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Contes cruels

LES CONTES DE VILLIERS DE l'iSLE-ADAM 181

Quand il se plaît à peindre TOrient, quand il nous montre de lointains palais et des cités des rêve, Villiers atteint un faste suprême de conceptions et d'images. Akëdysséril où est évoquée la barbare richesse de Bénarès baignée de pourpre et d'or, est un chef-d'œuvre que l'on ne dépassera pas dans notre langue. Il serait aussi fort malaisé d'égaler, en ce genre, V Annonciateur ' dont nous reproduisons une page afin de montrer l'étonnante richesse de vocabulaire et la vigoureuse faculté d'invention du grand écrivain :

A l'horizon, sur les hauteurs de Millô, tout enveloppé d'une brume lumineuse, un étrange palais superpose ses jardins suspendus, ses galeries, ses chambres sacerdotales aux solivages de bois précieux, ses pavillons entourés d'oliviers, ses haras de basalte aux terrains sillonneux pour l'élève des étalons de guerre, ses tours aux coupoles de cuivre. Il se dresse confusément au-dessus du vallon de Bethsaïde, sous le silence étoile.

Là, c'est un soir de fête ! Les esclaves d'Ethiopie, sveltes dans leurs tuniques d'argent, balancent des encensoirs sur les marches de marbre qui conduisent des jardins d'Etham au sommet de l'enceinte : les eunuques portent des amphores et des

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roses ; les muets, à travers les arbres, avivent des charbons enflammés pour les autels de parfums.

Contre les cintres des vestibules, des nains safranés, les gamaddim, flottant dans leurs robes jaunes, soulèvent, par instants, les tentures antiques.

Alors les trois cents boucliers d'or, cloués aux cèdres entre les haches madianites, réfléchissent les feux brusques des lampes apparues, les merveilles, les clartés !

Sur les esplanades, aux abords des portiques, des cavaliers aux lances de feu, guerriers nomades des plages de la mer Morte, contiennent leurs lourds coursiers gomorrhéens aux harnais de pierres précieuses, qui se cabrent puissamment dans les étincelles !...

Au-dessus d'eux, à la hauteur des feuillages extérieurs, la mystérieuse Salle des Enchantements^ oeuvre des Chaldéens, la salle où mille statues de jaspe font brûler une forêt de torches d'aloès, la haute Salle des festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les vents de l'espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige de ses profondeurs triangulaires :les deux côtés de Tanorle initial s'ouvrent en face du Moria, sur la ville ensevelie dans Tombre du Temple, tiare lumineuse de Sion.

Villiers n'ignorait pas les ressources de son imagination 11 se savait inépuisablement riche et ne craignait pas, à Toccasion, de dilapider ses biens. C'est ainsi qu'il lui arrive d'abuser des

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évocations somptueuses et des images brillantes. ])e même, la majesté naturelle, l'ampleur de son style qui le servent si heureusement dans certains sujets, deviennent ailleurs de la grandiloquence. On pourrait encore lui reprocher un emploi excessif de termes bizarres ou inconnus. Il faudrait bien de la mauvaise grâce pour en faire grief à qui sait écrire des pages comme celles que nous venons de citer et nous n'avons pas l'intention de trier les scories tombées de ce brasier éblouissant.

J'arrête ici cette étude. Il est bien d'autres aspects de ^'illiers que l'on aurait pu fixer. Plusieurs courants se rencontrent et se mêlent dans son œuvre importante. L'auteur des Contes cruels a signé des drames comme La Révolte, Axel, Le Nouveau Monde, Ellen, Morgane, et il serait glorieux à un directeur de théâtre intelligent de risquer la généreuse tentative de les reprendre. Le Nouveau Monde surtout, quoique infecté de romantisme, est une fort belle chose injustement oubliée. Isis mérite aussi d'être relu. Chez les passants reste un livre actuel et curieux à plus d'un titre. Tribulat Bonhoniet « la bouffonnerie énorme et sombre » chère à Villiers et que nous avons eu l'occasion de citer au cours de ce travail, doit être placé à côté de Bouvard et Pécuchet, sur les rayons de notre bibliothèque.

VÈve future enfin devrait retenir la sympathie et l'attention de notre époque qui se montre enthousiaste des ouvrages de Wells. Comment oublie-t-on que L'Eve future est, selon la remarque de M. Camille Mauclair, le prototype des romans de l'écrivain américain, et comment nos contemporains dévotieux envers Ibsen négligent-ils de relire L'Évasion et La Révolte quand ils vont entendre Maison de poupée. On l'a déjà dit, et il importe de le redire, Villiers fut souvent un voyant, un précurseur, et c'est peut-être parce que les uns et les autres sentent ce qu'ils \ lui doivent, qu'ils honorent si mal sa mémoire. Villiers demeurera quand même, et,je le crois, il demeurera surtout à cause de ses contes. Quelques défauts gâtent ses autres livres. Les besognes d'une existence misérable, les tristesses et les soucis d'une carrière perpétuellement harcelée, l'empêchèrent de composer ses œuvres de longue haleine avec la vigueur et la discipline indispensables. Au contraire, dans ses contes rapides écrits aux heures de détente, il s'est mis tout entier, et si Ton n'y trouve qu'une étincelle de son génie, elle brille d'un éclat souverain.

Il s'agit de Sylvabei, le conte de Villiers de risIe-Adam, et de la nouvelle intitulée : Et d'une, ou Manière de corriger une méchante femme, conte moral '. Et d'une et Sijlvabel ont le même sujet, mettent en scène des personnages presque identiques dans un cadre peu différent et sont composées de semblables péripéties. Je vais le prouver en confrontant les deux textes.

