‹ Etudes et recherches. --Chapitre 65 sur 66 · LA BIBLIÛTHÙQUK D UN HOMME DE GOUT 2 J · texte numérisé non relu

LA BIBLIÛTHÙQUK D UN HOMME DE GOUT 2 J

auteur met plus de complaisance à nous entretenir des poètes bucoliques, Théocrite, Bion et Moschus. Il les juge favorablement et, ici encore, se rencontre avec une autorité de Tépoque. Fontenelle appréciait beaucoup Bion et Moschus à cause du langage fleuri et des galants propos qu'ils prêtaient à leurs personnages. •

Voici, maintenant, les poètes latins. Plante ne manque pas de mérite. Il a du mouvement et de l'observation. Mais quel triste individu ! Ses pièces sont peuplées de courtisanes, de libertins et de vieillards débauchés. Allez donc traduire de telles choses en français, sans offenser la pudeur. On l'a pourtant essayé. Nicolas GueudevilJe, aussi peu recommandable que Plante, malheureux défroqué qui se moque de la foi et des bonnes mœurs, a traduit Plaute. Sa traduction est très libre à tous les points de vue et il déclare dans sa préface: «Je n'ai pris de gêne que par le sens de mon auteur ; encore est-il vrai qu'il y a de tels endroits où, à cause de l'épaisse obscurité du texte, je ne sais pas trop moi-même ce que je dis. » Après cet aveu dénué d'artifices et d'une rare modestie, l'homme de goût essaiera de lire Plaute dans le texte ou bien il l'ignorera.

Et Térence ? Ah ! Térence ! « Quelle pureté ! Quelle douceur ! Quelle élégance dans sa die-

tion ! » Térenceaeu plus de chance que Piaule. 11 a trouvé un traducteur digne de lui. La bonne M™" Dacier se levait, chaque matin, durant un hiver fort rude, à cinq heures, et travaillait. « Mais quelques mois après, quand elle relut son ouvrage, et qu'elle le compara à son original, elle trouva que sa version sentait la lampe, à la lueur de laquelle elle avait été faite, et qu'elle était fort éloignée de la naïveté, des grâces et de la noble simplicité de son auteur. Affligée du mauvais succès de cet essai, et dégoûtée de son travail, elle jeta au feu ces quatre comédies et recommença. » Admirez, s^il vous plaît, la version qui sentait la lampe à la lueur de laquelle elle avait été faite. Notre érudit ne déteste pas les plaisanteries innocentes.

A propos de Lucrèce, l'auteur de La Bibliothèque d'un homme de goût partage Topinion de « M. Racine le fils ». Racine le fils, qui s'y connaissait en poèmes didactiques, n'était guère favorable à Lucrèce. Il ne lui refusait pas d'être un grand philosophe, mais il contestait qu'il fût poète. Racine le fils disait de Lucrèce : « Quoiqu'il se vante de parcourir les sentiers du Parnasse, on ne l'y voit presque jamais. » Et plus loin : « On entend toujours un philosophe qui argumente et parle du même ton. Cette uniformité si contraire à l'enthousiasme, rend fati-

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gante la lecture d'un long* ouvrage, qui n'a d'autre variété que celle des sujets liés ensemble par des transitions froides et communes. » Puisse le compilateur dont j'étudie le recueil me pardonner mon irrévérence, mais on croirait, vraiment, que Racine le fils parle de ses propres œuvres, l'ennuyeux poème sur La Grâce et le fastidieux poème sur La Religion.

Catulle, « d'une imagination riante et agréable », eut, pour traducteur, La Chapelle. Il s'agit de ne pas confondre La Chapelle et Chapelle qui a écrit le délicieux récit de voyage que Ton sait. L'abbé de Chaulieu, méchant à souhait, en prévenait les lecteurs :

Lecteur, sans vouloir l'expliquer

Dans cette édition nouvelle,

Ce qui pourrait t'alambiquer

Entre Chapelle et la Chapelle :

Lis leurs vers, et dans le moment

Tu verras que celui qui si maussadement

Fit parler Catulle et Lesbie,

N'est pas cet aimable génie,

Qui fit ce voyage charmant,

Mais quelqu'un de l'Académie.

Publius Syrus a donné des maximes qui ont « de la grandeur, de la solidité et de la délicatesse ». Savez-vous que La Bruyère a effrontément copié Publius Syrus dans ses Caractères ? Apprenez-le.

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Virgile. Il est loué'de n'avoir point les « antithèses affectées » des poètes à la mode du xvni^ siècle, d'être naturel et simple. « La simplicité du style n'est point incompatible avec la vraie poésie. » Le mérite littéraire des Géorgiqiies « fait pardonner tant d'erreurs de physique qui passe- i raient aujourd'hui pour le fruit de la plus stupide ! ignorance ». Voltaire disait la même chose. L'Enéide est presque parfaite. On a fréquemment traduit L'Enéide et les Géorgiques. Les traductions sont médiocres. Celle même de Segraisne vaut rien bien qu'elle ait attiré à son auteur une épigramme de La Monnoye qui est du dernier galant :

Quand Segrais affranchi des terrestres liens, Descendit plein de gloire aux champs élisiens, Virgile en beau français lui fit une harangue : Et comme à ce discours Segrais parut surpris. Si je sais, lui dit-il, le fin de votre langue, C'est que vous me l'avez appris.

Horace est privilégié. « On l'a lu au collège, et on le lit dans le monde », tandis qu'on laisse || de côté les autres chefs-d'œuvre de l'antiquité qui « se sentent un peu du chagrin qu'on a eu en les apprenant par cœur ». Il est « sublime sans emphase dans la plupart de ses Odes, délicat dans celles qui ne demandent pas d'élévation, tendre quand il se plainl, véhément quand

il censure, judicieux quand il loue ». Comme Virgile, il n'a eu que des traducteurs infidèles, de ces traducteurs que M"'' de Sévigné comparait à des domestiques qui vont faire un message de la part de leur maître et qui disent souvent le contraire de ce qu'on leur a ordonné. La Monnoye, si aimable tout à Theure, raillait l'abbé Pellegrin qui avait publié une traduction des Odes en vers, avec le texte latin en regard du sien ;

Il faudrait, soit dit entre nous, A deux divinités olTrir ces deux Horaces, Le latin à Vénus la Déesse des grâces,

Et le français à son époux.

Ovide avait trop d'esprit. Il en mettait partout. « Se plaignait-il de ses malheurs ? 11 songeait bien plus à être ingénieux qu'à s'attirer de la compassion. Ecrivait-il des lettres amoureuses ? C'étaient pensées sur pensées, de l'esprit à chaque mot, par conséquent peu de sentiment et de passion. » Son abondance est excessive et VArl d'aimer est « très dangereux pour les mœurs ». Non seulement il a été traduit, mais il a été travesti. D'Assouci publia en 1650 : Ovide en belle humeur enrichi de toutes les figures burlesques et cette platitude faisait dire à Boileau ;

Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs Et jusqu'à d'Assouci tout trouva des lecteurs.

On connaît ces deux vers. On connaît moins la bouffonne réponse de d'Assouci :

Ah î cher lecteur, si tu sçavais comment ce lout trouva me tient au cœur, tu plaindrais ma destinée; j'en suis inconsolable et je ne puis revenir de ma pâmoison, principalement quand je pense qu'au préjudice de ines titres, dans ce vers qui me tient lieu d'un Arrêt de la Cour du Parlement, je me vois déchu de tous mes honneurs, et que ce Charles d'Assouci, d'Empereur du burlesque qu'il était, premier de ce nom, n'est aujourd'hui, si on le veut croire, que le dernier reptile du Parnasse et le marmiton des Muses. Que faire, lecteur, en cette extrémité, après l'excommunicationqu'ilajettée sur ce pauvre Burlesque disgracié ? Qui daignera le lire, ni seulement le regarder dans le monde, sous peine de sa malédiction.

Benserade avait traduit les Métamorphoses et son édition était magnifique. Chapelle ne manqua point de composer un rondeau qui finit par ces vers :

Mais quant à moi, j'en trouve tout fort beau, Papier, dorure, images, caractère Hormis les vers qu'il fallait laisser faire A La Fontaine.

Tibulle est tendre, naturel et passionné. Properce gâte ses élégies « par les traits historiques

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OU fabuleux, qu'il y mêle continuellemenf,». Notre érudit signale une Vie de TihiiUe tirée de ses écrits. « C'est le fruit du commerce de M. Gilbert de Moyvre, avocat, avec les Muses. » L'avocat qui était dans les bonnes grâces des muses ne manquait pas de fantaisie. Ecrivant une vie de Properce analogue à celle de Tibulle, il jugea bon de corser un peu son récit, et, afin de se mettre à son aise, supposa que Virgile, Ovide et Properce étaient très amis et se consultaient mutuellement à propos de mille choses. Cela lui fournit, paraît-il, « quelques ornements ».

Un autre traducteur fantaisiste fut Le Noble. Il publia les satires de Perse, et que trouvonsnous dans les satires de Perse ? Un éloge de Bossuet et des attaques furieuses contre les poètes de 1704, contemporains de Le Noble. C'était inattendu. Le Noble, disons-le, offrait sa traduction en avertissant qu'elle était « accommodée au goût présent ». N'empêche que Perse avait à son compte l'éloge de Bossuet et qu'il épousait, bien involontairement, les rancunes de Le Noble. Or, Perse méritait mieux. Il est vrai qu'il est obscur, «mais il avait peut-être de grands motifs pour ne pas être plus clair ». Parfait, n'en demandons pas davantage.

Van Effenaloué Phèdre « affranchi d'Auguste, qui publia cinq livres deFa6/e.s, imitées d'Esope,

pleines d'élégance^ de naturel et de vérité ». Laissons la parole à Van Effen :

A l'esprit des Romains sa plume a retracé

Les utiles leçons d'un esclave sensé;

De ses termes choisis l'élégante justesse

Sert chez lui de grandeur, de tour et de finesse;

Sans tirer de l'esprit un éclat emprunté,

Le vrai plaît en ses vers par sa simplicité.

Juvénal, l'incorruptible censeur, le réformateur des mauvaises mœurs, « saisit le glaive de la satire, et, courant du trône à la taverne, il en frappe indistinctement quiconque s'est éloigné des sentiers de la vertu ». Eh bien, justement, c'est un autre réformateur des mauvaises mœurs, lin autre ennemi du vice, qui a traduit Juvénal. L'auteur de la traduction, M. du Saulx, était commissaire de la gendarmerie. Le poète et le commissaire devaient se comprendre. Du reste, M. du Saulx l'a prouvé. Dans son discours préliminaire, il montre « une àme honnête et forte, capable, ainsi que celle de Juvénal, de ces haines vigoureuses que doit donner le vice aux âmes vertueuses /«r.

L'homme de goût que tant d'auteurs latins

n'auront pas fatigué pourra lire encore Lucain

^qui manque de modération, altère l'histoire et

abuse du merveilleux, ou les tragédies attribuées

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à Sénèque, ou le voluptueux, le trop voluptueux Pétrone. L'homme de goût a, en outre, à sa disposition, les poètes latins modernes, et, par exemple, le pieux Santeuil qui « lisait ses vers avec toutes les agitations du démoniaque ». Boileau disait de lui que c'était le diable que Dieu forçait à louer ses saints. Si l'on ne veut pas de Santeuil, voici l'Art de la Peinture, poème latin par Charles du Fresnoy, les Passions et l'Art de la Verrerie du PèreBrumoi, l Anti-Lucrèce de Polignac, voici surtout, du Père Quillet, La Callipédie ou la manière d'avoir de beaux enfants, qui parut en 1656, avec une épître dédicatoireau cardinal Mazarin. « Il est sans doute singulier, dit le compilateur, qu'un Poème qui enseigne un pareil art, et où l'on trouve des peintures des plaisirs de l'amour, et des détails sur l'article de la génération, ait été composé par un abbé et dédié à un cardinal. Mais la science des bienséances n'a été connue que fort tard parmi nous. »

Nous passons au chapitre des poètes étrangers. Les poètes italiens sont étudiés les premiers. L'auteur de La Bibliothèque d'an homme de goût n'a aucun respect envers Dante. « Il fit de mauvais imitateurs, et lui-même était à quelques regards un mauvais modèle. Les Italiens l'appellent divin, mais c'est une divinité cachée ; peu de gens entendent ses oracles ; il a des commen-

soi ÉTUDES ET RECHERCHES

tateurs ; c'est peut-être encore une raison de plus pour n'être pas compris. » La dernière réflexion ne manque pas d'esprit.

Pétrarque « est bien supérieur au Dante ». Mais oui, on nous l'affirme. Toutefois, il ne faudrait pas s'exagérer sa valeur. «Les poètes modernes, les français surtout, ont composé des chansons plus délicates, plus ingénieuses que celles de Pétrarque ; mais on les loue moins, parce qu'elles sont moins anciennes. » Allons, il importait déjà que les œuvres et les choses fussent anciennes pour qu'on reconnût leur mérite. Tout de même j'aurais désiré connaître les poètes auxquels il est fait allusion ici.

Le Roland amoureux de Boiardo est trop imité de l'Iliade. Il a servi à l'Arioste pour son Roland furieux qui compte de nombreuses imperfections en dépit de certaines beautés :

Lorsqu'on le lit de sang froid, on ne saurait se dissimuler que son Poème, à le prendre à la rigueur, n'a ni commencement, ni milieu, ni fin. On ne sait quel en est le héros principal. Aucun épisode n'y semble naître du fond du sujet ; le comique, et souvent un comique bas ot obscène, s'y trouve confondu avec le tragique et l'héroïque. Ce Poème, d'ailleurs, est plein de descriptions chimériques, d'exagérations outrées qui interrompent continuellement le cours de la narration.

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Ruccellai qui, dans son poème des Abeilles, attribue Pinvention delà rime à la nj'mphe Echo, Sannazar et sa pastorale intitulée ^rcarf/e, Trissin qui, le premier, donna une tragédie en langue italienne et prit pour sujet l'histoire de Sophonisbe, Guarini et son Pastor Fido, Tassoni auteur du Sceau enlevé, d'autres encore, sont signalés à l'homme de goût.

Il va de soi que la Jérusalem délivrée an Tasse occupe la place importante dans cette nomenclature. Le Tasse a l'art d'amener les événements et de dessiner les caractères, mais ses défauts égalent ses mérites. 11 abuse des concetti ; il mêle perpétuellement les idées païennes et chrétiennes. Ce n'est pas tout :

Il n'y a en vérité qu'un Italien qui puisse supporter l'excès auquel le Tasse a porté le merveilleux de son poème. Dix princes chrétiens métamorphosés en poissons, dans les bassins d'Armide, et un perroquet chantant des chansons galantes de sa propre composition, sont des choses bien étranges aux yeux d'un lecteur sensé, quoique nous soyons prévenus par Ihistoire de Circé dans l'Odyssée, et quoique nous voyions tous les jours les perroquets imiter la voix humaine. Qu'on pardonne aux extravagances poétiques en faveur des beautés qui les accompagnent, à la bonne heure. Mais qu'on ne soit pas assez enthousiaste ou assez sot pour en faire

l'apologie. On ne comprend pas comment des personnes de bon sens peuvent approuver un magicien chrétien qui tire Renaud des mains des sorciers mahométans. On voit avec surprise, dans le Tasse, la messe, la confession, les litanies des saints et des morceaux de sorcellerie, confondus ensemble et formant le plus grotesque assemblage.

N'empêche que le Tasse jouissait de quelque faveur au-wiii-^ siècle, et un M. deMirabaud dut à sa traduction de La Jérusalem f/e7/yree, parue en 1724, d'être académicien. Fontenelle lui disait en le recevant :

C'a été votre belle traduction de La Jérusalem du Tasse qui a brigué nos voix : vous avez appris aux Français combien était estimable ce poète italien qu'ils estimaient déjà tant. Dès qu'il a parlé par votre bouche, il a été reçu partout ; partout il a été applaudi. L'envie et la critique n'ont pas eu la ressource de pouvoir attribuer ce grand succès aux seules beautés du Tasse ; il perdait le charme de la poésie ; il perdait les grâces de sa langue, il perdait tout, si vous ne l'eussiez dédommagé... La voix du public qui prévint nos louanges, vous indiqua dès lors à l'Académie. Voilà votre titre.

Les poètes espagnols, portugais et allemands sont moins longuement étudiés, dans le recueil, que les poètes italiens. Tout au plus signale-

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t-on à l'homme de goût les comédies de Calderon et de Lope de Vega pompeuses et grandiloquentes, la Zf/s/af/e de Camoens qui a tort de montrer les Néréides amoureuses des Portugais et de peindre « sans voile, les plaisirs les plus lascifs », une tragédie de KIopstock, les satires de Rabener et les œuvres de Haller et de Gessner.

Les poètes anglais sont mieux traités. Ayant indiqué Butler, Glover, Young, Thompson et Pope, le compilateur s'occupe sérieusement de Milton.

Ici, les exclamations admiratives abondent. Milton est grand ; il est hardi; il est neuf; il est sublime; il a réellement éprouvé « ce délire poétique qui transporte l'homme hors de luimême ». Le seul malheur est qu'un tel délire fasse souvent perdre la tête et écrire des sottises. Ah ! bien 1

Ce n'est en effet qu'aux écarts d'une raison troublée que l'on peut attribuer la triste extravagance de plusieurs peintures du Paradis perdu. Les murailles d'albâtre qui entourent le Paradis terrestre, les diables qui, de géants qu'ils étaient, se transforment en pygmées pour tenir moins de place au conseil, dans une grande salle toute d'or, bâtie en l'air ; les canons qu'on tire dans le ciel, les montagnes qu'on s'y jette à la tête ; des anges à cheval qu'on coupe en deux, et dont les parties se rejoignent soudain; tant d'autres extravagances n'ont

cependant pas empêché qu'on compare Milton à Homère.

Les extravagances ne seraient rien. Hélas ! les inconvenances du Paradis perdu sont innombrables et M. Dupré de Saint-Maur est remercié d'en avoir supprimé quelques-unes dans sa traduction :

Le traducteur n'a pas toujours suivi littéralement son original. Tantôt il en a adouci quelques traits, tantôt il en a retranché d'autres. Il en a supprimé quelques-uns, par exemple, dans le Livre neuvième où la pudeur n'est point assez ménagée lorsque le poète fait la peinture des plaisirs que les premières atteintes de la concupiscence font chercher à Adam et Eve après leur chute. Mais il en reste toujours assez dans la traduction pour faire sentir que Milton, quoique chrétien, n'avait pas en cet article la même délicatesse que montre Virgile dans le cinquième livre de son Enéide. INL de Saint- Maur a aussi épargné au lecteur la plupart des détails dans lesquels le poète entre sur le chemin que le superflu des aliments prenait dans les esprits célestes, comment il se dissipait par la transpiration; et il y a d'autres imaginations encore plus extravagantes dans le poème anglais, dont quelquesunes n'ont point, avec raison, été traduites par l'écrivain français.

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De même que Milton, Shakespeare a du génie et de grossiers défauts qui le rendent insupportable. Pardonnons-lui son ignorance, son mauvais goût, ses drames « monstrueux pour la forme » qui n'ont ni unité, ni moralité, ni bienséance, son langage obscur et incorrect, rempli d'expressions populaires, « souvent bas dans le familier et enflé dans le noble », ses jeux de mots inconvenants et ridicules, pardonnons-lui : il n^'avait point étudié « l'art et les écrits de l'antiquité». Il estvraique Voltaire adaignéemprunter à Shakespeare, notamment pour sa tragédie La mort de César qui est imitée de Jules César, mais « il a fait de la pièce anglaise le même usage que Virgile faisait des ouvrages d'Ennius ». Bref « le premier Anglais qui ait fait une pièce raisonnable, et écrite d'un bout à l'autre avec élégance, est l'illustre Addisson. Son Caton cVUlique est un chef-d'œuvre ». On le voit, rien, ici, ne laisse prévoir l'enthousiasme des romantiques.

Notre auteur ne sait presque rien des poètes chinois. Il tient, néanmoins, à en parler et recommande un ouvrage du père Amiot, missionnaire à Pékin.

Les Chinois ont aussi des Tragédies; mais elles sont fort différentes des nôtres. On peut en juger

par la pièce intitulée le Petit Orphelin, que le Père du Halde nous a donnée d'après la traduction du P. de Premare. Ce drame est entremêlé de chants, placés dans les endroits où il. s'agit d'exprimer quelque grand mouvement de l'àme. La règle des trois unités n'y est pas observée; c'est une histoire mise en dialogue, dont les différentes parties sont autant de scènes détachées, qui n'ont d'autre liaison que celle qu'ont entr'elles les actions particulières exposées par la suite de cette histoire. Il s'agit dans cette Tragédie informe des aventures d'un enfant depuis sa naissance jusqu'à ce qu'il eût vengé ses parents; ainsi l'action de la pièce dure environ vingt ans. M. de V. en a profité dans son Orphelin de la Chine, mais en corrigeant les irrégularités barbares de l'original.

Nourri des poètes grecs, latins et étrangers, l'homme de soùt a mérité de connaître enfin les poètes de son pays. Tout d'abord quelques écrits sur l'histoire de la poésie française s'offrent à lui. Il les lira, aidé de son gaide que je n'ai pas la patience de suivre dans son énumération fastidieuse. Après quoi les poètes épiques lui révéleront les beautés de leurs œuvres. C'est jouer un mauvais tour à l'homme de goût que de l'obliger à cette initiation. L'érudit le dit fort bien : « La plupart de nos anciens rimailleurs n'ont tiré de la trompette héroïque que

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des sons discordants. » Prenons, par exemple, le Clovis de Desmarets. Gomme par un fait exprès, Desmarets défigure tout ce qu'il touche. « L'auteur avait de l'imagination; mais lorsqu'elle l'inspirait, elle le jetait dans l'emphase, et lorsque cette imagination lui manquait, il était dur et monotone ». Alors!... Et La Pacelle de Chapelain? Elle « est au rang de ces vieilles décrépites qu'on n'ose plus regarder ». Tant pis pour l'homme de goût. La Henriade de M. de Voltaire sera-t-elle la jeune et ravissante personne capable de le consoler de la vieille décrépite? Non, avouons-le. Sans doute La Henriade oiïre des beautés, mais, prenez garde, il y a làdedans « plus d'esprit que de génie, plus de brillant que de richesse, plus de coloris que d'invention, plus d'histoire que de poésie » ; et puis Voltaire abuse de l'antithèse, comme son successeur Victor Hugo. « Il l'emploie partout; et l'on pourrait en compter plus de mille. » Si l'homme de goût se tourne vers M. Privât de Fontanilles qui a publié La Mallhiade ou l'Isle- Adam, il ne sera pas davantage récompensé. « Quoique né en Provence, la chaleur du climat a peu opéré sur son imagination, qui est presque toujours froide et timide. » Une ressource suprême se présente; M"° du Bocage consolera l'homme de goût de ses mécomptes; elle tient

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« une place distinguée parmi les Grâces et les Muses » et elle a écrit La Colombiade. Est-ce gentil, cette Colombiade/ Tout est perdu, La Colombiade n'est pas bonne. Puisque les poèmes épiques nous manquent, rappelons-nous que Fénelon a écrit Télémaque et lisons-le en manière de dédommagement. Ne nous arrêtons pas aux critiques que ce beau livre a suscitées. Elles ont été faites « par des auteurs qui avaient intérêt de décrier les poèmes en prose parce qu'ils en ont fait en vers et la saine partie de la nation ne s'y est pas arrêtée ».

La passion de Télémaque pour Calypso offre un vif attrait, mais je crois que l'homme de goût préférera les poètes tragiques aux poètes épiques. Cette fois, il ne sera pas volé. A-t-il une « âme romaine », on lui indique Corneille. A-t-il le « cœur sensible », le tendre Racine lui est destiné. S'il est mélancolique, Crébillon satisfera son humeur. En outre. Voltaire, et beaucoup d'autres, le distrairont. Corneille est cité d'abord, non sans raison. La première de toutes les tragédies françaises, la Cléopàlre de Jodelle « est d'une simplicité convenable à son ancienneté ». Passons sous silence les œuvres de Baïf, de Garnier, d'Alexandre Hardi, de Rotrou. « Le véritable père de la tragédie française fut Corneille. » Bien entendu, il ne manque pas de dé-

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fauts, et, quand nous aurons remarqué que ses vers sont fréquemment incorrects et que son éloquence est souvent d'un déclamateur, nous lui accorderons, tout de même, d'être sublime, nous conviendrons que « c'était Brutus ressuscité pour réveiller dans le cœur des Français l'amour de la liberté et de la patrie ». Racine est préférable à Corneille. « Si l'art n'existait pas avant Corneille, c'est à Racine que nous en devons la perfection. »

Plus pur, plus élégant, plus tendre, Et parlant au cœur de plus près, Nous attachant sans nous surprendre, Et ne se démentant jamais, Racine observe les portraits De Bajazet, de Xypharès, De Britannicus, d'Ilyppolite; A peine il distingue leurs traits ; Ils ont tous le même mérite, Tendres, galants, doux et discrets.

Et l'amour qui marche à leur suite, Les croit des courtisans français.

