Honoré de Balzac
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tre : « la Liberté, l'Election, Tlndividu », son choix est fait. Il tient hautement pour la première. Dans le parlementarisme, dans le gouvernement par les Chambres, il se refuse à voir autre chose qu^une « ignoble et lâche forme de gouvernement, sans résolution, sans courage, avare, mesquine, illettrée ». Après cela il ne cache pas que, s'il est monarchiste, il l'est à la façon de Bonald et de Joseph de Maistre, non à la mode de Chateaubriand. A la monarchie selon la Charte il préfère hautement l'absolutisme, parce que «l'absolutisme est un système complet de répression des intérêts divergents de la société, comme le catholicisme est un système complet d'opposition aux tendances dépravées de l'homme ».
Je rapproche des Lettres russes un article Sur tes ouvriers, ne comptant pasy revenir non plus.
Balzac y étudie longuement la question sociale. Elle renferme des périls que l'on conjurera en créant des institutions chrétiennes et une hiérarchie puissante, non autrement. Or, ce ne sont pas les Chambres qui peuvent créer ces institutions. Les Chambres iront de plus en plus dans le sens des destructeurs ; elles achèveront de « briser toutes les institutions qui tendaient à constituer la France, à lui donner une politique et des corps agissants». La société devrait être « une société
religieuse, régulière, assise sur un droit incontestable » et le gouvernement est athée, Tinstruction entre les mains des laïques, les intérêts privés déchaînés. L'incrédulité, le manque de hiérarchie ruineront la France.
Quant aux ouvriers, il importe de ne pas les laisser se réunir en syndicats et reconnaître leurs forces réelles. On doit se rappeler qu'ils sont « les sous-officiers tout formés de l'armée des prolétaires » et « Tavant-garde des barbares ».
Ce qu'il y a de plus curieux dans les articles politiques de Balzac, c'est la divination dont il fait preuve. Il écrivait : « Je ne crois pas que, dans dix ans, la forme actuelle du gouvernement subsiste... Août 1830 a oublié la part de la jeunesse et de l'intelligence. La jeunesse comprimée éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur. » Ainsi il prédisait, d'une façon certaine, la chute de la monarchie de juillet et la révolution de 184S.
La deuxième livraison de la Revue parisienne comprend: Les fantaisies de Claudine (P La Bohème de Paris; II" Le ménage de Claudine), une Sexline par le comte F. de Grammont, les Lettres sur la littérature, le théâtre et les
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arts, une Chronique de la Presse et les Lettres russes.
Les fantaisies de dandine n'offrent pas le même intérêt que Z. Marcas au point de vue des idées de Balzac. Toutefois, cette nouvelle est l'une des plus curieuses du fécond romancier. Je la résume: Claudine, petite bourgeoise mariée, aime La Palferine, un noble qui garde, quoique déchu, toutes les prétentions et toute sa vanité. Elle aime cet être passionnément, servilement, et il peut exiger d'elle les pires sacrifices, ce dont il ne se fait pas faute. Un homme de qualité doit avoir une maîtresse attentive à ses désirs, soucieuse de ses volontés, et qui l'honore par sa distinction, par ses toilettes, par ses bijoux. Claudine obéissante se conforme aux moindres souhaits de son amant; elle corrige les fautes de son éducation première et achète des robes. C'est une maîtresse accomplie. La Pal- ■ ferine sera-t-il satisfait? Point encore. Un personnage tel que lui ne saurait se contenter d'une '. femme qui n'a pas un équipage et qui n'est pas célèbre. Toujours docile, Claudine décide d'acquérir la célébrité et l'équipage. Elle quitte son mari, devient danseuse et, au bout de deux ans, épouse de Bruel, auteur dramatique ignoré, dont i il s'agit de faire un homme fameux afin que sa gloire rejaillisse sur elle. Elle s'acquitte fort bien i
de celte tâche. L'auteur dramatique est nommé pair de France et académicien. Claudine a donc réalisé les conditions que lui a indiquées La Palferine pour être aimée... et, cependant, elle ne l'est pas et ne le sera jamais de son cruel éducateur.
Claudine est un type étonnant d'amoureuse passive, obstinée et souffrante. Rien ne la rebute, rien ne la déconcerte, rien ne lui répugne, et elle atteint, dans son abnégation, dans son ridicule dévouement à ce bellâtre,'une sorte de grandeur pathétique. Elle se prostitue à son amant comme on se sacrifie à une cause généreuse, et sa passion ne manque pas de noblesse. On a souvent dessiné ce caractère et raconté ce drame. Jamais on ne l'a fait avec une telle maîtrise.