Villiers se plaisait parfois à rajeunir un conte ancien ou à traiter un sujet abordé par d'autres. Il n'y a là qu'un caprice d'artiste, et crier à l'impuissance ou à l'imitation serait absurde après ce que j'ai dit, dans l'étude qui précède, de l'imagination étonnamment fertile et diverse de l'auteur de Tribulcd Bonhomet. Oserait-on conclure des rapports que nous signalions en-

1. Cette nouvelle non signée est extraite dut. 73 du Nouveau choix de pièces Urées des anciens mercures et antres journaux par M. de la Place (1756). On a pris Et d'une dans le t. IV de la Bigarrure ainsi que l'indique une référence au bas de la première page.

tre Edgar Poe et Villiers, que celui-ci doive sa valeur au conteur américain ? De même le sujet d'une nouvelle ou d'un roman importe peu et tout écrivain aie droit de reprendre la donnée qui lui plaît, à la condition qu'il la modifie par son talent et qu'il la pare d'une forme originale. Sylvabel a bien plus de relief et d'intensité que Et d'une. Villiers a donc eu raison de s'en approprier les éléments.

On se souvient du début de Sylvabel. M. Gabriel du Plessisle Houx, le nouveau propriétaire du château de Fonteval, a épousé le matin même Sylvabel, « une diane chasseresse, brune et blanche, une svelte jeune fille aux allures d'amazone ». C'est le soir. Les paysans et les invités sont partis. Les domestiques reposent. Sylvabel se trouve dans sa chambre et M. du Plessis cause avec son oncle, le baron Gérard de Linville. Il lui dit : «Je sens que Sylvabel ne ressent pour votre neveu que la plus frivole des sympathies, bref, qu'elle ne m'aime pas. C'est une enfant élevée au maniement des chevaux, des fusils, une fille brisante, indomptable, ennuyée, très virile sous des dehors charmeurs, et qui, me sachant doux, et devinant que je souffre pour sa chère personne, me dédaigne quelque peu. » Il ajoute : « Elle a résolu, pour demain, dès la matinée, une partie de chasse à cheval!...

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sans doute pour indiquer au personnel de cette habitation combien peu fatigante aura été notre nuit nuptiale, — que, par parenthèse, je dois passer seul. Si cet état de choses dure huit jours, le pli sera pris, je serai perdu, — quoi que je puisse tenter dans l'avenir, » Sur cette confidence, il demanda au baron de Linville un conseil pour dominer sa femme et se faire aimer d'elle, conseil qui lui est donné aussitôt.

Voyons maintenant le début de Et d'une. Nous sommes également à la campagne (en Angleterre). Il s'agit aussi d'une jeune personne très volontaire et très désagréable qui vient d'épouser un officier de dragons. Tout comme Sylvabel,elle refuse, le soir de'son mariage, de remplir le devoir conjugal. « A peine ces deux nouveaux époux furent-ils unis, dit l'auteur, que la mariée, le jour même des noces, mit en exécution une des conditions qu'elle avait stipulées dans son contrat. Lorsqu'il fut question d'aller coucher avec son mari, elle le lui refusa constamment, quelque raison qu'on lui pût alléguer ; de sorte qu'il fut obligé de s'en passer cette nuit-là. » M. du Plessis, nous l'avons remarqué, causait avec son oncle de sa bizarre situation. Ici l'officier cause avec son beau-père, mais il ne sollicite aucun avis, sachant fort bien la façon dont il doit agir, et il affirme : « 11 y a toujours de la

ressource, et en s'y prenant d'une certaine façon on la fait revenir de bien des écarts. Votre fîlle en sera elle-même un exemple ; et je vous garantis qu'avant deux mois d'ici elle sera changée au point que vous ne la reconnaîtrez pas. » Désireux de ménager l'intérêt de son récit, l'auteur de Et d'une se garde de faire dire à l'officier les moyens qu'il compte employer afin de dompter sa femme. Villiers est d'une habileté identique et quand le baron de Linville interrogé donne son conseil, il parle bas à l'oreille de son neveu pour que les lecteurs soient intrigués.

Les deux contes offrent dans leur seconde partie des ressemblances plus frappantes encore.

Sylvabel et son mari, le lendemain de leur mariage, vont à la chasse, selon la décision de Mme du Plessis. Ils sont à cheval. \^illiers raconte :

Soudain, au beau travers d'une route, à trente pas d'une haie, un lièvre passa comme l'éclair. Les chiens se précipitèrent. Gabriel, ayant tiré, le manqua.

— C'est cet imbécile de Murmuro ! dit-il avec un doux sourire, mais en rechargeant très vite son

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arme. Il s'est jeté entre le lièvre et moi comme j'ajustais.

Et, faisant feu de nouveau, il abattit, à cent pas de lui, d'une balle sans doute, le superbe basset qu'il venait d'accuser,

A ce spectacle inattendu Sylvabel tressaillit :

— Comment I vous tuez ce chien, le rendant coupable de votre maladresse ? s'écria-t-elle, un peu saisie.

— Et je le regrette, car je l'aimais beaucoup ! répondit tranquillement Gabriel, mais je suis ainsi fait que je ne puis supporter sans un mouvement parfois violent une contrariété.