Et l'auteur de La Bibliothèque d'un homme de goût ne manque pas de tracer le fameux parallèle : Corneille a la force, mais Racine a la grâce et la douceur, etc., etc. Nous n'avons pas cessé d'être d'accord avec lui, en 1913, mais notre sentiment a un peu varié au sujet de Crébillon. Nous ne mettons plus Crébillon au même rang

que Racine et Corneille. Dans Touvrage dont cette étude est l'objet, on ne s'en gêne pas. « La terreur dont Racine a manqué et que Corneille n'a pas toujours eue, anime toutes les pièces de Crébillon... Il est notre troisième classique ; j'ose dire plus, il est un des trois... C'était un homme de génie, ainsi que Corneille. » Peste, quelle bonne fortune pour Crébillon ! D'aillem's, comment n'être pas persuadé de Finsigne valeur de Crébillon : « Les ouvrages de M. de Crébillon ont été imprimés au Louvre en deux volumes in-4° : honneur réservé aux grands talents, et qu'on ne pouvait refuser à un homme qui a donné de nouveaux plaisirs à sa patrie. »

Voltaire a le bon esprit de réunir, à lui seul, les talents de Corneille, de Racine et de... Crébillon. « Il plaît à tous les spectateurs et ses bonnes pièces attirent plus de monde que les meilleures de nos trois poètes tragiques. » La phrase est à retenir et à méditer. Il y a toujours eu et il y aura toujours un Voltaire auteur dramatique qui attirera « plus de monde » que Racine et que Corneille !... L'abbé Trublet a un mot fort joli à propos de Voltaire. « Il ne fait pas des miracles, disait-il, il fait des prestiges, » Faire des prestiges, tout est là. On ne s'avise des miracles que plus tard. Les hommes ne sont pas dignes du miracle. Mais, revenons à Voltaire

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et à l'appréciation de ses tragédies. Nous savons qu'elles sont excellentes puisqu'elles réussissent. Cependant, le poète abuse des sentences ; son dialogue est trop coupé ; il se répète et copie les plans de ses pièces chez les autres ; quelques-uns de ses vers sont des imitations évidentes ou des réminiscences manifestes. L'érudit du XVIII' siècle était donc bien naïf qu'il ne se rendait pas compte que tous les éléments du succès sont précisément ce qu'il signale comme des tares.

Colardeau, La Harpe, Du Belloi, Marmontel, quantité de poètes de moindre importance ont également publié ou fait représenter des tragédies. En les traitant de poètes de moindre importance, j'use d'un sans-gêne que M. de la Dixmerie ne m'aurait pas pardonné. M. de la Dixmerie, comparantleslettres sous LouisXIV et Louis XV, ne craignait pas d'affirmer que les tragédies du XVIII' siècle étaient meilleures que celles duxvif . Le Dieu du goût déclarait « que notre siècle a vu faire quelques pas de plus à la tragédie ; qu'elle offre une marche plus active, des effets plus frappants et un caractère plus marqué ». Pardonnons à M. de la Dixmerie en faveur de l'oubli complet et mérité où il est tombé.

Passant du grave au doux et du sévère au plaisant, l'homme de goût ne négligera point les

poètes comiques. Il rendra un juste hommage à Corneille qui est le père de la comédie, avec Le Menleur, comme il était déjà le père de la tragédie. Il admirera Molière qui « a tracé le caractère de tous les originaux qui jouent un rôle ridicule sur la scène du monde », Molière dont Destouches, également digne d'intérêt, disait :

Plaute vif et brillant a la force comique, Abondant, varié, mais souvent bas et plat. Térence, plein de grâces, a l'élégance antique, Toujours vrai, toujours noble et souvent délicat ; Mais sans nerf et sans force il fournit sa carrière. Nature qui laissa l'un et l'autre imparfait, Voulant les réunir dans un même sujet, Les refondit tous deux pour en faire un Molière.

Il s'égaiera doucement au « dialogue plein de feu et de saillies » de Régnard. La Métromanie de Piron « ingénieuse, plaisante, semée de traits neufs, bien conduite et bien écrite » le divertira. M. de Voltaire a de quoi l'amuser et les comédies larmoyantes de M. de la Chaussée ont de quoi l'attendrir. M. de Boissi raille à merveille les modes nouvelles ou les ridicules passagers, et M. de Marivaux qui n'est aux yeux du compilateur ni plus ni moins que M. de Boissi, M. de Marivaux, encore qu'il « discute un peu trop sur le sentiment », a de l'agrément et de la

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finesse. Les « peintures naïves du cœur, la diction pure, correcte, élégante » de M. de Saint- Foix valent les comédies de Marivaux. Pauvre Marivaux, voyez-vous sa piètre figure entre M. de Boissi et M. de Saint-Foix ! Suprême honte, il partage avec ses deux confrères l'infortune d'être surpassé par Gresset, « l'ingénieux auteur de Sidnéi et du Méchant ». Gresset, mais c'est l'abondance, l'harmonie, le coloris, la délicatesse, c'est la beauté même ! Voilà l'homme de goût bien renseigné !...

Les « poètes d'opéra » ont aussi leur mérite. Gardons-leur une petite place. Boileau a été trop dur pour Ouinault. Fontenelle et Danchet ont « les suffrages des connaisseurs ». L'abbé Pellegrin « trop décrié de son temps, temps de richesse du moins pour le genre lyrique, brillerait de nos jours oîi nous sommes réduits, à cet égard, à la plus grande pauvreté ». Il est encore heureux que notre auteur s'avise que le xviii' siècle manque de poètes lyriques. Je lui sais gré de cette opinion raisonnable. Rameau et Voltaire sont à citer. Voltaire, en l'occurrence, n'est pas brillant. « Les lauriers qu'il a recueillis sur la scène lyrique, n'ont point la fraîcheur de ceux dont il a été couronné plusieurs fois sur la scène tragique ». Voltaire l'avouait volontiers: « J'ai fait, écrivait-il, une grande sottise de composer un

opéra : mais Tenvie de travailler pour un homme comme M. Rameau m'avait emporté. » Plusieurs poètes ont écrit des livrets d'opéra. Ils sont exhortés à ne pas suivre toujours les traces de Quinault, et l'exhortation a une grande austérité :

A la bonne heure qu'on imite son style (de Quinault), si on a assez de talent pour joutter contre lui ; mais qu'on ne prêche pas comme lui ces dogmes de galanterie, qui sont l'âme de nos Poètes chantants. L'amour voluptueux énerve les esprits ainsi que les corps. Il est temps que des passions plus nobles donnent le mouvement à nos tragédies lyriques. Il est temps que les poètes abjurent ces maximes corruptrices qu'on masque du voile de la délicatesse et du sentiment.

Depuis que ces lignes furent écrites, bien des années se sont écoulées et « l'amour voluptueux » n'a pas cessé d'inspirer musiciens et poètes.

Quand il ira à la campagne, l'homme de goût emportera les poètes bucoliques, Segrais, Fontenelle et La Motte, ne serait-ce que pour mieux se rendre compte de tout ce qu'il y a de faux, d'artificiel et de convenu dans les pastorales ou les églogues de ces messieurs et jusque dans les idylles de M"" des Houlières habile à faire chanter les oiseaux et bêler les moutons, non

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sans ajouter à ses fadaises des prétentions philosophiques.

Rentré chez lui, et de mauvaise humeur parce que de méchants livres l'ont déçu, l'homme de goût sera dans l'état d'esprit voulu pour savourer le fiel et l'ironie des poètes satiriques. Il ne lira point Régnier qui fréquentait « les réduits delà débauche », quoique ecclésiastique, et en avait rapporté un langage déplorable. Mais Boileau lui reste, et le véhément Rousseau et M. de Voltaire. Il est très fort dans la satire, M. de Voltaire. Ecoutez ;

Il excelle par l'art de saisir tout ce qui peut rendre ses adversaires ridicules.il a un genre d'ironie et de plaisanterie qui n'est qu'à lui ; mais il sort souvent de ce genre. Il se permet les personnalités les plus odieuses ; et il calomnie les mœurs de ceux qui n'avaient attaqué que ses écrits. Il est sans doute douloureux d'avoir à faire cet aveu sur un homme justement célèbre par plus d'un talent. Il s'en fâchera sans doute ; mais pour le consoler, nous lui permettons de nous placer dans la première diatribe qu'il donnera au public.

En choisissant les poètes lyriques dignes de figurer dans sa bibliothèque, l'homme de goût, s'il mérite son titre, écartera résolument Ronsard qui « rappelle beaucoup de ridicule ».

Ce poète trouvant sa langue peu riche en expressions nobles et en grandes images, la surchargea de latinismes et d'héllénismes. Ce mélange de mots grecs et latins avec le jargon barbare qu'on parlait alors, produisait des sons aussi aigres que ceux dont les onagres font retentir les montagnes des Pyrénées.

Le jugement est un peu dur, mais il est si juste, n'est-ce pas ? Rapprochons-le sans crainte de celui qui place au même rang Corneille, Racine et Crébillon. Il supporte la comparaison. En tout cas, il est heureux pour nous que l'auteur de ce petit livre, plein de choses équitables et de clairvoyance, ne revienne pas sur terre. Quelle pitié lui inspireraient nos admirations intempestives ! Lui qui a la tête solide ne s'enthousiasme pas à tort et à travers. Malherbe, Rousseau, La Motte, M. de la Visclède, Le Franc de Pompignan, M. l'abbé Sabatier, à la bonne heure ! Malherbe ? Il était le seul modèle « qu'un homme de goût put imiter avant le milieu du dernier siècle ». Rousseau ? « Nous n'avons point de poète plus poète que Rousseau ; c'est-à-dire, qui ait porté à un si haut degré le talent de réunir dans une versification harmonieuse et pittoresque les charmes de la musique et de la peinture. Quelle richesse de rimes ! Quelle noblesse de pensées ! Quel feu ! » La Motte, M. de la

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Visclède, Le Franc de Pompignan, M. l'abbé Sabatier ? Tous méritent des éloges divers, mais magniQques, et le seul Ronsard « rappelle beaucoup de ridicule ». Les poètes lyriques étaient donc nombreux au xviir siècle. Or, tout à l'heure, notre si judicieux personnage se plaignait précisément de l'absence des poètes lyriques à son époque. Je ne comprends plus et, sans doute, ne servirait-il pas de vouloir comprendre. De même que Perse « avait peut-être de grands motifs pour ne pas être plus clair », l'auteur de La Bibliothèque d'un homme de goût a probablement d'excellentes raisons pour être illogique.

Que de mauvais tours son guide s'apprête à jouer à l'homme de goût trop respectueux des conseils offerts ! Il faudrait, en suivant tous les avis du compilateur, bâiller à la lecture des poètes didactiques, c'est-à-dire de M. Wattelet qui a élaboré un Art de la Peinture, de Saint-Lambert qui a composé Les Saisons, de Dorât qui fournit les préceptes de La Déclamation théâtrale, et, naturellement, de Boileau, de Voltaire, de La Harpe et Gresset. Il faudrait aussi s'attendrir avec lespoètesélégiaques et s'émouvoir aux chagrins de M"^» de la Suze et de M"" des Houlicres à moins que l'on ne préfère une héroïde de Barthe ou de Colardeau. II paraît.

en effet, que l'héroïde, — le fâcheux mot, — avait pris, au xviir siècle, la place de l'élégie. L'héroïde réclamait* beaucoup de chale^ir dansTâme et dans l'imagination » et les jeunes poètes professaient pour elle un goût immodéré dont se plaignait Dorât. « Un écolier à peine échappé à la férule, disait-il, et plein de cette effervescence enfantine, qu'il nomme imagination, choisit un sujet quelconque. Il rassemble au bout l'un de l'autre trois ou quatre cents vers bien lâches, bien diffus, bien platement funéraires. Il y joint l'estampe, la vignette, le cul de lampe et cela s'appelle une héroïde. » Depuis 1772, rien n'a changé. La plupart des jeunes gens, même dénués de toute inspiration, se croient obligés aujourd'hui, avant de devenir notaires ou marchands de vin, de rassembler « au bout l'un de l'autre trois ou quatre cents vers » et de les publier. Seulement, ils n'écrivent pas d'héroïdes. Ils se plaignent de leur petite amie ou bien versent d'abondantes larmes en évoquant le souvenir de leur première communion.

Après les héroïdes, — je ne m'habitue pas à ce mot, — les épigrammes de Saint-Gelais ou de Chapelle et les fables occuperont les loisirs de rhomme de goût. Enfin, nous allons entendre quelques réflexions sensées à propos de La Fontaine :

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La Fontaine nous tient lieu d'Esope, de Phèdre et de Pilpai. Indépendamment de la morale que ses fables renferment, il enchante par les g-ràces piquantes de son style ; on y sent à chaque ligne ce que la gaieté a de plus riant, et ce que le gracieux a de plus attirant. Il joint à toute la liberté de la nature tous les agréments de l'esprit.

Gela commençait très bien. Mais ne voilà-t-il pas que La Fontaine est accusé de ne pas savoir écrire le français ;

On souhaiterait que son style fût plus châtié, plus précis, et qu'en surpassant le Phèdre en délicatesse, il l'eût égalé dans la pureté de l'élocution.

Attendez. La suite rachète ce jugement fâcheux:

Ses moralités sont quelquefois tirées de trop loin ; et il insinue d'autres fois des maximes, dont la conséquence serait dangereuse pour la jeunesse. Mais ces petites taches n'empêchent point qu'il ne soit le premier parmi les modernes, et qu'il n'ait surpassé les anciens.

Il surpassait les anciens. Pourtant il se croyait fort au-dessous de Phèdre. Fontenelle disait joliment que le bonhomme ne cédait le pas au poète latin que par bêtise. La délicieuse bêtise, celle du génie qui s'ignore 1

Les succès de La Fontaine excitèrent rémulation de ses contemporains. II eut d'innombrables imitateurs. Benserade composa plus de deux cents fables en quatrains. Le Noble écrivit des fables relatives aux événements politiques de son temps. Grécourt en publia de licencieuses. Parmi quantité d'autres poètes, La Motte ambitionna de rivaliser avec La Fontaine qu'il louait de « rendre aux mœurs, par ses apologues, ce qu'il leur avait ôté par ses contes ». La Motte se targuait d'avoir le mérite de l'invention que son prédécesseur dédaignait et de trouver des sujets neufs à l'appui de ses moralités. Bref, il prétendait être à la fois Esope et La Fontaine. Ne le raillons pas. Il s'aperçoit de son infériorité et réclame notre indulgence en faisant valoir la difficulté de sa tentative : « Je ne me serais pas hasardé à écrire des fables si j'avais cru qu'il fallût être absolument aussi bon que La Fontaine pour étresouffert après lui ; maisje pensais qu'il y avait des places honorables au-dessous delà sienne.» Certaines fables de La Motte ne sont pas mauvaises et il réussit parfois à égaler La Fontaine. Du moins Voltaire le pensait, et il raconte un incident assez amusant qui eut lieu dans un souper au Temple, chez le prince de ^'enciôme. Il y avait là l'abbé de Chaulieu, Tabbé Courtin et le chevalier de Bouillon. On

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se moquait de La Motte dont les fables venaient de paraître.

« Jeteur dis, ajoute Voltaire, Messieurs, vous avez tous raison, vous jugez en connaissance de cause ; quelle ditTérence du style de La Motte à celui de La Fontaine ! Avez-vous vu la dernière édition des fables de La Fontaine ?»« Non », dirent-ils. « Quoi I vous ne connaissez pas cette belle fable qu'on a trouvée parmi les papiers de M"' la Duchesse de Bouillon ? » Je leur récitai la fable ; ils la trouvèrent charmante ; ils s'extasiaient. « Voilà du La Fontaine ! disaient-ils ; c'est la nature pure. Quelle naïveté ! Quelle grâce ! » « Messieurs, leur dis-je, la fable est de La Motte. » Alors ils me la firent répéter et la trouvèrent détestable.

Décidément, rien n'a changé. Maintenant encore on n'admire qu'à coup sur et vérification faite de la signature..

L'homme de goût complétera son étude de la poésie française par la lecture des « poètes de société». Oui sont les poètes de société? Réponse: «C'est sous ce nom que nous tracerons l'esquisse de tous les auteurs de poésies fugitives qui depuis Abailard ont inondé notre Parnasse ». Le Roman de la iifosejpar exemple, est un poème de société comme Villon est un poète de société, et pas plus qu'il ne faut lire Ronsard, il ne faut lire

Villon. « Il déshonora plus la littérature par sa vie scandaleuse qu'il ne perfectionna la poésie par ses talents. » Osez dire, à présent, que la postérité ne met pas les poètes à leur place ! Donc, nous accordons un juste mépris à Villon, mais nous honorons ainsi qu'il sied Chapelle, « génie heureux, génie facile », Rousseau qui souille ses contes de « l'obscénité la plus abominable », l'abbé de Chaulieu à « l'imagination brillante et l'âme sensible », Voltaire « inépuisable en tours ingénieux et en saillies agréables», Gresset qui chante la paresse, la solitude et les plaisirs tranquilles, et M. Desmahis et M. de Voisenon et M. François. Le Vert vert de Gresset et le Voyage en Provence de Chapelle sont agréables. Voltaire et l'abbé de Chaulieu ont bien de l'esprit. Pourquoi ne suis-je pas un homme de goût et ai-je l'audace de préférer Villon ?

Il existe une foule d'ouvrages sur la poésie en particulier et la littérature en général. L'auteur cite quelques-uns d'entre eux sans être convaincu de leur utilité. « Les excellents écrivains lus et relus, affirme-t-il, contribuent plus à former le sentiment, le jugement et le goût que tous les écrits didactiques. Ainsi il faut lire les bons modèles encore plus que les bons préceptes. On doit pourtant savoir gré à ceux qui travaillent à former notre esprit et notre raison ; mais il ne

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faut pas les placer sur le rang que nos grands écrivains occupent. Il est beau de conseiller, il est plus beau d'exécuter, » Pour le coup, nous sommes d'accord.

Aux poètes succèdent les orateurs anciens et modernes. Nous savons déjà que la poésie propre à exalter la vertu, célèbre fréquemment le vice et le crime. En nous parlant de l'éloquence, l'érudit fait une découverte analogue et qui atteste une égale divination. L'éloquence sert le bien, mais elle sert le mal. Elle peut inspirer « des desseins justes et honnêtes » non moins que les pires scélératesses. Vous vous en doutiez? Mieux vaut être prévenu deux fois. Les Grecs et les Romains, n'étant pas des imbéciles, connaissaient toutes les ressources de l'éloquence et il en résulta, chez eux, des troubles nombreux. Démosthène était un orateur remarquable. Il a beaucoup de rapports avec M. Rousseau, de Genève :

Nous n'avons personne qu'on puisse lui comparer que M. Rousseau de Genève. Cette éloquence vive, forte, grande, pleine, aisée, qui coule partout chez lui de source, est précisément celle de l'auteur d'Emile et de la Xonvelle Héloïse; mais il semble que dans l'Orateur Genevois il y a plus de philo - Sophie que dans l'Orateur d'Athènes. En général

les Harangueurs anciens sont babillards et verbeux ; mais il le sont avec cette majesté, cette harmonie, cette vivacité de couleurs, cette abondance d'images qui fait tout pardonner. D'ailleurs, comme ils parlaient les deux plus belles langues qui aient jamais été dans la bouche des hommes, on ne s'aperçoit de ce défaut que lorsqu'on lit leurs traducteurs.

Cicéron était aussi un éminent orateur et il le méritait. « Il avait de grandes obligations à la nature qui avait beaucoup fait pour lui ; cependant il sentait qu'il faut la seconder par un travail assidu, et qu'on ne peut parvenir au grand, si l'on n'est animé d'une passion qui tienne de l'enthousiasme. »Les historiens latins ont écrit de beaux discours et Sénèque possède « une imagination tleurie et des connaissances étendues». Pline le jeune, avec son Panégyrique de Trajan, ne doit pas être oublié. A l'occasion d'une traduction du Panégyrique de Trajan par M. de Sacy et de Démosthène par Tourreil, La Motte dit dans une de ses odes:

Longtemps l'antiquité savante Nous recela mille Ecrivains ; Mais des trésors qu'elle nous vante Nous avons lieu d'être aussi vains.

Les Plines et les Démosthènes, Les travaux de Rome et d'Athènes

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Deviennent nos propres travaux:

Et ceux qui nous les interprêtent, Sont moins par l'éclat qu'ils leur prêtent, Leurs traducteurs que leurs rivaux.

M. de Sacy était tellement le rival de Pline, qu'il substituait quelquefois ses pensées à celles de Fauteur pour lui donner un certain air de bel esprit qui était alors à la mode.

On se plaint amèrement, dans La Bibliothèque d'un homme de goût, des premiers prédicateurs Menot et Meyssier et de plusieurs autres. Ils citaient l'Ecriture à contre-sens et sans discernement, usaient de moralités fausses et décrivaient les vices de façon à les inspirer, avec les meilleures intentions du monde, n'hésitant pas à conter de scandaleuses historiettes. Jean Raulin surtout, prédicateur du xv' siècle, ne manquait pas de pittoresque ;

Dans un de ses sermons sur la conversion du pécheur, voici comment Torateur explique la conversion du pécheur à Dieu et de Dieu au pécheur. La miséricorde de Dieu, dit-il, est comme la partie du visage, et sa justice celle de derrière, suivant ces paroles ; Misericordiam et judicium canlabo tibi Domine. Or, Dieu ne se tourne que du côté de ceux qui se tournent vers lui : comme un miroir ne réfléchit le visage que de ceux qui se présentent de-

330 ÉTUDES ET RECHEBCHES

vant la glace... Ne fuyons point le regard de Dieu à cause de quelques imperfections de notre cœur ; le soleil qui entre par une fenêtre, n'en éclaire pas moins une chambre, quoiqu'il trouve des atomes sur le chemin de ses rayons, etc.

Ce beau sermon est orné, suivant Tusage de ce temps, d'une histoire ou plutôt d'une fable qui dut faire une très grande impression sur l'auditoire. Un ermite, dit Jean Raulin, suppliant Dieu de lui faire connaître la voie du salut, vit tout à coup un diable transformé en ange de lumière, qui lui dit : Dieu a exaucé votre prière. Il m'envoie vous dire que si vous voulez vous sauver, il faut lui offrir trois choses, une lune nouvelle, un disque de soleil et la quatrième partie d'une rose. Si vous unissez ces trois choses et les offrez à Dieu, vous serez sauvé. L'ermite était très affligé ne sachant ce que cela voulait dire. Mais un véritable ange de lumière lui apparut, il lui dit le mot du logogriphe. La nouvelle lune, dit-il, est un croissant, c'est-àdire un C dont il a la forme. Le disque du soleil est 0. La quatrième partie d'une rose est un R ; joignez ces trois lettres et vous ferez le mot COR, et c'est ce que Dieu vous demande.

Jean Raulin, dans ce même sermon, parle ainsi au sujet de la nécessité du jeûne. Rien de plus difficile que la conversion, à moins que le corps ne vienne au secours. Car comme dit Aristote : le corps suit la matière. Ainsi, si nous faisons jeûner le corps, l'esprit en sera plus dégagé et plus libre.

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Un carrosse va plus vite quand il est vide, un navire qui n'est pas trop chargé, obéit mieux au vent et à la rame... L'araignée qui marche si bien sur ses pattes ne peut pas marcher sur son dos ; de même si le ventre de l'homme est attaché à la terre, l'esprit ne peut pas marcher vers le ciel. Et puis, par le jeûne du ventre, l'homme s'unit mieux à Dieu; car c'est un principe des géomètres, qu'un corps rond ne peut toucher une surface que dans un point : or Dieu est une surface, suivant ces paroles : j'ushis et reclus Dominas. Un ventre qui se nourrit trop, s'arrondit : donc il ne peut toucher Dieu que dans un point ; mais le jeûne aplanit le ventre, et alors celui-ci s'unit à la surface de Dieu dans tous les points et dans toutes les parties.

