‹ Etudes et recherches. --Chapitre 64 sur 66 · L.\- BIBLIOTHÈQUE d'uN HOMME DE GOUT · texte numérisé non relu

L.\- BIBLIOTHÈQUE d'uN HOMME DE GOUT

abus, dit-il, on aime les Poètes. » Eh oui. Que faire à cela ?... L'homme de goût lira donc les poètes. Il lira d'abord Homère « misérable aveugle qui alloit chanter les fruits de sa muse dans les villages et les hameaux » et qui a raconté, dans une certaine Iliade « les fureurs d'Achille qui se fâche pour une femme ». Certes, Homère n'est pas sans défauts. Il a des censeurs et des censeurs bien intransigeants.

Ces censeurs ont tout critiqué, jusqu'au dessein d'Homère ; et descendant du plan aux détails, ils ont trouvé ridicule que des Rois et des grands Capitaines fissent leurs cuisines eux-mêmes ; que leurs mets les plus friands fussent du bœuf, du mouton, du porc grillé sur les charbons ; que leurs richesses ne consistassent qu'en bestiaux ; qu'ils se fissent des présens de chaudières, de trépieds et d'autres choses semblables ; qu'Homère fît pleurer ses Héros; qu'il leur mît dans la bouche des injures lorsqu'ils sont en colère. Ils ont condamné ses fictions touchant les Dieux comme puériles...

Mon Dieu, que va-t-il rester d'Homère ? Et pourtant, voyez l'inconséquence humaine, ce « misérable aveugle », avec tous ses défauts, a eu des admirateurs passionnés ; il a provoqué de bruyantes disputes ; on l'a cru digne d'être

attaqué. L'abbé de Boisrobert le comparait aux chanteurs de carrefours qui ne débitent leurs vers qu'à la canaille. Desmarets de Saint-Sorlin et Charles Perrault tentèrent de le ridiculiser. A propos de la haine de Perrault contre Homère, il y a une petite anecdote. Le prince de Conti s'étonnait que Boileau, partisan des anciens, laissât insulter l'auteur de VIliade et il déclara qu'il irait un jour à l'Académie française écrire sur la place de Boileau : « Tu dors, Brutus ». Le satirique se réveilla, mais, au lieu de défendre Homère, il se borna à relever les bévues du Parallèle des anciens et des modernes dont Perrault était l'auteur. L'on rit beaucoup et « le misérable aveugle » fut vengé.

Houdart de la Motte renouvela la querelle en traduisant Homère et en le critiquant. La marquise de Lambert, l'abbé Terrasson et l'abbé de Pons combattaient, près de lui, contre M"* Dacier et d'autres.

Je lis dans La Bibliothèque d'an homme de goût:

On fit de cette ridicule querelle le sujet de quelques farces. Les acteurs de la Foire représentèrent Arlequin Défenseur d'Homère. Dans cette pièce Arlequin tirait respectueusement l Iliade d'une châsse, prenait successivement par le menton les acteurs et les actrices et la leur donnait à baiser en

réparation de tous les outrages faits à Homère. Il y eut aussi une estampe dans laquelle on représentait un âne qui broutait Vlliade avec ces vers au bas contre la traduction qu'en avait donné la Motte qui avait réduit Vlliade en douze chants :

Douze livres mangés, Et douze estropiés.

Les discussions relatives à Homère provoquèrent également la verve d'un mauvais plaisant qui écrivit, un jour :

La Motte et la Dacier, avec un zèle égal, Se battent pour Homère, et n'y gagneront rien. L'une l'entend trop bien pour en dire du mal, L'autre l'entend trop mal pour en dire du bien.

La Motte, en effet, ne connaissait le grec que très imparfaitement et il osa publier sa traduction en vers. Ils sont détestables. De plus n'avait- 11 pas prétendu résumer en douze chants Vlliade trop longue à son gré ? Rousseau lui décocha, à ce sujet, une spirituelle épigramme :

Le traducteur qui rima l'Iliade, De douze chants prétendit l'abréger; Mais par son stile aussi triste que fade, De douze en sus il a sçu l'allonger ;

Or le lecteur qui se sent affliger,

Le donne au Diable et dit perdant haleine;

Hé finissez, Rimeur à la douzaine !

Vos Abrégés sont longs au dernier point.

Ami Lecteur, vous voilà bien en peine.

Rendons-les courts en ne les lisant point.

Après avoir lu Homère, l'homme de goût étudiera Hésiode. Ce dernier est médiocre ; il n'a aucun art, aucune invention, aucun agrément. Néanmoins, il importe de le connaître. Tiens 1 Pourquoi ? La raison en est simple : « Hésiode écrivait en grec, et les plus petites choses acquièrent un prix infini dans cette langue admirable. »

Je vous épargne les considérations du savant personnage sur Eschyle, Sophocle, Euripide et Aristophane. Bornons-nous à noter, en passant, une phrase qui vise Aristophane : « De plus de cinquante Comédies que ce poète avait composées, onze seulement sont parvenues jusqu'à nous : et c'est même trop, si l'on fait attention à l'abus que ce poète a fait de son esprit. » On n'aimait pas Aristophane au xviii' siècle. Voltaire, vous vous le rappelez, le traitait de « misérable charlatan» etdisaitde lui qu'il n'était «ni comique, ni poète ».

Les poètes lyriques grecs sont vites expédiés dans La Bibliothèque d'un homme de goût. Son

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