Revenons à El d'une. Les deux époux ne chassent pas, mais font route à cheval, la dame en croupe. Ils sont accompagnés d'un chien. Je laisse la parole au narrateur:

En allant épouser sa femme, l'officier avait amené avec lui un magnifique lévrier qu'il aimait éperdument, et qui ne lui était pas moins attaché. Cet animal se trouvant alors, avec nos voyageurs, dans une longue et vaste bruyère où il y avait beaucoup de gibier, emporté par son naturel, il se mit à courir après quelques lapins qu'il fit lever. L'officier, qui s'en apperçut et qui avait projeté de le faire servir d'exemple et d'instruction à sa femme, le rappella, et lui ordonna de le suivre sans le devancer d'un seul pas. C'est pour la première fois, ajouta-

t-il en lui adressant la parole ; prends garde à la seconde. Le chien obéit, et suit pendant quelque tems son maître pas à pas ; mais un lièvre ayant traversé à quelques pas de lui, le chemin dans lequel ils marchaient, le lévrier, emporté par sa vivacité, se met à le poursuivre. L'officier le rappelle et lui donne le même ordre. Et de deux ^ lui dit-il, gare le troisième. Docile à son commandement, l'animal ne songeait qu'à suivre son maître, quand un renard vint se jetter entre ses jambes. Le chien allait l'étrangler si l'animal, revenant à lui et sentant le danger où il se trouvait, n'eût gagné la campagne ; et le lévrier de courir à toutes jambes après lui... Oh! pour le coup, dit le maître, en jurant comme un véritable officier de dragons qu'il était, c'en est trop; et tu seras châtié de ta désobéissance comme ta le mérites. Aussitôt il rappelle son lévrier, qui ne revint que lorsqu'il fut las de courir après le renard que les ruses de cet animal lui avaient fait manquer. L'officier, l'ayant alors aperçu à la portée du pistolet, tire un de ceux qu'il avait à l'arçon de sa selle, lâche son coup et tue son chien en lui disant: Tiens, malheureux, voilà pour toi; apprens par là ce que l'on gagne à me désobéir.

Non moins que Sylvabel,la femme s'effraie de cette brutalité, éclate en reproches et représente à son mari que le lévrier, n'ayant «ni raison, ni jugement, n'avait pas pu prévoir les conséquen-

ces funestes que pouvait avoir sa désobéissance ».

Cela peut être, lui répliqua son mari ; mais quand je parle, je prétends être obéi; et la mort est chez moi le châtiment de la désobéissance.

Dans Syluabel et dans Et d'une, c'est donc absolument la même idée qui est exploitée. Le rapprochement ne se borne pas là, nous allons le constater en poursuivant les citations.

Dans Syluabel, une fois le chien tué, les chasseurs continuent leur route :

Une heure après, environ, comme une compagnie de perdrix s'envolait, en face d'eux, avec son bruit spécial, Gabriel épaula, tira ; pas un des oiseaux ne perdit une plume.

— Vraiment, voilà qui est insupportable ! grondat-il très bas, mais d'une voix calme : c'est ma gredine de jument, figurez-vous, qui a fait un écart au moment où je visais.

Ce disant il prit un pistolet d^arçon dans l'une des fontes, introduisit, froidement, le bout du canon dans l'oreille de la bête et lui fit sauter la cervelle. D'un bond de côté, à terre, il évita, non sans grâce, la chute de l'animal qui, tombé sur le flanc, demeura sans mouvement après une brève agonie.

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Pour le coup, Svlvabel ouvrit tout grands ses yeux bleus :

— Mais on n'a pas idée de cela ! c'est de la démence ! — Que vous prend-il, enfin, Gabriel, de tuer une aussi belle bête, — et de race, — à propos d'une perdrix manquée 1

— Je le déplore, Madame : toutefois je croyais vous avoir, il y a peu d'instants, révélé, en confidence, une faiblesse natale dont je souffre. Je ne puis que vous le redire : il est au-dessus de mes forces de supporter, sans protestation, la plus légère contrariété.

L'officier de Et d'une n'agit pas autrement que M. du Plessis. Je copie :

Ils continuèrent ainsi leur route, dans un profond silence, l'un et l'autre, jusqu'à ce que leur cheval qui était un des plus beaux du pays, et avec lequel l'officier avait fait ses dernières campagnes, vint par hasard à broncher. Et d'une, lui dit aussi-tôt le cavalier. A peine avait-il fait cent pas, après ce premier avertissement, qu'il fit, en tombant sur les genoux, une révérence, dont la Dame pensa tomber par terre et se rompre le cou. El de deux, lui cria encore l'officier en lui appliquant ses deux éperons sur les flancs pour le faire relever. Soit que le pauvre animal fut trop fatigué de sa charge, ou de la longue route qu'on lui avait fait faire, son malheur voulut qu'à cinquante pas de là, il s'abattit entiè-

rement, de façon néanmoins qu'il n'en arriva aucun mal, ni à son maître, ni à sa femme, laquelle en fut quitte pour la peur. Descendez, madame, lui dit-il fort poliment ; ce qu'elle fît aussi-tôt. Alors étant descendu lui-même, au lieu de relever son cheval, comme elle croyait qu'il allait faire, il tira le second pistolet chargé qui lui restait à l'arçon de sa selle et tua ce pauvre animal, en disant : Voilà comme sont, et seront toujours traités tous ceux qui désobéissent aux ordres que je suis en droit de leur donner.