Avec le Père Senault de l'Oratoire, les plaisanteries, l'érudition profane et les comparaisons fantaisistes disparurent des sermons. Bourdaloue acheva la réforme des prédicateurs anglais et français.* Ce jésuite fut le Corneille de la Chaire, comme Massillon en a été depuis le Racine. Il porta la force du raisonnement dans l'art de prêcher, comme Corneille l'avait porté dans l'art dramatique. » A Bourdaloue succédèrent de nombreux prédicateurs ayant un réel mérite. L'érudit en cite beaucoup et nous parle ensuite des panégyriques et des oraisons funèbres. Je n'ai pas besoin de dire que Fléchier, Bossuet et Mas-

sillon tiennent une place importante dans ce dernier chapitre d'un ton généralement juste, bien que l'on reproche au style de Bossuet de n'être pas assez égal, assez pur et assez soutenu. Et puis Bossuet ne réussissait pas « à charmer Toreille parle son harmonieux de ses périodes». Qu'aurait dit Brunetière en lisant ces insanités? Fléchier, lui, est loué d'avoir, le premier, donné des leçons aux vivants en prononçant Téloge des morts. Selon Tauteur de La Bibliothèque d'un homme de goût, les orateurs sacrés du xviii^ siècle n'étaient pas inférieurs à ceux du xvir.« Quoiqu'on ne cesse de nous annoncer la décadence de tous les genres de littérature, et en particulier celle de Téloquence delà chaire, nous avons encore quelques orateurs dignes d'être placés à côté de ceux du dernier siècle.» Que voulez-vous, l'habitude a existé de tout temps d'annoncer la décadence de tous les genres de littérature !... Néanmoins, les prédicateurs du xviii' siècle encouraient un reproche. « Ce qui fera dégénérer l'éloquence parmi nous, affirme le compilateur, c'est l'envie qu'ont tous nos orateurs de donner à leur style cette espèce de force qui trop souvent tient à la dureté. Ils affectent une rapidité, qui en pressant tous les objets, les confond.. .Enfin cette profondeur pénible qui affecte d'exprimer dans une pensée le germe de vingt pensées,

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est le poison de l'éloquence déclamée ; et c'est celle pour laquelle les orateurs du jour montrent le plus de goût. » Les métaphores agréables, les antithèses habiles, les cadences harmonieuses, les comparaisons brillantes, si chères aux prédicateurs du xvii° siècle n'étaient plus de mode au xviii". L'érudit a tort de se plaindre. Par leur sobriété et leur concision, les prêtres chargés de l'édifier tenaient compte des paroles d'un courtisan de Louis XIV, disant au Père La Rue : « Ne donnez pas dans l'écueil commun. Ne prétendez pas réussir en nous flattant l'oreille par un bel étalage de fins mots. Si vous allez parle chemin du bel esprit,vous trouverez ici des gens qui en mettront plus dans un seul couplet de chanson, que vous dans tout un sermon. »

Les premiers avocats ne furent pas moins mauvais que les premiers prédicateurs. Ils affectaient une érudition intempestive et faisaient intervenir Homère dans un procès relatif à un bénéfice ou Saint-Augustin dans la cause d'un marchand de vins. « On peut se rappeler ici ce mot d'un avocat, homme d'esprit, à son adversaire, qui, dans une affaire où il ne s'agissait que d'un mur mitoyen, parlait de la guerre de Troie etdu fleuve Scamandre. Il Tinterrompit en disant : « La Cour observera que ma Partie ne s'appelle pas Scamandre, mais Michault. » Le

Maitre et Patru corrigèrent Téloquence du Barreau dont les gloires sont innombrables. Je n'ai pas le loisir de m'y attarder. Toutefois, je ne me priverai pas de l'agrément de répéter un mot charmant de Cochin. Il venait de plaider d'une façon très brillante, et Normant, son rival en réputation et en succès, lui dit : « Non, je n'ai de ma vie rien entendu de si éloquent. » Cochin répliqua : « On voit bien, Monsieur, que vous n'êtes pas de ceux qui s'écoutent avec complaisance. »

Au contraire de Normant, les académiciens mettent souvent de la complaisance à s'écouter et de l'amour-propre à être goûtés, mais leurs discours n'ont pas grande valeur si j'en crois notre guide littéraire qui se plaint d'y trouver trop de rhétorique et déclare avec rudesse : « Les fleurs de Rhétorique dans l'éloquence sont comme les fleurs bleues et rouges dans un champ semé de blé. Elles sont agréables pour ceux qui ne veulent que s'amuser, mais nuisibles à celui qui veut tirer du profit de sa moisson. » Il est exact que la plupart des discours académiques se réduisent à un exercice assez vain. Traiter un sujet qui vous est imposé, n'avoir souvent rien ou presque rien à dire, être spirituel, brillant et ingénieux sur commande, rester courtois en essayant d'être sincère, renouveler un genre désuet, se faire

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apprécier de ses graves confrères et ne pas ennuyer de frivoles jeunes femmes, tels sont les inconvénients que les malheureux académiciens doivent supporter en ces occasions. Cela leur mérite quelque indulgence. Du reste l'.érudit n'est pas si farouche qu'il paraissait d'abord et il reconnaît volontiers le mérite des discours de Duclos, de d'Alembert et de Buffon. Nous sommes même prévenus que l'on prononce d'intéressants discours jusque dans les académies de province, des discours « dignes de la Capitale ». D'Alembert n'était pas tendre pour les académies de province. A son avis elles font « perdre des hommes à l'État sans en acquérir aux lettres ». L'auteur de La Bibliothèque d'un homme de goût partage ce dédain de tout ce qui est étranger à Paris et, s'il reconnaît qu'il y a en province de bons avocats ou de bons prédicateurs, il en marque de l'étonnement et l'annonce de façon un peu méprisante.

Non contente de se réjouir àes Eloges àe, Fontenelle et de M. de Mairan, l'Académie demande aux écrivains qui briguent ses récompenses d'exalter les grands hommes et nous apprenons qu'elle distingua à plusieurs reprises M. Thomas. L'infatigable M. Thomas avait célébré Daguesseau, Duguay-Trouin, Sully, Descartes, et «chacun de ces éloges est un torrent d'éloquence que

Ton voit couler d'une veine abondante et vive, mais quelquefois trop emporté par sa pente, et qui inonde ce qu'il ne devrait qu'arroser ». Où les eaux du torrent de l'éloquence de M. Thomas se sont-elles perdues et pourquoi est-il impossible, aujourd'hui, d'en entendre la moindre rumeur ?,..

Mais que valent les prix académiques et ontils une réelle utilité ? On se le demandait déjà au xviii' siècle. L'érudit estime que les écrivains de son temps « ne se défendent pas assez de l'emphase et du néologisme » et que l'Académie rendrait grand service aux jeunes gens en les rendant plus sages, plus modérés, plus raisonnables, « non en couronnant les ouvrages où domine l'imagination, mais ceux où brillent la justesse et le goût ». Alors, vraiment, à une certaine époque, l'Académie a couronné des jeunes gens qui avaient de l'imagination, de l'enthousiasme, du lyrisme, qui n'écrivaient pas très bien parce qu'ils étaient trop riches de rêves et d'idées ? Je ne le crois pas, je ne peux pas le croire. Mon auteur s'abuse. Quelle joie serait, maintenant, la sienne 1 L'Académie a suivi ses conseils et ne distingue îdIus que des jeunes gens sages, de très sages jeunes gens dépourvus d'imagination.

La Motte ne mettait pas en doute l'excellence des prix académiques :

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Le plus sûr moyen de perfectionner les talents est d^aspireràunprix que des juges éclairés dispensent, et de le disputer à des concurrents qu'on doit toujours supposer redoutables. Cette double vue, de juges qu'il faut satisfaire et de rivaux qu'il faut surpasser, fait faire à l'esprit tout l'effort dont il est capable. Un auteur, qui, sans concurrents, abandonne un ouvrage au public, se contente de le trouver bon ; celui qui dispute un prix, veut que son ouvrage soit le meilleur. Son ambition est un censeur qui ne pardonne rien ; elle étend ses lumières ; elle soutient sa vigilance ; elle l'avertit sans cesse qu'il n'a pas assez bien fait s'il peut faire mieux, et la crainte d'être vaincu par un autre, fait pour ainsi dire qu'il se surpasse lui-même.

Je vois les écrivains assis surles bancs d'un amphithéâtre. Le professeur a dicté la composition, lis travaillent. Les plumes grincent. Jacques se demande s'il triomphera de Gustave et d'Adolphe, ses deux rivaux. Jacques sera-t-il le premier ? Etre le premier ! Goûter les félicitations familiales et jouir du triomphe maternel, savourer le plaisird'être détesté de Gustave et d'Adolphe. Jacques sait aussi qu'on lui donnera de l'argent. Il achètera une bicyclette ou bien fera un beau voyage dans les Pyrénées. Jacques redouble d'ardeur et s'interrompt tout à coup. Imprudent, que vient-il d'écrire ? Oui, ce n'était pas mal,

c'était même très bien, mais les devoirs seront corrigés par le père X et le père X n'aimerait pas ces lignes. Jacques rature. Tiens, à propos, le père X... est le confesseur de la tante Dumont. Elle pourrait peut-être recommander son neveu Jacques, son gentil petit neveu Jacques qui lui fera des visites et récitera des vers dans son salon pour obtenir cette grâce. L'idée est bonne. Et tandis que Jacques travaille, le mauvais élève que l'on a mis à la porte de la classe se chauffe au soleil et regarde le ciel bleu oii voguent les petites nacelles blanches des nuages. Il est content, le misérable, et, plus tard, beaucoup plus tard, quand on aura oublié Jacques, Gustave et Adolphe, les biographes du mauvais élève écriront : « L'illustre romancier faisait le désespoir de ses professeurs, etc., etc. » La xMotte, les prix académiques ne servent à rien et n'ont pas grande signification.

Avant d'écrire et de parler, il n'est pas inutile d'apprendre à écrire et à parler. Cette opinion est aujourd'hui presque abandonnée et peu de nos contemporains la partagent. L'érudit du XVIII* siècle ayant la naïveté de croire que les écrivains et les orateurs exercent un art, non un métier, indique les livres qui traitent de la rhétorique. Chez les anciens, Aristote, Longin, Cicéron et Quintilien ont sa faveur. Pope admirait

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les Instiiutions oratoires de Ouintilien, et je ne sais quel traducteur français interpréta ses louanges de la manière suivante :

Ses préceptes brillant d'une lumière pure, Semblent être puisés au sein de la nature. C'est ainsi qu'avec art dans les dépôts de Mars, Sont rangés les drapeaux, les piques et les dards, Non pour offrir aux yeux une parade vaine ; jMais placés avec ordre on les trouve sans peine.

Il y a donc, dans les Institutions oratoires, tout un arsenal, — c^'est le cas de le dire, — de bons moyens pour devenir auteur impeccable et grand orateur.

Les modernes ont, comme les anciens, étudié la rhétorique. Outre un recueil de Gibert et un chapitre du Traité des Études de RoUin, il existe des Réflexions sur l'éloquence du Père Rapin qui se plaignait de la médiocrité de l'art oratoire. Il l'attribuait au peu de temps dont on dispose, à la médiocrité des gains offerts, au peu de soin que l'on prend de s'instruire, au manque de travail et de talent. Le Père Rapin aurait pu répondre à une récente enquête sur la décadence de la critique sans chercher d'autres raisons que celles dont il explique l'avilissement de l'éloquence. Un autre jésuite, le Père Bouhours,nous donne La Manière de bien penser

3iO ÉTUDES ET RECHERCHES

dans les ouvrages d'esprit. La manière de bien penser, c'est la sienne qu'il ne prend nul soin d'expliquer ni de justifier. Le Père Bouhours admire ; à nous d'admirer de confiance et les yeux fermés. Mais les admirations du Père Bouhours sont fréquemment maladroites et d'un choix douteux. Cet homme de Dieu manquait de modestie. «Ce qui choque le plus dans l'ouvrage du P. Bouhours, ce sont des retours sur lui-même trop marqués, et une trop grande attention à faire connaître ses propres qualités dans la peinture avantageuse qu'il fait de ses interlocuteurs, car son livre est en forme d'entretien. » Le Père Bouhours, redoutant d'être critiqué, alla au-devant des attaques et se donna les plus grands éloges dans quatre Lettres à une Dame de Province, livre anonyme, naturellement. Le guide des hommes de goût constate : « Il n'y avait guère que l'amour-propre d'une jésuite qui fût capable d'un artifice semblable. » La manœuvre est, en effet, du meilleur jésuitisme. N'oublions pas un Traité philosophique et pratique de l'Eloquence du Père Bussier, livre original entre tous puisqu'il fournit les règles de l'éloquence et affirme du même coup que les règles ne servent à rien pour être éloquent. Les Agréments du langage réduits à leur principe, de M. de Gamache, sont d'un homme spirituel et

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ingénieux bien que le nom de l'auteur indique presque le contraire. L'ouvrage de M. de Gamache méritait et mérite peut-être encore d'être appelé le Dictionnaire des pensées fines. L'érudit se plaint. Il n'y avait que trop de «pensées fines» au xviii" siècle. « Ces traits déliés ne sont que trop communs dans notre siècle, et loin de nous donner le moyen de faire un amas de fleurs, sous lesquelles le goût se perd, il faudrait plutôt nous apprendre l'art d'être simple. » Fénelon dans ses Dialogues sur l'Eloquence s'attache à décrire le bel esprit et il en démontre innocemment le danger par son propre exemple. M. Gaillard a écrit une Rhétorique française à l'usage des demoiselles^ avec des exemples tirés de nos meilleurs orateurs et de nos poètes modernes. Le petit traité de M. Gaillard « a toutes les grâces propres au beau sexe, sans exclure la solidité qui est le partage du nôtre. Les exemples sont tous tirés des auteurs français et ils sont à la portée de tous les esprits. Les femmes qui veulent réunir les talents du cabinet et de la société, ne peuvent se dispenser de lire ce bon ouvrage ». Remarquez-vous le ton dont on nous annonce que les exemples de M. Gaillard sont à la portée de tous les esprits et sentez-vous le dédain contenu ici ? Notre auteur n'était pas persuadé de la supériorité intellectuelle des femmes.

Quelques livres sont spécialement destinés aux prédicateurs et aux avocats. Le Père Rapin s'adressait aux premiers. On n'imagine pas tout ce qu'il demandait à un prédicateur. Il était d'une exigence !... Le prédicateur doit avoir une morale de qualité pour la Cour, une morale bour" geoise pour le peuple et une morale campagnarde pour les villageois. Il lui faut un visage d'anachorète.Serait-il le plus grand orateur du monde, il ne saurait émouvoir et convaincre avec un teint frais et vermeil et de l'embonpoint. Paraître étiquCjSe mal porter sont ses premières obligations. La maigreur fait partie essentielle de l'éloquence sacrée. Le Père Biaise, qui a publié L 'Eloquence chrétienne dans l'idée et dans la pratique, paraît moins farouche. Ce qui le préoccupe, ce n'est pas le poids et la dimension du prédicateur, c'est le bon goût ou le mauvais goût d'un sermon. Il réprouve les citations profanes « parce que, dit-il, c'est donner une pierre à un enfant au lieu de pain, un scorpion au lieu de poisson ». Je gage que des comparaisons attendrissantes à ce point ont persuadé tous ses lecteurs. Le Père Biaise condamne également les images brillantes etil assure que l'orateur qui s'en débarrasse « écrase tous ses petits contre la solidité de la pierre ». Il me semble que, pour sa part, le Père Biaise s'efforçait aux images bril-

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lantes... Et Fénelon, que conseillait-il aux prédicateurs ? A son avis le grand mérite était d'effrayer les assistants ou de faire couler leurs larmes. Les moyens inijDorlaient peu à la condition que l'on eût de la chaleur et de la persuasion. Il blâmait les divisions du discours et la coutume d'apprendre par cœur. Le Père La Rue était du même avis : « Le zèle, disait-il, n'a point de plus fidèle instrument qu'une imagination bien gouvernée, ni de plus grand ennemi qu'une mémoire impérieuse, à qui l'imagination et l'esprit sont forcés d'obéir.. » Heureusement pour les prédicateurs, les désirs de Fénelon et du Père La Rue ne sont pas devenus des obligations. L'abbé Trublet avait sa conception à lui du sermon, une conception bien à lui. Prêcher sur les mystères et les vérités de la religion lui paraissait vain. « Il voudrait que dans tout discours on eût pour but unique de diminuer le nombre des injustices, et d'augmenter celui des bienfaisances du plus grand nombre des auditeurs. » L'original abbé Trublet soutenait en outre que « les Chrétiens sages et éclairés croient qu'il vaut mieux écouter un beau et bon sermon pour mieux pratiquer les vertus, que de demander à Dieu la grâce de bien pratiquer ces vertus ». Ces exemples le prouvent, l'analyse des ouvrages composés pour les prédicateurs est pleine d'un charmant imprévu.

344 ÉTUDES ET BECHERCHES

Les avocats sont moins bien traités. Deux ou trois auteurs seulement se sont avisés de les conseiller et leurs manuels sont ennuyeux. Nous n'en parlerons pas.

Les fantaisies du Père Rapin et de l'abbé Trublet ne sont rien auprès de ce que le compilateur appelle les « écrits sur l'action de Torateur ». Je vous recommande spécialement un livre du Père Sanlecque. Il est intitulé : Poème sur les mauvais gestes de ceux qui parlent en public et surtout des Prédicateurs. Réjouissons-nous d'entendre le Père Sanlecque.il n'est pas ennuyeux du tout. Il est même d'une gaieté qu'il ne cherchait pas :

C'est en vain qu'un Docteurqui prêche l'Evangile,

Mêle chrétiennement l'agréable et l'utile.

S'il ne joint un beau geste à l'art de bien parler,

Si dans tout son dehors il ne sait se régler,

Sa voix ne charme plus, sa phrase n'est plus belle,

Dès Pexorde j'aspire à la gloire éternelle ;

Et dormant quelquefois sans interruption,

Je reçois en sursaut sa bénédiction.

Vous donc qui pour prêcher courez toute la terre,

Voulez-vous qu'un grand peuple assiège votre chaire ?

Voulez-vous enchérir les chaises et les bans,

Et jusques au portail mettre en presse les gens ?

Que votre œil avec vous me convainque et me touche;

On doit parler de l'œil autant que de la bouche.

Que la crainte et l'espoir, que la haine et l'amour

Gomme sur un théâtre y parlent tour à tour.

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Vous sentez, avec moi, Timportance de cet avis :

On doit parler de l'œil autant que de la bouche.

Parler de l'œil I... Enfin, si Ton veut, en y réfléchissant bien, à le prendre d*une certaine façon, cela existe. Des dames frivoles et complaisantes pratiquent cet art. Mais un prédicateur...

Le Père Sanlecque n'a pas le privilège d'avoir écrit, seul, sur l'action de l'orateur. Un Essai sur les bienséances oratoires eiV Eloquence du corps ou l'action du Prédicateur font une concurrence sérieuse au Poème sur les mauvais gestes. L'érudit autorise la lecture du Comédien de M. Rémond de Sainte-Albine. Qnoi ! les comédiens interviennent en si pieuse matière ? Ne vous récriez pas, ne nous alarmons pas. « Quelque différents que soient l'objet du comédien et celui du Prédicateur (remarquez le petit c et le P majuscule) ils les remplissent par les mêmes moyens, parce que les mêmes moyens peuvent servir au vice et à la vertu », comme la poésie peut être dangereuse ou sublime, comme l'éloquence peut être bonne ou nuisible, vous vous rappelez. Notre auteur ne se renouvelle pas. Bref, l'art du comédien et l'art du prédicateur se ressemblent ; aussi le Père La Rue consultait-il Baron, de même que Cicéron réclamait l'ensei-

gnement de Clodius Esopus ; aussi l'acteur Riccoboni indique-t-il, dans ses Pensées sur la déclamation, des préceptes fort sensés aux orateurs sacrés. II leur recommande « le ton de zèle » dans le sermon, « le ton de l'admiration » dans le panégyrique et « le ton de la douleur » dans l'oraison funèbre. Avec de tels conseils, profonds, inattendus, décisifs, qui, je vous le demande, ne deviendrait pas un prédicateur remarquable ?

L'instant est venu, pour l'homme de goût, d'acquérir de légères notions de géographie. Il consultera de préférence un manuel de l'abbé Expilly. « Ce livre a été si souvent imprimé qu'on ne peut douter qu'il ne soit utile.» La réflexion m'enchante. N'y changez qu'un mot et vous aurez la raison de l'invraisemblable succès et des tirages énormes d'auteurs médiocres. Le bénévole amateur de littérature se dit : « Ce livre a été si souvent imprimé qu'on ne peut douter qu'il ne soit bon. » Et il l'achète.

Ses connaissances géographiques aideront l'homme de goût à apprécier les ouvrages des voyageurs. Bien installé dans son cabinet de travail,il découvrira, selon son humeur, le pays qu'il souhaiterait visiter. D'étranges personnages qui habitent là-bas, très loin, surgiront devant lui, vêtus de costumes éblouissants et parlant une langue mystérieuse.La douceur des climats igno-

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rés caressera son front. Il verra briller des lacs, sinuer des rivières et de hautes montagnes se profiler. Il descendra dans les mines où l'on puise les richesses que l'on rapporte en France. Des plantes majestueuses Fémerveilleront ; des fruits énormes, savoureux et délicats tenteront sa gourmandise ; il respirera de nouveaux parfums. Les bêtes aux noms barbares, les plus dangereux animaux se coucheront à ses pieds et il aura le loisir de les caresser. Des oiseaux de feu et de soleil battront des ailes au-dessus de lui. Les villes du monde entier lui ouvriront leurs portes et il s'y promènera à sa guise, pénétrera chez les habitants, franchira le seuil des temples et des mosquées. Dans les ports, près de la mer murmurante, il distinguera le fin profil des voiliers qui vont glisser vers le large horizon et reprendre l'aventure éternelle de leur course. Combien de révélations encore en s'ini liant aux usages, à la religion, aux arts, au gouvernement, aux sciences, au commerce des peuples étrangers ! Heureux, heureux homme de goût, il n'avait pas, ainsi que nous, le désir et l'anxiété du voyage que nous savons rapide et facile. Un geste négligent lui suffisait à prendre le livre préféré et il partait au gré desa fantaisie. Tavernieret le chevalier Chardin le conduisaient en Perse et le renseignaient sur le commerce des pierreries. 11

allait aux Indes avec Thévenot. Le grand botaniste Tournefort lui décrivait quatorze cents plantes qu'il avait rapportées de Grèce et que les anciens ignoraient. A la suite de Flachat, il parcourait l'Italie, l'Allemagne, la Hongrie et Gonstantinople. Préférait-il la compagnie d'un Anglais, il avait une traduction d'un Voyage en France, en Ilalieet aux îles de V Archipel , traduction estimée parce que les Anglais jouissaient déjà de la réputation de voyager beaucoup mieux que nous. M. de Ouerlon disait : « Un Anglais instruit et sérieuxvoitbien autrement qu'un Français.» Dans la traduction, « le voyageur anglais, très riche seigneur, qui possède excellemment l'art de voyager et surtout celui d'observer, tous deux plus rares qu'on ne pense, est accompagné d'un habile physicien, dont les découvertes enrichissent extrêmement ses relations ». Pour l'Afrique, un excellent livre de l'abbé Demanet s'offrait à l'homme de goût. « L'auteur, déclare l'érudit, a tout vu de ses yeux, et il paraît par son livre qu'il voyait en homme intelligent. 11 instruit autant qu'il amuse. On y trouvera en particulier des observations sur les Noirs qui détromperont ceux qui s'imaginent que c'est une espèce différente de la nôtre. » Le Père Lafitau fournissait aux curieux du xviiia siècle d'abondants détails sur les mœurs, les coutumes, la religion des sau-

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vages de l'Amérique et surtout de ceux du Canada. M"" du Bocage lui parlait de l'Italie, non sans esprit. D'ailleurs le livre de M"* du Bocage venait « d'une main chère au public ». L^auteur de La Bibliothèque d'un homme de goût ne comprenait pas cet agrément du voyage en chambre que je signalais plus haut. Il ne sentait pas le charme d'être dupe de beaux mensonges et de rêves invérifiables. Il ne savait pas la douceur de la bienfaisante illusion^ de l'illusion que les meilleures et les plus belles réalités ne remplacent pas. Et il écrit :

Il est bon d'ajouter que quiconque veut connaître un pays, doit y voyager lui-même. Tous les voyageurs ressemblent plus ou moins à cet Allemand qui, ayant été mal reçu dans une auberge de Blois par l'hôtesse qui était un peu trop blonde, mit sur son album : N. B. Qu'on a des auberges détestables à Blois, et que toutes les dames y sont rousses et acariâtres. Si Ton en croit l'abbé de Choisi, rien de plus riche et de plus magnifique que la Cour de Siam; lisez les Mémoires de Forbin, vous ne trouverez rien déplus mesquin. La destinée de l'homme est d'être trompé sur ce qu'il ne voit pas de ses propres yeux. Il faut donc, quand on le peut, parcourir les pays qu'on veut connaître. Les jeunes gens doivent surtout se former par les voyages. Mais gardez-vous bien de faire comme les Anglais, qui

les doublent d'un pédant irlandais, qui ne leur fait voir dans chaque ville que ce qui n'intéresse personne. Un homme du monde, un homme qui veut approfondir les hommes de tous les pays doit vivre avec eux ; et pour cela, il ne suffît pas de visiter des cabinets de curiosité ou de lorgner des antiquailles.

Alors, entendons-nous. Les Anglais sont des voyageurs intelligents et judicieux à la condition de ne pas être suivis d'un pédant irlandais. Il fallait prévenir tout à l'heure.

