Propos d'au-delà. Mailre Pied
LES CONTES DE VILLIERS DE l'ISLE-ADAM 133
son attitude, aux assises, est cynique. Il ose déclarer qu'il n'est pas fort grave « d'avoir porté la torche dans la pigeonnière d'un sénile et arriéré talon rouge qui prétendait imposer à son siècle des idées politiques et religieuses déjà démodées sous Louis le Gros ». Bref, l'attitude de M^ Pied indispose si fort le jury que celuici le condamne au maximum de la peine et on envoie l'ex-notaire dans un pénitencier du centre. Un jeune homme vient visiter le détenu et lui dit sa surprise de pareilles incartades au terme d'une existence honorable.* Ma conduite est pourtant bien simple, répond JVP Pied ; en vieillissant, j'eus soif de considération et résolus d'atteindre au pouvoir. » Il ajoute :
A quel titre eussé-je brigué, par exemple, les cinquante ou cent mille suffrages qui poussent à la Chambre et, par suite, si Ton sait son monde, au banc ministériel? Remarquez bien qu'il me le fallait banal, cet acte, ce moyen, — (car je répugne à Textraordinaire), — banal, mais d'une valeur pratique, s'étayant sur des précédents hors de conteste.
Eh bien, un très attentif examen des affiches électorales de ces quinze dernières années me convainquit bientôt de cette vérité — devant l'évidence de laquelle s'inclinerait M. de la Palisse, — qu'entre les candidats dûment élus et validés, ceux qui se
l'ii ÉTUDES ET aeCHERCHES
bornèrent à faire valoir, sur les murailles, les simples titres politiques (lesquels en valent bien d'autres), d'anciens forçats^ d'incendiaires et d'échappés DE BAGNE (en ajoutant « sous le feu des sentinelles», ce qui, attestant la vigilance de l'Etat, n'est jamais démenti) furent ceux qui, — j'en ai la liste — obtinrent, pour la plupart, de l'enthousiasme populaire, des ballots de bulletins.
A cette découverte, je résolus dem'appeler Pied... tenez, tout bonnement comme on s'appelle Pyot.
En effet, — si l'on ne bute pas contre un de ces cas d'engouement, où tout un peuple vote quand même pour l'homme en qui s'incarne l'idée du jour, et devant lesquels il n'y a rien à faire, — ces titres à la législature sont les plus irrésistibles aux yeux des masses radicales, — pour peu, surtout, qu'on les espace par des bouts de phrase tels que : « Martyr de la cause sociale, ayant bravé le jury, insulté et nargué les juges, fait acte d'homme à poigne », et j'atteste qu'aucune capacité ne vaut ces titres, et né prévaudrait contre eux. S'étant raréfiés, toutefois, cette année, faute de sérieux titulaires, celui qui, comme moi, peut les rénover, oifre donc d'indiscutables chances d 'apparaître commel'homme attendu.
M" Pied, faut-il le dire, ne tarde pas à quitter la prison et tout laisse prévoir que ses ambitions seront bientôt réalisées.
Les deux citations que nous avons faites per-
LES CONTES DE VILLIERS DE l'iSLE-ADAM 135
mettent de constater Toutrance et la froide ironie chères à l'auteur. Il ne craint pas, le cas échéant? d'amplifier encore son procédjé et de dessiner de véritables charges d'une déformation parfois extravagante, mais toujours habile. S'il veut donner une idée de la pauvreté d'esprit des députés et de l'inutilité de leur rôle, il proposera de les remplacer àlaChambre parune machine* qui pourra dire de temps en temps : « Très bien ! — Oui ! oui ! — Aux voix! — Vous en avez menti ! — Non! non ! — Je demande la parole! — Continuez. » S'il veut exprimer le vide et l'incohérence de l'éloquence parlementaire, Villiers n'hésitera pas à mettre en scène Pantaléon Gambade^ qui est devenu un orateur célèbre de la façon suivante : ayant recueilli sur des bouts de papier deux cent cinquante-sept mots de sept et huit syllabes tels que parlementarisme, gouvernemental, constitutionnel, concordataire, etc., cet homme éminent mit dans son chapeau les petits carrés ainsi notés, les remua et trouva des combinaisons de phrases à perte de vue, sans avoir besoin de réfléchir.
La vénalité et la brutalité de l'amour compris à la manière d'une opération rapide et avanta-