Cependant la dame, voyant le traitement qu'il venait de faire à cette pauvre bête, qui lui avait paru et qui était effectivement fort belle et très bonne, ne put s'empêcher de faire à son mari quelques représentations à ce sujet, mais d'un ton et d'un air des plus modestes. Par le discours que vous me tenez, lui répliqua-t-il,ye vois bien, Madame, que vous ne me connaissezpas encore. Sachez que, dans le cours de mes dernières campagnes, j'ai brûlé la cervelle à plus de cinquante Dragons, pour avoir osé paraître devant moi mal-frisés et mal-peignés, après que je le leur avais défendu deux fois. Jugez par là si fêtais homme à pardonner une désobéissance à mon cheval. Je ne vous la pardonnerais pas à vous-même à l'avenir, si vous me donniez la peine de vous répéter une troisième fois la même chose ; mais j'espère que je n'aurai jamais besoin d'en venir, avec vous, à cette extrémité.

L'officier de El d'une exprime brutalement l'idée qui est simplement sous-entendue chez Villiers. Il se départit de la courtoisie soigneusement observée par M. du PlessisàTégard de sa femme. Sauf cela, la tactique des deux maris et les circonstances dans lesquelles ils exécutent leur projet sont semblables. Jusqu'à présent la marche des deux contes a été parallèle.

Elle le restera dans la conclusion. Dès le retour, M""" du Plessis et la femme de l'officier s'amendent. Villiers nous dit que le souper fut charmant et que « la nuit, la châtelaine oublia (sans doute par inadvertance) de pousser la targette de sa chambre ». L'auteur inconnu de Et d'une nous confie que son héroïne « profita si bien de cette sévère correction que, lorsqu'elle fut arrivée chez son mari, elle fut absolument méconnoissable ». L'énergie que montrèrent les deux hommes obtint donc le même résultat. Ici, il importe néanmoins de faire une restriction et, d'ailleurs, c'est en cette restriction que réside la seule différence notable de Et d'une et Sylvabel. Tandis que la férocité de son époux effraie et subjugue la femme naïve de Pofficier inconsciente du subterfuge employé pour la calmer.

M"' du Plessis devine le stratagème, et, bien loin d'être conquise par la terreur, elle avoue à son mari qu'elle l'aime «parce que l'homme qui, entre tous, est doué d'assez de fermeté pour accomplir, — durant an Jour et une pareille nuit, sans se trahir un seul instant et en présence de celle dont il souffre, — le bon conseil d'un ami sûr et de clairvoyance éprouvée, — s atteste, par cela seul, être supérieur à ce conseil même, et fait preuve par conséquent d'assez de «caractère» pour être digne d'amour ».

LAMARTINE ET L'ACADEMIE

Lamartine se présenta pour la première fois à l'Académie en 1824. Il avait alors trente-quatre ans. Libre d'agir à sa guise^ il est probable qu'il n'eût pas fait une démarche si prématurée, mais sa famille voulait qu'il obtînt la consécration officielle due à ses triomphes poétiques. Douze éditions n'avaient pas épuisé le succès des Méditations. Une égale faveur accueillait les Xouvelles Méditations et la Mort de Socrate. La jeunesse acclamait celui qui incarnait son idéal et le poète s'honorait de la protection du roi qui lui avait offert une pension. II paraissait donc avoir de très sérieuses chances de succès et il fallait que, malgré sa défiance, il en fût bien persuadé, pour qu'il courût les risques d'une aventure qui coûta si cher à son amour-propre.

Laissant sa mère à Milly, sa femme à Mâcon, il arriva à Paris au début de novembre, posa sa candidature au fauteuil académique vacant par la mort de Lacretelle l'aîné etcommença aussitôt ses

LAMARTINE F.T l'aCADÉMIE 197

visites, renouant les relations interrompues par ses voyages et son séjour à Naples comme secrétaire d'ambassade, fréquentant les salons de M"° de Raizecourt, de la duchesse de Broglie, de M"' de Saint-Aubain et de M"" deMontcalm. Virieu, Vignet et Genoude le secondaient de leur mieux. Lacretelle, l'historien, frère de celui qu'il voulait remplacer et à qui il avait été présenté à Mâcon, l'été précédent, avait formellement promis de le soutenir. En outre, il avait pour lui Villemain, Frayssinous etRaynouard. Chateaubriand lui avait déclaré : « Non seulement ma voix vous est acquise, mais elle vous est due et je crois faire honneur à l'Académie. » Parseval-Grandmaison et de Donald avec lequel Elvire l^'avait jadis mis en rapport à Aix-les-Bains, étaient ses alliés. Enfin tous les royalistes-ultra et tous les romantiques, heureux de saisir cette occasion, se déclaraient en sa faveur.

Mais il y avait dans l'Académie un parti important de libéraux, et ceux-ci ne tardèrent pas à lui faire opposition. D'un autre côté, on reprochait au poète l'isolement orgueilleux oii il s'était tenu, et, pour comble de malchance, l'historien Lacretelle qui lui avait conseillé de «songer à l'Académie » ne tarda pas à se dédire et à favoriser Joseph Droz, son concurrent. Les titres de Joseph Droz à l'honneur qu'il sollicitait étaient

médiocres. Son roman épistolaire, Lina ou les enfants du pasteur Albert, sa contrefaçon de Gil Blas, en collaboration avec Picard, intitulée Les Mémoires de Jacques Fauvel, ses Essais philosophiques tels que l'Essai sur l'art d'être heureux, ses nombreux articles dans les feuilles libérales, tout cela ne valait pas grand'chose. Néanmoins il avait sur Lamartine un avantage inappréciable, étant l'ami personnel du Lacretelle défunt et comptant de nombreuses relations dans le monde académique. Une cabale s'organisa en sa faveur et l'on ne pensa pas un instant à opposer à Lamartine un des autres candidats qui étaient Pongerville, Guiraud et Nodier. L'auteur de Raphaël se rendit compte de la situation et ne tarda pas à déchanter. Il écrivait, le 9 novembre, à M"" de Lamartine ' : « Il y a une coterie de Lacretelle, Roger, Auger, Campenon et deux autres qui mènent tout contre moi pour un M. Droz ou, à son défaut, pour quelque autre. Ils prétendent que je viens trop tard : c'est faux. La plupart des membres que j'ai vus sont pour moi individuellement, mais en masse ils ne répondent pas d'eux ; ils sont joués et dominés par ces trois ou quatre intrigants, actifs et rusés. J'ai été très accueilli par M. Laîné,