(Ju'est-ce que le petit coin destiné aux aimables récits de voyages en comparaison de la place énorme que demandent les livres nécessaires à l'étude de l'histoire sacrée et ecclésiastique? Ils sont beaucoup, ils sont trop. J'entends la bibliothèque de l'homme de goût craquer et gémir sous la masse doublement lourde de leur poids et de leur ennui. L'histoire des hérésies, l'histoire des auteurs ecclésiastiques, l'histoire des conciles, l'histoire des papes, l'histoire des ordres religieux et militaires, les vies des Saints, quel sérieux programme et n'est-ce pas exiger outre mesure d'une bonne volonté attentive ? Mais non, le programme n'est pas si sérieux qu'il paraît et l'homme de goût aura plus d'une occasion de se divertir. Le Père Berruyer par exem-

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pie, lui en fournira le moyen avec son Histoire de Dieu depuis son origine Jusqu'à la naissance du Messie. Le Père Berruyer a écrit la vie des saints Patriarches à peu près comme on racontait,de son temps, les aventures des galants marquis, et les saints Patriarches parlent de l'amour comme des petits maîtres. « On peut comparer son livre, se révolte notre guide, à une vieille dame, respectable par sa vertu et par son grand âge, et qui avec cela se coiffe en cheveux, met des mouches, du rouge, et porte un mantelet blanc sur une robe couleur de rose. » Le mantelet blanc sur la robe rose attestait, je le crois, le comble de la frivolité. Et ce n'est pas tout. Le Père Berruyer est choquant au dernier point en narrant les amours des Patriarches. « La passion effrénée de la femme de Putiphar, la coquetterie de Judith et les propositions brusques que lui fait Holopherne, le crime épouvantable d'Onan, la facilité avec laquelle Rachel cède Lia à Jacob pour une nuit » sont autant de funestes « peintures », autant d'« écueils pour l'innocence ». L'auteur de l'Histoire du Peuple de Dieu, depuis la naissance du Messie j'usqu*à la fin de la Synagogue rivalisait avec le Père Berruyer. Il avait mille grâces et des fleurs sans nombre émaillaient son texte. « C'est bien de l'honneur à moi, disait la Vierge, d'être

désignée Mère d'un Dieu. » Et ainsi de suite. Dans le nouveau domaine qu'il explore,rhomme de goût rencontrera le Père Bouhours qu'il connaît déjà et qui est également propre à le récréer. Le Père Bouhours avait publié une Vie de Saint Ignace :

Il n'a pas laissé de raconter bien des choses puériles. Il parle de la résurrection d'un nommé Lisan, qui s'était pendu parce qu'il avait perdu un procès qu'il avait avec son père. Ignace se borna à demander à Dieu autant de vie qu'il en fallait à ce misérable pour se confesser. Lisan revint tout à coup, dit le Père Bouhours, et le ressuscité mourut dès qu'il se fut confessé. Il assure que le nom d'Ignace était redoutable aux puissances de l'enfer, et qu'on a entendu quelquefois des possédés s'écrier au milieu des exorcismes à la vue d'une image du serviteur de Dieu : « Où est ton pouvoir, Lucifer, puisqu'un peu de papier avec la figure d'un Prêtre nous fait fuir sans que nous puissions résister? Ha ! Dieu, comment nous privez-vous de la gloire pour la donner à un prêtre boiteux ? »

Nous nous sommes aperçus à maintes reprises que le compilateur détestait les jésuites. Il ne manque jamais l'occasion de se moquer d'eux, de les prendre en défaut ou de les traiter rude-

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ment. Le Père Le Tellier est, à ses yeux, un « jésuite fanatique qui troubla la vieillesse de Louis XIV dont il était confesseur ». Plus loin, il rappelle que l'historien Maimbourg était membre de l'illustre Compagnie. Le Père Général l'obligea à rentrer dans le monde à cause d'un Traité de V Eglise de /?owe jugé dangereux. Ecoutez la malicieuse conclusion: « Il (Maimbourg) avait porté environ quarante mille écus de dot en entrant dans la Compagnie ; mais pour lui faire mieux observer la pauvreté évangélique,on ne lui rendit rien lorsqu'il sortit. » Je vous le dis, on n'épargne pas les jésuites dans La Bibliothèque d'un homme de goût.

Mais, laissons là ces chicanes et l'histoire sacrée et ecclésiastique. D'autres chapitres nous réclament, et, d'abord, celui qui a pour objet l'histoire universelle. Pourquoi placer Thistoire universelle en premier lieu? « Avant que de parcourir les différentes parties du globe dans des cartes particulières, nous est-il répondu, il faut s'en former une idée en grand dans une carte générale. Il en est de même de l'étude de l'Histoire, bien plus importante que l'autre, puisque c'est l'école de l'humanité et un cours de morale en action. Vous devez faire précéder la lecture des Histoires particulières de celle de l'Histoire universelle. » Le malheur, c'est que, justement,

nous ne sommes pas riches en histoires universelles. L'on possède le recueil incomplet de Diodore de Sicile «historien crédule et écrivain de second ordre » que l'abbé Terrasson avait traduit dans le but unique de prouver combien les admirateurs des anciens sont aveugles. Et après? Après, il n'y a plus rien jusqu'à Bossuet, encore que les recueils de ce genre abondent. « Les siècles d'ignorance produisirent une foule de compilations qu'on honora du titre d'Histoire universelle. Aucune ne mérite d'être citée. Dès qu'un moine s'ennuyait dans sa cellule, il entreprenait la gazette de son temps, et pour que le volume fût plus gros il remontait toujours à Adam ou au déluge. » Au fait, le Discours sur l'Histoire universelle est-i\ si intéressant? Non, les historiens du xviir siècle traitaient Bossuet « d'éloquent déclamateur qui peut éblouir un jeune prince, mais qui contente bien peu les savants». Voltaire contente-t-il les savants avec son Essai sur l'Histoire générale ? Pas davantage. Au lieu de faire connaître « les mœurs des hommes et les révolutions de l'esprit humain », Voltaire maltraite le Christianisme et dresse une liste de scélérats qui ont vécu dans la prospérité et sont morts tranquilles en leur opposant une foule de bons rois et de gens de bien qui ont péri d'infortune et de misère. Je me demande ce que

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l'auteur de La Bibliothèque d'un homme de goût trouve à critiquer ici. On apprend aux enfants, en de belles histoires, que le vice est toujours puni et la vertu récompensée. Plus tard, en de moins belles histoires, ils découvrent que la vertu n'est jamais récompensée et que le vice est rarement puni. Voltaire avait raison. Dom Calmât a travaillé à une Histoire universelle sacrée et profane. « Il serait à souhaiter que son ouvrage fût imprimé avec plus de soin. Dom Calmet avoue que son correcteur n'entendait que .l'allemand. On a dit qu'il n'en était que plus propre à corriger l'ouvrage d'un compilateur ; mais c'est une mauvaise plaisanterie qui ne doit pas diminuer l'estime qu'on doit avoir pour l'ouvrage de ce savant Bénédictin qui écrit avec beaucoup'd'exactitude, de netteté et de simplicité. »

Hérodote, Thucydide, Xénophon dont Quintilien disait que la « Déesse de la persuasion résidait sur ses lèvres », Polybe de qui l'on tient cette maxime que la vérité est à l'histoire ce que les yeux sont aux animaux, c'est-à-dire une chose indispensable, Plutarque « natif de Cheronée dans la Béotie, pays fort stérile en esprit », le bon Rollin qui écrivait afin d'édifier les enfants et qui oubliait que les enfants « n'aiment guère les livres qui les ennuient pour les rendre sages »,

tous ces historiens apprendront l'iiistoire ancienne à l'homme de goût.

Suit l'histoire romaine. Elle n'est pas brillante, au début, l'histoire romaine. « Il paraît évident que les historiens ont entouré de fables le berceau de Rome. On commence par nous dire, dit un homme d'esprit, que Romulus ayant rassemblé 3.300 bandits, bâtit le bourg de Rome de mille pas en quarré. Or mille pas en quarré suffiraient à peine pour deux métairies ; comment 3.300 hommes auraient-ils pu habiter ce bourg?» Il fallait tant d'esprit que cela pour une remarque de ce genre? Bien, admettons qu'elle est d'un comique irrésistible. Les « mille pas en quarré » s'étant accrus, les capitaines de la bande de brigands ayant acquis quelque importance, Salluste n'a pas cru inutile de rédiger-l'histoire de Rome. « Son style est peut-être plus dur que fort, et sa brièveté lui ôte un peu de sa clarté. On l'a comparé à ces fleuves qui ayant leur lit plus serré que les autres, ont aussi leurs eaux plus profondes et portent des fardeaux plus pesants ». Les Commentaires de César, trop secs, « ne sont qu'un journal bien fait ». Tite-Live recueille sottement « tous les petits prodiges, les petits présages, les petites misères de la superstition païenne. » L'Histoire romaine de Rollin est défectueuse. « Que pouvait-on attendre d'un

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homme qui écrivait vite à l'âge de 80 ans? » Mieux vaut Y Histoire des révoliilions de la République romaine par l'abbé de Vertot. « Il a su renfermer en trois volumes la grandeur de Rome. » Une telle grandeur en trois volumes! L'abbé de Vertot était très fort.

Les empereurs romains ont eu pour historien Tacite, écrivain remarquable et personnage peu sj'mpathique. Il ne voyait partout que «( des vertus feintes ou des vices déguisés. » Il adressait des blâmes plutôt que des éloges. Ces dispositions fâcheuses tenaient peut-être à sa mauvaise santé. « La constitution physique d'un homme entre pour beaucoup dans sa façon de voir et de présenter les choses. » La manière dont notre érudit juge le talent de Tacite est au moins originale et inattendue. Voj^ez-vous ce prédécesseur de Nordau? Je souris, mais qui m'assure qu'un autre Nordau ne va pas, demain, démontrer péremptoirement la neurasthénie de Tacite, dans un copieux volume. Le déséquilibré, le maussade Tacite avait quand même de la valeur. « Il creuse avec une rare sagacité jusqu'au fond du cœur humain ; il saisit les moindres nuances des passions, les petits efforts des grands desseins, le manège sourd des cours et le véritable objet de leurs démarches. » Creuser, réfléchir, chercher les raisons des choses au lieu de vivre,

mauvais cela, encore de la neurasthénie ! A force de creuser, il est descendu dans un sombre abîme 0Î.I ses lecteurs ont mal à le suivre et ne distinguent presque rien. Si encore il n'était pas concis et expliquait bien les choses au lieu de chercher à les dire en peu de mots!... Ne refusons pas tout à Tacite : « Il fait penser, et, lors même qu'on ne l'entend guère^ les efforts qu'on fait pour l'entendre ne sont pas inutiles. » Je ne dis pas le contraire, mais, à la place de l'homme de goût, je ne lirais pas Tacite. Suétone, un bon vivant celui-ci et qui aimait raconter les fredaines, les gaillardises et les débauches des empereurs, remplacera avantageusement Tacite, bien qu'il place, dans son histoire, des discours interminables qui, sans donner une idée favorable de son éloquence, en font naître une très désavantageuse de son jugement. Le guide de l'homme de goût n'est jamais content. Tacite était trop court. Maintenant, Suétone est trop long. Réjouissons-nous donc que les historiens modernes se soient occupés des empereurs romains et lisons M. Crevier ou M. de Tillemont.

11 est bien de connaître Thistoire romaine ; il est mieux de connaître l'histoire de France. L'homme de goût en est averti. « Des savants bizarres s'épuisent en recherches sur des nations inconnues et négligent l'histoire de leur pro-

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pre patrie. Gardez-vous de leur ressembler. La première étude d'un homme du monde doit être riiisloire de son pays. » Il importe de choisir un bon historien, mais lequel? lis sont légion et offrent, avec leurs qualités ou leurs défauts, une déconcertante variété, ^'oici l'historien qui substitue ses satires personnelles au récit exact des événements. Cet autre ne sait rien et refuse de se donner la peine d'apprendre. Il compile d'après ses prédécesseurs. Le troisième n'est instruit que des choses militaires, et, par contre, le quatrième se trompe sur les noms des villes, sur leur position et prend l'entrée de quelques troupes dans une ville ouverte pour un siège. Tel se borne à une sèche exposition des faits et le suivant s'enquiert des commencements de certains usages, des sources du droit public, de l'origine des grandes dignités, de l'institution des parlements et de l'établissement des universités. Il y a l'historien qui cite ses sources et respecte la chronologie; il y a l'historien qui ne cite rien du tout et n'observe aucun ordre. Celuici s'attache aux particularités les plus curieuses et les plus instructives. Celui-là surcharge la mémoire et accumule les détails oiseux. N'omettons pas l'historien qui suppose ce qui est en question et qui, manquant de preuves, multiplie les probabilités, au point de laisser croire la

vérité qu'il invente. Vous avez Thistorien qui vous instruit peu, mais vous plaît par son style alerte et agréable; vous avez l'historien qui vous documente à souhait et vous assomme par sa manière d'écrire. Encore une fois, lequel choisir? Et l'inlassable érudit dresse pour Fhomme de goût une longue liste d'histoires et de mémoires. Tout y est depuis Dupleix et Mézerai jusqu'au Cardinal de Retz et à l'abbé de Choisi. Je n'entrerai pas dans le détail de cette énumération fastidieuse. Voyons tout de même l'appréciation réservée à \'oltaire historien par son contemporain. Le Siècle de Louis XIV tsi jugé très défavorablement. Que lui reprochet-on?« La distribution en chapitres a paru d'une petite manière. Tous les détails principaux, habilement fondus dans la première narration, en eussent fait un monument bien autrement digne d'un grand maître que ce recueil d'articles séparés sur les arts, sur les sciences, sur les affaires ecclésiastiques^ etc. » 11 raconte le jansénisme spirituellement, mais sa légèreté et son ironie ne sont pas le ton convenable à un historien :

M. de Voltaire, au lieu d'approfondir son sujet, semble avoir fait son capital d'embellir les ornements postiches qu'il y ajoute... On présente à mes

yeux avec une rapidité incroyable une suite de faits importants que je voudrais connaître à fond, et l'on ne me dit qu'un mot de chacun; on écrit pour m'instruire, et l'on ne m'apprend que très peu de choses. C'est une foule d'éclairs qui m'éblouissent et me laissent dans les ténèbres. M. de V. dit quelque part que son objet n'a pas été la vérité des détails. Après un aveu si naïf, on n'est plus surpris de trouver si peu de vérité dans son livre ; mais on l'est d'y trouver en certains endroits tant de détails. Ce ne sont point les mémoires qui ont manqué à l'historien, ni l'art de les employer ; car il y a plusieurs chapitres qui sont des chefs-d'œuvre d'élégance; c'est l'esprit de discussion, c'est la patience nécessaire dans un travail si pénible.

Et Le Siècle de Louis XV ?

Son siècle de Louis XV a été encore plus critiqué que celui de Louis XIV. Celui-ci brillait au moins par les grâces, l'énerg-ie, la noblesse et la précision du style ; mais l'autre n'a pas cet avantage. On n'y trouve point cette variété de tableaux, cette finesse de caractères, cette abondance de réflexions, cet heureux choix de matières qui distinguent le grand historien. On y entre dans un détail ennuyeux de quantité de minuties, et on raconte les grands événements avec un ton d'indifférence philosophique qui leur fait perdre tout leur éclat.

Les Annales de l'Empire ne rachètent pas les

défectuosités de ces deux derniers livres. Voltaire écrivait que l'histoire de l'Empire était plus vaste que celle de la Pologne, de TEspagne ou de l'Angleterre, et il ajoutait : « Ses prééminences, ses droits sur Rome et sur l'Italie, tant de Rois, tant de Souverains qu'il a créés, tant de dignités qu'il a conférées dans d'autres Etats, ses assemblées presque continuelles de tant de Princes, tout cela forme une scène auguste, même dans les siècles les moins policés, mais le détail en est immense. » C'est dans cette immensité que Voltaire s'est perdu. « Son ouvrage est bien fautif, et quoiqu'on réimprime tout ce qui sort de la plume de M. de V..., on n'a point fait cet honneur à ses Annales. »

A propos de l'Histoire du Czar Pierre I" Xéindit se plaint que \'oltaire ait réemployé les principaux faits de son Histoire de Charles XII. Il altère la vérité par amour de l'antithèse et du merveilleux. Il accumule les anecdotes et n'en bannit pas ce qu'il s'engageait à éviter, les « petits détails domestiques qui amusent seulement la curiosité, et des faiblesses qui ne plaisent qu'à la malignité. » Il a oublié, selon sa promesse, « d'écarter le frivole, de réduire l'exagéré et de combattre la satire ». Son introduction a paru sèche, et, comme pour Le Siècle de Louis XIV, la division par chapitres a déplu. Quelques mau-

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vais plaisants ont appelé le Czar Pierre « le Roi chapitré ».

Heureusement pour Voltaire VHisloire de Charles XII a une grande valeur. 11 était temps. Cette histoire, l'homme de goût la lira de même qu'il lira les ouvrages relatifs à l'histoire d'Espagne, l'histoire de Hollande, l'histoire d'Angleterre, l'histoire d'Allemagne, l'histoire d'Halie, etc. Comme tout à l'heure, nous avons un effrayant inventaire de la production des historiens, une interminable liste de ces vastes travaux qui demandaient de leurs auteurs « une tête de fer et un cul de plomb », d'après Clément, un critique de l'époque. Dans l'aperçu que j'ai sous les yeux, « Frédéric, aujourd'hui régnant, l'Achille et l'Homère de ses Etats », Frédéric auteur de Mémoires pour servir à l histoire de la maison de Brandebourg, n'est pas éloigné de l'Arétin qui a soin de nous dire qu'il était payé pour donner des louanges et qu'il fallait pour l'obliger à parler que la récompense fût grande, puisqu'on lui donnait déjà des pensions pour garderie silence. L'existence entière de l'homme de goût. n'aurait pas suffi à la besogne que son féroce conseiller prétendait lui imposer. Une ressource lui restait. Acheter les livres et ne pas les lire. On disait à l'homme de goût, d'une copieuse étude d'un M. de Zurlauben : « L'ouvrage est plein de faits

habilement discutés, de pièces importantes et de recherches anciennes. Mais le style n'ayant pas ces grâces qui plaisent à l'imagination, cet ouvrage a été plus acheté que lu. » Dans toutes les bibliothèques se trouvent de gros volumes pleins de faits habilement discutés, de pièces importantes et de recherches anciennes. On les admire, on les respecte infiniment ; on les respecte tellement qu'on n'ose pas y toucher, les ouvrir et les lire. Ils sont là. Gela suffit. Et notez que l'on se croirait déshonoré si on ne les possédait pas. Sans doute Thommc de goût achetait-il sagement tous les ouvrages d'histoire qu'on lui indiquait, et,je l'espère pour lui, il transmettait la plupart vierges de tout contact à ses enfants.

Si j'en crois le recueil que nous examinons, l'histoire littéraire n'était pas riche au xviii^ siècle. « Le champ est vaste, est-il annoncé ; il n'a pas manqué de cultivateurs. Il y a pourtant quelques parties qui sont encore en friche. » Quelques parties ! C'est-à-dire qu'on n'avait presque rien défriché. Ah 1 les cultivateurs se sont bien rattrapés au xix^ et au xx" siècle. L'ont-ils assez labouré, retourné etéventré, le champ littéraire ! Il n'y reste presque rien, mais les cultivateurs actuels seraient désolés de laisser perdre la moindre chose et ne se résignent pas à abandonner

ce sol fécond. Energiques, intrépides, ils poussent leur charrue. Parfois, ils découvrent un peigne ou un bouton de culotte. Bonheur, le peigne était celui de la mère de la maîtresse de l'illustre poète X'.Joie, le bouton de culotte a appartenu à l'ami du cousin du grand romancier Z ! L'histoire du peigne et du bouton de culotte paraissent en deux volumes in-S, et le public avide les achète en oubliant, naturellement, d'acheter les œuvres du poète X et du romancier Z. Nous sommes donc suffisamment renseignés. J'ajouterai : nous sommes comblés, et l'histoire littéraire avec ce qui s'y rattache de près ou de loin, — souvent, de si loin, — n'a pas de secrets pour nous. L'homme de goût était moins favorisé. Savez- vous comment son guide le consolait? « 11 faut se borner, lui conseillait-il, dans ses lectures comme dans ses désirs. » L'homme de goût revenant parmi nous se bornerait dans ses lectures, je n'en doute pas. Nombre d'ouvrages choqueraient sa délicatesse parmi ceux que les historiens littéraires proposent à notre choix. Mais ignorant les excès où entraîne le culte des poètes et des romanciers il regrettait peut-être, malgré le persuasif érudit, que l'histoire fût si riche et l'histoire littéraire si pauvre. Quels livres avaitil à sa disposition? D'abord des Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la

république des lettres, par le Père Niceron, puis une Histoire littéraire de la France que des bénédictins avaient rédigée, enfin un Tableau historique des gens de lettres par l'abbé de Longchamps et une Histoire littéraire du règne de Louis AYFpar l'abbé Lambert. C'est à peu près tout et ce n'est pas beaucoup. Les deux premiers ouvrages méritent une semblable critique. Le Père Niceron et les bénédictins se sont trop occupés d'écrivains inconnus ou de second ordre. Ces derniers, placés non loin des auteurs célèbres, sont pareils aux captifs que les triomphateurs de l'ancienne Rome traînaient à leur suite. « On veut bien connaître les généraux et les officiers d'une armée ; mais l'on se soucie fort peu d'être ins- \ truit du nom et des actions des subalternes, surtout si leurs prouesses sont aussi obscures que leur nom. » Je pense à la moue dédaigneuse que ferait le conseiller de l'homme de goût s'il assis- ; tait à la résurrection des écrivains de dixième ordre dont nous sommes curieux aujourd'hui ou dont on veut nous persuader que nous sommes curieux. A plus forte raison que dirait-il de l'histoire du peigne et de l'histoire du bouton de culotte? Le rude censeur n'est pas non plus digne de nos contemporains quand il émet la prétention de trouver dans un livre tout ce que le titre lui promet. De nos jours on cherche un

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titre engageant et le reste ne compte pas. Il est même fort élégant que le volume n'ait aucun rapport avec le titre. Notre érudit n'entend pas les choses ainsi. Il a la grossièreté de se fâcher. \J Histoire littéraire du règne de Louis XIV, de l'abbé Lambert, n'étant pas complète, l'abbé Lambert s'attire cette réprimande : « L'auteur n'aurait pas dû mettre à son livre un frontispice qui promet plus qu'il ne donne. Il y a des gens sortis d'un rang obscur qui usurpent hardiment des titres de noblesse pour s'attirer des égards qui ne sont dus qu'à une illustre naissance. Il en est de même de certains livres. » Ainsi les histoires littéraires ne sont pas nombreuses et elles ne sont pas bonnes. Faute de mieux, l'homme de goût consultera les deux recueils qui lui restent, la France littéraire, dictionnaire des Académies et des écrivains ou bien Le Nécrologe des hommes célèbres qui renferme « les éloges historiques des gens de lettres et des artistes morts récemment » et que publient MM. Palissot et Castillon, chaque année. Ceci me donne une idée. Que penseriez-vous, mes contemporains, d'un moderne Nécrologe des hommes célèbres que Ton imprimerait également chaque année et où l'on insérerait l'éloge à rebours d'écrivains et d'artistes qui, déjà descendus dans le tombeau^ croient vivre encore?

L'homme de goût est plus riche en dictionnaires historiques qu'en histoires littéraires. Le premier ouvrage de ce genre que nous ayons n'est pas de IMoreri comme le prétend Voltaire, il est de Juigné et parut en 16-14. Les erreurs y fourmillent. Moreri a plus d'érudition mais il manque de critique et son style laisse à désirer. Bayle succéda à Moreri et Bayle n'a pas la faveur de Térudit :

Son but avait été d'exposer en peu de mots les principales circonstances de la vie d'un homme illustre et les faits curieux dignes d'exercer la critique, et de les développer ensuite dans d'abondantes remarques mises au bas des pages. Un tel commentaire demandait de vastes compilations, une lecture universelle, une mémoire heureuse, la connaissance des hommes et des livres, un bon goût d'érudition, un esprit philosophique, une imagination vive et brillante. Bajle avait toutes ces qualités ; mais comme le dit M. de V.,il écTivait ciirrente calamo pour son libraire. Il savait multiplier les volumes; et au lieu d'un in folio, il en donna quatre remplis le plus souvent des contes les plus frivoles, des remarques les plus minutieuses, des saletés les plus révoltantes. Il enfla son énorme recueil de plus de six cents articles de ministres luthériens, de professeurs calvinistes, de commentateurs allemands que personne ne connaît, ni ne veut connaître. Cherchez l'article de César, vous v trouve-

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rez Jean Gésarius, professeur à Cologne, et au lieu de Scipion, vous aurez six grandes pages sur Gérard Sciopius. Un défaut plus essentiel, c'est que la religion est très peu ménagée dans le Dictionnaire de Bayle. Il n'y a peut-être pas un seul blasphème, évident contre le Christianisme dans tout son livre ; mais il n'y a pas une seule page, dans les articles des anciens philosophes et des hérétiques, qui ne conduise le lecteur au doute et souvent à l'incrédulité... C'est surtout dans ces articles dangereux qu'il fait briller le plus sa dialectique et le talent de développer. Il se comparait au Jupiter assemble nuages d'Homère. En effet, personne n'a jamais fait élever autant de brouillards autour de la vérité.

Après Bayle, Prosper Marchand publia un dictionnaire. « L'érudition de l'auteur est immense ; mais son style est dur, amer, et ses phrases épuisent la poitrine. » Il serait dommage que l'amour de la science amenât l'homme de goût à s'épuiser la poitrine. On ne doit rien exagérer. L'abbé Ladvocat qui « connaissait peu la fleur de notre littérature » est l'auteur d'un cinquième dictionnaire et il y en a bien d'autres ; toutefois, il suffira de s'en tenir aux dictionnaires de Lacroix et de Lacombe de Prezel. Leur grand mérite est de contenir quantité d'anecdotes caractéristiques. « Les faits particuliers que quelques esprits su-

peiTiciels affectent de' dédaigner, sont quelquefois préférables aux faits les plus brillants de l'histoire. Ceux-ci ne font qu'étonner l'esprit, au lieu que les autres deviennent pour un esprit philosophique un sujet d'étude. » Nous avons aujourd'hui ce goût du détail typique et du petit fait significatif ; nous l'avons même jusqu'à la manie et nous le devons, en grande partie, aux romanciers naturalistes qui se sont imaginés, trop souvent, représenter la réalité en faisant du réalisme. Le compilateur du xviii* siècle devançait Zola et ses disciples.

