Malgré son enthousiasme, Balzac se plaint de quelques fautes. Il trouve, par exemple, que Ton peut expliquer de trois manières différentes, ce vers :
Pourquoi du brouillard d'or qui monte des hameaux?
Victor Hugo écrit :
... lézard Courant au clair de lune au fond du grand puisard.
Les lézards vivent dans les endroits secs et au soleil, constate Balzac, et quand Victor Hugo trouvera des lézards dans des endroits humides, il fera une découverte digne d'être transmise au Muséum. Balzac n'aime pas non plus :
Là, je rêve et rôdant dans le champ léthargique.
Du reste, s'il signale ces erreurs, c'est que jamais Victor Hugo « n'est arrivé à tant de suavité, de délicatesse, de fini, de grandeur, de simplicité que dans plusieurs morceaux de ce recueil oi^i, sans vouloir prendre Racine pour modèle, il l'a de beaucoup surpassé ». Le poète est notre premier lyrique ; les suffrages unanimes de l'Académie lui sont dus. Maniant à son gré la rime et la langue, il est capable de composer une chanson mieux que Béranger et de refaire Britannicus. Les résumés d'une grandeur olympienne abondent dans sa conversation ; il est l'un des hommes les plus spirituels de notre époque. Balzac dit enfin :
M. Hugo, non moins que M. de Lamartine, vengera quelque jour les injures éternelles jetées par
les bourgeois à la littérature. S'il aborde la politique, sachez d'avance qu'il y portera des dons extraordinaires. Son aptitude est universelle, sa finesse égale son génie ; mais, contrairement à nos hommes d'Etat actuels, il est fin avec noblesse et dignité.- Quant à son élocution, elle est merveilleuse : ce sera le rapporteur le plus entendu qu'on puisse souhaiter, l'esprit le plus clairvoyant. Vous ignorez peut-être que ses deux anciens libraires sont éligibles et qu'il ne l'était pas hier ; il l'est, dit-on, aujourd'hui. Dans quel misérable temps nous vivons! L'auteur du Contrat social ne serait pas député, peut-être le traduirait -on en police correctionnelle.
Il est curieux de voir Balzac plaider la cause de Victor Hugo homme politique. Tous deux avaient les mêmes ambitions. A vingt ans le premier rêvait d'être député; à dix-huit ans le second aspirait à être pair de France.
La plus sincère amitié ne cessa d'unir Victor Hugo et Balzac. Ils s'admiraient mutuellement,et l'auteur de la Comédie humaine ne manquait jamais une occasion d'affirmer ses sentiments. Le 27 mai 1836, il écrivait à Delphine de Girardin :
Vous êtes une fée qui vous amusez à broder d'admirables fleurs sur la serge. Vous avez une immense
portée dans le détail, dont vous n'usez pas pour l'ensemble. Vous êtes au moins aussi forte en prose qu'en poésie, ce qui, dans notre époque, n'a été donné qu'à Victor Hugo. Profitez de vos avantages. Faites un grand, un beau livre.
Comparer Delphine de Girardin à Victor Hugo, n'était-ce pas un peu trop de galanterie ?
Rappellerai-je que Balzac se retira devant la candidature à l'Académie, de Victor Hugo, en 1839 ? Il s'agissait de remplacer Michaud, l'historien des Croisades et le directeur de la Quotidienne. Son sacrifice n'eut, d'ailleurs, aucune utilité *. Peut-être l'auteur des Feuilles d'automne ne se montra-t-il pas très reconnaissant lorsque Balzac essaya à son tour de poser sa candidature en 1841. n voulait prendre la place de M. de Bonald, estimant être son disciple et bâtir la Comédie humaine sur les principes de la Législation primitive et de la Théorie -du pouvoir. Hugo ne favorisa point cette tentative. Léon Gozlan * nous rapporte une entrevue qui eut lieu aux Jardies :
Nous nous levâmes pour aller prendre le café sur la terrasse et respirer l'air lumineux et doux d'une
1 ,' Hu^o fut élu le 7 janvier 1841.