1. Lettre publiée par M. René Doumic dans la Bévue des Deux-Mondes du 15 septembre 1907.

LAMARTINE ET L ACADEMIE

M. Daru, M. Michaud, M. Pastoret le père, et bien d'autres. J'aurais, si l'on allait aux voix séparément, 25 voix sur 30. Mais malgré cela je ne réussirai pas à ce qu'ils assurent si je ne triomphe pas de cette coterie. Je ne néglige rien, tu peux être tranquille. »

Lamartine avait beau ne rien négliger, les choses allaient de mal en pis et les efforts de ses amis restaient inutiles. Pourtant Victor Hugo plaidait la cause du candidat auprès de M. de N'illars et de François de Neufchâteau tandis que Eugène de Guenoude implorait Auger et Campenon, les deux académiciens redoutés. Quelques journaux étaient favorables au poète. Le baron d'Ekstein faisait son éloge dans le Drapeau blanc, et le Pandore du 3 novembre lui consacrait un article sympathique. Fort de ces appuis, Lamartine continuait ses visites, et sachant Lacretelle tout puissant en cette occasion, puisqu'il était à la fois le doyen de l'assemblée et le frère de celui qu'il s'agissait de remplacer, il lui écrivit afin de lui rappeler ses promesses: « Je viens encore d'écrire à M. de Lacretelle, pour l'embarrasser mande-t-il à sa femme dans la lettre précédemment citée, que mon sort dépendait de sa voix. » Et ailleurs * : « Mon sort dépend

1. Lettre citée par M. Pierre de Lacretelle dans la Grande Revue du 15 mai 1905. '

donc de M. de Lacretelle : il peut à son gré faire incliner la balance pour ou contre moi. Dans cette persuasion je m'adresse loyalement à luimême, pour lui demander sinon son suffrage auquel je n'ai nul droit, du moins auprès de ses collègues une neutralité bienveillante qui laissera agir librement les dispositions qui me sont favorables. »

Lorsqu'il fut certain que Lacretelle seconderait Joseph Droz, malgré la parole donnée à Màcon, Lamartine manifesta beaucoup de mauvaise humeur et rendit l'historien entièrement responsable de sa défaite qu'il sentait certaine. Les lettres ' écrites à IM""' de Lamartine durant cette active campagne le prouvent, « Si M. de Lacretelle eût été bien, tout serait changé pour moi ; mais je n'en espère que de mauvais tours», dit-il, le 11 novembre. Quelques jours plus tard son irritation augmente. Il constate que Droz sera nommé et « ce sera un concert universel contre cette coterie, Lacretelle et C'® ». Le 14 novembre, il affirme : « M. de Lacretelle et sa femme sont ceux qui me nuisent avec la persévérance la plus invincible ; sans lui, les autres eussent été en partie ramenés, en partie défaits.

1. Lettres publiées par M. René Doumic dans rarliclc déjà signalé.

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J'ai pour moi les gens tranquilles et impartiaux, mais les intrigants s'obstinent contre. Il n'y faut plus penser : il me faut un peu de charité chrétienne pour ne pas me venger sur ce Lacretelle et C". »

Une fâcheuse issue était à craindre. Lamartine, profondément humilié de sa déconvenue, furieux d'avoir été poussé par les siens à se mettre sur les rangs et mécontent de ses partisans faibles et peureux à son gré, perdit toute mesure et accabla l'Académie d'invectives. M'^'de Lamartine, indignée à son tour du procédé de Lacretelle, voyant la colère de son fils et se sentant responsable de ce qui arrivait^ écrivit secrètement à l'académicien pour l'obliger à tenir sa promesse. Comment le poète connut-il cette démarche? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'il l'apprit, et il adressa un billet fort insolent au vieil historien : « Rendez- moi, je vous prie, la justice de croire que cette démarche auprès de vous a été faite à mon insçu (sic). Du moment où j'ai connu vos procédés en cette affaire, je me suis tenu comme je me tiendrai toujours à la distance qui me convenait. » Il est probable que les explications fournies par Lacretelle à M"" de Lamartine furent satisfaisantes. Elle répondit très aimablement à ce dernier, mais dès que le billet de l'irritable poète arriva à l'his-

torien, il informa sa correspondante que le ton du jeune homme ne lui plaisait nullement. La défaite de Lamartine vint sans doute de sa maladresse en cette occasion.

L'élection eut lieu deux jours après, le 4 décembre. Droz obtint treize voix au deuxième tour de scrutin, Lamartine en eut onze. Au troisième tour, l'élection de Droz étant assurée, Lacretelle accorda sa voix à Lamartine pour diminuer l'importance de l'échec, et l'auteur des Mémoires de Jacques Faiivel ne l'emporta qu'à deux voix de majorité.