Quels étaient les journaux littéraires à la disposition de l'homme de goût ? « La manière de faire savoir au public par une espèce de Journal ce qui se passe dans la République des lettres » est une invention du xvii^ siècle et on la doit à M. de Sallo, Conseiller au Parlement de Paris, qui, sous le nom de Hedouville, fît paraître le Journal des Savants, en 16135. Le Journal des Savants existait encore en 1772, mais tandis qu'au commencement on se contentait d'y indiquer les livres et de les juger rapidement, il s'était beaucoup accru au xviii* siècle et contenait de copieuses analyses des ouvrages, suivies d'extraits. Des gens de lettres « aussi estimables par leur érudition que par leur politesse » rédigeaient le Journal des Savants. « Quand un au-

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leur s'est trompé, on le reprend honnêtement ; el lorsqu'il y a du ridicule dans un livre on le tire avec tant de circonspection, que l'écrivain peut seulement se le reprocher à lui-même. » Vous entendez : quand un auteur s'est trompé, on le reprend honnêtement. Epoque bénie où la critique littéraire était juste, modérée et de bon ton, où l'on ne cherchait pas à écraser son voisin pour avoir un peu plus d'aise et un peu plus d'air dans la cohue avide de la même ambition et ruée au même but. Des gens « aussi estimables par leur érudition que par leur politesse » s'occupaientdes livres et non des écrivains. Avant déjuger une œuvre, ils ne s'inquiétaient pas de Tauteur, de ses opinions politiques et religieuses, du chiffre de son loyer et de son revenu, de l'adresse de son tailleur et de son chapelier, de l'âge et de l'élégance de sa maîtresse. Ils n'exigeaient pas qu'un livre illustrât les théories grotesques ou inconvenantes d'une école en isme, sous peine d'être dédaigné. Sévères, méchants et même féroces, le cas échéant, ils ne se bornaient pas à railler ou à invectiver et prenaient la peine d'expliquer leur rigueur, de l'étayer sur de solides raisons. Ils n'avaient pas inventé l'éreintement où s'attestent l'ignorance, le sansgêne et la veulerie de la plupart de nos contemporains incapables de belles colères ou d'en-

thousiasmes généreux, réreintement, cette forme méprisable de l'ironie moderne et qui ne pouvait naître qu'à une époque de gens éreintés n^ayant pas assez d'énergie pour établir une appréciation, ni assez de courage et de bonne foi pour la motiver.

Les jeunes gens que leur idéal dirige, au contraire, et qui fondent de petites revues tôt disparues, se consoleront en apprenant que les journaux et les revues littéraires, eurent, de tout temps, la vie courte, 1-e compilateur nous dit, en effet: « Le Journal des Savants fut le père d'une quantité prodigieuse d'autres journaux ; mais on doute s'il voudrait légitimer tous ses enfants. Depuis 1665, on en a vu paraître et disparaître plus de deux cents. » Quels furent les principaux journaux littéraires? En 1684, Bayle publia en Hollande où il avait pleine liberté d'exprimer sa pensée les Nouvelles de la République des lettres. On lisait « avec une avidité inconcevable » les exemplaires qui passaient en France. Elles furent interdites et Bayle les interrompit. De septembre 1687 à juin 1709, Basnage de Bau- \di\ï\tpardîireVHistoire des ouvrages des Savants. « La modération et le désintéressement conduisaient sa plume, et quoiqu'en Hollande il observait les règles de la politesse et de l'honnêteté. » Quand il cessa de les observer et d'écrire, on

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recourut à Jean Le Clerc, ministre arménien à Amsterdam et émule de Bayle, « qui enfantait quantité d'ouvrages. » Les jésuites rédigèrent longtemps des Mémoires pour l'histoire des sciences et des beaux arts. « Le néologisme et les phrases de collège défiguraient le style, et l'on sentait un peu trop que dans la distribution des éloges et du blâme, ils distinguaient leurs amis de leurs ennemis. » L'illustre Compagnie pratiquait déjà la vertu de la solidarité qu'elle possède au plus haut degré. A partir de 1732, l'abbé Desfontaines donna successivement le Nouvelliste du Parnasse, des Observations sur les écrits modernes et des Jugements sur les ouvrages nouveaux.'Slalgré les interdictions répétées dont il était l'objet, il recommençait sa besogne sans se lasser. L'abbé Desfontaines renouvela le genre des journaux littéraires. Il les rendit plus combatifs et plus vivants. Il n'éreintait pas, — ceci, je l'ai dit, n'appartient qu'à nous, — mais il mordait et déchirait à belles dents, poursuivant « le clinquant, legoûtdes pointes etdu néologisme », n'épargnant pas les plus illustres, h' Année littéraire de Fréron paraissait encore au moment où fut publiée La Bibliothèque d'un homme de goût, etl'érudit en fait grand cas. Il loue Fréron d'être bien informé, d'écrire alertement et franchement ce qu'il pense. « On a vu, ajoiite-t-il, pendant

plusieurs années, une foule de journaux s'élever à Tenvi : tous n'ont fait que paraître. La Semaine, le Glaneur, \e Conservateur, le Journal desjournaux,\e Censeur hebdomadaire, le Spectateur, le Rédacteur, ont à peine laissé l'idée de leur existence. Mais L'/lnnee /i7/e>a/re s'est maintenue, malgré les clameurs du bel esprit de nos jours, qui, démasqué et vivement censuré par l'auteur des feuilles, a cru lui imposer silence en l'accablant des injures les plus atroces. »

Ce n'est donc pas d'hier que les grandes revues amies de l'ordre, de la tradition et d'un sage équilibre sont attaquées par ceux dont elles dénoncent les exagérations et les sottises. Ce n'est donc pas d'hier qu'elles sont prises à partie dans un Semeur, dans un Rédacteur ou dans un Glaneur... et qu'elles subsistent. L'érudit conclut : « On se plaint vainement contre un critique qui a une partie du public pour lui. » Méditez cette phrase, poètes et romanciers, que les grands critiques, jouissant à tort ou à raison de la confiance du public, ont ignorés, et, au lieu de vous plaindre, travaillez pour qu'ils ne vous ignorent plus. Le Mercure de France est également apprécié du conseiller de l'homme de goût. Le Mercure de France était divisé en six parties. Dans la première entraient les romans, les nouvelles et les poèmes. La seconde était réservée

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à la critique littéraire et aux comptes-rendus des séances de l'Académie. La troisième contenait des articles scientifiques. Les « arts utiles et agréables » occupaient la quatrième. La cinquième était attribuée au théâtre. Enfin, la sixième publiait « les nouvelles, naissances, mariages, morts, édits, déclarations, arrêts et avis ». Le tout justifiait la devise du Mercure qui était « Diversité ». M. Bonnami, « de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, homme savant et poli », dirigeait le Journal de Verdun. M. Bonnami devait avoir un teint frais et reposé, des yeux candides et un sourire d'enfant. M. Bonnami devait avoir une figure poupine et de grasses petites mains à fossettes. Je l'imagine tel et l'on me prouverait qu'il était autrement que je ne le croirais pas. J'aurais acheté le Journal de Verdun par sympathie pour M. Bonnami, propret et engageant. M. Sicard et l'abbé Arnaud parlaient, dans leur Gazelle lilléraire, des livres des savants et des écrivains de toute l'Europe. Ecrivains et savants étaient réunis parce que « les hommes qui cultivent les arts et les sciences sont considérés comme ne faisant qu'une seule république ». Si c'était vrai, elle ne serait pas tous les jours commode à diriger, la république ! Oue de journaux je puis citer encore! Ils ne manquent pas. Voici le Journal des Da-

mes ou le Fémina de 1772, la Gazette salutaire remplie, bien entendu, d'instructions médicales, VEncyclopédie militaire destinée aux officiers et qui est « une nouvelle école de Mars », le Spectateur Français qui présente « un tableau des mœurs et des ridicules du siècle », r Avant-Coureur qui annonce les nouveautés en tout genre, la Gazette Comestible dont le titre est tout un programme. J'éprouverais une joie sans mélange si je possédais la collection complète de la Gazette Comestible. Uhomme de goût a le droit de lire les journaux littéraires. Néanmoins le compilateur tient à établir une restriction : « Il est bon d'avertir les jeunes gens que des extraits de livres ne forment pas plus le véritable homme de lettres que des lambeaux de différentes étoffes ne seraient un habit convenable. » De nos jours il serait excellent de prévenir certains jeunes romanciers et poètes que des extraits de livres empruntés aux maîtres qu'ils vénèrent ne forment pas plus une œuvre originale et personnelle, que des lambeaux de différentes étoffes cousues ensemble ne constituent un vêtement solide et durable.

A côté des journaux littéraires, il y avait les gazettes. Quelle gazette choisir? « Chaque lecteur doit se décider suivant son goût, ou plutôt suivant le parti qu'il a pris. Dans la dernière

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guerre les uns étaient pour le Roi de Prusse, les autres pour l'Impératrice Reine. Aujourd'hui on se partage entre la Czarine et le grand Turc. On doit donc se consulter soi-même en faisant choix des papiers publics qui favorisent le plus notre inclination. » .Je ne partage pas l'avis de Térudit. Quand on est l'ami du Roi de Prusse^ il ne faut pas manquer d'acheter les journaux qui défendent l'Impératrice Reine et si l'on fait des vœux pour le Grand Turc il est bon de savoir les raisons qui rendent la Czarine sympathique. C'est bien plus amusant et cela empêche la partialité qui est une forme de la sottise. Par contre j'approuve absolument l'auteur de La Bibliothèque d'un homme de goût qui ajoute ; « Il faut bien recommander aux jeunes gens de ne pas donner la préférence à ces Gazettes qui ne sont que des compilations grossières de nouvelles diffamantes, de libelles absurdes écrits d'un style barbare, où la vérité n'est pas moins blessée que la langue. » Elles existent encore, ces gazettes, avec d'autres titres. Lorsque la polémique prend un certain ton, il est vrai que l'on s'encanaille à la suivre.

Mes lecteurs se sont peut-être déjà demandé pourquoi je n'ai pas parlé jusqu'ici des romans destinés à l'homme de goût. .Je suis avec soin le compilateur et il ne se décide qu'à présent à

nous entretenir de ces livres frivoles. Il s'y décide à regret : « Je voudrais bien, dit-il, exclure de mon ouvrage cette partie de notre littérature ; j'en connais toute l'inutilité et même le danger. » Pourtant, il se rassure. Il parlera de romans, mais ses réflexions « tiendront en garde les âmes vertueuses qui ne veulent faire que des lectures propres à former l'esprit sans corrompre le cœur ». Le moyen de n'être pas tranquille avec un tel exorde !...Si notre auteur que préoccupe le soin de garder les âmes vertueuses avait été bien avisé, il aurait proposé à ses lecteurs, comme moyen infaillible de salut et pour le rachat de leurs péchés, la lecture des interminables romans du x\ii' siècle, le Polexandre de Gomberville, la Cléopâtre et le Faramond de La Calprenède, VIbrahim de Scudéry et la Clélie de sa sœur. Ils forment à eux seuls une bibliothèque et, certes, ce n'est pas celle d'un homme de goût. Je ne sais plus qui déclarait que ces romans, effrayants par le nombre et la grosseur des volumes, avaient péri comme les vastes Empires, dont l'histoire nous raconte la chute, accablés sous le poids de leur propre grandeur. A tout prendre, ils ont, avouons-le, leur intérêt et l'on y retrouve maints détails curieux sur la Cour et la Ville au xvii^ siècle. Vous ne devineriez jamais le roman dont on faisait encore ses

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délices au xviii* siècle : VAstrée d'Urfé, toute peuplée de charmants bergers. Cette aimable pastorale n'avait que dix volumes. Au dire de l'érudit, M""" de Villedieu comprit, la première, qu'il était criminel d'accabler de la sorte d'innocents lecteurs. Elle abrégea. « Ses romans firent perdre le goût des ouvrages de galanterie volumineux ; mais ils n'inspirèrent pas celui de la vertu. Consacrée dès sa jeunesse à tous les plaisirs de l'amour, son style se ressent de ses mœurs. Elle vécut et elle écrivit en femme galante. » La devancière de M""" Liane de Pougy manquait de talent. Elle substituait de fades propos à l'expression de la vraie tendresse. « Les conversations de ses héros sont longues et ne roulent que sur des sujets frivoles. Ils se parlent sans se rien dire. » Ils se parlent sans se rien dire... c'est une façon de parler pour l'érudit. Celui-ci, nous nous en sommes aperçus à plusieurs reprises, commet quelques bévues en n'assignant pas toujours aux œuvres et aux hommes la place qu'ils méritent. De nouveau, il manque de divination pour M"^ de la Fayette. Il n'établit aucune différence entre Z aide et l'admirable Princesse de Clèves. De plus, ses éloges sont médiocres. « Ces deux ouvrages sont estimables parla délicatesse des sentiments, par le tour heureux de l'expression, par un mélange

agréable de vérité et de fiction, par l'art d'attacher l'esprit et d'intéresser le cœur. » Est-ce assez pour la femme qui a renouvelé un genre avec une sûreté et une adresse étonnantes, et qui, en le renouvelant, a atteint du premier coup une telle perfection que nous ne l'avons pas dépassée ? Après M""' de Villedieu et M"' de la Fayette, le vertueux conseiller cite M"' d'Aulnoi,M"" de Gomés,M"' de Lussan et M"" de Tencin. Il lui serait facile d'indiquer bien d'autres femmes de lettres, mais il se borne à constater : « Nous avons eu parmi les romanciers presque autant de femmes que d'hommes. » Tant mieux. Il est consolant de se dire que nos prédécesseurs ont souffert des mêmes calamités que nous. Un mal partagé se supporte plus courageusement.

On nous affirme que le goût du public pour les romans diminua pendant quelque temps et qu'il se réveilla vers 4730. L'abbé Prévôt remit le genre à la mode. « Les Mémoires d'un homme de qualité,\e Cleueland,V Histoire du Chevalier des Grieux, l'Histoire d'un Grecque moderne, \c Monde moral, sont remplis de ces situations attendrissantes ou terribles qui frappent et qui attachent le lecteur dans les livres à aventures. » Nous avons oublié Cleveland, Le Monde moral, etc. Nous nous rappelons V Histoire du Che-

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valier des Grieiix. Ici encore, notre auteur n'a pas pressenti ce que la postérité retiendrait. Il compare Prévôt à Crébillon et, ce faisant, accorde un honneur à Prévôt, car, ne l'oublions pas, Crébillon est un grand homme. Prévôt et Crébillon excellent à ménager des situations dramatiques « où la nature frémit d'horreur » et à inventer une foule d'événements. Le Sage « connaissait mieux le monde que l'abbé Prévôt » et son Gil Blas est une agréable satire de la société. La vie de Marianne de Marivaux et son Paysan parvenu, « si lus, si critiqués » sont assurés de l'immortalité. Cette consolation était duc au pauvre Marivaux que nous avons vu, tout à l'heure, en fâcheuse posture. Prenons garde, La vie de Marianne offre un inconvénient. «L'auteur peint l'amour avec des couleurs si fines et si touchantes, qu'il est à craindre que la lecture de ses écrits ne réveille ou n'entretienne cette passion dans les jeunes cœurs. » Marivaux avait trop de chance. On le console en vantant son style, «Il peint d'un mot. lia l'art de faire passer dans l'esprit de ses lecteurs les sentiments les plus déliés, les fils les plus imperceptibles de la trame du cœur. » Suivez-moi : Marivaux prend des couleurs fines et touchantes. Les couleurs fines viennent de chez le marchand et les couleurs touchantes appartiennent au psv-

chologue. A peine se serL-il de ces couleurs fines et touchantes puisqu'il peint d'un mot, ce qui est le comble de l'habileté. Par ce mot unique et magique, — vrai mot de passe, — les fils les plus imperceptibles de la trame du cœur passent dans le cerveau. Une combinaison organique d'un très heureux effet se produit et Marivaux a réalisé un vrai tour de passe-passe. Que l'on me pardonne la plaisanterie à laquelle m'a entraîné le style désordonné du compilateur. Je reviens aux romans et aux romanciers. Crébillon le fils s'était permis de parodier Marivaux dans son roman de Tanzaï, et Marivaux fut très sensible à la critique de Crébillon. Ce dernier est blâmé de sa méchanceté et de Timmoralité de ses romans « qui ne sont peut-être que trop agréables ». Avec Duclos, d'une précision, d'une légèreté et d'une délicatesse inimitables, il n'y a rien à craindre. Il ne saurait déplaire aux personnes vertueuses. Et Duclos est encore supérieur à ses œuvres. Vous croyez à un compliment ironique, à une insinuation malveillante ? Non pas. « Quelque estimables que soient les ouvrages de M. Duclos, on sait qu'il est encore au-dessus de ses livres. Il est le modèle des gens de lettres qui vivent dans le monde par son caractère de droiture et de franchise, par sa no- : ble liberté avec les Grands, par sa douce fami-

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liarité avec les petits, par sa sensibilité pour ses amis, et par toutes les qualités du galant homme, de l'honnête homme. » Ln romancier peu recommandable, c'est Voltaire. Zcrc?/^, Memnon, le Monde comme il va, avaient, à la vérité, de la noblesse, de l'imagination et de la chaleur. Voltaire, au moment où il les écrivait, vivait à la Cour et il en prenait le ton. Depuis il a vécu loin du monde, et ses fréquentations nouvelles lui ont inspiré les déplorables plaisanteries de Candide, ce « polisson de mauvaise compagnie qui puise ses railleries dans l'ordure et qui blesse à la fois la religion, les mœurs et le bon goût ». L'Ingénu a plus d'enjouement, de facilité et de finesse, mais ne respecte pas le Christianisme. La Princesse de Babylone est ennuyeuse et on y retrouve ce qui a déjà servi dans Zadig, dans Candide et dans L'Ingénu. « Tous ces romans sont jetés au même moule, et en critiquant les mœurs et les travers du siècle, l'auteur emploie non seulement les mêmes idées, mais les mêmes expressions. On a dit avec quelque raison que M. de Voltaire était le père aux menechmes ; il n'enfante plus que des jumeaux. » L'érudit grognon ne se plaint pas que des romans de Voltaire. Il incrimine tous les romans du xviip siècle. Jadis les romanciers accumulaient les aventures,

384 ETUDES ET RECIIERCMES

les intrigues, les enlèvements extraordinaires, les rencontres imprévues. Leurs livres contenaient trop de choses. « A présent, il n'y en a pas assez. Nos héros de roman ne sortent pas de chez eux ; mais il faut avouer que la plupart y font très peu de choses. » Que faisaient-ils au xviii" siècle, les héros de roman casaniers ? Je ne le sais pas. Actuellement ils ne sortent pas davantage de chez eux et l'emploi de leur temps est identique. Quand le livre commence, ils clouent des tentures, disposent des fleurs dans des vases et préparent la table à thé du cabinet de travail. D'où une description du cabinet de travail. Au milieu du livre une dame arrive. 11 la presse. Elle résiste. Il insiste. Elle succombe. Le couple gagne la chambre à coucher. D'où une description de la chambre à coucher. A la fin du livre nous apprenons que la dame ne reviendra plus, plus jamais. Le héros décloue les tentures, jette les fleurs inutiles, et, farouche, oublie de prendre son thé. D'où une nouvelle description du cabinet de travail. Et voilà.

Parmi les romans dont les héros ne sortent pas de chez eux se range La Nouvelle Héloïse « production pleine d'esprit, de feu, d'àme, d'éloquence, de sentiment et de raison ». Hélas, malgré les qualités de l'œuvre, l'héroïne pense comme un homme et elle en a un peu le style. « M. Rous-

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seau en lui donnant le sien ne l'a point plié à cette urbanité, à cettenégligenceheureuse^à cette facilité singulière qui distinguent la main des femmes. » Et puis les autres personnages écrivent de la même façon que Julie. Et puis la déclamation n'est pas absente de La Nouvelle Héloïse. Jean-Jacques s'attire des reproches. Tant pis pour lui. S'il s'était inspiré des Lettres du Marquis de Rosette de M"" Elie de Beaumont, il aurait vu à quelle perfection on peut atteindre, et La Nouvelle Héloïse serait mieux réussie. Le livre de M""*= de Beaumont est passionnant. Jugez-en : « Le Marquis de Roselle est un jeune homme abandonné à lui-même, mais chéri d'une sœur vertueuse qui a les yeux ouverts sur sa conduite, et qui par ses sages conseils lui épargne des travers et des malheurs, suite de ces travers. » La seule M"' Riccoboni était digne de rivaliser avec M"' de Beaumont.

Le compilateur ne cite pas d'autres romanciers. Il estime qu'il nous a déjà fait connaître un trop grand nombre de ces auteurs qui écrivent des romans parce que le roman est un genre facile. Tout le monde écrit des romans et tout le monde « n'a pas le talent qui fait pardonner la frivolité de ces productions ». >s0us n'avons pas cessé de nous en apercevoir en 1913 où le nombre des romanciers n'a pas diminué. Les

386 ÉTUDES ET RECHURCHES

romanciers du xviii" siècle avaient, au moins, une excuse. Notre érudit affirme :« Ils trouvent beaucoup de lecteurs.» L'excuse ne sauraitêtre invoquée à 1 heure présente et les mauvais écrivains sont doublement coupables.

Sa répugnance des romans n'empêche pas le conseiller de l'homme de goût de signaler quelques auteurs étrangers. Il admire beaucoup Richardson malgi'é ses longueurs. « Tous les traits de ses tableaux servent à faire connaître les hommes et à développer les replis du cœur humain. » Ces replis du cœur humain qui se développent, quelle malencontreuse façon d'exprimer sa sympathie! Le Don Quichotte de Cervantes est qualifié d'œuvre de génie.'

Trois ou quatre conteurs français ont également l'honneur d'être signalés. Marmontel mit les contes à la mode en publiant ses Contes moraux. « Quoique les contes de M. de Marmontel soient moraux dans le titre, il n'est pas toujours facile d'en apercevoir la morale dans la lecture.» Plusieurs avaient été transformés en livrets d'opéra-comique. Pour faire diversion, les Contes de feu Guillaume Vadé sont immoraux. « L'auteura ressuscité un mortpour remplirles vivants de ses plaisanteries contre la religion. Cet ouvrage est un phénomène de la vieillesse de l'auteur ; il respire toute la gaieté du premier âge.»

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Ce mort remplissant les vivants de ses plaisanteries, m'attriste. N'oublions pas les Contes philosophiques et moraux de M. de la Dixmerie. Il ne nous le pardonnerait pas. M. de la Dixmerie ne nous est pas étranger. Voyons, vous savez bien, c'est lui qui se félicitait de la supériorité des tragédies du xviif siècle sur celles du xvii" siècle. Maintenant, déclarons avec le compilateur: « En voilà assez sur la partie romanesque.»

Ne pas lire les romans, les dangereux et méprisables romans n'a pas grande importance, mais ne pas lire les « épistolaires ou écrivains de lettres », quel homme de goût l'oserait? Savoir écrire une lettre, réussir un galant billet est chose essentielle. Quel modèle choisir? Balzac, harangueur empoulé, Voiture, faux bel esprit, Bussy- Rabutin, banal et correct, sont à éviter. Heureusement M""" de Sévigné est là, la libre, la piquante, la délicate M"^ de Sévigné. « On n'a jamais conté avec plus de vivacité et de naturel. » Et nous avons continué à admirer le naturel et la vivacité de M°" de Sévigné. Il n'y aura donc pas un écrivain, pas un critique qui osera dire que les lettres de M"* de Sévigné, précieuses, maniérées, travaillées, sans élan et sans sincérité, sont justement le contraire du naturel. Personne n'osera donc avouer le prodigieux agacement que donne cette femme qui veut faire de l'esprit toujours,

quand même, avec tout et malgré tout. Je lui préfère M"^ de Maintenon, autre modèle proposé à l'homme de goût. Celui-ci lira encore les lettres de Fontenelle,ne serait-ce qu'afin d'éviter « ses fadeurs monotones et ses plaisanteries entortillées». Les Lettres secrètes de Voltaire lui montreront qu'il ne faut pas abuser du bel esprit et les lettres de Rousseau lui apprendront à flatter ceux qui peuvent le protéger ou le servir et à outrager tous les autres. Les lettres de Rousseau sont dans le goût actuel et caractérisent bien nos mœurs littéraires. Un éditeur intelligent qui les réimprimerait rendrait un service inappréciable aux écrivains. Enfin, dernières ressources, on pouvait consulter le Secrétaire de la Cour et les Modèles des Lettres qui permettaient de se tirer d'affaire dans lescas lesplus embarrassants. Les « épistolaires » apprennent à écrire agréablement; les grammairiens, eux, nous enseignent à écrire correctement. En conséquence, l'homme de goût est obligé de leur consacrer quelques heures de ses quotidiens loisirs. Du reste, ne pas négliger les grammairiens est une façon d'honorer Dieu. « C'est un grand don de la Providence, selon la remarque judicieuse d'un philosophe, de pouvoir communiquer ses pensées par la parole, et d'être en état d'exprimer ces paroles par certaines figures fixes. Ces figures que nous nom-

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mons lettres, les gens les appelaient Gramma. C'est de ce mot qu'est venu celui de grammaire, qui est l'art de bien parler et de bien écrire. » Donc, étudier la grammaire, c'est, je le disais bien, reconnaître et admirer les dons de Dieu.

