‹ Etudes et recherches. --Chapitre 18 sur 66 · Chroniques parisiennes · texte numérisé non relu

Chroniques parisiennes

l'Italie; homme par le cerveau ', poète par les rêves; à toi qui as encore la beauté). On nous assure que c'est plutôt à une dame russe, AI""" de S... of, célèbre par sa beauté et par l'étrangeté et les fantaisies d'une grande existence. Comment autorise-t-on de pareils hommages ?

Ce roman de Balzac était annoncé, il y a quelques jours, dans les Débats par une lettre de 1 "auteur, la plus amphigourique, la plus affectée et la plus ridicule qui se puisse lire, tout cela afin de mettre en goût le public. Ceux qui insèrent de telles fadaises s'en moquent sans doute, mais ils croient qu'il faut servir au public ce qu'il demande. On est comme au café ou au restaurant, et tout caprice du consommateur est tenu pour loi.

On ne saurait mettre plus d'habileté dans ses méchancetés, mais Sainte-Beuve pratique mieux encore l'art des insinuations dans les lignes suivantes :

Des poussées de jeunes gens qui n'ont qu'une ambition ardente et nulle vocation spéciale se jettent dans les lettres comme dans une carrière où l'on se ramasse pêle-mêle avec la gloire : ils confondent d'abord l'âpre soif du lucre et du plaisir avec l'étincelle sacrée et l'on sait ce que devient celle-ci. De là tant de scandales.

Ce qui est la passion plus ou moins cachée de beaucoup se retrouve, représenté assez au naïf et

SOUS forme de manie, dans les écrits d'un homme de lettres célèbre de ce temps. Nous parlions tout à l'heure de l'ancien Balzac ; mais qu'on lise le Balzac d'aujourd'hui, le fécond auteur de tant de romans bien commencés et mal finis. Ses personnages sont dotés presque invariablement de plusieurs millions ; il ne compte que par sommes immenses, fabuleuses ; on dirait qu'il a toute une alchimie secrète à son service, qui ne cesse de fournir l'or et de battre monnaie pour ses héros et ses héroïnes. Eh bien 1 c'est le secret du cœur qui échappe en cela à la plume de l'écrivain ; il ne fait que traduire naïvement dans ses récits romanesques les vœux, les espérances, les illusions de plus d'un grand homme en herbe et de plus d'un millionnaire en fumée. On donna autrefois à Marc-Paul le sobriquet de 3Iessermilione à cause des histoires merveilleuses et incroyables qu'il racontait de ses voyages; on pourrait donner le même surnom au Balzac d'aujourd'hui, et il ne fait que représenter en cela le rêve de la chimère de maint confrère. Un grand amour de l'or et une excessive vanité littéraire^ tel est le véritable alliage.

N'est-ce pas joliment amené et adroitement dit ? Du reste, sa rancune sert assez bien Sainte-Beuve. Il est vrai que Balzac se montrait fort préoccupé des bénéfices de ses livres et de ses articles. Il enviait les gains énormes de Lamartine etd'Alexandrc Dumas. Assurément lesdirec-

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leurs de revues et de journaux rémunéraient de manière très honorable ses collaborations, mais, au dire de Léon Gozlan ', Balzac n'a gagné en moyenne que dix ou douze mille francs par an, même dans ses plus belles années. C'est que le romancier était obligé, par ses traités, de supporter ses frais de corrections d'épreuves, frais considérables parce que Balzac remaniait entièrement ses livres à la veille de l'impression. En outre, l'auteur de la Comédie humaine manquait d'ordre, de prudence et d'économie. Travaillant sans relâche, il souffrait de n'avoir pas réalisé la fortune que ses livres, pensait-il, auraient dû lui créer. De là ses combinaisons extraordinaires, ses bizarres calculs, ses idées étonnantes pour obtenir de grosses sommes; de là cette obsession de l'argent que signale Sainte-Beuve. Tantôt il projetait d'établir une laiterie et en évaluai t les bénéficesdevant ses auditeurs ahuris ; tantôt il prétendait restituer au Grand Mogol, contre honnête récompense, une bague qui avait appartenu au Prophète et que les Anglais avaient jadis dérobée. Dès qu'il s'agissait de combinaisons financières, Balzac perdait la notion des réalités ; et Henry Monnier, à qui il promettait de gagner quatorze millions dans je ne sais

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