Vraiment, Lamartine n'avait pas lieu d^être froissé. Il était battu, mais le plus honorablement du monde. Toute la jeunesse lui avait témoigné sa sympathie. Un a.vi\Q\eà\xJournal de Paris Tavait désigné comme devant représenter la poésie française à l'Académie, et son rival ne connut guère la joie du triomphe. On iit même circuler sur lui ce quatrain :

Vous avez nommé Droz? — Oui c'est un beau génie. Son titre, quel est-il? — Le secret d'être heureux : Admirable secret ; mais pour l'Académie Le secret d'être lu ne vaudrait-il pas mieux ?

Villemain consolait le candidat évincé en ces termes flatteurs : « J'ai eu le regret de ne pas vous voir depuis votre revers, et je m'en accuse autant

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que je m'en plains... J'en ai souffert pour notre honneur académique ; mais j'ai connu cette disgrâce : les talents d'un ordre élevé ont besoin d'expier leur gloire avant d'en recevoir le prix. Ils attendent plus que les autres, parce que Pindifférence une fois vaincue, il faut encore qu'ils surmontent un autre sentiment ; si jeune, si connu dans l'Europe, si souvent cité, vous nous reviendrez, Monsieur... »

Malgré ces témoignages d'affection et de haute estime, malgré la défaveur de son rival, Lamartine conserva toute sa rancune. Il se brouilla avec ceux qui l'avaient repoussé, et, raconte-t-il, fit contre eux une « ode fulminante ». Le lendemain de l'élection, il écrivit à Lacretelle: « Je ne puis dissimuler: je ne vous adresserai ni remerciements pour votre vote, ni reproches pour votre conduite en cette affaire. — Je crois savoir que c'est uniquement à vous et à M°" de Lacretelle que je dois mon exclusion. Mais quel que soit le chagrin de ma famille à ce sujet, j'interdirai constamment à mon cœur le moindre sentiment d'amertume ou de vengeance à votre égard. »

M°" de Lamartine fut très affectée de Tinsuccès de son fils, mais elle resta persuadée que Lacretelle n'y était pour rien et s'excusa auprès de M""** de Lacretelle du premier billet malencontreux que Lamartine avait envoyé.

Rentré à Màcon, le poète, plus calme, réfléchit que Lacretelle n'était peut-être pas aussi coupable qu'il l'avait cru d'abord ; il pensa également qu'il avait manqué de respect à un vieillard parfaitement respectable, et, le 4 janvier 1825, il écrivit la lettre * qu'on va lire et qui peut servir d'épilogue à Thistoire de &a première candidature à TAcadémie.

Monsieur,

Je crois voir par une lettre de M. Villemain et par quelques paroles de AI""' de Lacretelle qui m'ont été indirectement rapportées que la pensée d'un ressentiment bien ou mal fondé que je conserverais contre vous, vous cause quelque peine. Je ne puis supporter l'idée qu'un homme de votre caractère et de votre génie éprouve à mon occasion le moindre chagrin durable : je m'empresse donc par la seule impulsion de mon cœur de vous assurer avec une pleine sincérité que je ne nourris pas le moindre souvenir amer de ce qui s'est passé entre nous. J'ai dit à tout le monde ce que je vous écris ici que si votre conduite n'a pas été ce que j'avais espéré de vous, je n'ai à vous reprocher ni d'avoir manqué à aucune parole, ni même de m'avoir engagé par aucune insinuation à me mettre sur les rangs

] . Lettre inédite.

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cette fois-ci. Le chagrin que j'ai dû ressentir ne m'a point rendu injuste. J'ai dit ce que je pense : que si j'eusse été appuyé par vous ou si seulement vous eussiez neutralisé votre influence et celle de vos alentours, j'aurais infailliblement réussi. Mais ceci monsieur n'est qu'une peine pour moi. Ce n'est point un reproche contre vous.

Soyez donc convaincu, monsieur, qu'aucun sentiment hostile ne s'unira dans ma mémoire à un nom que j'ai respecté dès mon enfance et pour lequel mon admiration s'est accrue à chacun de vos ouvrages ; j'aimerai, je respecterai, j'admirerai toujours l'écrivain dont la plume antique a écrit nos tristes annales au profit de la vertu et que dans un autre tems j'avais nommé à son inscu (sic) le Fénelon de l'histoire. Ce nom peut me rappeler une peine, mais ne m'inspirera jamais qu'estime et affection.

Au reste. monsieur, ne croyez pas que ces paroles me soient dictées par l'arrière-pensée d'utiliser un jour une bienveillance que je chercherais ainsi à rappeller (sic) ; vous feriez tort à vous et à moi. Je vous écris ainsi parce que je sens ainsi, mais je puis vous donner l'assurance que je ne briguerai jamais votre suffrage et que je ne me représenterai jamais à l'académie tant qu'elle sera sous l'empire des indignes influences qui en repoussent tous ceux que l'opinion y porte.

Satisfait d'une démarche qui soulage désormais mon cœur de toute peine que vous pourriez ressentir à mon sujet, quand les circonstances nous rap-

procheront, vous trouverez en moi tout ce que vous y auriez trouvé avant que j'eusse l'honneur de vous connaître personnellement, la déférence respectueuse et l'admiration pure et sincère avec lesquelles j'ai l'honneur d'être, monsieur.

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Alph. de Lamartine.

Lamartine paraît oublier dans cette lettre que Lacrelelle l'a engagé à « songer à l'Académie » et qu'il lui a promis son aide lors de leur entrevue, mais peut-être l'historien ne pensait-il pas que Lamartine se mettrait sur les rangs dès l'année suivante, et peut-être aussi le trouvait-il trop jeune pour la distinction qu'il sollicitait.