Dès que l'étude de la grammaire sera terminée, dès qu'il aura fermé les livres de Lancelot ou de Féraud qui servent en ce cas, Thomme de goût, animé d'une louable et durable ardeur, consultera les ouvrages sur l'orthographe, la prosodie, les synonymes et les tropes. Ici, M. du Marais et l'abbé d'Olivet lui seront d'un grand secours.

Le choix d'un bon dictionnaire a de l'importance. On écartera résolument celui de Richelet, savant qui, au lieu de lumières,n'eut que de faibles lueurs. On méprisera celui de Furetière. « Cet ouvrage procura des chagrins à son auteur, L'Académie française prétendit que Furetière avait profité des cahiers manuscrits du Dictionnaire, auquel cette compagnie travaillait, pour composer le sien. Furetière se justifia dans des facturas; mais il ajouta aux raisons les injures; il mourut en 1688 sans avoir vu la fin de ce procès. » On dédaignera le grand dictionnaire de Trévoux insuffisant, mal composé, et qui fourmille d'erreurs. On rejettera enfin le Grand VocahulaiPe français à cause de ses méprises. Un seul dic-

tionnaire est cligne d'être retenu : le dictionnaire de l'Académie française.

Les «observations sur la langue » publiées par de bons écrivains sont encore très utiles. Il sera ; bon de lire, dans ce genre, les études de Vaugelas et les Entretiens d' Aride et cC Eugène du Père Bouhours.Le Père Bouhours revient. Attention! Voici ce que j'attendais. « L'auteur des Entreliens a eu beaucoup plus de soin des paroles quedes choses ; et un plaisant a dit à cette occasion,^ qu'il ne manquait au Père Bouhours pour écrire parfaitement que de savoir penser. » Le plaisanj n'était-il pas l'auteur de La Bibliothèque d^ut homme de goût"! Le Père Bouhours publia ensuit^ ses Doutes sur la langue française, proposés ^ MM. de V Académie. Les Doutes furent bien ac-1 cueillis. Ménage disait en parlant de ce livre qu'un homme qui doutait si raisonnablemeni était capable de décider. Le compilateur se révolte : « Le Père Bouhours décide en effet plus souvent dans cet ouvrage qu'il ne propose. Il censure même plus ordinairement qu'il ne demande des avis. Il ne montre pas seulement des fautes ; il les corrige. Il juge toujours avec la modestie d'un Jésuite. » Vous devinez l'ironie contenue dans cette dernière phrase. Le Père Bouhours, il est vrai, n'hésitait pas à attaquer les écrivains et il s'était attiré, de la sorte, des inimitiés nom-

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breuses. Lorque sa traduction du Nouveau Testament parui, on ne l'épargna point. 11 se plaignait à Boileau des critiques dirigées contre lui. « Je sais à'oii elles partent, ajouta-t-il, je connais mes ennemis; je saurai me venger d'eux.» Boileau lui répondit : « Gardez-vous-en bien, mon père; ce serait alors qu'ils auraient raison de dire que vous n'avez pas entendu le sens de votre original, qui ne prêche partout que le pardon des ennemis. » L'abbé Desfontaines manquait autant de bienveillance que le Père Bouhours :

Mais on doit lui pardonner TaigTeur de sa censure en considération des services qu'il a rendus à la langue. On sait que le ridicule utile que sonDictionnaire néologiqiie a jeté sur certains ouvrages modernes, remplis d'expressions vicieuses et de phrases vides et alambiquées, a produit en partie le même effet sur le Parnasse, que la comédie des Précieuses ridicules produisit autrefois à la Cour. Nos beaux esprits commençaient à s'imaginer, que pour bien écrire, il fallait copier la langue de nos auteurs de ruelles ; ils ont même voulu les surpasser. De là, outre les mots nouveaux inventés sans besoin, les façons de parler extravagantes, et quelquefois incompréhensibles. Ce nouveau genre de pédantisme a été poussé si loin qu'un livre, comme le Dictionnaire néologique, était en quelque sorte nécessaire dans ce siècle.

Il existe une réplique du Dictionnaire néologiqiie. A force de se servir « d'expressions vicieuses et de phrases vides et alambiquées», à force d'employer des « mots nouveaux inventés sans besoin » et des « façons de parler extravagantes » les poètes et les écrivains symbolistes étaient devenus, comme les prétentieux auteurs du xvni® siècle, inintelligibles au public et l'on fut obligé de publier une sorte de dictionnaire destiné à les comprendre. Il ne renfermait aucune intention satirique, ce qui était dommage. Cherchez et vous découvrirez toujours des antécédents aux choses les plus anormales et les plus déconcertantes. L'abbé Desfontaines ne se plaignait pas seul de la corruption de la langue. Voltaire signalait quantité de mots impropres, de locutions vicieuses, et il concluait : « En un mot, la langue paraît s'altérer tous les jours ; mais le style se corrompt bien davantage. On prodigue les images et les tours de la poésie en physique ; on parle d'anatomie en style ampoulé ; on se pique d'employer des expressions qui étonnent parce qu'elles ne conviennent point aux pensées. » Que dirait-il, M. de Voltaire, s'il revenait parmi nous ? Les excès des écrivains du xviii* et du XX' siècle sont semblables. Leurs querelles ne différaient pas davantage. L'abbé d'Olivet et

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l'abbé Desfontaines disputaient à propos de Racine, le premier dans ses Remarques sur Racine, le second dans son Racine vengé. Nous disputons encore à propos de Racine dans nos enquêtes, dans nos articles et dans nos manifestes. Ce qui a cessé de nous préoccuper et ce qui serait toujours utile, c'est le soin que l'on avait, au xviir siècle, de signaler aux provinciaux, en des ouvrages spéciaux, leurs mauvaises expressions, leurs phrases fautives, leurs tours défectueux. Les critiques qui prennent la peine de lire tous les romans qui leur sont adressés, les Parisiens qui sont affligés de parents de province ne me contrediront pas. Un professeur de Toulouse, entre autres, avait publié, au xviii" siècle, un livre de ce genre. Il s'intitulait les Gasconismes corrigés. « L'auteur de ce bon ouvrage ne se propose pas de composer une grammaire, ni d'enseigner aux Gascons les beautés de la langue française. Tl travaille moins à leur apprendre à bien parler, qu'à ne pas parler mal. Un miroir ne dit pas quels ajustements il faut prendre pour plaire, mais il avertit de ce qu'il faut ôter pour ne déplaire pas. »

Une dernière étude estrecommandée à l'homme de goût, relativement à la connaissance de la langue : celle des étymologies. Une sainte colère

KTUDES ET RECHERCHES

se serait emparée du compilateur si on lui avait parlé de supprimer le latin de l'enseignement, comme il en est question aujourd'hui. Nous écrivons mal et ces « expressions qui étonnent parce qu'elles ne conviennent pas aux pensées », dont s'alarmait Voltaire, sont fréquentes chez la plupart des auteurs, non les moindres. Nous prétendons écrire plus mal encore, oublier l'origine des mots, et, partant, leur sens, leur valeur et leur force, afin de les défigurer tout à notre aise. L'énergie et l'harmonie d'une phrase ne dépendent cependant que des mots mis à leur place. D'où le conseil donné par l'érudit. Il avoue que la science des étymologies fut d'abord très défectueuse. Certains savants prétendaient tout ramener au grec. « Guichard, sachant l'hébreu à fond, crut faire honneur aux Français en faisant remonter leur langue jusqu'à sa première source. » En 16H, Ménage, le premier, montra une réelle érudition dans son Dictionnaire Etymologique «Ménage a trouvé la source d'une multitude de mots, mais on ne peut nier aussi qu'il ne donne trop souvent des conjectures faibles, hasardées et en quelques endroits visiblement fausses. » La reine Christine admirait Ménage.Elle disait de lui qu'il savait non seulement d'où les mots venaient, mais où ils allaient. L'éloge était-il sérieux ? Pauvre Ménage, il mourut

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inconsolable d'avoir vu naître le mot brocanteur

► sans pouvoir découvrir son origine! Je frémis à la pensée de la place qu'occupait la bibliothèque de l'homme de goùt.Oùtrouvait-

h il à se loger, le malheureux, quand il devait accumuler, en plus des livres que nous connaissons déjà, de copieux ouvrages sur le droit canonique, le droit civil et la politique ? L^érudit est sans pitié. Ne recommande-t-il pas des volumes qui sont, de son propre aveu, très savants mais qui ennuient par leur science même ? D'ailleurs, ces arides sujets l'inspirent peu. Il énonce des titres, encore des titres, toujours des titres. Et c'est tout. Mes lecteurs jugeraient sans doute mauvais queje les traitassecomme fut traité l'homme de goût que je vois d'ici, bâillant de façon pitoyable. Ils auraient raison. Je les épargne. Je ne leur parlerai ni du Dictionnaire des Arrêts, ni des Institutes de droit canonique, ni même de

^ Machiavel et de Montesquieu.

Toutefois, nous n'avons pas fini de visiter la bibliothèque, et, si haut que soient les rayons, si poudreux que soient les livres, il nous faut déchiffrer sur leurs reliures quelques titres d'or terni. Voici la rangée consacrée à la science militaire et à celle des fortifications. L'art de la guerre du maréchal de Puiségur avoisine L'atta-

^ que et la défense des places de Vauban. Prenons

l'échelle et montons. J'aperçois, là-haut, la planche chargée des manuels de mathématiques et de mécanique, des ouvrages sur la marine et sur l'architecture. Ces deux solides in-4°, à droite, sont les Instructions pour les Jardins fruitiers et potagers de La Ouintinie et, tout près, vous avez un gros volume qui porte un titre charmant : La Théorie et la Pratique du jardinage^ où l'on traite à fond des beaux jardins, appelles les Jardins de propreté, comme sont les parterres, les bosquets et les boulingrins. A gauche, ont été empilés les livres de médecine, de botanique, de chimie, d'anatomie et de chirurgie. Que ditesvous de l'Essai sur ta santé des gens de lettres et de l'Essai sur la santé des gens du monde ? Ils sont de Tissot,ces essais. Tissot veut-il insinuer qu'un homme de lettres n'est pas un homme du monde ou bien que les gens de lettres, espèce mystérieuse, ne sont pas soumis aux mêmes lois que les gens du monde? Je ne le sais pas. Tissot est le premier qui ait mis la médecine à la portée du public, dans une œuvre de vulgarisation. Ses Avis au peuple sur sa santé eurent plus de trente éditions. « C'est une médecine aisée que lespersonnes charitables qui sontà la campagne, sont capables de pratiquer avec un peu d'usage et d'intelligence. » Tissot était encore connu «par une dissertation sur l'onanisme, matière délicate

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qu'il a traitée avec beaucoup de soin et de décence ». Pourquoi cette dissertation est-elle nécessaire à riiommedegoùt? Etrangel Ah! je découvre les Mémoires de l'Académie de Chirurgie de Paris « collection beaucoup plus utile que tous les recueils de prose traînante et de vers boursouflés, dont d'insipides compilateurs ont inondé le public depuis quelques années ». Déplaçons la collection des Mémoires. Deux livres tombent. Ils (ormeat le Dictionnaire portatif de Chirurgie « qui peut donner une connaissance suffisante de cet art qu'on ne saurait pratiquer soi-même.» Détrompez-vous, guide vertueux. Votre naïve réflexion n'est plus absolument exacte. Les journaux nous ont récemment montré un chirurgien se tailladant le ventre.

Quelle bibliothèque inépuisable! Là, sous une toile d'araignée, dort L'Essai sur le Commerce de M. Melon, « livre digne d'un ministre et d'un citoyen ». Les Traités des Parties doubles, de Barrème, qui apprennent la manière de tenir les livres, n'ont jamais été ouverts, j'en suis certain. Homme de goût, il n'y a pas d'excuse à votre incurie et à votre négligence. Apprenez ceci : « Le Commerce est le lien qui unit les deux hémisphères ; c'est par lui que les Noirs et les Blancs, les Turcs et les Chrétiens ne forment qu'un môme peuple. Ce grand art est cultivé avec

tant de soin aujourd'hui qu'il serait honteux d'en ignorer les principes. » Et vous les ignorez !

Naturellementjcs livres dont s'amuse votre frivolité sont des recueils d'historiettes, apologues, contes, bons mots, saillies, réparties ingénieuses, apophtegmes, sentences, maximes, proverbes, pasquinades, jeux de mots, pointes, équivoques, quolibets, et turlupinades. ^ ous avez rangé à portée de votre main la Bibliothèque curieuse et amusante àw Père Niceron, l'.4rf cVorner l'esprit de Guyot de Pitaval et le Chef-d'œuvre d'un inconnu, cette satire très divertissante des commentateurs, signée par le D' Mathanasius. Le Conte du Tonneau, du D"" Swift, doyen de la cathédrale de Dublin, ne manque même pas à votre collection et vous possédez la bonne édition avec l'estampe qui représente le théâtre d'Arlequin, la chaire d'un ministre et l'échelle d'un pendu qui harangue la populace pour la dernière fois. Cette histoire allégorique et comique du catholicisme, du calvinisme et du luthérianisme, vous paraît chose si drôle ?...Mais, je n'en crois pas mes yeux. Ce livre usagé et feuilleté, sur votre table, ce livre qui bâille encore d'une récente lecture, c'est bien un Rabelais n'est-ce pas? Un Rabelais 1 Un Rabelais ! I Alors, vous ne lisez pas La Bibliothèque d'un homme de goût,

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VOUS méprisez les avis de voire sage conseiller. Il est pourtant assez clair :

Les ouvrages de Rabelais sont depuis plus de deux cents ans entre les mains de la nation qui y cherche le sel de la plaisanterie, et qui n'y trouve souvent que le dégoût et l'ennui. Son Gargantua et son Pantagruel sont un ramas des plus impertinentes et des plus g-rossières ordures qu'un homme ivre puisse vomir. On prétend que l'auteur avait un but en composant ces extravagances, et qu'il avait pris le masque de la folie pour cacher la satire qu'il voulait faire du Pape, des Cardinaux et de l'Eglise. Mais ce but est si caché qu'il est presque impossible de le découvrir ; et l'on n'a guère lu Rabelais que pour les obscénités dont il est plein. De graves commentateurs ont chargé de notes ce tas de sottises bouffonnes ; des éditeurs les ont abrégées ; mais nous n'indiquerons pour l'intérêt du goût et des mœurs aucun de ces commentaires ni aucune de ces éditions.

Rabelais n'a pas à se plaindre. Il est en bonne compagnie puisque la réprobation qui le frappe atteint déjà Ronsard et Vilion. Du reste, nous avons bien dédommagé l'auteur de Gargantua depuis 1772 et l'honneur que nous lui rendons lui a fait oublier, je l'espère, les injures de l'érudit... avec beaucoup d'autres.

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N'importe, l'homme de goût est en défaut. On ne lui signalait aucune édition de Rabelais. Il ne devait pas lire Rabelais. C'est un fait exprès ; de tout temps, à toutes les époques de l'histoire littéraire, des hommes de goût récalcitrants se sont rencontrés qui prenaient un malin plaisir à posséder, lire et relire certaines œuvres interdites.

Un moyen s'offrait au coupable lecteur de racheter sa désobéissance : Tétude approfondie des ouvrages nécessaires pour connaître sa religion. « Il ne serait pas pardonnable à un littérateur qui veut former une bibliothèque, de négliger les livres qui peuvent l'instruire de sa croyance et de ses devoirs. » La Bible et le catéchisme remplaceront l'ordurier Rabelais. Connaître sa religion ne suffit pas. Elle a des ennemis. Il s'agit de la défendre. Les Pensées de Pascal, « petit recueil qui est un gros volume pour les lecteurs intelligents », en fournissent le moyen. M. de Voltaire est un ennemi terrible de la religion. Ses attaques et ses erreurs ont été combattues dans V Oracle des nouveaux Philosophes par l'abbé Guion et dans les Erreurs de Voltaire par l'abbé Nonotte. « On ne peut douter de la bonté de ces deux livres, car ils ont fait vomir à l'auteur réfuté des torrents d'injures. » Rabelais ivre vomit des ordures ; Voltaire réfuté vomit des injures. Le compilateur abuse des vomissements. Enfin

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l'homme de goût « s'animera à pratiquer les devoirs de la religion » dans Nicole, Duguet, Fénelon et Bossuet.

Les « différentes parties de la philosophie », comme le droit canonique, le droit civil et la politique, fournissent peu d'éléments à la verve de notre censeur, et, de nouveau, il cite en grande hâte. A quoi bon redire après lui, les noms de Newton, de Leibnitz, de Condillac, ou répéter à sa suite des titres d'ouvrages maintenant dénués d'intérêt?...

Passons au dernier chapitre consacré à la morale et aux livres de caractères. L'appréciation réservée aux Maximes de La Rochefoucauld n'est peut-être pas dépourvue de quelque candeur. « Quoique cette pensée : V amour-propre est le mobile de loat, soit le fondement de toutes ses maximes, elles sont présentées avec tant de finesse, de précision, de noblesse et de vérité qu'on croit trouver toujours quelque chose de nouveau. Il y a dans les tours et dans les images une variété ingénieuse qui frappe les esprits les moins attentifs, » La Rochefoucauld mérite un peu mieux!... Les Essais de Morale, de Nicole, « moins piquants et plus instructifs » plaisent davantage à l'esprit sévère de l'érudit qui consent, malgré sa gravité habituelle, à risquer une plaisanterie. Le livre de Nicole est intitulé :

Traité des moyens de conserver la paix dans la société, « Il est peut-être aussi difficile d'établir cette paix, est-il dit à Fhomme de goût, que de terminer les procès de, deux Normands vieillis dans la chicane. » Seul, La Bruyère a vraiment connu le cœur humain :

Cette connaissance si rare et si nécessaire, qui l'a jamais possédée comme La Bruyère? Ses tableaux des différents vices, des divers ridicules des hommes sont si vrais qu'on y reconnaît les originaux de tous les pays. Nourri de la lecture de Montaigne et de Charron, il s'était formé un style vif, nerveux, concis, et l'avait épuré en se l'appropriant. Il est sans contredit un de nos premiers auteurs | pour la prose ; notre langue paraît avoir dans ses récits un caractère particulier, qu'on ne lui connaissait pas encore. Ses pensées se "gravent aussi facilement dans la mémoire que nos meilleurs vers : preuve non équivoque de l'énergie et de l'harmonie de son style.

Il faut excuser bien des bévues et des injustices de l'auteur de La Bibliothèque d'un homme de goût parce qu'il a écrit ces lignes et, surtout, cette dernière phrase qui est excellente.

Montaigne rencontre une bienveillance égale à celle que La Bruyère a obtenue et je suis content que les charmants vieux Essais ne soient

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pas blâmés du désordre et de l'aimable sansfaçon qui y règne. Le Balzac du xvii® siècle disait de Montaigne: « Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais il ne sait pas toujours ce qu'il va dire.» Ah ! comme on est tout de même en confiance avec lui et comme on ne craint pas d'être jamais ennuyé. « Il règne un continuel désordre dans tout ce qu'il écrit, et vous trouvez tel chapitre intitulé Des Loix,où il n'y aura pas quatre lignes sur son sujet. Son livre est un champ fertile oïl les fleurs et les fruits sont mêlés sans aucun art.» Mêlés sans aucun art, ils abondent. Lé « champ fertile » de Montaigne console des beaux jardins symétriques où il n"y a rien.

Ainsi que La Bruyère, Rousseau a lu Montaigne et Charron, et il les a lus avec fruit. « Il a pris toute la mule vigueur de ses modèles, et ses expressions fortes et pittoresques donnent du corps aux pensées les plus légères. Il peint en grand maître. » Pascal amuse dans ses Provinciales. « Quelques philosophes ont trouvé que le piétisme l'avait empêché d'élever son génie aux sublimes vérités de la morale. Il est vrai qu'il avait sur les yeux le bandeau de la foi ; mais il voyait à travers son bandeau, comme l'a dit un homme d'esprit. »

La Bruyère eut d'innombrables imitateurs. Au nombre de ces imitateurs l'érudit nous réserve

la dernière surprise de ranger... Diderot. « On sait qu'il a échappé à cet auteur quelques propositions hardies, qui ont choqué les amis de la Religion. La Métaphysique est une vaste mer où l'on rencontre des rochers à fleur d'eau, des bancs de sable, des gouffres. M. Diderot y a quelquefois fait naufrage. Ainsi ses livres ne pouvant être faits pour le commun des lecteurs, nous nous dispenserons d'en rapporter le titre. » Diderot va rejoindre Rabelais et les autres. Infortuné Diderot ! Après lui, l'abbé Trublet, morne et monotone, imita La Bruyère. L'abbé de Varennes s'y risqua également dans un traité plein d'esprit et de vérités solides. Ce traité n'eut pas de succès et la raison en est simple. « Il y a des lecteurs difficiles qui n'aiment un ouvrage que lorsqu'il renferme un grand nombre de choses neuves et importantes. » Quelle prétention ! De tels lecteurs ne doutent de rien.

L'homme de goût qui ne voulait pas de l'abbé Trublet ni de l'abbé de Varennes, pouvait apprendre Le vrai mérite par le Maître de Claville ou écouter les sages conseils sur l'amitié et la gloire de M"' de Lambert et de M. de Saci. Il était initié à la nécessité et aux moyens de plaire par M. de Moncrif. M. Denesle le renseignait touchant les Préjugés du public. 11 avait en outre un grand nombre de Dialogues des morts « dont

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la plupart paraissent n'avoir été faits que pour ennuyer les vivants », ceux de Fénelon et de Fontenelle exceptés. Les Anglais lui proposaient le Spectateur, le Mentor moderne, le Babillard, ouvrages périodiques de morale critique que Marivaux imitait dans son Spectateur français, la Baumelle dans sa Spectatrice Danoise et M. de Bastide dans son Nouveau Spectateur. Duclos tenait à sa disposition ses Considérations sur les mœurs de ce siècle, et Vau venargues, son Introduction à la connaissance de V esprit humain. Ce n'est pas tout. « Depuis que l'égoïsme est devenu le ton du siècle, nous avons eu beaucoup de livres de morale et de caractères où l'on prend ce ton.» Par exemple Mes loisirs du Chevalier d'Arcq, le Radotage de M. Marchand, T/Zomme aimable de M. Marin. L'ouvrage de M. Marin « est le portrait de l'honnête homme uni au galant homme: portrait d'autant plus fidèle que l'auteur en a puisé les couleurs dans lui-même. » M. Marin n'avait pas à se plaindre. « On a trouvé depuis environ cent ans un nouveau moyen de nous faire connaître nos ridicules ; c^est d'en mettre la satire dans la bouche d'un étranger qu'on fait voyager en France. »Marana exploita cette idée dans son Espion Turc. Elle fut reprise par Dufresny qui mit en scène un Siamois. Le persan de Montesquieu éclipsa le Siamois. « Les Lettres

Persanes sont de tous les livres où l'on ridiculise les Français, celui qui a été le plus lu après La Bruyère. Tout dans ce livre est raison ou plaisanterie. Les caractères sont tracés avec autant de vérité que de finesse. Dans les lettres où il examine des sujets intéressants, il fait paraître cet esprit philosophique qui fait tout apprécier et tout approfondir, en paraissant glisser sur la surface. Il fait penser son lecteur même dans les endroits où il semble vouloir Tégarer. » Les Lettres Persanes furent suivies, à cause de leur prodigieux succès, de Lettres Chinoises, de Lettres juives et de Lettres cabalistiques, sans compter des Lettres Turques et des Lettres Péruviennes. Les critiques et les épigrammes de VEspion Chinois sont savoureuses et dignes de retenir l'attention de l'homme de goût. Que de moralistes au xviir siècle ! C'est à croire qu'il faut que tout le monde manque de mœurs pour que l'on écrive sur la morale.

Je veux retenir le titre du dernier recueil mentionné. Il s'appelle: La Jouissance de soi-même. Et je me prends à réfléchir, vieil érudit, travailleur patient dejadis; je pense à vos injustices et à vos erreurs, aux poètes et aux écrivains que vous avez admirés et qui n'étaient pas admirables, à ceux que vous avez dédaignés et que nous chérissons. La gloire et le mépris accordés par vous,

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nous en avons souvent changé ou interverti les destinataires. D'autres nous succéderont qui n'épouseront par nos enthousiasmes et nos liaines. Malgré sa longue et belle tâche nul n'est assuré d'une gloire incontestée au cours des âges. Je pense, vieil érudit, à la vanité de tant de lectures, au mensonge d'un si grand labeur!... J'ai passé dans la bibliothèque de l'homme de goût une heure délicieuse de flânerie amusée, de trouvailles imprévues, de recherches curieuses. Mais, voici qu'il est tard. L'ombre gagne les coins de la pièce. Elle ensevelit ces milliers de livres dont beaucoup sont oubliés et qui exhalent, à cette heure trouble du crépuscule, une fade odeur de poussière et de vieux papiers. Puisque la gloire est incertaine, puisque nos jugements nous trompent, puisque vos colères furent stériles, vieil érudit, et que la mémoire des hommes n'a pas plus retenu votre nom qu'elle ne se souvient de la plupart des poètes, des romanciers, des historiens, et des philosophes que vous signalez et qui ont besogné dans l'angoisse et l'allégresse, qu'est-ce donc que la véritable jouissance de soimême? Et j'ouvre la fenêtre afin d'écouter la puissante rumeur de la vie et de voir des amants qui passent, les mains unies.