La personnalité de La Palferine est encore plus intéressante. A l'époque où Balzac écrivait sa nouvelle, des poètes, des romanciers et des artistes nombreuxfréquentaient les cafés du boulevard et constituaient une bohème aristocratique qui précéda de quelques années, dans le mondeparisicn,la bohème littéraire dont Murger raconta l'histoire. Soigneux de leur mise, désireux d'être remarqués pour leurs folies, avides d'applaudissements, ils allaient de Tortoni au Café de Paris, ne manquaient pas de faire un
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tour à l'Opéra et envahissaient la Maison d'Or ou le Café Anglais, quand venait l'heure du souper. Tous se connaissaient. On se racontait les nouvelles du jour et les potins des coulisses de théâtre ; on égratignait son voisin avec infiniment d'esprit ; on éblouissait les badauds par de furieuses prodigalités. Faire assaut de belles manières, éclipser la cravate ou le gilet de son rival, conquérirle cœur des belles dames étaient lesgrandes occupations. L'aimablepléiadeamusa la foule et s'amusa elle-même jusqu'en 1848, époque oij le boulevard cessa d'appartenir aux dandys dont Buckingham et Brummell étaient les dieux.
Ce beau monde devait agacer prodigieusement le solitaire et laborieux Balzac. Il voulut le peindre, je suppose, et incarner dans son héros le type de ces élégants.
Le portrait n'est pas sympathique et La Palferine est jugé sévèrement. Sans cœur est sans dignité, grotesque à force de suffisance, uniquement désireux de recueillir l'approbation de son entourage que fascine sa tenue impeccable, d'une morgue imbécile, il apparaît comme la caricature'haineuse de ce que pouvaient être alors les habitués du Café de Paris et autres lieux. Toutefois, La Palferine est un homme spirituel. Balzac, qui nous le montrera tout à l'heure
odieux et risible, ne lui refuse pas une certaine aptitude aux réparties' brillantes. S'il est capable de recevoir de l'argent de sa maîtresse et incapable de remplir toute fonction sociale, La Palferine se rachète par une ironie qui assure sa réputation. Un jour, il se promenait avec un de ses amis qui jeta le bout de son cigare au nez d'un passant, lequel se fâcha. « Vous avez essuyé les feux de votre adversaire, dit le jeune comte, les témoins déclarent que l'honneur est satisfait. » La Palferine ayant engrossé une jeune fille, la mère de celle-ci se présenta chez lui et lui demanda ce qu'il comptait faire. « Mais, madame, répondit-il, je ne suis ni chirurgien, ni sage-femme, » Une autre fois, dans les mêmes circonstances, il répliqua : « Oh ! madame, quand cet enfant aura sept ans, âge auquel les enfants passent des mains des femmes entre celles des hommes..., si l'enfant est bien de moi, s'il me ressemble d'une manière frappante, s'il promet, si je reconnais en lui mon genre d'esprit et surtout l'air Rusticoli, oh ! alors, par ma foi de gentilhomme, je lui donnerai un bâton de sucre d'orge. » Un jour, n'ayant rien à donner à un ramoneur, il prend des raisins à la porte d'une épicerie et les offre au petit Savoyard. L'épicier rit d'abord ; ensuite il tend la main. « Oh 1 fi ! monsieur, dit La Palferine, votre
main gauche doit ignorer ce que vient de donner ma droite. »
Balzac eut évidemment un modèle. Peut-être aussi en eut-il plusieurs. Cest ce que nous n'avons pu établir.
A propos de la Sexline du comte de Grammont, je me contenterai de citer un Xola de Balzac qui n'a pas été reproduit dans ses œuvres complètes :
Il n^existe pas de sextine dans toute la poésie française en y comprenant les œuvres des trouvères, celles du moyen âge et celles des poètes modernes.
L'immense difficulté de cette pièce n'a jamais été vaincue que par Pétrarque. Le poète a fait quelques sextines qui sont des chefs-d'œuvre de grâce et de facilité. Dans ce petit poème, la pensée doit se montrer aussi libre que si elle ne portait pas un joug pesant et gênant; en un mot la fantaisie du poète doit danser comme Taglioni, tout en ayant des fers aux pieds.
Voici ces lois qu'il est encore difficile d'expliquer avec l'exemple sous les yeux. L'auteur doit faire six strophes de six vers (d'où le nom de sextine), terminés à la rime par les mêmes mots, de façon à ce que celui qui finit le dernier vers de la première strophe finisse le premier vers de la suivante, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait épuisé les six
rimes de la première strophe. Mais ceci n'est rien encore :1e poète n'est pas libre de placer dans chaque strophe les rimes à sa fantaisie.