Ce sera l'honneur du poète d'avoir réparé ses premières vivacités en faisant, dans le plus louable esprit de respect et de justice, une tentative de réconciliation. A partir de ce jour, Lacretelle et lui eurent d'excellents rapports.

On a écrit d'innombrables pamphlets contre \'oltaire et je n'ai pas la prétention de les résumer tous, ni même d'en donner un aperçu dans cette étude. Je voudrais seulement parler d'un curieux ouvrage intitulé: Vallariana ou Eloges amphigouriques de Fr. Marie Arrouel sieur de Voltaire, gentilhomme ordinaire, conseiller du Roi en ses conseils, historiographe de France, discutés et décidés pour sa réception à l'Académie Française. Nous ne connaissons pas Tauteur de ce recueil très important et qui contient quantité de chansons satiriques, épigrammes, libelles, plaidoyers contre Voltaire, critiques de ses œuvres et de sa vie. Ce prudent personnage qui eut la patience deréunir les documents dont nous allons donner l'analyse, préféra garder l'anonymat. Sans doute il adresse, au début du livre, une ironique épître à son ennemi, mais il la signe d'un nom d'emprunt, Qimorowitz Ablabew, et déclare en manière d'excuse : « J'espère que mon nom russien ne vous effraiera point. Un sa-

vaut tel que vous, Monsieur, ne doit ignorer * aucune langue, surtout celle des Nations où les sciences sont cultivées. » Au préalable, Qiniorowitz Ablabew, — puisque nom russien il y a, — avait dit à Voltaire : « L'attention soigneuse que vous avez eue à remplir vos ouvra ges d'anecdotes, vraies ou fictives, sur la con- :^ duite, le mérite ou les ouvrages des grands hommes, nous est un garant que vous ne pouvez qu'approuver qu'on ait marché sur vos traces, en rassemblant dans ce recueil toutes celles qu'on a pu recueillir, qui vous regardent en particulier, votre conduite et vos ouvrages. » Voyons donc les gentillesses contenues dans les Eloges amphigouriques.

Et d'abord, voici un portrait de Voltaire. Avant d'apprendre à connaître l'esprit et le cœur du « poète-physicien », ne faut-il pas donner une idée « de la figure de son corps », selon l'heureuse expression de l'auteur. Je lui laisse la parole :

M. de V...est au-dessous de la taille des grands hommes, c'est-à-dire un peu au-dessus de la médiocre (je parle à un naturaliste, ainsi point de chicane sur l'observation), il est maigre, d'un tempérament sec : il a la bile brûlée, le visage décharné, l'air spirituel et caustique, les yeux étincelants et

malins. Tout le feu que vous trouvez dans ses ouvrages, il Ta dans son action ; vif jusqu'à Tétourderie : c'est un ardent qui va et vient, qui vous éblouit et qui pétille. Un homme ainsi constitué ne peut pas manquer d'être valétudinaire. La lame use le fourreau. Gai par complexion, sérieux par régime, ouvert sans franchise-, politique sans finesse, sociable sans amis, il hait le monde et Toublie. Le matin Aristipe, et Diogène le soir. Il aime la grandeur et méprise les grands. Est aisé avec eux : contraint avec ses égaux. Il commence par la politesse, continue par la froideur, finit par le dégoût ; il aime la Cour et s'y ennuie ; sensible sans attachement, voluptueux sans passion : il ne tient à rien par choix, et tient à tout par inconstance. Raisonnant sans principes. Sa raison a ses accès comme la folie des autres ; l'esprit droit, le cœur injuste ; il pense tout et se moque de tout. Libertin sans tempérament, il sait aussi moraliser sans mœurs ; vain à Fexcès, mais encore plus intéressé. Il travaille moins pour la réputation que pour l'argent ; il en a faim et soif : enfin il se presse de travailler pour se presser de vivre ; il était fait pour jouir, il veut amasser. Voilà l'homme, voici l'auteur.

Ne croyez pas que Voltaire en soit quitte à si bon compte. Sa facilité à versifier lui est reprochée. Il en abuse et ne donnerien d'achevé. Historien, il serait excellent s'il faisait «moins de rai-

sonnements ». Je ne comprends pas très bien... Voltaire n'a ni religion, ni patrie, et de même que certains vieillards mécontents du présent se plaisent à vanter toujours le passé, de même aussi A^oltaire toujours mécontent de la France n'admire et ne loue que les choses « à mille lieues de lui ». Autre grief : Voltaire a trop d'érudition et une érudition trop mêlée. Il est à la fois politique, physicien, géomètre ; il effleure toutes les matières, mais sans les approfondir. Enfin son goût est plus délicat que sûr. S'il est ingénieux satirique, il est mauvais critique. Il manque d'invention.

Voulez-vous un portrait plus concis ?

Spectre vivant, squelette décharné, Qui n'a rien vu que ta seule figure Croirait d'abord avoir vu d'un damné L'épouvantable et hideuse peinture :

Mais épluchant le monstre jusqu'au bout Poète impie, effréné Philosophe, On voit encore en considérant tout, Que la doublure est pire que l'étoffe.

Autre portrait non moins aimable :

Dites de lui qu'il est fat, effronté; Chacun le sait, lui-même en fait parade. Reprochez-lui blasphème, impiété ; C'est de Nectar lui présenter rasade.