Si vous ouvrez l'Observateur des Tribunaux de 1842, vous y trouverez une «plainte de M.Victor Hugo, membre de l'Académie française contre M. Etienne Monnier, homme de lettres et M. Bernard Latte, éditeur de musique » à propos de la contrefaçon d'un drame par un opéra. Nous verrons tout à l'heure de quel drame et de quel opéra il s'agit, mais il n'est pas mauvais de s'arrêter d'abord aux réflexions, signées de M. Eugène Roch, qui précèdent les interrogatoires et les plaidoiries du procès.

M. Eugène Roch avaitl'esprit orné. Il ne détestait pas de le montrer et d'assaisonner son érudition de quelque malice. Il remarque que la propriété littéraire se constitue pratiquement et note la constante progression du nombre des procès nés de la fécondité des écrivains et des artistes, de ia défense de leurs privilèges et de leurs droits, de l'imitation, du plagiat ou de la contrefaçon de leurs œuvres. La France marche donc à grands pas vers Vâge d'or de la littéra-

ture et les lettres prospèrent à supposer qu'elles ne fleurissent pas toujours. Descendues de l'Hélicon et dépouillées de leurs ornements mythologiques, les Muses se promènent au Palais, ayant, pour attributs nouveaux, des codes à la main et des dossiers sous le bras.

Ici, M. Eugène Roch s'attendrit et devient éloquent :

Et comment ne seraient-elles pas aujourd'hui bien surannées, ces gracieuses filles de Mnémosyne, auxquelles on avait assigné pour demeure les montagnes de la Phocide, séjour presque aérien, pour montrer qu'elles étaient sans cesse rapprochées du ciel, source de l'inspiration, et qu'elles ne tenaient à la terre que par les sommets 1 Telle était la nature épurée de leur essence idéale, que la fiction, en les créant, n'avait pensé qu'à leur substance intellectuelle, et, quoiqu'elle ne les fît pas participer à la nourriture terrestre, ne leur avait pas même attribué les coupes de nectar et d'ambroisie réservées aux dieux. A leurs favoris, ces doctes Vierges, comme on les appelait alors, ne promettaient qu'un patrimoine et un héritage en commun : la gloire dès à présent, et l'immortalité dans l'avenir.

Prenons garde, le ton change et M. Eugène Roch va se montrer ironique :

Elles sont loin, assurément, de ces muses d'un autre monde, celles de notre temps, si riches d'embonpoint, si brillantes dans les festins, moins par la verve que par l'appétit, si habiles à découvrir et à suivre de l'œil jusqu'aux moindres filons productifs de la mine littéraire, et jalouses d'être, avant tout, ce qu'il faut bien appeler, c'est le mot de l'époque, d'honorables industrielles ! Ce n'est plus une crête de montagne qui leur suffît : les vignes et les prés, les vallons et les coteaux, des fermes et des terres labourables, des bons du trésor et des rentes sur l'Etat, voilà ce qui embellit les avenues du temple de la renommée ;dans les lettres, comme dans les autres genres d'illustration, la gloire est devenue enfîn le piédestal de la fortune. Le siècle doit s'en féliciter, bien que, trop fréquemment, les mêmes avantages soient acquis à la réputation de contrebande, fille de la réclame et d'une savante exploitation de la publicité.

Remarquez, je vous prie, que ces propos sont inspirés par Victor Hugo défendant ses droits d'auteur dramatique. A la place du poète, je n'aurais pas été content. Et M. Eugène Roch, toujours ironique, dit enfin : « De notre temps^ il y a partout des limites et des barrières ; on mesure l'étendue d'une idée, on calcule la portée d'une inspiration, on cadastre l'intelligence, on trace des périmètres à ses moindres œuvres, et

malheur à qui met le pied dans ce champ qui rapporte, sans la permission du propriétaire ! » Quel était le champ où l'on s'était aventuré sans la permission de Victor Hugo? Voici les faits. Un poète italien, Romani, avait tiré de Lucrèce Borgia, en oubliant de prévenir Hugo, un libretto pour la musique de Donizetti. La Lucrèce Borgia de Donizetti, opéra en quatre actes, avait été jouée à Paris, au Théâtre Italien. Hugo ayant signifié une défense, les représentations s'étaient interrompues. Mais un M.Monnier, chef d'orchestre à Rouen, annonça à Viclor Hugo qu'il avait à son tour traduit le libretto de Romani et qu'il désiraii faire représenter la Lucrèce Borgia de Donizetti sur tous les théâtres de France. Or, traduire Romani revenait pour M. Monnier à mettre Lucrèce Borgia à la scène puisque le libretto italien n'était que la reproduction du drame de Victor Hugo. Celuici s'opposa formellement au projet de M. Monnier. Pillé une première fois par Romani, il entendait ne pas l'être une seconde et réservait tous ses droits. Du reste, il avait créé Lucrèce Borgia comme drame, non comme opéra, et il voulait la maintenir telle qu'il l'avait créée. M. Monnier ne tint aucun compte de la défense de Victor Hugo. La Lucrèce Borgia de Donizetti avec une traduction française du libretto,

fut jouée à Metz et à Nancy. L'éditeur Bernard Latte la publia. D'où grande colère du poète qui porta plainte contre M. Monnier, d'une part et M. Bernard Latte, d'autre part. La commission des auteurs dramatiques, sous la présidence de Viennet, approuvait Victor Hugo. Les accusés furent condamnés et l'on rendit ce jugement :

En ce qui concerne la question de contrefaçon :

Attendu, en principe, que la contrefaçon partielle est punie par la loi, tout aussi bien que la contrefaçon intégrale, pourvu qu'elle soit notable et dommageable ;

Attendu que les œuvres dramatiques sont principalement destinées aux représentations du théâtre, ce qui fait que le plan de l'ouvrage, l'ordonnance du sujet, la conception et le développement des caractères, l'agencement des scènes, la conduite de la pièce, son action et ses effets, ont une importance capitale indépendamment du style, de la forme du langage et du genre de la composition ;

Que le style, qui rehausse si puissamment le mérite de toute œuvre littéraire, n'est en quelque sorte que secondaire dans les compositions dramatiques, sous le point de vue de la représentation ;

Qu'il en est de même de la forme du langage, prose ou poésie, surtout lorsque l'auteur, en faisant des vers, n'a guère cherché que la mesure et la rime :

Que, quant au genre de Touvrage, opéra ou drame ordinaire, les différences ne sont pas telles qu'elles empêchent que la destinée de l'vm n'influe gravement auprès du public sur celle de Tautre ;

Qu'il suit de là qu'une pièce de théâtre écrite en vers et adaptée à la scène lyrique peut être la contrefaçon d'un drame écrit en prose ;

Attendu que, si les sujets de tels ouvrages sont du commun domaine, c'est à condition, pour chaque auteur, d'une pensée propre mise en œuvre par des moyens tirés de lui-même et qu'il n'ait pas ravie à ses devanciers, dont autrement la gloire littéraire et rintérêt matériel pourraient avoir beaucoup à souffrir de la banalité et de la concurrence ;

Attendu, en fait, qu'il résulte des débats, des pièces et documents produits, que Lucrèce Bor- ^/«, grand opéra en quatre actes, paroles d'Etienne Monnier, est une imitation évidente de Lucrèce Borgia, drame en trois actes et en six parties de Victor Hugo ; que d'un bout à l'autre l'opéra se traîne servilement sur le drame, dont il a emprunté toutes les situations, et jusqu'au titre et aux personnages, sans en excepter, sans en ajouter un seul ;

Qu'en vain Etienne Monnier prétend que son poème est imité de l'italien, le libretto italien n'étant lui-même que la reproduction du drame de Victor Hugo, et la loi ne permettant pas de faire indirectement ce qu'elle défend directement ;

Qu'au surplus Etienne Monnier l'a reconnu luimême en faisant dans le temps une démarche au-

près de Victor Hugo pour le prier de ne pas s'opposer à la représentation de son opéra, prière à laquelle n'a pas cru pouvoir accéder Victor Hugo, dont la défense à cet égard a été violée ;

Et attendu que Bernard Latte s'est fait l'éditeur et le débitant de l'œuvre d'Etienne Monnier, qu'il a participé à son action autant qu'il était en lui...

Laissons tous ces « attendu ». Ils aboutissaient à réclamer cent francs d'amende à MM. Bernard Latte et Etienne Monnier. En outre. l'édition de Lucrèce Borgia de Donizetti et Etienne Monnier était confisquée. Victor Hugo était autorisé à l'anéantir quelque part qu'elle puisse exister.

3IM. Bernard Latte et Etienne Monnier ne se tinrent pas pour battus. Le procès alla en appel. M' Amédée Hennequinet Berryer, — oui, Berryer — se chargèrent des intérêts de MM. Etienne Monnier et Bernard Latte. Victor Hugo prononça un beau discours et on lui donna de nouveau gain de cause.

Ce qui mérite de nous retenir et de faire revivre ce procès oublié, ce sont les plaidoiries de M' Hennequin et de Berryer. Elles abondent en aperçus très ingénieux et en aimables paradoxes sur la contrefaçon, l'imitation et le plagiat littéraires.

M° Hennequin, après avoir affirmé qu'il ne se

laissera pas intimider par le prestige de \ ictor Hugo se montre surpris et affligé que l'on ose poursuivre l'innocent Etienne Monnier. Lui reproclie-t-on d'avoir transformé en poème d'opéra le drame historique en prose de Victor Hugo ? Non, la transformation n'est pas le fait de M. Monnier ; elle a eu lieu en Italie par les

r soins du poète Romani. Sur le libretto de Romani, Donizetti a composé la partition de Lucrezia Borgia. ^I. Monnier n'a fait que « parodier sous la musique » la partition de Donizetti.

[ Parodier sous la musique, telle est l'expression consacrée pour désigner un genre de travail dont l'objet est d'ajouter des paroles à des phrases de chant, de mettre des mots d'une certaine mesure sous des notes d'une certaine valeur, des syllabes longues ou brèves sous des blanches, des noires ou des croches. L'ouvrage, considéré par les premiers juges comme la copie plus ou moins exacte du drame de Victor Hugo, n'est en réalité qu'une suite de paroles destinées exclusivement à être chantées sur les cavatines, les duos, les trios, les chœurs composés par Donizetti. M. Monnier, pour écrire sa « parodie », n'a eu affaire qu'au libretto de Romani, et surtout à la partition de Donizetti ; cependant, chose singulière, il est condamné comme contrefacteur d'une pièce qu'il n'a pas même eu

besoin de lire, de connaître, pour entreprendre et pour achever son œuvre personnelle. C'est un comble.

M' Hennequin n'a pas fini de s'étonner. Comment Victor Hugone comprend-il pas que M .Monnier lui a fait un grand honneur en s'emparant deZ<«rrè(?e5or^/apourlecomptedeDonizetti?De tout temps le théâtre français a fourni aux compositeurs nationaux ou étrangers le sujet de leurs opéras. Interdire, comme on le demande, la représentation des opéras imités de pièces françaises reviendrait à fermer le théâtre italien et à le dépouiller de tout son répertoire. On est surpris de voir un poète tenir à offense qu'on le traite à l'égal de Corneille, de Racine, de Molière, de Régnard, de Beaumarchais, de Voltaire et de tous les princes du théâtre. Quelle injure peuton faire à un drame en l'assimilant à des ouvrages tels que Le Cid^ les Horaces, Andromaquey Iphigénie en Aulide,Don Juan^ les Folies amoii^ relises, les Xoces de Figaro, le Barbier de Se" ville, Tancrède, et tant d'autres pièces qui n'ont rien perdu ni de leur mérite ni de leur renommée pour avoir inspiré Piccini, Gluck, Grétry, Mozart, Cimarosa, Paesiello et Rossini. Hugo est en bonne compagnie. Pourquoi a-t-il si mauvais caractère? Il se plaint qu'on lui ait pris sa Lucrèce Borgia. Or, M. IMonnier avait écrit aupa-

UN PtlOCES DE VlCTOR HUGO 4 17

ravant les livrets de La Norma et des Puritains, et ni M. Soumet, ni M. Ancelot, auteurs de Norma et de Tètes rondes et- Cavaliers, types primitifs de ces deux opéras, n'avaient songé à s'y opposer. Bien mieux, Victor Hugo lui-même a laissé sans réclamation représenter à Paris l'opéra d'Hernani, par Gabussi, imitation de son drame le plus célèbre. Alors ?... 0 caprices et inconséquences des poètes !

Victor Hugo se dit volé. Volé I Laissez sourire M^'Hennequin. Mais qu'est-ce qui appartient à Victor Hugo dans Lucrèce Borgia'iW ne s'agit nullement d'une de ces pièces romanesques ou fantastiques, dont le titre, le nom des personnages, l'action, les épisodes, le sujet, tout est sorti de l'imagination de l'auteur. Le poète n'a presque rien inventé et il oublie que les choses inventées sont seules susceptibles d'unepropriété exclusive. Chacun sait le nom de Lucrèce Borgia qui fut un personnage fameux dans l'histoire de ritalieet même dans les légendes populaires. Hugo songerait-il à revendiquer les noms des personnages ? Il oublierait qu'avant de se trouver dans son drame, ces noms illustraient les fastes de la biographie italienne. Orsini, Pétrucci sont des noms de familles vivantes encore ; Gennaro est un prénom vulgaire. A défaut du titre et des noms des personnages, le plan, le cane-

vas, l'action de Lucrèce Borgia appartiennent-ils à Victor Hugo à titre d'invention ? Pas davantage. Le drame roule sur la situation de Lucrèce Borgia et de Gennaro. La mère et le fils séparés par la destinée, après s'être cherchés l'un l'autre, après s'être appelés de leurs vœux les plus ardents, se rencontrent sans se reconnaître ; la mère dénonce, par une cruelle méprise, le fils qu'elle aime, à la colère de l'ennemi intéressé à sa perte ; puis, lorsqu'elle a découvert son erreur, elle implore et supplie pour obtenir la grâce de celui dont, tout à l'heure, elle sollicitait à genoux la condamnation. Cette situation qui engendre de brusques et attachantes péripéties \ est-elle nouvelle au théâtre ? Nullement. Euripide l'avait utilisée et il suffit de lire la lettre de Voltaire à Maffei pour savoir qu'Aristote la recommande, dans sa poétique, comme un des sujets les plus fertiles en émotions. Maffei l'avait ^ employée dans sa Mérope imitée par Voltaire, et . Lucrèce Borgia n'est, à son tour, qu'une imitation de la Mérope de Voltaire. Il y a identité de plan entre les deux pièces, et la situation de Gennaro, de Lucrèce Borgia, du duc Alphonse d'Esté rappelle celle d'Egysthe, de Mérope et de Polyphonie. Toutefois, si la fable de Lucrèce Borgia est la même que celle de Mérope, le ressort qui la fait mouvoir a été changé par Victor Hugo.

Ce ressort, il ne l'a pas inventé. On se souvient qu'au deuxième acte du drame, Gennaro mutile l'écusson placé sur la grille du palais ducal. Avec la pointe de son poignard il enlève la première lettre de Borgia, substituant ainsi au nom de famille de Lucrèce le titre que Ton pourrait donner à l'histoire de sa vie : Orgia. \oï\k l'outrage dont Lucrèce ignore Tauteur ; elle vient, dans son imprudente colère, demander vengeance au duc Alphonse, trop disposé à lui accorder une satisfaction dont elle connaîtra plus tard toute l'amertume. Eh bien, le calembour ingénieux commis par Gennaro, ce calembour est historique ; il fut inventé contre Alexandre VI. i Avoir adressé à la fille ce qui s'appliquait au père, avoir transporté à Ferrare ce qui s'est passé à Rome, est-ce là un si grand effort d'imagination quil suffise pour constituer le monopole d'un épisode emprunté ?

Victor Hugo n'a donc pas la propriété exclusive du titre de sa pièce, des noms de ses perl sonnages et du sujet de Lucrèce Borgia. Lui attribuer l'invention des détails, de la couleur, des costumes de sou drame, ce serait ne pas tenir compte de ses propres déclarations. La réalité historique de son théâtre a été l'une des questions les plus controversées entre ses partisans et ses adversaires. Certains critiques lui

ETUDES ET R^pHERCHES

disaient : « Pure fantaisie que vos drames ; actions, événements, personnages, tout est sorti de votre imagination. » Et dans chacune des préfaces de ses drames le poète proteste de sa constante fidélité aux données historiques. Il affirme dans une note placée à la fin de Bay-Blas : « Du reste, et cela va sans dire, il n'y a pas de détail de vie privée ou publique, d'intérieur, d'ameublement, de blason, d'étiquette, de biographie, de chiffre ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact. » Bien mieux, il ne prétend pas garder la propriété exclusive de ses recherches ; il offre gracieusement à la patience du premier ^ venu le moyen d'égaler son érudition ; il indique : les sources qui lui ont fourni ses matériaux. Dans la préface de Lucrèce Borgia, il cite Guichardin, Tomasi et Bruchard, le maître de cérémonies, le Dangeau du pape Alexandre VI. A cette bibliographie féconde, mais incomplète^ il lui aurait été facile d'ajouter les Mémoires pour , servir à l'histoire de César Borgia et ['Histoire du pape Alexandre F7 de Gordon, qui renferme des détails particuliers sur Gennaro. Il ne manquait plus que de retrouver la personne de Gennaro pour achever le compte des éléments imités par Victor Hugo, et par conséquent imitables par tout auteur, en toute sécurité.

Où réside l'invention du poète, en quoi con-

siste sa propriété dans Lucrèce Borgial M° Hennequin répond ; « Elle gît dans le style, la partie essentielle, capitale, l'àme de toute œuvre dramatique et littéraire. » Il ajoute : « Vous le voyez. Messieurs, par cette proposition, jem'élève contre l'art poétique nouveau, proclamé par la sixième chambre du tribunal de première instance. Non, ce n'est pas assez dire que le style rehausse le mérite de toute œuvre littéraire ; c'est lui qui la constitue. » Deux pièces de théâtre, se ressembleraient-elles par tous les rapports apparents, seraient aussi distinctes, aussi dissemblables en réalité, que la Phèdre de Racine et la Phèdre de Pradon,si le style était inventé. Victor Hugo, dans son discours de réception à l'Académie française, convenait de l'importance du style, en disant : « Le style, c'est la condition suprême et délicate qui ouvre ou ferme les portes de l'avenir. » D'ailleurs, la prééminence de l'exécution, de l'expression sur la fable, sur l'action de la pièce n'était pas contestée dans l'ancien théâtre. Les auteurs dramatiques se passaient de main en main les mêmes sujets, les mêmes plans. Il est peu de pièces qui n'aient été traitées plusieurs fois par différents auteurs, souvent dans le même temps et sur le même théâtre. Les exemples abondent. Antigone, créée par Euripide, imitée par Sénèque, a été successi-

i'22 ÉTUDES ET RECHERCHES

vement reprise par Baïf, Garnier et Rotrou : on connaît deux tragédies de Britannicus, trois de Miihriclate,qu£{ired'OEdipe,sepi de Sophonisbe. Phèdre, avant de recevoir de Racine sa forme suprême, la Phèdre d'Euripide et de Sénèque avait été... la proie de Garnier, de la Pinelière et de Gilbert. Qu'importent les sujets qui sont à tous 1 Seule, la façon de les traiter est essentielle et donne à une œuvre son caractère et sa valeur. Victor Hugo reconnaissait la toute puissance du style, quand il écrivait : « Otez à Molière son vers si vif, si chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourné, si bien peint...; ôtez à la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges attaches, ces belles formes de vigueur exagérée qui feraient du vieux poète demi-romain, demi-espagnol, le ^lichel-Angc de notre tragédie, s'il entrait dans la composition de son génie autant d'imagination que de pensée ; ôtez à Racine la ligne qu'il a dans le style comme ^ Raphaël... ; ôtez à tous ces grands hommes cette simple et petite chose, le style ; et de Racine, ' de Corneille, de Molière, de ces maîtres, que vous restera-t il ? Ce qui reste d'Homère après qu'il a passé par Bitaubé. »

Lucrèce Borgia n'est pas une invention de Victor Hugo. Chacun est libre de reprendre et de traiter à sa façon le sujet des pièces déjà

existantes. Le style seul appartient au poète et Victor Hugo est soumis, comme les autres, à cette règle. Reste à savoir si M.Monnier a imité le style de Victor Hugo en s'appropriant les personnages, le sujet et les péripéties de Lucrèce Borgia. M. Monnier n'a pas imité le style de Victor Hugo. Donc M.Monnier est innocent. La logique des avocats en général, et de M^ H,ennequin en particulier, est imprévue, cocasse et fort divertissante. Vous voyez qu'elle pourrait être également assez dangereuse.

M.Monnier a l'invention du style. Ce modeste triomphe ne suffit pas à M<^ Hennequin. Il renchérit. Quelle idée bizarre d'établir un rapprochement entre le livret de M. Monnier et le drame de Victor Hugo ! Séparé de la musique, le livret de Lucrèce Borgici est injouable et illisible. Absous une première fois par l'invention qu'il a coûtée à son auteur, il se sauve de nouveau du reproche de contrefaçon, parce qu'il ne peut pas causer le moindre préjudice, la moindre concurrence, soit à la représentation, soit à la lecture du drame de Victor Hugo. Une fable privée de tout développement, des scènes mutilées, des figures sans physionomie, sans caractère, ne constituent pas une pièce viable. Les personnages nuancés, contrastés, mis en relief par le style varié, éclatant, énergique de Victor Hugo, ne

sont plus dans les mains de Romani et de M. Monnier que de mesquines et confuses silhouettes. Elles sont capables de chanter ; mais il n'y a pas moyen de faire agir ces marionnettes à ressort qui viennent répéter des lieux communs de colère, de jalousie ou d'amour plus ou moins musicables. Qui reconnaîtra, par exemple, le caractère principal du drame, Alphonse d'Esté, dans le vulgaire jaloux, le tyran de mélodrame ébauché par le livret ? Le dénouement de Victor Hugo a disparu pour faire place à une catastrophe nouvelle. Dans le drame, Lucrèce Borgia est poignardée par Gennaro. Le librettiste, qui n'aime pas le sang versé, épargne au contraire les jours de Lucrèce. Il est vrai que la scène de l'objurgation est conservée, mais Victor Hugo Fa imitée, luimême, de Shakespeare. Dans la scène VI du premier acte de Lucrèce Borgia, les amis de l Gennaro s'approchent tour à tour de Lucrèce 1 masquée; alors chacun, se nommant, lui reproche ses crimes et lui jette au visage le nom de ceux qu'elle a fait périr. Cette situation est une réminiscence flagrante de la scène III de l'acte V du /?/c/zaro? ///de Shakespeare. Dans /?/cAarrf/// les ombres des victimes de Richard, le prince Edouard, Henri VI, Glarence, viennent successivement lui rappeler ses forfaits et le maudire par ces mots: désespère et meurs. L'idée est la

même,sauf la différence des temps et des lieux, du génie anglais au génie français, de l'esprit du moyen âge à celui des temps modernes : ici des fantômes, là des êtres vivants. De l'imitation de Shakespeare faite avec bonheur par Victor Hugo, qu'est il passé dans le livret? L'émotion produite sur le spectateur, l'esprit, la pensée, le sentiment de l'auteur ? Non, rien de tout cela. Le seul rapport que l'on saisisse entre les deux ouvrages, ici et en quelque endroit qu'on les compare, c'est la pantomime des acteurs. Dans le drame et dans l'opéra les décors sont à peu de chose près les mêmes ; les portes s'ouvrent et se ferment, les acteurs entrent, sortent, lèvent les bras à peu près aux mêmes instants. Mais ce qui fait l'identité de la situation entre deux pièces, ce n'est pas la ressemblance des décors, de l'attitude des acteurs, de la mise en scène, ce n'est pas la simultanéité des entrées et des sorties ; non, la contrefaçon d'une situation dramatique ne peut naître que de la reproduction des caractères et des passions par le développement du style ; or, dans le livret, nul développement, aucun caractère saillant. Le livret représenteledrame comme un mime, un bouffon, reproduit un acteurtragique.Si Romani et M.Monnier ont contrefait Victor Hugo, c'est absolument comme Debureau aurait pu contrefaire Talma.

Tout ceci n'est peut-être pas fort agréable pour Romani et M. Monnier, mais on ne saurait nier que les arguments de M" Hennequin ne présentent une certaine valeur. Nous passons à l'examen du troisième et dernier point. L'opéra fait-il au drame une concurrence funeste ? L'opéra et le drame, est-il répliqué, ne peuvent se faire concurrence puisqu'ils ont cliacun un objet distinct, une destination indépendante, et qu'ils produisent des effets différents.

Que vont chercher les spectateurs du drame? Ecoutons Victor Hugo exposant ses théories littéraires : Le drame, en général, est une leçon dont le spectateur doit tirer une moralité. Dans Lucrèce Bovgia, la pensée particulière du poète, c'est la réhabilitation d'une âme flétrie par le vice, souillée par le crime, sa purification par un sentiment généreux, l'amourmaternel. L'opéra ne vise point si haut. Il ne se flatte de moraliser ni de réhabiliter personne. Son objet est le plaisir. 11 s'adresse aux sens plutôt qu'à l'esprit.Cette différence de but entre le drame et l'opéra, on la retrouve dans leur mode d'expression : l'un parle, l'autre chante; le premier procède par le discours, l'autre par les sons. Entre eux donc nulle méprise à craindre : impossibilité de se suppléer, car ils intéressent des goûts différents et souvent opposés; autre pièce, autre public.