Ainsi, dans la seconde strophe, après avoir fait du dernier mot de la précédente la rime du premier vers, le second vers doit être terminé par le dernier mot du premier vers de la première strophe, le troisième par le mot du cinquième vers (toujours de la première strophe), le cinquième et le sixième parles mots du quatrième et du troisième.
La troisième strophe est ordonnée de la même manière, par rapport à la seconde et ainsi de suite jusqu'à la sixième.
Lasextine a pour conclusion un tercet également rimé avec trois des six mots, mais au choix du poète.
Cet arrangement permet de rythmer les strophes symétriquement ; mais c'est la géométrie la plus exacte, divisant de ses lignes inflexibles le changeant domaine de la fantaisie et le soumettant à l'une de ses figures.
Ce qui était possible avec la langue italienne a paru jusqu'ici tout à fait impossible avec la langue française; aussi cette victoire eût-elle été pour nous un motif suffisant de donner ce morceau, quand même il ne serait pas charmant, toute règle mise à part.
La lettre sur la littérature, le théâtre cl les arts contient la critique de Balzac sur le Port- Royal de Sainte-Beuve.
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La querelle est célèbre. On sait l'ardeur que mit le grand écrivain à bafouer Sainte-Beuve. Il ne lui épargna aucune dureté. L'auteur des Lundis est ennuyeux et Balzac a coupé Port- Boijal « sans savoir, dit-il, que, littéralement, l'ennui se coupait au couteau ». S'il est vrai qu'il y a des familles chez les esprits comme dans la zoologie, l'esprit de Sainte-Beuve doit être comparé aux mollusques « qui n'ont ni sang, ni cœur, ni vie violente, oi^i la pensée, s'il y en a, se cache dans u)ie enveloppe blanchâtre et fadasse ». Sainte-Beuve a été nommé conser- V ateur àla Bibliothèque ^Mazarine. Parisiens, prenez à droite : la Bibliothèque Mazarine est à gauche I Vous pourriez bâiller en allant de ce côté. Que de gentillesses ! Et ce n'est pas fini. L'historien de Port-Royal est dénué d'idées générales. Au lieu de juger de haut la fameuse querelle ou den rapporter fidèlement les phases successives, il n'en a vu que les petits côtés et ceux-là seulement :
L'auteur a passé son temps à regarder Port-Royal avec le microscope de Raspail, il y a découvert dans les cœurs des mouvements, des intentions qui, selon lui, exhaussent des actions indifférentes, les vétilles de la dévotion, à la hauteur des plus grands efforts de la politiqueou de la poésie,
et il part de là pour nous entretenir de bagatelles que de plus sévères qualifieraient autrement.
Et les images de Sainte-Beuve !
Il lâche ses zéphirs mûrissants, ses coteaux modérés, >es pentes bienveillantes, ses fougueusement austères, ses tropes faux où la pensée est à l'état de germe, et qui le constituent Tinventeur du têtard littéraire : quel autre nom donner à ces embryons d'images flottant sur une mare de mots ?
Et le style de Sainle-Beuve !
Sa phrase molle et lâche, impuissante et couarde, côtoie les sujets, se glisse le long des idées.
Ou bien :
Si l'on ôtait à M. Sainte-Beuve ses rapprochements impertinents et incongrus, si on le privait de son mode de détourner les mots de leur sens... il n'existerait pas littérairement.
Balzac conclut gaieQient :
A la fin de son livre, M. Sainte-Beuve a cru devoir signaler à l'Europe littéraire la complaisance de trois de ses amis qui l'ont aidé à corriger ses épreuves et à faire cette grande histoire : MM. Labitte, Chabaille et Louandre. J'ai pris des renseignements et puis vous assurer que ces trois messieurs ont parfaitement supporté cette terrible épreuve. L'ouvrage n'est pas né viable, mais le père et les accoucheurs se portent bien.
La riposte de Sainte-Beuve fut d'une extrême violence. Elle n'est pas, à beaucoup près, aussi spirituelle que la critique, et, faute de pouvoir se défendre, l'auteur de Port-Royal insulte. Il appelle Balzac fou, halluciné, sot, charlatan salope et crapule * ; il s'emporte ; il rage ; il tuerait volontiers son adversaire. Balzac s'était contenté de sourire ; Sainte-Beuve rugit. Balzac avaitégratigné ; Sainte-Beuve mord à pleines dents. II ne pardonna jamais, et, plus tard, renvoyant le lecteur des Lundis à l'article de la Bévue parisienne, il écrivait: « Si je l'ai oublié, qu'on sache bien que je ne crains pas que d'autres s'en souviennent. De pareils jugements ne jugent dans l'avenir que ceux qui les ont portés. »