Ajoutez-y balafre, bastonnade ; C'est son plus clair et plus sûr revenu. Bref le mignon est partout trop connu, Pour craindre encore affronts, ni flétrissures ; Et son salut est d'être devenu Invulnérable à force de blessures.

Je trouve, à la suite des «portraits », la complète réimpression de La Voltairomanie, pamphlet anonyme comme presque tous ceux du recueil. 11 faut savoir que Voltaire avait lui-même écrit un libelle intitulé : Le Préservatif ou critique des Observations sur les Ecrits modernes. Ces 06seri'a//ons paraissaient dans les petits journaux de l'époque. On y relevait, sans indulgence, les bévues des écrivains, et Voltaire y avait été maltraité plus d'une fois, notamment à cause de ses erreurs scientifiques dans son ouvrage sur Newton. L'irascible poète-physicien, comme l'appelle le supposé Qimorowitz Ablabew, voulut se défendre, et, dans son Préservatif, il railla les fautes que commettaient à leur tour les auteurs des Observations. Lescritiques de Voltaire, outre celles où il se justifiait, portaient sur des fautes de traduction ou des interprétations de faits et d'idées inexactes, des expressions peu françaises, etc. L'abbé Desfontaines était particulièrement visé. Une réponse vengeresse au Préservatif ne tarda point à paraître. Elle s'appelait La

Vollairomanie. On y apostrophe Voltaire très durement. Il devient, ici, un « chien enragé » qui se jette sur tous les auteurs et n'épargne personne de sa « plume meurtrière ». Ce chien armé d'une plume !.... Théologiens, philosophes, poètes, ont essuyé ses mépris et ses railleries. 11 a ridiculisé les religions, les nations et les gouvernements. Il est le « persécuteur du genre humain, l'ennemi des vivants et des morts ». L'heure a sonné de lui arracher son « infaillibilité dans les Belles Lettres, dont il se pare arrogamment ». Ni les mœurs, ni la bienséance, ni l'humanité, ni la vérité n'ont jamais rien eu de sacré pour ce philosophe impie. Dès lors, comment s'étonner qu'il ait osé critiquer l'abbé Desfontaines ? Sa témérité coûte cher au malheureux écrivain. « Quand M. l'abbé Desfontaines serait tel qu'il a eu l'audace de le dépeindre, s'ensuivra-t-il que Voltaire est un honnête homme et un grand auteur? Passera-t-il moins, chez tous les connaisseurs, pour ignorer absolument le théâtre, oi^i il n'a jamais été applaudi que pour la vaine harmonie de ses pompeuses tirades et pour sa hardiesse satirique ou irreligieuse? »Mais écoutez les amènes appréciations du pamphlétaire :

La Henriade sera-t-olle moins un cahot éblouis-

sant, un mauvais tissu de fictions usées et déplacées, où il y a autant de prose que de vers, et plus de fautes contre la langue que de pages ? Poème sans feu, sans invention, sans goût, sans génie. Son Temple du Goût sera-t-il moins la production d'une petite tête ivre d'orgueil ? Son Charles XII ne passera-t-il pas toujours pour l'ouvrage d'un ignorant étourdi, écrit dans le goût badin d'une caillette bourgeoise, qui brode des aventures ? Mauvais roman ! Encore les romanciers se piquent-ils de suivre la géographie et de ne pas démentir les faits connus. Ses Lettres, où il a osé porter ses extravagances jusqu'à l'Autel, le tiendront-elles moins éloigné de Paris toute sa vie, dans l'appréhension des recherches dangereuses ordonnées par le sage et juste Arrêt du Parlement qui a condamné ce monstrueux ouvrage au feu ? Malgré les déclamations et les airs triomphants de sa profonde ignorance, les Eléments de la Philosophie de Newton seront- "Is jamais autre chose que l'ébauche d'un écolier qui bronche à chaque pas, et qu'un livre ridicule, dans l'une et l'autre édition presque simultanées ; livre fjui a rendu son présomptueux auteur la risée de la France et de l'Angleterre.

Après ce dénigrement systématique, l'auteur de La Fo/^r/Z/'oma/î/eretrace l'histoire des démêlés de Voltaire et de l'abbé Desfontaines. Il exalte celui-ci autant qu'il a flétri celui-là. Il est inutile de nous attarder à des controverses que la

personnalité de l'abbé Desfontaines, très peu intéressante, rend sans aucun attrait. Notre pamphlétaire se charge également de reprendre chacune des critiques de Voltaire et de démontrer leur inanité. A la vérité il ne démontre rien du tout et les reproches ou les injures sont presque toujours sa façon de réfuter. La Voltairomanie se termine par ces mots : « Il est certain que s'il pouvait être guéri de son sot orgueil qu'il est impossible d'exprimer, il serait moins fou, moins impie, moins téméraire, moins brutal, moins fou gueux, moins décisif,moins détracteur, moins calomniateur, moins enragé, etc. Or qu'y a-t-il de plus capable d'abattre cet orgueil monstrueux, principe radical de tous ses vices et de tous ses opprobres, que ce qui est contenu dans cette lettre salutaire? » Pour en finir avec Za Voltairomanie et Le Préservatif qm y donna lieu, laissez-moi citer une épigramme relative à TafTaire. Avez-vous lu, dit-on, la critique dont on noircit V Observateur ?

Eh bien rOuvra<^e est digne de son Auteur, Très digne : il y soutient au moins son caractère.

Car prenant dans sa bile amère L'injure pour raison, la fureur pour flambeau, Ma foi le Sens commun est plus son adversaire

Que Desfontaines et Rousseau '.

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