Le spectateur qui aura entendu chanter la musique de Donizetti n'aura pas perdu pour cela le désir d'entendre déclamer la prose de Victor Hugo. On demande au drame l'illusion de la vie réelle, une peinture de mœurs, un développement de caractèreSjUne explosion de passions, des idées qui saisissent, des sentiments qui agitent. Au contraire, dans une pièce chantée, l'illusion n'est pas possible un seul instant. Jean-Jacques Rousseau le remarque avec raison dans sa lettre sur la musique française : Quoi de moins naturel qu'un duo ? Les caractères, les sentiments, les idées ne comptent pas. Un opéra a réussi lorsque l'auditeur, en sortant de la salle, emporte un air, une mélodie, une phrase dont le souvenir charmant l'accompagne. Ce n'est pas à l'intérêt de la fable que la Lucrèce Borçjia de Donizetti doit son succès, mais bien à des morceaux de musique intercalés à Paris, sans liaison, sans rapport avec le drame. Les paroles du livret ne signifient rien. Personne n'écoute ces paroles. Chacun dirait volontiers comme Boileau à l'officier de garde qui le plaçait au théâtre de Versailles : < Surtout mettez-moi dans un endroit d'oi!i je n'entende que la musique ». Et puis les chanteurs n'articulent pas assez nettement pour que l'on entende les mots qu'ils prononcent.

Mais, est-il objecté, l'opéra a pris et reproduit

l'action du drame. Non, il n'a imité que la pantomime.Ou'importent au compositeur la succession des scènes, renchaînement des situations ! La pièce la mieux faite, la plus régulière, la plus dramatique, il souffre qu'on la mutile, et l'opéra n'a rien à perdre à être représenté par fragment, par acte, par scène détachés ; lors même que l'action reste entière elle est embarrassée par les chœurs, les airs, les ritournelles. Les traits les plus intéressants, le musicien parviendra à les rendre plats, en les répétant jusqu'à satiété, comme dans cet opéra, où le Oail mourut du vieil Horace se chante jusqu'à soixante fois de suite. Est-ce que jamais le mérite d'un bon livret a fait réussir une partition médiocre? Victor Hugo a tiré de Noire-Dame dé Paris le sujet d'un poème lyrique, Esmeralda. Esmernlda est tombée. A qui la faute? A Victor Hugo? Personne ne Ta dit, personne ne l'a pensé. Le compositeur a seul supporté l'affront de la chute, comme il eût recueilli seul l'honneur du succès. Rejeter sur le poète la moindre responsabilité d'un revers n'eût pas été moins inique que de lui accorder la moindre part dans la fortune de la partition de Donizetti. Dans les deux cas, sa collaboration a été la même, il a fourni la donnée primitive. Est-ce donc un titre pour réclamer un droit absolu sur une œuvre indépendante

de lui, le plus absolu de tous les droits, celui d'abuser, celui de détruire?

La foule, dit-on encore, pour qui le drame n'a d'autre intérêt que l'imprévu, qui n'est amenée au théâtre que par la curiosité, la foule n'ira pas voir un drame dont l'opéra lui aura fait connaître toute l'intrigue. Mais l'imprévu des situations n'est pas le charme de Lucrèce Borgia. L'imprévu, c'est l'intérêt des jeux du cirque et des mélodrames ; cette curiosité enfantine ou barbare n'est pas le sentiment qui attire vers les spectacles littéraires. Du reste, il est absurde d'affirmer que l'opéra divulgue le plan de la pièce, et injuste d'accuser le compositeur de ce mal inévitable. Est-ce que le feuilleton qui a analysé le drame acte par acte, scène par scène, n'a pas révélé, et avec mille fois plus de détails et de précision, le secret que l'on prétend garder ? Quel mauvais service rendent les journalistes dont les auteurs illogiques semblent pourtant redouter le silence plus encore que le blâme ? Et si le drame ne se soutient que par l'imprévu, quelle imprudence de le livrer à l'impression 1 Chaque lecteur est un spectateur en moins. Malheur au poète qui a placé son espoir dans les coups de théâtre, qui ne vise pas à l'émotion, mais à l'étonnement ! Le lendemain de la première représentation de sa pièce, les cent voix

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de la presse lui auront enlevé tout son charme. L'argument est donc un anachronisme; en outre il est irrévérencieux pour Victor Hugo. Dépouiller Lucrèce Borgia de son mérite éminent, le style, équivaut à la reléguer parmi le drame pacotille, le drame marchandise, le drame prétexte à décorations, selon les expressions du poète. A prendre les choses ainsi, depuis dix ans qu'elle a été représentée pour la première fois, Lucrèce Borgia a eu le temps de satisfaire la curiosité de la France entière. Dès lors que la pièce ne vit que par l'imprévu, il y a longtemps qu'elle est •: morte, oubliée et enterrée. N'en parlons plus et ■ ne poursuivons pas avec un fantôme une œuvre pleine de vie et d'avenir. Mais non, la supposition est malséante et le succès du drame de Victor Hugo persiste au contraire. Comment ? Par le style dont l'opéra n'a rien pris, en sorte que : la plainte dénuée d'intérêt n'est pas recevable. ^ Elle manque de base ou de but. Victor Hugo ; se bat pour un fantôme ou contre une chimère puisque sa pièce est morte ou invulnérable.

On allègue enfin que le succès d'un opéra est capable d'anéantir la pièce d'oii l'opéra a été tiré. Rossini, par exemple, a tué Beaumarchais. Le Barbier de Séville opéra a fait disparaître du répertoire le Barbier de Séville comédie. Que l'on donne moins souvent au théâtre la comédie de

Beaumarchais, cefa est possible, mais la cause de la décadence du Barbier de Séville et de la littérature dramatique du xviiF siècle, est ailleurs. Comment Beaumarchais pour qui le théâtre était un instrument politique, non un art, aurait-il échappé à ces retours d'opinion qui n'ontpas respecté les tragédies de Voltaire? N'est-ce pas à l'auteur du Mariage de Figaro qu'il faut appliquer ce que Victor Hugo, dit « de ce drame pamphlet du xviir siècle, de ces vers qui ont démoli la Bastille, mais dont la postérité ne s'inquiétera ])as » ? Et Victor Hugo ajoute : « Pauvre besogne que d'avoir mis sur le théâtre la préface de l'Encyclopédie! Tout cela a été fort applaudi de son temps et sera fort oublié du nôtre. » Le sort du Barbier de Séville a confirmé cette prophétie. Après ces paroles, qu'est-il besoin d'invoquer la musique pour comprendre que tout l'esprit du monde n'a pu conserver l'intérêt d'une pièce, écho d'opinions passagères, reflet de passions éteintes. Les plaisanteries sur V Encyclopédie, l'inoculation et le quinquina, ont cessé de nous amuser. Nous avons perdu le sens de cet axiome fort applaudi dans son temps : « Un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal. » Où sont ces grands attaqués par Beaumarchais? On accuse Rossini. Ne sait-on pas qu'avant lui, bien avant, un autre compositeur italien, Pae-

siello, avait fait sur la même pièce une partition célèbre? Cet opéra fut représenté à Paris, traduit en français, et joué sur tous les théâtres de France. Beaumarchais vivait alors, Beaumarchais si soigneux, si jaloux de ses intérêts, le fondateur de l'association des auteurs dramatiques, lui qui a fait reconnaître et solidement établir leur droit sur la représentation de leurs ouvrages, contre tous les obstacles : l'obstination des comédiens indisciplinés, le mauvais vouloir des gentilshommes de la chambre, bien plus, contre Téloquence de Gerbier, Beaumarchais n'a pas ignoré l'usage ''j que Paesiello avait fait de son Barbier de Séville. Cependant voyons-nous, soit dans ses nombreux rapports aux auteurs dramatiques, soit dans sa pétition à l'assemblée nationale contre l'usurpation de la propriété littéraire, voyons-nous qu'il ait élevé contre Paesiello la moindre réclamation, l'ombre d'une plainte? Certes le silence d'un pareil homme, ami des procès, pfompt à abuser de toutes choses, et surtout d'une nouveauté, pour qui le scandale n'était pas un frein, mais un aiguillon, pourrait à bon droit passer pour un aveu tacite de la fragilité des revendications de Victor Hugo. Mais pourquoi interpréter son silence? Ses paroles sont là. Dans la préface du Barbier de Séville, Beaumarchais signale lui-même sa comédie aux musiciens comme un sujet favorable pour

leur art, et il exprime les raisons qui le rassuraient contre l'emprunt que le compositeur pourrait lui faire. Ayant d'abord remarqué que le musicien répète souvent le même air, il dit : « Ce cruel radotage est la mort de l'intérêt, et dénote un vide insupportable dans les idées. Moi qui toujours ai chéri la musique, sans inconstance et même sans infidélité, souvent, aux pièces qui m'attachent le plus, je me surprends à pousser de l'épaule, à dire tout bas avec humeur: Eh! va donc, musique 1 Pourquoi toujours répéter? N'es-tu pas assez lente? Au lieu de narrer vivement, tu rabâches I Au lieu de peindre la passion tu t'accroches aux mots I Le poète se tue à serrer l'événement, et toi tu le délaies ! Que lui sert, de rendre son style énergique et pressé, si tu l'ensevelis sous d'inutiles fredons?... Ajoutez-y la répétition des phrases, et voyez ce que devient l'intérêt. Pendant que le ton ici va toujours croissant, l'intérêt marche à sens contraire. L'action s'alanguit; quelque chose me manque, je deviens distrait, l'ennui me gagne. » De telles paroles forment un sérieux argument pour prouver l'impossibilité de la concurrence entre un drame et un opéra.

Afin d'en finir avec la question de l'impossibilité du préjudice, il suffit d'attirer l'attention sur un fait qui démontre, à lui seul, combien l'œu-

vre de Victor Hugo et celle de Donizetii sont radicalement, profondément distinctes, incapables de se nuire l'une à l'autre, destinées, au contraire, à fournir des carrières parallèles sans se rencontrer jamais. La méprise du public entre les deux pièces ne saurait avoir lieu et le passé répond, ici, de l'avenir. Des juges ont examiné le drame et Topera de Lucrèce Borgia. Ils ont défendu la représentation du drame ; ils ont permis la représentation de l'opéra. Le rapprochement ne signifie pas que la pièce de ^'ictor Hugo mérite le blâme, mais il est indéniable que la pensée maîtresse de Lucrèce Borgia, que les détails, la peinture exacte des mœurs licencieuses de l'Italie du xvi° siècle ont soulevé en France de nombreuses réclamations. La preuve en est dans la préface du drame qui n'est qu'une apologie contre la critique. En Italie, en Autriche, en Prusse, le drame a été interdit ; partout l'opéra se joue librement. A Venise, à Ferrare, à Milan, après que le titre et les noms des personnages eurent été changés, la censure, qui avait prohibé le drame, autorisa avec empressement l'opéra, tant ces deux pièces se ressemblent peu ! M. de Metternich avait entendu chanter, à Parme, l'œuvre de Donizetti. L'hiver suivant, il fit ouvrir par l'opéra de Lucrèce Borgia le grand théâtre de Vienne où le drame de

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Victor Hugo ne sera pas représenlé de longtemps. En Hollande, le goiivernenient, sur le seul titre de la partition, avait jeté l'interdit sur elle ; on présenta à la reine le livret de M. Monnier, et l'opéra de Donizetti rassembla une foule nombreuse à La Haye. Dans ces conditions, comment confondre les deux pièces de Lucrèce Borgia ? L'opéra n^a pas réussi grâce à ses ressemblances avec le drame, mais, au contraire, malgré ces ressemblances, à cause des distinctions radicales qui le séparent de la pièce de Victor Hugo. M' Hennequin, en terminant sa plaidoirie, hausse le ton et trouve des accents lyriques. Victor Hugo a inspiré Donizetti. Tant mieux. Et que Victor Hugo ne réclame pas! Il n'a aucun droit sur l'opéra de Donizetti et le livret de M. Monnier. Un artiste ne doit compte à personne de l'inspiration qui le saisit dans un musée à la vue d'un beau tableau, de la mélodie qu'au théâtre une situation dramatique fait vibrer dans son àme.H faut que les juges songent à toutes les applications possibles du principe que l'on réclame. Il faut qu'ils rélléchissent que cette suzeraineté de l'auteur primitif sur tous les ouvrages qui ont avec sa création un rapport éloigné ou prochain peut être exercée par la médiocrité, par la nullité, aux dépens du talent ou du génie. Une charmante comédie de Uegnard,

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Les Folies amoureuses, et une belle partition de Cimarosa ont été composées sur un mauvais opéra, Z,a Finta Pazza,\a première pièce que les Italiens aient donnée à Paris, sous le cardinal Mazarin. Voilà donc un poète et un compositeur illustres à la merci d'un auteur ridicule maître d'interdire la représentation d'une œuvre distinguée. Lorsqu'on voit dans l'histoire des lettres les chefs-d'œuvre qui ont été inspirés par des productions médiocres ou détestables, comment ne repousserait-on pas un précédent qui eût obligé Molière à venir demander la permission de découvrir un sujet dramatique sous les lazzis d'une farce de foire, la permission d'avoir du génie et d'élever une pièce immortelle sur les ruines et avec les débris d'un ouvrage informe. La belle législation ! Qu'elle sera profitable aux lettres ! Elle n'eût pas permis à Virgile de trouver des perles dans le fumier d'Ennius. Tout ceci ne veut pas dire que le drame de Victor Hugo est détestable et que l'opéra de Donizetti est admirable. Heureusement M'Hennequinnous en prévient, et il ajoute : « La fraternité des muses dont nous parlent les poètes n'est pas seulement une fiction gracieuse. Les anciens, sous cette allégorie, avaient caché une idée nécessaire à la liberté et aux progrès de l'intelligence. Salles de spectacle, salles de concerts, musées,

bibliothèques, ce sont les chapelles d'un même temple consacré au culte de l'art; n'en faites pas des bastilles isolées, crénelées, le canon toujours pointé contre l'inspiration qui essaierait de pénétrer de l'une à l'autre. Sous le règne de la propriété littéraire, comme dans tous les temps, il faut que les arts puissent se dire : je prends mon bien où je le trouve. »

Voici, pour conclure, le suprême argument de Me Hennequin en faveur de M. Monnier. Condamner l'auteur du livret incriminé, ce serait flétrir un genre de travail que naguère encore, en France, le gouvernement provoquait, encourageait, couronnait par des récompenses publiques. En 1784, un arrêt du conseil avait institué un concours et établi un prix de 1.500 livres pour l'auteur de la tragédie lyrique reconnue la meilleure. Quelle fut la pièce couronnée parmi les cinquante-huit livrets d'opéras envoyés au concours? h'OEdipe à Colonne de Guillard qui n'était autre chose que l'arrangement de VOEdipe chez Admèle de Ducis, tragédie représentée deux ans avant. Les deux pièces se ressemblent, non seulement parle plan, par l'agencement des scènes, par la conduite de l'action, mais encore par le style. Guillard a em-' prunté des vers entiers à Ducis. Le livret de M. Monnier lui est personnel. Son travail est plus difficile, plus méritoire que celui du lauréat

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Guillard, et cependant, tandis que l'on décernait un prix à l'un, l'autre est passible d'une peine ! On accordait à Guillard les honneurs de l'Iinprimerie royale et il est question de réduire à néant l'ouvrage de M. Monnier. Après un pareil rapprochement, il n'y a plus rien à dire.

La plaidoirie deM^Hennequin est fort longue. Celle de Berryer, chargé des intérêts de l'éditeur Bernard Latte, est très courte.

Berryer déclare d'abord qu'il respecte la propriété intellectuelle,mais il lui veut des possesseurs bienveillants et généreux, non des maîtres avares et jaloux. Sans doute, dans les questions de propriété intellectuelle, il s'agit aussi des intérêts matériels qui s'y trouvent mêlés; toutefois il ne faut pas oublier non plus ce qui fait la dignité et la gloire des lettres. « Je le dirai franchement, ajoute Berryer, je suis chagrin de voir une question s'agiter sur un semblable terrain, lorsque je trouve pour adversaire un homme illustre comme M. Victor Hugo, et je n'ai pas entendu sans douleur cette phrase adressée au poète par M"' Georges : « J'ai joué votre drame devant 2.300 francs de recette. » Bernard Latte a acheté à grands frais la propriété de Donizetti. A-t-il eu le malheur d'acquérir une propriété volée ?.La question du procès est là. Qu'est-ce que la contrefaçon? La reproduction par la pu-

blication ou la représentation, la reproduction, au préjudice de l'auteur, et sans son consentement, de l'œuvre qu'il a créée. Mais lorsqu'un emprunt est fait par un art à un autre art, peut-on dire que cette reproduction existe, et que la contrefaçon ait été consommée ? Le contrefacteur a toujours l'intention de tromper racheteur. Dans l'impuissance de produire, le contrefacteur s'empare du travail d'autrui pour l'en déposséder et pour exploiter sa dépouille. Ici, la fraude n'existe pas. Onne peut assimiler à la contrefaçon, cette lâcheté de l'esprit, la création de Donizetti. Et Berryer proteste avec une magnifique éloquence:

Il faut servir les poètes comme on sert souvent les rois, malgré eux! On ne vous a pas dépouillé, on vous a enrichi ; on a étendu votre gloire ; on lui a rendu un éclatant hommage. Donizetti était à Paris, il a entendu votre drame, et son âme a été profondément émue de ces étonnantes péripéties, des magnificences de votre style. II s^est écrié alors: « Vous êtes grand, mais mon art ne l'est pas moins, il peut le disputer au vôtre. Je vous suivrai dans la carrière, je vous suivrai dans toute votre création, d'acte en acte, d'événement en événement, de scène en scène, et je serai votre égal : la musique luttera avec la poésie. » Et c'est de cette lutte que vous vous plaignez, vous si magnifiquement doué,

VOUS à qui la nature a donné de si puissantes armes pour soutenir le combat ! Vous venez vous plaindre qu'on vous suive dans la carrière! et vous nommez contrefacteur celui qui veut seulement se montrer un émule digne de vous, de votre grand nom. Un contrefacteur I mais lorsque je vois le groupe de Laocoon représenté par la sculpture et par la poésie, dites-moi, quel est donc le contrefacteur ? Est-ce le poète ? Est-ce le sculpteur ? Il n'est pas une souffrance, pas un élan, pas une contraction des muscles, que je ne trouve dans la statue, pas une douleur que je ne lise dans les vers ! Un contrefacteur ! il n'y en a pas. Ce sont deux artistes qui luttent, et mon âme impressionnée les admire tous les deux.

Donizetti est innocenté. Et M. Monnier? Berryer reprend les arguments de IM" Hennequin. Le pauvre M. Monnier n'a voulu ni pu causer un préjudice à ^'iclor Hugo. La vogue de la musique italienne est très grande et il n'y a pas de chanteurs italiens en province. Pour représenter l'opéra de Donizetti, il a bien fallu substituer des paroles françaises aux paroles italiennes. Le pauvre M. Monnier, sans s'occuper le moins du monde du drame de ^'ictor Hugo, s'est donc borné à suivre pas à pas le librelto de Romani et à le traduire rioroureusement. Ce travail est

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par lui-même une création. Berryer termine très habilement sa plaidoirie :

J'en demande pardon, ou plutôt je félicite l'illustre plaignant, jamais il ne pourrait faire ce qu'a fait M. Monnier. Demandez à cet esprit ardent qui dévore l'espace, qui a besoin de créer, demandezlui de suivre pas à pas la rig-oureuse mesure, d'obéir aux exigences d'mie blanche et d'une croche, vous le verrez s'indigner, et le poète, brisant mille fois sa plume, s'écrierait dans son noble orgueil : Pour qui donc me prenez-vous?... Ne vous y trompez pas, vous n'abuserez personne, le procès actuel est entre vous et l'auteur de la musique. Romani, Monnier, ont été des esclaves qui ont marché derrière lui, qui ont obéi à ses ordres ; et si nous perdons ce procès, l'arrêt devra dire que la musique n'a pas le droit de s'inspirer du poète.

La pensée, dites-vous, voilà cette propriété précieuse que vous défendez. Si un danseur de l'Opéra arrangeait en ballet votre drame, auriez-vous le courage de dire qu'il y a là une contrefaçon, parce que les sommaires seraient semblables ? Quoi ! fautil donc que le génie se montre aussi jaloux, aussi ingrat ! Oui, ingrat ! Combien de fois, avec la délicatesse de son organisation, en suivant Beethoven, en écoutant Mozart, M. Victor Hugo n'a-t-il pas écrit de ces pages brûlantes dont il faudrait aussi lui demander compte? Cette àme impressionnable^ cette organisation fébrile, peut-elle rester impassi-

Lie quand la symphonie résonne ? Non, non ; caché dans un coin de la salle harmonieuse, il recueille les inspirations que de sublimes accents jettent dans son cœur, il copie Beethoven!

Malgré les applaudissements qui saluèrent ces dernières phrases, Victor Hugo ne se laissa pas intimider. Il tint à répondre.

Aucun intérêt ne le guide en cette affaire. Ce qui le préoccupe et l'émeut, ce qui l'a déterminé à porter plainte, c'est l'intérêt de la littérature française. Il ne s'agit pas ici simplement de Lucrèce Borgin, il s'agit de toutes les œuvres du théâtre qui pourraient, si ce déplorable précédent était permis, perdre dans un temps donné leur forme primitive, leur forme littéraire, pour devenir, au plus grand honneur et au plus grand profit de la musique étrangère « ce je ne sais quoi qu'on appelle un libretto. » Or, c'est cette transformation des œuvres littéraires françaises en œuvres musicales étrangères qui paraît à Victor Hugo profondément dommageable. M* Hennequin a parlé de Beaumarchais et du Barbier de Séville. Le Barbier de Séuille, justement, est un chef-d'œuvre d'esprit, de conduite, de style, et, à coup sûr, l'une des meilleures comédies du xviii° siècle. Joué à son apparition avec un très grand succès, il avait les qualités requi-

ses pour durer et il dura, en effet, jusqu'au jour où Rossini le mit en musique. L'opéra se substitua à la comédie, et le public qui avait si longtemps applaudi l'œuvre littéraire, ne voulut plus voir que l'œuvre musicale. Le fait est accompli, le Barbier de Séuille sans musique n'attirerait personne. Aucun théâtre ne le représente en province et la Comédie-Française qui le donne deux ou trois fois par an, a besoin de se rappeler qu'elle est par devoir conservatrice de l'ancien répertoire, et de se souvenir de sa subvention. « Voilà, déclare Victor Hugo, ce qui est arrivé à une comédie excellente qui a subi l'honneur dont on parlait tout à l'heure, la bonne fortune d'inspirer un musicien, la gloire de devenir un libretto. Eh bien 1 non, monsieur Berryer,jevous le dis tout net et hautement,iln'y a aucune gloire pour Beaumarchais à avoir disparu sous Rossini. »M" Hennequin a parlé aussi d'Aiidromaqne. Il a dit que Gluckne croyait ni humilier son génie par un emprunt abusif, ni étouffer un chef-d'œuvre qu'il admirait, lorsque, pour composer un de ses opéras, VIphigénie en Aiilide, il s'inspirait non pas d'un livret imité de la tragédie de Racine, mais de la tragédie elle-même, sans rien changer que le dénouement et l'épisode d'Eriphyle, et en conservant les plus beaux vers. Victor Hugo proteste de nouveau : « Ce serait un jour déplora-

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blepour la littérature nationale que celui où un opéra, quel qu'il fût, s'emparerait de cette belle tragédie, la remplacerait sur nos théâtres, occuperait sa place glorieuse devant le public, et substituerait la popularité éphémère d'un musicien étranger quelconque au grave et vénérable nom de Racine. » Il n'y a donc dans la question qui est soumise à la Cour ni concurrence de deux génies, ni rivalité d'inspiration; il y a substitution d'un opéra à un drame, atteinte à la propriété, atteinte à la pensée. C'est la pensée que Victor Hugo défend encore plus que la propriété. La contrefaçon belge gêne les littérateurs français. Faudra-t-il que la contrefaçon italienne ruine leur théâtre? Les magistrats français ne le voudront pas.

A ces mots Berryer se lève vivement et dit : « M. Victor Hugo se trompe ; l'expression que j'ai employée est vraie, et je la maintiens. Lorsque les intérêts de la littérature française contre la contrefaçon étrangère seront en question, je serai le premier à les défendre. En ce moment, il ne s'agit pas d'une substitution, mais d'une concurrence. Dans la lutte entre deux génies, la victoire est toujours au plus fort. Tant mieux pour vous, monsieur, mais tant pis pour le procès actuel. »

Ce fut tant pis pour le procès. La Cour, après

en avoir délibéré, confirma le premier jugement. Toutefois, considérant que la vente du texte placé par M. Monnier sous les morceaux détachés du chant de la partition de Donizetti ne saurait être préjudiciable à Victor Hugo, elle excepta de la confiscation et de la destruction le texte de ces morceaux de chant. Les plaidoiries de >P Hennequin et de Berryer n'avaient pas été tout à fait inutiles.

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